{"id":10613,"date":"2021-08-22T07:32:25","date_gmt":"2021-08-22T05:32:25","guid":{"rendered":"https:\/\/carnetpsy.fr\/quelques-remarques-sur-la-theorie-en-psychanalyse-2\/"},"modified":"2021-09-19T15:49:26","modified_gmt":"2021-09-19T13:49:26","slug":"quelques-remarques-sur-la-theorie-en-psychanalyse","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/quelques-remarques-sur-la-theorie-en-psychanalyse\/","title":{"rendered":"Quelques remarques sur la th\u00e9orie en psychanalyse"},"content":{"rendered":"\n<p>Quelques remarques sur le statut et la fonction de la th\u00e9orie en psychanalyse, qui me semble bien r\u00e9pondre \u00e0 ce th\u00e8me, <em>Clivages<\/em>. Je ne reprendrai pas la distinction f\u00e9conde mais d\u2019un autre registre de Granoff entre th\u00e9orie et doctrine en psychanalyse qui sp\u00e9cifie deux types de rapport \u00e0 l\u2019\u0153uvre de Freud illustr\u00e9s par Abraham et Ferenczi. Je partirai plut\u00f4t de cette difficult\u00e9 de Freud \u00e0 d\u00e9finir son invention puisqu\u2019il la situe \u00e0 la fois comme une recherche concernant les processus psychiques, une m\u00e9thode de traitement, et \u00ab&nbsp;une s\u00e9rie de vues psychologiques, acquises par cette voie, qui croissent progressivement pour se rejoindre en une discipline scientifique nouvelle<sup>1<\/sup>&nbsp;\u00bb. Pourquoi cette tripartition&nbsp;? Si vous vous amusez \u00e0 regarder dans les dictionnaires courants, vous verrez que, le plus souvent, seule l\u2019une de ces trois propositions est retenue&nbsp;: m\u00e9thode de traitement, ou branche de la psychologie, etc. La physique est d\u00e9finie comme \u00ab&nbsp;\u00e9tude des propri\u00e9t\u00e9s g\u00e9n\u00e9rales de la mati\u00e8re&nbsp;\u00bb&nbsp;; mais en psychanalyse, il n\u2019y a pas d\u2019\u00e9tude qui ne passe par l\u2019exp\u00e9rience de la cure, et le probl\u00e8me est cette exp\u00e9rience m\u00eame, qui est le lieu d\u2019un hiatus irr\u00e9ductible entre th\u00e9orie et pratique, et m\u00eame d\u2019une incompl\u00e9tude fondamentale de la th\u00e9orie &#8211; sur le mod\u00e8le des th\u00e9ories scientifiques pour Freud &#8211; qui fait qu\u2019on n\u2019aboutit qu\u2019\u00e0 une s\u00e9rie de vues, et non \u00e0 un syst\u00e8me, un mod\u00e8le, un ensemble coh\u00e9rent de concepts.<\/p>\n\n\n\n<p>Freud, on le sait, n\u2019aimait pas beaucoup le terme de th\u00e9orie, mais c\u2019est pourtant ainsi qu\u2019il intitule son texte \u00ab&nbsp;<em>Les th\u00e9ories sexuelles infantiles<\/em>&nbsp;\u00bb, paru trois ans apr\u00e8s la premi\u00e8re \u00e9dition des <em>Trois essais sur la th\u00e9orie sexuelle<\/em>&nbsp;: le sexuel est le lieu de la th\u00e9orie. Le penseur est-il comme un enfant, ou l\u2019enfant comme un penseur&nbsp;? Les th\u00e9ories sexuelles infantiles se forgent sur ce point fondamentalement opaque qu\u2019est la sexualit\u00e9 pour r\u00e9pondre \u00e0 une question originaire \u00ab&nbsp;d\u2019o\u00f9 viennent les enfants&nbsp;?&nbsp;\u00bb Or les th\u00e9ories &#8211; Freud n\u2019utilise donc pas le terme par hasard &#8211; que les enfants construisent sont le lieu d\u2019un conflit psychique. Car si l\u2019enfant n\u2019est pas sans poss\u00e9der un savoir &#8211; il en sait plus long qu\u2019il ne le dit, soulignait Freud -, un bout de savoir, il ne peut pas le faire reconna\u00eetre. Souvenons-nous du petit Hans qui alimente l\u2019\u00e9criture de cet article quand, avant l\u2019\u00e9closion de sa phobie des chevaux, il dit un soir \u00e0 sa m\u00e8re en la regardant se d\u00e9v\u00eatir&nbsp;: \u00ab&nbsp;Hans&nbsp;: \u201cJe regarde seulement si toi aussi tu as un fait-wiwi\u201d.<\/p>\n\n\n\n<p>Maman&nbsp;: \u201cNaturellement. Tu ne le savais donc pas&nbsp;?\u201d<\/p>\n\n\n\n<p>Hans&nbsp;: \u201cNon, je pensais que, parce que tu es si grande, tu as un fait-wiwi comme un cheval.\u201d<sup>2<\/sup>&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Freud souligne que la soif de connaissance, le fondement de la vie intellectuelle, trouve son origine dans la curiosit\u00e9 sexuelle. Mais surtout, la r\u00e9ponse maline du petit Hans fait savoir \u00e0 la m\u00e8re qu\u2019il sait quelque chose qu\u2019il ne peut pas faire savoir&nbsp;: on trouve toujours cette configuration dans ces moments phobiques de l\u2019enfance. Elle t\u00e9moigne de ce qui est admissible ou non comme savoir et sera l\u2019origine d\u2019un \u00ab&nbsp;clivage psychique&nbsp;\u00bb, une <em>Spaltung<\/em> psychique qui constituera le complexe nucl\u00e9aire de la n\u00e9vrose. De plus, ces th\u00e9ories, souligne Freud, contiennent toujours un \u00ab&nbsp;fragment de pure v\u00e9rit\u00e9&nbsp;\u00bb qui tient \u00e0 leur origine dans la pulsion sexuelle. Freud dit-il autre chose quand il \u00e9voquera, plus tard, le d\u00e9lire en parall\u00e8le aux constructions th\u00e9oriques des psychanalystes&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>Au c\u0153ur de la n\u00e9vrose, un clivage. Freud y revient dans ses tout derniers textes, <em>Le clivage du moi<\/em> ou <em>L\u2019abr\u00e9g\u00e9<\/em><sup>3<\/sup>. Ce clivage est au c\u0153ur du moi dans la psychose, la perversion et dans la n\u00e9vrose&nbsp;: \u00ab&nbsp;Le point de vue qui postule dans toutes les psychoses un <em>clivage du moi<\/em> ne pourrait pr\u00e9tendre \u00e0 autant d\u2019attention s\u2019il ne s\u2019av\u00e9rait pertinent dans d\u2019autres \u00e9tats plus proches des n\u00e9vroses et finalement dans celles-ci elles-m\u00eames.<sup>4<\/sup>&nbsp;\u00bb Il pr\u00e9cise que nous avons tort de consid\u00e9rer que la fonction synth\u00e9tique du moi va de soi. Il y a donc pour tout type clinique un clivage, une <em>Spaltung<\/em>, devant la v\u00e9rit\u00e9, comme d\u00e9fense contre pr\u00e9cis\u00e9ment ce que tentait d\u2019attraper les th\u00e9ories sexuelles infantiles, \u00e0 savoir ce que la castration maternelle impose au sujet comme dilemme entre \u00eatre et avoi- ce que montrent tr\u00e8s bien les paradoxes de l\u2019\u00eatre et de l\u2019avoir chez Winnicott<sup>5<\/sup>. Certes, suivant les types cliniques la topographie de ce clivage varie du refoulement au rejet ou forclusion, en passant par le d\u00e9saveu du f\u00e9tichisme. Fondamentalement il renvoie \u00e0 ce que Lacan nomme division du sujet, division qui n\u2019est pas sans reste car c\u2019est de l\u00e0 que choit quelque chose de tr\u00e8s rep\u00e9r\u00e9 par Winnicott &#8211; l\u2019objet transitionnel en est la trace &#8211; dans ce moment de s\u00e9paration d\u2019avec l\u2019Autre. Lacan a \u00e9voqu\u00e9 dans son s\u00e9minaire son premier livre de lecture&nbsp;: il s\u2019intitulait <em>Histoire de moiti\u00e9 de poulet<\/em> &#8211; je ne vous le raconterai pas, mais lorsque Lacan en parle il ajoute ceci&nbsp;: \u00ab&nbsp;Ce que j\u2019enseigne, depuis que j\u2019articule quelque chose de la psychanalyse, pourrait bien s\u2019intituler <em>Histoire d\u2019une moiti\u00e9 de sujet<\/em>.<sup>6<\/sup>&nbsp;\u00bb Or si vous regardez les images illustrant ce conte, vous verrez un poulet entier de profil, conform\u00e9ment au stade du miroir o\u00f9 l\u2019image dissimule ce qui lui manque. On ne voit donc que la bonne moiti\u00e9 du poulet que l\u2019on voit toujours de profil, le bon profil et non la coupe. Le conte de <em>La moiti\u00e9 de poulet<\/em> est le r\u00e9cit d\u2019une moiti\u00e9 de poulet qui r\u00e9clame le paiement d\u2019une dette au roi, et qui, s\u2019en allant \u00e0 la cour, embarque dans son cou diverses choses et personnes&nbsp;: renard, loup, rivi\u00e8re. Il revendiquera le remboursement de cette dette \u00e0 la cour du roi et finira roi \u00e0 la place du roi. Dans l\u2019image le poulet para\u00eet donc toujours entier, alors que nous savons par la fa\u00e7on dont il est nomm\u00e9 qu\u2019il lui manque une partie de lui-m\u00eame, qu\u2019il a perdu une partie de lui-m\u00eame. O\u00f9 est pass\u00e9 l\u2019autre moiti\u00e9&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>Vous conviendrez, je l\u2019esp\u00e8re, que la situation analytique est organis\u00e9e selon cette <em>Spaltung<\/em>. Quelqu\u2019un qui ne comprend pas ce qui lui arrive comme sympt\u00f4me parle \u00e0 quelqu\u2019un qu\u2019il pense capable de comprendre ce qui lui arrive, capable de savoir. D\u2019un c\u00f4t\u00e9 celui qui parle, une moiti\u00e9 de sujet &#8211; qui le plus souvent cherche \u00e0 pr\u00e9senter une face aimable -, de l\u2019autre celui qui se pr\u00eate \u00e0 ce qu\u2019on lui pr\u00eate un savoir &#8211; inconscient &#8211; qu\u2019il n\u2019a pas, un autre dont on attend la part de savoir qui fait d\u00e9faut. Il a sans doute des notions de th\u00e9orie, mais dans le dispositif analytique m\u00eame, elles ne lui servent \u00e0 rien, il est m\u00eame pr\u00e9f\u00e9rable qu\u2019il s\u2019en d\u00e9sencombre. \u00c0 cet Autre, celui qui parle, aura remis &#8211; toujours sans rien vouloir en savoir &#8211; ce quelque chose de cette moiti\u00e9 perdue qui exc\u00e8de les repr\u00e9sentations, les signifiants, qui constituent le savoir ignor\u00e9. Cette r\u00e9partition est conforme \u00e0 cette division du complexe d\u2019autrui, du <em>Nebenmensch<\/em> dont une partie peut \u00eatre m\u00e9moris\u00e9e, des traits peuvent \u00eatre m\u00e9moris\u00e9s et guider les retrouvailles, et une partie est chose perdue que la mise \u00e0 l\u2019\u00e9cart des objets partiels peut d\u00e9masquer. La cure analytique organise son dispositif sur la base de cette <em>Spaltung<\/em> et cette disposition en est le lieu m\u00eame qui fonde la structure du sujet. La s\u00e9ance est ainsi le lieu du \u00ab&nbsp;dire-vrai&nbsp;\u00bb, pour reprendre la distinction propos\u00e9e par Fr\u00e9d\u00e9ric Gros, \u00e0 ne pas confondre avec le \u00ab&nbsp;discours vrai&nbsp;\u00bb qui caract\u00e9rise le corpus th\u00e9orique de la psychanalyse<sup>7<\/sup>. Ce discours sur le vrai tente de rendre compte de l\u2019exp\u00e9rience. Or l\u2019exp\u00e9rience absolument singuli\u00e8re de chaque cure, au un par un, se distingue de la th\u00e9orie qui, m\u00eame si elle se refuse \u00e0 universaliser, produit malgr\u00e9 tout des \u00e9nonc\u00e9s g\u00e9n\u00e9ralisants&nbsp;: qu\u2019elle le veuille ou non, la psychanalyse diffuse dans la culture sous la forme d\u2019une psychologie qui peut aller de la \u00ab&nbsp;psychanalysette&nbsp;\u00bb pour reprendre le mot de Diatkine, \u00e0 des d\u00e9bats savants entre psychanalystes ou dans d\u2019autres disciplines. Lacan pouvait dire que les psychanalystes sont les savants d\u2019un savoir dont ils ne peuvent s\u2019entretenir. On observe cette disjonction chez les jeunes analystes. \u00c0 nos d\u00e9buts, nous avons eu parfois une capacit\u00e9 d\u2019invention dans le traitement, soutenue par la fra\u00eecheur de notre propre analyse qui contrastait avec une position dogmatique dans notre rapport \u00e0 la th\u00e9orie, reste d\u2019id\u00e9al sans doute, mais aussi effet de son anticipation sur les rencontres cliniques trop peu nombreuses encore \u00e0 ce moment-l\u00e0, et qui ne s\u2019articulera que peu \u00e0 peu, avec une certaine maladresse \u00e0 la fa\u00e7on de penser apr\u00e8s-coup les s\u00e9ances. D\u2019o\u00f9 aussi le paradoxe des soci\u00e9t\u00e9s psychanalytiques&nbsp;: \u00e0 la fois incontournables car on y attrape des phrases, des mots essentiels pour tenter d\u2019articuler l\u2019apr\u00e8s-coup de l\u2019exp\u00e9rience, mais aussi comme relance du d\u00e9sir, tout autant que mise en commun des r\u00e9sistances \u00e0 la psychanalyse, comme pouvait le dire Serge Leclaire, ce que l\u2019on voit dans la dogmatisation des \u00e9nonc\u00e9s et leur fonction incluante ou excluante, quand les th\u00e9ories servent de ciment \u00e0 la <em>Massenpsychologie<\/em>. Les psychanalystes se r\u00e9mun\u00e8rent parfois de leur abstinence quotidienne par la passion ou l\u2019obsc\u00e9nit\u00e9 du groupe.<\/p>\n\n\n\n<p>Lacan avait d\u00e9sign\u00e9 la psychanalyse comme une \u00ab&nbsp;anti-philosophie&nbsp;\u00bb. Je ne sais s\u2019il l\u2019a fait sciemment mais le terme d\u2019antiphilosophie d\u00e9signait au XVIII<sup>e<\/sup> si\u00e8cle une r\u00e9action cl\u00e9ricale contre les Lumi\u00e8res qui obtint l\u2019interdiction de l\u2019<em>Encyclop\u00e9die<\/em>. Il est vrai que la psychanalyse poursuit le \u00ab&nbsp;d\u00e9bat&nbsp;\u00bb des Lumi\u00e8res puisqu\u2019elle s\u2019est saisie de ce que les Lumi\u00e8res ont rejet\u00e9 dans l\u2019ombre. En effet, il y a une autre raison que la raison, car la raison est un sympt\u00f4me&nbsp;; au nom de laquelle la folie est \u00e9cart\u00e9e, folie en chacun. Mais Alain Badiou relevait le virage imparable, selon lui, de l\u2019antiphilosophie ou discours du ma\u00eetre, c\u2019est-\u00e0-dire \u00e0 la philosophie et \u00e0 la psychologie. En effet, la th\u00e9orie analytique comme toute th\u00e9orie tend toujours \u00e0 sa cl\u00f4ture, elle est toujours en retard par rapport \u00e0 la pratique, rate in\u00e9vitablement son objet &#8211; Lacan se demandait m\u00eame ce qu\u2019il avait fait, semblant le regretter, en nommant ce qui \u00e9chappe ou exc\u00e8de le langage &#8211; en nommant le R\u00e9el, R\u00e9el. Pourtant, dans certains cas, dans certaines situations autre que la cure des n\u00e9vros\u00e9s, la th\u00e9orie vient occuper une autre place. Ainsi Melanie Klein \u00e0 propos de la cure de Dick, la premi\u00e8re cure d\u2019un enfant autiste selon Frances Taustin, pouvait \u00e9crire&nbsp;: \u00ab&nbsp;dans le cas de Dick, j\u2019ai modifi\u00e9 ma technique habituelle. En g\u00e9n\u00e9ral je n\u2019interpr\u00e8te pas le mat\u00e9riel avant qu\u2019il n\u2019ait \u00e9t\u00e9 exprim\u00e9 dans plusieurs repr\u00e9sentations diff\u00e9rentes. Dans ce cas cependant, o\u00f9 l\u2019aptitude \u00e0 repr\u00e9senter ce mat\u00e9riel faisait presque enti\u00e8rement d\u00e9faut, je me trouvais forc\u00e9e d\u2019interpr\u00e9ter en me fondant sur mes connaissances g\u00e9n\u00e9rales<sup>8<\/sup>&nbsp;\u00bb, c\u2019est-\u00e0-dire sur ses th\u00e9ories en supposant chez Dick un savoir sur celles-ci<sup>9<\/sup>. Je ne d\u00e9velopperai pas cela ici, mais il serait int\u00e9ressant de reprendre dans la perspective qui est la n\u00f4tre &#8211; \u00e0 savoir situer la th\u00e9orie psychanalytique dans son rapport \u00e0 l\u2019exp\u00e9rience, cet agencement sp\u00e9cifique \u00e0 certains traitements avec les autistes, mais aussi avec certains psychotiques.<\/p>\n\n\n\n<p>Il y a donc le \u00ab&nbsp;dire-vrai&nbsp;\u00bb de l\u2019exp\u00e9rience unique, celle qui ne peut se conna\u00eetre que par \u00ab&nbsp;ou\u00ef-dire&nbsp;\u00bb, et il y a la th\u00e9orie, le \u00ab&nbsp;discours vrai&nbsp;\u00bb qui universalise quoi qu\u2019il en soit et ne manque pas de verser \u00e0 la psychologie ou \u00e0 la philosophie. La th\u00e9orie psychanalytique est toujours en porte-\u00e0-faux par rapport \u00e0 son objet<sup>10<\/sup>. Mais cette dimension de l\u2019exp\u00e9rience n\u2019a rien d\u2019ineffable. Ce qui est en question est un impossible \u00e0 dire, et l\u2019effort th\u00e9orique n\u2019est que le t\u00e9moignage, le d\u00e9p\u00f4t de cette exp\u00e9rience qu\u2019on voudrait transmissible mais qui ne l\u2019est pas, t\u00e9moignage de cette \u00ab&nbsp;r\u00e9invention&nbsp;\u00bb \u00e0 laquelle chaque psychanalyste est conduit. Les th\u00e9ories d\u2019ailleurs s\u2019\u00e9puisent, tout comme certaines mani\u00e8res de faire, car la psychanalyse en diffusant dans la culture produit ses propres r\u00e9sistances&nbsp;; d\u2019o\u00f9 les virages techniques in\u00e9vitables qui ont r\u00e9guli\u00e8rement marqu\u00e9 l\u2019histoire de la psychanalyse. Nos th\u00e9ories n\u00e9cessitent d\u2019\u00eatre r\u00e9invent\u00e9es parfois seulement par nos mani\u00e8res de les lire, pour subvertir les discours dominants, discours du refoulement du scandale psychanalytique, qu\u2019en m\u00eame temps elles contribuent \u00e0 alimenter.<\/p>\n\n\n\n<p>D\u00e8s le d\u00e9but de son enseignement, Lacan pouvait dire que son projet \u00e9tait de lire Freud avec les outils que Freud a lui-m\u00eame forg\u00e9, \u00e0 savoir l\u2019interpr\u00e9tation, pour analyser ce qui dans Freud n\u2019a pas \u00e9t\u00e9 analys\u00e9, mais, pour le coup, s\u2019est transmis &#8211; f\u00fbt-ce par les voies du refoulement. N\u2019est-ce pas ce \u00e0 quoi s\u2019emploie &#8211; \u00e0 sa mesure &#8211; chaque analyste&nbsp;? Car en passant \u00e0 la pratique analytique, chaque analyste h\u00e9rite des points aveugles de ses pr\u00e9d\u00e9cesseurs, points aveugles mis au travail dans chaque analyse&nbsp;: c\u2019est aussi en ce sens que l\u2019analyse qui s\u2019av\u00e8re didactique est \u00e0 la fois finie et infinie. Si la cure met au travail le point aveugle, ce point d\u2019ignorance fondamentale, c\u2019est pour le conduire \u00e0 poursuivre inlassablement le travail d\u2019extraction de la chose analytique des paroles de la s\u00e9ance qui sont celles de l\u2019\u00e9poque, des discours courants qu\u2019elle d\u00e9tourne pour tenter de s\u2019articuler. \u00c0 cette condition peut-\u00eatre pourra-t-il cerner ce \u00ab&nbsp;fragment de pure v\u00e9rit\u00e9&nbsp;\u00bb, que la th\u00e9orie dans les meilleurs des cas ne retrouve qu\u2019\u00e0 sa limite, ainsi les paradoxes de Winnicott. Ce fragment de pure v\u00e9rit\u00e9 est \u00e0 la fois ce qui cause notre <em>Spaltung<\/em> &#8211; clivage ou division- au c\u0153ur de la cure et qui constitue son \u00e9cart irr\u00e9ductible avec toute th\u00e9orie, fragment de pure v\u00e9rit\u00e9 qui est ce que nous touchons du R\u00e9el, \u00e0 savoir le point par o\u00f9 le sujet participe du R\u00e9el, fragment de pure v\u00e9rit\u00e9 qui est l\u2019enjeu de la cure, et qui n\u2019est rien que le nom freudien de cette b\u00e9ance qui est la marque constitutive de notre tribut fondateur \u00e0 la parole pour advenir, c\u2019est-\u00e0-dire la seule r\u00e9ponse \u00e0 la question originaire de l\u2019enfant o\u00f9 se fondent aussi bien la pratique que la th\u00e9orie psychanalytique et qui les s\u00e9pare aussi irr\u00e9ductiblement.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Notes<\/h2>\n\n\n\n<ol class=\"wrapper-children-grnote wp-block-list\"><li id=\"no1\" class=\"note renvoi-in-alinea\">S. Freud, \u00ab&nbsp;\u201cPsychanalyse\u201d et \u201cTh\u00e9orie de la libido\u201d&nbsp;\u00bb (1923 a), trad. J. Altounian, A. Bourguignon, P. Cotet, A. Rauzy,&nbsp;<em>OCF.P<\/em>&nbsp;XVI, Paris, PUF, 1991, p. 183.<\/li><li id=\"no2\" class=\"note renvoi-in-alinea\">S. Freud, \u00ab&nbsp;Analyse de la phobie d\u2019un gar\u00e7on de cinq ans&nbsp;\u00bb (1909 b), trad. R. Lain\u00e9, J. Stute-Cadiot,&nbsp;<em>OCF.P<\/em>&nbsp;IX, Paris, PUF, 1998, p.8.<\/li><li id=\"no3\" class=\"note renvoi-in-alinea\">S. Freud, \u00ab&nbsp;Le clivage du moi dans le processus de d\u00e9fense&nbsp;\u00bb (1940 e), trad. P. Cotet, A. Rauzy, OCF.P XX, Paris, PUF, 2010&nbsp;; \u00ab&nbsp;Abr\u00e9g\u00e9 de psychanalyse&nbsp;\u00bb (1940 a), trad. F. Kahn, F. Robert,&nbsp;<em>OCF.P<\/em>&nbsp;XX, Paris, PUF, 2010.<\/li><li id=\"no4\" class=\"note renvoi-in-alinea\">S. Freud, \u00ab&nbsp;Abr\u00e9g\u00e9 de psychanalyse&nbsp;\u00bb, op. cit., p. 300.<\/li><li id=\"no5\" class=\"note renvoi-in-alinea\">Cf. A. Vanier, \u00ab&nbsp;Le paradoxe Winnicott&nbsp;\u00bb, in&nbsp;<em>Winnicott et la cr\u00e9ation humaine<\/em>&nbsp;(dir. A. Braconnier &amp; B. Golse), Toulouse, \u00c9r\u00e8s, 2012.<\/li><li id=\"no6\" class=\"note renvoi-in-alinea\">J. Lacan,&nbsp;<em>Le S\u00e9minaire<\/em>, Livre XVII,&nbsp;<em>L\u2019envers de la psychanalyse<\/em>&nbsp;(1969-1970), texte \u00e9tabli par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1991, p. 63.<\/li><li id=\"no7\" class=\"note renvoi-in-alinea\">Voir l\u2019entretien avec Roger Ferreri et Fr\u00e9d\u00e9ric Gros, \u00ab&nbsp;La psychanalyse entre assujettissement et subjectivation&nbsp;\u00bb, dans la revue&nbsp;<em>Incidence&nbsp;: Foucault et la psychanalyse<\/em>, n\u00b0 4-5, 2008.<\/li><li id=\"no8\" class=\"note renvoi-in-alinea\">M. Klein, \u00ab&nbsp;L\u2019importance de la formation du symbole dans le d\u00e9veloppement du moi&nbsp;\u00bb (1930), dans&nbsp;<em>Essais de psychanalyse<\/em>, trad. M. Derrida, Paris, Payot, 1972, p. 273.<\/li><li id=\"no9\" class=\"note renvoi-in-alinea\">Cf. A. Vanier, \u00ab&nbsp;Autisme et th\u00e9orie&nbsp;\u00bb, in&nbsp;<em>Hommage \u00e0 Frances Tustin<\/em>, \u00e9d. Audit, 1993.<\/li><li id=\"no10\" class=\"note renvoi-in-alinea\">Cf. A. Vanier, \u00ab&nbsp;Apr\u00e8s Lacan, psychanalyse et philosophie&nbsp;\u00bb,&nbsp;<em>Cit\u00e9s<\/em>, n\u00b058, Paris, PUF, 2014.<\/li><\/ol>\n<div class=\"pdfprnt-buttons pdfprnt-buttons-post pdfprnt-bottom-right\"><a href=\"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/10613?print=pdf\" class=\"pdfprnt-button pdfprnt-button-pdf\" target=\"_blank\"><\/a><\/div>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Quelques remarques sur le statut et la fonction de la th\u00e9orie en psychanalyse, qui me semble bien r\u00e9pondre \u00e0 ce th\u00e8me, Clivages. 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