{"id":10640,"date":"2021-08-22T07:32:27","date_gmt":"2021-08-22T05:32:27","guid":{"rendered":"https:\/\/carnetpsy.fr\/la-fabrique-de-la-poupee-chez-hans-bellmer-bellmer-le-principe-de-perversion-2\/"},"modified":"2021-12-15T21:30:46","modified_gmt":"2021-12-15T20:30:46","slug":"la-fabrique-de-la-poupee-chez-hans-bellmer-bellmer-le-principe-de-perversion","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/la-fabrique-de-la-poupee-chez-hans-bellmer-bellmer-le-principe-de-perversion\/","title":{"rendered":"La fabrique de la poup\u00e9e chez Hans Bellmer &#8211; Bellmer, le principe de perversion"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align:justify\">Un gros livre de pr\u00e8s de 500 pages, issu d&rsquo;une th\u00e8se de doctorat \u00e0 l&rsquo;Universit\u00e9, avec une remarquable pr\u00e9face de Paul-Laurent Assoun. Un travail tr\u00e8s document\u00e9, donc, avec les avantages et les \u00e9cueils du genre. C\u00e9line Masson rend compte de ses nombreuses lectures, les \u00e9largissant d&rsquo;une r\u00e9flexion personnelle, approfondissant chaque r\u00e9f\u00e9rence, qu&rsquo;elle soit biographique ou psychanalytique. L&rsquo;ouvrage se termine, par ailleurs, par une bibliographie quasi exhaustive des textes d\u00e9j\u00e0 publi\u00e9s sur le peintre.<\/p>\n<p style=\"text-align:justify\">Malgr\u00e9 les tr\u00e8s nombreuses pr\u00e9faces ou articles publi\u00e9s, \u00e7a et l\u00e0, r\u00e9dig\u00e9s g\u00e9n\u00e9ralement par des critiques d&rsquo;art ou des amis du peintre, textes le plus souvent dispers\u00e9s dans des revues confidentielles, on conna\u00eet mal, encore, en France, l&rsquo;univers t\u00e9n\u00e9breux et subversif de Hans Bellmer, peintre, dessinateur et graveur, cr\u00e9ateur de la c\u00e9l\u00e8bre \u00ab Poup\u00e9e \u00bb, objet f\u00e9tiche, dont le corps, constamment d\u00e9sarticul\u00e9 et r\u00e9articul\u00e9, fonctionne comme une sorte d&rsquo;anagramme sans fin. Inspir\u00e9, \u00e0 ses d\u00e9buts, par l&rsquo;ouvre de Georg Grosz, dont il reprend les th\u00e8mes et la technique du dessin, Bellmer f\u00fbt c\u00e9l\u00e9br\u00e9 par les Surr\u00e9alistes, lors de son arriv\u00e9e en France en 1933, alors qu&rsquo;il fuyait le nazisme, avec son ami Max Ernst, et de nombreux autres artistes allemands. Andr\u00e9 Breton, le fit conna\u00eetre en publiant dans la revue<em> Le Minotaure<\/em> en 1934, les c\u00e9l\u00e8bres <em>Variations sur le montage d&rsquo;une mineure articul\u00e9e,<\/em> une s\u00e9rie de 18 photos de la \u00ab Poup\u00e9e \u00bb qui f\u00fbt alors c\u00e9l\u00e9br\u00e9e par Paul Eluard.<\/p>\n<p style=\"text-align:justify\">L&rsquo;oeuvre \u00e9tait subversive et la Poup\u00e9e repr\u00e9sentait l&rsquo;Objet surr\u00e9aliste par excellence. C\u00e9line Masson rappelle, dans son livre, cette belle formule de Bellmer, \u00e0 propos de la censure, qui r\u00e9sume toute la d\u00e9marche de l&rsquo;artiste. \u00ab Si l&rsquo;origine de mon ouvre est scandaleuse, c&rsquo;est parce que, pour moi, le monde est un scandale. \u00bb Le m\u00e9rite de ce travail, \u00e9dit\u00e9 chez L&rsquo;Harmattan, r\u00e9side, donc, tout d&rsquo;abord, dans le remarquable recensement des documents r\u00e9unis autour du peintre, en une sorte de c\u00e9l\u00e9bration posthume, qui contraste avec le peu de reconnaissance qui lui f\u00fbt t\u00e9moign\u00e9, par ses contemporains, lors de son existence. Hans Bellmer v\u00e9cut, une bonne partie de sa vie, isol\u00e9 et presque dans la mis\u00e8re, vivant de la vente furtive de ses dessins, aux c\u00f4t\u00e9s de sa compagne, Unica Z\u00fcrn, dont le talent largement m\u00e9connu d&rsquo;\u00e9crivain et de po\u00e8te, sera c\u00e9l\u00e9br\u00e9, \u00e9galement, apr\u00e8s sa mort.<\/p>\n<p style=\"text-align:justify\">Les th\u00e8mes abord\u00e9s dans ce livre sont ambitieux, comme l&rsquo;ouvre de Bellmer, elle-m\u00eame, que celle-ci soit plastique, grav\u00e9e, ou consign\u00e9e dans les \u00e9crits du peintre. L&rsquo; \u00ab anatomie de l&rsquo;image \u00bb, le corps comme anagramme, la \u00ab fabrique \u00bb de la poup\u00e9e, objet f\u00e9tiche et double f\u00e9minin de Bellmer, organis\u00e9e autour d&rsquo;une \u00ab jointure \u00e0 boule \u00bb, charni\u00e8re unificatrice du moi corporel, tels sont les th\u00e8mes de recherche que C\u00e9line Masson se propose d&rsquo;explorer dans son livre.<\/p>\n<p style=\"text-align:justify\">L&rsquo;auteur analyse la structure anagrammatique de l&rsquo;ouvre de Bellmer, pivotant, en quelque sorte autour de chaque \u00e9l\u00e9ment qu&rsquo;il soit linguistique ou plastique. Pour Bellmer, en effet, le corps est une anagramme. \u00ab Le corps est comparable \u00e0 une phrase qui vous inviterait \u00e0 la d\u00e9sarticuler pour que se recomposent, \u00e0 travers une s\u00e9rie d&rsquo;anagrammes sans fin, ses contenus v\u00e9ritables. \u00bb Unica Z\u00fcrn prit, en quelque sorte la formule \u00e0 la lettre, et, en en inversant les termes, elle construisit, \u00e0 son tour, une ouvre po\u00e9tique, dont les <em>Hexentexte,<\/em> les <em>Textes de sorci\u00e8res<\/em> furent directement inspir\u00e9s par le peintre.<\/p>\n<p style=\"text-align:justify\">On serait, sans doute, plus convaincu par les \u00e9laborations et les d\u00e9veloppements psychanalytiques que C\u00e9line Masson propose, si elle sacrifiait moins, par moment, aux exigences d&rsquo;un genre litt\u00e9raire que l&rsquo;on croyait r\u00e9volu, dans lequel il semble n\u00e9cessaire d&#8217;employer quelques formulations pr\u00e9cieuses et cod\u00e9es pour faire mouche. Ainsi d&rsquo;une \u00ab op\u00e9ration-poup\u00e9e \u00bb qui \u00ab permet de r\u00e9injecter du p\u00e8re l\u00e0 o\u00f9 \u00e7a faisait trou \u00bb (p. 29), ou d&rsquo;un \u00ab faire ouvre perversif \u00bb, sous-titre ambitieux du livre, pour souligner combien l&rsquo;ouvre est porteuse de la trace de ce dont elle tente de s&rsquo;extraire.<\/p>\n<p style=\"text-align:justify\">Nous la suivons mieux lorsque, \u00e9cartant la notion de f\u00e9tichisme comme cl\u00e9 th\u00e9orique pour entrer dans l&rsquo;ouvre, elle refuse de \u00ab f\u00e9tichiser \u00bb d&#8217;embl\u00e9e la \u00ab Poup\u00e9e \u00bb, et \u00ab opte pour ce battement pulsionnel \u00bb o\u00f9 l&rsquo;on rep\u00e8re les traces et les inscriptions du d\u00e9sir du sujet. Les souvenirs de Bellmer concernant la red\u00e9couverte d&rsquo;une caisse de jouets abandonn\u00e9s et ceux concernant sa cousine Ursula soulignent la permanence et l&rsquo;\u00e0 vif de l&rsquo;infantile.<\/p>\n<p style=\"text-align:justify\">On doit souligner, n\u00e9anmoins, combien la critique contemporaine se montre parfois plus exigeante, \u00e0 l&rsquo;\u00e9gard de ce que l&rsquo;on a parfois trop vite mis en avant, au d\u00e9part d&rsquo;une ouvre. Dans son remarquable livre sur Hans Bellmer, paru en 1999, aux \u00e9ditions J.-P. Faur, Pierre Dourthe montre en effet combien le peintre se situe dans une tradition culturelle qui l&rsquo;a, depuis longtemps, nourri des th\u00e8mes du double et du narcissisme comme d\u00e9fense contre la mort, et qu&rsquo;il n&rsquo;est nul besoin de r\u00e9p\u00e9ter, apr\u00e8s tant d&rsquo;autres, que la rencontre fortuite avec une repr\u00e9sentation de <em>L&rsquo;homme au sable<\/em> de E.T.A. Hoffmann, a \u00e9t\u00e9 d\u00e9cisive pour la cr\u00e9ation de la \u00ab Poup\u00e9e \u00bb.<\/p>\n<p style=\"text-align:justify\">C\u00e9line Masson nous propose avec son livre, les fruits de son remarquable travail, \u00e0 partir de la r\u00e9flexion qu&rsquo;elle porte sur l&rsquo;ouvre de Bellmer, ouvre qui semble osciller constamment entre perversion et sublimation. La \u00ab Poup\u00e9e \u00bb, la \u00ab pupilla \u00bb, la petite fille, est aussi la pupille de l&rsquo;oil, dans laquelle s&rsquo;enroule un vertige de significations \u00e9rotiques, dans lequel nous convoque l&rsquo;ouvre de Hans Bellmer et son th\u00e9\u00e2tre de m\u00e9tamorphoses. Figure de l&rsquo;androgyne, double f\u00e9minin de Bellmer, comme Olympia, la poup\u00e9e m\u00e9canique de <em>L&rsquo;homme au sable <\/em>de E.T.A. Hoffmann, <em>Die P\u00fcppe<\/em>, fait partie de l&rsquo;enfance de Bellmer et de l&rsquo;enfance de l&rsquo;ouvre. Comme la Gradiva pour Freud, elle est son \u00ab r\u00eave de pierre \u00bb. Corps fragment\u00e9 de la femme, agr\u00e9gat de zones \u00e9rog\u00e8nes, chair \u00e0 modeler, l&rsquo;insistance de la \u00ab Poup\u00e9e \u00bb, dans l&rsquo;ouvre du peintre, en laisse soup\u00e7onner la force d&rsquo;identification. Elle est une figure de la r\u00e9versibilit\u00e9 de l&rsquo;identit\u00e9 sexuelle, un \u00ab autre \u00bb qui serait l&rsquo;envers du sujet, retourn\u00e9 en doigt de gant comme un palindrome. Les pages de C\u00e9line Masson sont, ici, convaincantes, notamment lorsqu&rsquo;elles reprennent le th\u00e8me du \u00ab d\u00e9membrement de la figure \u00bb, th\u00e8me qui n&rsquo;a pas manqu\u00e9 de retenir l&rsquo;attention de nombreux commentateurs de l&rsquo;ouvre.<\/p>\n<p style=\"text-align:justify\">Dans sa remarquable pr\u00e9face, P.-L. Assoun rappelle que l&rsquo;enjeu du f\u00e9tiche, c&rsquo;est le sexe de la m\u00e8re, qui \u00ab cristallise l&rsquo;absence phallique dont prend acte, dans sa perplexit\u00e9 angoiss\u00e9e, l&rsquo;imaginaire infantile \u00bb. L&rsquo;oeuvre grav\u00e9e de Bellmer fonctionne, \u00e0 cet \u00e9gard, remarque-t-il, comme l<em>&lsquo;Origine du monde<\/em> de Gustave Courbet. Elle pourrait \u00eatre, \u00e9crit-il, \u00ab la version la plus scandaleuse, l&rsquo;insupportable divulgation, du fait ind\u00e9niable que l&rsquo;Art ne cherche qu&rsquo;\u00e0 exprimer, \u00e0 condition de l&rsquo;occulter, ce que le tableau met au premier plan, ce sexe de femme qui obture le champ perceptif du spectateur \u00bb. Dans l&rsquo;acte de voir pourrait donc s&rsquo;exprimer une interrogation sur l&rsquo;int\u00e9rieur de la femme, en m\u00eame temps qu&rsquo;une difficult\u00e9 \u00e0 penser le vide. C&rsquo;est, du moins, ce que les gravures et les dessins de H. Bellmer nous invitent \u00e0 penser.<\/p>\n<p style=\"text-align:justify\">Que reste-t-il apr\u00e8s ce volumineux parcours ? Une furieuse envie de revoir ces dessins, ces gravures, ces gouaches. Pour y retrouver leur pouvoir de fascination. Et pour comprendre que, non seulement, l&rsquo;art ram\u00e8ne \u00e0 l&rsquo;enfance, \u00e0 sa r\u00e9actualisation, mais, \u00e9galement, que les \u00ab cr\u00e9ations artistiques \u00bb, comme l&rsquo;\u00e9crivait Freud, permettent de transposer les fantasmes et les d\u00e9sirs, au lieu d&rsquo;en faire des sympt\u00f4mes, et d&rsquo;organiser ainsi des sublimations qui permettent de garder une relation acceptable avec la r\u00e9alit\u00e9.<\/p>\n<div class=\"pdfprnt-buttons pdfprnt-buttons-post pdfprnt-bottom-right\"><a href=\"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/10640?print=pdf\" class=\"pdfprnt-button pdfprnt-button-pdf\" target=\"_blank\"><\/a><\/div>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Un gros livre de pr\u00e8s de 500 pages, issu d&rsquo;une th\u00e8se de doctorat \u00e0 l&rsquo;Universit\u00e9, avec une remarquable pr\u00e9face de Paul-Laurent Assoun. 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