{"id":10599,"date":"2021-08-22T07:32:22","date_gmt":"2021-08-22T05:32:22","guid":{"rendered":"https:\/\/carnetpsy.fr\/creation-et-regression-2\/"},"modified":"2021-09-18T23:36:49","modified_gmt":"2021-09-18T21:36:49","slug":"creation-et-regression","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/creation-et-regression\/","title":{"rendered":"Cr\u00e9ation et r\u00e9gression"},"content":{"rendered":"\n<p>Parmi les diff\u00e9rentes formes de cr\u00e9ation artistique, il y en a une qui a pour particularit\u00e9 d\u2019\u00eatre productrice, au sens grec ancien de production <em>(poiesis)<\/em>&nbsp;: la cr\u00e9ation architecturale. Les philosophes antiques r\u00e9servaient ainsi \u00e0 l\u2019architecte un statut particulier, \u00e9tant donn\u00e9 que son activit\u00e9 contient une partie de pens\u00e9e pure, abstraite (ce que l\u2019architecte con\u00e7oit dans un premier temps dans sa pens\u00e9e), et une partie de r\u00e9alisation concr\u00e8te. L\u2019architecte est ainsi comparable au d\u00e9miurge du <em>Tim\u00e9e<\/em> de Platon qui fa\u00e7onne le monde sensible apr\u00e8s avoir visionn\u00e9 les Id\u00e9es platoniciennes.<\/p>\n\n\n\n<p>La cr\u00e9ation artistique n\u2019est pas sans int\u00e9resser la psychanalyse, quand bien m\u00eame Freud a souvent dit qu\u2019elle est difficile \u00e0 approcher&nbsp;: \u00ab&nbsp;Force nous est d\u2019avouer que l\u2019essence de la r\u00e9alisation artistique nous est (\u2026) psychanalytiquement inaccessible&nbsp;\u00bb <em>(Un souvenir d\u2019enfance de L\u00e9onard de Vinci)<\/em>. S\u2019il est difficile de dire d\u2019o\u00f9 vient la capacit\u00e9 de l\u2019artiste \u00e0 cr\u00e9er, il est possible de s\u2019interroger sur ce qui peut l\u2019entraver en plein milieu de son activit\u00e9 cr\u00e9atrice&nbsp;; les obstacles internes qui peuvent surgir et l\u2019emp\u00eacher de terminer une \u0153uvre. Car s\u2019il est vrai que l\u2019acte cr\u00e9atif d\u2019une \u0153uvre d\u2019art en son sens large (le <em>Kunstwerk<\/em> litt\u00e9raire, musical, pictural autant qu\u2019architectural) peut correspondre \u00e0 une \u00ab&nbsp;sortie hors du sympt\u00f4me&nbsp;\u00bb<sup>1<\/sup>, il n\u2019en reste pas moins que le sympt\u00f4me ne dispara\u00eet pas pour autant. Parfois m\u00eame, il resurgit et s\u2019\u00e9tale au grand jour. Ainsi, Freud invite \u00e0 examiner chez les artistes \u00ab&nbsp;la proportion entre capacit\u00e9 de r\u00e9alisation, perversion et n\u00e9vrose&nbsp;\u00bb <em>(Trois essais sur la th\u00e9orie sexuelle).<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>La r\u00e9gression s\u2019invite volontiers sur les chantiers artistiques. Elle peut \u00eatre porteuse, mais souvent elle peut \u00eatre lourde \u00e0 porter. Nous allons nous int\u00e9resser \u00e0 un cas de r\u00e9gression d\u00e9vastatrice, travers\u00e9e par un architecte qui n\u2019est pas parvenu \u00e0 concr\u00e9tiser une \u0153uvre monumentale.<\/p>\n\n\n\n<p>Nous sommes le 25 mai 1983. Fran\u00e7ois Mitterrand est pr\u00e9sident de la R\u00e9publique depuis deux ans. Cela fait donc tr\u00e8s exactement deux ans, presque jour pour jour, que Mitterrand a \u00e9t\u00e9 \u00e9lu, le 21 mai 1981<sup>2<\/sup>. La sc\u00e8ne se joue dans un petit salon du <em>Palais de l\u2019Elys\u00e9e<\/em>. Les proches de Mitterrand s\u2019y tiennent avec le pr\u00e9sident en personne. Les proches en question, ce sont Jean-Louis Bianco, Jacques Attali, Yves Dauge, Erik Orsenna et Robert Lion. L\u2019excitation est palpable. Ils sont en train de vivre un pur moment de pouvoir. Robert Lion ouvre une enveloppe cachet\u00e9e. Elle renferme le nom du laur\u00e9at du concours international<sup>3<\/sup>. Le pr\u00e9sident Mitterrand souhaite marquer de son empreinte l\u2019architecture de Paris avec des monuments qui feront date, qui laisseront une trace dans l\u2019histoire. Ainsi, il veut \u00eatre celui qui aura prolong\u00e9 la perspective des <em>Champs-Elys\u00e9es<\/em> au-del\u00e0 de l\u2019<em>Arc de Triomphe<\/em>, vers le large, vers l\u2019avenir. Le but est de poursuivre l\u2019alignement <em>Louvre &#8211; Tuileries &#8211; Concorde (ob\u00e9lisque) &#8211; Champs-Elys\u00e9es (Arc de Triomphe).<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Cela faisait 15 ans que l\u2019on avait r\u00e9serv\u00e9 \u00e0 <em>la D\u00e9fense<\/em> un vaste emplacement pour y construire quelque chose qui finirait le quartier de <em>la D\u00e9fense<\/em> et qui terminerait en beaut\u00e9 la fameuse perspective align\u00e9e. Au sommet de l\u2019Etat, les affrontements \u00e0 ce sujet n\u2019avaient pas cess\u00e9, des dizaines de projets avaient \u00e9t\u00e9 successivement propos\u00e9s puis rejet\u00e9s. Mitterrand, \u00e0 peine arriv\u00e9 au pouvoir, s\u2019est saisi du dossier. C\u2019est sur son initiative qu\u2019un concours international est lanc\u00e9 en 1982. Quatre cent vingt-quatre projets ont \u00e9t\u00e9 enregistr\u00e9s et \u00e9tudi\u00e9s avec grand soin par le jury du concours, pr\u00e9sid\u00e9 par Robert Lion. L\u2019anonymat a \u00e9t\u00e9 respect\u00e9, ce qui \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 beaucoup et gage du professionalisme du jury. Quatre projets ont \u00e9t\u00e9 retenus par le jury en tant que finalistes. Et c\u2019est le pr\u00e9sident Mitterrand en personne qui a souhait\u00e9 choisir. Il a pris son temps. Cinq semaines pendant lesquelles il a h\u00e9sit\u00e9. Les maquettes ont \u00e9t\u00e9 dress\u00e9es dans la salle des F\u00eates de l\u2019<em>Elys\u00e9e<\/em>. Mitterrand les a montr\u00e9es \u00e0 beaucoup d\u2019amis pendant ces cinq semaines. Il a \u00e9cout\u00e9 leur avis. Il a \u00e9galement consult\u00e9 Robert Lion, le pr\u00e9sident du jury. Ce dernier est fin strat\u00e8ge. Il sait que le pr\u00e9sident veut d\u00e9cider souverainement. Mais il sait comment influencer en douceur les d\u00e9cisions du pr\u00e9sident, sans toutefois, que le choix lui soit souffl\u00e9. Et Mitterrand a choisi un grand Cube, ouvert, tr\u00e8s pur, en marbre blanc. Exactement celui qui plaisait le plus \u00e0 Robert Lion.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019anonymat \u00e9tant conserv\u00e9, le suspens est grand&nbsp;: qui est l\u2019architecte de ce Cube qui en impose&nbsp;? Lion d\u00e9chire donc l\u2019enveloppe, et lit&nbsp;: le dossier a \u00e9t\u00e9 d\u00e9pos\u00e9 par Johan Otto von Spreckelsen, architecte \u00e0 Copenhague.<\/p>\n\n\n\n<p>Stup\u00e9faction. Embarras. Personne n\u2019a jamais entendu ce nom. On regarde qui sont les autres trois laur\u00e9ats. Ceux-l\u00e0 oui, bien s\u00fbr, on les conna\u00eet&nbsp;: Viguier et Jodry, Jean Nouvel, les Canadiens Crang et Boake. Mais ce monsieur au nom impronon\u00e7able\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>On appelle l\u2019Ambassade du Danemark. Mais l\u00e0 non plus, personne n\u2019a jamais entendu ce nom&nbsp;: von Spreckelsen. C\u2019est surprenant, et m\u00eame franchement g\u00eanant. On finit par trouver un num\u00e9ro de t\u00e9l\u00e9phone au Danemark. Un jeune homme r\u00e9pond. C\u2019est le fils de Monsieur von Spreckelsen. Il parle anglais. On aimerait parler \u00e0 son p\u00e8re, il a gagn\u00e9 un concours. Ah, d\u00e9sol\u00e9, son p\u00e8re est parti \u00e0 la p\u00eache dans le Jutland&nbsp;; il reviendra dans quelques jours. Non, il n\u2019y a pas moyen de le contacter avant son retour. Un certain malaise s\u2019installe dans le petit salon du <em>Palais de l\u2019Elys\u00e9e<\/em>. On n\u2019a pas l\u2019habitude d\u2019\u00eatre re\u00e7u, ne serait-ce que par t\u00e9l\u00e9phone, avec si peu d\u2019empressement. A croire que l\u2019adolescent ne sait pas ce qu\u2019est l\u2019<em>Elys\u00e9e<\/em>.<\/p>\n\n\n\n<p>On annonce par la presse le r\u00e9sultat du concours. Le Danemark se r\u00e9veille et se r\u00e9jouit. Mais pendant ce temps, l\u2019architecte gagnant du concours p\u00eache dans le Jutland, et il n\u2019\u00e9coute pas la radio ni ne lit les journaux. Il ne sait pas qu\u2019il a gagn\u00e9 le concours. <em>L\u2019Ambassade de France<\/em> \u00e0 Copenhague envoie un fonctionnaire \u00e0 la recherche de l\u2019architecte p\u00eacheur. Il finit par le trouver sur une plage et lui annonce qu\u2019il est le gagnant du concours. A partir de ce moment, le Danemark prend les choses en main. <em>L\u2019ambassade du Danemark<\/em> \u00e0 Paris appelle l\u2019<em>Elys\u00e9e<\/em>. Johan von Spreckelsen est un homme \u00e9minent. Il est professeur d\u2019art et d\u2019architecture \u00e0 l\u2019<em>Acad\u00e9mie royale des beaux-arts<\/em> \u00e0 Copenhague. Et bien s\u00fbr, il est architecte. Oui, il a construit des choses<sup>4<\/sup>.<\/p>\n\n\n\n<p>Lorsqu\u2019il gagne le concours, Johan von Spreckelsen a 53 ans. Il a fait ses \u00e9tudes d\u2019architecture \u00e0 Copenhague puis est devenu enseignant \u00e0 l\u2019universit\u00e9. Il a pass\u00e9 quelques mois \u00e0 Paris, quelques autres \u00e0 Delphes, a \u00e9t\u00e9 professeur invit\u00e9 \u00e0 Ankara et dans l\u2019Ohio. Maintenant il est professeur. Et de temps en temps, il construit<sup>5<\/sup>. Une fois la nouvelle du concours gagn\u00e9 parvenue jusqu\u2019\u00e0 Spreckelsen, ce dernier est heureux. Il a particip\u00e9 au concours T\u00eate-D\u00e9fense parce que Paris l\u2019attire. Pourtant, c\u2019est un projet \u00e9norme avec des contraintes techniques effrayantes. Spreckelsen n\u2019a ni collaborateurs ni agence. Il a lu tout seul le r\u00e8glement du concours, les directives d\u2019urbanisme. Il dira qu\u2019il les a appris par c\u0153ur pour dessiner ensuite librement ses esquisses. Et il a demand\u00e9 \u00e0 un coll\u00e8gue des beaux-arts, Reitzel, de se joindre \u00e0 lui pour les aspects techniques. Avant de finaliser son projet, Spreckelsen s\u2019\u00e9tait rendu \u00e0 Paris sur le site de <em>la D\u00e9fense<\/em> pour voir les lieux, avec sa femme, qui l\u2019accompagnait partout. Il avait \u00e9t\u00e9 frapp\u00e9 par le lieu&nbsp;: \u00ab&nbsp;L\u2019endroit \u00e9tait si laid&nbsp;: on pouvait y construire ce qu\u2019on voulait, rien de ce qu\u2019on y mettrait ne pouvait \u00eatre pire que ce qui existait d\u00e9j\u00e0&nbsp;\u00bb<sup>6<\/sup>.<\/p>\n\n\n\n<p>Spreckelsen voit ce qu\u2019il veut y faire&nbsp;: un cube. Il fait une esquisse sur une serviette en papier. Tout y est. Il veut faire un hypercube&nbsp;: un cube int\u00e9rieur \u00e0 un cube&nbsp;; un cube de vide dans un cube de marbre. L\u2019essentiel du cube est son ouverture&nbsp;: le cube devient cadre. Le tout sera construit sur une armature en b\u00e9ton, une m\u00e9gastructure. Les parois du cube seront rev\u00eatues de verre et de marbre. Et au sommet, on placera un jardin suspendu. Autour du cube, on fera un parvis arboris\u00e9 avec des petits bois, des haies, des rosiers, des fontaines&nbsp;; tout cela fera contrepoids \u00e0 la s\u00e9v\u00e9rit\u00e9 du Cube<sup>7<\/sup>.<\/p>\n\n\n\n<p>Maintenant que Spreckelsen sait qu\u2019il est le gagnant du concours, il se rend au plus vite avec son coll\u00e8gue Reitzel et leurs \u00e9pouses respectives \u00e0 Paris. On les attend pour une conf\u00e9rence de presse \u00e0 <em>la D\u00e9fense.<\/em> Les trois autres finalistes du concours sont \u00e9galement pr\u00e9sents&nbsp;; ils passent en premier, exposent en d\u00e9tails leurs projets, et font l\u2019inventaire de tout ce qu\u2019ils ont d\u00e9j\u00e0 construits par ailleurs. Et voil\u00e0 que c\u2019est le tour de Spreckelsen. Il parle de son Cube&nbsp;: \u00ab&nbsp;Le Cube est ce qu\u2019il faut \u00e0 cet endroit-l\u00e0&nbsp;\u00bb<sup>8<\/sup>. Il d\u00e9crit son projet, parle des mat\u00e9riaux. Et il se tait.<\/p>\n\n\n\n<p>Un journaliste demande&nbsp;: qu\u2019avez-vous construit avant ce concours&nbsp;? La r\u00e9ponse est simple&nbsp;: \u00ab&nbsp;ma maison et quatre \u00e9glises&nbsp;\u00bb<sup>9<\/sup>. Tout le monde applaudit. On adore ce que l\u2019on prend pour un <em>understatement<\/em>. Ces danois sont humbles, ils n\u2019ont pas besoin de se vanter. Cette simplicit\u00e9 est si inhabituelle en France. On se dit qu\u2019il avait \u00e9videmment construit beaucoup plus, qu\u2019il a d\u2019abord construit sa maison, puis une quantit\u00e9 d\u2019immeubles, d\u2019\u00e9coles, de tours, de cit\u00e9s, et qu\u2019il a termin\u00e9 par quatre \u00e9glises. Quelle rare \u00e9l\u00e9gance de ne mentionner que le d\u00e9but et la fin de son \u0153uvre<sup>10<\/sup>&nbsp;!<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est un premier malentendu, et pas le moindre. Spreckelsen n\u2019a v\u00e9ritablement rien construit d\u2019autre que ce qu\u2019il a indiqu\u00e9. Il a construit sa maison dans les ann\u00e9es 50 \u00e0 Copenhague. Puis quatre \u00e9glises au Danemark entre 1960 et 1980. On peut se demander ce qui a d\u00e9termin\u00e9 Spreckelsen \u00e0 concourir pour un tel projet, de surcro\u00eet \u00e0 l\u2019\u00e9tranger. A-t-il voulu se prouver \u00e0 lui-m\u00eame qu\u2019il serait capable de se d\u00e9passer lui-m\u00eame&nbsp;? A-t-il voulu tenter l\u2019impossible pour v\u00e9rifier si vraiment il \u00e9tait capable de construire de grands monuments&nbsp;? Ces questions restent ouvertes, mais <em>a posteriori<\/em> on ne peut s\u2019emp\u00eacher d\u2019\u00eatre interloqu\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Fran\u00e7ois Mitterrand re\u00e7oit Johan von Spreckelsen \u00e0 l\u2019<em>Elys\u00e9e<\/em>. Le courant passe imm\u00e9diatement. Le pr\u00e9sident sera d\u2019un soutien sans faille pour l\u2019architecte qu\u2019il a choisi. Spreckelsen, d\u2019allure \u00e9lanc\u00e9e avec de grands cheveux blancs, arrive en costume noir et chemise blanche, chaussettes blanches et ce que l\u2019on prend pour des\u2026 sabots noirs. Mitterrand semble fascin\u00e9 par ces sabots, et n\u2019en d\u00e9tache pas ses yeux<sup>11<\/sup>. Ce n\u2019est pas juste un d\u00e9tail. L\u2019histoire des chaussures montre le foss\u00e9 qui s\u00e9parait la d\u00e9contraction danoise de Spreckelsen et la culture raffin\u00e9e de l\u2019<em>Elys\u00e9e<\/em>. Spreckelsen savait \u00e9videmment qu\u2019il n\u2019\u00e9tait pas d\u2019usage de se rendre chez le pr\u00e9sident en sabots. S\u2019il l\u2019a fait, c\u2019est pour marquer sa diff\u00e9rence en tant qu\u2019\u00e9tranger, mais peut-\u00eatre aussi pour indiquer qu\u2019il ne s\u2019adapterait pas. Il ne va pas s\u2019assimiler aux m\u0153urs fran\u00e7aises. On peut sans doute y d\u00e9celer l\u2019ambition de sortir du lot, une revendication de sa diff\u00e9rence.<\/p>\n\n\n\n<p>Mais l\u00e0 encore, le malentendu entre Spreckelsen et les fran\u00e7ais s\u2019est poursuivi&nbsp;: on l\u2019a pris pour un paysan du Jutland qui ignorait tout des habitudes fran\u00e7aises. Alors que c\u2019\u00e9tait un aristocrate distingu\u00e9, bien au fait de l\u2019\u00e9tiquette. Les souliers qu\u2019il portait n\u2019\u00e9taient pas, en r\u00e9alit\u00e9, de vulgaires sabots de campagne&nbsp;; c\u2019\u00e9tait des chaussures \u00e0 la mode dans les pays scandinaves dans les ann\u00e9es 70-80, et qu\u2019il se faisait faire sur mesure&nbsp;! Venir ainsi \u00e0 l\u2019<em>Elys\u00e9e<\/em> \u00e9tait donc parfaitement pr\u00e9m\u00e9dit\u00e9 et r\u00e9fl\u00e9chi. Cela marquait non seulement sa volont\u00e9 de faire valoir sa diff\u00e9rence, mais aussi son sentiment de sup\u00e9riorit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Il y a quelque chose de d\u00e9sarmant dans la personne de Spreckelsen et dans son projet&nbsp;: le Cube fait l\u2019unanimit\u00e9, tant il est diff\u00e9rent de ce dont on a l\u2019habitude. Il \u00e9chappe aux cat\u00e9gories habituelles. C\u2019est la m\u00eame chose pour l\u2019homme Spreckelsen&nbsp;; dans son cas, les fran\u00e7ais n\u2019ont pas l\u2019habitude d\u2019avoir affaire \u00e0 un danois. Car il faut bien le dire&nbsp;: deux cultures se choquent, l\u2019une nordique, protestante et rigoureuse, asc\u00e9tique m\u00eame par moments&nbsp;; l\u2019autre r\u00e9galienne et changeante, habitu\u00e9e \u00e0 la langue de bois et aux luttes de pouvoir.<\/p>\n\n\n\n<p>Spreckelsen ne va pas survivre \u00e0 la construction de son Cube. Ce Cube, qui sera nomm\u00e9 la <em>Grande Arche<\/em> sur le conseil des fran\u00e7ais, va rapidement \u00e9chapper \u00e0 son concepteur. Plus encore, il va le d\u00e9passer \u00e0 tous \u00e9gards, jusqu\u2019\u00e0 l\u2019engloutir. Au fur et \u00e0 mesure de l\u2019avancement des travaux, Spreckelsen mesure sans doute l\u2019\u00e9cart immense entre la conception abstraite qu\u2019il avait faite de son cube et les difficult\u00e9s techniques de sa r\u00e9alisation concr\u00e8te. Il se heurte avec duret\u00e9 \u00e0 la r\u00e9alit\u00e9 du gigantesque chantier de l\u2019<em>Arche<\/em>. Il sera forc\u00e9 de constater que son r\u00eave \u00e9pur\u00e9 ne parvient pas \u00e0 prendre corps. Ou plut\u00f4t, qu\u2019une fois qu\u2019il se met \u00e0 prendre corps, il n\u2019est plus seulement un r\u00eave, et que la mat\u00e9rialisation de son id\u00e9al devient \u00e9crasante pour lui, l\u2019architecte. La conception \u00e9tait un acte \u00e9pur\u00e9, visionnaire. La r\u00e9alisation est, pour Spreckelsen, d\u2019une concr\u00e9tude insoutenable. Ce qui l\u2019insupporte, c\u2019est de voir son id\u00e9al se rabaisser \u00e0 un b\u00e2timent fait de mati\u00e8re.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019exemple du marbre blanc est r\u00e9v\u00e9lateur&nbsp;: l\u2019id\u00e9e initiale \u00e9tait de rev\u00eatir les fa\u00e7ades de marbre blanc de Carrare. Spreckelsen s\u2019est rendu sept fois \u00e0 Carrare et a inspect\u00e9 les carri\u00e8res en vue de trouver le marbre le plus blanc, le plus dur, avec les cristaux les plus serr\u00e9s. Il voulait que l\u2019ensemble des plaques proviennent de la m\u00eame carri\u00e8re, afin que les veines soient semblables et la couleur de fond homog\u00e8ne. Les sp\u00e9cialistes fran\u00e7ais s\u2019opposent \u00e0 cette id\u00e9e, et pr\u00e9viennent que ce marbre va rapidement se teinter et devenir noir, et qu\u2019il sera quasiment impossible de l\u2019entretenir. Spreckelsen refuse, s\u2019obstine, sollicite le pr\u00e9sident Mitterrand, lui montre les \u00e9chantillons et lui demande de trancher. Le pr\u00e9sident lui accorde son plein soutien et on ach\u00e8te la carri\u00e8re toute enti\u00e8re<sup>12<\/sup>.<\/p>\n\n\n\n<p>Rapidement les fran\u00e7ais font entendre leurs doutes. Ce danois n\u2019a pas l\u2019exp\u00e9rience du gros \u0153uvre. L\u2019architecture du geste, c\u2019est bien, mais qu\u2019en est-il de l\u2019action&nbsp;? Derri\u00e8re l\u2019humilit\u00e9 affich\u00e9e de Spreckelsen, du moins celle que les fran\u00e7ais croyaient lire dans son comportement, il y avait beaucoup de pr\u00e9tention. Mais cette pr\u00e9tention \u00e9tait aussi une mani\u00e8re de rester \u00e0 l\u2019\u00e9cart, de ne pas s\u2019engager v\u00e9ritablement dans la mat\u00e9rialit\u00e9 de la construction.<\/p>\n\n\n\n<p>On pensait qu\u2019il allait s\u2019installer en France pour la dur\u00e9e de la construction. Le r\u00e8glement le pr\u00e9voyait, mais il n\u2019en sera rien. On pousse Spreckelsen \u00e0 s\u2019associer \u00e0 un architecte fran\u00e7ais qui a l\u2019habitude des grands chantiers. Il accepte, \u00e0 contrec\u0153ur. Il h\u00e9site parmi ceux qu\u2019on lui propose. Il aimerait \u00eatre certain de trouver un perfectionniste. Il faut s\u2019assurer que ce qui va \u00eatre construit corresponde v\u00e9ritablement \u00e0 son id\u00e9e du cube parfait. Chaque d\u00e9tail devra compter et \u00eatre pris en compte. L\u00e0, on se doute d\u00e9j\u00e0 que Spreckelsen ne mesure pas la taille de son propre projet. A l\u2019\u00e9chelle de la <em>Grande Arche<\/em>, il est utopique de penser ne pas devoir prendre de d\u00e9cisions pragmatiques, ne serait-ce que pour tenir le budget.<\/p>\n\n\n\n<p>Spreckelsen choisit Paul Andreu (l\u2019architecte de Roissy), lui-m\u00eame candidat malheureux au concours. Il le choisit, car il se rend compte qu\u2019il n\u2019y arrivera pas tout seul. Or, ce choix est sans doute le d\u00e9but de la fin pour Spreckelsen&nbsp;; un premier d\u00e9sistement int\u00e9rieur face \u00e0 son \u0153uvre. Andreu finira par prendre les choses en main jusqu\u2019\u00e0 devoir tout terminer seul. Il forme les \u00e9quipes, coordonne, se charge des plans d\u2019ex\u00e9cution. Les proches du dossier diront que Spreckelsen \u00e9tait \u00ab&nbsp;trop funambule, trop ext\u00e9rieur \u00e0 la r\u00e9alit\u00e9 difficile et compliqu\u00e9e de la construction en France&nbsp;\u00bb<sup>13<\/sup>. Une chose n\u2019a pas \u00e9t\u00e9 \u00e9voqu\u00e9e ici, et ne l\u2019avait d\u2019ailleurs pas non plus \u00e9t\u00e9 \u00e0 l\u2019\u00e9poque du concours&nbsp;: \u00e0 quoi exactement devait servir ce b\u00e2timent&nbsp;? Personne ne le savait. C\u2019\u00e9tait le plus grand flou. Car la r\u00e9alit\u00e9 \u00e9tait bel et bien que ce monument monumental n\u2019avait pas d\u2019autre sens v\u00e9ritable que de clore la belle perspective \u00e0 l\u2019ouest de Paris. C\u2019\u00e9tait donc un monument \u00e0 port\u00e9e uniquement urbanistique. Une coquille dont il importait peu qu\u2019elle rest\u00e2t vide ou non. Peu importe ce qui allait y \u00eatre fait. Mitterrand et ses conseillers voulaient que ce b\u00e2timent soit le \u00ab&nbsp;Centre international de la communication&nbsp;\u00bb. Personne ne savait ni n\u2019a jamais su \u00e0 quoi cela correspondait au juste. Et d\u2019ailleurs maintenant&nbsp;: qui va jamais dans <em>l\u2019Arche<\/em>, \u00e0 part les milliers de fonctionnaires qui y ont leur bureau&nbsp;? Qu\u2019irait-on y faire&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>Le temps presse. <em>L\u2019Arche<\/em> doit \u00eatre termin\u00e9e pour le 14 juillet 1989, pour les festivit\u00e9s du bicentenaire de la R\u00e9volution fran\u00e7aise. Spreckelsen n\u2019en a rien \u00e0 faire. Chaque d\u00e9tail compte. Il n\u2019accepte ni de faire les choses rapidement ni de faire de concessions. Aucune forme n\u2019est assez pure, aucun d\u00e9tail assez pens\u00e9, aucun mat\u00e9riau assez noble, aucune surface assez lisse, aucune teinte assez subtile. On comprend l\u2019artiste. Mais on pr\u00e9voit aussi que cela devait mal se terminer. Et \u00e7a c\u2019est mal termin\u00e9. Tr\u00e8s mal.<\/p>\n\n\n\n<p>Le malentendu s\u2019est renforc\u00e9 au fil de l\u2019avancement de la construction. La rigidit\u00e9 de l\u2019architecte est apparue plus ouvertement. Devant des changements de plans incessants, il s\u2019exasp\u00e9rait et refusait d\u2019y adh\u00e9rer. Il a fini par prendre tout le monde de haut en disant qu\u2019il n\u2019aurait d\u00e9sormais qu\u2019un seul interlocuteur&nbsp;: le pr\u00e9sident Mitterrand. Ce dernier porte ce projet sur son c\u0153ur&nbsp;; il accepte donc de bonne gr\u00e2ce de recevoir r\u00e9guli\u00e8rement Spreckelsen et \u00e9couter ses dol\u00e9ances. Mais Mitterrand a aussi d\u2019autres soucis&nbsp;: les \u00e9lections de 1986 approchent. Il faut absolument que ses grands chantiers avancent.<\/p>\n\n\n\n<p>Spreckelsen travaille depuis Copenhague. Il n\u2019aime pas la vie parisienne. Il vient une fois par mois \u00e0 Paris. C\u2019est peu pour un architecte responsable. Mais \u00e9videmment, il y a sans cesse des questions qu\u2019on doit lui poser. On le fait r\u00e9guli\u00e8rement venir en urgence. La collaboration devient de plus en plus p\u00e9nible. Il refuse toute proposition et d\u00e9cide toujours \u00e0 l\u2019inverse de que ce que les architectes qui sont sur place lui demandent de faire. Plus le temps avance, plus il met tout en \u0153uvre pour faire valoir que c\u2019est lui et lui seul l\u2019architecte, comme s\u2019il supportait de moins en moins de voir le gros \u0153uvre avancer et les \u00e9quipes sur place s\u2019investir dans l\u2019avancement des<sup>14<\/sup>. Cela ne se fait pas, ni au Danemark, ni en France. Qu\u2019est-ce qui lui a pris&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>On dirait qu\u2019il ne supporte pas de voir son \u0153uvre se construire. L\u2019entourage parisien proche le confirme&nbsp;: Spreckelsen a pris peur. Il y a quelque chose de terriblement angoissant dans un tel chantier. Se dire que ce que l\u2019on a con\u00e7u en pens\u00e9e et sur papier prend forme. Manifestement, Spreckelsen n\u2019a pas support\u00e9 de voir son id\u00e9e prendre corps&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote\"><div>\u00ab&nbsp;<em>Il a r\u00eav\u00e9 une splendeur \u00e0 quoi il tient absolument-comme on veut retenir un r\u00eave. Mais il est impossible que ce r\u00eave passe tel quel \u00e0 la r\u00e9alit\u00e9. Spreckelsen le sait. Il ne veut pas le savoir. Il veut et ne veut pas. C\u2019est intenable<\/em>&nbsp;\u00bb<sup>15<\/sup>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<\/div><\/blockquote>\n\n\n\n<p>On est en f\u00e9vrier 1986. Mitterrand est sur le qui-vive. En mars, la droite remporte les \u00e9lections l\u00e9gislatives et Jacques Chirac est nomm\u00e9 chef du gouvernement. Tr\u00e8s vite, le budget de <em>l\u2019Arche<\/em> va en \u00eatre affect\u00e9&nbsp;; le grand centre de communication internationale ne pourra plus y avoir lieu&nbsp;; on cherche un ou des acheteurs. Pour Mitterand, l\u2019essentiel va \u00eatre que <em>l\u2019Arche<\/em> soit construite, peu importe \u00e0 quoi elle est destin\u00e9e. On continue donc de construire et maintenant on ose affirmer ouvertement que personne ne sait \u00e0 quoi <em>l\u2019Arche<\/em> servira un jour. Mais la restriction de budget a aussi des impacts sur la construction. On doit modifier certaines choses pr\u00e9vues par l\u2019Architecte, notamment les abords de <em>l\u2019Arche.<\/em> On doit les \u00ab&nbsp;densifier&nbsp;\u00bb, comme on dit. Pour Spreckelsen, c\u2019est un choc. Il avait imagin\u00e9 <em>l\u2019Arche<\/em> comme un ch\u00e2teau, avec des petits pavillons, des petits cubes, alentour. L\u2019ensemble est compos\u00e9 pour donner une g\u00e9om\u00e9trie particuli\u00e8re. Spreckelsen ne veut pas croire qu\u2019on ose modifier ce qui, pourtant, avait \u00e9t\u00e9 s\u00e9lectionn\u00e9 lors du concours. Il est v\u00e9ritablement inimaginable pour lui que ses interlocuteurs parisiens puissent penser s\u00e9rieusement que ces modifications sont seulement \u00ab&nbsp;mineures&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>Spreckelsen ne comprend pas le fait que le pr\u00e9sident n\u2019ait plus de marge de man\u0153uvre. D\u2019ailleurs, le pr\u00e9sident continue \u00e0 s\u2019int\u00e9resser au chantier, il y vient r\u00e9guli\u00e8rement, de mani\u00e8re impromptue. Spreckelsen \u00e9prouve la situation comme une pure chicane, une mesquinerie. Des investisseurs d\u00e9cident de percer <em>l\u2019Arche<\/em> en haut pour y faire un restaurant panoramique. Spreckelsen s\u2019\u00e9trangle presque&nbsp;: \u00ab&nbsp;Ce n\u2019\u00e9tait pas un homme de compromis. Il avait en t\u00eate un objet id\u00e9al, il voulait le r\u00e9aliser id\u00e9alement &#8211; exactement comme s\u2019il avait projet\u00e9 une pyramide&nbsp;: il n\u2019aurait pas accept\u00e9 d\u2019en changer le mat\u00e9riau, ni la taille, ni l\u2019inclinaison des faces&nbsp;\u00bb<sup>16<\/sup>.<\/p>\n\n\n\n<p>Les coupes de budget se succ\u00e8dent, de m\u00eame que les modifications du projet architectural. Spreckelsen se voit oblig\u00e9 de renoncer \u00e0 son nuage de verre dans l\u2019entr\u00e9e du cube. On refuse de mettre du verre coll\u00e9 sur les fa\u00e7ades, car cela est jug\u00e9 trop difficile techniquement. On les remplace par des proc\u00e9d\u00e9s classiques. On refuse \u00e9galement le beau marbre blanc de Carrare, choisi avec le pr\u00e9sident. Spreckelsen s\u2019obstine. On l\u2019oblige, on lui impose les changements.<\/p>\n\n\n\n<p>Or, c\u2019est l\u00e0 qu\u2019\u00e9clate ce qui couvait depuis le d\u00e9but&nbsp;: Spreckelsen n\u2019est pas un homme de r\u00e9alisation, il ne peut pas construire seul son id\u00e9e. Pourtant, il tient ferme \u00e0 son id\u00e9e initiale, comme si le tout risquait de s\u2019effondrer s\u2019il acceptait de l\u00e2cher un petit morceau. Ses partenaires fran\u00e7ais finissent par conclure des march\u00e9s sans lui, las de l\u2019obstination obsessionnelle de l\u2019architecte danois. Dans une interview on entend Spreckelsen dire, d\u2019un air d\u00e9courag\u00e9&nbsp;: \u00ab&nbsp;Je regrette l\u2019abandon du beau marbre que j\u2019avais choisi et que le pr\u00e9sident avait approuv\u00e9 (\u2026). Je regrette aussi qu\u2019ils aient abandonn\u00e9 les grandes plaques de verre qui devaient rev\u00eatir les fa\u00e7ades comme des miroirs (\u2026). C\u2019est dommage pour le Cube. Il va perdre de son \u00e9l\u00e9gance mais il sera beau malgr\u00e9 tout, m\u00eame habill\u00e9 en salopette et non en smoking&nbsp;\u00bb<sup>17<\/sup>.<\/p>\n\n\n\n<p>Il se sent mis \u00e0 l\u2019\u00e9cart, pi\u00e9tin\u00e9. Ses interlocuteurs fran\u00e7ais, quant \u00e0 eux, se trouvent face \u00e0 un mur qui leur refuse tout et qui ne r\u00e9pond pas \u00e0 leurs demandes. C\u2019est le moment o\u00f9 le projet a \u00e9chapp\u00e9 \u00e0 Spreckelsen. Le coup d\u2019\u00e9clat arrive&nbsp;: Spreckelsen d\u00e9missionne&nbsp;; du jamais vu dans le m\u00e9tier pour un projet de cette importance. Grand seigneur, il c\u00e8de sa place \u00e0 Andreu. C\u2019\u00e9tait comme un suicide. Mais pour lui, c\u2019\u00e9tait sans doute \u00e7a ou le suicide. La seule issue, en apparence. Sauf que, le mal \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 fait depuis longtemps. D\u00e9missionner ne suffira plus \u00e0 Spreckelsen pour s\u2019en sortir&nbsp;: \u00ab&nbsp;Il a \u00e9t\u00e9 boulevers\u00e9 par ce qui sortait de terre. C\u2019est \u00e9tonnant. C\u2019\u00e9tait quand m\u00eame un architecte&nbsp;\u00bb<sup>18<\/sup>.<\/p>\n\n\n\n<p>Figure tragique, Spreckelsen l\u2019est assur\u00e9ment. Brutalis\u00e9 dans son utopie, sa fragilit\u00e9 n\u2019en est apparue que plus \u00e0 vif&nbsp;: \u00ab&nbsp;La construction, c\u2019est une \u00e9preuve. Il a refus\u00e9 l\u2019obstacle. Du coup, il s\u2019est inflig\u00e9 une \u00e9preuve bien plus dure&nbsp;\u00bb<sup>19<\/sup>. Il tombe malade lors de son dernier s\u00e9jour \u00e0 Paris, juste au moment o\u00f9 il d\u00e9missionne&nbsp;: un cancer, incurable. Il est op\u00e9r\u00e9 trois fois et n\u2019en parle \u00e0 personne. Le cancer \u00e9volue tr\u00e8s vite. Il meurt le 18 mars 1987 (2 ans et demi avant l\u2019inauguration de <em>l\u2019Arche<\/em> en juillet 1989). Mitterrand, boulevers\u00e9, rend public le t\u00e9l\u00e9gramme qu\u2019il a \u00e9crit \u00e0 la veuve de Spreckelsen.<\/p>\n\n\n\n<p>Il est temps de revenir \u00e0 notre sujet de la r\u00e9gression, m\u00eame si de fait nous ne l\u2019avons jamais l\u00e2ch\u00e9 pendant le r\u00e9cit de la <em>Grande Arche<\/em>. Nous avons assist\u00e9 chez l\u2019architecte \u00e0 un mouvement r\u00e9gressif particuli\u00e8rement violent. Alors qu\u2019on attend de lui, l\u00e9gitimement, qu\u2019il transpose dans le concret le mod\u00e8le id\u00e9al du Cube qu\u2019il a con\u00e7u dans son esprit, il n\u2019y parvient pas. Ou plut\u00f4t, il tente de le faire, mais y \u00e9choue.<\/p>\n\n\n\n<p>Voir le cube parfait se mat\u00e9rialiser \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 une violence en soi pour Spreckelsen. Devoir, en plus de cela, renoncer aux mat\u00e9riaux initialement pr\u00e9vus rendait le choc entre l\u2019id\u00e9e et la r\u00e9alit\u00e9 encore plus brutale. Pourtant, il ne peut jamais y avoir ad\u00e9quation parfaite entre l\u2019id\u00e9e con\u00e7ue et l\u2019objet mat\u00e9riel cr\u00e9\u00e9. Comment se fait-il que l\u2019architecte qu\u2019il \u00e9tait n\u2019y \u00e9tait pas plus pr\u00e9par\u00e9&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>La particularit\u00e9 de Spreckelsen est de n\u2019\u00eatre pas parvenu \u00e0 renoncer \u00e0 son id\u00e9e parfaite. A vouloir la retenir, il s\u2019est emp\u00each\u00e9 de v\u00e9ritablement rentrer dans le processus de construction. Plus encore, en s\u2019agrippant au Cube parfait, il s\u2019est repli\u00e9 dans un mouvement r\u00e9gressif dont l\u2019effet secondaire a \u00e9t\u00e9 la maladie. Sa force cr\u00e9atrice s\u2019est retourn\u00e9e contre lui-m\u00eame. On pourrait appeler cela une r\u00e9gression morbide li\u00e9e \u00e0 l\u2019incapacit\u00e9 de l\u00e2cher son objet id\u00e9al pour lib\u00e9rer l\u2019objet concret. Pour un architecte, c\u2019est v\u00e9ritablement un sympt\u00f4me. Et pas des moindres. Le philosophe peut se permettre de rester dans les constructions de pens\u00e9e pure&nbsp;; l\u2019architecte, quant \u00e0 lui, n\u2019a pas ce privil\u00e8ge.<\/p>\n\n\n\n<p>Le drame de Spreckelsen a \u00e9t\u00e9, sans doute, de s\u2019\u00eatre lanc\u00e9 dans un projet d\u2019une ampleur qu\u2019il n\u2019avait aucunement mesur\u00e9e au d\u00e9part. Les quatre \u00e9glises qu\u2019il avait construites avaient sans doute cela de porteur pour lui, qu\u2019elles \u00e9taient des \u0153uvres destin\u00e9es \u00e0 la m\u00e9ditation et \u00e0 la contemplation et que le cadre qu\u2019on lui offrait lui permettait de s\u2019occuper seul du moindre d\u00e9tail. La <em>Grande Arche<\/em>, qu\u2019il a pourtant con\u00e7ue tout seul, le d\u00e9passait largement et l\u2019a confront\u00e9 \u00e0 son incapacit\u00e9 de voir son Cube id\u00e9al devenir un cube r\u00e9el et palpable. Faute d\u2019accepter cette mat\u00e9rialisation, c\u2019est \u00e0 son propre corps, en chair et en os, que sa force cr\u00e9atrice s\u2019en est prise, attaquant cette mat\u00e9rialit\u00e9 corporelle, alors que c\u2019\u00e9tait \u00e0 la mat\u00e9rialit\u00e9 de pierre qu\u2019il aurait fallut pouvoir se confronter. Sa force pulsionnelle s\u2019est retourn\u00e9e contre lui, contre son corps.<\/p>\n\n\n\n<p>Derri\u00e8re la satisfaction artistique, il y a n\u00e9cessairement un renoncement <em>(Verzicht)<\/em>. Le jeu entre renoncement pulsionnel et satisfaction est subtil, mais indispensable pour arriver \u00e0 une autre satisfaction, celle de l\u2019\u0153uvre r\u00e9alis\u00e9e et termin\u00e9e. Pour Johan von Spreckelsen, l\u2019impossibilit\u00e9 du renoncement a provoqu\u00e9 un mouvement d\u2019auto-destruction des plus violents, sans doute \u00e0 la hauteur de la violence qu\u2019il a d\u00fb \u00e9prouver au moment de voir l\u2019<em>Arche<\/em> sortir de terre et ne pas \u00eatre aussi splendide qu\u2019il l\u2019avait visionn\u00e9e en pens\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p>La splendeur de l\u2019id\u00e9e de Spreckelsen en est ainsi devenu la mis\u00e8re fatale de sa vie&nbsp;: \u00ab&nbsp;Son d\u00e9sir d\u2019absolu a \u00e9t\u00e9 port\u00e9 \u00e0 un tel degr\u00e9 de violence qu\u2019il en est devenu n\u00e9gatif. Plut\u00f4t rien que l\u2019inscription de l\u2019esprit dans l\u2019imperfection de la r\u00e9alit\u00e9. Plut\u00f4t abandonner que cautionner l\u2019alt\u00e9ration de l\u2019\u0153uvre de l\u2019esprit. Plut\u00f4t mourir&nbsp;\u00bb<sup>20<\/sup>.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Notes<\/h2>\n\n\n\n<ol class=\"wp-block-list\"><li>P.-L. Assoun, \u00ab&nbsp;L\u2019\u0153uvre en effet. La posture freudienne envers l\u2019art&nbsp;\u00bb, <em>Cliniques m\u00e9diterran\u00e9ennes<\/em> 2009\/2 (nr. 80), pp. 27-39.<\/li><li>L\u2019ensemble du r\u00e9cit qui suit sur le concours de la <em>Grande Arche<\/em> et sa construction, ainsi que sur l\u2019architecte Johan Otto von Spreckelsen, est tir\u00e9 de l\u2019ouvrage extr\u00eamement bien document\u00e9 de Laurence Coss\u00e9, <em>La Grande Arche<\/em>, Paris, Gallimard 2016. J\u2019ai repris dans ma transcription du r\u00e9cit de nombreuses formulations de L. Coss\u00e9, souhaitant conserver le phras\u00e9 unique de son r\u00e9cit.<\/li><li>L\u2019ensemble de la sc\u00e8ne dans le salon de l\u2019Elys\u00e9e est racont\u00e9 par L. Coss\u00e9, p. 11-14.<\/li><li>L. Coss\u00e9, p. 35.<\/li><li>L. Coss\u00e9, p. 52.<\/li><li>L. Coss\u00e9, p. 55.<\/li><li>L. Coss\u00e9, p. 56.<\/li><li>L. Coss\u00e9, p. 76.<\/li><li>L. Coss\u00e9, p. 76.<\/li><li>L. Coss\u00e9, p. 76-77.<\/li><li>L. Coss\u00e9, p. 80-81.<\/li><li>L. Coss\u00e9, p. 134.<\/li><li>L. Coss\u00e9, p. 97.<\/li><li>L. Coss\u00e9, p. 193.<\/li><li>L. Coss\u00e9, p. 194.<\/li><li>L. Coss\u00e9, p. 227.<\/li><li>J. v. Spreckelsen, cit\u00e9 dans L. Coss\u00e9, p. 230-231.<\/li><li>L. Coss\u00e9, p. 249.<\/li><li>L. Coss\u00e9, p. 281.<\/li><li>L. Coss\u00e9, p. 283.<\/li><\/ol>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Bibliographie<\/h2>\n\n\n\n<p>P.-L. Assoun, \u00ab&nbsp;L\u2019\u0153uvre en effet. La posture freudienne envers l\u2019art&nbsp;\u00bb, <em> Cliniques m\u00e9diterran\u00e9ennes<\/em> 2009\/2 (nr. 80), pp. 27-39.<\/p>\n\n\n\n<p>P.-L. Assoun, \u00ab\u00a0Le d\u00e9lire architecte. Figures freudiennes de la construction\u00a0\u00bb, dans F. Chaumon, <em>D\u00e9lire et construction<\/em>, Er\u00e8s \u00ab\u00a0Hors collection\u00a0\u00bb, 2003, pp. 11-22.<\/p>\n\n\n\n<p>L. Coss\u00e9,<em> La Grande Arche<\/em>, Paris, Gallimard 2016.<\/p>\n<div class=\"pdfprnt-buttons pdfprnt-buttons-post pdfprnt-bottom-right\"><a href=\"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/10599?print=pdf\" class=\"pdfprnt-button pdfprnt-button-pdf\" target=\"_blank\"><\/a><\/div>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Parmi les diff\u00e9rentes formes de cr\u00e9ation artistique, il y en a une qui a pour particularit\u00e9 d\u2019\u00eatre productrice, au sens grec ancien de production (poiesis)&nbsp;: la cr\u00e9ation architecturale. 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