{"id":10583,"date":"2021-08-22T07:32:20","date_gmt":"2021-08-22T05:32:20","guid":{"rendered":"https:\/\/carnetpsy.fr\/nelly-arcan-meteore-melancolique-2\/"},"modified":"2021-10-01T13:40:27","modified_gmt":"2021-10-01T11:40:27","slug":"nelly-arcan-meteore-melancolique","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/nelly-arcan-meteore-melancolique\/","title":{"rendered":"Nelly Arcan, m\u00e9t\u00e9ore m\u00e9lancolique"},"content":{"rendered":"\n<p>Nelly Arcan ressemble \u00e0 un corps c\u00e9leste qui a produit une trace lumineuse, un m\u00e9t\u00e9ore litt\u00e9raire et ce m\u00e9t\u00e9ore a produit plusieurs m\u00e9t\u00e9orites, c\u2019est-\u00e0-dire plusieurs livres. Le premier, <em>Putain<\/em>, est publi\u00e9 en 2001 aux \u00c9ditions du Seuil. Deux autres suivent&nbsp;: <em>Folle<\/em> en 2004 puis <em>A ciel ouvert<\/em> en 2007. <em>Les cl\u00e9s du Paradis<\/em> et <em>Burqa de chair<\/em>, sont publi\u00e9s apr\u00e8s son suicide \u00e0 Montr\u00e9al en septembre 2009, \u00e0 36 ans. Nelly Arcan est un m\u00e9t\u00e9ore en raison de la fulgurance de son \u0153uvre et parce qu\u2019elle se consume de livre en livre&nbsp;: m\u00e9t\u00e9ore brillant, lumineux, mais m\u00e9t\u00e9ore m\u00e9lancolique.<\/p>\n\n\n\n<p>Isabelle Fortier voit le jour le 6 mars 1973 \u00e0 Lac-M\u00e9gantic, une bourgade canadienne proche de la fronti\u00e8re des \u00c9tats-Unis. Elle a un fr\u00e8re a\u00een\u00e9, Erik. Elle \u00e9crit plus tard qu\u2019une s\u0153ur plus \u00e2g\u00e9e est morte \u00e0 la naissance, plongeant la m\u00e8re dans une d\u00e9pression dont elle ne parvient pas \u00e0 sortir. Cet \u00e9pisode est toutefois d\u00e9menti fermement par la famille. On peut en tous cas imaginer que cette s\u0153ur morte, peut-\u00eatre invent\u00e9e par Nelly Arcan, repr\u00e9sente un double d\u2019elle-m\u00eame, sa partie morte. La m\u00e8re ne travaille pas, comme la plupart des femmes de Lac-M\u00e9gantic dont la vie semble trac\u00e9e d\u2019avance. Plus tard, Isabelle dira qu\u2019elle a voulu de toutes ses forces \u00e9chapper au destin de ces femmes. Elle joue sur le nom de jeune fille de sa m\u00e8re, Jacinthe Mercier, en \u00e9voquant une \u00ab&nbsp;m\u00e8re sci\u00e9e&nbsp;\u00bb. Le p\u00e8re est homme d\u2019affaires. Tr\u00e8s croyant, p\u00e9tri de culture biblique, elle le dit obs\u00e9d\u00e9 par le jugement dernier.<\/p>\n\n\n\n<p>D\u00e8s le d\u00e9but de son adolescence, Isabelle veut mourir. Elle pr\u00e9sente un \u00e9pisode d\u2019anorexie autour de sa douzi\u00e8me ann\u00e9e. Elle \u00e9crira plus tard qu\u2019elle avait d\u00e9couvert une bonne fa\u00e7on de mettre fin \u00e0 ses jours. Dans <em>Putain<\/em>, elle d\u00e9crit une m\u00e8re constamment alit\u00e9e. En r\u00e9alit\u00e9, son enfance est plut\u00f4t banale. Isabelle prend des cours de piano et de claquettes. C\u2019est une petite fille joueuse et dr\u00f4le. Dans ses livres, elle \u00e9voque toutefois une mascarade&nbsp;: elle se sent \u00ab&nbsp;autre&nbsp;\u00bb, comme si elle devait constamment faire semblant. En 1991, \u00e0 17 ans, elle commence des \u00e9tudes en sciences sociales \u00e0 Sherbrooke. En 1994, \u00e0 21 ans, elle quitte sa famille et s\u2019inscrit \u00e0 l\u2019Universit\u00e9 du Qu\u00e9bec \u00e0 Montr\u00e9al o\u00f9 elle engage des \u00e9tudes litt\u00e9raires. Apr\u00e8s l\u2019obtention de son <em>bachelor<\/em>, elle entreprend un m\u00e9moire de master intitul\u00e9&nbsp;: <em>Le poids des mots ou la mat\u00e9rialit\u00e9 du langage dans<\/em> \u00ab&nbsp;<em>Les m\u00e9moires d\u2019un n\u00e9vropathe<\/em>&nbsp;\u00bb <em>du pr\u00e9sident Schreber<\/em><sup>1<\/sup>.<\/p>\n\n\n\n<p>Elle soutient ce m\u00e9moire en 2003, apr\u00e8s la publication de son premier livre. D\u00e8s son arriv\u00e9e \u00e0 Montr\u00e9al, en 1994, elle gagne sa vie en posant pour des photographies \u00e9rotiques. Elle travaille \u00e9galement comme serveuse. Elle r\u00e9pond ensuite \u00e0 une agence qui recrute des <em>escort girls<\/em>. Cette exp\u00e9rience d\u2019escort constitue la mati\u00e8re de son premier livre, <em>Putain<\/em> (2001), sous son nom d\u2019auteur&nbsp;: Nelly Arcan. L\u2019origine de ce nom est ind\u00e9cidable. On peut entendre \u00ab&nbsp;arcanes&nbsp;\u00bb, mais aussi \u00ab&nbsp;archange&nbsp;\u00bb de m\u00eame qu\u2019\u00e0 l\u2019envers, on entend \u00ab&nbsp;canard&nbsp;\u00bb comme \u00ab&nbsp;vilain petit canard&nbsp;\u00bb. Son activit\u00e9 d\u2019<em>escort<\/em> se d\u00e9roule sur trois ou quatre ans. D\u00e8s sa publication, le livre remporte un remarquable succ\u00e8s qui la met provisoirement \u00e0 l\u2019abri de tout probl\u00e8me financier, d\u2019autant qu\u2019il est rapidement traduit en plusieurs langues. Elle cesse son activit\u00e9 d\u2019<em>escort<\/em>.<\/p>\n\n\n\n<p>Le livre est publi\u00e9 aux \u00e9ditions du Seuil, en France. Nelly Arcan s\u00e9journe alors \u00e0 Paris pendant quelques mois. Elle fait un passage difficile dans une \u00e9mission de t\u00e9l\u00e9vision \u00e0 succ\u00e8s de l\u2019\u00e9poque. L\u2019animateur se moque ouvertement de son accent qu\u00e9b\u00e9cois et insiste lourdement sur le c\u00f4t\u00e9 sulfureux du livre sans \u00e9voquer la force de l\u2019\u00e9criture. Paris ne lui convient pas, et elle revient \u00e0 Montr\u00e9al. En 2003, elle termine son m\u00e9moire de ma\u00eetrise consacr\u00e9 au Pr\u00e9sident Schreber. Elle rencontre un homme auquel une passion la lie pendant pr\u00e8s d\u2019un an. L\u2019alcool et la drogue, essentiellement la coca\u00efne, entrent dans sa vie. C\u2019est \u00e0 cette \u00e9poque que se situe une tentative de suicide par pendaison. Elle poursuit son activit\u00e9 au gr\u00e9 des interventions t\u00e9l\u00e9vis\u00e9es et des chroniques qu\u2019elle signe dans les journaux. Elle entre parall\u00e8lement dans une spirale de chirurgie esth\u00e9tique. Les probl\u00e8mes financiers s\u2019accumulent, et elle doit plusieurs fois changer d\u2019appartement.<\/p>\n\n\n\n<p>En septembre 2007, \u00e0 propos de la sortie de son troisi\u00e8me livre, <em>A ciel ouvert<\/em>, elle participe \u00e0 une \u00e9mission de t\u00e9l\u00e9vision qu\u00e9b\u00e9coise. Elle porte une robe noire d\u00e9collet\u00e9e et les animateurs discutent plus de son d\u00e9collet\u00e9 que de son livre. Elle juge cette \u00e9mission d\u00e9sastreuse et elle \u00e9crit un texte, <em>La honte<\/em>, qui sera publi\u00e9 de fa\u00e7on posthume dans <em>Burqa de chair<\/em> en 2010. En 2008, elle r\u00e9dige un livre, <em>Paradis clef en main<\/em> qui sera publi\u00e9 quelques semaines apr\u00e8s son suicide, fin 2009.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Les \u00e9nigmes<\/h2>\n\n\n\n<p>Il y a un contraste \u00e9tonnant entre Nelly Arcan, telle qu\u2019on la voit dans les \u00e9missions de t\u00e9l\u00e9vision, et Nelly Arcan \u00e9crivain. La force de son \u00e9criture contraste avec la jeune femme fragile, malhabile, mais aussi provocante, qu\u2019on voit sur l\u2019\u00e9cran. Elle revendique cette diff\u00e9rence entre son aspect, sa fragilit\u00e9, et la force de son \u00e9criture, comme elle revendique, ne pouvant y \u00e9chapper, sa d\u00e9testation de l\u2019image et sa fascination pour l\u2019image. Le d\u00e9sir de s\u00e9duire les hommes, d\u2019avoir un corps parfait, d\u2019\u00eatre sexuellement d\u00e9sirable, le dispute au besoin de se r\u00e9volter contre ce qu\u2019elle consid\u00e8re comme une ali\u00e9nation. Une premi\u00e8re \u00e9nigme de la biographie de Nelly Arcan r\u00e9side dans son activit\u00e9 d\u2019<em>escort girl<\/em>. Comment la petite fille de Lac-M\u00e9gantic, devenue adolescente, se retrouve-t-elle\u00a0<em>escort girl<\/em>\u00a0? Elle parle d\u2019une provocation pour \u00e9chapper au sort des femmes qui, comme sa m\u00e8re, sont enferm\u00e9es dans une vie dont elles ne peuvent pas sortir. Les femmes, pour Nelly Arcan, se divisent en deux cat\u00e9gories\u00a0: les \u00ab\u00a0larves\u00a0\u00bb et les \u00ab\u00a0schtroumpfettes\u00a0\u00bb. Les \u00ab\u00a0larves\u00a0\u00bb sont les femmes non d\u00e9sir\u00e9es, laiss\u00e9es de c\u00f4t\u00e9, abandonn\u00e9es par les hommes et solitaires. Les \u00ab\u00a0schtroumpfettes\u00a0\u00bb se battent pour exister aux yeux des hommes mais elles sont pi\u00e9g\u00e9es par le monde de la s\u00e9duction masculine. Si certaines femmes du Moyen-Orient sont prisonni\u00e8res d\u2019une burqa, les femmes du monde occidental sont enferm\u00e9es dans une \u00ab\u00a0burqa de chair\u00a0\u00bb. On leur impose un mod\u00e8le de f\u00e9minit\u00e9 auquel elle doivent imp\u00e9rativement se conformer.<\/p>\n\n\n\n<p id=\"pa8\">Dans&nbsp;<em>Putain<\/em>, elle \u00e9voque le fantasme de rencontrer son p\u00e8re comme client dans son activit\u00e9 d\u2019<em>escort girl<\/em>. Elle \u00e9crit que c\u2019est en partie parce qu\u2019il est obs\u00e9d\u00e9 par le jugement dernier et par le p\u00e9ch\u00e9 qu\u2019elle devient&nbsp;<em>escort<\/em>. Une partie du fantasme est de rester la petite fille qui saute sur les genoux de son p\u00e8re, qui se pend \u00e0 son cou, mais elle \u00e9crit que l\u2019\u00e9mergence de la pubert\u00e9 a tout fait basculer. Son d\u00e9sir de mourir appara\u00eet \u00e0 ce moment, dans sa douzi\u00e8me ann\u00e9e, contemporain de l\u2019anorexie. Ce fantasme incestueux, par sa r\u00e9p\u00e9tition m\u00eame, doit \u00eatre d\u00e9construit. Il fonctionne comme \u00e9cran par rapport \u00e0 autre chose. Une deuxi\u00e8me \u00e9nigme est rep\u00e9rable, dans la chair m\u00eame de l\u2019\u00e9criture. Ses premiers travaux universitaires d\u00e9sesp\u00e8rent ses professeurs par leurs fautes de syntaxe mais d\u00e8s les premi\u00e8res pages de&nbsp;<em>Putain<\/em>, on est frapp\u00e9 par la force du style et la d\u00e9s\u00e9rotisation des sc\u00e8nes sexuelles. La complexit\u00e9 du probl\u00e8me prend une tournure surprenante quand on met en regard son m\u00e9moire de ma\u00eetrise, dans le plus pur style \u00ab&nbsp;universitaire lacanien&nbsp;\u00bb, et l\u2019\u00e9criture des romans comme on le verra plus loin.<\/p>\n\n\n\n<p id=\"pa9\">Entre ces diff\u00e9rents styles, il faut intercaler l\u2019analyse, et l\u2019analyste. Peu apr\u00e8s son arriv\u00e9e \u00e0 Montr\u00e9al, elle commence simultan\u00e9ment son activit\u00e9 d\u2019<em>escort<\/em>&nbsp;et des \u00e9tudes litt\u00e9raires. Elle entreprend \u00e9galement une analyse.&nbsp;<em>Putain<\/em>&nbsp;est pr\u00e9sent\u00e9 comme une lettre \u00e0 l\u2019analyste. Elle dit qu\u2019elle n\u2019arrive pas \u00e0 parler \u00e0 son analyste. Elle d\u00e9cide de lui \u00e9crire et elle lui fait lire le manuscrit. L\u2019analyste le fait ensuite lire \u00e0 sa femme qui est \u00e9crivain. C\u2019est l\u2019analyste, et sa femme, qui conseillent de soumettre le manuscrit aux \u00c9ditions du Seuil. On peut \u00e9videmment discuter la position de l\u2019analyste et consid\u00e9rer son geste &#8211; lire le manuscrit, le faire lire \u00e0 sa femme et faciliter la publication au Seuil -, comme un agir contre-transf\u00e9rentiel. Mais l\u2019\u00e9criture est d\u2019une force peu commune. La violence qui s\u2019y exprime saisit brutalement le lecteur. A l\u2019\u00e9vidence, il s\u2019agit de litt\u00e9rature, produite par un auteur, avec un style et un monde sp\u00e9cifiques, et les questions pos\u00e9es ne peuvent pas laisser indiff\u00e9rent. Le texte va bien au-del\u00e0 d\u2019un reportage sulfureux sur l\u2019activit\u00e9 d\u2019<em>escort<\/em>. Il d\u00e9range profond\u00e9ment tant il est p\u00e9tri d\u2019une angoisse mortif\u00e8re et d\u2019un mouvement autodestructeur. Les lecteurs du manuscrit, aux \u00c9ditions du Seuil, sont comme l\u2019analyste, frapp\u00e9s par la force du style et l\u2019originalit\u00e9 de l\u2019\u00e9criture. Ils rep\u00e8rent un \u00e9crivain exceptionnel, et ils n\u2019h\u00e9sitent pas puisqu\u2019il ne s\u2019\u00e9coule pas plus de trois semaines entre la r\u00e9ception du manuscrit et la d\u00e9cision de le publier. Comme l\u2019analyste, on peut supposer qu\u2019ils sentent confus\u00e9ment que Nelly Arcan ne parle pas de sexualit\u00e9 dans ce livre. Elle parle d\u2019autre chose. Pour saisir de quoi parle Nelly Arcan, il faut interroger bri\u00e8vement les enjeux du processus de cr\u00e9ation, et en particulier du travail d\u2019\u00e9criture.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Ecriture et processus m\u00e9lancolique<\/h2>\n\n\n\n<p id=\"pa10\">R. Roussillon (2015) propose une distinction entre les recherches&nbsp;<em>sur<\/em>&nbsp;l\u2019art et les recherches&nbsp;<em>par<\/em>&nbsp;l\u2019art.<\/p>\n\n\n\n<p id=\"pa11\">Engager une recherche&nbsp;<em>sur<\/em>&nbsp;l\u2019art, c\u2019est d\u00e9finir un objet, le poser devant soi, et explorer cet objet. Construire une recherche&nbsp;<em>par<\/em>&nbsp;l\u2019art, ce n\u2019est pas d\u00e9finir l\u2019art comme objet, mais comme moyen, comme outil. L\u2019objet n\u2019est pas l\u2019art en tant que tel mais les processus dont il est le produit. La vie psychique, le travail psychique, les processus de symbolisation constituent les objets de la recherche par l\u2019art. Ce n\u2019est plus l\u2019auteur qui est vis\u00e9, comme dans les balbutiements de la recherche psychanalytique sur l\u2019art, mais les fondements de la vie psychique dans leur globalit\u00e9. Par son style, l\u2019auteur transmet quelque chose. Qu\u2019est-ce qui se transmet par ce canal, qui ne peut pas \u00eatre transmis par la trame du r\u00e9cit, ou par diff\u00e9rents personnages&nbsp;? L\u2019\u00e9criture de Nelly Arcan, et les th\u00e8mes qu\u2019elle explore au fil de ses livres, me conduisent \u00e0 penser que certains effets de style font \u00e9prouver au lecteur le climat des premiers contacts avec l\u2019objet, la fa\u00e7on dont le sujet, futur auteur, a \u00e9t\u00e9 touch\u00e9, vu, entendu, senti, c\u2019est-\u00e0-dire les modalit\u00e9s de pr\u00e9sence de l\u2019objet primaire. Cette perspective s\u2019inscrit dans la logique du retournement propre aux souffrances narcissiques. Ce qu\u2019il a v\u00e9cu passivement, l\u2019auteur le fait vivre activement au lecteur. Mais ce retournement ne passe ni par le contenu, ni par la description d\u2019une sc\u00e8ne, ni par la mise en \u0153uvre de personnages sp\u00e9cifiques. Le retournement s\u2019effectue en acte. En ce sens, il est paradoxal&nbsp;: il est \u00e0 la fois marginal et central. Marginal, puisqu\u2019il ne concerne pas le r\u00e9cit en lui-m\u00eame&nbsp;; central parce qu\u2019il est l\u2019enjeu m\u00eame du travail d\u2019\u00e9criture.<\/p>\n\n\n\n<p id=\"pa12\">C\u2019est un enjeu cach\u00e9, masqu\u00e9, qui se d\u00e9place en contrebande, suivant le mot de Jean Guillaumin (1994) \u00e0 propos du transfert. On le sait depuis Buffon&nbsp;: le style c\u2019est l\u2019homme m\u00eame. On r\u00e9p\u00e8te la&nbsp;phrase \u00e0 la mani\u00e8re d\u2019une citation, sans interroger son sens profond. Je suis tent\u00e9 de formuler autrement&nbsp;: le style, c\u2019est l\u2019homme m\u00eame, certes, mais c\u2019est surtout le&nbsp;<em>m\u00eame autre<\/em>&nbsp;de l\u2019homme, son m\u00eame&nbsp;<em>contrebandier<\/em>. Le style r\u00e9v\u00e8le une part non subjectiv\u00e9e de l\u2019\u00eatre.<\/p>\n\n\n\n<p id=\"pa13\">Voici un extrait du d\u00e9but du premier roman de Nelly Arcan,&nbsp;<em>Putain<\/em>&nbsp;(2001). Ensuite, sans transition, je ferai suivre un court extrait de son m\u00e9moire de Ma\u00eetrise soutenu et valid\u00e9 en 2003 \u00e0 l\u2019Universit\u00e9 du Qu\u00e9bec. On d\u00e9couvre deux styles tr\u00e8s diff\u00e9rents. Le premier, c\u2019est la voix de Nelly Arcan prise dans sa probl\u00e9matique d\u2019\u00e9criture, qui hurle &#8211; ou qui \u00ab&nbsp;gueule&nbsp;\u00bb &#8211; sa souffrance. On entend, en de\u00e7\u00e0 de la crudit\u00e9 des termes, un d\u00e9sespoir sans fond, une souffrance en ab\u00eeme. Dans le deuxi\u00e8me extrait on per\u00e7oit, sous le verni psychanalytique et universitaire, la m\u00eame plainte, le m\u00eame d\u00e9sespoir, mais cette fois attribu\u00e9s \u00e0 un autre, au Pr\u00e9sident Schreber. Au del\u00e0 de la diff\u00e9rence des styles, il s\u2019agit bien du m\u00eame cri et des effets lumineux du m\u00eame m\u00e9t\u00e9ore.<\/p>\n\n\n\n<p id=\"pa14\">\u00ab&nbsp;Oui, la vie m\u2019a travers\u00e9e, je n\u2019ai pas r\u00eav\u00e9, ces hommes, des milliers, dans mon lit, dans ma bouche, je n\u2019ai rien invent\u00e9 de leur sperme sur moi, sur ma figure, dans mes yeux, j\u2019ai tout vu et \u00e7a continue encore, tous les jours ou presque, des bouts d\u2019homme, leur queue seulement, des bouts de queue qui s\u2019\u00e9meuvent pour je ne sais quoi car ce n\u2019est pas de moi qu\u2019ils bandent, \u00e7a n\u2019a jamais \u00e9t\u00e9 de moi, c\u2019est de ma putasserie, du fait que je suis l\u00e0 pour \u00e7a, les sucer, les sucer encore, ces queues qui s\u2019enfilent les unes aux autres comme si j\u2019allais les vider sans retour, faire sortir d\u2019elles une fois pour toutes ce qu\u2019elles ont \u00e0 dire, et puis de toute fa\u00e7on je ne suis pour rien dans ces \u00e9panchements, \u00e7a pourrait \u00eatre une autre, m\u00eame pas une putain mais une poup\u00e9e d\u2019air, une parcelle d\u2019image cristallis\u00e9e, le point de fuite d\u2019une bouche qui s\u2019ouvre sur eux tandis qu\u2019ils jouissent de l\u2019id\u00e9e qu\u2019ils se font de ce qui fait jouir, tandis qu\u2019ils s\u2019affolent dans les draps en faisant appara\u00eetre \u00e7a et l\u00e0 un visage grima\u00e7ant, des mamelons durcis, une fente tremp\u00e9e et agit\u00e9e de spasmes, tandis qu\u2019ils tentent de croire que ces bouts de femme leur sont destin\u00e9s et qu\u2019ils sont les seuls \u00e0 savoir les faire parler, les seuls \u00e0 pouvoir les faire plier sous le d\u00e9sir qu\u2019ils ont de les voir plier (\u2026) Et je ne saurais pas dire ce qu\u2019ils voient lorsqu\u2019ils me voient ces hommes, je le cherche dans le miroir tous les jours sans le trouver, et ce qu\u2019ils voient n\u2019est pas moi, ce ne peut pas \u00eatre moi, ce ne peut \u00eatre qu\u2019une autre, une vague forme changeante qui prend la couleur des murs, et je ne sais pas davantage si je suis belle ni \u00e0 quel degr\u00e9, si je suis encore jeune ou d\u00e9j\u00e0 trop vieille, on me voit sans doute comme on voit une femme, au sens fort, avec des seins pr\u00e9sents, des courbes et un talent pour baisser les yeux, mais une femme n\u2019est jamais une femme que compar\u00e9e \u00e0 une autre, une femme parmi d\u2019autres, c\u2019est donc toute une arm\u00e9e de femmes qu\u2019ils baisent lorsqu\u2019ils me baisent, c\u2019est dans cet \u00e9talage de femmes que je me perds, que je trouve ma place de femme perdue.&nbsp;\u00bb (Nelly Arcan, 2001, p. 19-21)<\/p>\n\n\n\n<p id=\"pa15\">\u00ab&nbsp;Le d\u00e9lire, dans&nbsp;<em>Les m\u00e9moires d\u2019un n\u00e9vropathe<\/em>, dont l\u2019un des principaux ressorts est la conviction de Schreber qu\u2019un malentendu est venu rabattre la v\u00e9rit\u00e9 sur une suppos\u00e9e folie, peut se concevoir comme la mat\u00e9rialisation, dans le R\u00e9el, du remaniement du syst\u00e8me signifiant effondr\u00e9 sous le poids d\u2019un manque \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de sa structure. Dit autrement, Schreber tente de redonner un sens au monde, non pas dans l\u2019ordre symbolique o\u00f9 la signification renvoie \u00e0 une autre signification, l\u2019int\u00e9grant ainsi dans une dialectique, mais dans celui de l\u2019imaginaire o\u00f9 la signification, \u00e0 la fois \u00e9nigmatique et univoque, prend&nbsp;<em>corps<\/em>. L\u2019univers devient alors un chaos o\u00f9 Schreber, et plus pr\u00e9cis\u00e9ment son corps, sert de point d\u2019attache avec le sens (\u2026) Les M\u00e9moires de Schreber racontent une histoire o\u00f9 se joue, de fa\u00e7on voil\u00e9e, la survie psychique de Schreber, et o\u00f9 ce qui se montre n\u2019est rien d\u2019autre que l\u2019effondrement du langage, et donc de la possibilit\u00e9 m\u00eame de penser (\u2026) Derri\u00e8re l\u2019impossible assomption de la castration et la non symbolisation d\u2019un signifiant primordial, appara\u00eet la jouissance f\u00e9minine pos\u00e9e comme id\u00e9ale, par laquelle Schreber s\u2019assurera la complicit\u00e9 de Dieu et r\u00e9tablira l\u2019ordre cosmique. En incarnant le phallus de l\u2019autre, Schreber donne chair \u00e0 ce qui a \u00e9t\u00e9 chez lui forclos&nbsp;: le signifiant du Nom-du-P\u00e8re&nbsp;\u00bb.(Isabelle Fortier, Universit\u00e9 du Qu\u00e9bec, Montr\u00e9al, 2003, p. 1)<\/p>\n\n\n\n<p id=\"pa16\">Il est facile de ramener l\u2019\u00e9criture de Nelly Arcan, \u00e0 partir du premier extrait, \u00e0 une sorte de documentaire sur la fonction d\u2019<em>escort girl<\/em>. Le sexe est d\u00e9crit sans masque, brutalement. Mais ce serait confondre le manifeste et le latent, et passer \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de la seule question qui vaille&nbsp;: de quoi parle-t-elle lorsqu\u2019elle \u00e9crit ces sc\u00e8nes&nbsp;? Quel est l\u2019enjeu, au del\u00e0 de l\u2019exhibitionnisme affich\u00e9&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p id=\"pa17\">Pour mettre cette question en travail, je m\u2019appuie sur les hypoth\u00e8ses propos\u00e9es par R. Roussillon (1998), qui distingue le&nbsp;<em>d\u00e9sir<\/em>&nbsp;de cr\u00e9er et la&nbsp;<em>contrainte<\/em>&nbsp;\u00e0 cr\u00e9er. La contrainte \u00e0 cr\u00e9er r\u00e9pond \u00e0 une exigence radicale. Elle renvoie \u00e0 ce qui n\u2019a pas pu s\u2019inscrire dans la continuit\u00e9 de la vie psychique du fait de son caract\u00e8re traumatique. La contrainte \u00e0 cr\u00e9er suppose une cassure de l\u2019\u00eatre, une brisure initiale. D\u00e8s lors, la cr\u00e9ation a pour fonction de r\u00e9duire ce clivage, de le suturer. La tache est toutefois impossible. Si le d\u00e9sir de cr\u00e9er implique une&nbsp;<em>transformation<\/em>&nbsp;de l\u2019exp\u00e9rience, la contrainte \u00e0 cr\u00e9er construit un&nbsp;<em>d\u00e9placement<\/em>&nbsp;de l\u2019exp\u00e9rience de d\u00e9chirure initiale.<\/p>\n\n\n\n<p id=\"pa18\">Dans cette perspective, la sc\u00e8ne apparemment sexuelle d\u00e9crite par Nelly Arcan renvoie \u00e0 une autre sc\u00e8ne cach\u00e9e, une sc\u00e8ne traumatique que l\u2019\u00e9criture s\u2019efforce en vain de suturer en la rendant mall\u00e9able&nbsp;et partageable. Si on reprend le texte mot \u00e0 mot, on s\u2019aper\u00e7oit qu\u2019il s\u2019agit d\u2019une forme de contact, de toucher, qui met en jeu des zones corporelles partielles, les yeux, la bouche, les seins, le sexe. Le corps n\u2019est jamais per\u00e7u dans sa globalit\u00e9, et jamais l\u2019autre, l\u2019objet, n\u2019est per\u00e7u comme objet total. Il est r\u00e9duit \u00e0 son sexe ou \u00e0 un visage grima\u00e7ant. De plus il se d\u00e9multiplie \u00e0 l\u2019infini, en milliers d\u2019objets \u00ab&nbsp;enfil\u00e9s les uns aux autres&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p id=\"pa19\">Du point de vue stylistique, la juxtaposition de phrases courtes, s\u00e9par\u00e9es par de simples virgules, fait \u00e9prouver cette parcellisation de l\u2019objet, comme une forme de contact en pointill\u00e9s, et sans continuit\u00e9. L\u2019effet de cette forme d\u2019\u00e9criture est une d\u00e9s\u00e9rotisation radicale. La tendresse, les caresses, la douceur et la l\u00e9g\u00e8ret\u00e9 sont absentes. Le toucher est brutal, sans consid\u00e9ration pour le sujet, contraint de dispara\u00eetre sous la projection utilitaire qu\u2019on lui impose, croyant lui faire plaisir. Deux \u00e9l\u00e9ments \u00e9mergent de cet ensemble&nbsp;: la queue et la bouche. En de\u00e7\u00e0 de leur sens sexuel, ils renvoient \u00e0 la t\u00e9t\u00e9e. Mon hypoth\u00e8se est que ce texte exprime l\u2019univers des premiers liens, une rythmicit\u00e9 d\u00e9sordonn\u00e9e associ\u00e9e au pointillisme froid du toucher.<\/p>\n\n\n\n<p id=\"pa20\">La force de l\u2019\u00e9criture de Nelly Arcan, dans ce passage mais aussi dans d\u2019autres, r\u00e9sulte de ce d\u00e9placement, de ce qu\u2019il donne \u00e0 \u00e9prouver en de\u00e7\u00e0 des mots, par l\u2019effet de la parcellisation et de la discontinuit\u00e9. Le traumatisme non int\u00e9grable psychiquement renvoie \u00e0 un contact pr\u00e9coce discontinu, une fonction utilitariste qui ne tient pas compte des besoins du sujet. Cela ne signifie pas que la m\u00e8re de la petite Isabelle Fortier \u00e9tait une m\u00e8re violente, non aimante. Cela signifie que le b\u00e9b\u00e9 a ressenti l\u2019objet maternel \u00e0 travers ces contacts discontinus et assez froids, un peu sur le mod\u00e8le d\u2019une m\u00e8re qui lutte contre la d\u00e9pression par une forme d\u2019activisme d\u00e9s\u00e9rotis\u00e9 et saccad\u00e9. Cette perspective reste toutefois incompl\u00e8te car Nelly Arcan n\u2019est pas compl\u00e8tement d\u00e9sorganis\u00e9e. L\u2019efficacit\u00e9 de son style et la force de son \u00e9criture traduisent un mouvement profond, une exigence imp\u00e9rieuse. Si, d\u2019un c\u00f4t\u00e9, on peut esquisser l\u2019hypoth\u00e8se d\u2019une m\u00e8re luttant \u00e0 coup de for\u00e7age et d\u2019activisme contre la d\u00e9pression, on peut, d\u2019un autre c\u00f4t\u00e9, interroger la place du p\u00e8re. On sait peu de choses de lui, sinon qu\u2019il est p\u00e9tri de culture biblique, obs\u00e9d\u00e9 par le jugement dernier et l\u2019Apocalypse. On peut effectivement entendre, dans l\u2019\u00e9criture de Nelly Arcan, une forme d\u2019impr\u00e9cation apocalyptique. Il est ainsi probable que le p\u00e8re a d\u2019abord \u00e9t\u00e9 un recours pour la petite Isabelle Fortier mais l\u2019\u00e9mergence de la pubert\u00e9 a boulevers\u00e9 le paysage. Dans ce contexte, la sexualisation du lien au p\u00e8re a fonctionn\u00e9 comme traumatisme r\u00e9v\u00e9lateur d\u2019un premier traumatisme, jusque-l\u00e0 silencieux. La pubert\u00e9, avec son cort\u00e8ge de transformations, est venue mettre au premier plan le manque premier, la discontinuit\u00e9 et la dysrythmie initiales. L\u2019anorexie, puis la succession des chirurgies esth\u00e9tiques, ont exprim\u00e9 douloureusement la disjonction entre la t\u00eate et le corps&nbsp;: d\u2019un c\u00f4t\u00e9 la parole impr\u00e9catrice du p\u00e8re et de l\u2019autre, un corps qui ne se trouve pas, qui se construit mal, faute de continuit\u00e9 tendre du toucher. On est proche de ce que C. Janin (1996) d\u00e9crit comme le noyau chaud et le noyau froid du traumatisme. Le sexuel machinique ne parvient pas \u00e0 suturer la blessure. La \u00ab&nbsp;putasserie&nbsp;\u00bb, constamment revendiqu\u00e9e par Nelly Arcan, renvoie \u00e0 son envers&nbsp;: la tendresse perdue et introuvable.<\/p>\n\n\n\n<p id=\"pa21\">On se souvient de la formule de Freud (1917), \u00e0 propos de la m\u00e9lancolie&nbsp;: \u00ab&nbsp;L\u2019ombre de l\u2019objet tombe sur le moi&nbsp;\u00bb. Le processus de cr\u00e9ation, dans sa dimension contraignante, serait une fa\u00e7on de traiter cette ombre ou, plus pr\u00e9cisement, de traiter ce qui du sujet, n\u2019a pas \u00e9t\u00e9 suffisamment investi, c\u2019est-\u00e0-dire habill\u00e9 et r\u00e9chauff\u00e9 par l\u2019objet. On serait ainsi confront\u00e9 aux effets d\u2019un processus m\u00e9lancolique qui suit un destin sp\u00e9cifique au sens o\u00f9 l\u2019ombre de l\u2019objet ne tombe pas sur le moi. Par un double mouvement de retournement et de d\u00e9placement, compl\u00e9t\u00e9 par une op\u00e9ration de transformation qui la rend mall\u00e9able, l\u2019ombre vient tramer l\u2019\u0153uvre, dans son contenu et dans son style. Cette part non subjectiv\u00e9e de l\u2019\u00eatre se transf\u00e8re, se d\u00e9place, et elle s\u2019\u00e9prouve par la combinaison des effets du style et du contenu th\u00e9matique.<\/p>\n\n\n\n<p id=\"pa22\">Ce d\u00e9placement est rep\u00e9rable dans les derni\u00e8res phrases de \u00ab&nbsp;<em>Putain<\/em>&nbsp;\u00bb&nbsp;: \u00ab&nbsp;C\u2019est la t\u00eate entre les genoux que j\u2019ai aim\u00e9 tous les hommes de ma vie, que j\u2019aime mon psychanalyste qui ne voit pas mon corps s\u2019agiter sur le divan (\u2026) lorsque j\u2019ai envie de me redresser pour lui montrer que je ne suis pas qu\u2019une voix (\u2026) que les marques des coups de griffe n\u2019ont rien \u00e0 envier \u00e0 la rage de l\u2019enfant qui r\u00e9clame le sein de sa m\u00e8re, d\u2019ailleurs qui sait s\u2019il ne dort pas la t\u00eate entre les mains, en me r\u00eavant nue dans une salle de bain, qui sait s\u2019il ne se masturbe pas en silence pour donner un peu de vie \u00e0 mes r\u00e9cits (\u2026) il vaudrait mieux que nous soyons l\u2019espace d\u2019un moment le client et la putain (\u2026) il faudrait que les r\u00f4les soient chang\u00e9s (\u2026) qu\u2019il devienne un homme dans mes bras mais \u00e7a n\u2019arrivera pas, une derni\u00e8re fois, \u00e7a ne peut pas arriver car ces choses-l\u00e0 ne se produisent jamais lorsqu\u2019on est moi, lorsqu\u2019on interpelle la vie du c\u00f4t\u00e9 de la mort&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p id=\"pa23\">On entend la mise en \u0153uvre de la \u00ab&nbsp;putasserie&nbsp;\u00bb dans une succession de s\u00e9quences courtes dont l\u2019encha\u00eenement est significatif. L\u2019analyste qui ne fait pas suffisamment attention au corps, la repr\u00e9sentation de l\u2019enfant qui r\u00e9clame rageusement le sein de sa m\u00e8re, puis le renversement brutal dans une sc\u00e8ne sexuelle o\u00f9 il est question de prendre quelqu\u2019un dans les bras. Enfin, le d\u00e9sespoir&nbsp;: \u00e7a n\u2019arrivera pas. La putasserie \u00e9choue \u00e0 renverser l\u2019\u00e9prouv\u00e9 de d\u00e9tresse. Nelly Arcan reste du c\u00f4t\u00e9 de la mort, d\u2019o\u00f9 elle interpelle la vie en vain.<\/p>\n\n\n\n<p id=\"pa24\">Lors de l\u2019enterrement de Nelly Arcan, son fr\u00e8re a\u00een\u00e9, Erik, prononce une courte allocution. Elle a choisi les mots, il a choisi la mer. Il est marin et il parle de sa s\u0153ur&nbsp;: \u00ab&nbsp;Je ne suis pas \u00e9crivain. Je conduis des bateaux. Au milieu de l\u2019oc\u00e9an, il n\u2019y a rien ni personne. On n\u2019a pas vraiment \u00e0 se soucier de son image. Mais un bateau, si \u00e7a navigue, si \u00e7a fait une travers\u00e9e, c\u2019est parce qu\u2019il a quelque chose dans le ventre, quelque chose dans ses cales. Il a quelque chose \u00e0 livrer. Ce n\u2019est pas \u00e0 proprement parler pour le plaisir. \u00c9videmment, s\u2019il y a un superbe coucher de soleil, on se prive pas, on le regarde, on en profite, c\u2019est tout. Nelly avait quelque chose dans le ventre, quelque chose \u00e0 dire, \u00e0 livrer, et ce n\u2019\u00e9tait pas pour le plaisir. \u00c7a ne l\u2019a pas emp\u00each\u00e9e de profiter de la vie, mais \u00e7a l\u2019a conditionn\u00e9e&nbsp;: je sais ce que c\u2019est que d\u2019affronter des vagues, et Nelly en a affront\u00e9 des grosses. L\u2019une d\u2019elles l\u2019a emport\u00e9e. J\u2019accoste au m\u00eame quai que ma s\u0153ur. Il est trop tard pour la rescaper, mais j\u2019ai le sentiment de la ramener \u00e0 terre. Il y a un dicton dans ma profession&nbsp;: les marins ne meurent pas, ils disparaissent. Nelly disparue, elle est toujours port\u00e9e par ses mots, une mer de mots avec ses temp\u00eates et ses affluents.&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p id=\"pa25\">Alors Nelly Arcan, m\u00e9t\u00e9ore m\u00e9lancolique, sans doute, mais surtout m\u00e9t\u00e9ore brillant, comme une \u00e9toile filante&nbsp;!<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Notes<\/h2>\n\n\n\n<p>1- Ce m\u00e9moire est consultable en int\u00e9gralit\u00e9 sur le site <a href=\"http:\/\/nellyarcan.com\">nellyarcan.com<\/a><\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Bibliographie<\/h2>\n\n\n\n<p>Arcan N., (2001), <em>Putain<\/em>, Paris, Seuil.<\/p>\n\n\n\n<p>Arcan N., (2004), <em>Folle<\/em>, Paris, Seuil.<\/p>\n\n\n\n<p>Arcan N., (2007), <em>A ciel ouvert<\/em>, Paris, Seuil.<\/p>\n\n\n\n<p>Arcan N., (2009), <em>Paradis, clef en main<\/em>, Qu\u00e9bec, Coups de t\u00eate.<\/p>\n\n\n\n<p>Arcan N., (2011), <em>Burqa de chair<\/em>, Paris, Seuil.<\/p>\n\n\n\n<p>Fortier I., (2003), <em>Le poids des mots ou la mat\u00e9rialit\u00e9 du langage dans \u00ab&nbsp;Les m\u00e9moires d\u2019un n\u00e9vropathe&nbsp;\u00bb de Daniel Paul Schreber<\/em>, Universit\u00e9 du Qu\u00e9bec, Montr\u00e9al.<\/p>\n\n\n\n<p>Guillaumin J., (1994), \u00ab&nbsp;Les contrebandiers du transfert&nbsp;\u00bb in <em>Revue fran\u00e7aise de psychanalyse<\/em>, LVIII, n\u00b0 sp\u00e9cial congr\u00e8s.<\/p>\n\n\n\n<p>Janin C., (1996), <em>Figures et destins du traumatisme<\/em>, Paris, PUF.<\/p>\n\n\n\n<p>Roussillon R., (1998), \u00ab&nbsp;Besoin de cr\u00e9er, d\u00e9sir de cr\u00e9er, contrainte \u00e0 cr\u00e9er&nbsp;\u00bb, in Chouvier B., <em>Symbolisation et processus de cr\u00e9ation<\/em>, Paris, Dunod.<\/p>\n\n\n\n<p>Roussillon R., (2015), \u00ab&nbsp;Le visage de l\u2019\u00e9tranger et la matrice du n\u00e9gatif chez A. Camus&nbsp;\u00bb, <em>Revue fran\u00e7aise de psychanalyse<\/em>, LXXIX, 4, p. 1187 &#8211; 1197.<\/p>\n<div class=\"pdfprnt-buttons pdfprnt-buttons-post pdfprnt-bottom-right\"><a href=\"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/10583?print=pdf\" class=\"pdfprnt-button pdfprnt-button-pdf\" target=\"_blank\"><\/a><\/div>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Nelly Arcan ressemble \u00e0 un corps c\u00e9leste qui a produit une trace lumineuse, un m\u00e9t\u00e9ore litt\u00e9raire et ce m\u00e9t\u00e9ore a produit plusieurs m\u00e9t\u00e9orites, c\u2019est-\u00e0-dire plusieurs livres. Le premier, Putain, est publi\u00e9 en 2001 aux \u00c9ditions du Seuil. 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