{"id":10637,"date":"2021-08-22T07:32:27","date_gmt":"2021-08-22T05:32:27","guid":{"rendered":"https:\/\/carnetpsy.fr\/coup-de-foudre-passion-hallucination-2\/"},"modified":"2021-09-16T14:04:32","modified_gmt":"2021-09-16T12:04:32","slug":"coup-de-foudre-passion-hallucination","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/coup-de-foudre-passion-hallucination\/","title":{"rendered":"Coup de foudre, passion, hallucination"},"content":{"rendered":"\n<p>Un aspect de l\u2019amour fou, et\/ou de ce qu\u2019il y a de folie dans l\u2019amour, est assez bien repr\u00e9sent\u00e9 par ce qu\u2019on appelle \u00ab\u202fle coup de foudre\u202f\u00bb. Le probl\u00e8me d\u2019une r\u00e9flexion clinique sur le coup de foudre tient dans le recueil des donn\u00e9es cliniques qui pourraient en permettre l\u2019exploration. Je n\u2019ai personnellement pas de \u00ab\u202fpratique\u202f\u00bb psychanalytique \u00ab\u202fdirecte\u202f\u00bb du coup de foudre, seulement des s\u00e9quelles, et des s\u00e9quelles n\u00e9gatives particuli\u00e8rement, de ses effets. Pour contourner cette difficult\u00e9, je me suis donc tourn\u00e9 vers la litt\u00e9rature o\u00f9 par contre le th\u00e8me est tr\u00e8s pr\u00e9sent, pour tenter d\u2019en explorer et, le cas \u00e9ch\u00e9ant, d\u2019en d\u00e9gager les caract\u00e9ristiques communes.<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019ai donc parcouru les fleurons de la litt\u00e9rature \u00ab\u202fclassique\u202f\u00bb dans lesquels h\u00e9ros et h\u00e9ro\u00efnes font l\u2019exp\u00e9rience du coup de foudre, en faisant confiance aux grands auteurs rencontr\u00e9s pour leur sagacit\u00e9 clinique. Je puiserai donc mon \u00ab\u202fmat\u00e9riel\u202f\u00bb clinique dans les descriptions de <em>Ph\u00e8dre <\/em>(Racine), <em>La princesse de Cl\u00e8ves <\/em>(Madame de Lafayette), <em>L\u2019\u00e9ducation sentimentale <\/em>(Flaubert),<em> Anna Kar\u00e9nine <\/em>(Tolsto\u00ef), mais aussi <em>L\u2019amant<\/em> (Duras). J\u2019ai \u00e9galement retenu une sc\u00e8ne d\u2019un film, celle du bal dans <em>West Side Story<\/em>, qui m\u2019a sembl\u00e9 assez repr\u00e9sentative de la sc\u00e8ne du coup de foudre. \u00c0\u202fl\u2019aide de ces diff\u00e9rentes productions artistiques, j\u2019essaierai de cerner les caract\u00e9ristiques cliniques typiques (si elles existent\u202f!) d\u2019une psychologie, voire d\u2019une m\u00e9tapsychologie du coup de foudre.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">\u00c0\u202fla recherche du tableau clinique<\/h2>\n\n\n\n<p>La premi\u00e8re caract\u00e9ristique qui se d\u00e9gage des descriptions des diff\u00e9rents auteurs est la soudainet\u00e9 du coup de foudre\u202f\u2013\u202fcomme son nom l\u2019indique aussi d\u2019embl\u00e9e\u202f\u2013,\u202fla surprise qui assaille les amoureux en devenir. Mais, et d\u00e9j\u00e0 la remarque en est moins banale, cet acc\u00e8s se manifeste dans des lieux particuliers, souvent des moyens de transport, qui conduisent \u00e0 des lieux inconnus, ou \u00e0 des lieux de rencontre comme le bal.<\/p>\n\n\n\n<p>Impr\u00e9visibilit\u00e9 donc, mais en m\u00eame temps en des lieux qui mobilisent peut-\u00eatre un \u00e9tat d\u2019attente potentielle, d\u2019attente flottante, des formes de hors-lieux, de disparition du contexte, de la r\u00e9alit\u00e9 du contexte.<\/p>\n\n\n\n<p>Par exemple, dans <em>Ph\u00e8dre<\/em>\u202f:<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab\u202fAth\u00e8nes me montra mon superbe ennemi. \/ Je le vis, je rougis, je p\u00e2lis \u00e0 sa vue\u202f; \/ Un trouble s\u2019\u00e9leva dans mon \u00e2me \u00e9perdue\u202f; \/ Mes yeux ne voyaient plus, je ne pouvais parler\u202f; \/ Je sentis tout mon corps, et transir et br\u00fbler. \/ Je reconnus V\u00e9nus et ses feux redoutables, \/ D\u2019un sang qu\u2019elle poursuit tourments in\u00e9vitables<sup>1<\/sup>.\u202f\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>La rencontre produit une d\u00e9sorganisation des donn\u00e9es du syst\u00e8me secondaire, le contexte\u202f\u2013\u202fc\u2019est un ennemi\u202f\u2013\u202fdispara\u00eet, les sensations corporelles deviennent confuses, contradictoires, perdent leur valeur de syst\u00e8me de rep\u00e8re pour l\u2019organisation psychique.<\/p>\n\n\n\n<p>Dans <em>La princesse de Cl\u00e8ves,<\/em> \u00e9crit en 1678 par Madame de Lafayette, M<sup>me<\/sup>&nbsp;de Cl\u00e8ves et le duc de Nemours, dont l\u2019amour, bien qu\u2019il soit partag\u00e9, ne sera pas possible en raison de la vertu de la princesse, tombent amoureux au Louvre, d\u00e8s le premier regard, un coup de foudre l\u00e9gendaire dans le monde litt\u00e9raire\u202f: \u00ab\u202fM.\u202fde Nemours fut tellement surpris de sa beaut\u00e9 que, lorsqu\u2019il fut proche d\u2019elle, et qu\u2019elle lui fit la r\u00e9v\u00e9rence, il ne put s\u2019emp\u00eacher de donner des marques de son admiration<sup>2<\/sup>.\u202f\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>La rencontre visuelle a un effet de choc, imm\u00e9diat, qui op\u00e8re un impact profond, intense sur celui qui l\u2019\u00e9prouve. Un envahissement de tout l\u2019\u00eatre qui produit un effet de bascule dans la vie, une rupture dans le sentiment de continuit\u00e9\u202f: rien ne sera plus jamais comme avant.<\/p>\n\n\n\n<p>Ici une remarque s\u2019impose\u202f: cette description ressemble \u00e0 celle d\u2019une forme de traumatisme, d\u2019effraction dans la psych\u00e9, elle a un certain aspect d\u00e9sorganisateur, produit un \u00ab\u202fbouleversement de tout l\u2019\u00eatre\u202f\u00bb comme les affects primitifs. Mais d\u2019autres caract\u00e9ristiques font encore dialoguer coup de foudre et traumatisme.<\/p>\n\n\n\n<p>Le choc, l\u2019impact est produit par un \u00e9l\u00e9ment, un \u00ab\u202fattracteur\u202f\u00bb perceptif, en particulier, une perception visuelle. C\u2019est tr\u00e8s souvent un \u00e9blouissement, un \u00e9blouissement \u00ab\u202fblanc\u202f\u00bb, un \u00ab\u202feffet blanc\u202f\u00bb. Cet \u00e9blouissement fait penser aux descriptions que propose Freud de l\u2019hallucination n\u00e9gative, par exemple chez <em>Schreber<\/em> (les miracles d\u2019\u00e9pouvante) ou encore chez <em>l\u2019Homme aux loups<\/em> (hallucination du doigt coup\u00e9, la patte blanche dans le conte des sept chevreaux).<\/p>\n\n\n\n<p>En voici quelques exemples.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013\u202fFlaubert, <em>L\u2019\u00e9ducation sentimentale<\/em>\u202f: \u00ab\u202fElle \u00e9tait assise, au milieu du banc, toute seule\u202f; ou du moins il ne distingua personne, dans l\u2019\u00e9blouissement que lui envoy\u00e8rent ses yeux<sup>3<\/sup>.\u202f\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Le contexte est effac\u00e9, les yeux \u00e9blouissent et forment comme un focus qui attire tout l\u2019investissement.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013\u202fBalzac, <em>Le lys dans la vall\u00e9e<\/em>\u202f: \u00ab\u202fMes yeux furent tout \u00e0 coup frapp\u00e9s par de blanches \u00e9paules rebondies sur lesquelles j\u2019aurais voulu pouvoir me rouler, des \u00e9paules l\u00e9g\u00e8rement ros\u00e9es qui semblaient rougir comme si elles se trouvaient nues pour la premi\u00e8re fois, de pudiques \u00e9paules qui avaient une \u00e2me, et dont la peau satin\u00e9e \u00e9clatait \u00e0 la lumi\u00e8re comme un tissu de soie<sup>4<\/sup>.\u202f\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Les \u00e9l\u00e9ments perceptifs sont dominants, ici ils sont tactiles, ils attirent l\u2019attention, focalisent l\u2019investissement, mais ils ont des qualit\u00e9s extrasensorielles qui t\u00e9moignent de la pr\u00e9sence d\u2019une \u00ab\u202f\u00e2me\u202f\u00bb venue d\u2019ailleurs. Le blanc est l\u2019attracteur premier, comme une esp\u00e8ce de surface o\u00f9 venir se loger, qui appelle l\u2019\u00e9lan, la lumi\u00e8re est \u00ab\u202f\u00e9clatante\u202f\u00bb, elle s\u2019empare du regard, le capte.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2013\u202fStendhal, <em>Le rouge et le noir<\/em>\u202f: \u00ab\u202fIl \u00e9tait en chemise bien blanche, et avait sous le bras une veste fort propre de ratine violette. [\u2026] Le teint de ce petit paysan \u00e9tait si blanc, ses yeux si doux, que l\u2019esprit un peu romanesque de M<sup>me<\/sup>\u202fde\u202fR\u00eanal eut d\u2019abord l\u2019id\u00e9e que ce pouvait \u00eatre une jeune fille d\u00e9guis\u00e9e, qui venait demander quelque gr\u00e2ce \u00e0 M.\u202fle maire<sup>5<\/sup>.\u202f\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Plus loin\u202f: \u00ab\u202f\u201cQue voulez-vous ici, mon enfant\u202f?\u201d Julien se tourna vivement, et frapp\u00e9 du regard si rempli de gr\u00e2ce de M<sup>me<\/sup>\u202fde R\u00eanal, il oublia une partie de sa timidit\u00e9. Bient\u00f4t, \u00e9tonn\u00e9 de sa beaut\u00e9, il oublia tout, m\u00eame ce qu\u2019il venait faire. M<sup>me<\/sup>\u202fde R\u00eanal avait r\u00e9p\u00e9t\u00e9 sa question. \u201cJe viens pour \u00eatre pr\u00e9cepteur, madame\u201d, lui dit-il enfin, tout honteux de ses larmes qu\u2019il essuyait de son mieux. M<sup>me<\/sup><em>\u202f<\/em>de R\u00eanal resta interdite\u202f; ils \u00e9taient fort pr\u00e8s l\u2019un de l\u2019autre \u00e0 se regarder. Julien n\u2019avait jamais vu un \u00eatre aussi bien v\u00eatu, et surtout une femme avec un teint si \u00e9blouissant, lui parler d\u2019un air doux.\u202f\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>La chemise est blanche, le teint est blanc, ils attirent l\u2019attention, la focalisent au point de rendre confuse l\u2019identit\u00e9 sexuelle de Julien. La focalisation de Julien sur le regard de la belle efface le contexte de la rencontre, et elle doit parler pour ramener Julien au contact de la situation actuelle.<\/p>\n\n\n\n<p>Le coup de foudre pose aussi le probl\u00e8me de la r\u00e9ciprocit\u00e9 \u00e0 partir de l\u2019effet \u00ab\u202fmiroir\u202f\u00bb dans la rencontre\u202f: par exemple, chez M. Duras dans<em> L\u2019amant, <\/em>la femme porte un chapeau d\u2019homme qui a un effet \u00ab\u202fattracteur\u202f\u00bb, M<sup>me<\/sup>\u202fde R\u00eanal dans <em>Le<\/em> <em>rouge et le noir <\/em>pense \u00e0 \u00ab\u202fune jeune fille d\u00e9guis\u00e9e\u202f\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019\u00e9blouissement \u00ab\u202fblanc\u202f\u00bb efface le contexte, le fait oublier, le lieu semble dispara\u00eetre, peut-\u00eatre le temps aussi, installant une sc\u00e8ne hors lieu et hors temps, peut-\u00eatre une sc\u00e8ne de \u00ab\u202ftoujours\u202f\u00bb, une sc\u00e8ne -intemporelle, appel vers quelque chose hors temps dans le h\u00e9ros. Le syst\u00e8me secondaire est court&#8211;circuit\u00e9 par l\u2019intensit\u00e9 de l\u2019\u00e9prouv\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019\u00e9blouissement du regard pose le probl\u00e8me de la r\u00e9ciprocit\u00e9, l\u2019exemple qui me para\u00eet ici le plus \u00e9clairant est celui de la sc\u00e8ne du bal dans <em>West Side Story<\/em>.<\/p>\n\n\n\n<p>Cette sc\u00e8ne figure la rencontre entre les deux bandes rivales celle des Jets (Polonais principalement) et celle des Sharks (Portoricains), deux bandes d\u2019immigr\u00e9s aux \u00c9tats-Unis avec des destins semblables, mais des diff\u00e9rences corporelles perceptivement marqu\u00e9es (couleur de peau, de cheveux, etc.). Il s\u2019agirait de permettre la rencontre des filles d\u2019une bande avec les hommes de l\u2019autre, la sc\u00e8ne est d\u2019abord tr\u00e8s anim\u00e9e\u202f: la musique est forte, l\u2019ambiance est celle d\u2019un bal, d\u2019une f\u00eate. Des deux bandes \u00e9mergent Maria d\u2019une part et Tony de l\u2019autre, les projecteurs se focalisent sur les deux futurs amoureux.<\/p>\n\n\n\n<p>Et d\u2019un coup tout s\u2019arr\u00eate, la musique s\u2019att\u00e9nue, le contexte devient flou, seuls Maria et Tony, scotch\u00e9s l\u2019un \u00e0 l\u2019autre par leurs regards, regard de l\u2019un plongeant dans celui de l\u2019autre, \u00e9blouis l\u2019un par l\u2019autre, \u00e9mergent du fond de l\u2019effacement. La sc\u00e8ne suspend le contexte, suspend le temps, comme un grain d\u2019\u00e9ternit\u00e9, comme la mise en sc\u00e8ne du fond de l\u2019amour.<\/p>\n\n\n\n<p>Bien s\u00fbr, la \u00ab\u202fr\u00e9alit\u00e9\u202f\u00bb sociale reprend ensuite ses droits, le fr\u00e8re de Maria et le chef des Jets s\u00e9parent les amoureux des bandes ennemies.<\/p>\n\n\n\n<p>Bandes ennemies, grand \u00e9cart social, distance g\u00e9ographique\u2026, la distance est abolie dans le coup de foudre, elle abolit les diff\u00e9rences sociales, les diff\u00e9rences d\u2019origine, voire identitaires. <em>Rom\u00e9o et Juliette<\/em> ou <em>Ph\u00e8dre<\/em> illustrent la m\u00eame situation\u202f: ils devraient se ha\u00efr et c\u2019est l\u2019inverse qui les saisit, la pouss\u00e9e amoureuse du coup de foudre efface ce qui devrait les \u00e9loigner \u00e0 jamais, elle abolit le temps et la distance.<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019en viens \u00e0 la derni\u00e8re des caract\u00e9ristiques que je souhaite relever\u202f: le ravissement, selon le mot de M.\u202fDuras. Mot qui doit s\u2019entendre au sens premier\u202f: \u00eatre ravi, capt\u00e9, captur\u00e9, pris. Dans le coup de foudre il y a un effet d\u2019emprise estomp\u00e9 par l\u2019affect amoureux, par la r\u00e9ciprocit\u00e9 de l\u2019effet coup de foudre. Nous ne sommes sans doute pas tr\u00e8s loin de la \u00ab\u202ffolie \u00e0 deux\u202f\u00bb qu\u2019\u00e9voque Freud dans <em>Psychologie des masses<\/em>, qui lui semble renvoyer \u00e0 l\u2019\u00e9tat hypnotique de l\u2019origine, \u00e9tat de \u00ab\u202fconscience modifi\u00e9e\u202f\u00bb (comme on dit maintenant), \u00e9tat interm\u00e9diaire entre l\u2019\u00e9tat de veille et de sommeil.<\/p>\n\n\n\n<p>Nous pouvons maintenant nous essayer \u00e0 quelques hypoth\u00e8ses m\u00e9tapsychologiques, non pas sur le coup de foudre lui-m\u00eame, qui conserve in\u00e9vitablement un caract\u00e8re \u00e9nigmatique, celui-l\u00e0 m\u00eame de l\u2019amour, et quelque chose qui \u00e9chappe in\u00e9vitablement \u00e0 toute tentative d\u2019exhaustivit\u00e9 m\u00e9tapsychologique, mais sur des processus qui se m\u00ealent \u00e0 lui et le colorent de leurs particularit\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n<p>Beaucoup d\u2019\u00e9l\u00e9ments convergent pour avancer une hypoth\u00e8se concernant l\u2019un des processus organisateurs du tableau clinique que nous avons essay\u00e9 de cerner, et qui explique la proximit\u00e9 du coup de foudre avec les probl\u00e9matiques traumatiques primaires, ce que j\u2019essaierai d\u2019explorer plus avant maintenant.<\/p>\n\n\n\n<p>Ils appellent d\u2019abord aussi un parall\u00e8le avec les \u00ab\u202fliens d\u2019\u00e9merveillement\u202f\u00bb d\u00e9crits par M.\u202fMonmeyrant et M.-B.\u202fLacroix, \u00e0 propos de la relation pr\u00e9coce m\u00e8re\/b\u00e9b\u00e9, et bien s\u00fbr, dans la m\u00eame veine, avec \u00ab\u202fl\u2019\u00e9motion esth\u00e9tique\u202f\u00bb propos\u00e9e par D. Meltzer.<\/p>\n\n\n\n<p>Les travaux des neurosciences, en particulier ceux qui ont essay\u00e9 d\u2019explorer les aspects neuroscientifiques du nombre d\u2019or, canon de l\u2019esth\u00e9tique architecturale, ont soulign\u00e9 que le visage humain avec sa d\u00e9coupe front-nez\/nez-bas du menton, soit environ deux tiers\/un tiers, ob\u00e9issait aux proportions du nombre d\u2019or. Tout cela plaide pour faire de la vision premi\u00e8re du visage de la m\u00e8re (mais on retrouve les m\u00eames proportions sur l\u2019ensemble du corps humain) le prototype du sentiment esth\u00e9tique.<\/p>\n\n\n\n<p>Cela nous invite \u00e0 nous demander si l\u2019\u00e9motion esth\u00e9tique, qui forme sans doute le fond perceptif du coup de foudre, ne renvoie pas aux temps des origines, au hors temps des d\u00e9buts de la vie.<\/p>\n\n\n\n<p>Je suis tent\u00e9 d\u00e8s lors de faire l\u2019hypoth\u00e8se que, dans le coup de foudre, une exp\u00e9rience primitive, une attente primitive \u00e0 l\u2019\u00e9gard de la m\u00e8re ou d\u2019un \u00e9quivalent, est impliqu\u00e9e et qu\u2019elle fait retour, sous forme quasi hallucinatoire, dans des circonstances particuli\u00e8res, dans la vie du sujet \u2013 ou des sujets si on inclut la question de la r\u00e9ciprocit\u00e9 du coup de foudre. Une attente primaire voire une d\u00e9ception narcissique primaire.<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019imagine un processus analogue au processus en cr\u00e9\u00e9\/trouv\u00e9 d\u00e9crit par D.W. Winnicott. Un d\u00e9tail anatomique de l\u2019objet rencontre ou appelle un reste d\u2019exp\u00e9rience primitive, peu ou mal int\u00e9gr\u00e9, qui se trouve ainsi r\u00e9activ\u00e9 de mani\u00e8re hallucinatoire, et avec lui tout un cort\u00e8ge d\u2019\u00e9tats pr\u00e9coces, eux aussi peu ou mal int\u00e9gr\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est ce fond hallucinatoire qui donne, sans doute, l\u2019effet de conviction amoureuse qui caract\u00e9rise le coup de foudre (et peut-\u00eatre, au-del\u00e0, de tout \u00e9tat amoureux), qui donne sa r\u00e9alit\u00e9 au sentiment amoureux, qui mobilise l\u2019\u00e9lan affectif irr\u00e9pressible du coup de foudre, ou plus mesur\u00e9 de l\u2019amour. Le coup de foudre amoureux \u2013 quoique \u2013 les processus qui l\u2019infiltrent soient sans doute plus ou moins \u00e0 bas bruit toujours pr\u00e9sents dans le d\u00e9clenchement ou la mise en place d\u2019un \u00e9tat amoureux moins intense \u2013 appara\u00eet alors comme le vecteur du retour des \u00e9tats affectifs pr\u00e9coces et de leur remise en chantier.<\/p>\n\n\n\n<p>Pour terminer, j\u2019aimerais dire quelques mots du devenir des mouvements amoureux ainsi d\u00e9clench\u00e9s. Il me semble que l\u2019on peut rep\u00e9rer trois conjonctures selon les formes du retour et celles des donn\u00e9es de la r\u00e9alit\u00e9 de l\u2019objet rencontr\u00e9es dans le quotidien.<\/p>\n\n\n\n<p>Dans la premi\u00e8re conjoncture, le \u00ab\u202fravissement\u202f\u00bb premier survit \u00e0 l\u2019approfondissement de la connaissance de l\u2019objet, et au partage du quotidien. Ce qui \u00e9tait remis potentiellement en chantier par l\u2019activation d\u2019un noyau d\u2019exp\u00e9riences en reste dans la relation primaire, vient se m\u00ealer \u00e0 la relation et tente de s\u2019int\u00e9grer dans celle-ci. Si cette int\u00e9gration s\u2019effectue de mani\u00e8re suffisante, la relation se transforme progressivement et s\u2019approfondit en fonction de la qualit\u00e9 de la communication affective et culturelle, le fond \u00ab\u202famoureux\u202f\u00bb perdure, et les enjeux primaires qui se sont m\u00eal\u00e9s au coup de foudre premier s\u2019int\u00e8grent progressivement et vivifient la relation, l\u2019alimentant de leurs potentialit\u00e9s cr\u00e9atives. Devenir \u00ab\u202fid\u00e9al\u202f\u00bb que l\u2019on peut souhaiter \u00e0 tout coup de foudre, mais dont les enjeux sont sans doute toujours pr\u00e9sents \u00e0 l\u2019arri\u00e8re&#8211;fond de toute relation amoureuse.<\/p>\n\n\n\n<p>La deuxi\u00e8me conjoncture sur laquelle j\u2019aimerais me pencher rapidement est celle qui est marqu\u00e9e par les effets de l\u2019absence de r\u00e9ciprocit\u00e9\u202f\u2013\u202fou quand la r\u00e9ciprocit\u00e9 n\u2019est pas s\u00fbre (l\u2019est-elle jamais\u202f?)\u202f\u2013\u202fentre les deux h\u00e9ros de l\u2019aventure potentielle. L\u2019objet du coup de foudre s\u2019av\u00e8re inatteignable, il se d\u00e9robe, ne r\u00e9pond pas \u00e0 l\u2019\u00e9lan amoureux du sujet, ce qui provoque chez ce dernier un \u00e9tat passionnel. C\u2019est la conjoncture du \u00ab\u202fver amoureux de l\u2019\u00e9toile\u202f\u00bb, caract\u00e9ris\u00e9e par l\u2019activation d\u2019un noyau m\u00e9lancolique chez le sujet\u202f\u2013\u202feffet des d\u00e9ceptions narcissiques primaires de l\u2019origine. Le cr\u00e9\u00e9 ne trouve pas l\u2019objet trouv\u00e9, les exp\u00e9riences primitives activ\u00e9es par le coup de foudre le restent, mais elles conservent un potentiel traumatique semblable \u00e0 celui qui a pr\u00e9sid\u00e9 \u00e0 leur mise \u00e0 l\u2019\u00e9cart primitive dans la relation primaire.<\/p>\n\n\n\n<p>La derni\u00e8re conjoncture concerne la d\u00e9sarticulation du cr\u00e9\u00e9 et du trouv\u00e9, de l\u2019hallucination des donn\u00e9es exp\u00e9rientielles premi\u00e8res r\u00e9activ\u00e9es par le coup de foudre et de ce qu\u2019offre l\u2019objet attracteur rencontr\u00e9. Le besoin de faire advenir les exp\u00e9riences en reste d\u2019int\u00e9gration primaire r\u00e9activ\u00e9es par le coup de foudre, pousse le sujet \u00e0 tenter de faire advenir l\u2019occasion de les remettre en chantier. Il pr\u00e9sente alors une \u00ab\u202fpotentialit\u00e9 au coup de foudre\u202f\u00bb qui se prolonge dans le temps au-del\u00e0 du coup de foudre premier, il tend alors \u00e0 r\u00e9p\u00e9ter les emballements amoureux, en attente d\u2019une r\u00e9ponse qui \u00ab\u202fprenne\u202f\u00bb et permette la remise en chantier de l\u2019exp\u00e9rience primitive en reste d\u2019int\u00e9gration.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Notes<\/h2>\n\n\n\n<ol class=\"wp-block-list\"><li>J.\u202fRacine, <em>Ph\u00e8dre et Hippolyte, \u0152uvres compl\u00e8tes<\/em>, I; Paris, Gallimard, coll. \u00ab\u202fBiblioth\u00e8que de la Pl\u00e9iade\u202f\u00bb, 1999.<\/li><li>Madame de Lafayette, <em>La princesse de Cl\u00e8ves<\/em>, Paris, Gallimard, coll. \u00ab\u202fFolio classique\u202f\u00bb, 2000.<\/li><li>G.\u202fFlaubert, <em>L\u2019\u00e9ducation sentimentale, \u0152uvres compl\u00e8tes<\/em>, II, Paris, Gallimard, coll. \u00ab\u202fBiblioth\u00e8que de la Pl\u00e9iade\u202f\u00bb, 1936.<\/li><li>H. de Balzac, <em>Le lys dans la vall\u00e9e, La com\u00e9die humaine<\/em>, IX, Paris, Gallimard, coll. \u00ab\u202fBiblioth\u00e8que de la Pl\u00e9iade\u202f\u00bb, 1978.<\/li><li>Stendhal, <em>Le rouge et le noir, \u0152uvres romanesques compl\u00e8tes<\/em>, I, Paris, Gallimard, coll. \u00ab\u202fBiblioth\u00e8que de la Pl\u00e9iade\u202f\u00bb, 2005.<\/li><\/ol>\n<div class=\"pdfprnt-buttons pdfprnt-buttons-post pdfprnt-bottom-right\"><a href=\"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/10637?print=pdf\" class=\"pdfprnt-button pdfprnt-button-pdf\" target=\"_blank\"><\/a><\/div>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Un aspect de l\u2019amour fou, et\/ou de ce qu\u2019il y a de folie dans l\u2019amour, est assez bien repr\u00e9sent\u00e9 par ce qu\u2019on appelle \u00ab\u202fle coup de foudre\u202f\u00bb. 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