{"id":10705,"date":"2021-08-22T07:32:34","date_gmt":"2021-08-22T05:32:34","guid":{"rendered":"https:\/\/carnetpsy.fr\/agonies-primitives-et-clivages-2\/"},"modified":"2021-10-01T21:01:51","modified_gmt":"2021-10-01T19:01:51","slug":"agonies-primitives-et-clivages","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/agonies-primitives-et-clivages\/","title":{"rendered":"Agonies primitives et clivages"},"content":{"rendered":"\n<p>\u00ab&nbsp;Winnicott est mort en 1971. Il est donc peu probable qu\u2019il ait eu connaissance d\u2019une r\u00e9flexion de Freud publi\u00e9e en 1975 seulement. Dans un court article<sup>1<\/sup>, Bruno Goetz nous raconte que, jeune po\u00e8te fascin\u00e9 par le <em>Bhagavadgita<\/em>, il eut quelques entretiens avec Freud (1905-1906), qui, un jour, lui dit&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<p>\u201cSavez-vous ce que cela signifie que d\u2019\u00eatre confront\u00e9 \u00e0 rien&nbsp;? C\u2019est ce qui transcende toutes les contradictions\u2026 (c\u2019est notre) <em>insight<\/em> qui comprend tout et qui, pourtant, est \u00e0 peine compr\u00e9hensible. Ou qui, mal compris, devient folie.\u201d<\/p>\n\n\n\n<p>L\u00e0, quelque part, le concept winnicottien d\u2019 \u201cangoisse impensable\u201d devrait trouver sa place.&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Avec cette observation, cette anecdote et cette citation attribu\u00e9e \u00e0 Freud, Marion Milner termine son article <em>Overlapping Circles<\/em>, traduit en fran\u00e7ais par <em>Chevauchement de cercles<\/em><sup>2<\/sup>. (Je cite ici la traduction fran\u00e7aise dans la revue l\u2019<em>ARC<\/em>). <em>Savons-nous<\/em> &#8211; en fait &#8211; <em>ce que cela signifie que d\u2019\u00eatre confront\u00e9s \u00e0 rien<\/em>&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>Voil\u00e0 une question susceptible d\u2019introduire le th\u00e8me que je me dispose \u00e0 traiter. Et cela d\u2019autant plus que, sur le texte de Goetz en anglais, d\u2019o\u00f9 est tir\u00e9 ce paragraphe, il s\u2019agit de <em>nothingness<\/em> et non seulement de <em>nothing<\/em>. Cela pourrait donner aussi&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<p><em>Savons-nous ce que cela signifie que d\u2019\u00eatre confront\u00e9s au vide&nbsp;?<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Ou encore&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<p><em>Savons-nous ce que cela signifie que d\u2019\u00eatre confront\u00e9s au n\u00e9ant&nbsp;?<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Rien. Vide. N\u00e9ant. Transcender toutes les contradictions. Un <em>insight<\/em> \u00e0 peine compr\u00e9hensible et qui comprend tout. Ou qui mal compris devient folie\u2026 Les \u00e9l\u00e9ments essentiels sont l\u00e0, me semble-t-il. Certes, Freud essaie de faire comprendre au jeune po\u00e8te que le Nirvana des Hindous n\u2019est pas la fausse id\u00e9e que s\u2019en font les europ\u00e9ens. Et surtout, qu\u2019il ne s\u2019agit pas de la m\u00eame <em>nothingness<\/em>. Avec la notion d\u2019 \u00ab&nbsp;agonies primitives&nbsp;\u00bb, Winnicott nous indique lui aussi le chemin de <em>nothingness<\/em>, mais il n\u2019y est point question de Nirvana ni de vacuit\u00e9, mais de rien, de vide, de n\u00e9ant. Et surtout de <em>helplessness<\/em>. Les \u00ab&nbsp;agonies primitives&nbsp;\u00bb sont un \u00e9tat de d\u00e9tresse extr\u00eame, des angoisses inimaginables, des angoisses impensables, des exp\u00e9riences \u00ab&nbsp;d\u2019an\u00e9antissement de la subjectivit\u00e9&nbsp;\u00bb, des exp\u00e9riences &#8211; en somme &#8211; de mort psychique.<\/p>\n\n\n\n<p>Aujourd\u2019hui que l\u2019occasion d\u2019intervenir dans ce colloque me demande de r\u00e9fl\u00e9chir sur <em>Clivages et fonctionnement limite&nbsp;: de la sauvegarde \u00e0 la survie<\/em><sup>3<\/sup>, je pourrais commencer par dire &#8211; ce qui, bien s\u00fbr, demeure insuffisant &#8211; que, dans la clinique, ma \u00ab&nbsp;voie royale&nbsp;\u00bb pour interroger <em>ce processus de d\u00e9fense humain universel<\/em><sup>4<\/sup> qu\u2019est le clivage fut celle de l\u2019interrogation autour des strat\u00e9gies de survie face aux situations extr\u00eames de mort psychique, plut\u00f4t que celle que dans le texte inachev\u00e9 de 1938 intitul\u00e9 <em>Le clivage du moi dans le processus de d\u00e9fense<\/em><sup>5<\/sup>. Freud pose en termes du conflit qui met face \u00e0 face, dans le Moi, la revendication de la pulsion et l\u2019objection oppos\u00e9e par la r\u00e9alit\u00e9<sup>6<\/sup>. Et pourtant, tr\u00e8s vite, mon int\u00e9r\u00eat pour le travail analytique avec les fonctionnements limites \u00e0 l\u2019adolescence m\u2019a exig\u00e9 de reconna\u00eetre <em>\u00e0 la fois<\/em> le tragique qu\u2019il y a dans ces deux dimensions qui ne s\u2019excluent gu\u00e8re&nbsp;: d\u2019une part, l\u2019importance centrale des rapports entre l\u2019angoisse et l\u2019effraction d\u2019excitation pulsionnelle, sur lesquels Sigmund Freud a mis l\u2019accent, et d\u2019autre part, l\u2019urgente attention demand\u00e9e par le v\u00e9cu de la douleur psychique extr\u00eame inh\u00e9rente non \u00e0 la <em>r\u00e9miniscence<\/em> mais \u00e0 la <em>reviviscence<\/em><sup>7<\/sup>, en s\u00e9ance, d\u2019exp\u00e9riences agonistiques sur lesquelles se sont pench\u00e9s apr\u00e8s lui d\u2019autres auteurs. Apparaissait alors, au grand jour, un moi d\u00e9sempar\u00e9, un moi \u00e0 la fois d\u00e9bord\u00e9 et vid\u00e9 et bless\u00e9, un moi \u00ab&nbsp;esseul\u00e9&nbsp;\u00bb, en \u00e9tat de d\u00e9solation, de d\u00e9r\u00e9liction, de d\u00e9tresse absolue.<\/p>\n\n\n\n<p>Trois \u00e9l\u00e9ments conceptuels m\u2019ont \u00e9t\u00e9 de grand secours dans ma r\u00e9flexion et l\u2019articulation possible de ces deux dimensions. Le premier s\u2019inscrit dans la th\u00e9orie g\u00e9n\u00e9rale du d\u00e9veloppement affectif primaire que Donald W. Winnicott nous propose et sans laquelle sa conception des \u00ab&nbsp;angoisses inimaginables&nbsp;\u00bb ou \u00ab&nbsp;impensables&nbsp;\u00bb &#8211; pour parvenir jusqu\u2019\u00e0 celle des \u00ab&nbsp;agonies primitives&nbsp;\u00bb &#8211; serait impossible. Ainsi, dans <em>Int\u00e9gration du moi dans le d\u00e9veloppement de l\u2019enfant<\/em><sup>8<\/sup> de 1962, Winnicott, qui d\u00e9finit le Moi comme cette \u00ab&nbsp;partie de la personnalit\u00e9 humaine en cours de d\u00e9veloppement qui, dans des conditions favorables, tend \u00e0 s\u2019int\u00e9grer pour devenir une unit\u00e9&nbsp;\u00bb, postule que <em>la vie pulsionnelle ne peut pas \u00eatre prise en compte s\u2019il n\u2019y a pas un Moi capable d\u2019en faire l\u2019exp\u00e9rience<\/em><sup>9<\/sup>.<\/p>\n\n\n\n<p>Le deuxi\u00e8me \u00e9l\u00e9ment d\u00e9rive du pr\u00e9c\u00e9dent et fait r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 cette notion fondamentale chez Winnicott selon laquelle les \u00ab&nbsp;parties&nbsp;\u00bb de la personnalit\u00e9 humaine tendent, dans des conditions favorables, <em>\u00e0 s\u2019int\u00e9grer pour devenir une unit\u00e9<\/em>, ce qui comporte l\u2019id\u00e9e d\u2019une <em>continuit\u00e9 de la ligne de vie<\/em>, c\u2019est-\u00e0-dire \u00ab&nbsp;l\u2019id\u00e9e que <em>rien de ce qui fait partie de l\u2019exp\u00e9rience de l\u2019individu n\u2019est ou ne peut jamais \u00eatre perdu pour l\u2019individu<\/em><sup>*<\/sup>, m\u00eame si, pour des motifs vari\u00e9s et complexes, cela peut devenir et devient effectivement inaccessible \u00e0 la conscience.&nbsp;\u00bb<sup>10<\/sup><\/p>\n\n\n\n<p>Le troisi\u00e8me \u00e9l\u00e9ment conceptuel, enfin, correspond \u00e0 la diff\u00e9rence qui existe entre le clivage du Moi dont parle Freud &#8211; et qu\u2019il met en relation lui aussi (Freud) d\u00e8s les premi\u00e8res lignes avec un \u00ab\u00a0trauma psychique\u00a0\u00bb &#8211; et le clivage en jeu lorsqu\u2019il s\u2019agit de survivre \u00e0 une\u00a0<em>exp\u00e9rience traumatique primaire<\/em>, dont un exemple paradigmatique serait celui des \u00ab\u00a0agonies primitives\u00a0\u00bb. Alors que Freud d\u00e9crit \u00ab\u00a0la d\u00e9chirure d\u2019un moi \u00e9cartel\u00e9 entre deux chaines repr\u00e9sentatives incompatibles entre elles, &#8211; \u00e9crit Ren\u00e9 Roussillon &#8211; le clivage que nous d\u00e9crivons (ici) d\u00e9chire la subjectivit\u00e9 entre une partie repr\u00e9sent\u00e9e et une partie non repr\u00e9sentable, c\u2019est plus un clivage \u00ab\u00a0au\u00a0\u00bb Moi qu\u2019un clivage \u00ab\u00a0du\u00a0\u00bb Moi.<sup>11<\/sup>\u00a0\u00bb Et c\u2019est justement de certains aspects de <em>ce clivage \u00ab\u00a0au\u00a0\u00bb moi<\/em> que je souhaiterais traiter dans ce qui suit. Il importe de bien garder pr\u00e9sents \u00e0 l\u2019esprit ces trois \u00e9l\u00e9ments conceptuels essentiels pour traiter des liens entre, d\u2019une part, <em>le clivage postul\u00e9 par Freud<\/em> et <em>celui dont parle Winnicott<\/em> et, d\u2019autre part, entre les <em>agonies primitives<\/em> et les <em>clivages<\/em>\u00a0:<\/p>\n\n\n\n<ul class=\"wp-block-list\"><li>la vie pulsionnelle ne peut pas \u00eatre prise en compte s\u2019il n\u2019y a pas un moi capable d\u2019en faire l\u2019exp\u00e9rience&nbsp;;<\/li><li>rien de ce qui fait partie de l\u2019exp\u00e9rience de l\u2019individu n\u2019est ou ne peut jamais \u00eatre perdu pour l\u2019individu<sup>12<\/sup>&nbsp;;<\/li><li>le clivage dont il sera question ici d\u00e9chire la subjectivit\u00e9 entre une partie repr\u00e9sent\u00e9e et une partie non repr\u00e9sent\u00e9e ou non repr\u00e9sentable.<\/li><\/ul>\n\n\n\n<p>Dans son autobiographie, <em>Laterna magica<\/em>, le cin\u00e9aste Ingmar Bergman \u00e9crit&nbsp;: \u00ab&nbsp;Parfois, au fond de la mine, j\u2019entends un hurlement d\u00e9ment, seul son \u00e9cho m\u2019atteint, il me frappe sans m\u2019avertir. Un enfant qui hurle sans retenue, enferm\u00e9 \u00e0 jamais.&nbsp;\u00bb<sup>13<\/sup> Il lui faudra plus de trois cent pages pour ajouter&nbsp;: \u00ab&nbsp;Et pourtant, je tombe, je tombe et je traverse l\u2019ab\u00eeme de la vie sans pouvoir me raccrocher \u00e0 rien. Cet ab\u00eeme est un fait. De plus, c\u2019est un ab\u00eeme qui n\u2019a pas de fond, on ne se tue m\u00eame pas en s\u2019\u00e9crasant sur un rocher ou un miroir d\u2019eau tout au fond. M\u00e8re, j\u2019appelle, je crie apr\u00e8s m\u00e8re comme j\u2019ai toujours appel\u00e9 (\u2026) Je ne sais pas, je ne sais rien. Que traversons-nous ensemble&nbsp;? Nous ne nous en sortirons pas (\u2026) j\u2019entends quelqu\u2019un qui hurle, peut-\u00eatre est-ce moi.&nbsp;\u00bb<sup>14<\/sup><\/p>\n\n\n\n<p>Diff\u00e9rents \u00e9l\u00e9ments des agonies primitives sont l\u00e0&nbsp;: l\u2019enfermement dans lequel se trouve la partie du sujet li\u00e9e \u00e0 la catastrophe initiale et cliv\u00e9e&nbsp;; l\u2019effroi inh\u00e9rent au caract\u00e8re inattendu de son retour potentiel&nbsp;; ce qu\u2019il y aurait de possiblement \u00ab&nbsp;d\u00e9mentiel&nbsp;\u00bb dans de telles (re)trouvailles&nbsp;; la chute sans fin, l\u2019absence de soutien et de prise&nbsp;; l\u2019agonie interminable&nbsp;; la concr\u00e9tude de l\u2019exp\u00e9rience&nbsp;; l\u2019absence de miroir et de reflet \u00ab&nbsp;tout au fond&nbsp;\u00bb&nbsp;; le lien passionnel du petit enfant \u00e0 la m\u00e8re&nbsp;; l\u2019impossibilit\u00e9 de savoir et de penser&nbsp;; la terreur sans issue, la douleur et le cri qui ont du mal \u00e0 \u00eatre reconnus comme appartenant au sujet, si\u00e9gant en lui et \u00e9manant de lui&nbsp;; et, enfin, l\u2019appel rest\u00e9 sans r\u00e9ponse. Car il y a aussi l\u2019exp\u00e9rience de la surdit\u00e9 et du silence du monde. Le po\u00e8te Octavio Paz \u00e9crivait, \u00e0 propos de celui qu\u2019il dit \u00eatre son premier souvenir d\u2019enfance&nbsp;: \u00ab&nbsp;Instant interminable&nbsp;: s\u2019entendre pleurer au milieu de la surdit\u00e9 universelle. Je ne me rappelle plus rien\u2026 Sans doute ma m\u00e8re est venue m\u2019apaiser&nbsp;: la femme est la porte de r\u00e9conciliation avec le monde. Mais la sensation ne s\u2019est pas effac\u00e9e, elle ne s\u2019effacera jamais. Ce n\u2019est pas une blessure, c\u2019est un trou. Si je pense \u00e0 moi, je le touche&nbsp;; si je me palpe, je le palpe. Il ne m\u2019appartient pas et il reste pourtant toujours pr\u00e9sent, il ne me laisse jamais, pr\u00e9sence sans corps, muet, invisible, t\u00e9moin perp\u00e9tuel de ma vie. Il ne me parle pas, mais moi, parfois, j\u2019\u00e9coute ce que son silence me dit&nbsp;: ce soir tu as commenc\u00e9 \u00e0 \u00eatre toi-m\u00eame&nbsp;; en me d\u00e9couvrant, tu as d\u00e9couvert ton absence, ton trou&nbsp;: tu t\u2019es d\u00e9couvert. Tu le sais d\u00e9sormais&nbsp;: tu es carence et recherche.&nbsp;\u00bb<sup>15<\/sup><\/p>\n\n\n\n<p>En \u00e9voquant le territoire clinique des <em>souffrances narcissiques identitaires<\/em>, Ren\u00e9 Roussillon nous rappelait, lors d\u2019un colloque, que, dans <em>Le mythe de Sisyphe<\/em>, Albert Camus \u00e9crit&nbsp;: \u00ab&nbsp;L\u2019absurde na\u00eet de cette confrontation entre l\u2019appel humain et le silence d\u00e9raisonnable du monde.<sup>16<\/sup>&nbsp;\u00bb En relisant ces derniers jours ces pages m\u00e9morables, j\u2019ai constat\u00e9 que cette phrase est suivie de celles-ci&nbsp;: \u00ab&nbsp;C\u2019est cela qu\u2019il ne faut pas oublier. C\u2019est \u00e0 cela qu\u2019il faut se cramponner parce que toute la cons\u00e9quence d\u2019une vie peut en na\u00eetre.&nbsp;\u00bb Et qu\u2019elle est pr\u00e9c\u00e9d\u00e9e par une autre&nbsp;: \u00ab&nbsp;Les exp\u00e9riences ici \u00e9voqu\u00e9es sont n\u00e9es dans le d\u00e9sert qu\u2019il ne faut point quitter.&nbsp;\u00bb Ces exp\u00e9riences naissent donc dans le d\u00e9sert. Dans la surdit\u00e9 universelle et dans le silence du monde. Elles d\u00e9terminent toute une vie. Soit. <em>Mais pourquoi faudrait-il se cramponner et ne pas oublier&nbsp;? Et surtout, pourquoi ne faudrait-il pas le quitter ce d\u00e9sert&nbsp;?<\/em> Lorsque je fais appel \u00e0 la clinique pour tenter de trouver une r\u00e9ponse, je me dis qu\u2019il est des pertes qui interviennent trop t\u00f4t, d\u2019autres qui consistent \u00e0 perdre ce que l\u2019on n\u2019a jamais eu et, autant les unes que les autres, il ne faudrait jamais finir de les perdre, m\u00eame et surtout au milieu de la douleur psychique la plus douloureuse et la plus effrayante. Car les perdre, car les l\u00e2cher, car les laisser partir reviendrait peut-\u00eatre \u00e0 se perdre soi-m\u00eame. Dans l\u2019esseulement le plus absolu, on finit parfois par s\u2019attacher \u00e0 ses pertes, jusqu\u2019\u00e0 se fondre avec elles.<\/p>\n\n\n\n<p>Selon Jan Abram, Winnicott divise le monde des b\u00e9b\u00e9s en deux cat\u00e9gories&nbsp;: ceux que l\u2019on n\u2019a pas laiss\u00e9s tomber de mani\u00e8re significative et les b\u00e9b\u00e9s \u00ab&nbsp;que l\u2019on a laiss\u00e9s tomber de mani\u00e8re significative (\u2026) Ces (derniers) portent avec eux l\u2019exp\u00e9rience d\u2019une angoisse impensable ou archa\u00efque. Ils savent ce que c\u2019est d\u2019\u00eatre dans un \u00e9tat de confusion aigu\u00eb, ou ce qu\u2019est l\u2019agonie d\u2019une d\u00e9sint\u00e9gration. Ils savent ce que c\u2019est que d\u2019\u00eatre laiss\u00e9 tomber, de tomber pour toujours, ou de se cliver sur un plan psychosomatique. Autrement dit, ils ont fait l\u2019exp\u00e9rience d\u2019un traumatisme&nbsp;; leur personnalit\u00e9 doit se r\u00e9organiser autour des d\u00e9fenses qui ont suivi le traumatisme et qui ont besoin de conserver des traits primitifs tels que le clivage de la personnalit\u00e9.&nbsp;\u00bb<sup>17<\/sup> Autrement dit, ces personnes savent ce que sont ces v\u00e9cus extr\u00eames, pour les avoir subis, mais sans pouvoir le savoir, du fait du \u00ab&nbsp;clivage de la personnalit\u00e9&nbsp;\u00bb &#8211; selon les termes de Abram -, introduit pour assurer leur survie.<\/p>\n\n\n\n<p>La question de savoir comment parvient le sujet humain \u00e0 survivre aux catastrophes des d\u00e9buts de la vie, \u00e0 ces exp\u00e9riences situ\u00e9es <em>avant<\/em> l\u2019apparition du langage verbal et que nous attribuons habituellement au territoire de <em>l\u2019archa\u00efque<\/em>, a commenc\u00e9 \u00e0 trouver quelques r\u00e9ponses du c\u00f4t\u00e9 de <em>La crainte de l\u2019effondrement<\/em> et des \u00ab&nbsp;agonies primitives&nbsp;\u00bb qui lui sont consubstantielles. Cet article de Donald W. Winnicott, publi\u00e9 de fa\u00e7on posthume en 1973<sup>18<\/sup>, constitue un apport capital non seulement dans le cadre de son \u0153uvre, mais dans l\u2019histoire de la psychanalyse dans son ensemble. Il va y aborder essentiellement les notions de <em>breakdown<\/em> (traduit par \u00ab&nbsp;effondrement&nbsp;\u00bb) et de <em>primitive agony<\/em> (rendue par celui d\u2019\u00ab&nbsp;agonies primitives&nbsp;\u00bb), le tout s\u2019appuyant sur une conception de la place et la fonction du clivage que je tenterai ici de mettre au jour<sup>19<\/sup>. Il est important n\u00e9anmoins de pr\u00e9ciser d\u2019entr\u00e9e que, malgr\u00e9 l\u2019importance centrale pour la conception des <em>agonies primitives<\/em> et de la <em>crainte de l\u2019effondrement<\/em> de la notion de <em>clivage<\/em>, ce dernier n\u2019est mentionn\u00e9 qu\u2019une seule fois dans le texte, \u00e0 propos justement de la question du vide<sup>20<\/sup>. Le reste du temps, il doit \u00eatre <em>inf\u00e9r\u00e9<\/em> des multiples r\u00e9f\u00e9rences \u00e0 l\u2019int\u00e9gration, \u00e0 la non-int\u00e9gration et \u00e0 la d\u00e9sint\u00e9gration<sup>21<\/sup>.<\/p>\n\n\n\n<p>Winnicott nous dit d\u2019entr\u00e9e avoir employ\u00e9 \u00e0 dessein le mot <em>breakdown<\/em> parce qu\u2019il est vague. Dans le contexte de ce qu\u2019il se dispose \u00e0 traiter, le mot peut signifier&nbsp;: <em>\u00e9chec de l\u2019organisation d\u2019une d\u00e9fense<\/em>. Une d\u00e9fense contre quoi&nbsp;? <em>Contre l\u2019\u00e9tat de choses impensables qui est sous-jacent \u00e0 l\u2019organisation d\u2019une d\u00e9fense, \u00e0 savoir des agonies primitives<\/em>. Alors que dans le domaine des n\u00e9vroses, c\u2019est l\u2019angoisse de castration, il s\u2019agit ici de \u00ab&nbsp;l\u2019effondrement de l\u2019institution du <em>Self<\/em> unitaire&nbsp;\u00bb. Selon Winnicott, les mots \u00ab&nbsp;agonies primitives&nbsp;\u00bb lui permettent de d\u00e9signer ce qu\u2019il se propose d\u2019aborder, puisque le seul mot d\u2019angoisse n\u2019est pas assez fort. Dans la traduction de Michel Gribinsky, \u00ab&nbsp;<em>primitive agony<\/em>&nbsp;\u00bb est traduit par \u00ab&nbsp;<em>angoisses diss\u00e9quantes primitives<\/em>&nbsp;\u00bb. Il s\u2019agit, \u00e0 mon avis, d\u2019une traduction qui voulant \u00eatre pr\u00e9cise r\u00e9duit la p\u00e9nombre d\u2019associations et devient d\u00e9j\u00e0 commentaire. Je retiens certes l\u2019importance de l\u2019adjectif \u00ab&nbsp;diss\u00e9quantes&nbsp;\u00bb, (surtout lorsque l\u2019on tente de s\u2019approcher de la notion de <em>clivage<\/em>), mais je pr\u00e9f\u00e8re la premi\u00e8re traduction de Jeannine Kalmanovitch, en 1975, dans la <em>Nouvelle Revue de Psychanalyse<\/em>&nbsp;: \u00ab&nbsp;<em>agonies primitives<\/em>&nbsp;\u00bb, avec ce quelque chose d\u2019ind\u00e9termin\u00e9, de vague et d\u2019inqui\u00e9tant. \u00ab&nbsp;L\u2019agonie fait r\u00e9f\u00e9rence implicitement \u00e0 l\u2019id\u00e9e d\u2019une souffrance psychique qui serait m\u00eal\u00e9e \u00e0 l\u2019angoisse et comporte l\u2019id\u00e9e d\u2019une confrontation avec une situation extr\u00eame, une mort psychique&nbsp;\u00bb, \u00e9crit Roussillon. Le mot \u00ab&nbsp;agonie&nbsp;\u00bb a ici, en effet, des liens tr\u00e8s forts avec des termes tels que&nbsp;: souffrance et douleur psychiques, angoisse et situation extr\u00eame, confrontation et mort. Car la confrontation au rien, au vide et au n\u00e9ant que j\u2019\u00e9voquais au d\u00e9part &#8211; \u00e0 partir de la citation attribu\u00e9e \u00e0 Freud &#8211; correspond bien ici \u00e0 l\u2019exp\u00e9rience de l\u2019an\u00e9antissement et de la mort psychique<sup>22<\/sup>.<\/p>\n\n\n\n<p>Voici ce que Winnicott consid\u00e8re comme l\u2019\u00e9nonc\u00e9 de son th\u00e8me principal&nbsp;: \u00ab&nbsp;Je soutiens que la crainte clinique de l\u2019effondrement est la crainte d\u2019un effondrement qui a d\u00e9j\u00e0 \u00e9t\u00e9 \u00e9prouv\u00e9. (\u2026) Dans mon exp\u00e9rience, il y a des moments o\u00f9 un patient a besoin qu\u2019on lui dise que l\u2019effondrement, dont la crainte d\u00e9truit sa vie, a d\u00e9j\u00e0 eu lieu. C\u2019est un fait qu\u2019il porte lointainement cach\u00e9 dans l\u2019inconscient. L\u2019inconscient, ici, n\u2019est pas exactement l\u2019inconscient refoul\u00e9 de la n\u00e9vrose. (\u2026) Non&nbsp;: dans ce contexte singulier, inconscient veut dire que le moi est incapable d\u2019int\u00e9grer quelque chose, de l\u2019enclore. Le moi est trop immature pour rassembler l\u2019ensemble des ph\u00e9nom\u00e8nes dans l\u2019aire de l\u2019omnipotence personnelle. Ici, il faut se demander pourquoi le patient continue d\u2019\u00eatre tourment\u00e9 par ce qui appartient au pass\u00e9. La r\u00e9ponse doit \u00eatre que l\u2019\u00e9preuve initiale de l\u2019agonie primitive ne peut se mettre au pass\u00e9 si le moi n\u2019a pu d\u2019abord la recueillir dans l\u2019exp\u00e9rience temporelle de son propre pr\u00e9sent (\u2026) si le patient est pr\u00eat \u00e0 accepter cette v\u00e9rit\u00e9 d\u2019un genre bizarre que ce dont il n\u2019a pas encore fait l\u2019\u00e9preuve s\u2019est cependant produit dans le pass\u00e9, la voie est alors ouverte pour que l\u2019agonie primitive soit \u00e9prouv\u00e9e dans le transfert, en r\u00e9action aux faillites et aux erreurs de l\u2019analyste. Le patient peut se d\u00e9brouiller avec ces erreurs, quand elles sont \u00e0 dose raisonnable (\u2026) Tout cela est tr\u00e8s difficile, c\u2019est douloureux, cela prend du temps, mais en tout cas ce n\u2019est pas vain.&nbsp;\u00bb<sup>23<\/sup><\/p>\n\n\n\n<p>Et il ajoute plus loin&nbsp;: \u00ab&nbsp;L\u2019effondrement a pu avoir eu lieu, vers les d\u00e9buts de la vie du sujet, et mon but est ici d\u2019attirer l\u2019attention sur cette \u00e9ventualit\u00e9. Le patient doit s\u2019en \u00ab&nbsp;souvenir&nbsp;\u00bb, mais il n\u2019est pas possible de se souvenir de quelque chose qui n\u2019a pas encore eu lieu, et cette chose du pass\u00e9 n\u2019a pas encore eu lieu parce que le patient n\u2019\u00e9tait pas l\u00e0 pour que \u00e7a ait lieu en lui. Dans ce cas, la seule fa\u00e7on de se souvenir est que le patient fasse pour la premi\u00e8re fois, dans le pr\u00e9sent, c\u2019est-\u00e0-dire dans le transfert, l\u2019\u00e9preuve de cette chose pass\u00e9e. Cette chose pass\u00e9e et \u00e0 venir devient alors une question d\u2019ici et de maintenant, \u00e9prouv\u00e9e pour la premi\u00e8re fois. C\u2019est l\u2019\u00e9quivalent de la rem\u00e9moration, et ce d\u00e9nouement est l\u2019\u00e9quivalent de la lev\u00e9e de refoulement qui survient dans l\u2019analyse des patients n\u00e9vros\u00e9s (\u2026)&nbsp;\u00bb<sup>24<\/sup>. Tentons donc de cerner les \u00e9l\u00e9ments essentiels pour une d\u00e9finition des \u00ab&nbsp;agonies primitives&nbsp;\u00bb telles que Winnicott les introduit.<sup>25<\/sup> Les \u00ab&nbsp;agonies primitives&nbsp;\u00bb sont des exp\u00e9riences archa\u00efques d\u2019angoisse litt\u00e9ralement impensables, qui compromettent le moi naissant du sujet, \u00e0 une p\u00e9riode au cours de laquelle son organisation psychique n\u2019est pas en mesure non seulement de les affronter, mais m\u00eame de les vivre en restant pr\u00e9sent dans l\u2019exp\u00e9rience. Situ\u00e9es dans une phase extraordinairement primitive du d\u00e9veloppement, elles correspondent \u00e0 une exp\u00e9rience cataclysmique et \u00e0 un effondrement de l\u2019institution du <em>self<\/em> unitaire. Elles se caract\u00e9risent par des v\u00e9cus impensables &#8211; en absence de soutien &#8211; de retour \u00e0 un stade de non-int\u00e9gration, de chute sans fin, de perte de r\u00e9sidence dans le corps propre, de privation du sentiment de r\u00e9alit\u00e9 et de carence de la capacit\u00e9 pour \u00e9tablir des relations avec les objets.<\/p>\n\n\n\n<p>Le v\u00e9cu qui en r\u00e9sulte est si intol\u00e9rable que le seul recours pour le b\u00e9b\u00e9 est de se soustraire \u00e0 l\u2019exp\u00e9rience pour \u00ab&nbsp;survivre&nbsp;\u00bb \u00e0 la mort psychique \u00ab&nbsp;la d\u00e9sorganisation a eu lieu dans des conditions qui la rendent in\u00e9laborable et emp\u00eachent sa constitution post\u00e9rieure en signal d\u2019alarme (\u2026). Le sujet n\u2019a eu d\u2019autres ressources que de <em>se retirer<\/em> de l\u2019exp\u00e9rience pour \u00ab&nbsp;survivre&nbsp;\u00bb \u00e0 la mort psychique, ce qui ne veut pas dire pour autant que celle-ci ne s\u2019est pas inscrite, qu\u2019elle n\u2019ait pas laiss\u00e9 de traces internes, mais plut\u00f4t que le sujet met en place une forme particuli\u00e8re de clivage. \u00c0 la place de juguler le trauma, le sujet se retire de l\u2019exp\u00e9rience traumatique et la laisse ainsi se d\u00e9velopper \u00ab\u00a0sans lui\u00a0\u00bb&nbsp;\u00bb, \u00e9crit Roussillon<sup>26<\/sup>. En d\u2019autres mots, au lieu de faire face au d\u00e9sastre, l\u2019enfant se retire de l\u2019exp\u00e9rience et laisse celle-ci se d\u00e9velopper \u00ab&nbsp;en son absence&nbsp;\u00bb. <em>Un clivage du moi s\u2019impose ici, avec \u00e0 la fois la possibilit\u00e9 qu\u2019il donne au sujet de survivre et l\u2019appauvrissement ind\u00e9niable de la vie psychique qu\u2019il entra\u00eene<\/em>.<\/p>\n\n\n\n<p>Comme je l\u2019ai signal\u00e9 plus haut, le clivage tel que Winnicott le con\u00e7oit ici, cherche \u00e0 rendre compte de ce qui est en jeu lorsqu\u2019il s\u2019agit de survivre \u00e0 une <em>exp\u00e9rience traumatique primaire<\/em>. J\u2019ai \u00e9voqu\u00e9 <em>un d\u00e9chirement de la subjectivit\u00e9 entre une partie repr\u00e9sent\u00e9e et une partie non-repr\u00e9sent\u00e9e ou non repr\u00e9sentable<\/em><sup>27<\/sup>. Je souhaite souligner \u00e0 pr\u00e9sent l\u2019originalit\u00e9 extraordinaire de Winnicott dans ce contexte<sup>28<\/sup>. La situation \u00e0 laquelle il nous introduit est tr\u00e8s particuli\u00e8re. Elle est faite \u00e0 la fois de \u00ab&nbsp;<em>l\u2019\u00e9vitement<\/em> de l\u2019effondrement, par le clivage et (d\u2019)<em>un paradoxe temporel<\/em><sup>29<\/sup> &#8211; (\u00e0 savoir) ce qui est redout\u00e9 est en fait d\u00e9j\u00e0 arriv\u00e9 sans pouvoir \u00eatre \u00e9prouv\u00e9.<sup>30<\/sup>&nbsp;\u00bb Il y a en fait une temporalit\u00e9 diff\u00e9rente dans les deux parties de la personnalit\u00e9 que le clivage s\u00e9pare&nbsp;: \u00ab&nbsp;l\u2019attente anxieuse de la catastrophe par la partie du <em>self<\/em> pour laquelle elle n\u2019est pas encore advenue car ne pouvant \u00eatre \u00e9prouv\u00e9e sans en \u00eatre d\u00e9truite.<sup>31<\/sup>&nbsp;\u00bb Le v\u00e9cu de mort psychique se situe avant m\u00eame la conscience du temps, ce qui a fait contester \u00e0 certains la possibilit\u00e9 d\u2019une angoisse de mort qui serait susceptible de se situer avant la repr\u00e9sentation de la mort. En r\u00e9alit\u00e9, et justement de ce fait, il s\u2019agit d\u2019une agonie <em>sans fin<\/em> car en absence d\u2019organisateurs temporels. La seule issue \u00e0 cette situation en impasse que sont les \u00e9tats traumatiques primaires est paradoxale, comme Ren\u00e9 Roussillon l\u2019a bien montr\u00e9, tout particuli\u00e8rement dans son livre <em>Agonie, Clivage et Symbolisation<\/em>&nbsp;: \u00ab&nbsp;Pour survivre le sujet se retire de l\u2019exp\u00e9rience traumatique primaire, il se retire et se coupe de sa subjectivit\u00e9. Il assure, c\u2019est l\u00e0 le paradoxe, sa \u00ab\u00a0survie\u00a0\u00bb psychique en se coupant de sa vie psychique subjective. Il ne \u00ab\u00a0sent\u00a0\u00bb plus l\u2019\u00e9tat traumatique, il ne se sent plus l\u00e0 o\u00f9 il est, il se d\u00e9centre de lui-m\u00eame, se d\u00e9cale de son exp\u00e9rience subjective.<sup>32<\/sup>&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>La plus grande originalit\u00e9 du postulat de Winnicott se trouve dans cette projection en permanence vers le futur d\u2019un d\u00e9sastre qui a d\u00e9j\u00e0 eu lieu dans le pass\u00e9. Cette terreur sp\u00e9cifique, il l\u2019a d\u00e9nomm\u00e9e \u00ab&nbsp;<em>crainte de l\u2019effondrement<\/em>&nbsp;\u00bb, sympt\u00f4me visible des agonies primitives sous-jacentes et affect qui ne peut surgir que dans la mesure o\u00f9 l\u2019analyse progresse. L\u2019angoisse s\u2019accro\u00eet, l\u2019exp\u00e9rience originelle re(prend) des forces et menace de se r\u00e9aliser \u00ab&nbsp;enfin&nbsp;\u00bb, bien qu\u2019elle ait d\u00e9j\u00e0 eu lieu (sans trouver de lieu dans l\u2019exp\u00e9rience). Quoique Winnicott ne le pr\u00e9cise pas, il est possible de comprendre une \u00e9volution clinique semblable gr\u00e2ce \u00e0 la notion de <em>r\u00e9duction progressive du clivage du moi<\/em>, qui menace le moi d\u2019un retour catastrophique des \u00e9l\u00e9ments cliv\u00e9s, perspective sur laquelle se sont pench\u00e9s des auteurs comme Andr\u00e9 Green<sup>33<\/sup> et Ren\u00e9 Roussillon<sup>34<\/sup>. La \u00ab&nbsp;reconstruction&nbsp;\u00bb du d\u00e9sastre primitif sera possible si, et seulement si, le traumatisme perdu et jamais exp\u00e9riment\u00e9 dans le pr\u00e9sent du moi r\u00e9ussit \u00e0 s\u2019actualiser dans le transfert, en pr\u00e9sence d\u2019un objet qui cette fois pourra lui porter secours et l\u2019aider \u00e0 trouver\/cr\u00e9er la possibilit\u00e9 de s\u2019approprier enfin ce qui est rest\u00e9 sans int\u00e9gration dans la personnalit\u00e9. L\u2019int\u00e9gration de ce qui \u00e9tait perdu, de ce qui a \u00e9t\u00e9 manqu\u00e9 ou plus pr\u00e9cis\u00e9ment de ce qui n\u2019est jamais advenu, deviendrait alors possible.<\/p>\n\n\n\n<p>La conception des \u00ab&nbsp;agonies primitives&nbsp;\u00bb par Winnicott et de la \u00ab&nbsp;crainte de l\u2019effondrement&nbsp;\u00bb en tant que sa manifestation clinique centrale, peut nous fournir des outils essentiels pour la construction de <em>mod\u00e8les de compr\u00e9hension fond\u00e9s sur l\u2019hypoth\u00e8se d\u2019une organisation d\u00e9fensive dont le but serait de prot\u00e9ger le sujet contre les effets d\u2019un traumatisme primaire qui a \u00e9t\u00e9 cliv\u00e9 de la vie psychique du sujet, sans oublier toute les menaces qu\u2019un tel traumatisme cliv\u00e9 et toujours en suspens persiste \u00e0 faire courir \u00e0 l\u2019ensemble de la vie psychique<\/em>.<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019ai commenc\u00e9 en \u00e9voquant le <em>nothingness<\/em>, en proposant de traduire ce mot par \u00ab\u00a0rien\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0vide\u00a0\u00bb et \u00ab\u00a0n\u00e9ant\u00a0\u00bb. Il est clair, dans ce contexte, que le trouble central des fonctionnements limites et de la \u00ab\u00a0terreur d\u2019exister\u00a0\u00bb, selon les termes de Maurice Corcos<sup>35<\/sup>, se concentre autour de <em>l\u2019\u00e9prouv\u00e9 d\u2019un vide interne<\/em>. Les traces des r\u00e9ponses non advenues\u00a0; des potentiels rest\u00e9s sans r\u00e9alisation\u00a0; le territoire de ces pertes si paradoxales, si r\u00e9elles et si douloureuses qui ont \u00e9t\u00e9 d\u00e9sign\u00e9es comme la perte \u00ab\u00a0de ce qui n\u2019a eu lieu\u00a0\u00bb<sup>36<\/sup>. De la confrontation \u00e0 un tel <em>nothingness<\/em> peuvent se d\u00e9river certaines attentes interminables qui durent parfois toute une vie. De l\u00e0 d\u00e9coulent aussi, s\u00fbrement, certaines sollicitations de la m\u00e9moire qui deviennent l\u2019exigence de m\u00e9moires quasi photographiques, avec parfois justement un effet d\u2019 \u00ab\u00a0arr\u00eat sur image\u00a0\u00bb et tout ce que cela implique de mise en suspens du mouvement et de la vie. D\u2019autres fois, s\u2019ensuit plut\u00f4t la sensation des \u00ab\u00a0blancs\u00a0\u00bb qui traversent l\u2019existence, comme des \u00ab\u00a0tourments de la m\u00e9moire\u00a0\u00bb, cette \u00ab\u00a0\u00e9tranget\u00e9 affective qui consiste \u00e0 aimer surtout un souvenir qui (vous) manque<sup>37<\/sup>\u00a0\u00bb et dont vous portez pourtant la trace. Ainsi Georges Perec \u00e9crit \u00e0 propos d\u2019une photo qui le montre avec sa m\u00e8re\u00a0: \u00ab\u00a0de tous les souvenirs qui me manquent celui-l\u00e0 est peut-\u00eatre celui que j\u2019aimerais le plus fortement avoir.<sup>38<\/sup>\u00a0\u00bb Et quelque part, dans la psych\u00e9 et souvent dans le corps m\u00eame, tout cela est rev\u00e9cu alors comme lors du premier jour, ou de la premi\u00e8re nuit, car c\u2019est souvent le noir absolu qui est \u00e9voqu\u00e9, un trou noir qui aspire et dans lequel il serait possible de tomber sans fin. Mais il arrive aussi, il est vrai, qu\u2019il s\u2019agisse parfois de nuits blanches, d\u2019un \u00e9vanouissement de la vie psychique et d\u2019un trou blanc. Entre le vide et le chaos. Entre le trop peu et le trop plein. Entre la perte de ce qui n\u2019a eu lieu et la \u00ab\u00a0ligne de brisure dans l\u2019\u00eatre\u00a0\u00bb<sup>39<\/sup>, cette cassure et cette fracture qu\u2019il faudrait pouvoir r\u00e9cup\u00e9rer pour \u00eatre enfin complet. Il s\u2019impose \u00e0 l\u2019analyste, au clinicien, de pouvoir pr\u00e9c\u00e9der le patient sur cette voie afin de lui permettre, justement, d\u2019actualiser et de s\u2019approprier enfin ce qui est rest\u00e9 sans repr\u00e9sentation et sans int\u00e9gration. Dans un livre r\u00e9cent, l\u2019historien de l\u2019art Georges Didi-Huberman \u00e9crit\u00a0: \u00ab\u00a0Sentir le grisou, comme c\u2019est difficile. Le grisou est un gaz inodore et incolore. Comment, alors, le sentir ou le voir malgr\u00e9 tout\u00a0? Autrement dit, comment <em>voir venir la catastrophe<\/em>\u00a0? Et quels seraient les organes sensoriels d\u2019un tel voir-venir, d\u2019un tel regard-temps\u00a0? L\u2019infinie cruaut\u00e9 des catastrophes, c\u2019est qu\u2019en g\u00e9n\u00e9ral elles deviennent visibles bien trop tard, une fois seulement qu\u2019elles ont eu lieu. (\u2026) On peut attendre de la pens\u00e9e, de l\u2019histoire (\u2026) de l\u2019activit\u00e9 artistique (et, j\u2019ajouterais, d\u2019une certaine forme de l\u2019exp\u00e9rience psychanalytique), qu\u2019elles nous rendent vigilants aux catastrophes qui s\u2019annoncent. (\u2026) Cela signifie s\u2019emparer d\u2019un souvenir, tel qu\u2019il surgit \u00e0 l\u2019instant du danger.<sup>40<\/sup>\u00a0\u00bb Et surtout lui donner une <em>forme<\/em>, avant de lui donner (\u00e9ventuellement) un sens.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Notes<\/h2>\n\n\n\n<ol class=\"wp-block-list\"><li>B. Goetz (1975) \u00ab&nbsp;That is all I have to say about Freud&nbsp;\u00bb. <em>Int. Review of Psycho-Analysis<\/em>, 1975, Vol.II, p.141 <\/li><li>M. Milner (1977) \u00ab&nbsp;Chevauchement des cercles&nbsp;\u00bb. In&nbsp;: <em>D.W. Winnicott<\/em>. L\u2019ARC. Gargan, Duponcelle, 1990 (r\u00e9\u00e9d.) p.76  <\/li><li>R. Roussillon (1999) <em>Agonie, clivage et symbolisation<\/em>. Paris, PUF, p.140<\/li><li>Il s\u2019agit l\u00e0 d\u2019une dimension essentielle, soulign\u00e9e dans l\u2019Argument du num\u00e9ro des <em>Libres cahiers<\/em> pour la psychanalyse consacr\u00e9 au clivage. Ils nous invitent, par ailleurs, \u00e0 surtout ne pas oublier &#8211; face \u00e0 l\u2019importance de la d\u00e9couverte du clivage -, que celle-ci \u00ab&nbsp;ne rend pas pour autant d\u00e9suet le m\u00e9canisme si subtil du refoulement par lequel le moi se d\u00e9fend de ses d\u00e9sirs et qui engage aussi son existence.&nbsp;\u00bb (\u00ab&nbsp;La d\u00e9concertante r\u00e9alit\u00e9 du clivage&nbsp;\u00bb, <em>Libres cahiers pour la psychanalyse<\/em>, 2001\/2 N\u00b0 4, pp. 7-11.) Cette question fondamentale m\u00e9rite d\u2019\u00eatre reprise en d\u00e9tail et approfondie. <\/li><li>S. Freud (1938, 1940) Le clivage du moi dans le processus de d\u00e9fense. <em>\u0152uvres compl\u00e8tes. Psychanalyse<\/em>. Volume XX 1937-1939. Paris, PUF, 2010<\/li><li>Je reprends ici la tournure stylistique utilis\u00e9e par G. Didi-Huberman pour introduire sa r\u00e9flexion dans \u00ab&nbsp;Postface. Des images et des maux.&nbsp;\u00bb. In&nbsp;: <em>Invention de l\u2019hyst\u00e9rie<\/em>. <em>Charcot et l\u2019iconographie photographique de La Salp\u00eatri\u00e8re<\/em>. Paris, Editions Macula, 2012 (cinqui\u00e8me \u00e9dition, revue, remani\u00e9e et augment\u00e9e.) p.369<\/li><li>A. Green (1980) La m\u00e8re morte. In&nbsp;: <em>Narcissisme de vie. Narcissisme de mort<\/em>. Paris, Les \u00c9ditions de Minuit, 1983 (p.240) <\/li><li>D.W. Winnicott (1962). \u00ab&nbsp;Ego Integration and Child Development&nbsp;\u00bb. In&nbsp;: <em>The Maturational Processes and the Facilitating Environment<\/em>. London, Hogarth Press, 1965 (trad.franc. <em>Processus de maturation chez l\u2019enfant<\/em>. Paris, Payot, 1983) (p.9) <\/li><li>C\u2019est dans ce sens, et dans ce sens seulement, qu\u2019il est possible de comprendre son affirmation&nbsp;: \u00ab&nbsp;Le \u00e7a n\u2019existe pas avant le moi.&nbsp;\u00bb \u00ab&nbsp;Y a-t-il un moi d\u00e8s le d\u00e9but&nbsp;?&nbsp;\u00bb, se demande Winnicott, pour se donner comme r\u00e9ponse&nbsp;: \u00ab&nbsp;le d\u00e9but c\u2019est le moment o\u00f9 le moi commence&nbsp;\u00bb. Et d\u2019ajouter \u00e0 la question de si \u00ab&nbsp;Le moi est-il fort ou faible&nbsp;?&nbsp;\u00bb que \u00ab&nbsp;La r\u00e9ponse \u00e0 cette deuxi\u00e8me question d\u00e9pend de chaque m\u00e8re et de son aptitude \u00e0 satisfaire, au d\u00e9but, la d\u00e9pendance absolue de son nourrisson durant ce stade qui pr\u00e9c\u00e8de celui o\u00f9 il s\u00e9pare la m\u00e8re du <em>self<\/em>.&nbsp;\u00bb C\u2019est dans ce cadre que l\u2019on doit inscrire la notion, si souvent mal comprise, de m\u00e8re <em>good enough<\/em>, c\u2019est \u00e0 dire \u00ab&nbsp;juste bonne&nbsp;\u00bb. C\u2019est la seule fa\u00e7on, pour le b\u00e9b\u00e9, d\u2019entrer en relation avec des objets subjectifs, indispensables pour qu\u2019il puisse s\u2019approcher progressivement de la relation avec les objets per\u00e7us objectivement, objets \u00ab&nbsp;non-moi&nbsp;\u00bb. Il en r\u00e9sulte l\u2019impossibilit\u00e9 de d\u00e9crire un b\u00e9b\u00e9 autrement que par rapport \u00e0 la fonction de la m\u00e8re (\u00ab&nbsp;<em>There is no such thing as a baby<\/em>&nbsp;\u00bb).<\/li><li>D.W. Winnicott (1968). <em>Communication Between Infant and Mother, Mother and Infant, Compared and Contrasted<\/em>. (Cit\u00e9 in&nbsp;: M. Davis, D. Wallbridge, (1981). <em>Boundary and Space<\/em>. <em>An Introduction to the Work of D.W.Winnicott<\/em>. London, Karnac Books Ltd. (trad.franc. <em>Winnicott. Introduction \u00e0 son \u0153uvre<\/em>. Paris,PUF, 1992), p.42 <\/li><li>R. Roussillon (1999) <em>Agonie, clivage et symbolisation<\/em>. Paris, PUF. p.21 <\/li><li>Rappelons ici Freud qui, introduisant \u00ab&nbsp;l\u2019exemple approximatif&nbsp;\u00bb du d\u00e9veloppement de la Ville Eternelle, \u00e9crit en 1929&nbsp;: \u00ab&nbsp;(\u2026) dans la vie d\u2019\u00e2me rien de ce qui fut une fois form\u00e9 ne peut dispara\u00eetre, (\u2026) tout se trouve conserv\u00e9 d\u2019une fa\u00e7on ou d\u2019une autre et peut, dans des circonstances appropri\u00e9es, par exemple par une r\u00e9gression allant suffisamment loin, \u00eatre ramen\u00e9 au jour.&nbsp;\u00bb (S. Freud (1929, 1930) <em>Le malaise dans la culture. \u0152uvres compl\u00e8tes. Psychanalyse<\/em>. Volume XVIII 1926-1930. Paris, PUF, 2010, p.254)  <\/li><li>I. Bergman (1987) <em>Laterna magica<\/em>. Paris, Gallimard, Folio, 2001, p.64 <\/li><li>Ibid. pp. 374-375 <\/li><li>O. Paz (sans date) cit\u00e9 In&nbsp;: E. Poniatowska (1998) Las palabras del \u00e1rbol. M\u00e9xico, Plaza Jan\u00e9s (p.43) (ma traduction)<\/li><li>A. Camus (1942) <em>Le mythe de Sisyphe<\/em>. In&nbsp;: <em>Essais<\/em>. Biblioth\u00e8que de La Pl\u00e9iade. Paris, Gallimard, 1997. (pp.117-118). <\/li><li>J. Abraham (1996) <em>The Language of Winnicott&nbsp;: A Dictionnary of Winnicott\u2019s Use of Words<\/em>. London, KarnacBooks. (trad. fran\u00e7. <em>Le langage de Winnicott<\/em>&nbsp;; <em>Dictionnaire explicatif des termes winnicottiens<\/em>. Paris, Edition Popesco, 2003, pp.66-67). <\/li><li>D.W. Winnicott \u00ab&nbsp;Fear of Breakdown&nbsp;\u00bb. <em>Int. Rev. Psychoanal<\/em>. 1, 1973 (trad.franc. \u00ab&nbsp;La crainte de l\u2019effondrement&nbsp;\u00bb. In&nbsp;: <em>La crainte de l\u2019effondrement et autres situations cliniques<\/em>. Paris, Gallimard, 2000, p.205) <\/li><li>L\u2019id\u00e9e nouvelle et r\u00e9volutionnaire prend son origine dans sa compr\u00e9hension de l\u2019exp\u00e9rience clinique, caract\u00e9ris\u00e9e par la pr\u00e9sence simultan\u00e9e, nous dit-il, de po\u00e9sie et de v\u00e9rit\u00e9. Ainsi, \u00e9crit-il dans sa d\u00e9claration pr\u00e9liminaire&nbsp;: \u00ab&nbsp;Mon but, ici, est d\u2019exposer aussi simplement que je le peux ce qu\u2019il y a l\u00e0 de neuf pour moi, et peut-\u00eatre pour d\u2019autres qui travaillent dans le champ de la psychoth\u00e9rapie. Il est certain que s\u2019il y a du vrai dans ce que je vais dire, les po\u00e8tes du monde s\u2019en seront d\u00e9j\u00e0 saisi, mais les \u00e9clairs d\u2019intuition qui traversent la po\u00e9sie n\u2019emp\u00eacheront pas que ce soit p\u00e9niblement et pas \u00e0 pas que nous devions nous \u00e9loigner de l\u2019ignorance, vers notre but.&nbsp;\u00bb Bien qu\u2019au d\u00e9part il consid\u00e8re qu\u2019il d\u00e9crit un territoire limit\u00e9 de l\u2019exp\u00e9rience, ses r\u00e9percussions seront consid\u00e9r\u00e9es ult\u00e9rieurement par lui-m\u00eame comme bien plus larges. C\u2019est ainsi que ce qu\u2019il avait appr\u00e9hend\u00e9 au d\u00e9part comme une particularit\u00e9 d\u2019un nombre limit\u00e9 de personnes devient un ph\u00e9nom\u00e8ne universel, base sur laquelle prendrait appui la possibilit\u00e9 d\u2019empathie de v\u00e9cus semblables chez autrui. Il est int\u00e9ressant de noter que l\u2019article essentiel de Freud <em>Le clivage du moi dans le processus de d\u00e9fense<\/em> fut \u00e9galement publi\u00e9 de mani\u00e8re posthume, qu\u2019il dit lui aussi d\u00e8s les premi\u00e8res lignes ignorer si ce qu\u2019il va communiquer est \u00ab&nbsp;pleinement nouveau et d\u00e9concertant&nbsp;\u00bb ou bien \u00ab&nbsp;depuis longtemps connu&nbsp;\u00bb et, enfin, que l\u00e0 aussi ce que l\u2019auteur semble limiter au d\u00e9part aux seuls territoires du f\u00e9tichisme et de la psychose finira par concerner, dans l\u2019<em>Abr\u00e9g\u00e9<\/em>, (S. Freud (1938, 1940) <em>Abr\u00e9g\u00e9 de psychanalyse. \u0152uvres compl\u00e8tes. Psychanalyse.<\/em> Volume XX 1937-1939. Paris, PUF, 2010), l\u2019ensemble des n\u00e9vroses. <\/li><li>En d\u00e9pit de l\u2019importance centrale pour la conception des <em>agonies primitives et de la crainte de l\u2019effondrement<\/em>, de la notion de <em>clivage<\/em>, cette derni\u00e8re est relativement absente de son texte sur <em>La crainte de l\u2019effondrement<\/em>. Comme signal\u00e9, la seule exception se trouve dans le chapitre consacr\u00e9 \u00e0 l\u2019<em>Emptiness<\/em> (le vide), o\u00f9 Winnicott \u00e9crit explicitement&nbsp;: \u00ab&nbsp;Lorsque le patient peut aller jusqu\u2019au vide m\u00eame, et supporter cet \u00e9tat gr\u00e2ce \u00e0 sa d\u00e9pendance au moi auxiliaire de l\u2019analyste, alors, prendre en soi peut se mettre soudain \u00e0 \u00eatre une fonction de plaisir&nbsp;; manger peut ne pas \u00eatre une <em>fonction dissoci\u00e9e (ou cliv\u00e9e) faisant partie de la personnalit\u00e9<\/em> (cmqs)&nbsp;; et c\u2019est aussi de cette mani\u00e8re que certains de nos patients qui ne peuvent apprendre apprennent avec plaisir. Au fondement de tout apprentissage se trouve le vide (cela vaut aussi pour ce qui est de manger).&nbsp;\u00bb (p.215) Par ailleurs, la notion de <em>clivage<\/em> ne peut qu\u2019\u00eatre inf\u00e9r\u00e9e des r\u00e9f\u00e9rences \u00e0 l\u2019int\u00e9gration, \u00e0 la non-int\u00e9gration et \u00e0 la d\u00e9sint\u00e9gration (il est d\u2019ailleurs plus souvent question dans le texte de <em>dissociation<\/em> que de <em>clivage<\/em>)&nbsp;; d\u00e9duite de la d\u00e9finition d\u2019<em>inconscient<\/em> qu\u2019il donne (\u00ab&nbsp;dans ce contexte singulier, inconscient veut dire que le moi est incapable d\u2019int\u00e9grer quelque chose, de l\u2019enclore. Le moi est trop immature pour rassembler l\u2019ensemble des ph\u00e9nom\u00e8nes dans l\u2019aire de l\u2019omnipotence personnelle&nbsp;\u00bb p. 210)&nbsp;; et tout particuli\u00e8rement construite \u00e0 partir de formulations comme&nbsp;: \u00ab&nbsp;Le patient doit (se souvenir de l\u2019effondrement), mais il n\u2019est pas possible de se souvenir de quelque chose qui n\u2019a pas encore eu lieu, et cette chose du pass\u00e9 n\u2019a pas encore eu lieu parce que le patient n\u2019\u00e9tait pas l\u00e0 pour que \u00e7a ait lieu en lui.&nbsp;\u00bb (pp.211-212) <\/li><li>Pour une \u00e9tude de la place du clivage dans l\u2019\u0153uvre de Winnicott, cf. D. Ribas (2004) \u00ab&nbsp;L\u2019usage du clivage chez Winnicott&nbsp;\u00bb In&nbsp;: <em>Winnicott insolite<\/em>. Monographies de psychanalyse de la <em>Revue fran\u00e7aise de psychanalyse<\/em>. Paris, PUF <\/li><li>Etymologiquement, agonie vient du mot grec <em>\u03b1\u03b3\u03c9\u03b7\u03b9\u03b1<\/em> signifiant \u00ab&nbsp;lutte&nbsp;\u00bb, initialement dans les jeux et puis, de mani\u00e8re plus g\u00e9n\u00e9rale, combat et angoisse. \u00ab&nbsp;Etat de l\u2019\u00eatre humain, dans la p\u00e9riode qui pr\u00e9c\u00e8de imm\u00e9diatement la mort et o\u00f9 l\u2019organisme peut para\u00eetre lutter pour demeurer en vie&nbsp;\u00bb, nous dit le Larousse (<a href=\"http:\/\/www.larousse.fr\/dictionnaires\/francais\/agonie\/1709?q=agonie#1713\">http:\/\/www.larousse.fr\/dictionnaires\/francais\/agonie\/1709?q=agonie#1713<\/a>&nbsp;(consult\u00e9 le 21.09.2014\/ 10&nbsp;:37)). \u00ab&nbsp;Etat dans lequel le malade lutte contre la mort. L\u2019agonie n\u2019a lieu que dans les maladies o\u00f9 la vie s\u2019\u00e9teint par degr\u00e9s&nbsp;\u00bb, pr\u00e9cise le Littr\u00e9 (<a href=\"http:\/\/www.littre.org\/definition\/agonie\">http:\/\/www.littre.org\/definition\/agonie<\/a>&nbsp;(consult\u00e9 le 21.09.2014\/ 10&nbsp;:41)). Pour ajouter plus loin&nbsp;: \u00ab&nbsp;Extr\u00eame angoisse, grande peine d\u2019esprit.&nbsp;\u00bb <\/li><li>D.W. Winnicott \u00ab&nbsp;Fear of Breakdown&nbsp;\u00bb. <em>Int. Rev. Psychoanal.<\/em> 1, <span style=\"text-decoration: underline;\">1973 (trad.franc. <em>La crainte de l\u2019effondrement<\/em>. In&nbsp;: <em>La crainte de l\u2019effondrement et autres situations cliniques<\/em>. Paris, Gallimard, 2000, pp. 209-211) <\/span><\/li><li>Ibid. pp. 211-212 <\/li><li>Je m\u2019appuierai pour ce faire sur l\u2019article en mention et sur des travaux pr\u00e9alables de Winnicott que je ne pourrai pas \u00e9voquer dans ce contexte et parmi lesquels peuvent \u00eatre trouv\u00e9s, \u00e0 la fois, les bases pour une telle postulation et les pr\u00e9curseurs conceptuels. Pour une \u00e9tude d\u00e9taill\u00e9e, cf A. Rojas-Urrego (2005) <em>Terror sin nombre y Agon\u00edas primitivas<\/em>. Instituto Colombiano de Psicoan\u00e1lisis. <\/li><li>R. Roussillon (1999) <em>Agonie, clivage et symbolisation<\/em>. Paris, PUF, pp. 71-72 <\/li><li>Ibid. p.21 <\/li><li>D. Ribas (2008) \u00ab&nbsp;Traumatisme pr\u00e9coce restreint ou g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9&nbsp;?&nbsp;\u00bb Discussion du rapport de Jacques Press. <em>Rev. Fran\u00e7 Psychanal<\/em>., 5\/2008, 1339-1349<\/li><li>C\u2019est moi qui souligne. <\/li><li>Ibid. 1343<\/li><li>D. Ribas (2004) Op.cit. pp.142-143 <\/li><li>R. Roussillon (1999) <em>Agonie, clivage et symbolisation.<\/em> Paris, PUF (pp.20-21) <\/li><li>\nA. Green (1990) <em>La folie priv\u00e9e<\/em>. Paris, Gallimard (p.132) <\/li><li>R. Roussillon (1999) <em>Agonie, clivage et symbolisation<\/em>. Paris, PUF <\/li><li>M. Corcos (2011) <em>La terreur d\u2019exister. Fonctionnements limites \u00e0 l\u2019adolescence.<\/em> Paris, Dunod, 2<sup>e<\/sup> \u00e9d. <\/li><li>R. Roussillon (2008). \u00ab&nbsp;La perte du potentiel. Perdre ce qui n\u2019a eu lieu&nbsp;\u00bb. <em>Le Carnet\/Psy<\/em>, n\u00b0130, novembre, pp. 35-39. <\/li><li>G. Didi-Huberman (2013) <em>Blancs soucis<\/em>. Paris, Les \u00c9ditions de Minuit (p.103) <\/li><li>G. Perec (1975) <em>W ou le souvenir d\u2019enfance<\/em>. Paris, Gallimard, 1993 (p.74) <\/li><li>La notion de \u00ab&nbsp;chaos&nbsp;\u00bb a \u00e9t\u00e9 trait\u00e9e de fa\u00e7on explicite dans le livre inachev\u00e9 <em>Human Nature<\/em> (D.W. Winnicott (1988). <em>Human Nature<\/em>. London, The Winnicott Trust (trad.franc. <em>La nature humaine.<\/em> Paris, Gallimard, 1990), publi\u00e9 comme l\u2019article sur <em>La crainte de l\u2019effondrement<\/em> de mani\u00e8re posthume. Une mise en tension entre les deux notions pourrait apporter, me semble-t-il, des lumi\u00e8res nouvelles \u00e0 l\u2019\u00e9tude des agonies primitives et des clivages. Winnicott rel\u00e8ve dans ce livre qu\u2019au d\u00e9but de la vie, \u00ab&nbsp;il n\u2019y a pas de chaos, parce qu\u2019il n\u2019y a pas d\u2019ordre&nbsp;\u00bb. Dans ses termes, il y a non-int\u00e9gration. Le chaos arrive dans l\u2019histoire du d\u00e9veloppement \u00e9motionnel de l\u2019individu avec les ruptures de la continuit\u00e9 d\u2019\u00eatre, les interruptions r\u00e9actionnelles d\u2019existence, <em>particuli\u00e8rement quand elles durent trop longtemps<\/em>. Le chaos est d\u2019abord \u00ab&nbsp;une ligne de brisure dans l\u2019\u00eatre&nbsp;\u00bb. Si le trouble est au-del\u00e0 de ce qui est tol\u00e9rable en fonction des exp\u00e9riences ant\u00e9rieures de la continuit\u00e9 d\u2019\u00eatre, alors, selon une loi \u00e9conomique brute, une certaine quantit\u00e9 de chaos entre dans la constitution de l\u2019individu (p.176). Si une telle quantit\u00e9 de chaos est maintenue \u00e0 distance gr\u00e2ce \u00e0 la <em>dissociation<\/em>, le d\u00e9veloppement \u00e9motionnel s\u2019arr\u00eate et chaque forme de chaos contribue au chaos propre du stade suivant. Le chaos initial \u201cnon r\u00e9solu\u201d infiltre les stades ult\u00e9rieurs du d\u00e9veloppement. Mais, d\u2019un autre c\u00f4t\u00e9, toute tentative d\u2019int\u00e9gration \u00e9veille de tr\u00e8s grandes anxi\u00e9t\u00e9s, dans la mesure o\u00f9 l\u2019int\u00e9gration suppose l\u2019int\u00e9gration dans la personnalit\u00e9 de ce qui, \u00e0 des p\u00e9riodes anciennes, a d\u00fb \u00eatre cliv\u00e9, c\u2019est-\u00e0-dire le v\u00e9cu du chaos (p.178). \u00ab&nbsp;Peu \u00e0 peu, avec le d\u00e9veloppement, &#8211; \u00e9crit Winnicott -, l\u2019individu peut envelopper le clivage qui existe dans la personnalit\u00e9, et on appelle alors dissociation son incompl\u00e9tude.&nbsp;\u00bb Peu \u00e0 peu, avec le d\u00e9veloppement, l\u2019individu va parvenir \u00e0 int\u00e9grer progressivement ce qui a \u00e9t\u00e9 cliv\u00e9 et atteindre un statut unitaire. Mais une fois atteint, la d\u00e9sint\u00e9gration appara\u00eet comme une d\u00e9sorganisation organis\u00e9e de l\u2019int\u00e9gration et celle-l\u00e0 est maintenue devant l<em>\u2019angoisse intol\u00e9rable de l\u2019exp\u00e9rience de la compl\u00e9tude. Je souligne ce point car il est essentiel \u00e0 mes yeux&nbsp;: l\u2019angoisse intol\u00e9rable est li\u00e9e \u00e0 l\u2019exp\u00e9rience de compl\u00e9tude, c\u2019est-\u00e0-dire \u00e0 la possibilit\u00e9 d\u2019inclure dans la personnalit\u00e9 et l\u2019exp\u00e9rience ce que l\u2019individu a d\u00fb dissocier et cliver lors des commencements<\/em> et qui est rest\u00e9 en dehors de toute exp\u00e9rience, sans repr\u00e9sentation, sans image, sans forme. Retour de l\u2019agonie, la terreur et la d\u00e9tresse. Comme le signalait Winnicott, d\u00e9j\u00e0 en 1962&nbsp;: \u00ab&nbsp;Le chaos de la d\u00e9sint\u00e9gration peut \u00eatre aussi \u00ab\u00a0mauvais\u00a0\u00bb que le manque de la fiabilit\u00e9 de l\u2019environnement, mais il a l\u2019avantage d\u2019\u00eatre produit par l\u2019enfant et donc de ne pas d\u00e9pendre de l\u2019environnement.&nbsp;\u00bb (D.W. Winnicott (1962). \u00ab&nbsp;Ego Integration and Child Development&nbsp;\u00bb en <em>The Maturational Processes and the Facilitating Environment<\/em>. London, Hogarth Press, 1965 (trad. fran\u00e7. <em>Processus de maturation<\/em> chez l\u2019enfant. Paris, Payot, 1983)) <\/li><li>G. Didi-Huberman (2014) <em>Sentir le grisou<\/em>. Paris, Les Editions de Minuit (pp.9-11) <p>&nbsp;<\/p> <\/li><\/ol>\n<div class=\"pdfprnt-buttons pdfprnt-buttons-post pdfprnt-bottom-right\"><a href=\"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/10705?print=pdf\" class=\"pdfprnt-button pdfprnt-button-pdf\" target=\"_blank\"><\/a><\/div>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00ab&nbsp;Winnicott est mort en 1971. Il est donc peu probable qu\u2019il ait eu connaissance d\u2019une r\u00e9flexion de Freud publi\u00e9e en 1975 seulement. Dans un court article1, Bruno Goetz nous raconte que, jeune po\u00e8te fascin\u00e9 par le Bhagavadgita, il eut quelques&#8230;<\/p>\n","protected":false},"author":2,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"rubrique":[1214,1215],"thematique":[239],"auteur":[1571],"dossier":[496],"mode":[60],"revue":[510],"type_article":[452],"check":[2023],"class_list":["post-10705","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","rubrique-psychanalyse","rubrique-psychopathologie","thematique-separation","auteur-alejandro-rojas-urrego","dossier-clivages-entre-separation-et-rupture","mode-payant","revue-510","type_article-dossier","check-ok"],"acf":[],"_links":{"self":[{"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/10705","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/users\/2"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=10705"}],"version-history":[{"count":2,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/10705\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":16355,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/10705\/revisions\/16355"}],"wp:attachment":[{"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=10705"}],"wp:term":[{"taxonomy":"rubrique","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/rubrique?post=10705"},{"taxonomy":"thematique","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/thematique?post=10705"},{"taxonomy":"auteur","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/auteur?post=10705"},{"taxonomy":"dossier","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/dossier?post=10705"},{"taxonomy":"mode","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/mode?post=10705"},{"taxonomy":"revue","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/revue?post=10705"},{"taxonomy":"type_article","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/type_article?post=10705"},{"taxonomy":"check","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/check?post=10705"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}