{"id":10655,"date":"2021-08-22T07:32:30","date_gmt":"2021-08-22T05:32:30","guid":{"rendered":"https:\/\/carnetpsy.fr\/attention-flottante-2\/"},"modified":"2021-09-15T11:41:21","modified_gmt":"2021-09-15T09:41:21","slug":"attention-flottante","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/attention-flottante\/","title":{"rendered":"Attention flottante"},"content":{"rendered":"\n<p>Une des le\u00e7ons qu\u2019aura retenue Freud de son passage chez Ma\u00eetre Charcot \u00e0 Paris est de ne pas souscrire aveugl\u00e9ment \u00e0 la r\u00e9plique que l\u2019on pr\u00eate \u00e0 Saint Thomas &#8211; \u00ab&nbsp;ne croire que ce que l\u2019on voit&nbsp;\u00bb&nbsp;: les s\u00e9ances du mardi \u00e9taient truqu\u00e9es et les femmes, d\u00fbment r\u00e9mun\u00e9r\u00e9es, donnaient \u00e0 voir aux hommes ce qu\u2019ils voulaient bien voir\u2026 et accessoirement les \u00e9duquaient en le leur faisant savoir. On \u00e9tait l\u00e0 au spectacle pour se rincer l\u2019\u0153il et s\u2019en mettre plein les pupilles, mais pour percer l\u2019obscurit\u00e9 mieux valait \u00e9viter d\u2019\u00eatre aveugl\u00e9 par ce que l\u2019on croyait si ardemment voir, et ne pas confondre regarder de pr\u00e8s et voir au loin. Et voil\u00e0 pourquoi le cadre analytique qui se m\u00e9fie comme de la peste du voyeurisme du m\u00e9tier d\u2019analyste (de fait son travail n\u2019est-il pas entre autres, de mettre en \u00e9vidence le conflit et les p\u00e9riclitations, entre cach\u00e9 et montr\u00e9) a circonscrit la cure dans et en un espace temps voulu immuable avec une pr\u00e9dilection pour un certain huis clos entre deux \u00eatres, l\u2019un derri\u00e8re l\u2019autre\u2026 ne se voyant donc pas, dans une chambre, o\u00f9 l\u2019enfer c\u2019est (ce sont) l\u2019autre (les autres), le(s) nombreux autre(s) faux-amis et ennemis int\u00e9rieurs. Il aura retenu aussi que l\u2019esprit pouvait continuer \u00e0 penser durant le sommeil, et que d\u00e8s lors il ne fallait pas m\u00e9priser l\u2019attention flottante, cet \u00e9tat second, ce sommeil artificiel provoqu\u00e9 par une autohypnose.<\/p>\n\n\n\n<p>Une des le\u00e7ons qu\u2019aura retenue Freud de sa lecture des travaux de Ma\u00eetre Bernheim \u00e0 Nancy \u00e9tait qu\u2019il fallait renoncer \u00e0 l\u2019hypnose pour affronter l\u2019inconscient, \u00e9couter et interpr\u00e9ter, \u00e9veill\u00e9 et en pleine conscience, et avec cependant les yeux ferm\u00e9s et les oreilles aiguis\u00e9es. L\u00e0 encore se m\u00e9fier de la vue des images que l\u2019hypnose fait remonter du lieu de refoulement\u2026 images sans texte d\u2019accompagnement et privil\u00e9gier l\u2019\u00e9coute et les mots\u2026 soit concevoir la n\u00e9cessit\u00e9 d\u2019un certain abat-jour de la raison et du langage sur la lumi\u00e8re ultrasensible des sens. La le\u00e7on qu\u2019il aura apprise de <em>Frau<\/em> Emmy Von N. \u00e0 Vienne&nbsp;: \u00ab&nbsp;Elle me dit alors d\u2019un ton bourru qu\u2019il ne faut pas lui demander toujours d\u2019o\u00f9 provient ceci ou cela\u2026 mais de la laisser raconter ce qu\u2019elle a \u00e0 dire. J\u2019y consens&nbsp;\u00bb. Heureux consentement de l\u2019analyste \u00e0 celui qui veut \u00e0 tout prix raconter sa-ses version(s) de l\u2019histoire. Consentement \u00e0 \u00e9couter sans vouloir \u00e9couter (sans m\u00e9moire et sans d\u00e9sir) pour mieux entendre.<\/p>\n\n\n\n<p>Et puis (on l\u2019imagine), il apprend le flottement chez Ma\u00eetre Schopenhauer\u2026 tout comme observant ses \u0153uvres d\u2019art par lui \u00e9lu, il tente de se d\u00e9livrer de la volont\u00e9 d\u2019agir (de comprendre, d\u2019expliquer en les reluquant dans tous leurs recoins\u2026 ce qu\u2019il n\u2019arrive pas tout \u00e0 fait \u00e0 \u00e9viter\u2026 son intelligence venant tr\u00e8s vite \u00e9pauler ses intuitions) pour mieux les re-voir puis peut-\u00eatre fermer les yeux et les contempler \u00e0 nouveau et diff\u00e9remment. Et les voir enfin, de tous ses yeux les voir, ni tout \u00e0 fait les m\u00eames ni tout \u00e0 fait autres\u2026 l\u2019objet devant lui, n\u2019\u00e9tant plus alors dans un rapport d\u2019utilit\u00e9, mais saisi en lui-m\u00eame. Quoi&nbsp;! l\u2019essence pure de l\u2019objet retrouv\u00e9 dans le souvenir de Proust, le \u00ab&nbsp;noum\u00e8ne&nbsp;\u00bb de W. Bion. Bref il tente de mettre en veilleuse son excitation et de triompher de sa douloureuse frustration \u00e0 ce qu\u2019elle ne soit pas assouvie par une saisie d\u00e9finitive qui r\u00e9soudrait la tension. Pour percevoir que c\u2019est bien la tension entre connexion et d\u00e9connexion, entre saisie et l\u00e2chage qui est source de cr\u00e9ativit\u00e9. La cr\u00e9ativit\u00e9 se d\u00e9ployant n\u00e9cessairement par besoin (plus que par fulgurances intuitives) lors d\u2019une tension identitaire du sujet provoqu\u00e9e par un paradoxe qui l\u2019oblige \u00e0 un \u00e9cart entre deux p\u00f4les&nbsp;: le repli-\u00e9vitement-retrait\u2026 la fuite, et l\u2019affrontement transgressif.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019attention flottante (sans d\u00e9sir, Bion) est difficilement s\u00e9parable de la neutralit\u00e9 bienveillante (sans m\u00e9moire, Bion encore). Elle con\u00e7oit et assume une approche de l\u2019objet et du monde qui l\u2019entoure, sans <em>a priori<\/em>, d\u00e9livr\u00e9e des concepts&nbsp;: ne pas syst\u00e9matiquement faire passer le patient sous les \u00e9chelles de classification (\u00e7a porte d\u2019ailleurs malheur) ou sous les fourches caudines des bornes lacaniennes ou kleiniennes et m\u00eames freudiennes.<\/p>\n\n\n\n<p>Les analystes seraient une communaut\u00e9 particuli\u00e8re de sujets, qui pensent savoir mieux \u00e9couter (et associer) (que) les autres comme les attachementistes mentaliseraient mieux, et les rem\u00e9diateurs cognitiveraient mieux etc\u2026 R\u00eaveurs imp\u00e9nitents, ils auraient la capacit\u00e9 de se laisser aller, sans trop craindre de tomber\u2026 soutenus qu\u2019ils sont par quelques r\u00eaveries auto-\u00e9rotiques comme autant de nuages, dans un ciel d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9ment vide et plus ou moins profond&nbsp;: le \u00ab&nbsp;n\u2019\u00eatre rien&nbsp;\u00bb de Jacques Lacan qui n\u2019est pas le \u00ab&nbsp;n\u2019\u00eatre pas&nbsp;\u00bb de Shakespeare mais donc bien un \u00eatre rien\u2026 soit pas grand-chose, mais tout de m\u00eame pas rien&nbsp;: quelque chose de presque pur et donc de potentiellement beaucoup\u2026 de tout ce que l\u2019analysant souhaite y projeter&nbsp;; surface pr\u00e9sente continuement et contenante avant que r\u00e9fl\u00e9chissante\u2026 allez-y parlez sans rien censurer je vous \u00e9coute\u2026 d\u2019o\u00f9 ils re-\u00e9mergeraient cependant, brutalement, (comme habit\u00e9 et hallucin\u00e9) pour faire entendre avec la parcimonie qui sied \u00e0 ceux qui recueillent le \u00ab&nbsp;babel des silences et des mots&nbsp;\u00bb, ce qu\u2019ils ont cru entendre et dont ils rendent compte\u2026 de et \u00e0 qui de droit.<\/p>\n\n\n\n<p>Critiquer un r\u00eaveur\u2026 et encenser le consciencieux, le minutieux, le concentr\u00e9, c\u2019est m\u00e9connaitre que la cr\u00e9ativit\u00e9 ne na\u00eet que du mixte de l\u2019actif et du passif. La qualit\u00e9 premi\u00e8re de l\u2019analyste c\u2019est l\u2019\u00e9nergie passionn\u00e9e de la pens\u00e9e&nbsp;: \u00ab&nbsp;la cr\u00e9ativit\u00e9 c\u2019est l\u2019intelligence en s\u2019amusant&nbsp;\u00bb. Pourtant, s\u2019il est une critique \u00e0 laquelle bien peu \u00e9chappent, c\u2019est malgr\u00e9 toute cette flottaison, celle de l\u2019impact de leur m\u00e9tapsychologie portative, qui ne les quittent jamais, sur la monotone univocit\u00e9 de leurs hypoth\u00e8ses, et les labyrinthiques constructions pr\u00e9alables qu\u2019ils offrent immanquablement \u00e0 la sagacit\u00e9 de l\u2019analysant qui\u2026 les connaissait d\u00e9j\u00e0 puisqu\u2019il s\u2019ambitionne lui-m\u00eame de devenir psychanalyste.<\/p>\n\n\n\n<p>Plus prosa\u00efquement, l\u2019attention flottante est un assoupissement de l\u2019analyste (de beaucoup et exag\u00e9r\u00e9ment fantasm\u00e9 ou craint par l\u2019analys\u00e9, qui le confond avec un endormissement, signe de d\u00e9sint\u00e9r\u00eat, voire, pire, du t\u00e9moignage vivant du retour d\u2019un abandon ou d\u2019un mort) au sein duquel pourtant il per\u00e7oit ce qui (se) passe au travers de lui, sans trop y attacher d\u2019importance, et sans essayer de situer les choses et les gens dont l\u2019analysant lui parle, dans le temps ou dans l\u2019espace. Puisque pour l\u2019inconscient (l\u2019objet de toutes les attentions flottantes), ce temps ne fait rien \u00e0 l\u2019affaire, l\u2019espace est \u00e0 la fois profond et de surface&nbsp;; et que ce sera \u00e0 la conscience qui r\u00e9introduit ces deux coordonn\u00e9es (abscisse et ordonn\u00e9e) de l\u2019\u00eatre\u2026 pour voir ce qui s\u2019y peut dessiner.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019analyste qui cherche \u00e0 \u00e9chapper \u00e0 l\u2019entendement le plus rationaliste, r\u00eave\u2026 de pouvoir accueillir tout ce que dit son patient comme un r\u00eave dans son propre r\u00eave&nbsp;: les impr\u00e9cisions et les impr\u00e9visions, les inattendus et les inentendus, les surprises et certaines incongruit\u00e9s et, par-dessus tout ce qui semble \u00e9tranger au sujet et qui se manifeste pourtant fantastiquement dans le grain du r\u00e9cit d\u2019un r\u00eave ou d\u2019un souvenir et qui est signe de l\u2019inconscient. C\u2019est pourquoi il adopte, presque naturellement, la position qu\u2019il avait le matin au r\u00e9veil, quand il s\u2019extirpait mollement de sa propre nuit. Le corps un peu renvers\u00e9 en arri\u00e8re, les yeux mi-clos, les mains sur le ventre, il se laisse \u00ab&nbsp;mijoter&nbsp;\u00bb dans une certaine b\u00e9atitude. Cette a-pesanteur semble affecter en m\u00eame temps le corps (digestion) et l\u2019esprit (EEG plat). Parfois m\u00eame, il go\u00fbte ses pens\u00e9es en se tenant le menton, comme si celles-ci allaient bient\u00f4t s\u2019\u00e9vader de sa main pour gagner sa langue. Et si (comme il convient pour certains analystes conformistes) il a une \u00e9paisse barbe qui lui encercle le menton comme un masque et <em>analise<\/em> ses l\u00e8vres, il y entortillera ses doigts comme un nouveau Mo\u00efse trop imbu du r\u00f4le que Dieu lui a donn\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Spinoziste, quelque peu perturb\u00e9 par les in\u00e9vitables courbatures, maladie professionnelle s\u2019il en est et que l\u2019\u00e2ge aggrave, si\u2026 physiquement celles-ci l\u2019engourdissent, son esprit, lui, travaille comme dans un r\u00eave \u00e0 tenter de capturer des morceaux d\u2019images, des bribes d\u2019id\u00e9es, qu\u2019il \u00e9vite (dans un premier temps) de mettre en rapport\u2026 comme le ferait le premier d\u00e9tective am\u00e9ricain mentaliste et causaliste venu. Il se m\u00e9fie des recombinaisons trop rapides et donc falsificatrices de traces mn\u00e9siques sensorielles motrices et affectives, qui \u00e9manent d\u2019une mosa\u00efque de l\u2019enfance \u00e9clat\u00e9e, d\u2019une \u00e9toile bien trop distante, d\u00e9j\u00e0 morte mais dont l\u2019\u00e9clat se propage encore nostalgiquement. C\u2019est que, point d\u00e9licat, il essaie aussi de s\u2019absenter \u00e0 lui-m\u00eame, pour \u00e9viter de ne rien entendre d\u2019autre que ses propres fantasmes. Il lutte vaillamment contre l\u2019identification projective qui malheureusement est toujours et partout omnipr\u00e9sente&nbsp;: pas moyen de sortir de soi-m\u00eame. Ce fut l\u2019avertissement de Fliess \u00e0 Freud&nbsp;: \u00ab&nbsp;celui qui lit dans les pens\u00e9es de l\u2019autre ne peut y trouver que ses propres pens\u00e9es&nbsp;\u00bb. Et pour le mieux, en apprendre plus sur lui-m\u00eame que sur l\u2019autre\u2026 pour le pire, se confusionner, et se leurrer comme le premier parano\u00efaque venu. Mais Freud affirmera avoir r\u00e9ussi l\u00e0 o\u00f9 le parano\u00efaque a \u00e9chou\u00e9\u2026 peut-\u00eatre de par la gr\u00e2ce de la tr\u00eave d\u2019avec lui-m\u00eame que son ami Fliess lui avait offert, et qui rendait alors tout possible&nbsp;: rep\u00e9rer ses aveuglements et ses surdit\u00e9s, ses flottements et jusqu\u2019\u00e0 m\u00eame son illusoire autoanalyse. L\u2019analyste est un parano\u00efaque g\u00e9n\u00e9reux qui rend la monnaie de sa pi\u00e8ce \u00e0 l\u2019analysant, en se souciant d\u2019autant plus de lui qu\u2019il lui a permis de s\u2019\u00e9vader de soi tout en se rencontrant. L\u2019analyste aura tout le temps apr\u00e8s la s\u00e9ance, en \u00e9crivant ou en en reparlant \u00e0 un superviseur, de retrouver ses propres fantasmes et d\u2019essayer encore de les faire taire\u2026 ou d\u2019y laisser une place pour son patient, apr\u00e8s lui-m\u00eame s\u2019\u00eatre identifi\u00e9 un tant soit peu aux fantasmes de son client. Quand \u00e0 l\u2019analysant son \u00e9cout\u00e9 de son analyste (rarement flottante) lui permet d\u2019en apprendre beaucoup sur lui\u2026 et sur l\u2019autre derri\u00e8re. Bref, le couple analyste-analysant parvient, par la gr\u00e2ce du transfert r\u00e9ciproque, \u00e0 coop\u00e9rer et \u00e0 utiliser chacun l\u2019associativit\u00e9 de l\u2019autre, en ce qu\u2019elle est d\u2019abord et avant tout inductrice de leur propre associativit\u00e9. Assez tardivement, alors, dans ces conditions, l\u2019analyste parvient \u00e0 entendre ce que le patient ne lui dit pas&nbsp;; \u00ab&nbsp;ce jour-l\u00e0 l\u2019analyste entendit ce que j\u2019avais \u00e0 lui dire, ce que pendant quatre ans, il avait \u00e9cout\u00e9 sans l\u2019entendre, pour cette simple raison que je ne lui disais pas, que je ne me disais pas<sup>1<\/sup>&nbsp;\u00bb et certaines de ses phrases appel\u00e9es interpr\u00e9tations sortent alors comme malgr\u00e9 lui\u2026 au point qu\u2019il se les entend dire. Reste que l\u2019illusion qui est la r\u00e9alit\u00e9 de l\u2019analyse n\u2019a qu\u2019un temps et que l\u2019analys\u00e9 ne les entend pas de la m\u00eame oreille, et les jugeant toujours insuffisantes \u00e0 t\u00e9moigner de ce qu\u2019il a voulu (mais aussi pu) dire, balance alors, dans une protestation virile, les figures intens\u00e9ment psychiques (conglom\u00e9rats d\u2019affects et de pr\u00e9repr\u00e9sentations) qu\u2019il contenait par-devers lui, faisant \u00e9clater le moi de l\u2019analyste (en \u00e9cho \u00e0 son propre \u00e9clatement du moi qui lib\u00e8re les multiples petits soi qu\u2019il contenait), l\u2019obligeant \u00e0 sortir de son flottement, et \u00e0 s\u2019engager (c\u2019est-\u00e0-dire \u00e0 trancher) bref \u00e0 enfin dire ce qu\u2019il est suppos\u00e9 (si ce n\u2019est cens\u00e9) savoir\u2026 \u00e0 cracher lui aussi le morceau. Le moment est venu de faire la part du vrai et du faux l\u00e0 o\u00f9 se d\u00e9ployait le jeu dans l\u2019aire d\u2019illusion de la cure. Parfois pire&nbsp;: la technique du d\u00e9sajustement de son analyste est tellement parfaite, qu\u2019il se plaint que celui-ci n\u2019entende rien de ce qu\u2019il dit, alors que l\u2019autre soumis au dur labeur de l\u2019\u00e9coute de deux inconscients, tentait d\u2019\u00e9couter ce qu\u2019il ne lui disait pas, et ce qu\u2019il (lui) se disait trop.<\/p>\n\n\n\n<p>Apr\u00e8s ces moments d\u2019inqui\u00e9tante \u00e9tranget\u00e9 partag\u00e9e particuli\u00e8rement f\u00e9conds (Ferenczi rapproche l\u2019attention flottante de la transe), (comme si tous deux partageaient des souvenirs et des r\u00eaves communs et se retrouvant se reconnaissaient, s\u2019exclamaient mutuellement\u2026 on s\u2019est d\u00e9j\u00e0 rencontr\u00e9, on s\u2019est m\u00eame d\u00e9j\u00e0 parl\u00e9 n\u2019est-ce pas&nbsp;? Est-ce toi&nbsp;?\u2026 Est-ce moi&nbsp;? ob\u00e9issant \u00e0 la magie du transfert\u2026 puis non \u00e7a n\u2019\u00e9tait qu\u2019une illusion \u00e0 peine une sensation), les deux protagonistes reprennent, assez g\u00e9n\u00e9ralement et bonassement, leur r\u00e9gimes semi-automatiques, jusqu\u2019\u00e0 la prochaine crise ou trou\u2026 de m\u00e9moire, qui leur permettra de se retrouver dans la patrie fraternelle du temps perdu, leur pays commun&nbsp;: l\u2019enfance. Et quand l\u2019analysant se redresse\u2026 apr\u00e8s une \u00ab&nbsp;bonne s\u00e9ance&nbsp;\u00bb, il se sent aussi vide que la silhouette encore flottante de l\u2019analyste qui lui re-serre la main.<\/p>\n\n\n\n<p>Et quand l\u2019analyste se redresse\u2026 apr\u00e8s une \u00ab&nbsp;bonne s\u00e9ance&nbsp;\u00bb, il se sent moins courbatur\u00e9 (c\u2019est un signe\u2026 de d\u00e9tente) que lors d\u2019une s\u00e9ance vide ou \u00e9reintante.<\/p>\n\n\n\n<p>Dans les \u00ab&nbsp;bonnes s\u00e9ances&nbsp;\u00bb, quand les deux protagonistes de cette dr\u00f4le d\u2019aventure qu\u2019est la cure se redressent, il faudrait pouvoir appr\u00e9cier leurs regards qui d\u2019\u00eatre encore brumeux de revenir de l\u2019int\u00e9rieur (le regard int\u00e9rieur est la cl\u00e9 d\u2019entr\u00e9e dans l\u2019imaginaire), ne se regardent pas. Ce regard int\u00e9rieur est celui qu\u2019on adopte naturellement lorsque l\u2019on chine dans une brocante et s\u2019oppose \u00e0 celui que l\u2019on a lorsque l\u2019on fait ses courses dans les trav\u00e9es d\u2019une grande surface. Tandis que le second se rend directement \u00e0 l\u2019objet nouveau, le premier flotte jusqu\u2019\u00e0 voir venir \u00e0 lui l\u2019objet utile\u2026 \u00e0 la mesure m\u00eame o\u00f9 la m\u00e9moire du sujet l\u2019appelle ou l\u2019imagine. Il ne le cherche pas, il le trouve et le cr\u00e9e (Picasso et Winnicott). Jim Harrisson disait que lors de la finale de la coupe du monde 1998, le ballon (flottant) venait chercher la t\u00eate de Zinedine Zidane, qui flottant (lui-m\u00eame) dans l\u2019air, le r\u00eavait. Et ce par deux fois.<\/p>\n\n\n\n<p>Pour ceux qui appr\u00e9cient Georges Simenon, il faut observer le commissaire Maigret, immense hommech\u00eane qui semble toujours assoupi, \u00e9trange d\u00e9tective qui toujours compassionne et compagnonne (sans pour autant compatir avec) ses clients, dont il ne m\u00e9conna\u00eet pas (pour cause d\u2019enfance commune) les motions pulsionnelles et les conflits psychiques et leur devenir \u00ab&nbsp;crapules&nbsp;\u00bb&nbsp;: \u00ab&nbsp;ces moments-l\u00e0, son regard devenait vague et toute sa personne s\u2019impr\u00e9gnait d\u2019une passivit\u00e9 exasp\u00e9rante\u2026 il ne r\u00e9pondait pas aux questions, bourrait sa pipe avec des gestes minutieux sans para\u00eetre avoir entendu la question, il regardait mollement dans la direction de la fen\u00eatre, regardant de son regard le plus neutre, comme s\u2019il avait cess\u00e9 d\u2019attacher de l\u2019importance \u00e0 cet entretien, enfonc\u00e9 dans ses pens\u00e9es, s\u2019interrogeant pour savoir pourquoi sa pipe n\u2019avait pas son go\u00fbt habituel, et tirant toujours sa pipe, murmurait comme s\u2019il se parlait \u00e0 lui-m\u00eame&nbsp;: j\u2019essaie d\u2019imaginer la sc\u00e8ne&nbsp;\u00bb. Et d\u2019y entrer ajouterons-nous tout en v\u00e9rifiant une issue possible pour pouvoir en sortir et ne pas d\u00e9lirer avec son patient. C\u2019est l\u00e0 la grande crainte des rementalisateurs et rem\u00e9diateurs cognitifs qui jamais n\u2019y rentre, d\u00e9j\u00e0 et d\u00e8s le d\u00e9but pr\u00e9-occup\u00e9 \u00e0 r\u00e9parer. Mais l\u2019analyste, lui, ne veut pas savoir avant ce sur quoi il va travailler, il ne conna\u00eetra, assur\u00e9ment plus qu\u2019au fur et \u00e0 mesure de l\u2019\u00e9volution de la cure.<\/p>\n\n\n\n<p>Maigret-psychoth\u00e9rapeute m\u00e8ne son enqu\u00eate debout derri\u00e8re son client pr\u00e9par\u00e9 par l\u2019un de ses assistants, ou blotti dans un coin sombre de la pi\u00e8ce, en s\u2019accrochant aux d\u00e9tails apparemment sans importance et tiquant sur une incongruit\u00e9 comme l\u2019analyste tique sur un lapsus ou un oubli dans une phrase. Il \u00ab&nbsp;cuisine&nbsp;\u00bb apr\u00e8s l\u2019avoir \u00ab&nbsp;mijot\u00e9&nbsp;\u00bb le pr\u00e9sum\u00e9 coupable, pour qu\u2019il \u00ab&nbsp;s\u2019allonge&nbsp;\u00bb et \u00ab&nbsp;accouche&nbsp;\u00bb, lui t\u00e9moignant que c\u2019est l\u00e0 son int\u00e9r\u00eat, plut\u00f4t que de continuer \u00e0 d\u00e9nier, ou \u00e0 se raconter des histoires. M\u00eame si, c\u2019est \u00e9vident pour lui, qui semble avoir depuis longtemps tout devin\u00e9, ce qui l\u2019int\u00e9resse au fond ce sont moins les faits que la fa\u00e7on qu\u2019a son client de raconter l\u2019histoire, de se l\u2019approprier, d\u2019en \u00eatre le narrateur\u2026 ou pour les plus graves de ses clients, enferm\u00e9s dans une fatalit\u00e9 tragique de d\u00e9terminer avec eux quelle histoire d\u2019un autre (<em>fatalitas<\/em>) ils habitent \u00e0 contre-temps. Dans quel inconscient sont-ils incarc\u00e9r\u00e9s et s\u2019\u00e9garent-ils&nbsp;? Qui est le sujet de l\u2019\u00e9nonc\u00e9 et le sujet de l\u2019\u00e9nonciation&nbsp;? On peut d\u00e8s lors comprendre ce que Pierre Fedida soulignait quand il observait que l\u2019attention flottante est une capacit\u00e9 d\u00e9pressive de r\u00eaverie \u00e0 l\u2019image de celle de la Vierge pour son enfant au destin tragique mais aux potentialit\u00e9s de r\u00e9surrection. Maigret pense d\u00e9pressivement le vide de ses clients. Il leur pr\u00eate son appareil psychique et sa capacit\u00e9 de r\u00eaverie et devient leur assistant \u00e0 la narrativit\u00e9\u2026 il les accouche de leur enfance\u2026 litt\u00e9ralement.<\/p>\n\n\n\n<p>Enfin, on ne soulignera jamais assez que l\u2019analyste flotte encore souvent en entrant \u00e0 la maison et le r\u00f4le important de superviseur de sa femme, Madame Maigret donc.<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote\"><div>\u00ab&nbsp;<em>Mme Maigret regardait toujours dehors, et ses cheveux roul\u00e9s autour des \u00e9pingles lui faisaient une \u00e9trange aur\u00e9ole.<\/em>&nbsp;\u00bb &#8211; \u00ab&nbsp;<em>Tu y penses encore&nbsp;?<\/em>&nbsp;\u00bb lui demanda sa femme.<br>&#8211; <em>Pas tout le temps, bien s\u00fbr, mais cela me tracasse\u2026<\/em><br>&#8211; <em>Tu m\u2019as dit une fois qu\u2019il est rare que les gens qui parlent beaucoup agissent.<\/em><br>&#8211; <em>Rare, certainement\u2026 mais cela arrive<\/em>&nbsp;\u00bb.\n<p>&nbsp;<\/p>\n<\/div><\/blockquote>\n\n\n\n<p>Il faut donc vraiment toujours discuter avec quelqu\u2019un pour savoir ce que l\u2019on pense, avant que de se d\u00e9cider \u00e0 agir. L\u2019homme est un \u00eatre dialogique.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Note<\/h2>\n\n\n\n<p>1- Georges Perec, \u00ab&nbsp;Les lieux d\u2019une ruse&nbsp;\u00bb, <em>Cause Commune<\/em>, n\u00b01, 1977. Texte-r\u00eave \u00e9videmment adress\u00e9 \u00e0 son analyste J. B Pontalis <em>in memoriam<\/em>.<\/p>\n<div class=\"pdfprnt-buttons pdfprnt-buttons-post pdfprnt-bottom-right\"><a href=\"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/10655?print=pdf\" class=\"pdfprnt-button pdfprnt-button-pdf\" target=\"_blank\"><\/a><\/div>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Une des le\u00e7ons qu\u2019aura retenue Freud de son passage chez Ma\u00eetre Charcot \u00e0 Paris est de ne pas souscrire aveugl\u00e9ment \u00e0 la r\u00e9plique que l\u2019on pr\u00eate \u00e0 Saint Thomas &#8211; \u00ab&nbsp;ne croire que ce que l\u2019on voit&nbsp;\u00bb&nbsp;: les s\u00e9ances du&#8230;<\/p>\n","protected":false},"author":2,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"rubrique":[1212],"thematique":[360],"auteur":[1372],"dossier":[],"mode":[61],"revue":[517],"type_article":[451],"check":[2023],"class_list":["post-10655","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","rubrique-imprecis","thematique-freud","auteur-maurice-corcos","mode-gratuit","revue-517","type_article-articles","check-ok"],"acf":[],"_links":{"self":[{"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/10655","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/users\/2"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=10655"}],"version-history":[{"count":1,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/10655\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":13284,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/10655\/revisions\/13284"}],"wp:attachment":[{"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=10655"}],"wp:term":[{"taxonomy":"rubrique","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/rubrique?post=10655"},{"taxonomy":"thematique","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/thematique?post=10655"},{"taxonomy":"auteur","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/auteur?post=10655"},{"taxonomy":"dossier","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/dossier?post=10655"},{"taxonomy":"mode","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/mode?post=10655"},{"taxonomy":"revue","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/revue?post=10655"},{"taxonomy":"type_article","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/type_article?post=10655"},{"taxonomy":"check","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/check?post=10655"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}