{"id":10664,"date":"2021-08-22T07:32:30","date_gmt":"2021-08-22T05:32:30","guid":{"rendered":"https:\/\/carnetpsy.fr\/le-feminin-et-lesthetique-de-la-cruaute-2\/"},"modified":"2022-01-12T15:38:18","modified_gmt":"2022-01-12T14:38:18","slug":"le-feminin-et-lesthetique-de-la-cruaute","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/le-feminin-et-lesthetique-de-la-cruaute\/","title":{"rendered":"Le f\u00e9minin et l&rsquo;esth\u00e9tique de la cruaut\u00e9"},"content":{"rendered":"\n<p>Animale mais non humaine, la cruaut\u00e9 angoisse comme la r\u00e9surgence archa\u00efque d\u2019un pass\u00e9 refoul\u00e9 contre lequel l\u2019identit\u00e9 individuelle du sujet et celle de la civilisation se sont laborieusement b\u00e2ties. Aussi a-ton plus facilement acc\u00e8s \u00e0 la r\u00e9flexion sur la cruaut\u00e9 \u00e0 partir de ses diverses formes sublim\u00e9es, qu\u2019il s\u2019agisse de la pulsion de savoir ou d\u2019une esth\u00e9tique de la cruaut\u00e9. Pour la premi\u00e8re, c\u2019est de la dimension de l\u2019emprise sur un objet abstrait qu\u2019il s\u2019agit, sachant qu\u2019elle peut aller jusqu\u2019\u00e0 des fantasmes de dilac\u00e9ration tel qu\u2019en attestent tout aussi bien Descartes \u00e0 la recherche de l\u2019ordre des raisons, Lautr\u00e9amont dans son ode aux \u201cmath\u00e9matiques cruelles\u201d, que Musil<sup>1-12<\/sup>, ou Artaud lorsque ce dernier note&nbsp;: \u201cLe d\u00e9terminisme philosophique le plus courant est une des images de la cruaut\u00e9 car, du point de vue de l\u2019esprit, cruaut\u00e9 signifie, rigueur, application et d\u00e9cision implacable, d\u00e9termination irr\u00e9versible, absolue\u201d<sup>2-13<\/sup>. Pourtant le retour \u00e0 l\u2019\u00e9tat sauvage est toujours possible, qu\u2019on le nomme barbarie, ignorance de l\u2019autre, ou indiff\u00e9rence narcissique. Cette derni\u00e8re cependant, lorsqu\u2019elle se joint \u00e0 la fragilit\u00e9 et \u00e0 l\u2019innocence du tout petit enfant, attendrit comme un tr\u00e9sor \u00e9ph\u00e9m\u00e8re. Et si on en croit Freud, certains adultes continuent d\u2019y avoir part, je veux parler des femmes narcissiques qui, malgr\u00e9 ou en raison de la frustration qu\u2019elles imposent, sont irr\u00e9sistibles, \u00e0 la mesure du fantasme nostalgique de l\u2019omnipotence infantile qu\u2019elles n\u2019auraient pas perdue.<\/p>\n\n\n\n<p>Mon propos partira donc d\u2019une interrogation surgie de la contradiction dans le propos m\u00eame de Freud qui donne la \u201ccomposante cruelle\u201d comme \u00e9tant d\u2019essence masculine<sup>3-1<\/sup>, mais rapproche le f\u00e9minin, disjoint du maternel, d\u2019une indiff\u00e9rence qu\u2019on serait fond\u00e9 \u00e0 consid\u00e9rer comme cruelle s\u2019il faut la voir comme similaire \u00e0 celle du fauve ou du grand criminel. Je distinguerai, \u00e0 partir d\u2019un texte que j\u2019ai dirig\u00e9 r\u00e9cemment aux PUF, <em>La cruaut\u00e9 au f\u00e9minin<\/em> et dans lequel j\u2019ai r\u00e9dig\u00e9 une \u00e9tude, deux formes de cruaut\u00e9 au f\u00e9minin chez les \u201creines du crime\u201d puisque c\u2019est ainsi qu\u2019on les nomme&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<p>1- La cruaut\u00e9 qui proc\u00e8de de l\u2019indiff\u00e9rence narcissique telle que je viens de l\u2019\u00e9voquer.<\/p>\n\n\n\n<p>2- La cruaut\u00e9 qui proc\u00e9de de la dilac\u00e9ration. Mon hypoth\u00e8se dans ce second cas est la suivante&nbsp;: la cruaut\u00e9 a partie li\u00e9e avec la pulsion de voir, mais elle concerne une vision sp\u00e9cifique, celle de l\u2019int\u00e9rieur du corps. Si la peau est concern\u00e9e dans cette affaire, c\u2019est parce qu\u2019elle est l\u2019objet vis\u00e9 par la cruaut\u00e9 qui doit l\u2019arracher ou la percer pour r\u00e9v\u00e9ler ce qu\u2019elle contient et dissimule soit le cru, le sanguinolent, le sang du \u201c<em>cruor<\/em>\u201d de la cruaut\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019intentionnalit\u00e9 de la cruaut\u00e9 est relative \u00e0 l\u2019emprise, mais il s\u2019agit en outre d\u2019une emprise particuli\u00e8re qui porte sur l\u2019int\u00e9rieur de l\u2019objet. Je n\u2019y vois pas n\u00e9cessairement une haine ou une envie de d\u00e9truire, dans le prolongement des hypoth\u00e8ses kleiniennes sur les fantasmes relatifs \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur du corps de la m\u00e8re, mais le plaisir d\u2019ouvrir, dilac\u00e9rer, ce lieu clos et myst\u00e9rieux, ind\u00e9pendamment et au m\u00e9pris de la souffrance et de la destruction ainsi inflig\u00e9es. En ce sens, la cruaut\u00e9 appara\u00eet intentionnelle mais non relationnelle en ce qu\u2019elle ignore l\u2019objet en tant que tel. C\u2019est la confusion entre ces deux dimensions qui conduit \u00e0 l\u2019identifier \u00e0 l\u2019agressivit\u00e9 et au sadisme et donc \u00e0 en perdre l\u2019essence sp\u00e9cifique.<\/p>\n\n\n\n<p>La d\u00e9finition freudienne initiale d\u2019une cruaut\u00e9 qui ne proc\u00e8de d\u2019aucune haine de l\u2019objet mais d\u2019une intention pr\u00e9datrice qui ignore l\u2019alt\u00e9rit\u00e9 de l\u2019objet me guidera dans l\u2019\u00e9tude de cette notion \u00e0 partir de quelques textes litt\u00e9raires. Contrairement aux \u00e9laborations freudiennes ult\u00e9rieures qui l\u2019effacent \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de dialectiques objectales plus complexes, la cruaut\u00e9 peut et doit \u00eatre d\u00e9finie dans son essence originelle non comme une intention de faire souffrir, mais comme l\u2019effet produit par la rencontre entre une intention purement narcissique conduisant \u00e0 la pr\u00e9dation de l\u2019objet et le v\u00e9cu de l\u2019objet qui se trouve par hasard, ou en vertu de d\u00e9terminations ext\u00e9rieures \u00e0 sa volont\u00e9, sur le chemin du pr\u00e9dateur.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">L\u2019indiff\u00e9rence cruelle<\/h2>\n\n\n\n<p>La femme narcissique, le fauve et le grand criminel ont un m\u00eame pouvoir de s\u00e9duction qui leur vient de leur apparente autosuffisance. Ils attirent parce qu\u2019ils ignorent et, provocants, nous renvoient \u00e0 notre d\u00e9r\u00e9liction d\u2019\u00eatre en qu\u00eate d\u2019objet. Plus pr\u00e9cis\u00e9ment, ils fascinent d\u2019\u00eatre inaccessibles, y compris \u00e0 l\u2019agressivit\u00e9 qu\u2019ils pourraient g\u00e9n\u00e9rer dans le but de les faire tomber de cette invuln\u00e9rabilit\u00e9 insolente.<\/p>\n\n\n\n<p>Ils sont l\u2019objet par excellence, celui qui atteste sa qualit\u00e9 d\u2019\u00eatre \u00e9tranger, hors d\u2019atteinte, confrontant le petit enfant que nous n\u2019avons pas cess\u00e9 d\u2019\u00eatre \u00e0 une rage impuissante. Rage qui n\u2019est telle qu\u2019\u00e0 nous rappeler la chute de notre omnipotence narcissique infantile, que nous envions maintenant \u00e0 l\u2019ext\u00e9rieur de nous. Cette relation d\u2019ali\u00e9nation \u00e0 l\u2019autre narcissique, inducteur de passion pour cela, fonctionne dans un \u00e9change sp\u00e9culaire, successif dans le temps, o\u00f9 le passionn\u00e9 a pu \u00eatre ant\u00e9rieurement l\u2019objet narcissique d\u00e9sesp\u00e9rant d\u2019un autre. Qu\u2019il s\u2019agisse l\u00e0 d\u2019une figure uniquement f\u00e9minine est pour le moins douteux, n\u00e9anmoins les st\u00e9r\u00e9otypes l\u2019attestent volontiers et les romanciers l\u2019ont d\u00e9crite \u00e0 l\u2019envi. Car le dispositif culturel qui fait<sup>4-5<\/sup> de l\u2019homme le demandeur en mati\u00e8re de sexualit\u00e9 \u00e9pingle la femme dans une place o\u00f9 elle peut effectivement accepter ou refuser d\u2019entendre sa demande. Elle peut le voir ou\u2026 l\u2019ignorer. La cruaut\u00e9 est \u201cau programme\u201d, pourrait-on dire, d\u00e8s lors qu\u2019elle peut frustrer l\u2019autre de la r\u00e9ponse qu\u2019il attend et exhiber ainsi sa propre indiff\u00e9rence. \u201cCruelle&nbsp;!\u201d est le cri de l\u2019amoureux en attente de satisfaction, le roman courtois le d\u00e9cline sous des formes sublim\u00e9es, l\u2019op\u00e9ra le clame comme un leitmotiv. Que la femme ainsi d\u00e9sign\u00e9e jouisse du pi\u00e8ge qu\u2019elle constitue pour le d\u00e9sir de l\u2019autre, voire en am\u00e9nage les appeaux s\u2019il se rel\u00e2che, ou qu\u2019elle parcoure innocemment le champ de ruines qu\u2019elle n\u2019a ni d\u00e9sir\u00e9, ni provoqu\u00e9, dit-elle, revient au m\u00eame car la cruaut\u00e9 lui est assign\u00e9e de l\u2019ext\u00e9rieur au m\u00eame titre qu\u2019au fauve ou au grand criminel, dont on suppose qu\u2019ils sont guid\u00e9s par d\u2019obscurs motifs, propres \u00e0 demeurer myst\u00e9rieux au commun des mortels.<br>Si la femme narcissique constitue un tel danger, c\u2019est parce qu\u2019elle d\u00e9fie l\u2019ordre masculin qui ne veut voir en elle que l\u2019oblativit\u00e9 d\u2019une \u00e9pouse et d\u2019une m\u00e8re. A la vamp s\u2019oppose la M\u00e8re tourn\u00e9e vers l\u2019enfant, reconstituant au demeurant un ensemble narcissique, le seul que cette femme suppos\u00e9e froide pourrait, selon Freud, reconna\u00eetre pour objet. Le myst\u00e8re f\u00e9minin, vieux \u201ctopos\u201d que Freud a contribu\u00e9 \u00e0 ancrer dans la croyance, tient-il \u00e0 autre chose qu\u2019\u00e0 la capacit\u00e9 de la dame d\u2019accepter de se fondre dans ce st\u00e9r\u00e9otype muet qui n\u2019incarne rien d\u2019autre que la nostalgie de l\u2019omnipotence infantile de l\u2019homme&nbsp;? Le silence prend alors une allure \u00e9trange et excitante tandis que le sourire le plus banal devient carnassier\u2026 Toutes les femmes, loin s\u2019en faut, ne r\u00e9pondent pas \u00e0 cette image glac\u00e9e et, pour y avoir quelque aptitude, il faut, comme pour le reste, avoir commenc\u00e9 tr\u00e8s t\u00f4t. C\u2019est, on peut en faire l\u2019hypoth\u00e8se, l\u2019\u00e9lection oedipienne du p\u00e8re pour la fille, ce double f\u00e9minin qu\u2019il a engendr\u00e9 et gr\u00e2ce \u00e0 qui il esp\u00e8re inconsciemment r\u00e9cup\u00e9rer sa bisexualit\u00e9 perdue, qui va permettre \u00e0 la petite fille ce statut d\u2019objet de d\u00e9sir inaccessible. D\u2019autres facteurs devront rendre compte du fait qu\u2019elle puisse s\u2019y trouver fig\u00e9e, mais elle sortira alors des limites de la \u201ccruaut\u00e9 narcissique\u201d pour entrer dans le registre de la manipulation perverse. En fait, cette cruaut\u00e9 est li\u00e9e \u00e0 l\u2019emprise narcissique, formule paradoxale qui r\u00e9sume l\u2019essence du lien passionnel o\u00f9 le passionn\u00e9 est condamn\u00e9 \u00e0 aimer celle qui, d\u2019embl\u00e9e, le tient en d\u00e9pendance en lui donnant juste assez d\u2019amour en retour pour maintenir sa demande et son espoir.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">La cruaut\u00e9 dilac\u00e9rante<\/h2>\n\n\n\n<p>La figuration de la cruaut\u00e9 au f\u00e9minin, limit\u00e9e \u00e0 l\u2019indiff\u00e9rence narcissique, ne refl\u00e8te que l\u2019un des aspects qui la relie aux fauves et aux grands criminels. L\u2019autre aspect, celui de la destructivit\u00e9, manque car on ne peut la limiter \u00e0 l\u2019effet ravageant induit par l\u2019\u00e9go-centrisme (Freud, 1928 b)<sup>5-8<\/sup> du sujet sur l\u2019autre qui l\u2019investit. C\u2019est aux mythologies qu\u2019il faut faire appel pour nous permettre de d\u00e9gager une essence du f\u00e9minin qui transcende les st\u00e9r\u00e9otypes de la femme cruelle et myst\u00e9rieuse vue par un regard masculin. Les anthropologues nous apprennent comment les mythes tentent de rendre compte des faits \u00e9nigmatiques de la vie et de la mort, du rapport sexuel et des pouvoirs relatifs aux liquides des corps.<\/p>\n\n\n\n<p>Parmi ceux-l\u00e0, le sang f\u00e9minin, celui de la d\u00e9floration qui instaura le tabou de la virginit\u00e9, mais aussi et surtout le sang menstruel et celui de l\u2019accouchement, sont particuli\u00e8rement inqui\u00e9tants en ce que l\u2019\u00e9panchement du sang n\u2019appara\u00eet pas comme la suite d\u2019une blessure<sup>6-9<\/sup> et n\u2019implique pas la mort, voire se confond avec la vie dans le cas de la naissance. Le sang fait peur, et lorsque Freud l\u2019assimile \u00e0 l\u2019excr\u00e9ment dans l\u2019inconscient, il le domestique, au m\u00eame titre que dans les th\u00e9ories sexuelles infantiles, en s\u2019en tenant au postulat phallocentrique, il refuse d\u2019admettre le savoir pr\u00e9coce de la petite fille sur ses sensations vaginales, connaissance d\u2019autant plus inqui\u00e9tante qu\u2019elle n\u2019a souvent pas de repr\u00e9sentation ni de mot pour se dire<sup>7-10<\/sup>.<br>Lorsque le mythe nous apprend que les premi\u00e8res r\u00e8gles de la femme sont interpr\u00e9t\u00e9es comme l\u2019enfant mort-n\u00e9 du p\u00e8re<sup>8-11<\/sup>, on peut, \u00e0 la lumi\u00e8re de la clinique, s\u2019interroger sur la persistance archa\u00efque de ce fantasme qui ferait du sang menstruel des r\u00e8gles en g\u00e9n\u00e9ral l\u2019indice de la mort d\u2019un foetus <em>in utero<\/em>. Pourtant, voir couler le sang des r\u00e8gles est pour une femme, comme le terme \u201cr\u00e8gle\u201d l\u2019indique, v\u00e9cu comme le d\u00e9roulement normal d\u2019un cycle. Cependant, toute femme en attente d\u2019enfant, qu\u2019elle le d\u00e9sire ou le redoute, vivra cet \u00e9v\u00e9nement comme l\u2019indice que l\u2019enfant est \u00e9limin\u00e9 et, le cas \u00e9ch\u00e9ant, r\u00eavera que c\u2019est le sang de celui-ci qui s\u2019\u00e9coule. S\u2019il y a une relation sp\u00e9cifiquement f\u00e9minine \u00e0 la cruaut\u00e9, ce n\u2019est pas seulement par la froideur narcissique qui n\u2019en est que l\u2019enveloppe qu\u2019il faut l\u2019aborder, mais par la relation banalis\u00e9e au sang, au \u201ccruor\u201d dont d\u00e9rive le cruel. Par l\u00e0 pourraient se joindre au f\u00e9minin la r\u00e9f\u00e9rence au sang qui coule dans une apparente indiff\u00e9rence et le d\u00e9sir d\u2019aller voir dans le corps de la m\u00e8re ce qui s\u2019y trame en mati\u00e8re de vie et de mort, voire le soup\u00e7on d\u2019un meurtre. Les habitudes culturelles voient plus volontiers dans l\u2019effusion de sang de l\u2019acte criminel un fait masculin, tandis que la femme conserverait la vie et veillerait sur elle. C\u2019est oublier un peu vite le fantasme qui accompagne la repr\u00e9sentation d\u2019une m\u00e8re omnipotente qui serait perp\u00e9tuellement enceinte. La m\u00e8re primordiale est cannibale, et le sang qui s\u2019\u00e9coule d\u2019elle n\u2019est pas le sien mais celui des enfants qu\u2019elle contient.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">L\u2019\u00e9criture de la cruaut\u00e9 chez les femmes<\/h2>\n\n\n\n<p>Je me limiterai \u00e0 trois exemples&nbsp;: Agatha Christie, Ruth Rendell et Patricia Cornwell.<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\">Agatha Christie ou la cruaut\u00e9 indiff\u00e9rente<\/h3>\n\n\n\n<p>L\u2019atmosph\u00e8re propre \u00e0 ce qu\u2019on a appel\u00e9 \u201cl\u2019univers christien\u201d tient sa magie du d\u00e9licat dosage entre la quotidiennet\u00e9 tranquille et l\u2019angoisse de mort \u00e0 travers la d\u00e9couverte du meurtre et son risque de r\u00e9cidive. Angoisse subtile qui ne tire pas son efficacit\u00e9 de faire peur. Les h\u00e9ros christiens eux-m\u00eames ont d\u2019ailleurs rarement peur, seuls les comparses, souvent sacrifi\u00e9s comme les victimes suivantes, \u00e9prouvent ce sentiment du moment o\u00f9 elles pressentent la v\u00e9rit\u00e9. Il n\u2019y a pas davantage d\u2019horreur&nbsp;: \u00e9tranglements, empoisonnements, cadavres perc\u00e9s de multiples coups de couteau sont \u00e9voqu\u00e9s sobrement \u00e0 la mani\u00e8re d\u2019un rapport de police. Ce n\u2019est, en effet, pas l\u2019instant du tr\u00e9pas qui est cens\u00e9 retenir l\u2019int\u00e9r\u00eat du lecteur car ce dernier est toujours, ou presque, mis en position de d\u00e9couvrir un meurtre accompli. Le cadavre lui-m\u00eame ne pr\u00eate pas \u00e0 beaucoup d\u2019\u00e9laboration, il devient un objet d\u2019\u00e9tude comme vestige permettant une enqu\u00eate, une investigation qui est excitante voire passionnante et tire les protagonistes comme le lecteur potentiel de la monotonie de sa vie trop bien rang\u00e9e. Il a cependant une valeur particuli\u00e8re, comme t\u00e9moignage de la cassure incompr\u00e9hensible et scandaleuse mais tellement excitante qui vient de s\u2019op\u00e9rer dans ce monde de vivants bien polic\u00e9s. Le cadavre est d\u2019abord un probl\u00e8me, la terreur qu\u2019il devrait susciter, puisqu\u2019il s\u2019agit d\u2019une mort violente d\u2019origine inconnue, est imm\u00e9diatement effac\u00e9e derri\u00e8re l\u2019emprise d\u2019un questionnement&nbsp;: qui l\u2019a fait&nbsp;? L\u2019angoisse de mort se d\u00e9place d\u00e8s lors sur l\u2019angoisse de ne pas savoir. Il faut savoir pour juguler le risque, mais savoir et surtout faire savoir que l\u2019on sait, c\u2019est aussi courir un danger maximum.<\/p>\n\n\n\n<p>Le sc\u00e9nario christien est \u00e0 peu de chose pr\u00e8s identique d\u2019un roman \u00e0 l\u2019autre et se formule ainsi&nbsp;: \u201cOn d\u00e9couvre un cadavre.\u201d La d\u00e9couverte implique un tableau fixe, comme le mort lui-m\u00eame, dont aucun \u00e9l\u00e9ment ne devra \u00eatre d\u00e9plac\u00e9 puisque bien souvent c\u2019est de sa g\u00e9om\u00e9trie m\u00eame que jaillira la solution de l\u2019\u00e9nigme. Tout est donc pos\u00e9 comme un probl\u00e8me de math\u00e9matiques pour lequel on ne poss\u00e9derait au d\u00e9part que des donn\u00e9es insuffisantes pour le r\u00e9soudre. Comme j\u2019en ai propos\u00e9 l\u2019hypoth\u00e8se dans <em>Meurtre familier<\/em> (Mijolla-Mellor, 1995), tout le sc\u00e9nario christien est b\u00e2ti sur un m\u00eame fantasme ind\u00e9finiment r\u00e9\u00e9labor\u00e9, formulable comme un fantasme originaire, en l\u2019occurrence celui d\u2019une sc\u00e8ne primitive interpr\u00e9t\u00e9e comme un meurtre, et susceptible d\u2019\u00eatre rapproch\u00e9 dans sa forme de <em>On bat un enfant<\/em> (Freud, 1919). Partant de la trame romanesque (\u201cOn\u201d, l\u2019assassin momentan\u00e9ment anonyme, tue beaucoup de personnes ), similaire \u00e0 l\u2019anonymat de celui qui bat l\u2019enfant, il est ais\u00e9 de consid\u00e9rer que le \u201cJe\u201d se cache derri\u00e8re une telle multiplicit\u00e9 de victimes. La seconde phase est donc celle o\u00f9 le sujet est seul v\u00e9ritablement menac\u00e9, ce qui justifie qu\u2019il s\u2019int\u00e9resse si vivement \u00e0 l\u2019action. La troisi\u00e8me phase, mais en fait la phase originelle du fantasme refoul\u00e9, est celle de la sc\u00e8ne primitive sadique o\u00f9 le rapport sexuel est interpr\u00e9t\u00e9 comme un meurtre de la m\u00e8re par le p\u00e8re ou, \u00e9ventuellement, l\u2019inverse.<br>Ainsi la formule se d\u00e9cline comme&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<ol class=\"wp-block-list\"><li>Mon p\u00e8re tue ma m\u00e8re<\/li><li>Mon p\u00e8re me tue<\/li><li>On tue beaucoup de personnes<\/li><\/ol>\n\n\n\n<p>Au d\u00e9but de son <em>Autobiographie<\/em>, Agatha Christie note&nbsp;: \u201cFaire partie de quelque chose qu\u2019on ne comprend pas du tout est je pense l\u2019un des probl\u00e8mes les plus intrigants de la vie\u201d (op. cit., p.&nbsp;12). Pouvoir en parler en termes de \u201cprobl\u00e8me\u201d est d\u00e9j\u00e0 une mani\u00e8re de ma\u00eetriser le d\u00e9bordement d\u2019angoisse que suscite la r\u00e9v\u00e9lation d\u2019un inconnu mena\u00e7ant, constitutif de ce que l\u2019on tenait pour familier et assur\u00e9. Mais, surtout, ce probl\u00e8me est extra-ordinairement \u00e9rotis\u00e9. Lorsque les vieilles dames qui s\u2019ennuient entendent parler d\u2019un meurtre dans le village, leur libido se r\u00e9veille, et l\u2019excitation cro\u00eet jusqu\u2019\u00e0 l\u2019issue finale o\u00f9 tout peut \u00eatre compris. Le meurtrier lui-m\u00eame h\u00e9rite de tous les traits impitoyables de l\u2019enfant narcissique omnipotent et il en devient de ce fait banal car c\u2019est bien ce fonds commun de la cruaut\u00e9 qu\u2019Agatha Christie d\u00e9ploie avec art d\u2019un roman \u00e0 l\u2019autre.<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\">Ruth Rendell ou l\u2019indiff\u00e9rence de l\u2019horreur<\/h3>\n\n\n\n<p>Mon second exemple porte sur un roman de Ruth Rendell, <em>L\u2019Analphab\u00e8te<\/em>, dont je rappelle bri\u00e8vement la trame&nbsp;: ce roman, paru en 1977 sous le titre beaucoup plus \u00e9vocateur de <em>A judgment in stone<\/em>, a \u00e9t\u00e9 port\u00e9 \u00e0 l\u2019\u00e9cran dans une adaptation intitul\u00e9e <em>La c\u00e9r\u00e9monie<\/em>. L\u2019intrigue est r\u00e9sum\u00e9e d\u00e8s la premi\u00e8re page&nbsp;: \u201cC\u2019est parce qu\u2019elle ne savait ni lire ni \u00e9crire qu\u2019Eunice Parchman tua les Coverdale.\u201d Le lecteur est donc averti de l\u2019issue d\u2019un d\u00e9roulement qui lui est pr\u00e9sent\u00e9 avec une logique implacable. L\u2019incompr\u00e9hension r\u00e9ciproque des protagonistes est constante et, tout au long du roman, elle nous est d\u00e9crite comme un fait de la vie quotidienne o\u00f9 chacun semble incapable d\u2019entrer en rapport avec l\u2019autre autrement que de mani\u00e8re convenue. Des univers intimes juxtapos\u00e9s, de bons ou de moins bons sentiments et des personnages \u00e9voluent sans heurts ou presque, tout rapprochement engendrant une position de repli. La situation ne deviendra explosive que lorsque la proximit\u00e9 sera devenue insupportable. Eunice Parchann, femme de m\u00e9nage chez les Coverdale, famille bourgeoise aux id\u00e9es qu\u2019on dirait \u201cde gauche\u201d, r\u00e9ussit en effet \u00e0 cacher sa tare, l\u2019analphab\u00e9tisme, aux yeux du monde jusqu\u2019au moment o\u00f9 M\u00e9linda, la fille de la famille, anim\u00e9e par la g\u00e9n\u00e9rosit\u00e9 qu\u2019elle puise dans sa contestation d\u2019adolescente, et sans cesse en train d\u2019envahir sans le savoir le territoire d\u2019Eunice, va d\u00e9couvrir l\u2019incroyable ignorance de celle-ci et surtout l\u2019interroger \u00e0 ce sujet.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019int\u00e9r\u00eat du roman de Ruth Rendell est de montrer non seulement le caract\u00e8re \u201capathique\u201d au sens de l\u2019absence d\u2019\u00e9motion qui caract\u00e9rise celle qui va devenir meurtri\u00e8re, mais surtout d\u2019affirmer l\u2019encha\u00eenement in\u00e9luctable des faits qui ne pouvaient que conduire au d\u00e9nouement tragique. Tout est en permanence reconstruit apr\u00e8s-coup&nbsp;: que se serait-il pass\u00e9 si Eunice n\u2019avait pas rencontr\u00e9 son amie Joan Smith qui croit \u00eatre le bras des arm\u00e9es de Dieu&nbsp;? Est-ce que Eunice aurait pu quitter la famille Coverdale autrement que par ce quadruple meurtre&nbsp;? Est-ce que son analphab\u00e9tisme aurait pu demeurer secret, ou est-ce qu\u2019elle aurait pu continuer de croire qu\u2019elle le cachait&nbsp;? Toutes ces questions qui scandent le roman ont pour fonction de mettre le lecteur face \u00e0 l\u2019\u00e9vidence de l\u2019incommensurabilit\u00e9 de la cause et des effets. Nul hasard en effet, mais une addition de causes qui simultan\u00e9ment expliquent et rendent incompr\u00e9hensibles les effets parce que ceux-ci, pour \u00eatre compris, n\u00e9cessiteraient une cause qui soit suffisante.<\/p>\n\n\n\n<p>Si le meurtre est le r\u00e9sultat de la haine destructrice, ou si la souffrance de la victime r\u00e9pond au plaisir sadique du bourreau, cause et effet apparaissent proportionnels. A l\u2019inverse, dans la situation d\u00e9crite par l\u2019auteur, la causalit\u00e9 s\u2019effiloche dans la banalit\u00e9 quotidienne, et c\u2019est en cela que le v\u00e9ritable affect de l\u2019\u0153uvre s\u2019av\u00e8re \u00eatre la cruaut\u00e9, au sens d\u2019une force qui transcende les histoires individuelles. Eunice aurait pu apprendre \u00e0 lire, mais elle r\u00e9cuse d\u00e8s l\u2019enfance tout int\u00e9r\u00eat \u00e0 cet \u00e9gard et le convertit en une passion obsessionnelle pour l\u2019ordre. Passion insuffisante lorsque le manque \u00e0 savoir, l\u2019\u00e9chec de la sublimation pulsionnelle se d\u00e9voilent, pr\u00e9cipitant l\u2019acte meurtrier dans toute sa cruaut\u00e9. Ruth Rendell, dans cette nouvelle comme dans d\u2019autres, porte au paroxysme la froide description de l\u2019horreur, l\u2019indiff\u00e9rence dans l\u2019absence de sens.<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\">Patricia Cornwell ou la dilac\u00e9ration l\u00e9galis\u00e9e<\/h3>\n\n\n\n<p>Chez Patricia Cornwell, l\u2019atmosph\u00e8re est beaucoup plus morale. Selon un mod\u00e8le am\u00e9ricain d\u00e9sormais \u00e9tabli, l\u2019\u00e9nigme se pr\u00e9sente sous le nom du Mal. L\u2019h\u00e9ro\u00efne, jeune femme, m\u00e9decin l\u00e9giste de son \u00e9tat, va s\u2019y attaquer non seulement avec les ressources de son intelligence et celles de sa ni\u00e8ce, une surdou\u00e9e de l\u2019informatique, mais surtout avec son attirail de scalpels. Cette jeune femme en effet vit une v\u00e9ritable passion, au sens courant de l\u2019hyper-investissement d\u2019une activit\u00e9, limitant sa vie, \u00e0 peu de choses pr\u00e8s, aux investigations&nbsp;<em>post mortem<\/em>&nbsp;auxquelles elle se livre sur les cadavres qui constituent autant de traits d\u2019une \u00e9trange union entre elle et le tueur sadique, au point qu\u2019elle en vient \u00e0 s\u2019aviser qu\u2019il pourrait bien les lui offrir comme un chat rapporte une souris \u00e0 son ma\u00eetre ou un enfant ses dessins \u00e0 sa m\u00e8re&nbsp;! Le caract\u00e8re scandaleux tient \u00e0 la reconnaissance de la jouissance \u00e9prouv\u00e9e par l\u2019assassin, \u00e0 partir des traces qu\u2019il laisse sur le corps des victimes<sup>15<\/sup>. Le viol n\u2019est que l\u2019un des aspects de la violence impos\u00e9e, et les mutilations, leurs formes, leurs significations symboliques, les d\u00e9tails du sc\u00e9nario de torture et enfin la mani\u00e8re dont l\u2019assassin a dispos\u00e9 du cadavre, voire la posture dans laquelle il l\u2019a abandonn\u00e9, vont \u00eatre interpr\u00e9t\u00e9s comme signes d\u2019un plaisir de l\u2019assassin, redoubl\u00e9 de celui que l\u2019enqu\u00eateur lui suppose en imaginant l\u2019impuissance et la rage \u00e0 laquelle il se trouve r\u00e9duit lui-m\u00eame, confront\u00e9 comme t\u00e9moin ayant \u00e0 s\u2019identifier pour comprendre. On con\u00e7oit qu\u2019il lui faille r\u00e9cuser le trouble auquel cette identification pourrait le conduire, s\u2019il ne prenait garde de s\u2019en affirmer dissoci\u00e9 \u00e0 tout instant. La n\u00e9crophilie constitue ici un lien intime et myst\u00e9rieux entre les deux versants antagonistes mais r\u00e9versibles du Bien et du Mal, et le parcours criminel est refait en sens inverse par le m\u00e9decin l\u00e9giste en r\u00e9it\u00e9rant la violence faite au corps de la victime. Celle-ci sera minutieusement d\u00e9crite, roman apr\u00e8s roman, avec une complaisance et un luxe de d\u00e9tails qui s\u2019autorise de sa vis\u00e9e l\u00e9gale pour ouvrir \u00e0 la cruaut\u00e9 l\u2019int\u00e9r\u00eat du lecteur<sup>16<\/sup>.<br>Chaque roman ajoute une circonstance particuli\u00e8re \u00e0 la trame unique ind\u00e9finiment d\u00e9crite. Dans un cas il s\u2019agira d\u2019une autopsie r\u00e9it\u00e9r\u00e9e sur un corps qui a \u00e9t\u00e9 entre-temps enterr\u00e9, l\u2019exhumation introduisant une dimension de viol suppl\u00e9mentaire&nbsp;; dans un autre<sup>17<\/sup>, la proximit\u00e9 du meurtre atteindra son maximum puisque le m\u00e9decin l\u00e9giste attend que le condamn\u00e9 \u00e0 mort (un tueur en s\u00e9rie bien s\u00fbr) soit ex\u00e9cut\u00e9 pour pratiquer l\u2019autopsie. Le cadavre lui arrive encore chaud, directement de la chaise \u00e9lectrique \u00e0 la table d\u2019autopsie, cependant que l\u2019h\u00e9ro\u00efne affirme pour elle-m\u00eame et pour le lecteur combien elle d\u00e9teste attendre qu\u2019un homme meure pour enfoncer son bistouri dans une chair aussi chaude que la sienne (sic). Ailleurs, c\u2019est la bo\u00eete de scalpels neuve offerte par un membre de sa famille en cadeau de No\u00ebl qui sera d\u00e9rob\u00e9e au m\u00e9decin l\u00e9giste par l\u2019assassin, pour des fins que nul n\u2019ignore. Si les romans de Patricia Cornwell rencontrent cet int\u00e9r\u00eat chez le lecteur qui les a hiss\u00e9s au rang de bestsellers, c\u2019est parce qu\u2019ils lui offrent, en toute bonne conscience, une ouverture sur la passion du crime, c\u2019est-\u00e0-dire la fascination qu\u2019il op\u00e8re chez tout sujet. Bien loin de chercher \u00e0 d\u00e9nouer une \u00e9nigme, le lecteur est invit\u00e9 \u00e0 y p\u00e9n\u00e9trer toujours plus avant, et l\u2019accumulation de d\u00e9tails ne fait qu\u2019\u00e9paissir ce myst\u00e8re que Nietzsche exprimait en ces termes \u00e0 propos de celui qu\u2019il nomme le \u201cp\u00e2le criminel\u201d: \u201cIl avait soif du bonheur du couteau.\u201d<sup>18<\/sup>. Pour le m\u00e9decin-l\u00e9giste en revanche, la lutte est infinie et le myst\u00e8re se creuse au fur et \u00e0 mesure des romans dont l\u2019imagination s\u2019\u00e9puise \u00e0 produire des images qui n\u00e9cessairement s\u2019affadissent quand l\u2019effet de surprise est pass\u00e9. Aucune autopsie ne livrera le myst\u00e8re du Mal, et la cruaut\u00e9 vient ici rattraper insidieusement la pulsion de savoir.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Pour conclure<\/h2>\n\n\n\n<p>Lorsqu\u2019Antonin Artaud (1964) revendique un \u201cth\u00e9\u00e2tre de la cruaut\u00e9\u201d, il l\u2019oppose \u00e0 un th\u00e9\u00e2tre psychologique d\u00e9cadent qu\u2019il fait remonter \u00e0 Racine et d\u00e9plore que l\u2019action imm\u00e9diate et violente se soit r\u00e9fugi\u00e9e dans des genres mineurs tels que le cin\u00e9ma, le music-hall ou le cirque. Action et cruaut\u00e9 sont pour lui synonymes, d\u00e9cha\u00eenement qui s\u2019oppose \u00e0 la pens\u00e9e comme la sensation au langage et au symbolique en g\u00e9n\u00e9ral. Cette action extr\u00eame est corr\u00e9lative d\u2019une disproportion entre ce que vit le sujet et ce qu\u2019il est capable de g\u00e9rer, conduisant ainsi \u00e0 une destruction o\u00f9 toute sensation dispara\u00eet. Ainsi se manifeste en nous l\u2019id\u00e9e d\u2019un conflit perp\u00e9tuel, un spasme qui s\u2019\u00e9l\u00e8ve contre notre \u00e9tat d\u2019\u00eatres constitu\u00e9s. Mais on aurait tort de croire que cela implique du sang vers\u00e9, une chair martyre\u2026 Pour Artaud, le plus important est le sentiment de l\u2019in\u00e9luctable, l\u2019imposition, n\u00e9cessairement violente pour l\u2019individu, d\u2019une force qui le d\u00e9passe, et c\u2019est bien cette cruaut\u00e9 l\u00e0, comme je l\u2019ai pr\u00e9cedemment \u00e9voqu\u00e9, que met en sc\u00e8ne Ruth Rendell avec le personnage d\u2019Eunice Parchmann.<\/p>\n\n\n\n<p>Action extr\u00eame in\u00e9luctable, la cruaut\u00e9 se confond ici avec le mouvement m\u00eame de la vie, telle qu\u2019elle implique pour son d\u00e9veloppement les morts individuelles et indiff\u00e9rentes. L\u2019&nbsp;<em>Eros<\/em>&nbsp;d\u2019Artaud, cruel puisqu\u2019il br\u00fble les contingences, est semblable au&nbsp;<em>Thanatos<\/em>&nbsp;de Freud au moins dans ses cons\u00e9quences pour&nbsp;l\u2019individu qui s\u2019y efface dans le non-sens. Cette cruaut\u00e9 exsangue, retour \u00e0 la mati\u00e8re non vivante des origines, comment tenter de la figurer si ce n\u2019est par ces figures archa\u00efques qui nous ont pr\u00e9cipit\u00e9s au monde&nbsp;?<br>Je terminerai en disant que la pulsion cruelle ne rejoint le f\u00e9minin que pour autant que tout sujet, homme ou femme, identifie la Nature \u00e0 une m\u00e8re toute-puissante, indiff\u00e9rente, dispensatrice dans un m\u00eame geste de vie et de mort. Le geste cruel du criminel de \u201csang froid\u201d n\u2019est tel qu\u2019\u00e0 tenter de s\u2019emparer d\u2019un tel pouvoir, mais \u00e0 \u00e9chelle beaucoup plus modeste m\u00eame si le meurtre se fait alors \u201cen s\u00e9rie\u201d et donc illimit\u00e9 dans son voeu.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Notes<\/h2>\n\n\n<ul class=\"wrapper-children-grnote\">\n<li id=\"no1\">[1-12] Cf. S. de Mijolla-Mellor,&nbsp;<em>Le plaisir de pens\u00e9e<\/em>, Paris, PUF, 1992, p.&nbsp;145 sq, concernant le fantasme musilien de l\u2019acte de pens\u00e9e comme une vivisection.<\/li>\n<li id=\"no2\">[2-13] A. Artaud,&nbsp;<em>Le th\u00e9\u00e2tre et son double<\/em>, Paris, Gallimard \u201cFolio\u201d, 1964, p.&nbsp;158.<\/li>\n<li id=\"no3\">[3-1]\n<div class=\"wrapper-note\">Cf.&nbsp;<em class=\"marquage italique\">Minutes de la Soci\u00e9t\u00e9 Psychanalytique de Vienne<\/em>, le 6 novembre 1907. Freud intervient pour dire que \u201cla composante cruelle est \u201cmasculine\u201d\u201d. Il est vrai qu\u2019il ajoute qu\u2019elle existe aussi chez la femme et qu\u2019il n\u2019y a pas fondamentalement de diff\u00e9rence entre l\u2019inconscient de l\u2019homme et celui de la femme.<\/div>\n<\/li>\n<li id=\"no4\">[4-5] Ou plut\u00f4t \u201cqui faisait\u201d, les habitudes \u00e0 cet \u00e9gard \u00e9tant en rapide \u00e9volution.<\/li>\n<li id=\"no5\">[5-8] S. Freud, \u201cDosto\u00efevsky et le parricide\u201d, (1928b), \u201cDeux traits sont essentiels chez le criminel&nbsp;: un \u00e9go-centrisme illimit\u00e9 et une forte tendance destructrice\u201d.<\/li>\n<li id=\"no6\">[6-9] Ce qui est le cas, en revanche, au niveau fantasmatique pour le sang de la rupture de l\u2019hymen.<\/li>\n<li id=\"no7\">[7-10] S. de Mijolla-Mellor,&nbsp;<em>Le besoin de savoir<\/em>, Paris, Dunod, 2002, chap. 1.<\/li>\n<li id=\"no8\">[8-11] P.pr\u00e9nom Bidou,&nbsp;<em>Le mythe de Tapir Chamane<\/em>, ville+\u00e9diteur+date, p.&nbsp;196. Cf. aussi F. H\u00e9ritier-Aug\u00e9,&nbsp;<em>Masculin\/F\u00e9minin<\/em>, t. I, p.&nbsp;234.<\/li>\n<li id=\"no9\">[15] On pourrait risquer un rapprochement avec l\u2019activit\u00e9 des \u201ctaggeurs\u201d. A un degr\u00e9 moindre certes, le plaisir de laisser sa marque s\u2019allie avec celui de d\u00e9truire, salir, d\u00e9t\u00e9riorer. La trace est elle-m\u00eame \u00e9nigmatique, destin\u00e9e \u00e0 captiver et \u00e0 faire peur \u00e0 ceux qui la subissent dans l\u2019impuissance.<\/li>\n<li id=\"no10\">[16] \u201cN\u2019importe quel anatomopathologiste honn\u00eate reconna\u00eetra que les artefacts laiss\u00e9s par une autopsie sont affreux. Rien n\u2019est plus frappant que l\u2019incision en \u201cY\u201d laiss\u00e9e lors d\u2019une analyse post-mortem puisque son nom indique clairement sa nature. Le scalpel part de chaque clavicule pour rejoindre le sternum. De l\u00e0, il descend tout le long du torse jusqu\u2019au pubis apr\u00e8s avoir contourn\u00e9 le nombril. De surcro\u00eet, l\u2019incision que l\u2019on pratique d\u2019une oreille \u00e0 l\u2019autre \u00e0 l\u2019arri\u00e8re du cr\u00e2ne avant de pouvoir scier la bo\u00eete cr\u00e2nienne n\u2019est pas non plus tr\u00e8s jolie \u00e0 voir\u201d ( P. Cornwell,&nbsp;<em>The body farm<\/em>, trad. fr.,&nbsp;&gt;<em>La s\u00e9quence des corps<\/em>, Paris, Masque, 1995).<\/li>\n<li id=\"no11\">[17] Cruel and unusual, trad. fr., Une peine d\u2019exception, Paris, Masque, 1994.<\/li>\n<li id=\"no12\">[18] <em>Ainsi parlait Zarathoustra<\/em>, Paris, Gallimard \u201cPoche \u201d, p.&nbsp;50.<\/li>\n<\/ul><div class=\"pdfprnt-buttons pdfprnt-buttons-post pdfprnt-bottom-right\"><a href=\"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/10664?print=pdf\" class=\"pdfprnt-button pdfprnt-button-pdf\" target=\"_blank\"><\/a><\/div>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Animale mais non humaine, la cruaut\u00e9 angoisse comme la r\u00e9surgence archa\u00efque d\u2019un pass\u00e9 refoul\u00e9 contre lequel l\u2019identit\u00e9 individuelle du sujet et celle de la civilisation se sont laborieusement b\u00e2ties. 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