{"id":10620,"date":"2021-08-22T07:32:25","date_gmt":"2021-08-22T05:32:25","guid":{"rendered":"https:\/\/carnetpsy.fr\/retrouvailles-oedipiennes-et-audace-de-la-bisexualite-chez-lhomme-vieux-2\/"},"modified":"2021-09-19T11:49:40","modified_gmt":"2021-09-19T09:49:40","slug":"retrouvailles-oedipiennes-et-audace-de-la-bisexualite-chez-lhomme-vieux","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/retrouvailles-oedipiennes-et-audace-de-la-bisexualite-chez-lhomme-vieux\/","title":{"rendered":"Retrouvailles \u0153dipiennes et audace de la bisexualit\u00e9 chez l\u2019homme vieux"},"content":{"rendered":"\n<p>S\u2019il importe de ne pas faire de l\u2019exp\u00e9rience du vieillissement et de la vieillesse une maladie&nbsp;\u2013&nbsp;il s\u2019agit d\u2019un ph\u00e9nom\u00e8ne naturel, bienvenu m\u00eame en ce qu\u2019il est toujours aujourd\u2019hui li\u00e9 au fait de n\u2019\u00eatre pas mort jeune&nbsp;\u2013&nbsp;on ne peut cependant omettre, comme le disait Henri Danon-Boileau dans une formule subtile et laconique, que \u00ab&nbsp;vieillir est un exercice p\u00e9rilleux dont on conna\u00eet le d\u00e9nouement&nbsp;\u00bb (2000, p. 9). Vieillir est difficile. Au plus intime du regard que chacun(e) peut porter sur soi-m\u00eame, se d\u00e9ploie pas \u00e0 pas la confrontation \u00e0 une vuln\u00e9rabilit\u00e9 grandissante li\u00e9e \u00e0 la mise \u00e0 mal de l\u2019int\u00e9grit\u00e9 des fonctions somatiques et cognitives, voire \u00e0 une ins\u00e9curit\u00e9 li\u00e9e aux pertes multiples qui ne cessent de solliciter un traitement psychique. Freud s\u2019av\u00e8re ainsi de plus en plus sensible \u00e0 l\u2019id\u00e9e d\u2019affaiblissement du moi, lequel peine \u00e0 traiter les excitations, un moi par trop \u00e9treint par l\u2019insidieux passage du temps et la douleur d\u2019\u00e9v\u00e9nements violents qui ne manquent pas de survenir&nbsp;: \u00ab&nbsp;L\u2019ardeur contenue vous use ou use ce qui reste de l\u2019ancien moi. Et ce n\u2019est pas \u00e0 78&nbsp;ans qu\u2019on en recr\u00e9e un nouveau&nbsp;\u00bb, confie-t-il, en 1934, \u00e0 Lou Andreas&#8211;Salom\u00e9 (1966, p.&nbsp;250).<\/p>\n\n\n\n<p>Les hommes dont je vais parler ici sont des hommes qui vieillissent et qui trouvent dans cette exp\u00e9rience psychique singuli\u00e8re l\u2019occasion de renouer des liens intenses avec des figures parentales desquelles est attendue avec ardeur une fonction tout \u00e0 la fois secourable et source de plaisir. Ce qui s\u2019observe l\u00e0 n\u2019est pas g\u00e9n\u00e9ralisable. Il est des hommes pour lesquels passivit\u00e9 et r\u00e9gression n\u2019engagent pas forc\u00e9ment la possibilit\u00e9 de mobiliser le courant tendre de la libido. La figure de Faust (Goethe) en est exemplaire criant.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Ne plus appartenir \u00e0 l\u2019arm\u00e9e des gens d\u2019aplomb<\/h2>\n\n\n\n<p>Je vais vous parler d\u2019hommes, mais je vais d\u2019abord donner la parole \u00e0 une femme, qui a \u00e9crit de bien belles pages sur l\u2019exp\u00e9rience de la maladie. Car si je maintiens que vieillir n\u2019est pas en soi une maladie, il est des mots que formule Virginia Woolf sur ce que tomber malade fait vivre que ne renieraient pas bien des personnes qui vieillissent. Elle \u00e9voque ainsi \u00ab&nbsp;la stup\u00e9faction que nous cause, en cas de sant\u00e9 d\u00e9clinante, la d\u00e9couverte de contr\u00e9es jusqu\u2019alors inexplor\u00e9es, [\u2026] les ch\u00eanes antiques et inflexibles d\u00e9racin\u00e9s en nous sous l\u2019effet d\u2019une indisposition, la fa\u00e7on dont nous sombrons dans l\u2019ab\u00eeme de la mort et sentons les eaux de l\u2019an\u00e9antissement se refermer juste au-dessus de nos t\u00eates. [\u2026] Alors nous cessons d\u2019appartenir \u00e0 l\u2019arm\u00e9e des gens d\u2019aplomb&nbsp;: nous devenons des d\u00e9serteurs. Eux marchent au combat. Quant \u00e0 nous, nous flottons avec les bouts de bois au gr\u00e9 du courant&nbsp;\u2013&nbsp;p\u00eale-m\u00eale avec les feuilles mortes sur la pelouse, irresponsable, indiff\u00e9rent et en mesure, peut-\u00eatre pour la premi\u00e8re fois depuis des ann\u00e9es, de regarder autour de nous, de regarder en l\u2019air, de regarder, par exemple, le ciel. [\u2026] Nous sommes condamn\u00e9s \u00e0 nous tortiller tout le temps que nous restons accroch\u00e9s au bout de l\u2019hame\u00e7on de la vie&nbsp;\u00bb (1930, p. 23, 37 et 43).<\/p>\n\n\n\n<p>Nous sommes l\u00e0 sur une ligne de cr\u00eate, oscillant entre le risque du d\u00e9couragement et de l\u2019abdication face \u00e0 des id\u00e9aux d\u2019utilit\u00e9, d\u2019int\u00e9grit\u00e9 et de performance malmen\u00e9s, et la possibilit\u00e9 d\u00e9gageante de r\u00e9am\u00e9nagement des investissements narcissiques, identificatoires et objectaux permettant de vivre et de vivre avec plaisir, suffisamment. \u00ab&nbsp;Il y a, dit Virginia Woolf, avouons-le (car la maladie est le confessionnal supr\u00eame), une franchise tout enfantine dans la maladie&nbsp;: des choses sont dites, des v\u00e9rit\u00e9s \u00e9chappent \u00e9tourdiment que la prudente respectabilit\u00e9 de la sant\u00e9 dissimule&nbsp;\u00bb (<em>ibid<\/em>., p. 35). Bel \u00e9cho \u00e0 ce que Freud soutient dans <em>Le po\u00e8te et l\u2019activit\u00e9 de fantaisie<\/em>&nbsp;: \u00ab&nbsp;L\u2019adulte a honte de ses fantaisies et les dissimule \u00e0 la vue des autres, il les choie comme ses intimit\u00e9s les plus personnelles&nbsp;; il aimerait mieux, en r\u00e8gle g\u00e9n\u00e9rale, confesser ses manquements que communiquer ses fantaisies. [\u2026] L\u2019adulte sait d\u2019une part qu\u2019on attend de lui qu\u2019il ne joue ou ne fantaisie plus, mais qu\u2019il agisse dans le monde r\u00e9el&nbsp;; et d\u2019autre part, parmi les souhaits g\u00e9n\u00e9rateurs de ses fantaisies, il en est beaucoup qu\u2019il est absolument indispensable de dissimuler&nbsp;; c\u2019est pourquoi il a honte de son activit\u00e9 de fantaisie comme de quelque chose d\u2019enfantin et de non autoris\u00e9&nbsp;\u00bb (1908, p. 163).<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Fantaisies intimes<\/h2>\n\n\n\n<p>Comment ne pas repenser l\u00e0 \u00e0 ces paroles saisissantes, ces confidences fortes \u00e9crites par ces hommes avanc\u00e9s en \u00e2ge que furent Jean-Jacques Rousseau, L\u00e9on Tolsto\u00ef et Fran\u00e7ois Mauriac&nbsp;? Dans plusieurs de leurs \u00e9crits&nbsp;\u2013&nbsp;et notamment leurs journaux, o\u00f9 s\u2019expriment avec force, par un vigoureux regard surplombant, tant l\u2019investissement et la pr\u00e9occupation pour les choses du monde que l\u2019int\u00e9r\u00eat et le souci de soi&nbsp;\u2013, on peut saisir autant la vaillance des convictions politiques, philosophiques ou religieuses, l\u2019app\u00e9tence au travail de lecture et d\u2019\u00e9criture, que l\u2019aveu de la pr\u00e9gnance de la fatigue, de la somnolence et de l\u2019insomnie, du doute et de l\u2019intranquillit\u00e9, de la vuln\u00e9rabilit\u00e9 et, partant, du d\u00e9sir d\u2019\u00eatre port\u00e9\/investi psychiquement, voire physiquement, par une figure maternelle.<\/p>\n\n\n\n<p>Ainsi, Rousseau, dans ses <em>Confessions<\/em>, \u00e9crit, en parlant de sa tante&nbsp;\u2013&nbsp;sa m\u00e8re est d\u00e9c\u00e9d\u00e9e quelques jours apr\u00e8s sa naissance&nbsp;\u2013&nbsp;: \u00ab&nbsp;L\u2019attrait que son chant avait pour moi fut tel que non seulement plusieurs de ses chansons me sont toujours rest\u00e9es dans la m\u00e9moire, mais qu\u2019il m\u2019en revient m\u00eame, aujourd\u2019hui que je l\u2019ai perdue, qui, totalement oubli\u00e9es depuis mon enfance, se retracent \u00e0 mesure que je vieillis, avec un charme que je ne puis exprimer. Dirait-on que moi, vieux radoteur, rong\u00e9 de soucis et de peines, je me surprends quelquefois \u00e0 pleurer comme un enfant en marmottant ces petits airs d\u2019une voix d\u00e9j\u00e0 cass\u00e9e et tremblante&nbsp;?&nbsp;\u00bb (1782, p. 40).<\/p>\n\n\n\n<p>Plus d\u2019un si\u00e8cle plus tard, Tolsto\u00ef, alors \u00e2g\u00e9 de 78&nbsp;ans, \u00e9crit&nbsp;: \u00ab&nbsp;Toute la journ\u00e9e, \u00e9tat h\u00e9b\u00e9t\u00e9, d\u00e9prim\u00e9. Sur le soir, cet \u00e9tat est pass\u00e9 \u00e0 un attendrissement&nbsp;\u2013&nbsp;un d\u00e9sir de douceur&nbsp;\u2013&nbsp;d\u2019amour. J\u2019avais envie, comme dans l\u2019enfance, de me presser contre un \u00eatre aimant, compatissant, et de pleurer d\u2019attendrissement et d\u2019\u00eatre consol\u00e9. Mais quel est l\u2019\u00eatre auquel je pourrais ainsi me presser&nbsp;? Je passe en revue tous les gens que j\u2019aime&nbsp;\u2013&nbsp;pas un seul ne convient. Contre qui me presser&nbsp;? Me faire tout petit et contre ma m\u00e8re, comme je me la repr\u00e9sente (sa m\u00e8re est \u00e9galement d\u00e9c\u00e9d\u00e9e quand il avait 2&nbsp;ans). Oui, oui, maman, que je n\u2019ai encore jamais appel\u00e9e, ne sachant pas parler. Oui, elle, ma plus haute repr\u00e9sentation du pur amour, mais non pas du froid amour divin, mais d\u2019un amour terrestre, chaud, maternel. C\u2019est \u00e0 cela que tendait mon \u00e2me la meilleure, fatigu\u00e9e. Toi, maman, toi, dorlote-moi. Tout cela n\u2019a pas de sens, mais tout cela est la v\u00e9rit\u00e9&nbsp;\u00bb (1905-1910, p. 205).<\/p>\n\n\n\n<p>Enfin, \u00e9voquant une p\u00e9nible situation de fatigue et de grippe alors qu\u2019il doit voyager, \u00ab&nbsp;ahuri et flageolant&nbsp;\u00bb, qu\u2019il lui faut \u00ab&nbsp;trotter&nbsp;\u00bb derri\u00e8re son fils, \u00eatre \u00ab&nbsp;hiss\u00e9&nbsp;\u00bb dans un wagon, \u00ab&nbsp;devenu bagage moi-m\u00eame&nbsp;\u00bb, Mauriac, 82&nbsp;ans, \u00e9crit, lui qui peu avant se redressait face aux attaques d\u2019un jeune coll\u00e8gue qu\u2019il jugeait arrogant et clamait \u00ab&nbsp;ce n\u2019est pas parce que j\u2019ai un pied dans la tombe qu\u2019il faut me marcher sur l\u2019autre&nbsp;!&nbsp;\u00bb, il \u00e9crit&nbsp;: \u00ab&nbsp;Ma m\u00e8re occupe beaucoup plus ma pens\u00e9e aujourd\u2019hui o\u00f9 je suis si pr\u00e8s de la rejoindre, que lorsqu\u2019elle \u00e9tait vivante. Le vieil homme, m\u00eame s\u2019il ne retombe pas en enfance, y retourne en secret, se donne le plaisir d\u2019appeler maman \u00e0 mi-voix. [\u2026] Ces servantes au sourire docile qui me prenaient sur leurs genoux, je me redis leurs noms en une litanie dont je me berce comme d\u2019une comptine d\u2019autrefois&nbsp;\u00bb (1970, p. 495). Ces phrases fortes de ces trois hommes m\u00fbrs donnent ainsi \u00e0 entendre l\u2019actualit\u00e9 d\u2019un sexuel infantile tendre qui se m\u00eale \u00e0 l\u2019aspiration au <em>holding<\/em>, source d\u2019un plaisir intimement intriqu\u00e9 au v\u0153u d\u2019apaisement des tensions et de l\u2019angoisse. Une aire de repos face \u00e0 l\u2019\u00e2pret\u00e9 du vieillissement est permise, susceptible de ne pas irriter par trop les censures, d\u2019autant plus que les propos tenus ne sont pas indemnes de cette conscience du jeu jou\u00e9 avec l\u2019interdit des retrouvailles \u0153dipiennes et l\u2019audace de la r\u00e9gression (\u00ab&nbsp;tout cela n\u2019a pas de sens&nbsp;\u00bb, \u00ab&nbsp;en secret&nbsp;\u00bb, \u00ab&nbsp;\u00e0 mi-voix&nbsp;\u00bb), de ce chemin emprunt\u00e9 o\u00f9 s\u2019exprime le d\u00e9sir d\u2019\u00eatre physiquement\/psychiquement port\u00e9, \u00e0 d\u00e9faut d\u2019\u00eatre assur\u00e9 de pouvoir encore se porter soi-m\u00eame physiquement\/psychiquement.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Bisexualit\u00e9 et passivit\u00e9<\/h2>\n\n\n\n<p>Mais \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de cette construction fantasmatique somme toute assez classique&nbsp;\u2013&nbsp;les retrouvailles sont esp\u00e9r\u00e9es avec une figure f\u00e9minine maternelle en l\u2019absence d\u2019un tiers s\u00e9parateur&nbsp;\u2013, on peut aussi \u00eatre \u00e0 l\u2019\u00e9coute de fantaisies o\u00f9 la bisexualit\u00e9 psychique permet un d\u00e9ploiement d\u2019investissements identificatoires et objectaux particuli\u00e8rement pr\u00e9cieux o\u00f9 la fonction maternelle, toujours attendue, peut \u00eatre port\u00e9e par des figures masculines.<\/p>\n\n\n\n<p>Si Tolsto\u00ef, parlant de lui, convoque ainsi sans ambages sa m\u00e8re comme figure d\u2019\u00e9tayage et de consolation aimante, il peut, par le truchement du d\u00e9placement sur la figure d\u2019un personnage de roman, mobiliser un fantasme o\u00f9 la composante homosexuelle passive, li\u00e9e \u00e0 la r\u00e9gression consolatrice, est autrement lisible. Dans son roman <em>La mort d\u2019Ivan Ilitch<\/em>, il d\u00e9crit en ces termes la relation que tisse l\u2019intransigeant juge Ivan Ilitch, vieillissant et malade, avec son jeune et robuste domestique&nbsp;: \u00ab&nbsp;De ses mains fortes, avec la m\u00eame aisance que dans sa d\u00e9marche, Gu\u00e9rassime mit Ivan Ilitch autour de son cou adroitement, doucement, et le retenant d\u2019une main tandis que de l\u2019autre il emp\u00eachait son pantalon de glisser, il voulut l\u2019asseoir sur le vase. [\u2026] Ivan Ilitch dit \u00e0 Gu\u00e9rassime de s\u2019asseoir et de lui tenir les pieds. Il se mit \u00e0 causer avec lui. Et, chose bizarre, il eut l\u2019impression d\u2019aller mieux tant que Gu\u00e9rassime lui tenait les pieds. [\u2026] La sant\u00e9, la force, l\u2019\u00e9nergie vitale chez tous les autres offensaient Ivan Ilitch&nbsp;; tandis que la force et l\u2019\u00e9nergie vitale de Gu\u00e9rassime, loin de l\u2019offenser, le rass\u00e9r\u00e9naient. [\u2026] \u00c0&nbsp;certains moments, apr\u00e8s de longues souffrances, il aurait voulu par-dessus tout, bien qu\u2019il e\u00fbt honte de se l\u2019avouer, il aurait voulu que quelqu\u2019un le plaign\u00eet comme un enfant malade. Il aurait voulu \u00eatre caress\u00e9, embrass\u00e9, et qu\u2019on pleur\u00e2t au-dessus de lui, comme on caresse et on console les enfants. Il savait qu\u2019il \u00e9tait un magistrat important, qu\u2019il avait une barbe grisonnante, et qu\u2019il ne fallait donc pas y compter&nbsp;; mais il ne d\u00e9sirait pas moins. Dans ses relations avec Gu\u00e9rassime, il y avait quelque chose d\u2019approchant, aussi ces relations lui apportaient une consolation. Ivan Ilitch a envie de pleurer, il voudrait qu\u2019on le caresse et qu\u2019on pleure au-dessus de lui, et voil\u00e0 qu\u2019arrive son coll\u00e8gue Schebeck&nbsp;: au lieu de pleurer et de s\u2019attendrir, Ivan Ilitch arbore une mine s\u00e9rieuse, s\u00e9v\u00e8re, concentr\u00e9e, et par routine expose son opinion sur la port\u00e9e de l\u2019arr\u00eat de cassation et la soutient avec insistance. Le mensonge qui l\u2019entourait et qui l\u2019habitait lui-m\u00eame empoisonna plus que tout les derniers jours d\u2019Ivan Ilitch&nbsp;\u00bb (1886, p.&nbsp;374 et suiv.).<\/p>\n\n\n\n<p>La fantaisie peut m\u00eame se d\u00e9ployer en mobilisant une figure paternelle, comme dans certaines repr\u00e9sentations religieuses. Les mots latin, arabe et h\u00e9breu qui cherchent \u00e0 dire la <em>mis\u00e9ricorde<\/em> de Dieu trouvent d\u2019ailleurs leur racine dans des mots qui d\u00e9signent autant l\u2019amour maternel que le sein, le ventre, la matrice, le c\u0153ur. L\u2019historien J\u00e9r\u00f4me Baschet a publi\u00e9 il y a quelques ann\u00e9es une \u00e9tude passionnante sur la figure d\u2019Abraham et la th\u00e9matique du \u00ab&nbsp;sein du p\u00e8re&nbsp;\u00bb dans le haut Moyen \u00c2ge. Patriarche f\u00e9cond, dispos\u00e9 \u00e0 tuer son fils Isaac, Abraham est l\u00e0 repr\u00e9sent\u00e9 v\u00eatu d\u2019un linge entrouvert au niveau de la poitrine cr\u00e9ant une concavit\u00e9 o\u00f9 se pelotonnent les \u00e2mes des morts. Le lieu, si ce n\u2019est la fonction, est appel\u00e9 <em>sinus \u2013&nbsp;<\/em>le sein&nbsp;\u2013 et d\u00e9signe \u00ab&nbsp;l\u2019espace compris entre la poitrine et les bras ouverts en avant. [\u2026] Le propre du <em>sinus <\/em>serait ainsi de constituer un lieu \u00e0 la fois accueillant, ouvert, et dot\u00e9 d\u2019un puissant caract\u00e8re d\u2019int\u00e9riorit\u00e9. Autrement dit, une bonne ouverture, car contr\u00f4l\u00e9e et att\u00e9nu\u00e9e&nbsp;\u00bb (2000, p. 208 et 196), port\u00e9e par la figure d\u2019un p\u00e8re aimant.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Le sein du p\u00e8re<\/h2>\n\n\n\n<p>Bernard est \u00e2g\u00e9 de 72&nbsp;ans. Il est venu me voir suite \u00e0 un accident vasculaire c\u00e9r\u00e9bral qui l\u2019a plong\u00e9 dans le coma pendant quelques jours. Apr\u00e8s plusieurs mois de r\u00e9\u00e9ducation, et dans la continuit\u00e9 de la psychoth\u00e9rapie avec une coll\u00e8gue qu\u2019il rencontra \u00e0 l\u2019h\u00f4pital et qui me l\u2019adressa, Bernard parle encore avec pr\u00e9caution mais il a pleinement r\u00e9cup\u00e9r\u00e9 ses capacit\u00e9s de marche et sa dext\u00e9rit\u00e9 gestuelle, et ses capacit\u00e9s cognitives sont tout \u00e0 fait remarquables. Mais Bernard a v\u00e9cu l\u00e0 \u00ab&nbsp;le d\u00e9racinement des ch\u00eanes antiques et inflexibles&nbsp;\u00bb dont parle Virginia Woolf. Et il n\u2019est pas rare qu\u2019il se r\u00e9veille en pleine nuit, p\u00e9tri d\u2019angoisse, peinant \u00e0 retrouver le sommeil. Il me dit alors, sans que cela ne suscite en lui, ni en moi, la moindre repr\u00e9sentation morbide, combien est alors apaisante pour lui, lorsqu\u2019il s\u2019\u00e9veille ainsi haletant, de repenser \u00e0 la derni\u00e8re image qu\u2019il a de son p\u00e8re, \u00e9tendu sur son lit de mort, aupr\u00e8s de qui il aurait voulu se blottir, ce qu\u2019il n\u2019avait \u00e9videmment pas fait depuis des dizaines d\u2019ann\u00e9es et qu\u2019il ne se permit pas de faire sur l\u2019instant.<\/p>\n\n\n\n<p>Bernard voulait dire au revoir \u00e0 son p\u00e8re, avoir un geste tendre pour lui, une derni\u00e8re fois, et c\u2019est cette image-l\u00e0 de lui, \u00e9tendu sur un lit, silencieux et absent, qui participe \u00e0 apaiser l\u2019angoisse nocturne. Bernard associe alors sur un autre souvenir, celui du visage de son p\u00e8re lorsqu\u2019il s\u2019\u00e9veilla de son coma. Lui, l\u2019homme m\u00fbr, mari\u00e9 plusieurs fois et p\u00e8re de plusieurs enfants, toujours tr\u00e8s actif au plan social, se d\u00e9couvrait \u00e9tendu dans un lit, entour\u00e9 de son p\u00e8re et de sa m\u00e8re\u2026 Le visage de cette derni\u00e8re \u00e9tait, comme \u00e0 l\u2019accoutum\u00e9e, me dit Bernard, ferm\u00e9 et peu compatissant&nbsp;; elle n\u2019aurait pas manqu\u00e9, lorsqu\u2019il alla mieux, de lui dire que son accident vasculaire \u00e9tait la claire cons\u00e9quence de sa vie dissolue et de son irr\u00e9ductible indolence. Bernard insiste par contre sur la douceur du visage de son p\u00e8re, qui resta longtemps \u00e0 son chevet, qui prenait le temps d\u2019arranger ses oreillers, de lui parler, et de d\u00e9couper de petits morceaux de fruits m\u00fbrs qu\u2019il ins\u00e9rait entre ses l\u00e8vres. Et c\u2019est la figure de cet homme puissant, ardent travailleur, infatigable militant des droits de l\u2019homme, capable de tendresse, jouant avec son jeune fils, nourrissant son vieux fils, qui revient aujourd\u2019hui sur la sc\u00e8ne psychique et participe \u00e0 apaiser Bernard.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Retourner l\u2019enfance<\/h2>\n\n\n\n<p>Roger Dadoun et G\u00e9rard Ponthieu soutiennent avec justesse que \u00ab&nbsp;loin de \u201cretourner \u00e0 l\u2019enfance\u201d, loin de \u201cretomber en enfance\u201d, le vieillard peut se r\u00e9v\u00e9ler enclin et apte \u00e0 retourner l\u2019enfance, c\u2019est-\u00e0-dire \u00e0 reprendre \u00e0 nouveaux frais, dans des conditions et pour des fins originales, des \u00e9l\u00e9ments constitutifs et caract\u00e9ristiques de son enfance&nbsp;; il tentera de retrouver et de r\u00e9cup\u00e9rer des virtualit\u00e9s, des d\u00e9sirs, des valeurs et des \u00e9lans demeur\u00e9s en suspens&nbsp;\u00bb (1999, p. 75).<\/p>\n\n\n\n<p>Vieillir est une exp\u00e9rience qui peut s\u2019av\u00e9rer parfois si difficile, elle suscite de tels r\u00e9am\u00e9nagements internes, entre temps qui passe et temps qui ne passe pas, que l\u2019on saisit combien l\u2019investissement d\u2019objet peut m\u00ealer qu\u00eate de plaisir et autoconservation, objet \u0153dipien et objet secourable. L\u00e0 o\u00f9 d\u2019aucuns puisent volontiers l\u2019argument de brosser des adultes qui vieillissent le tableau de personnes infantilisables \u00e0 l\u2019envi, il appara\u00eet au contraire plus que pr\u00e9cieux que des hommes s\u2019autorisent&nbsp;\u2013&nbsp;ce qui ne va vraiment pas de soi&nbsp;\u2013&nbsp;de n\u2019\u00eatre plus incessamment endurant, performant, \u00e9rig\u00e9, et de trouver du plaisir dans la passivit\u00e9, s\u00e9curit\u00e9 et libert\u00e9 dans la reconnaissance de la d\u00e9pendance.<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est \u00e0 77&nbsp;ans que Aragon \u00e9crira ces mots pour Elsa Triolet qu\u2019il avait rencontr\u00e9e quarante-six ans plus t\u00f4t, comme en \u00e9cho \u00e0 ce tr\u00e8s beau texte, <em>Le motif du choix des coffrets<\/em>, o\u00f9 Freud \u00e9voque cette figure partag\u00e9e de la m\u00e8re en trois femmes dans la vie d\u2019un homme&nbsp;: sa m\u00e8re, qui lui donne la vie, sa compagne, qui chemine \u00e0 ses c\u00f4t\u00e9s, et celle qui, au dernier jour, le prend dans ses bras.<\/p>\n\n\n\n<p>Aragon \u00e9crit&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<p> <em>Donne-moi tes mains pour l\u2019inqui\u00e9tude [\u2026]<\/em><br> <em>Sauras-tu jamais ce qui me traverse<\/em><br> <em>Ce qui me bouleverse et qui m\u2019envahit<\/em><br> <em>Sauras-tu jamais ce qui me transperce<\/em><br> <em>Ce que j\u2019ai trahi quand j\u2019ai tressailli [\u2026]<\/em><br> <em>Donne-moi tes mains que mon c\u0153ur s\u2019y forme<\/em><br> <em>S\u2019y taise le monde au moins un moment<\/em><br> <em>Donne-moi tes mains que mon \u00e2me y dorme<\/em><br> <em>Que mon \u00e2me y dorme \u00e9ternellement.<\/em><\/p>\n<div class=\"pdfprnt-buttons pdfprnt-buttons-post pdfprnt-bottom-right\"><a href=\"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/10620?print=pdf\" class=\"pdfprnt-button pdfprnt-button-pdf\" target=\"_blank\"><\/a><\/div>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>S\u2019il importe de ne pas faire de l\u2019exp\u00e9rience du vieillissement et de la vieillesse une maladie&nbsp;\u2013&nbsp;il s\u2019agit d\u2019un ph\u00e9nom\u00e8ne naturel, bienvenu m\u00eame en ce qu\u2019il est toujours aujourd\u2019hui li\u00e9 au fait de n\u2019\u00eatre pas mort jeune&nbsp;\u2013&nbsp;on ne peut cependant omettre,&#8230;<\/p>\n","protected":false},"author":2,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"rubrique":[1214],"thematique":[367],"auteur":[1504],"dossier":[637],"mode":[60],"revue":[516],"type_article":[452],"check":[2023],"class_list":["post-10620","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","rubrique-psychanalyse","thematique-vieillissement","auteur-benoit-verdon","dossier-pere-ou-mere-entre-bisexualite-psychique-et-difference-des-sexes","mode-payant","revue-516","type_article-dossier","check-ok"],"acf":[],"_links":{"self":[{"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/10620","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/users\/2"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=10620"}],"version-history":[{"count":1,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/10620\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":14359,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/10620\/revisions\/14359"}],"wp:attachment":[{"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=10620"}],"wp:term":[{"taxonomy":"rubrique","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/rubrique?post=10620"},{"taxonomy":"thematique","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/thematique?post=10620"},{"taxonomy":"auteur","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/auteur?post=10620"},{"taxonomy":"dossier","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/dossier?post=10620"},{"taxonomy":"mode","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/mode?post=10620"},{"taxonomy":"revue","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/revue?post=10620"},{"taxonomy":"type_article","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/type_article?post=10620"},{"taxonomy":"check","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/check?post=10620"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}