{"id":10594,"date":"2021-08-22T07:32:22","date_gmt":"2021-08-22T05:32:22","guid":{"rendered":"https:\/\/carnetpsy.fr\/infanticide-inceste-pedophilie-linfans-face-a-lenfant-2\/"},"modified":"2021-10-01T17:16:32","modified_gmt":"2021-10-01T15:16:32","slug":"infanticide-inceste-pedophilie-linfans-face-a-lenfant","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/infanticide-inceste-pedophilie-linfans-face-a-lenfant\/","title":{"rendered":"Infanticide, inceste, p\u00e9dophilie : l\u2019infans face \u00e0 l\u2019enfant"},"content":{"rendered":"\n<p>P\u00e9dophilie, infanticide, inceste sont trois crimes \u00e0 l\u2019encontre d\u2019enfants mais dont aucun ne constitue litt\u00e9ralement une incrimination du Code P\u00e9nal fran\u00e7ais actuel. Sur le plan criminologique, ils n\u2019ont rien en commun&nbsp;: actes, chefs d\u2019inculpation<sup>*<\/sup> et peines, tant encourues que prononc\u00e9es, sont objectivement diff\u00e9rents. En revanche, sous le prisme m\u00e9tapsychologique, ce qui les distingue s\u2019av\u00e8re moins tranch\u00e9. Si les \u00ab&nbsp;choix criminels&nbsp;\u00bb diff\u00e8rent, les histoires de vie conscientes et inconscientes de leurs auteurs, r\u00e9v\u00e8lent des fonctionnements psychiques et des m\u00e9canismes de d\u00e9fense emprunts d\u2019une grande similarit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Depuis que l\u2019enfant occupe une place centrale dans notre soci\u00e9t\u00e9 occidentale centr\u00e9e sur l\u2019acquisition de biens et leur transmission aux g\u00e9n\u00e9rations suivantes, les crimes sur enfants suscitent une horreur particuli\u00e8re du fait de leur dimension \u00ab&nbsp;contre-nature&nbsp;\u00bb. Pourtant, l\u2019Histoire nous montre \u00e0 travers la litt\u00e9rature, les biographies ou des \u00e9tudes anthropologiques, qu\u2019ils ont toujours exist\u00e9 et ne sont donc pas le produit d\u2019un dysfonctionnement soci\u00e9tal contemporain. C\u2019est bien s\u00fbr la consid\u00e9ration port\u00e9e au petit de l\u2019Homme et le souci collectif de sa protection qui am\u00e8nent d\u00e9sormais les m\u00e9dias et la Justice \u00e0 r\u00e9primer s\u00e9v\u00e8rement celui ou celle qui commet un tel acte \u00ab&nbsp;antisocial&nbsp;\u00bb. Apr\u00e8s des si\u00e8cles de n\u00e9gligence, voire d\u2019indiff\u00e9rence, attenter \u00e0 l\u2019enfant est d\u00e9sormais p\u00e9nalement et moralement condamnable. On peut d\u2019ailleurs se demander si l\u2019intensit\u00e9 de cette r\u00e9pression ne vise pas, dans notre inconscient collectif, \u00e0 r\u00e9parer des si\u00e8cles de tourments enfantins. Au fil du temps et des \u00e9volutions culturelles, la r\u00e9probation sociale a chang\u00e9 de camp&nbsp;: l\u00e0 o\u00f9, autrefois, elle muselait ou d\u00e9niait toute parole \u00e0 l\u2019enfant, elle rejette d\u00e9sormais son agresseur, incarnation de la figure du monstre. Ecouter ce criminel est pourtant notre travail de psychologue clinicienne car nul ne doute que son acte destructeur d\u00e9coule d\u2019une souffrance psychique sans mot. L\u2019ARTAAS (<em>Association pour la Recherche et le Traitement des Auteurs d\u2019Agressions Sexuelles)<\/em> soutient et d\u00e9fend cette approche clinique de la violence, centr\u00e9e sur l\u2019individu dans sa subjectivit\u00e9 plut\u00f4t qu\u2019uniquement sur son acte. Notre tentative de compr\u00e9hension psychopathologique s\u2019inscrit dans cette logique.<\/p>\n\n\n\n<p>Les auteurs d\u2019infanticide, d\u2019inceste ou de p\u00e9dophilie, que nous rencontrons en milieu carc\u00e9ral, n\u2019ignorent pas et ne rejettent pas la conception sociale sur la valeur de l\u2019enfant. Au contraire, ils y adh\u00e9rent totalement et elle constitue pour la grande majorit\u00e9 d\u2019entre eux un <em>id\u00e9al<\/em> auquel ils se r\u00e9f\u00e8rent. Aussi s\u2019associent-ils pleinement \u00e0 l\u2019indignation collective lorsqu\u2019un fait divers relate une atrocit\u00e9 commise sur un enfant, dans un clivage et un d\u00e9ni probants de leur propre part monstrueuse et de leur propre acte. Si le d\u00e9faut d\u2019int\u00e9gration de cette r\u00e9f\u00e9rence sociale n\u2019est pas la cause de ces crimes, son origine est \u00e0 rechercher ailleurs, dans l\u2019histoire subjective de chacun. Il est toujours complexe d\u2019\u00e9voquer une typologie criminelle tant chaque auteur est diff\u00e9rent et tant chaque acte commis d\u00e9coule d\u2019un parcours individuel\u2026 sans doute est-ce l\u00e0 que criminologie et psychopathologie se s\u00e9parent pour remplir chacune leurs \u0153uvres. Ainsi, nous nous appuierons sur des cas cliniques pour cette tentative de mise en perspective entre infanticide, p\u00e9dophilie et inceste.<\/p>\n\n\n\n<p>Affirmons-le, les capacit\u00e9s intellectuelles de ces criminels n\u2019entrent pas en consid\u00e9ration. Que leur intelligence soit op\u00e9ratoire ou abstraite est sans rapport avec la violence sous-jacente au crime&nbsp;: les personnalit\u00e9s dites frustres agressent tout autant les enfants que celles qualifi\u00e9es d\u2019intellectuelles et richesse ou pauvret\u00e9 n\u2019influent pas sur le processus criminel. Les aptitudes au raisonnement et les moyens financiers n\u2019ont rien \u00e0 y voir. La vie \u00e9motionnelle et les m\u00e9canismes conscients et inconscients qui la r\u00e9gissent sont souvent sans lien avec les acquis mat\u00e9riels ou le parcours scolaire. Ainsi, les auteurs de ces crimes se retrouvent indiff\u00e9remment dans toutes les \u00ab&nbsp;couches&nbsp;\u00bb de notre soci\u00e9t\u00e9 sans distinction de dipl\u00f4me, de ressources financi\u00e8res ou de quotient intellectuel\u2026 N\u2019en d\u00e9plaisent \u00e0 ceux qui recherchent des causalit\u00e9s objectives, p\u00e9dophilie, infanticide et inceste ne sont pas des crimes raisonn\u00e9s ou raisonnables, ils rel\u00e8vent substantiellement d\u2019une pathologie de la subjectivit\u00e9 et du lien \u00e0 l\u2019autre.<\/p>\n\n\n\n<p>En ce qui concerne l\u2019infanticide, il fut d\u00e9lit puis crime avant de dispara\u00eetre du Code P\u00e9nal en 1994. Dans son \u00e9tymologie, il d\u00e9finit le meurtre d\u2019un enfant, alors que dans le vocabulaire courant actuel, il renvoie \u00e0 celui de son propre enfant. Majoritairement commis par celle qui l\u2019a mis au monde, il concerne n\u00e9anmoins aussi quelques hommes. C\u2019est tout \u00e0 fait d\u00e9lib\u00e9r\u00e9ment que nous ne les nommons pas ici p\u00e8re ou m\u00e8re car, s\u2019ils ont acquis ce r\u00f4le au plan biologique et social, ils ne remplissent pas cette fonction au niveau psychique. En effet, occuper une fonction parentale d\u00e9coule d\u2019une longue et complexe maturation psychique qui fait d\u00e9faut chez ces criminels du fait de leur histoire subjective, notamment avec leurs propres familles. La question de la filiation et de l\u2019affiliation est au c\u0153ur de ce processus criminel, c\u2019est pourquoi nous pr\u00e9f\u00e9rons le terme de \u00ab&nbsp;filicide&nbsp;\u00bb. En effet, l\u2019intitul\u00e9 \u00ab&nbsp;infanticide&nbsp;\u00bb centre le crime sur l\u2019enfant alors qu\u2019il nous appara\u00eet plus pertinent, au vue de nos observations cliniques, de mettre en exergue la probl\u00e9matique transg\u00e9n\u00e9rationnelle et inter-g\u00e9n\u00e9rationnelle qui constitue l\u2019essence de cette destructivit\u00e9 bien particuli\u00e8re et ce quel que soit l\u2019\u00e2ge de l\u2019enfant tu\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019histoire de Jeanne est un exemple \u00e9clairant de la psychopathologie \u00e0 l\u2019origine du crime filicide et de son non-sens objectif. Elle a une quarantaine d\u2019ann\u00e9es lorsque je la rencontre \u00e0 la maison d\u2019arr\u00eat des femmes. Elle y est incarc\u00e9r\u00e9e depuis quelques mois et rencontre par ailleurs le psychiatre qui lui prescrit des antid\u00e9presseurs, des hypnotiques et des anxiolytiques. Elle a tu\u00e9 ses deux fils, \u00e2g\u00e9s respectivement de 1 et 3 ans. Jeanne a grandi dans une famille bourgeoise, elle est la cadette de la fratrie. Elle d\u00e9crit un p\u00e8re \u00ab&nbsp;handicap\u00e9&nbsp;\u00bb, afflig\u00e9 d\u2019une maladie \u00e9volutive \u00e0 l\u2019origine de son humeur d\u00e9pressive. La m\u00e8re est cadre sup\u00e9rieur, elle fait \u00ab&nbsp;bouillir la marmite&nbsp;\u00bb et assume \u00ab&nbsp;de main de ma\u00eetre&nbsp;\u00bb la maisonn\u00e9e. Jeanne \u00e9voque une enfance \u00ab&nbsp;sans histoire&nbsp;\u00bb dans un climat familial \u00ab&nbsp;plut\u00f4t triste&nbsp;\u00bb ponctu\u00e9 par les disputes de ses parents (d\u00e9sormais divorc\u00e9s et en bons termes) et les gestes suicidaires de son p\u00e8re&nbsp;; la m\u00e8re reprochait sans cesse \u00e0 son \u00e9poux son absence de combativit\u00e9 et celui-ci \u00ab&nbsp;ne moufetait pas&nbsp;\u00bb. Jeanne critique aujourd\u2019hui la v\u00e9h\u00e9mence sans compassion de sa m\u00e8re qu\u2019elle soutenait pourtant alors contre son p\u00e8re passif et effac\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Elle a depuis son incarc\u00e9ration \u00ab&nbsp;chang\u00e9 de camp&nbsp;\u00bb et souligne d\u00e9sormais l\u2019autoritarisme exacerb\u00e9 de sa m\u00e8re et per\u00e7oit les silences de son p\u00e8re comme une strat\u00e9gie de protection face aux emportements incessants de son \u00e9pouse. Jeanne choisit de faire ses \u00e9tudes universitaires loin du domicile familial pour fuir la mainmise maternelle, l\u2019inertie paternelle et leurs conflits permanents. Elle \u00ab&nbsp;s\u2019\u00e9clate&nbsp;\u00bb dans sa vie estudiantine, sort de sa timidit\u00e9 et fait la f\u00eate. Elle tombe \u00ab&nbsp;follement amoureuse&nbsp;\u00bb de Juan. Etudiant sud-am\u00e9ricain, ses \u00e9checs r\u00e9p\u00e9t\u00e9s aux examens mettent en p\u00e9ril son visa&nbsp;: il risque une expulsion du territoire. Le jeune couple part alors se cacher de longs mois chez les parents de Jeanne, et Juan la presse de se marier pour r\u00e9gulariser sa situation&nbsp;: elle \u00ab&nbsp;c\u00e8de&nbsp;\u00bb et abandonne ses \u00e9tudes. Elle r\u00eavait d\u2019\u00eatre professeur de Lettres et ne sera que p\u00e9niblement employ\u00e9e de librairie. Malgr\u00e9 le d\u00e9sir pressant de son \u00e9poux, Jeanne ne \u00ab&nbsp;tombe pas enceinte&nbsp;\u00bb et tarde \u00e0 consulter un m\u00e9decin pour identifier les causes de son infertilit\u00e9. Apr\u00e8s plusieurs ann\u00e9es de traitement et quelques douloureuses fausses couches, Jeanne met au monde Guillaume puis Matt\u00e9o. Le couple ach\u00e8te alors une maison dont les traites sont lourdes pour leur budget. Ils se disputent de plus en plus souvent&nbsp;: Jeanne relate des propos violents, des gestes abruptes, une intimit\u00e9 forc\u00e9e, des critiques d\u00e9nigrantes et des reproches incessants de Juan \u00e0 son \u00e9gard, malgr\u00e9 ses efforts constants pour \u00ab&nbsp;\u00eatre \u00e0 la hauteur&nbsp;\u00bb. Elle se replie de plus en plus sur elle-m\u00eame. Or, dit-elle, moins elle parle, plus il crie et plus il crie, moins elle parle&nbsp;! La spirale semble sans issue, mais aucune s\u00e9paration n\u2019est envisag\u00e9e par l\u2019un ni par l\u2019autre. Au cours d\u2019une \u00e9ni\u00e8me dispute, Juan l\u00e2che un jour le mot \u00ab&nbsp;divorce&nbsp;\u00bb et sort en claquant la porte. Jeanne attrape quelques bo\u00eetes de \u00ab&nbsp;calmants&nbsp;\u00bb, installe ses fils dans la voiture, ach\u00e8te une bombonne de gaz et va se garer dans un lieu isol\u00e9. Elle r\u00e9partit les cachets, ferme porti\u00e8res et fen\u00eatres, ouvre le gaz, envoie un texto d\u2019excuse \u00e0 sa s\u0153ur et \u00ab&nbsp;perd conscience&nbsp;\u00bb. Quelques heures plus tard, elle est r\u00e9anim\u00e9e <em>in extremis<\/em> par le SMUR malgr\u00e9 ses protestations. Ses enfants sont morts. Jeanne n\u2019a aucun souvenir des derni\u00e8res heures \u00e9coul\u00e9es. Hospitalis\u00e9e quelques semaines en service de psychiatrie, elle d\u00e9couvre peu \u00e0 peu l\u2019horreur de son geste puis est incarc\u00e9r\u00e9e pour assassinats sur mineurs de 15 ans. S\u2019il n\u2019existe pas de profil du criminel filicide, force est pourtant de constater que nous retrouvons ici chez Jeanne, maints \u00e9l\u00e9ments r\u00e9currents que nous avions ant\u00e9rieurement d\u00e9velopp\u00e9s <sup>9<\/sup>&nbsp;: imagos parentaux peu <em>secure<\/em> et peu propices \u00e0 une identification positive (m\u00e8re omnipotente et p\u00e8re absent de sa fonction tierc\u00e9isante), collage \u00e0 l\u2019objet (conjoint, enfant) escompt\u00e9 dans une fonction d\u00e9finitivement comblante, qu\u00eate inlassable d\u2019une conformit\u00e9 sociale qui sert de support \u00e0 l\u2019Id\u00e9al du Moi et profonde conviction que la bonne r\u00e9ponse aux attentes suppos\u00e9es des objets investis permettra d\u2019\u00eatre \u00ab&nbsp;comme tout le monde&nbsp;\u00bb, c\u2019est-\u00e0-dire \u00e9radiquera le sentiment constant de solitude. L\u2019annonce de la s\u00e9paration (r\u00e9elle ou suppos\u00e9e) g\u00e9n\u00e8re un sentiment de panique existentielle et une haine destructrice pour ce qui est rep\u00e9r\u00e9 comme obstacle au maintien de l\u2019unit\u00e9 fusionnelle&nbsp;: l\u2019angoisse suffocante est projet\u00e9e sur les enfants dans une indiff\u00e9renciation Moi-non Moi qui agit cr\u00fbment dans le mode op\u00e9ratoire criminel par \u00e9touffement.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019absence de conscience et de souvenir du d\u00e9roulement des faits est un \u00ab&nbsp;trou noir&nbsp;\u00bb traumatique. La revendication d\u2019un amour incommensurable envers les enfants et la description auto-valorisante du r\u00f4le parental occup\u00e9 dans un enjeu narcissique \u00e9vident, s\u2019\u00e9tayent sur des arguments op\u00e9ratoires qui rel\u00e8vent d\u2019un \u00ab&nbsp;savoir faire&nbsp;\u00bb plut\u00f4t que d\u2019un \u00ab&nbsp;savoir \u00eatre&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>Malgr\u00e9 la reconnaissance des actes et la condamnation accept\u00e9e, toutes les motions hostiles et tout sentiment de haine envers les enfants sont intens\u00e9ment d\u00e9ni\u00e9s. Seules sont admises une tenace ranc\u0153ur contre la m\u00e8re et une farouche col\u00e8re envers le conjoint per\u00e7us l\u2019un comme l\u2019autre comme maltraitants. Paradoxalement, l\u2019acte criminel n\u2019\u00e9loigne pas la famille du coupable\u2026 le crime filicide agit tel un <em>big-bang<\/em> et engendre un nouvel ordre familial. Au parloir, la souffrance muette trouve ses mots et des liens, y compris conflictuels, se tissent l\u00e0 o\u00f9 il n\u2019y avait auparavant que des relations purement formelles. Le (la) criminel(le) filicide, d\u00e9sormais d\u00e9pourvu(e)s de ses enfants, est soutenu(e) et investi(e) et (re)trouve une place originelle infantile dans une enveloppe parentale et familiale protectrice et nouvellement \u00ab&nbsp;suffisamment bonne&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>En ce qui concerne l\u2019inceste, son interdit marque le passage de l\u2019\u00e9tat de Nature \u00e0 celui de Culture, nous dit Levy-Strauss <sup>3<\/sup>. A sa mani\u00e8re mais dans la m\u00eame dynamique, Freud <sup>2<\/sup> avait auparavant \u00e9labor\u00e9 sa th\u00e9orie du complexe d\u2019\u0152dipe en s\u2019appuyant sur la trag\u00e9die grecque. N\u00e9anmoins, cet interdit structurel n\u2019appara\u00eet pas comme tel dans le Code P\u00e9nal. Il fut en effet retoqu\u00e9 en 2012 par le Conseil Constitutionnel du fait de son \u00ab&nbsp;d\u00e9faut de pr\u00e9cision&nbsp;\u00bb\u2026 difficile en effet de d\u00e9finir sans conteste l\u2019inceste tant les limites de ce qui constitue une famille sont floues et se complexifient avec les recompositions familiales. Nous consid\u00e9rerons donc ici l\u2019inceste dans son acceptation commune et dans sa forme basique \u0153dipienne, c\u2019est-\u00e0-dire des violences \u00e0 caract\u00e8re sexuel commises par un parent sur son enfant. Si l\u2019infanticide n\u2019est pas l\u2019apanage des femmes, l\u2019inceste n\u2019est pas celui des hommes\u2026 bien que statistiquement encore peu repr\u00e9sent\u00e9 dans les cours de Justice, l\u2019inceste n\u2019est pas une stricte affaire paternelle. Des m\u00e8res agressent aussi leur fils\/fille mais un tenace tabou freine \u00e0 lever le silence et \u00e0 venir fissurer l\u2019image s\u00e9culaire de la m\u00e8re douce aimante et protectrice sur le mod\u00e8le jud\u00e9o-chr\u00e9tien de l\u2019immacul\u00e9e Marie, vierge de toute marque sexu\u00e9e et sexuelle.<\/p>\n\n\n\n<p>Pourtant, lorsque je rencontre Carole, elle vient d\u2019\u00eatre condamn\u00e9e \u00e0 une peine de 6 ans pour complicit\u00e9 de viols sur mineurs de 15 ans par personne ayant autorit\u00e9. Elle ne comprend pas le verdict, ni la sanction p\u00e9nale car elle se consid\u00e8re \u00ab&nbsp;autant victime&nbsp;\u00bb que ses filles. L\u2019histoire de vie de Carole semble n\u2019avoir commenc\u00e9 qu\u2019avec la conjugalit\u00e9. Elle a peu \u00e0 raconter de son enfance comme de son adolescence&nbsp;: bien que reconnue par son p\u00e8re, elle ne le conna\u00eet pas et a grandi seule avec sa m\u00e8re. Elle \u00e9voque avec nostalgie un cocon douillet. A 17 ans, elle tombe enceinte et se marie avec celui qu\u2019elle fr\u00e9quentait depuis quelques mois. Les violences conjugales commencent peu apr\u00e8s la naissance de ce premier enfant et dureront 30 ans jusqu\u2019\u00e0 la soudaine demande de divorce de son mari. Carole revient sans cesse sur ces violences et sur la peur constante que lui inspiraient les col\u00e8res et l\u2019emprise tyrannique de son mari. Elle a, dit-elle, maintes fois envisag\u00e9 de le quitter sans jamais y parvenir. Sa m\u00e8re \u00e9tait son seul refuge mais ne pouvait l\u2019accueillir avec ses enfants. La famille change plusieurs fois de r\u00e9gion avec toujours l\u2019espoir que leur vie sera meilleure ailleurs. A chaque d\u00e9m\u00e9nagement, la m\u00e8re de Carole suit et s\u2019\u00e9tablit \u00e0 proximit\u00e9. D\u00e8s le prononc\u00e9 du divorce, Carole s\u2019installe avec sa m\u00e8re devenue \u00e2g\u00e9e et malade, dont elle assure les soins. Concernant les faits de viols, Carole n\u2019a rien \u00e0 dire\u2026 Elle l\u00e2chera n\u00e9anmoins un jour que seules ses filles savaient \u00ab&nbsp;calmer&nbsp;\u00bb leur p\u00e8re, aussi les lui \u00ab&nbsp;envoyait-elle&nbsp;\u00bb quand il devenait \u00ab&nbsp;incontr\u00f4lable&nbsp;\u00bb. Jusqu\u2019aux r\u00e9v\u00e9lations de viols, elle ne s\u2019\u00e9tait jamais interrog\u00e9e sur ce qui se passait. Cette \u00e9bauche d\u2019aveu est rapidement noy\u00e9e et recouverte par son r\u00e9cit des violences conjugales et des pratiques sexuelles violentes que son \u00e9poux lui imposait aussi. Elle serine qu\u2019elle est \u00ab&nbsp;comme ses filles&nbsp;\u00bb. Mes remarques sur leur diff\u00e9rence d\u2019\u00e2ge et de place au sein de la famille, mais aussi sur son r\u00f4le maternel, restent sans \u00e9cho. Carole est plus encline \u00e0 parler de sa m\u00e8re, plac\u00e9e actuellement dans une maison de retraite qu\u2019elle imagine identique \u00e0 la prison. L\u2019indiff\u00e9renciation g\u00e9n\u00e9rationnelle appara\u00eet pr\u00e9gnante chez Carole, qui semble avoir psychiquement conserv\u00e9 sa position infantile. Malgr\u00e9 son engagement dans une vie conjugale et maternelle, Carole reste substantiellement une petite fille en symbiose avec sa m\u00e8re. Elle n\u2019acc\u00e8de pas \u00e0 l\u2019individuation f\u00e9minine et s\u2019identifie voire se confond avec ses filles qu\u2019elle consid\u00e8re comme des pairs. L\u2019intervention de la Loi et la condamnation n\u2019\u00e9branlent pas la dyade originelle, aussi restent-elles incompr\u00e9hensibles pour cette femme pourtant intelligente, travailleuse et soucieuse de ses enfants, d\u00e9sormais adultes, sur qui elle veille depuis sa cellule carc\u00e9rale. Le clivage entre son r\u00f4le social et sa position psychique interne est flagrant. La violence conjugale subie pendant des d\u00e9cennies est manifeste de son incapacit\u00e9 infantile \u00e0 se prot\u00e9ger elle-m\u00eame et son d\u00e9ni de la diff\u00e9rence de g\u00e9n\u00e9ration engendre un aveuglement sur les agissements incestueux de son conjoint. Elle a \u00ab&nbsp;parentifi\u00e9&nbsp;\u00bb ses filles en charge de la prot\u00e9ger, dans un inversement pathologique des r\u00f4les et fonctions de chacune au sein de la famille.<\/p>\n\n\n\n<p>Dans le m\u00eame registre criminel d\u2019inceste, Jean-Luc se r\u00e9v\u00e8le apparemment diff\u00e9rent. Il a une cinquantaine d\u2019ann\u00e9es \u00e0 notre premier entretien et commence sa d\u00e9tention par une hospitalisation suite \u00e0 une tentative de suicide inqui\u00e9tante et particuli\u00e8rement th\u00e9\u00e2trale au moment de son arrestation. Il est suivi par le psychiatre qui rapidement souhaite une double prise en charge du fait de sa personnalit\u00e9 complexe. Jean-Luc est poursuivi pour viols et agressions sexuelles sur sa fille alors \u00e2g\u00e9e de 6 \u00e0 8 ans et sera condamn\u00e9 \u00e0 15 ans de r\u00e9clusion compl\u00e9t\u00e9e par 10 ans de suivi socio-judiciaire assortie d\u2019une injonction de soins. Jean-Luc n\u2019a rien \u00e0 raconter de son enfance voire rejette toute question s\u2019y rapportant car consid\u00e8re que cela n\u2019a rien \u00e0 voir avec l\u2019homme qu\u2019il est aujourd\u2019hui. Il \u00e9voque n\u00e9anmoins une famille repli\u00e9e sur elle-m\u00eame et une m\u00e8re toujours inqui\u00e8te qui \u00ab&nbsp;exigeait un retour direct de l\u2019\u00e9cole&nbsp;\u00bb ce qui l\u2019obligeait \u00e0 \u00ab&nbsp;p\u00e9daler tr\u00e8s vite&nbsp;\u00bb pr\u00e9cise-t-il et surtout le privait de toute relation avec ses camarades. Il \u00e9nonce l\u00e0 un \u00ab&nbsp;\u00e9tat de chose&nbsp;\u00bb sur lequel il n\u2019a pas d\u2019avis, ni d\u2019\u00e9prouv\u00e9. Jean-Luc se marie \u00e0 30 ans environ. Il relate sa rencontre avec sa future \u00e9pouse et sa d\u00e9cision de se marier comme s\u2019il s\u2019agissait d\u2019une embauche suite \u00e0 un <em>casting<\/em>&nbsp;: il avait trouv\u00e9 la partenaire avec qui mener l\u2019existence qu\u2019il s\u2019est trac\u00e9e. Il n\u2019exprime pas plus d\u2019affect \u00e0 ce propos qu\u2019\u00e0 celui de ses enfants. La vie conjugale, notamment affective et sexuelle, est peu satisfaisante mais Jean-Luc affirme s\u2019en contenter. Il peine par ailleurs \u00e0 trouver une place de p\u00e8re tant il s\u2019en remet aux comp\u00e9tences de son \u00e9pouse pour s\u2019occuper des enfants. Sur le plan professionnel, Jean-Luc a sans cesse \u00e9t\u00e9 en litige avec sa hi\u00e9rarchie. Il tourne en ridicule ses chefs successifs qui ne comprenaient jamais rien. A propos des violences sexuelles commises sur sa fille, Jean-Luc est affirmatif, convaincu d\u2019avoir raison, le proc\u00e8s puis la condamnation n\u2019entachent aucunement ses convictions&nbsp;: il reconna\u00eet des gestes sexuels mais r\u00e9fute v\u00e9h\u00e9ment toute violence et toute dimension criminelle. Il argumente avec force ses intentions purement \u00e9ducatives&nbsp;: il s\u2019agissait simplement, dit-il, d\u2019initier et \u00e9veiller sa fille au \u00ab&nbsp;plaisir de la sensualit\u00e9&nbsp;\u00bb afin qu\u2019elle devienne une femme \u00e9panouie et \u00ab&nbsp;surtout pas frigide comme sa m\u00e8re&nbsp;\u00bb. Lui-m\u00eame aurait aim\u00e9 avoir de telles attentions afin d\u2019\u00eatre un homme heureux. Comme Carole, Jean-Luc est empli de certitudes in\u00e9branlables, notamment sur la dimension criminelle de ses actes. Les questionner, c\u2019est-\u00e0-dire les remettre en cause, est per\u00e7u, pour l\u2019une comme pour l\u2019autre, comme une agression et une mise en doute de leur sinc\u00e9rit\u00e9. L\u00e0 o\u00f9 Carole d\u00e9nie la diff\u00e9rence de g\u00e9n\u00e9ration et pr\u00f4ne l\u2019indiff\u00e9renciation entre elle et ses filles, Jean-Luc revendique un r\u00f4le \u00e9ducatif bienveillant qui rel\u00e8ve de ses responsabilit\u00e9s paternelles. Alors que Carole est prompte \u00e0 exprimer des \u00e9motions, Jean-Luc r\u00e9fute tout \u00e9prouv\u00e9 et se retranche sur un \u00ab&nbsp;\u00e9tat de chose&nbsp;\u00bb sur lequel il n\u2019a qu\u2019une opinion purement intellectuelle. Si le contact avec Carole est chaleureux et jovial, celui avec Jean-Luc est froid et distant&nbsp;: ils peuvent donc sembler tr\u00e8s diff\u00e9rents au premier abord. Et pourtant, leur incapacit\u00e9 psychique \u00e0 percevoir l\u2019enfant comme diff\u00e9rent de l\u2019adulte dans sa maturation physique et psychique est tout \u00e0 fait identique et repose sur un d\u00e9ni d\u2019alt\u00e9rit\u00e9 probant. Leur identification \u00e0 une position infantile engendre leur acte&nbsp;: ils se per\u00e7oivent enfant comme leur prog\u00e9niture. Leur r\u00f4le parental n\u2019est que composition sociale sans lien avec leur perception interne d\u2019eux-m\u00eames&nbsp;; autrement dit, le Moi socialement conforme est cliv\u00e9 du Moi interne rest\u00e9 en l\u2019\u00e9tat infantile. Les actes criminels signent les limites de ce fonctionnement psychique d\u00e9fensif mais rigide.<\/p>\n\n\n\n<p>Nous retrouvons ces m\u00e9canismes \u00e0 l\u2019\u0153uvre de fa\u00e7on assez identiques chez les auteurs d\u2019acte de p\u00e9dophilie. C\u2019est sans doute pourquoi Il reste toujours complexe de distinguer la part incestueuse de la dimension p\u00e9dophilique chez un auteur de violences sexuelles sur mineur de 15 ans, d\u2019autant plus que la majorit\u00e9 des p\u00e9dophiles connaissent et c\u00f4toient leur(s) victime(s). Rares sont en effet les agressions commises par un inconnu. Si le grand m\u00e9chant loup (le monsieur \u00e0 l\u2019imperm\u00e9able qui attire les enfants en leur proposant des friandises&nbsp;!) persiste dans notre imaginaire collectif, la r\u00e9alit\u00e9 p\u00e9nale<sup>**<\/sup> et les observations cliniques r\u00e9v\u00e8lent au contraire que, le plus souvent, le sexuel surgit au sein d\u2019une relation entre un adulte et un enfant qui se connaissent. Ajoutons d\u2019ailleurs que c\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment parce qu\u2019ils partagent une relation affectueuse que les violences sexuelles adviennent. Le sentiment d\u2019avoir \u00e9t\u00e9 abus\u00e9 est de ce fait d\u2019autant plus traumatique pour l\u2019enfant qui se voit trahi dans la confiance qu\u2019il a accord\u00e9 \u00e0 un adulte qu\u2019il pensait bienveillant \u00e0 son \u00e9gard.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019histoire de Charles illustre cette \u00ab&nbsp;confusion des langues entre adultes et enfants&nbsp;\u00bb<sup>1<\/sup>. Il a une trentaine d\u2019ann\u00e9es et annonce d\u00e8s les premi\u00e8res minutes de notre premier entretien qu\u2019il a \u00ab&nbsp;12 ans dans [sa] t\u00eate&nbsp;\u00bb. Il a \u00e9t\u00e9 arr\u00eat\u00e9 \u00e0 sa descente d\u2019avion pour diffusion d\u2019images \u00e0 caract\u00e8re p\u00e9dopornographique. Durant sa garde \u00e0 vue, il a relat\u00e9 aux policiers ses relations amoureuses et sexuelles avec ses \u00ab&nbsp;amis&nbsp;\u00bb de 12 ans. Expatri\u00e9 pour raisons professionnelles, Charles a rencontr\u00e9 ces enfants \u00e0 la plage et a nou\u00e9 avec eux et leur famille des relations affectives qui sont devenues, au fil des ann\u00e9es, la pierre angulaire de son existence. Charles est issu d\u2019un milieu bourgeois, traditionaliste. Ses parents \u00e9taient et sont toujours, pr\u00e9sents et bienveillants. Il se d\u00e9crit enfant timide qui a grandi, d\u2019une part tr\u00e8s \u00ab&nbsp;coll\u00e9&nbsp;\u00bb \u00e0 sa m\u00e8re et d\u2019autre part, dans l\u2019ombre protectrice de son fr\u00e8re a\u00een\u00e9 qu\u2019il \u00e9tait le mod\u00e8le de ce qu\u2019il aurait alors aim\u00e9 \u00eatre. L\u2019adolescence lui est insupportable et insurmontable&nbsp;: les filles -avec qui il jouait \u00e0 l\u2019\u00e9cole primaire- deviennent des \u00ab&nbsp;\u00e9trang\u00e8res myst\u00e9rieuses&nbsp;\u00bb. Il d\u00e9veloppe un profond d\u00e9gout pour son corps et plus globalement pour les corps adultes. Les transformations pubertaires polluent la puret\u00e9 enfantine, dit-il en se r\u00e9f\u00e9rant \u00e0 la philosophie de J.-J. Rousseau <sup>7<\/sup>. Il d\u00e9veloppe d\u00e9go\u00fbt et aversion pour l\u2019adulte qu\u2019il per\u00e7oit \u00ab&nbsp;sale et hypocrite&nbsp;\u00bb. Il rejette ce monde adulte et, sous couvert d\u2019activit\u00e9s sportives ou de petits boulots, d\u00e9ploient des strat\u00e9gies d\u2019\u00e9vitement. Il fait n\u00e9anmoins de brillantes \u00e9tudes et s\u2019engage dans une vie professionnelle. Il se sent \u00ab&nbsp;imposteur&nbsp;\u00bb dans sa r\u00e9ussite qui ne co\u00efncide pas avec le manque de confiance et d\u2019estime de soi qu\u2019il \u00e9prouve constamment.<\/p>\n\n\n\n<p>Aptitudes intellectuelles et immaturit\u00e9 psycho-affective sont cliv\u00e9es et coexistent sans cohabiter. Charles constate en la relatant, son absence de position subjective&nbsp;: il est choisi plus qu\u2019il ne choisit, ignore ce qu\u2019il aime ou pas, ne prend pas de d\u00e9cision et se laisse porter tel un bouchon sur l\u2019eau&nbsp;: son v\u00e9cu ne constitue pas une exp\u00e9rience qu\u2019il s\u2019approprie et il ne grandit pas. Sa sinc\u00e8re d\u00e9marche d\u2019introspection se heurte sans cesse \u00e0 son incapacit\u00e9 \u00e0 identifier et nommer ses \u00e9motions, aussi en reste-t-il souvent \u00e0 une analyse strictement intellectuelle. A propos des viols et agressions sexuelles sur les enfants qu\u2019il affirme aimer profond\u00e9ment, il raconte combien il les trouvait beaux et \u00e9prouvait du plaisir \u00e0 toucher leur \u00ab&nbsp;peau douce et imberbe&nbsp;\u00bb lorsqu\u2019ils jouaient ensemble \u00e0 la plage. Avec eux, il se sentait \u00ab&nbsp;vraiment lui-m\u00eame&nbsp;\u00bb. Interrog\u00e9 par les \u00e9mois qu\u2019il ressent, il consulte des sites internet qui font r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 la sexualit\u00e9 infantile\u2026 C\u2019est gr\u00e2ce\/\u00e0 cause de ces sites qu\u2019il se rassure et s\u2019autorise des gestes plus intimes qui peu \u00e0 peu prennent une dimension sexuelle. Il convient ais\u00e9ment aujourd\u2019hui du caract\u00e8re p\u00e9dophilique de ces sources mais ne les avait pas identifi\u00e9es ainsi \u00e0 ce moment l\u00e0. Depuis son arrestation, Charles se qualifie lui-m\u00eame de p\u00e9dophile et constate combien ses rep\u00e8res sont brouill\u00e9s. Il avait en effet, la certitude que les enfants \u00e9taient consentants \u00e0 ces jeux sexuels d\u2019autant qu\u2019il leur demandait leur accord et cessait avec ceux qui refusaient. Il avait l\u2019intime conviction d\u2019un amour r\u00e9ciproque, sinc\u00e8re et pur et surtout d\u2019un plaisir partag\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019arrestation constitue donc un r\u00e9veil brutal qui le ram\u00e8ne dans une r\u00e9alit\u00e9 qu\u2019il ne voyait pas ou plus. Alors, il s\u2019interroge, veut comprendre car il s\u2019en veut \u00e9norm\u00e9ment quand il d\u00e9couvre qu\u2019il a inflig\u00e9 une souffrance \u00e0 ces enfants \u00e0 qui il ne voulait que du bien. Il se demande comment il a pu \u00eatre \u00e0 ce point aveugle. Il est effondr\u00e9 et pleure \u00e0 l\u2019id\u00e9e de ne plus jamais revoir ses \u00ab&nbsp;amis&nbsp;\u00bb et entame un douloureux travail de deuil de ces relations d\u2019amour d\u00e9finitivement perdues. Charles n\u2019identifie rien qui puisse donner sens \u00e0 son refus de grandir, ni aux actes p\u00e9dophiliques qui probablement en d\u00e9coulent.<\/p>\n\n\n\n<p>M\u00eame s\u2019il n\u2019y a pas de hasard dans le choix des situations cliniques expos\u00e9es pour \u00e9tayer un argument psychopathologique, Jeanne, Carole, Jean-Luc et Charles m\u2019apparaissent surtout repr\u00e9sentatifs de ce que j\u2019entends dans ma pratique clinique quotidienne quel que soit le crime ou le d\u00e9lit qui a \u00e9t\u00e9 commis. En effet, chez chacun nous retrouvons une immaturit\u00e9 psycho-affective qui rel\u00e8ve d\u2019une fixation \u00e0 un stade infantile avec un figement de la temporalit\u00e9&nbsp;: le temps semble avoir gliss\u00e9 sur eux et les incidents ou accidents de la vie n\u2019ont pas constitu\u00e9 des exp\u00e9riences, ni des apprentissages. Ce m\u00e9canisme de d\u00e9fense inconscient vise bien s\u00fbr \u00e0 les prot\u00e9ger de toute blessure, d\u00e9ception ou perte. Il engendre n\u00e9anmoins une censure des \u00e9prouv\u00e9s internes qui barre l\u2019acc\u00e8s \u00e0 l\u2019alt\u00e9rit\u00e9. Aussi, si la majorit\u00e9 de leurs relations sociales est adapt\u00e9e, c\u2019est-\u00e0-dire conforme \u00e0 la biens\u00e9ance, elle reste des rapports d\u2019objet \u00e0 objet dans une alternance de domin\u00e9 \u00e0 dominant, avec d\u2019une part des sensations de soumission et d\u2019humiliation et d\u2019autre part l\u2019\u00e9mergence d\u2019une toute-puissance. Le m\u00e9canisme bascule d\u2019un extr\u00eame \u00e0 l\u2019autre sans souplesse et sans n\u00e9gociation possible au risque d\u2019un sentiment de perte et d\u2019effondrement. Le clivage du Moi permet de grandir sans m\u00fbrir, autrement dit&nbsp;; de s\u2019adapter aux exigences sociales adultes ET de prot\u00e9ger f\u00e9rocement le narcissisme infantile sans assise stable. L\u2019enfance n\u2019est pas refoul\u00e9e ou rel\u00e9gu\u00e9e au rang de souvenir mais toujours d\u2019actualit\u00e9. La construction identitaire est en jach\u00e8re et les pulsions ne sont pas en liaison. C\u2019est pourquoi sans doute, nos patients se pr\u00e9sentent \u00ab&nbsp;sans histoire&nbsp;\u00bb&nbsp;!<\/p>\n\n\n\n<p>Les premi\u00e8res relations objectales sont \u00e0 l\u2019origine de cet arr\u00eat de croissance psychique qui maintient en position d\u2019<em>infans<\/em> <sup>6<\/sup> c\u2019est-\u00e0-dire \u00ab&nbsp;celui qui ne parle pas encore&nbsp;\u00bb. Le climat familial <em>insecure<\/em> pour diverses raisons entretient une d\u00e9pendance \u00e0 la m\u00e8re, comme unique \u00ab&nbsp;personne secourable&nbsp;\u00bb. Elle perdure avec intensit\u00e9 et s\u2019inscrit indubitablement dans le registre incestuel <sup>5<\/sup>&nbsp;: \u00ab&nbsp;le premier choix d\u2019objet de l\u2019\u00eatre humain est toujours incestueux&nbsp;\u00bb<sup>6<\/sup>. A d\u00e9faut de m\u00e9diatisation triangulante, de repr\u00e9sentation et de symbolisation, le processus \u0153dipien \u00e9choue et le corps \u00e0 corps archa\u00efque reste la seule relation <em>secure<\/em> envisageable.<\/p>\n\n\n\n<p>Filicide, p\u00e9dophilie et inceste constituent objectivement des crimes o\u00f9 auteurs et victimes font corps dans une totale indiff\u00e9renciation et confusion Moi-non Moi&nbsp;: les enfants sont des \u00ab&nbsp;m\u00eames&nbsp;\u00bb. Leur d\u00e9sir propre est forclos, il n\u2019existe pas. Il n\u2019y a pas l\u00e0 un refus de voir leur individualit\u00e9 mais uniquement un effet du d\u00e9ni d\u2019alt\u00e9rit\u00e9 <sup>9<\/sup> protecteur. La diff\u00e9rence qui s\u00e9pare est un risque d\u2019an\u00e9antissement psychique, l\u2019instinct de vie\/survie exige son \u00e9vitement. Le recours \u00e0 l\u2019acte <sup>4<\/sup>, tel que mis en exergue par Balier, vise \u00e0 \u00e9viter l\u2019effondrement et le basculement dans la folie. Il est une r\u00e9action au p\u00e9ril per\u00e7u. Il \u00e9touffe dans l\u2019\u0153uf la dangereuse alt\u00e9rit\u00e9 afin de la maintenir dans un d\u00e9ni protecteur. Par un effet de miroir inconscient, l\u2019enfant constitue une menace pour l\u2019<em>infans<\/em> qui, \u00e0 son image le r\u00e9duit au silence et l\u2019y absorbe. Nous pourrions dire aussi que l\u2019<em>infans<\/em> coupe la parole de l\u2019enfant quelle que soit \u00ab&nbsp;l\u2019option criminelle&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>Ces crimes, dont nos patients admettent la culpabilit\u00e9 p\u00e9nale, sont d\u00e9nu\u00e9s d\u2019intention criminelle \u00e0 l\u2019instant de leur commission. L\u00e0 o\u00f9 nous voyons une violence destructrice et\/ou une intol\u00e9rable emprise, eux parlent d\u2019amour et de partage. Jeanne ne peut laisser ses fils \u00e0 l\u2019abandon et en souffrance dans une famille en d\u00e9composition alors elle les inclut dans son geste suicidaire&nbsp;; Carole fait \u00e9quipe avec ses filles pour contenir l\u2019homme violent&nbsp;; Jean-Luc \u00e9duque sa fille pour son bien-\u00eatre de future femme&nbsp;; Charles joue avec ses amis. Dans une m\u00eame logique, tous revendiquent le bien-\u00eatre de l\u2019enfant\u2026Mais de quel enfant nous parlent-ils l\u00e0&nbsp;? S\u2019il ne fait aucun doute pour la soci\u00e9t\u00e9 et pour la Justice qui la repr\u00e9sente que l\u2019enfant tu\u00e9 ou abus\u00e9 est une victime, nos patients en conviennent davantage par soumission que par intime conviction. Leur sentiment de honte est le produit de la sensation d\u2019avoir faut\u00e9 par rapport \u00e0 une norme sociale \u00e9rig\u00e9e en Id\u00e9al (conflit Moi\/Id\u00e9al du Moi). Ils la reconnaissent et plaident coupables mais l\u2019acceptation de cette culpabilit\u00e9 p\u00e9nale n\u2019est pas l\u2019\u00e9cho d\u2019un sentiment de culpabilit\u00e9. Le Moi cliv\u00e9, la fixation incestuelle et la d\u00e9faillance du processus \u0153dipien n\u2019ont pu permettre la construction d\u2019un Surmoi. L\u2019\u00e9vitement des conflits tant internes qu\u2019externes g\u00e9n\u00e8re ce plaider-coupable qui s\u2019av\u00e8re un moyen efficace de prot\u00e9ger l\u2019<em>infans<\/em>. Convenir du crime n\u2019est pas reconna\u00eetre la souffrance inflig\u00e9e \u00e0 un Autre \u00e0 la fois identique et diff\u00e9rent de soi. La confrontation \u00e0 la Loi et \u00e0 ses interdits contribue substantiellement \u00e0 la structuration psychique, elle est absolument n\u00e9cessaire mais pas suffisante. Pour compl\u00e9ter le cheminement voire le favoriser, il faut donner la parole \u00e0 l\u2019<em>infans<\/em> qui en \u00e9tait jusqu\u2019alors d\u00e9nu\u00e9 puisque la mutit\u00e9 est son essence m\u00eame. La psychoth\u00e9rapie offre un espace prot\u00e9g\u00e9 o\u00f9 pourront se tisser une relation de confiance mutuelle puis un lien. Le cadre de soin, d\u00e9limit\u00e9 par des contours d\u00e9finis, solides et fiables, permet un apprivoisement <sup>8<\/sup> qui progressivement sortira l\u2019<em>infans<\/em> de son mortel silence. Ainsi, les effets traumatiques de l\u2019enfance, plus fr\u00e9quents qu\u2019un traumatisme av\u00e9r\u00e9 rep\u00e9r\u00e9, trouveront les mots des maux.<\/p>\n\n\n\n<p>Le dispositif de soin psychique n\u2019a, en l\u2019occurrence de sens et de possibilit\u00e9 d\u2019effets qu\u2019en articulation avec l\u2019action p\u00e9nale. La compl\u00e9mentarit\u00e9 et la diff\u00e9rence de leurs missions respectives constituent un \u00e9tayage conjoint qui seul favorise l\u2019appropriation d\u2019un acte criminel et l\u2019\u00e9criture d\u2019une histoire subjective. Si l\u2019<em>infans<\/em> est comme une chenille clo\u00eetr\u00e9e dans un cocon protecteur, son devenir est d\u2019\u00eatre un sujet qui vole de ses propres ailes.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\"><strong>Notes<\/strong><\/h2>\n\n\n\n<ol class=\"wp-block-list\"><li>[*] P\u00e9dophilie = viol\/agression sexuelle sur mineur de 15 ans.Infanticide = meurtre\/assassinat sur mineur de 15 ans. Inceste = viol\/agression sexuelle sur mineur de 15 ans par ascendant.<\/li><li>[**] Les statistiques p\u00e9nales indiquent qu\u2019environ 85% des p\u00e9dophiles font partie de l\u2019entourage de l\u2019enfant-victime.<\/li><\/ol>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">R\u00e9f\u00e9rences bibliographiques<\/h2>\n\n\n\n<p>1. Ferenczi S., \u00ab\u00a0Confusion de langue entre les adultes et l\u2019enfant\u00a0\u00bb in <em>\u0152uvres compl\u00e8tes<\/em>, 1927-1933, Payot,1982.<\/p>\n\n\n\n<p>2. Freud. S., <em>\u0152uvres compl\u00e8tes<\/em>, PUF.<\/p>\n\n\n\n<p>3. Levi-Strass. C., <em>Les structures \u00e9l\u00e9mentaires de la parent\u00e9<\/em>, Mouton de Gruyter, Berlin, 2002.<\/p>\n\n\n\n<p>4. Lemaitre V., <em>Rencontre avec Claude Balier, La violence de vivre<\/em>, Eres, 2007.<\/p>\n\n\n\n<p>5. Racamier PC., <em>L\u2019ineste et l\u2019incestuel<\/em>, Ed du Coll\u00e8ge, 1995.<\/p>\n\n\n\n<p>6. Roudinesco E., <em>Sigmund Freud en son temps et dans le n\u00f4tre<\/em>, Seuil, 2014.<\/p>\n\n\n\n<p>7. Rousseau J-J., <em>Discours sur l\u2019origine et les fondements de l\u2019in\u00e9galit\u00e9 parmi les hommes<\/em>, (1755), Librio.<\/p>\n\n\n\n<p>8. Saint Exupery A., <em>Le Petit Prince<\/em>, Folio.<\/p>\n\n\n\n<p>9. Verschoot O. <em>Ils ont tu\u00e9 leurs enfants &#8211; Approche psychologique de l\u2019infanticide<\/em>, Imago, 2007. <em>Du d\u00e9ni au crime &#8211; Des origines psychologiques de la violence<\/em>, Imago, 2014.<\/p>\n<div class=\"pdfprnt-buttons pdfprnt-buttons-post pdfprnt-bottom-right\"><a href=\"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/10594?print=pdf\" class=\"pdfprnt-button pdfprnt-button-pdf\" target=\"_blank\"><\/a><\/div>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>P\u00e9dophilie, infanticide, inceste sont trois crimes \u00e0 l\u2019encontre d\u2019enfants mais dont aucun ne constitue litt\u00e9ralement une incrimination du Code P\u00e9nal fran\u00e7ais actuel. Sur le plan criminologique, ils n\u2019ont rien en commun&nbsp;: actes, chefs d\u2019inculpation* et peines, tant encourues que prononc\u00e9es,&#8230;<\/p>\n","protected":false},"author":2,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"rubrique":[1215],"thematique":[278,351,290],"auteur":[1539],"dossier":[614],"mode":[61],"revue":[677],"type_article":[452],"check":[2023],"class_list":["post-10594","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","rubrique-psychopathologie","thematique-institution","thematique-societe","thematique-violence","auteur-odile-verschoot","dossier-la-criminalite-aujourdhui-dans-la-pratique-clinique","mode-gratuit","revue-677","type_article-dossier","check-ok"],"acf":[],"_links":{"self":[{"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/10594","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/users\/2"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=10594"}],"version-history":[{"count":1,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/10594\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":16326,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/10594\/revisions\/16326"}],"wp:attachment":[{"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=10594"}],"wp:term":[{"taxonomy":"rubrique","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/rubrique?post=10594"},{"taxonomy":"thematique","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/thematique?post=10594"},{"taxonomy":"auteur","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/auteur?post=10594"},{"taxonomy":"dossier","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/dossier?post=10594"},{"taxonomy":"mode","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/mode?post=10594"},{"taxonomy":"revue","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/revue?post=10594"},{"taxonomy":"type_article","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/type_article?post=10594"},{"taxonomy":"check","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/check?post=10594"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}