{"id":10629,"date":"2021-08-22T07:32:25","date_gmt":"2021-08-22T05:32:25","guid":{"rendered":"https:\/\/carnetpsy.fr\/lengagement-danalystes-parisiens-apres-les-attentats-terroristes-de-2015-stations-psychanalytiques-de-1920-bulles-invisibles-daujourdh-2\/"},"modified":"2021-09-30T20:45:28","modified_gmt":"2021-09-30T18:45:28","slug":"lengagement-danalystes-parisiens-apres-les-attentats-terroristes-de-015-stations-psychanalytiques-de-1920-bulles-invisibles-daujourdh","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/lengagement-danalystes-parisiens-apres-les-attentats-terroristes-de-015-stations-psychanalytiques-de-1920-bulles-invisibles-daujourdh\/","title":{"rendered":"L\u2019engagement d\u2019analystes parisiens apr\u00e8s les attentats terroristes de 2015. \u00ab Stations psychanalytiques \u00bb de 1920, \u00ab bulles invisibles \u00bb d\u2019aujourd\u2019hui"},"content":{"rendered":"\n<p>Sollicit\u00e9e pour \u00e9crire en tant qu\u2019analyste pour ce dossier un an apr\u00e8s les attentats du 13 novembre 2015, quelques mois apr\u00e8s Bruxelles, Rouen et Nice, je me suis demand\u00e9e quelle forme donner \u00e0 cette r\u00e9flexion&nbsp;: le titre du dossier <em>Terreur et terrorisme, questionnements psychanalytiques<\/em>, le contexte comm\u00e9moratif, l\u2019adresse \u00e0 des coll\u00e8gues qui ne sont pas tous psychanalystes, <em>Carnet Psy<\/em> pr\u00e9sent\u00e9 sur son site comme une \u00ab&nbsp;agora vivante&nbsp;\u00bb&nbsp;: tout cela m\u2019a incit\u00e9e \u00e0 m\u2019auto-interviewer, pour faire appara\u00eetre les questions que je me suis pos\u00e9e depuis les attentats, et un d\u00e9but de r\u00e9ponses.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Pourquoi ce sous-titre&nbsp;: les \u00ab&nbsp;stations psychanalytiques&nbsp;\u00bb de 1920&nbsp;?<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Parce qu\u2019il s\u2019agit dans ce dossier de questionner la place de la psychanalyse au cours des traumas et des violences collectifs. Elle y a eu sa place et \u00e0 mon avis elle l\u2019a toujours. Par exemple, durant la premi\u00e8re guerre mondiale, Abraham, Ferenczi et Simmel (pionnier de l\u2019introduction de la psychanalyse \u00e0 l\u2019h\u00f4pital) \u00e9taient mobilis\u00e9s et ont exerc\u00e9 des responsabilit\u00e9s dans le traitement des \u00ab&nbsp;n\u00e9vros\u00e9s de guerre&nbsp;\u00bb. Ferenczi parlait aussi de \u00ab&nbsp;traumatisme psychique&nbsp;\u00bb. La psychanalyse y \u00e9tait appliqu\u00e9e de fa\u00e7on \u00ab&nbsp;simplifi\u00e9e&nbsp;\u00bb et avait gagn\u00e9 assez de cr\u00e9dit pour que la section m\u00e9dicale du minist\u00e8re prussien de la guerre envisage de cr\u00e9er des \u00ab&nbsp;stations psychanalytiques&nbsp;\u00bb sur le terrain des op\u00e9rations. Si l\u2019on examine les textes rassembl\u00e9s sous le titre <em>N\u00e9vroses de guerre<\/em><sup>1<\/sup>, on peut \u00eatre gagn\u00e9 par l\u2019impression que les analystes semblaient alors essayer de faire \u00ab&nbsp;coller&nbsp;\u00bb \u00e0 leur th\u00e9orie ce qu\u2019ils observaient chez les soldats qui venaient de quitter le champ de bataille.<\/p>\n\n\n\n<p>Alors quoi de neuf, depuis 1920&nbsp;? Les cons\u00e9quences au long cours des g\u00e9nocides et des guerres ont \u00e9t\u00e9 \u00e9tudi\u00e9es en profondeur par les psychanalystes apr\u00e8s Freud. Mais les effets imm\u00e9diats apr\u00e8s les attentats&nbsp;? Ils sont bien diff\u00e9rents des cons\u00e9quences d\u2019une guerre au cours de laquelle les traumas se cumulent, parfois pendant des ann\u00e9es ou des d\u00e9cennies, \u00e0 la diff\u00e9rence de la fulgurance des attentats&nbsp;: mais s\u2019ils se r\u00e9p\u00e8tent, si la soci\u00e9t\u00e9 est menac\u00e9e en permanence, alors la diff\u00e9rence avec la guerre s\u2019estompe. Chez les analystes en Occident apr\u00e8s le 9\/11, New York (2001), Atocha \u00e0 Madrid (2004), les <em>7\/7 bombings<\/em> de Londres (2005), l\u2019a\u00e9roport de Bruxelles (2015), <em>Charlie<\/em>, l\u2019Hypercasher, le Stade de France, le 13\/11 en 2015, Saint-Etienne du Rouvray et le 14 juillet \u00e0 Nice en 2016 en France, les questionnements ont pris diverses formes (livres, constitution d\u2019un groupe de l\u2019<em>Association Psychanalytique Internationale<\/em> sur la terreur et le terrorisme, groupe de la <em>F\u00e9d\u00e9ration Europ\u00e9enne de Psychanalyse<\/em> sur les analystes et le contexte musulman). Mais il y a aussi de nombreux travaux chez les analystes en dehors du monde occidental l\u00e0 o\u00f9 attentats et guerres civiles durent depuis si longtemps&nbsp;: Alg\u00e9rie, Liban, Turquie et ailleurs&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Pourtant, des h\u00e9sitations \u00e0 \u00e9crire un article sur les attentats dans le dossier \u00ab&nbsp;Terreur et terrorisme&nbsp;: questionnements psychanalytiques&nbsp;\u00bb, pourquoi&nbsp;?<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Oui, au moins trois. Une h\u00e9sitation, classique, pour un analyste, \u00e0 prendre la parole dans l\u2019espace public d\u2019exposer l\u2019action \u00e0 laquelle il a pu participer en dehors de son cabinet. Puis, la n\u00e9cessit\u00e9 \u00e9thique de la discr\u00e9tion. Juste apr\u00e8s les attentats de novembre 2015 \u00e0 Paris, j\u2019ai vu en consultation des dizaines de personnes dans le service d\u2019urgences d\u2019un h\u00f4pital parisien, \u00e0 mon cabinet et dans deux institutions, le Centre Favreau et le Centre Kestemberg. Pour rendre vraiment compte de ces rencontres, g\u00e9n\u00e9ralement uniques, il faudrait que je puisse parler de la singularit\u00e9 de chacune de ces personnes, \u00e0 contre-courant des tableaux si m\u00e9diatis\u00e9s de r\u00e9actions de stress imm\u00e9diates, post-imm\u00e9diates et de l\u2019\u00e9tat de stress post-traumatique. Et ce n\u2019est pas possible, car je ne souhaite pas donner de vignette clinique.<\/p>\n\n\n\n<p>Une autre h\u00e9sitation&nbsp;: j\u2019ai d\u00e9j\u00e0 constat\u00e9, depuis le 11 septembre 2001, que nous risquons de passer trop vite \u00e0 un plan g\u00e9n\u00e9ral, de h\u00e2ter l\u2019\u00e9laboration sans avoir assez d\u2019\u00e9l\u00e9ments pour le faire en toute rigueur, de nous centrer sur nous-m\u00eames sans prendre en compte ce qui se passe ailleurs qu\u2019\u00e0 Paris dans la conception et le traitement du traumatisme psychique&nbsp;; sur ce plan, celui de l\u2019abord du traumatisme psychique, ces attentats ont cr\u00e9\u00e9 en France une situation sans pr\u00e9c\u00e9dent. Mon exp\u00e9rience des traumas intentionnels collectifs m\u2019a montr\u00e9 combien il faut de temps pour en comprendre les cons\u00e9quences \u00e0 long terme, notamment celles du g\u00e9nocide cambodgien. C\u2019\u00e9tait il y a quelques ann\u00e9es ou d\u00e9cennies, il y a longtemps, et ailleurs. En 2015 et en 2016, \u00e7a s\u2019est pass\u00e9 ici et maintenant. Et \u00e7a fait une diff\u00e9rence&nbsp;: l\u2019impact imm\u00e9diat des attentats sur les personnes, les groupes et les analystes eux-m\u00eames, au cours des heures, semaines et mois qui ont suivi rel\u00e8ve d\u2019une clinique dont je n\u2019avais pas l\u2019exp\u00e9rience directe, et n\u00e9cessite une \u00e9laboration collective.<\/p>\n\n\n\n<p>Enfin une troisi\u00e8me h\u00e9sitation&nbsp;: depuis le 11 septembre 2001, il y a eu de nombreuses tentatives d\u2019approche psychanalytique du terroriste et du terrorisme, notamment celles qui sont bas\u00e9es sur la dialectique du pur et de l\u2019impur, de l\u2019identification projective, du narcissisme de l\u2019individu terroriste. Elles me questionnent sur les limites de ce que la psychanalyse en tant que telle peut apporter dans ce domaine, notamment quand elle se centre sur le psychisme individuel. Pouvons-nous nous passer d\u2019historiens, de politologues, d\u2019anthropologues&nbsp;? Pouvons-nous nous passer de l\u2019apport de sociologues ayant une exp\u00e9rience de terrain, par exemple dans les prisons ou dans les groupes radicalis\u00e9s&nbsp;? Pouvons nous distinguer ce qui rel\u00e8ve de notre identit\u00e9 d\u2019analyste et ce qui rel\u00e8ve de nos positions politiques&nbsp;? Je ne le crois pas. Je crois que la logique omnicidaire \u00e0 laquelle nous avons affaire n\u00e9cessite une approche pluridisciplinaire, et nous questionne sur nos engagements citoyens.<\/p>\n\n\n\n<p>Cependant, la perspective malheureusement pr\u00e9visible de nouveaux attentats, l\u2019envie de faire le point sur ce que les psychanalystes peuvent apporter aux personnes et aux groupes, l\u2019envie d\u2019ouvrir un forum l\u2019emportent sur les h\u00e9sitations.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Juste apr\u00e8s les attentats, l\u2019engagement rel\u00e8ve-t-il d\u2019un questionnement psychanalytique ou citoyen&nbsp;? Les analystes ne peuvent-ils qu\u2019attendre une demande, suivre les traces que laissent plus tard les attentats dans les cures&nbsp;?<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>A Paris, les psychanalystes ont eu le choix d\u2019aller -ou non- travailler dans la deuxi\u00e8me ligne de l\u2019urgence, \u00e0 l\u2019h\u00f4pital, dans les institutions, psychiatriques ou psychanalytiques participant au service public. Mais il n\u2019en a pas toujours \u00e9t\u00e9 de m\u00eame, par exemple \u00e0 New York o\u00f9 les coll\u00e8gues ont \u00e9t\u00e9 requis pour participer aux secours imm\u00e9diats, ou bien \u00e0 Nice le 14 juillet 2016 o\u00f9 ils n\u2019ont tout simplement pas eu le choix, notamment pour ceux qui travaillaient au CHU Lenval. Nous ne pourrons pas \u00e9chapper \u00e0 la question \u00ab&nbsp;y aller ou pas&nbsp;?&nbsp;\u00bb si de telles circonstances se reproduisent, l\u00e0 juste \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de nous. Juste apr\u00e8s le 13 novembre 2015, quels ont \u00e9t\u00e9 les engagements de certains psychanalystes&nbsp;? Une centaine de coll\u00e8gues de la <em>Soci\u00e9t\u00e9 Psychanalytique de Paris<\/em> s\u2019est port\u00e9e volontaire pour un accueil b\u00e9n\u00e9vole individuel ou groupal, en institution ou au cabinet. Un travail, discret, a \u00e9t\u00e9 fait pour accueillir des personnes, des couples, des groupes. Mais aussi une \u00e9bauche de dialogue s\u2019est esquiss\u00e9e avec des psychiatres de CUMP (Cellules d\u2019urgence m\u00e9dico-psychologiques), sp\u00e9cialistes du psychotraumatisme. A quoi s\u2019est ajout\u00e9 un travail de supervision de psychologues, de personnel soignant ayant particip\u00e9 \u00e0 l\u2019urgence de premi\u00e8re ou deuxi\u00e8me ligne.<\/p>\n\n\n\n<p>Bien s\u00fbr, pour nos analysants, la r\u00e9alit\u00e9 fracassante des attentats a laiss\u00e9 des traces (d\u00e9sorganisation psychotique ou psychosomatique, phobies, cauchemars, r\u00e9volte) qui peu \u00e0 peu se sont int\u00e9gr\u00e9s au processus de la cure. Discuter avec de nombreux coll\u00e8gues m\u2019a permis de mieux comprendre l\u2019envie d\u2019un engagement qui a pu ou non se r\u00e9aliser. Certains auraient voulu travailler plus pr\u00e8s de l\u2019urgence, regrettant de ne pas avoir su o\u00f9 se pr\u00e9senter. Certes il ne s\u2019agit pas d\u2019aller en premi\u00e8re ligne comme le font les CUMP (Cellules d\u2019urgence m\u00e9dico-psychologiques). Et si nous nous trouvions un jour sur les lieux m\u00eames d\u2019un attentat, que se passerait-il&nbsp;? Mais \u00e0 Paris, chacun peut, par son autoanalyse, tracer les sources de cette d\u00e9cision d\u2019engagement, d\u2019aller en dehors du cabinet, en novembre 2015. Pour certains, c\u2019\u00e9tait une \u00e9vidence, il fallait s\u2019engager. Ne serait-ce qu\u2019au nom de la solidarit\u00e9 avec les coll\u00e8gues psychiatres d\u00e9bord\u00e9s. Parfois aussi au nom de sa filiation, par exemple \u00e0 des parents engag\u00e9s dans la r\u00e9sistance pendant la deuxi\u00e8me guerre mondiale. Souvent au nom d\u2019une \u00e9vidence qui se rattache aux traumas collectifs des g\u00e9n\u00e9rations ant\u00e9rieures. Pour d\u2019autres la question de la \u00ab&nbsp;formation&nbsp;\u00bb \u00e0 l\u2019urgence a pu se poser et faire renoncer&nbsp;: ceux qui ont pens\u00e9 qu\u2019ils ne sauraient quoi faire, qu\u2019ils n\u2019avaient pas l\u2019exp\u00e9rience de ce genre de situations, qu\u2019il y avait bien assez de sp\u00e9cialistes dans le cadre du \u00ab&nbsp;plan blanc&nbsp;\u00bb (mise en alerte des h\u00f4pitaux, services d\u2019urgence et de tout le dispositif de sant\u00e9 publique). D\u2019autres encore ont pu questionner certains aspects inconscients d\u2019une telle d\u00e9marche -y compris ceux qui se sont engag\u00e9s d\u2019ailleurs-&nbsp;: la tentation de l\u2019h\u00e9ro\u00efsme, de la r\u00e9paration, la traumatophilie, une fa\u00e7on de ne pas supporter la passivit\u00e9, l\u2019impuissance. Bref, il y aurait eu des motivations plus ou moins analys\u00e9es, ou non analysables, mais il y a aussi eu un mouvement collectif ayant pour effet de faire sortir la psychanalyse hors de son cadre habituel. D\u2019autres enfin ont assum\u00e9 l\u2019id\u00e9e que la psychanalyse n\u2019a pas \u00e0 traiter les urgences, et qu\u2019elle a \u00e0 travailler \u00e0 distance du bruit et de la fureur, dans le long cours de la cure.<\/p>\n\n\n\n<p>Cet engagement est-il citoyen ou psychanalytique&nbsp;? La pertinence de cette distinction entre les deux se serait-elle effac\u00e9e, au moins pour un temps&nbsp;? Quelles en ont \u00e9t\u00e9 les cons\u00e9quences pour chacun et pour le collectif&nbsp;? Pour l\u2019instant, je pars du constat que des analystes ont pu se joindre \u00e0 des \u00e9quipes d\u00e9j\u00e0 constitu\u00e9es, ayant l\u2019habitude d\u2019un travail commun apr\u00e8s y avoir \u00e9t\u00e9 int\u00e9gr\u00e9s par cooptation dans une situation o\u00f9 un renfort de l\u2019urgence \u00e9tait n\u00e9cessaire. Et je pose la question&nbsp;: comment construire un dispositif d\u2019accueil individuel ou groupal, r\u00e9activable au besoin, avec ceux qui le souhaitent, au cas o\u00f9&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p><strong>\u00ab&nbsp;Y aller&nbsp;\u00bb, mais pour quoi faire&nbsp;?<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Aller en \u00ab&nbsp;renfort&nbsp;\u00bb aux urgences d\u2019un h\u00f4pital \u00e9tait une d\u00e9marche spontan\u00e9e, peu organis\u00e9e. On verrait bien&nbsp;! S\u2019adapter rapidement \u00e0 un groupe d\u2019urgentistes, CUMP, infirmiers psychiatriques, psychiatres hospitaliers dont le fonctionnement est \u00e9tranger \u00e0 la psychanalyse n\u2019a cependant pas \u00e9t\u00e9 impossible ni difficile. Mais comment adapter son cadre interne et comment inventer un dispositif qui reste psychanalytique&nbsp;? D\u2019embl\u00e9e, la n\u00e9cessit\u00e9 de travailler en bin\u00f4me, psychologue-psychanalyste, \u00e9tait pos\u00e9e pour assurer \u00e0 deux la fonction contenante n\u00e9cessaire pour se laisser toucher -c\u2019est in\u00e9vitable- mais aussi pour amortir l\u2019impact des r\u00e9cits, en laissant le bin\u00f4me alterner entre la conduite de l\u2019entretien et l\u2019\u00e9coute flottante. Nous recevions les personnes au fur et \u00e0 mesure de leur arriv\u00e9e&nbsp;: il n\u2019y avait donc pas d\u2019orientation sp\u00e9cifique vers tel ou tel de l\u2019\u00e9quipe.<\/p>\n\n\n\n<p>Ils \u00e9taient en g\u00e9n\u00e9ral indemnes de toute blessure physique, quelques-uns bless\u00e9s par balles, hospitalis\u00e9s ou en soins \u00e0 domicile. Parfois ils venaient \u00e0 plusieurs&nbsp;: les endeuill\u00e9s sortant de l\u2019<em>Institut m\u00e9dico l\u00e9gal<\/em> apr\u00e8s avoir vu enfin, au bout d\u2019un temps trop long, le corps du fils ou du copain. Ou bien \u00e0 deux&nbsp;: une rescap\u00e9e accompagn\u00e9e de son copain qui s\u2019inqui\u00e9tait pour elle. Ou alors cette jeune femme qui n\u2019avait eu qu\u2019\u00e0 attendre dans un lieu s\u00fbr de pouvoir sortir et qui trouvait un peu excessif de venir consulter alors qu\u2019elle avait si peu subi l\u2019horreur. Ou encore un couple, tous deux rescap\u00e9s du massacre du <em>Bataclan<\/em>. Nous les recevions ensemble, accueillant le rescap\u00e9, le bless\u00e9 ou l\u2019endeuill\u00e9 avec ses proches. Parisiens ou \u00e9trangers, ils parlaient fran\u00e7ais, espagnol, anglais ou br\u00e9silien&nbsp;: la dimension transculturelle \u00e9tait souvent bien pr\u00e9sente. Avec la souffrance d\u2019\u00eatre loin des siens, de les inqui\u00e9ter, d\u2019attendre qu\u2019ils arrivent, ou de se demander&nbsp;: rentrer au pays le plus vite possible ou rester&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>Entretiens d\u2019une heure, commen\u00e7ant g\u00e9n\u00e9ralement par le r\u00e9cit de la situation traumatique, avec son aspect cathartique&nbsp;: pleurs, cris, rage, douleur, surexcitation. R\u00e9cit que nous \u00e9coutions en nous pr\u00eatant comme contenant \u00e0 l\u2019intensit\u00e9 des \u00e9motions, mais aussi avec l\u2019attention port\u00e9e \u00e0 tout ce qui en faisait la singularit\u00e9. Par exemple&nbsp;: \u00e0 qui la personne avait-elle pens\u00e9 envoyer un SMS depuis le <em>Bataclan<\/em> au cas o\u00f9\u2026 elle ne s\u2019en sortirait pas&nbsp;? On nous parlait d\u2019images convoqu\u00e9es au plus atroce de la situation, comme des \u00ab&nbsp;bulles invisibles&nbsp;\u00bb o\u00f9 garder la vie psychique vivante face \u00e0 la mort imminente. Puis, assez souvent, apr\u00e8s ce r\u00e9cit, il s\u2019agissait d\u2019\u00e9voquer les difficult\u00e9s de la vie depuis longtemps reconnues mais qui, \u00e0 l\u2019occasion des attentats, prenaient une nouvelle dimension&nbsp;: il faudrait peut-\u00eatre bien ne pas tarder \u00e0 s\u2019y confronter, la vie pouvant s\u2019arr\u00eater si vite.<\/p>\n\n\n\n<p>Des r\u00e9cits spontan\u00e9s de r\u00eaves aussi. Un psychisme vivant&nbsp;! Et je me suis pos\u00e9e la question de ce que l\u2019\u00e9coute analytique permet, puisqu\u2019elle n\u2019est pas \u00e0 la recherche de sympt\u00f4mes, \u00e0 la diff\u00e9rence d\u2019autres approches plus m\u00e9dicalis\u00e9es. Dans d\u2019autres cas, le soutien familial, amical, communautaire semblait suffire. Pour d\u2019autres encore, aucune autre demande que celle d\u2019un certificat m\u00e9dical imm\u00e9diat pour s\u2019inscrire dans le parcours indemnitaire et juridique.<\/p>\n\n\n\n<p>Au total, un travail consultatif intense, comprenant la possibilit\u00e9 d\u2019\u00e9valuer la capacit\u00e9 \u00e0 faire des liens, la n\u00e9cessit\u00e9 reconnue d\u2019aller \u00ab&nbsp;parler \u00e0 quelqu\u2019un&nbsp;\u00bb nous a fait imaginer une orientation personnalis\u00e9e vers une institution psychanalytique qui avait mis en place un accueil rapide et sp\u00e9cifique (Centre Favreau, de la <em>Soci\u00e9t\u00e9 Psychanalytique de Paris<\/em>, et Centre Kestemberg, \u00e0 l\u2019Association de Sant\u00e9 Mentale du 13<sup>\u00e8me<\/sup> arrondissement de Paris) plut\u00f4t que l\u2019orientation pr\u00e9vue par l\u2019AP-HP propos\u00e9e par la liste de tr\u00e8s nombreux centres de victimologie, de psycho-traumatisme.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Pourquoi choisir un accueil groupal plut\u00f4t qu\u2019individuel&nbsp;?<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Une centaine de psychanalystes de la <em>Soci\u00e9t\u00e9 Psychanalytique de Paris<\/em> se sont port\u00e9s volontaires pour accueillir des personnes, en institution ou dans leur cabinet, en individuel ou en groupe, b\u00e9n\u00e9volement, pour un nombre limit\u00e9 de s\u00e9ances. Un dispositif d\u2019\u00e9coute en groupe a \u00e9t\u00e9 mis en place \u00e0 l\u2019ASM 13 dans l\u2019id\u00e9e qu\u2019un groupe \u00ab&nbsp;traumatis\u00e9&nbsp;\u00bb peut parvenir en quelques s\u00e9ances, quatre ou cinq, \u00e0 surmonter l\u2019impact du trauma. La fonction contenante du groupe, la possibilit\u00e9 d\u2019\u00e9laborer \u00e0 plusieurs et \u00e0 diff\u00e9rents niveaux, sans se centrer sur le seul trauma peuvent mettre en lumi\u00e8re ce que le trauma r\u00e9active de difficult\u00e9s anciennes. Le groupe permet de ressentir et de surmonter les sentiments li\u00e9s au fait que les objets primaires assurant la s\u00e9curit\u00e9 de base ont \u00e9t\u00e9 d\u00e9faillants. Il ne se centre pas sur le trauma et laisse sa part \u00e0 la cr\u00e9ativit\u00e9 pour retourner dans le cours de la vie. Ce dispositif permet aussi de voir qui parmi les participants aura besoin de faire un travail en raison de traumas, de deuils anciens non r\u00e9solus ou d\u2019une probl\u00e9matique particuli\u00e8re qui \u00e9tait latente. L\u2019un des int\u00e9r\u00eats de l\u2019accueil en groupe est aussi qu\u2019en un m\u00eame temps d\u2019une heure et demi, huit \u00e0 neuf patients peuvent \u00eatre accueillis.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Les psychanalystes risqueraient-ils de passer \u00e0 c\u00f4t\u00e9 du caract\u00e8re in\u00e9dit des cons\u00e9quences des attentats en se basant sur les th\u00e9ories du trauma existantes&nbsp;?<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Oui, il me semble qu\u2019il faut laisser ces attentats nous questionner, en cherchant ce qu\u2019il y a de commun, mais aussi ce qu\u2019il y a de nouveau. On peut trouver dans l\u2019histoire de la psychanalyse des situations qui peuvent nous montrer les questionnements de Freud et des psychanalystes d\u00e8s la premi\u00e8re guerre mondiale. On voit bien comment Karl Abraham, qui avait \u00e9t\u00e9 charg\u00e9 en 1915 d\u2019un \u00ab&nbsp;centre d\u2019observation pour soldats n\u00e9vropathes&nbsp;\u00bb affirme<sup>2<\/sup> que \u00ab&nbsp;les n\u00e9vroses de guerre restent \u201cincompr\u00e9hensibles\u201d si l\u2019on ne tient pas compte de la sexualit\u00e9&nbsp;\u00bb, et essaie de rapprocher la clinique des \u00ab&nbsp;n\u00e9vros\u00e9s de guerre&nbsp;\u00bb de celle des psychon\u00e9vroses sous l\u2019angle de leur suppos\u00e9e absence de virilit\u00e9. On voit aussi comment Ferenczi -qui en 1916 a pris la direction d\u2019un h\u00f4pital militaire o\u00f9 sont hospitalis\u00e9es deux cents personnes- tente de rapprocher le \u00ab&nbsp;traumatisme psychique&nbsp;\u00bb de l\u2019hyst\u00e9rie de conversion et de l\u2019hyst\u00e9rie d\u2019angoisse. L\u2019enjeu est \u00e0 cette \u00e9poque d\u2019unifier la th\u00e9orie en rapprochant n\u00e9vroses de guerre et n\u00e9vroses de temps de paix.<\/p>\n\n\n\n<p>Et Freud lui-m\u00eame, face \u00e0 la guerre&nbsp;? Il a particip\u00e9 au congr\u00e8s de Budapest de 1918 et a r\u00e9dig\u00e9 l\u2019introduction des actes de ce colloque parus en 1919. Le besoin de la r\u00e9flexion collective des psychanalystes sur les violences collectives trouve l\u00e0 son origine. En 1920, Freud a \u00e9t\u00e9 appel\u00e9 comme expert au cours du proc\u00e8s qu\u2019un lieutenant autrichien, bless\u00e9 au cours de la premi\u00e8re guerre mondiale, avait intent\u00e9 au psychiatre autrichien Julius Walter Jauregg qui l\u2019avait faradis\u00e9 au motif qu\u2019il pouvait \u00eatre un simulateur. Freud avait eu alors l\u2019occasion de s\u2019engager et de s\u2019opposer \u00e0 la psychiatrie de l\u2019\u00e9poque, en affirmant publiquement que les n\u00e9vros\u00e9s de guerre ne sont pas des simulateurs. Dans le m\u00eame texte<sup>3<\/sup>, il dit aussi que certains de ses \u00e9l\u00e8ves ont pu appliquer la psychanalyse pour les soigner.<\/p>\n\n\n\n<p>Je pense que le contexte sociopolitique joue toujours un r\u00f4le dans la construction de la clinique psychiatrique et dans l\u2019organisation des dispositifs d\u2019urgence. En ce qui concerne, par exemple, l\u2019\u00e9tat de stress post traumatique, tout se passe comme s\u2019il avait une existence objective, universelle. Ce qui a \u00e9t\u00e9 \u00e0 l\u2019origine de sa construction au d\u00e9but des ann\u00e9es 80, et sa g\u00e9n\u00e9ralisation quasi universelle nous interrogent et nous poussent \u00e0 approfondir et \u00e0 mieux diffuser la clinique psychanalytique des cons\u00e9quences des attentats. Il faut lire \u00e0 ce sujet l\u2019analyse d\u2019Allan Young, qui d\u00e9construit le syndrome de stress post-traumatique en situant son apparition dans la perspective sociopolitique du devenir des v\u00e9t\u00e9rans de la guerre du Vietnam aux USA<sup>4<\/sup>.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Mais en dehors de Paris, hors de France, comment la question de l\u2019engagement se pose-t-elle&nbsp;?<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Ailleurs, aux USA, au Royaume-Uni, certains psychanalystes sont all\u00e9s sur diff\u00e9rents terrains de catastrophes ou de violences collectives&nbsp;; des unit\u00e9s sp\u00e9cialis\u00e9es, notamment \u00e0 la <em>Tavistock Clinic<\/em>, ont \u00e9t\u00e9 cr\u00e9\u00e9s. Un livre intitul\u00e9 <em>Analysts in the trenches<\/em><sup>5<\/sup> montre des analystes au travail \u00e0 <em>Ground Zero<\/em>, dans la rue, dans les \u00e9coles, sur les terrains de guerre. En revanche, dans d\u2019autres pays o\u00f9 les attentats sont tristement devenus si fr\u00e9quents, les analystes ne se mobilisent pas particuli\u00e8rement. Cette extension du champ d\u2019intervention de la psychanalyse communautaire (<em>Community Psychoanalysis<\/em>) am\u00e9ricaine pose la question&nbsp;: quel est le p\u00e9rim\u00e8tre d\u2019intervention des psychanalystes et qu\u2019est-ce qui les distingue des travailleurs sociaux et des urgentistes&nbsp;? Dans d\u2019autres pays europ\u00e9ens, la survenue d\u2019attentats ne suscite pas d\u2019intervention psychiatrique ou psychanalytique particuli\u00e8re&nbsp;: les ressources communautaires et sociales sont au centre des dispositifs. On voit bien que les diff\u00e9rences de d\u00e9finition du p\u00e9rim\u00e8tre d\u2019intervention d\u00e9pendent non seulement de l\u2019organisation sociopolitique mais aussi de la conception de l\u2019intervention qu\u2019ont les psychanalystes vis-\u00e0-vis de tels \u00e9v\u00e8nements.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Si l\u2019\u00e9tat de stress post traumatique n\u2019est pas central, quelles exp\u00e9riences cliniques juste apr\u00e8s les attentats de novembre 2015 en dehors du cabinet&nbsp;?<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>La clinique psychiatrique de l\u2019urgence du traumatisme psychique est s\u00fbrement indispensable pour assurer l\u2019abord imm\u00e9diat efficace des victimes. Je l\u2019ai constat\u00e9 indirectement \u00e0 travers le r\u00e9cit des urgentistes. Mais, au del\u00e0 des 24-48 premi\u00e8res heures, ne faut-il pas centrer notre attention de clinicien sur la personne plut\u00f4t que sur les effets du trauma sur le cerveau, sur ce que le trauma a r\u00e9veill\u00e9 d\u2019une part mais aussi sur les ressources qu\u2019elle a pu mobiliser pour prot\u00e9ger de son impact imm\u00e9diat et pour y faire face ensuite&nbsp;? Ce que m\u2019ont montr\u00e9 les rencontres que j\u2019ai faites juste apr\u00e8s les attentats, c\u2019est certes l\u2019horreur qui a \u00e9t\u00e9 v\u00e9cue, la rupture qui fait qu\u2019il y un avant et un apr\u00e8s l\u2019attentat, mais aussi qu\u2019on risque de sous-estimer la possibilit\u00e9 du Moi de se r\u00e9organiser. J\u2019ai constat\u00e9 que la r\u00e9organisation du Moi \u00e9tait plus rapide que ce \u00e0 quoi je m\u2019attendais&nbsp;: les capacit\u00e9s de r\u00e9flexivit\u00e9, dont les r\u00e9cits concernant la situation traumatique t\u00e9moignent apr\u00e8s coup, l\u2019utilisation de m\u00e9canismes de d\u00e9fense anti-d\u00e9bordement propres \u00e0 chacun, le recours \u00e0 des proc\u00e9d\u00e9s auto-calmants, le maintien de la relation aux objets, la possibilit\u00e9 de faire des r\u00eaves&nbsp;: un fonctionnement psychique bless\u00e9 mais vivant, m\u00eame si pour un temps c\u2019\u00e9tait aussi au prix du clivage, du d\u00e9ni, de l\u2019hallucinatoire, de l\u2019\u00e9vitement des liens de pens\u00e9e trop dangereux. Il y a ce qui se passe au moment de l\u2019attentat -la sid\u00e9ration, la dissociation (mais parfois des d\u00e9tails, qui prennent du relief pour la personne comme pour celui qui \u00e9coute)- et ce qui se passe dans les jours, semaines et mois qui suivent, une r\u00e9organisation au-del\u00e0 du choc, propre \u00e0 chaque personne.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Vous semblez h\u00e9siter \u00e0 parler de \u00ab&nbsp;victimes&nbsp;\u00bb, pourquoi&nbsp;?<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Je pense qu\u2019il est indispensable de reconna\u00eetre les personnes bless\u00e9es physiquement et celles qui n\u2019ont pas eu de blessure physique comme des victimes, sur un plan juridique, social et politique. Indispensable aussi qu\u2019il y ait des secours, des aides et une reconnaissance pour ces personnes et aussi pour leurs proches. Qui va s\u2019occuper de l\u2019orphelin dont les parents sont morts au <em>Bataclan<\/em> s\u2019il n\u2019y a pas de famille qui puisse le faire&nbsp;? Comment proc\u00e9der \u00e0 des fun\u00e9railles s\u2019il n\u2019y a pas d\u2019argent&nbsp;? Les liens de la famille ont \u00e9t\u00e9 attaqu\u00e9s. Le parcours indemnitaire et juridique est \u00e0 Paris tr\u00e8s bien organis\u00e9 d\u00e8s les premiers moments de la prise en charge des victimes et au del\u00e0, dans l\u2019attente d\u2019un proc\u00e8s qui souvent ne pourra pas avoir lieu si les terroristes sont morts. Il y va pour les pouvoirs publics de la r\u00e9paration possible de ce qui a \u00e9t\u00e9 subi.<\/p>\n\n\n\n<p>Mais en tant qu\u2019analyste, quand je rencontre une personne qui a travers\u00e9 un attentat, c\u2019est une rencontre singuli\u00e8re, avec quelqu\u2019un qu\u2019<em>a priori<\/em> je ne vais pas appeler un patient, un analysant, voire un client, comme je peux le faire habituellement. Je vais penser \u00e0 lui en dehors de la cat\u00e9gorie sociale de \u00ab&nbsp;victime&nbsp;\u00bb<sup>6<\/sup>. Je vais essayer de me rendre compte de sa fa\u00e7on de se sentir ou non \u00ab&nbsp;victime&nbsp;\u00bb, de r\u00e9agir face \u00e0 ce statut et de tous les autres aspects conscients et inconscients que les attentats ont boulevers\u00e9s. La r\u00e9alit\u00e9 du trauma externe, son impact dans le monde interne, la mobilisation des ressources et des d\u00e9fenses contre la d\u00e9tresse, voil\u00e0 ce que nous avons \u00e0 travailler, cette personne et moi. Certains rescap\u00e9s ont pu \u00eatre r\u00e9ticents \u00e0 ce qu\u2019on les appelle des victimes&nbsp;: pour eux, les victimes, ce sont les morts. Eux-m\u00eames sont des rescap\u00e9s, des survivants. Des endeuill\u00e9s aussi. Et puis, m\u00eame si l\u2019on se reconna\u00eet victime, on ne se r\u00e9sume pas \u00e0 cette seule position. Il aura fallu bien des d\u00e9cennies pour qu\u2019en psychanalyse on sorte d\u2019un \u00e9vitement des traces des traumas collectifs mais aussi d\u2019un certain traumato-centrisme. Il faudra encore beaucoup de temps pour qu\u2019on \u00e9vite de pathologiser le fonctionnement psychique d\u2019une personne ayant travers\u00e9 un trauma et qu\u2019on \u00e9vite aussi de surestimer la cat\u00e9gorie trop floue de la r\u00e9silience.<\/p>\n\n\n\n<p>Il me semble que dans le champ du traumatisme psychique li\u00e9 \u00e0 un attentat, il faut laisser \u00e9merger ce qu\u2019il y a de plus personnel&nbsp;: de la rage contre les dirigeants qui n\u2019ont pas su d\u00e9jouer les man\u0153uvres des terroristes \u00e0 la honte d\u2019avoir surv\u00e9cu gr\u00e2ce \u00e0 un hasard en passant par la culpabilit\u00e9 d\u2019avoir justement ce soir-l\u00e0 pr\u00e9f\u00e9rer rester chez soi tandis que les copains se faisaient massacrer. Mais il importe aussi de voir l\u2019apport des groupes d\u2019appartenance de chacun, de la famille au groupe professionnel, et au del\u00e0, \u00e0 la condition de citoyen, pour le meilleur comme pour le pire. Les groupes d\u2019appartenance peuvent en effet aider \u00e0 symboliser et \u00e0 traiter le trauma mais ils peuvent aussi attiser les haines, v\u00e9hiculer les st\u00e9r\u00e9otypes et emp\u00eacher la pens\u00e9e. Nous avons \u00e0 ce propos \u00e0 nous questionner, en tant qu\u2019analystes, sur la place que nous allons prendre dans le d\u00e9bat public pour d\u00e9fendre la libert\u00e9 et la possibilit\u00e9 de penser, individuellement et collectivement.<sup>7<\/sup><\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Notes<\/h2>\n\n\n\n<ol class=\"wp-block-list\"><li>K., Ferenczi S., Freud S., (2013), <em>Sur les n\u00e9vroses de guerre<\/em>, Edition \u00e9lectronique Payot et Rivages, Paris.<\/li><li>op cit\u00e9, Abraham K., <em>Contribution \u00e0 la psychanalyse des n\u00e9vroses de guerre.<\/em><\/li><li>Freud S., (2001) \u00ab&nbsp;Rapport d\u2019expert sur le traitement \u00e9lectrique des n\u00e9vros\u00e9s de guerre&nbsp;\u00bb (1920), in <em>R\u00e9sultats, id\u00e9es, probl\u00e8mes<\/em>, p 243-253, Paris, PUF.<\/li><li>Young, A. (1995). <em>The harmony of illusions&nbsp;: Inventing posttraumatic stress disorder<\/em>. Princeton&nbsp;: Princeton University Press.<\/li><li>Sklarew B., Twemlow S.M., Wilkinson S., Editors, (2014) <em>Analysts in the trenches&nbsp;: streets, schools, war zones<\/em>, Routledge, New York, 311p.<\/li><li>Fassin D., Rechtman R., (2011) <em>L\u2019empire du traumatisme, Enqu\u00eate sur la condition de victime<\/em>, Flammarion, Collection Champs, Paris, 452 p.<\/li><li>Bion W.R., (1982), <em>The Long week-End<\/em> (1897-1919), <em>Part of a Life<\/em>, Karnac Books, Londres\/New York. La traduction du passage est de l\u2019auteur.<\/li><\/ol>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Bibliographie comment\u00e9e<\/h2>\n\n\n\n<p>Pour approfondir ces questionnements, on pourra lire, entre autres, W.R. Bion. Tout jeune officier, il a fait de ce qu\u2019il a v\u00e9cu pendant la premi\u00e8re guerre mondiale, notamment \u00e0 la Bataille d\u2019Amiens, la trame de ses r\u00e9flexions ult\u00e9rieures. Dans <em>Le long week end<\/em>, il d\u00e9crit en apr\u00e8s coup ce qui se passait en lui quand la mort \u00e9tait imminente&nbsp;: \u00ab&nbsp;\u2026 Au d\u00e9sespoir, j\u2019arr\u00eatais de penser au pass\u00e9 ou au futur&nbsp;: je commen\u00e7ais \u00e0 relever les azimuts de tous les objets qui \u00e9taient dans mon champ de vision limit\u00e9. Je fus soulag\u00e9 de sentir que ma peur diminuait. Cette sc\u00e8ne devait se r\u00e9p\u00e9ter encore et encore sous cette nouvelle forme, horrible, pendant toute la guerre jusqu\u2019\u00e0 ce qu\u2019elle perde son caract\u00e8re d\u2019horreur par la force de la r\u00e9p\u00e9tition&nbsp;\u00bb.<br>Si l\u2019on veut voir le travail que fait une analyste pour se rendre compte d\u2019aspects contre-transf\u00e9rentiels li\u00e9s au monde externe, et les d\u00e9passer pour soutenir le processus de la cure d\u2019un patient dans une soci\u00e9t\u00e9 menac\u00e9e, on lira&nbsp;: Kogan, I., (2012), \u00ab&nbsp;Psychoanalysis in the shadow of terror&nbsp;: dealing with anxiety in a period of crisis&nbsp;\u00bb, <em>Romanian Journal of Psychoanalysis<\/em>, vol V, n\u00b02, p 17-37.<br>Pour approfondir les questionnements, on pourra lire des textes con\u00e7us comme des regards crois\u00e9s dans <em>Violence,Trauma et m\u00e9moire<\/em>, ouvrage collectif sous la coordination de Fadhila Choutri, (Casbah \u00e9ditions, Alger, 2001), et aussi l\u2019ouvrage collectif \u00e9dit\u00e9 par Sverre Varvin et Vamik Volkan&nbsp;: <em>Violence or dialogue&nbsp;? Psychoanalytic insights on terror and terrorism<\/em>, Karnac, 2003.<br>Et enfin, pour voir une approche des enfants dans l\u2019apr\u00e8s-coup d\u2019une situation de mort imminente&nbsp;: Ayalon O. (2004) <em>Children\u2019s responses to terrrorist attacks, Living with terror, working with trauma<\/em>, A Clinician\u2019s Handbook, Danielle Knafo editor, Jason Aronson Inc publisher. On y voit comment une enfant cr\u00e9e une \u00ab&nbsp;bulle invisible&nbsp;\u00bb (en pleine horreur d\u2019une prise d\u2019otages) qui lui permet de pr\u00e9server son psychisme.<br>Et aussi le chapitre \u00ab&nbsp;Groupes traumatis\u00e9s&nbsp;\u00bb de Caroline Garland pour voir un groupe au travail dans des circonstances traumatiques, in <em>La psychanalyse de groupe<\/em>, Er\u00e8s, 2015 ou <a href=\"https:\/\/www.cairn.info\/psychanalyse-de-groupe--9782749246895-p-93.htm\">https:\/\/www.cairn.info\/psychanalyse-de-groupe&#8211;9782749246895-p-93.htm<\/a><\/p>\n<div class=\"pdfprnt-buttons pdfprnt-buttons-post pdfprnt-bottom-right\"><a href=\"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/10629?print=pdf\" class=\"pdfprnt-button pdfprnt-button-pdf\" target=\"_blank\"><\/a><\/div>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Sollicit\u00e9e pour \u00e9crire en tant qu\u2019analyste pour ce dossier un an apr\u00e8s les attentats du 13 novembre 2015, quelques mois apr\u00e8s Bruxelles, Rouen et Nice, je me suis demand\u00e9e quelle forme donner \u00e0 cette r\u00e9flexion&nbsp;: le titre du dossier Terreur&#8230;<\/p>\n","protected":false},"author":2,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"rubrique":[1214],"thematique":[530],"auteur":[1531],"dossier":[532],"mode":[60],"revue":[533],"type_article":[452],"check":[2023],"class_list":["post-10629","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","rubrique-psychanalyse","thematique-terrorisme","auteur-genevieve-welsh","dossier-terreur-et-terrorisme","mode-payant","revue-533","type_article-dossier","check-ok"],"acf":[],"_links":{"self":[{"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/10629","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/users\/2"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=10629"}],"version-history":[{"count":2,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/10629\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":16120,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/10629\/revisions\/16120"}],"wp:attachment":[{"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=10629"}],"wp:term":[{"taxonomy":"rubrique","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/rubrique?post=10629"},{"taxonomy":"thematique","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/thematique?post=10629"},{"taxonomy":"auteur","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/auteur?post=10629"},{"taxonomy":"dossier","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/dossier?post=10629"},{"taxonomy":"mode","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/mode?post=10629"},{"taxonomy":"revue","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/revue?post=10629"},{"taxonomy":"type_article","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/type_article?post=10629"},{"taxonomy":"check","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/check?post=10629"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}