{"id":10572,"date":"2021-08-22T07:32:20","date_gmt":"2021-08-22T05:32:20","guid":{"rendered":"https:\/\/carnetpsy.fr\/mozart-1756-1791-au-rythme-de-sa-correspondance-2\/"},"modified":"2021-10-01T12:17:22","modified_gmt":"2021-10-01T10:17:22","slug":"mozart-1756-1791-au-rythme-de-sa-correspondance","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/mozart-1756-1791-au-rythme-de-sa-correspondance\/","title":{"rendered":"Mozart (1756-1791) au rythme de sa correspondance"},"content":{"rendered":"\n<p>Mozart est un des rares compositeurs qu\u2019on ne saurait \u00e9voquer sans la r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 ses environnements&nbsp;: de l\u2019enfant prodige, expos\u00e9 dans les cours d\u2019Europe, \u00e0 l\u2019artiste enterr\u00e9 dans une fosse commune, fin souvent d\u00e9crite dans le contexte d\u2019une profonde d\u00e9tresse, du d\u00e9sespoir du cr\u00e9ateur abandonn\u00e9 par son public viennois qui le boude. Restent les dettes, la mis\u00e8re, le sentiment d\u2019\u00e9chec, \u00e0 l\u2019issue de la r\u00e9volte jacobine d\u2019un des premiers artistes qui a os\u00e9 devenir ind\u00e9pendant. Comment interroger un tel destin et quelle m\u00e9thodologie adopter pour tenter une approche psychanalytique d\u2019un g\u00e9nie cr\u00e9ateur tel que celui de Mozart&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Quelques pr\u00e9alables sur la m\u00e9thodologie d\u2019approche psychanalytique d\u2019une \u0153uvre<\/h2>\n\n\n\n<p>Plusieurs contributions de ce dossier ont \u00e9voqu\u00e9 diff\u00e9rentes mani\u00e8res de proc\u00e9der \u00e0 une approche psychanalytique de l\u2019art mais il est rarement question des limites de cette approche psychanalytique d\u2019une \u0153uvre ou d\u2019un artiste&nbsp;: on oublie trop souvent que Freud les a clairement indiqu\u00e9es. En premier lieu, Freud pense inconnaissable l\u2019\u00e9nigme du don du cr\u00e9ateur, \u00ab&nbsp;<em>don artistique<\/em>, qui reste une \u00e9nigme pour nous du point de vue psychologique (&#8230;)&nbsp;\u00bb (1910, p 50). De m\u00eame, l\u2019appr\u00e9ciation esth\u00e9tique de l\u2019\u0153uvre d\u2019art n\u2019appartient pas non plus au domaine de la psychanalyse&nbsp;: \u00ab&nbsp;Malheureusement, c\u2019est sur la beaut\u00e9 que la psychanalyse a le moins \u00e0 nous dire&nbsp;\u00bb (Freud, 1939, p 29). Dans ce contexte, un possible point de d\u00e9part de l\u2019analyse d\u2019une \u0153uvre rel\u00e8ve d\u2019une interrogation sur le plaisir du destinataire de l\u2019\u0153uvre, spectateur, lecteur ou auditeur, soit sur l\u2019effet produit par la cr\u00e9ation sur le r\u00e9cepteur de l\u2019\u0153uvre.<\/p>\n\n\n\n<p>Il ne sera donc \u00e9videmment pas question d\u2019\u00e9voquer ici l\u2019origine du don artistique chez Mozart mais d\u2019interroger le r\u00f4le jou\u00e9 par son environnement dans le processus cr\u00e9ateur de son \u0153uvre, au sens des enjeux inconscients de la cr\u00e9ation et de la g\u00e9n\u00e9alogie de l\u2019objet de cr\u00e9ation. Cette perspective sera adopt\u00e9e non pas \u00e0 l\u2019appui d\u2019une biographie pure et simple de Mozart, mais \u00e0 partir de sa correspondance, qui n\u2019est pas seulement de l\u2019homme Mozart, mais plut\u00f4t de la famille Mozart&nbsp;; la singularit\u00e9 de cette correspondance consiste \u00e0 commencer justement par la correspondance du p\u00e8re de Mozart, L\u00e9opold, qui parle de son jeune fils de cinq ans, avant de devenir aussi la correspondance de Mozart&nbsp;; presque toute la correspondance de Mozart est adress\u00e9e \u00e0 son p\u00e8re, avec au moins une lettre par semaine, on trouve aussi des lettres \u00e0 sa femme et \u00e0 diff\u00e9rents interlocuteurs. Ainsi la correspondance de Mozart \u00e9voque-t-elle le contexte de cr\u00e9ation de son \u0153uvre, qui appara\u00eet indissociable de ce qu\u2019on pourrait d\u00e9signer comme \u00ab&nbsp;les environnements&nbsp;\u00bb du processus cr\u00e9ateur chez Mozart, son environnement premier, ses amours et son cercle d\u2019amis qui compta beaucoup pour lui, mais aussi son environnement social, les cercles aristocratiques de la cour et le patriciat des villes, et enfin l\u2019\u00e9cho du public, qui fut si important pour Mozart. Le processus de cr\u00e9ation n\u2019est donc pas solipsiste, il rel\u00e8ve \u00e9minemment de l\u2019intersubjectivit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>La question sera de savoir si une m\u00e9thodologie d\u2019approche psychanalytique de l\u2019\u0153uvre de Mozart, \u00e0 partir de sa correspondance et de celle de sa famille avec leurs proches peut receler ou non une port\u00e9e heuristique d\u2019explicitation du processus cr\u00e9ateur de l\u2019\u0153uvre de Mozart. Mais cette investigation ne saurait se contenter des donn\u00e9es biographiques issues des lettres, mais proc\u00e9dera d\u2019une n\u00e9cessaire interaction entre cette correspondance et l\u2019\u0153uvre de Mozart, interaction qui seule donnera acc\u00e8s aux sources inconscientes de son processus cr\u00e9ateur. Ainsi, les donn\u00e9es de la correspondance seront particuli\u00e8rement mises en lien avec celles des op\u00e9ras, qui, en raison des livrets, sont aussi des productions litt\u00e9raires comme les lettres. Les lettres montrent que Mozart intervenait et \u00e9tait tr\u00e8s exigeant dans le choix du sujet de ses op\u00e9ras et dans la r\u00e9daction de ses livrets et qu\u2019il a demand\u00e9 de nombreuses modifications. Ce choix d\u2019une approche psychanalytique, \u00e0 partir de l\u2019\u00e9clairage r\u00e9ciproque entre les lettres et les livrets d\u2019op\u00e9ra, ne doit pas oblit\u00e9rer le fait que l\u2019approche psychanalytique d\u2019une \u0153uvre musicale \u00e0 partir du mat\u00e9riau musical reste \u00e9videmment centrale<sup>1<\/sup>.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">1756-1770&nbsp;: L\u2019enfance prodige<\/h2>\n\n\n\n<p>Le recueil de la correspondance commence par une lettre de d\u00e9but 1756 du p\u00e8re de Mozart, L\u00e9opold, originaire d\u2019une famille d\u2019artisans, et chef d\u2019orchestre adjoint de l\u2019archev\u00eaque de Salzbourg. L\u00e9opold \u00e9crit \u00e0 l\u2019\u00e9diteur de son livre qui sera c\u00e9l\u00e8bre sur l\u2019art du violon, et il annonce la naissance de son fils, au milieu de d\u00e9tails concernant l\u2019\u00e9dition de son \u00ab&nbsp;essai d\u2019une m\u00e9thode approfondie du violon&nbsp;\u00bb. Tout est d\u00e9j\u00e0 inscrit en filigrane&nbsp;: Mozart prendra place dans l\u2019univers de son p\u00e8re, comme celui qui r\u00e9alisera son id\u00e9al de musicien. C\u2019est le septi\u00e8me et dernier enfant des Mozart, il a une s\u0153ur de cinq ans son a\u00een\u00e9e, Nannerl&nbsp;; les trois premiers enfants du couple sont morts dans leur premi\u00e8re ann\u00e9e, comme les cinqui\u00e8me et sixi\u00e8me enfants. Quand Mozart a 22 ans, son p\u00e8re lui \u00e9crit (3 ao\u00fbt 1778) que sa m\u00e8re a \u00e9t\u00e9 en grand danger \u00e0 sa naissance&nbsp;: \u00ab&nbsp;La cha\u00eene inalt\u00e9rable de la Providence divine a laiss\u00e9 la vie \u00e0 ta m\u00e8re lorsque tu es n\u00e9 et que nous la pensions presque perdue&nbsp;\u00bb. La survie de cet enfant appara\u00eet miraculeuse&nbsp;: l\u2019histoire de l\u2019enfant prodige commence. Mais, poursuit le p\u00e8re de Mozart, \u00ab&nbsp;ta m\u00e8re dut se sacrifier autrement pour son fils&nbsp;\u00bb et, on le verra, il accuse implicitement son fils de la mort de sa m\u00e8re, qui vient de mourir. S\u2019annonce l\u00e0 un retournement \u00e0 venir&nbsp;: l\u2019enfant miracul\u00e9 et prodige deviendra au fil du temps en quelque sorte l\u2019assassin des parents.<\/p>\n\n\n\n<p>Mais revenons au petit Mozart qui a trois ans, il assiste \u00e0 toutes les le\u00e7ons de son p\u00e8re \u00e0 sa grande s\u0153ur, et bien vite, il se mettra lui m\u00eame au centre de l\u2019attention paternelle en apprenant de fa\u00e7on \u00e9tonnante le piano&nbsp;: une partie de sa motivation premi\u00e8re semble li\u00e9e au d\u00e9sir de supplanter sa s\u0153ur dans l\u2019attention paternelle et il va conqu\u00e9rir l\u2019amour de son p\u00e8re essentiellement par son talent exceptionnel. Une correspondance suivie du p\u00e8re commence alors que Mozart a six ans, \u00e0 l\u2019occasion du premier voyage des parents Mozart de Salzbourg \u00e0 Vienne, pour produire leurs enfants prodiges \u00e0 la cour imp\u00e9riale et \u00e0 la noblesse de Vienne. Le petit Mozart d\u00e9j\u00e0 \u00e9clipse sa s\u0153ur&nbsp;: \u00ab&nbsp;Toutes les dames sont amoureuses de mon fils&nbsp;\u00bb (Lettre du 16 octobre 1962)&nbsp;; \u00ab&nbsp;Tout le monde est particuli\u00e8rement \u00e9tonn\u00e9 par mon fils et je n\u2019ai entendu personne dire autre chose sinon que c\u2019est incompr\u00e9hensible&nbsp;\u00bb. Il \u00e9voque la bienveillance extraordinaire de leurs majest\u00e9s\u2026 Wolferl a saut\u00e9 sur les genoux de l\u2019imp\u00e9ratrice, lui a mis les bras autour du cou et lui a sans fa\u00e7on donn\u00e9 des baisers.&nbsp;\u00bb (1<sup>er<\/sup> f\u00e9vrier 1764). Le lien de Wolfgang aux femmes appara\u00eet tr\u00e8s sexualis\u00e9, c\u2019est moins un enfant qu\u2019un s\u00e9ducteur de la gent f\u00e9minine.<\/p>\n\n\n\n<p>Plus tard, dans la lettre du 12 f\u00e9vrier 1778, quand L\u00e9opold fera des reproches \u00e0 son fils amoureux, il \u00e9crira&nbsp;: \u00ab&nbsp;Enfant et petit gar\u00e7on, tu n\u2019allais jamais au lit sans avoir chant\u00e9, debout sur ta chaise (\u2026) en m\u2019embrassant \u00e0 plusieurs reprises et en finissant par le bout du nez. Tu me disais alors&nbsp;: \u00ab&nbsp;Quand tu seras vieux, je te mettrai, bien \u00e0 l\u2019abri de l\u2019air, dans un bocal, pour te garder toujours pr\u00e8s de moi et continuer \u00e0 te v\u00e9n\u00e9rer&nbsp;\u00bb. Autrement dit, l\u2019enfant avec l\u2019image du bocal d\u00e9crit par retournement le bocal \u00e9touffant, bien \u00e0 l\u2019abri de l\u2019air, dans lequel son p\u00e8re l\u2019enferme. Aimer c\u2019est donc mettre en bocal, dans un milieu aussi prot\u00e9g\u00e9 qu\u2019\u00e9touffant, comme la suite va le montrer. Wolfgang n\u2019ira jamais \u00e0 l\u2019\u00e9cole car son p\u00e8re est son seul professeur. L\u2019enfant est d\u2019une curiosit\u00e9 insatiable, tr\u00e8s avide d\u2019apprendre et tr\u00e8s docile. Mozart est aussi \u00e9voqu\u00e9 par son p\u00e8re comme \u00ab&nbsp;polisson&nbsp;\u00bb, et appara\u00eet d\u00e9j\u00e0 le c\u00f4t\u00e9 plaisantin, clown de Mozart, son aspect Papageno. Il n\u2019a pas d\u2019amis de son \u00e2ge, mais seulement des amis de l\u2019\u00e2ge de son p\u00e8re. A lire les lettres de son p\u00e8re, nul doute que le jeune Mozart n\u2019ait assimil\u00e9 tr\u00e8s t\u00f4t l\u2019amour de son p\u00e8re \u00e0 la satisfaction qui est la sienne quand il suscite l\u2019admiration et est au centre des regards. Une premi\u00e8re fragilit\u00e9 se dessine&nbsp;: pour \u00eatre aim\u00e9 et consid\u00e9r\u00e9, il faut \u00eatre un enfant prodige. Mozart est d\u00e9crit aussi par un proche de la famille comme tendre et en qu\u00eate perp\u00e9tuelle d\u2019amour et de reconnaissance&nbsp;: \u00ab&nbsp;il me demandait jusqu\u2019\u00e0 dix fois par jour si je l\u2019aimais&nbsp;; et si parfois il m\u2019arrivait de r\u00e9pondre n\u00e9gativement, par plaisanterie, il avait imm\u00e9diatement des larmes pleins les yeux&nbsp;\u00bb. Plus tard appara\u00eet au fil des lettres une qu\u00eate insatiable de t\u00e9moignages d\u2019amour, d\u2019amiti\u00e9, d\u2019affection, et une hypersensibilit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Son p\u00e8re appara\u00eet comme un personnage complexe, loin de l\u2019image caricaturale fr\u00e9quemment d\u00e9crite, celle d\u2019un homme avide de gloire et d\u2019argent, imposant une discipline tr\u00e8s dure \u00e0 son fils, qui en tombe malade, et exhibant ses enfants comme des monstres de foire. Pendant vingt ans, L\u00e9opold voyage sans cesse avec Mozart&nbsp;: le seul espoir du p\u00e8re de r\u00e9ussir socialement tient au succ\u00e8s artistique et financier de son fils. Ces lettres se caract\u00e9risent par l\u2019obsession de l\u2019argent rapport\u00e9 par la production des enfants, surtout de Mozart. Mais L\u00e9opold a eu le m\u00e9rite de donner une culture universelle \u00e0 ses enfants, et, comme le note B. Massin, il a eu le m\u00e9rite de ne pas l\u2019orienter seulement dans la voie de la virtuosit\u00e9 mais dans celle de la composition, et aussi de lui permettre au fil des voyages une int\u00e9gration d\u2019univers musicaux tr\u00e8s vari\u00e9s. Il tenta d\u2019\u00e9lever son fils dans l\u2019esprit du go\u00fbt musical de la cour et il voulut lui apprendre le comportement pour se faire aimer des puissants mais il \u00e9choua \u00e0 en faire un homme du monde&nbsp;: Mozart \u00e9tait tr\u00e8s franc et direct et il garda le style et les allures d\u2019un bourgeois roturier. Appara\u00eet dans les lettres de Mozart son horreur de voir son p\u00e8re \u00ab&nbsp;ramper&nbsp;\u00bb devant les puissants.<\/p>\n\n\n\n<p>Quelle est la place de la m\u00e8re&nbsp;? Elle para\u00eet \u00e9nigmatique car elle semble indiff\u00e9renci\u00e9e avec le p\u00e8re ou absente des lettres, o\u00f9 elle \u00e9crit de temps en temps de petits post-scriptum. Mozart va v\u00e9ritablement prendre la plume \u00e0 22 ans &#8211; jusque l\u00e0 il n\u2019\u00e9crit que des post-scriptum aux lettres de son p\u00e8re &#8211; lors d\u2019un grand voyage de deux ans dans l\u2019objectif de trouver une meilleure situation \u00e0 Mozart, qui est consid\u00e9r\u00e9 par le prince archev\u00eaque de Salzbourg comme un musicien comme les autres&nbsp;: le p\u00e8re et le fils lui demandent un cong\u00e9 qui est refus\u00e9. Le p\u00e8re reste, Mozart d\u00e9missionne et part en voyage&nbsp;: son p\u00e8re lui impose la pr\u00e9sence de sa m\u00e8re.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">1777-1778 \u00e0 1781&nbsp;: distorsions dans le lien \u00e0 l\u2019environnement&nbsp;: \u00ab&nbsp;transparence&nbsp;\u00bb de Mozart et d\u00e9sint\u00e9gration de la famille<\/h2>\n\n\n\n<p>Au d\u00e9but du voyage, en septembre 1777, Wolfgang exulte&nbsp;: \u00ab&nbsp;J\u2019esp\u00e8re que papa se porte bien et est aussi gai que moi. Je m\u2019habitue bien \u00e0 ma situation et suis un autre papa. Je fais attention \u00e0 tout\u2026&nbsp;\u00bb. Il fait donc all\u00e9grement couple avec sa m\u00e8re et s\u2019identifie pour la premi\u00e8re fois \u00e0 la fonction organisatrice de son p\u00e8re. Le drame sera que cette nouvelle position identificatoire s\u2019accompagnera d\u2019abord d\u2019un \u00e9chec radical sur le plan de la reconnaissance de son talent, puis de la mort de sa m\u00e8re, dont son p\u00e8re le rendra responsable. Tout se passe comme si le meurtre symbolique des parents devenait impossible, par sa culpabilit\u00e9 li\u00e9e \u00e0 la mort de sa m\u00e8re, et par les accusations ult\u00e9rieures de son p\u00e8re de le tuer.<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\">\u00ab&nbsp;Le pire&nbsp;: jouer pour les murs&nbsp;\u00bb<\/h3>\n\n\n\n<p>Ce s\u00e9jour \u00e0 Paris s\u2019av\u00e8re un \u00e9chec. Mozart est amer&nbsp;: il devient \u00ab&nbsp;transparent&nbsp;\u00bb et perd son identit\u00e9&nbsp;: \u00ab&nbsp;A Salzbourg, je ne sais pas qui je suis. Tout et en m\u00eame temps rien du tout. Je n\u2019en demande pas tant (\u2026) \u00eatre simplement quelque chose&nbsp;!&nbsp;\u00bb (15 octobre 1778). S\u2019il a \u00e9t\u00e9 tout, c\u2019est bien qu\u2019il n\u2019\u00e9tait rien du tout, r\u00e9duit \u00e0 son identit\u00e9 d\u2019enfant prodige fa\u00e7onn\u00e9 par son p\u00e8re. Seuls les objets inanim\u00e9s l\u2019\u00e9coutent d\u00e9sormais. \u00ab&nbsp;Le pire est que je dus jouer pour les fauteuils, les tables et les murs. Ils disent&nbsp;: \u00f4 c\u2019est un prodige, c\u2019est inconcevable, c\u2019est \u00e9tonnant et, l\u00e0-dessus adieu&nbsp;!&nbsp;\u00bb (1<sup>er<\/sup> mai 1778). La terreur de perdre son talent l\u2019obs\u00e8de, et elle appara\u00eet dans les lettres, directement associ\u00e9e \u00e0 une absence d\u2019\u00e9cho dans l\u2019autre. Mozart, on l\u2019a vu, se sentait beaucoup exister dans le regard et dans l\u2019oreille de l\u2019autre, l\u2019admiration pour son talent d\u00e8s l\u2019origine conditionnait en quelque sorte l\u2019amour de sa famille&nbsp;; ses lettres montrent \u00e0 quel point il avait besoin de la reconnaissance du public et d\u2019une gloire imm\u00e9diate. Se dessine en tout cas le paradoxe suivant&nbsp;: moins Mozart est reconnu comme un prodige talentueux par l\u2019environnement social, plus il devient un cr\u00e9ateur, plus il investit la musique et trouve sa propre voix. Il n\u2019est plus seulement un virtuose, il devient de plus en plus un compositeur.<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\">Mort de sa m\u00e8re<\/h3>\n\n\n\n<p>C\u2019est \u00e0 cette \u00e9poque que l\u2019environnement familial jusque l\u00e0 si n\u00e9cessaire \u00e0 Mozart va aussi se disloquer. Il reste seul \u00e0 Paris quatorze jours avec sa m\u00e8re mourante, intoxiqu\u00e9e par l\u2019eau de Paris. Ce qui \u00e9tonne, c\u2019est qu\u2019il n\u2019\u00e9crit pas \u00e0 son p\u00e8re pendant ces quatorze jours. Deux heures apr\u00e8s la mort de sa m\u00e8re, il lui \u00e9crit une lettre o\u00f9 il lui annonce que sa m\u00e8re est tr\u00e8s malade, qu\u2019il n\u2019a pas beaucoup d\u2019espoir, qu\u2019il est partag\u00e9 entre la crainte et l\u2019esp\u00e9rance et qu\u2019il s\u2019en remet \u00e0 Dieu. Il \u00e9crit \u00e0 un abb\u00e9 ami de la famille que sa m\u00e8re est morte et qu\u2019il doit pr\u00e9parer son p\u00e8re. Brigitte Massin rel\u00e8ve un lapsus&nbsp;: \u00ab&nbsp;Dieu me donne force et courage. Ce n\u2019est pas d\u2019aujourd\u2019hui mais depuis longtemps d\u00e9j\u00e0 que je suis <em>consol\u00e9<\/em>&nbsp;\u00bb. Aurait-t-il d\u00e9j\u00e0 fait le deuil de sa m\u00e8re&nbsp;? Il \u00e9crit toutes ces lettres sur un ton r\u00e9sign\u00e9, \u00e9voquant la fatalit\u00e9. Mozart attend six jours pour \u00e9crire \u00e0 nouveau \u00e0 son p\u00e8re et annoncer la mort de sa m\u00e8re. Quelques jours apr\u00e8s, il adresse une nouvelle lettre \u00e0 son p\u00e8re disant que cela est pass\u00e9, qu\u2019on n\u2019en parle plus et il raconte de multiples anecdotes sur sa vie parisienne. Le ton est gai et enjou\u00e9 et Mozart semble anim\u00e9 d\u2019une grande ardeur&nbsp;: il appara\u00eet plus soulag\u00e9 que chagrin\u00e9. Mais s\u2019agit-il d\u2019indiff\u00e9rence ou d\u2019un traumatisme si fort que Wolfgang ne peut pas en parler&nbsp;? Sa lettre du 31 juillet \u00e9voque de temps en temps des acc\u00e8s de m\u00e9lancolie, il tente, \u00e0 la demande de son p\u00e8re, de faire le r\u00e9cit de la maladie de sa m\u00e8re et il ne parvient pas \u00e0 continuer son r\u00e9cit. Alors le style s\u2019emballe, le rythme des phrases s\u2019acc\u00e9l\u00e8re, le propos devient confus. La pens\u00e9e se d\u00e9sorganise et apparaissent la rage et l\u2019impuissance de Mozart devant l\u2019impossibilit\u00e9 de faire reconna\u00eetre sa musique. Ensuite plus aucune mention de sa m\u00e8re dans les lettres. En fait, il ne supportait plus la pr\u00e9sence de sa m\u00e8re \u00e0 Paris, que son p\u00e8re lui avait impos\u00e9e, il se sentait tr\u00e8s contraint par sa pr\u00e9sence et par ses plaintes. Il lui en veut aussi d\u2019avoir influenc\u00e9 L\u00e9opold contre son nouvel amour Aloysia. Une seule chose en effet obs\u00e8de Mozart qui a 22 ans, son amour pour une jeune fille de 17 ans, cantatrice, fille d\u2019un copiste pauvre, avec 3 s\u0153urs. Apr\u00e8s la mort de sa m\u00e8re, loin d\u2019\u00eatre assailli par la m\u00e9lancolie, Mozart semble lib\u00e9r\u00e9 et, lors de cette perte, l\u2019ombre de l\u2019objet maternel ne tombe pas sur le moi, mais au contraire elle semble en quelque sorte se \u00ab&nbsp;d\u00e9senkyster&nbsp;\u00bb du moi et lib\u00e9rer de ce fait Mozart.<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\">Du blanc des lettres au processus cr\u00e9ateur<\/h3>\n\n\n\n<p>Cette lib\u00e9ration s\u2019effectue notamment dans la cr\u00e9ation musicale de cette p\u00e9riode&nbsp;: ce qui ne figure pas dans les lettres, l\u2019\u00e9vocation de sa douleur, sa d\u00e9tresse lors de l\u2019agonie de sa m\u00e8re, seul \u00e0 la veiller dans une ville \u00e9trang\u00e8re, son d\u00e9bordement \u00e9motionnel s\u2019entendent dans ses compositions de l\u2019\u00e9poque&nbsp;: P. Sollers \u00e9voque ainsi la <em>Sonate pour piano n\u00b08 en la mineur K. 310<\/em>&nbsp;: \u00ab&nbsp;L\u00e0, tout de suite, c\u2019est l\u2019attaque et la contre-attaque, la proie au corps du destin, la r\u00e9ponse \u00e0 la foudre. Fermet\u00e9, courage, lutte avec l\u2019ange, tremblement de dieu (\u2026) Et puis la pr\u00e9cipitation en tous sens, l\u2019affolement (\u2026). Parfaite mimique des \u00e9tats int\u00e9rieurs&nbsp;; (\u2026) Sonate tragique et grandiose. Elle a r\u00e9sonn\u00e9 pour la premi\u00e8re fois dans une chambre de Paris. (\u2026) Un ab\u00eeme brutal et presque sauvage se profile d\u00e8s la premi\u00e8re partie (fortes variations dynamiques) pour s\u2019affirmer dans la seconde&nbsp;: vagues instables en triolets et trilles rugueux avec terminaisons incisives \u00e0 la main gauche, notes r\u00e9p\u00e9t\u00e9es et dissonances \u00e0 la droite, appoggiatures en cha\u00eene, rythmes point\u00e9s, forte-piano haletants&nbsp;; un m\u00eame dramatisme habite le rondo final (\u2026) (2001, p 103-104). Le langage de l\u2019affect se lit dans le style des lettres certes, mais l\u2019irrepr\u00e9sentable, l\u2019indicible et le flux \u00e9motionnel, ou plut\u00f4t passionnel, s\u2019entendent dans la sublimation musicale.<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\">Deux figures maternelles dans les op\u00e9ras de Mozart<\/h3>\n\n\n\n<p>Il nous faut nous tourner vers l\u2019\u0153uvre pour r\u00e9soudre l\u2019\u00e9nigme de cet apparent effacement de la m\u00e8re dans la correspondance&nbsp;: les M\u00e8res sont aussi quasiment absentes des op\u00e9ras de Mozart. La principale figure maternelle est la reine de la nuit&nbsp;: elle appara\u00eet justement sous deux figures oppos\u00e9es dans deux sc\u00e8nes&nbsp;: \u00e0 l\u2019acte I, elle louange Tamino&nbsp;: \u00ab&nbsp;tu es pur, sage et bon&nbsp;\u00bb et elle lui demande d\u2019aller d\u00e9livrer sa fille. Mais \u00e0 l\u2019acte 2, un retournement complet s\u2019effectue&nbsp;: Pamina retrouve sa m\u00e8re, se jette dans ses bras, mais, quand la reine apprend que Tamino s\u2019est vou\u00e9 \u00e0 l\u2019initiation, elle est tr\u00e8s en col\u00e8re que sa fille aime un homme qui est l\u2019alli\u00e9 de son ennemi mortel Sarastro et elle exige qu\u2019elle tue Sarastro, sinon elle la bannit. La reine de la nuit est harcelante par son \u00ab&nbsp;ambition haineuse&nbsp;\u00bb (Hocquart, 1987, p. 724), elle br\u00fble d\u2019un amour maternel possessif, car elle ne veut pas laisser libre Pamina&nbsp;; ne s\u2019agirait-il pas l\u00e0 d\u2019une figure exacerb\u00e9e de la possessivit\u00e9 de la m\u00e8re de Mozart, et de son ambition, m\u00eame si elle dispara\u00eet derri\u00e8re celle de son p\u00e8re&nbsp;? Cette reine de la nuit \u00e9voque aussi la figure vengeresse du Commandeur dans <em>Don Juan<\/em>. La critique oppose habituellement ces deux figures de la reine de la nuit et du Commandeur mais le Commandeur ne pourrait-il pas ne faire qu\u2019un avec la reine de la nuit, figures d\u2019un couple indiff\u00e9renci\u00e9, qui br\u00fble ou qui cong\u00e8le&nbsp;? La main du Commandeur est glac\u00e9e et il entra\u00eenera Don Juan dans les flammes. Il est frappant que la seconde des deux figures maternelles des op\u00e9ras de Mozart, Marceline, dans <em>Les noces de Figaro<\/em>, soit une m\u00e8re incestueuse qui veut \u00e9pouser Figaro, qui est son fils. C\u2019est une femme jalouse de sa jeune rivale qui veut d\u2019abord emp\u00eacher le mariage de Figaro avec Suzanne, un peu finalement comme sa m\u00e8re seule avec lui \u00e0 Paris tente d\u2019emp\u00eacher son fils d\u2019aimer Aloysia.<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\">Rencontre d\u2019Aloysia Weber en 1778, mort de sa m\u00e8re et pr\u00e9diction paternelle<\/h3>\n\n\n\n<p>A cette \u00e9poque, L\u00e9opold s\u2019oppose violemment au projet d\u2019une tourn\u00e9e en Italie avec Aloysia, il \u00e9crit que cette id\u00e9e de tourn\u00e9e avec Mr Weber et ses filles a failli le rendre fou et il lance \u00e0 son fils une terrible pr\u00e9diction s\u2019il d\u00e9sob\u00e9it&nbsp;: \u00ab&nbsp;Il ne d\u00e9pend que de ta sagesse et de ta mani\u00e8re de vivre de finir comme un musicien ordinaire que tout le monde oubliera ou comme c\u00e9l\u00e8bre ma\u00eetre de chapelle sur lequel on continuera \u00e0 \u00e9crire des livres &#8211; si tu veux mourir sur un sac de paille, prisonnier d\u2019une femme et dans une pi\u00e8ce remplie d\u2019enfants mis\u00e9reux, ou plut\u00f4t heureux et honor\u00e9 apr\u00e8s une vie chr\u00e9tienne, ayant assur\u00e9 le confort de ta famille et acquis le respect de tous&nbsp;\u00bb. Il conclut&nbsp;: \u00ab&nbsp;tu dois avant tout penser de toute ton \u00e2me au bien de tes parents sinon ton \u00e2me ira au diable&nbsp;\u00bb (Lettre du 12 f\u00e9vrier 1778). L\u2019ob\u00e9issance au p\u00e8re est associ\u00e9e au succ\u00e8s, l\u2019ind\u00e9pendance \u00e0 une mort mis\u00e9rable&nbsp;: tel sera en effet le destin de Mozart et cette r\u00e9alisation de la pr\u00e9diction paternelle pose question, comme le note D. Fernandez (1972). Le chantage est le suivant&nbsp;: ou tu reviens \u00e0 Salzbourg et tu prends l\u2019emploi avec Colloredo, ou tu me tues&nbsp;: \u00ab&nbsp;J\u2019esp\u00e8re que, ta m\u00e8re ayant d\u00fb mourir mal \u00e0 propos \u00e0 Paris, tu ne voudras pas avoir aussi la mort de ton p\u00e8re sur la conscience&nbsp;\u00bb (19 novembre 1778). Il ass\u00e8ne&nbsp;: \u00ab&nbsp;Toi, tu peux me tuer&nbsp;\u00bb (23 f\u00e9vrier 1678). Mozart capitule pour Aloysia et revient \u00e0 Salzbourg pour une place d\u2019organiste. C\u2019est une double capitulation devant son p\u00e8re qui lui interdit l\u2019amour et devant le nouveau pr\u00eatre archev\u00eaque Colloredo. La r\u00e9volte et la soumission en m\u00eame temps de Mozart contre le prince archev\u00eaque sont indissociables de sa relation de Mozart avec son p\u00e8re.<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\">Rupture avec Colloredo (1781) et prise de distance avec son p\u00e8re<\/h3>\n\n\n\n<p>Trois ans plus tard, Mozart renonce \u00e0 poste fixe en quittant la cour de Salzbourg, ce qui est exceptionnel \u00e0 son \u00e9poque (Lettre 9 juin 1781). Finalement, il sera jet\u00e9 \u00e0 la porte avec un c\u00e9l\u00e8bre \u00ab&nbsp;coup de pied au cul&nbsp;\u00bb du repr\u00e9sentant de Colloredo. En fait l\u2019origine de la rupture avec le prince archev\u00eaque ne provient-elle pas du fait que Mozart soit habit\u00e9 par le r\u00eave de son p\u00e8re, de devenir musicien se rendant d\u2019une cour \u00e0 l\u2019autre en voyageant&nbsp;? Il agirait dans la r\u00e9alit\u00e9 les d\u00e9sirs de son p\u00e8re mais contre l\u2019avis de son p\u00e8re. Mozart est un musicien bourgeois dans une soci\u00e9t\u00e9 de cour. A l\u2019\u00e9poque de Mozart, les musiciens \u00e9taient d\u00e9pendants des faveurs et du go\u00fbt des cercles aristocratiques de la cour et du patriciat des villes. Le sociologue N. Elias (1991, p. 24) note que Mozart essaya, personnellement et dans sa cr\u00e9ation artistique, de transgresser seul les limites des structures de pouvoir de sa soci\u00e9t\u00e9. Il reven-dique la libert\u00e9 d\u2019\u00e9crire la musique dict\u00e9e par ses voix int\u00e9rieures et non pas par des commandes. L\u2019opposition entre son p\u00e8re et lui recouvre deux conceptions sociales du musicien, une production artistique avec un commanditaire et l\u2019artiste ind\u00e9pendant.<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\">Dramaturgie du lien au p\u00e8re<\/h3>\n\n\n\n<p>C\u2019est en fait un op\u00e9ra qu\u2019il compose \u00e0 cette \u00e9poque, en 1780-1781, <em>Idom\u00e9n\u00e9e<\/em>, qui nous livre les clefs de la dimension inconsciente de son lien avec son p\u00e8re, et qui montre aussi comment Mozart transposait dans son \u0153uvre ses propres conflits&nbsp;: il a peut-\u00eatre contribu\u00e9 au choix du livret qui a \u00e9t\u00e9 r\u00e9alis\u00e9 sous son contr\u00f4le. Idom\u00e9n\u00e9e a promis \u00e0 Neptune qui l\u2019a sauv\u00e9 de lui immoler le premier inconnu qu\u2019il rencontre et, en fait, c\u2019est son propre fils Idamante qu\u2019il rencontre. Idamante affirme sa volont\u00e9 de mourir et d\u2019\u00eatre sacrifi\u00e9 par son p\u00e8re. Ce fils couvert de gloire s\u2019efface et souhaite dispara\u00eetre, s\u2019immoler, alors que c\u2019est son p\u00e8re Idom\u00e9n\u00e9e qui appara\u00eet comme un souverain d\u00e9tr\u00f4n\u00e9, vaincu. Devant son p\u00e8re, Idamante ne peut accepter d\u2019\u00eatre reconnu comme sup\u00e9rieur \u00e0 lui. Face \u00e0 son p\u00e8re d\u00e9clinant et sans succ\u00e8s, Mozart sera confront\u00e9 \u00e0 la m\u00eame impossibilit\u00e9 de le d\u00e9passer. Par ailleurs, en 1786, <em>Les noces de Figaro<\/em> portent en n\u00e9gatif la trace de la r\u00e9volte de Mozart contre les figures du p\u00e8re. Le commanditaire de l\u2019op\u00e9ra avait exig\u00e9 de Da Ponte d\u2019enlever du livret la dimension de critique sociale au centre de la pi\u00e8ce de Beaumarchais. Ce qui a \u00e9t\u00e9 supprim\u00e9 des paroles s\u2019exprime, comme le note B. Massin, dans la musique&nbsp;: Figaro, apr\u00e8s avoir appris que son ma\u00eetre, le comte Almaviva, veut s\u00e9duire sa femme Suzanne, lance son d\u00e9fi \u00e0 Almaviva sur un rythme de menuet, par une cavatine&nbsp;: Figaro lui promet de le faire danser en lui enseignant une cabriole de sa fa\u00e7on et fredonne le refrain suivant&nbsp;: \u00ab&nbsp;Si vous voulez danser mon petit comte\u2026 Le comte est tourn\u00e9 en d\u00e9rision, dans la forme musicale m\u00eame. Figaro venge Mozart des grands seigneurs comme Colloredo et montre comment cet Almaviva qui se croit tout puissant est une marionnette.<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\">De la passion \u00e0 la pacification<\/h3>\n\n\n\n<p>A son retour de Paris, Aloysia ne semble plus le reconna\u00eetre et Mozart est d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9, elle se mariera peu apr\u00e8s avec un acteur. Cela fut la grande passion de son existence&nbsp;; quelques mois plus tard Mozart \u00e9pouse Constanze, une jeune s\u0153ur d\u2019Aloysia, mariage accompli en partie en r\u00e9ponse \u00e0 un chantage de la m\u00e8re d\u2019Aloysia, qui a accus\u00e9 Mozart d\u2019avoir d\u00e9shonor\u00e9 sa fille et lui a fait signer une reconnaissance d\u2019une pension \u00e0 vie s\u2019il ne l\u2019\u00e9pouse pas. C\u2019est un compromis, comme l\u2019\u00e9crit D. Fernandez, \u00e0 la fois il ob\u00e9it au p\u00e8re, avec un mariage sans passion, et \u00e0 la fois il lui d\u00e9sob\u00e9it car il s\u2019oppose encore \u00e0 ce mariage. On sait que Mozart aura de nombreuses ma\u00eetresses, tout en maintenant sa vie de couple avec Constanze et la correspondance t\u00e9moigne d\u2019une grande tendresse \u00e0 l\u2019\u00e9gard de sa femme.<\/p>\n\n\n\n<p>Le musicologue Jean Victor Hocquard (1987, p. 724) note que dans l\u2019op\u00e9ra de Mozart, \u00e0 la diff\u00e9rence de ses contemporains, l\u2019amour passion n\u2019occupe jamais une place centrale dans la dramaturgie mozartienne, et qu\u2019aucun op\u00e9ra n\u2019est ax\u00e9 sur la passion amoureuse. Il souligne aussi que tous les personnages qui \u00e9prouvent un amour-passion se d\u00e9livrent \u00e0 la fin de leur passion, comme Elvire dans <em>Don Juan<\/em>, le comte dans les <em>Noces de Figaro<\/em>, Fiordiligie, dans <em>Cos\u00ec fan tutte<\/em>. Le processus cr\u00e9ateur permet de passer d\u2019une excitation d\u00e9bordante, de la passion, \u00e0 un processus de pacification.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Fin de vie. Solitude du g\u00e9nie<\/h2>\n\n\n\n<p>Son p\u00e8re est mort en 1787, Mozart a 31 ans, et les quatre derni\u00e8res ann\u00e9es de sa vie s\u2019incrivent sous le signe de la solitude, d\u2019une absence d\u2019\u00e9cho de son environnement. Il se d\u00e9tourne de la soci\u00e9t\u00e9 aristocratique, compose de plus en plus, cr\u00e9e sans commanditaire, comme artiste ind\u00e9pendant mais les institutions d\u2019un march\u00e9 libre de la musique ne sont pas encore en place (N. Elias, 2001). Ces derni\u00e8res ann\u00e9es correspondent \u00e0 l\u2019\u00e9poque de la composition de ses principaux op\u00e9ras. L\u2019insucc\u00e8s de Mozart est croissant. Il est abandonn\u00e9 par beaucoup de connaissances, les \u00e9l\u00e8ves de la noblesse ont disparu, les souscriptions \u00e0 ses concerts sont un \u00e9chec complet. <em>La Fl\u00fbte enchant\u00e9e<\/em> en revanche est un v\u00e9ritable succ\u00e8s populaire mais cela ne suffit pas pour Mozart. Mozart \u00e9crit \u00ab&nbsp;tout est si froid pour moi, froid comme de la glace&nbsp;\u00bb (Lettre du 1<sup>er<\/sup> octobre 1790). Fin 1791, la pr\u00e9diction paternelle est accomplie. D. Fernandez assure que Mozart se laisse mourir pour apaiser sa conscience soumise aux ordres du P\u00e8re. Le sociologue N. Elias \u00e9voque l\u2019abandon de Mozart par ses proches \u00e0 la fin et \u00e9met l\u2019hypoth\u00e8se que \u00ab&nbsp;peut \u00eatre, pour finir, il renon\u00e7a tout simplement et s\u2019abandonna \u00e0 sa chute&nbsp;\u00bb (1991, p 9), \u00ab&nbsp;accul\u00e9 par les dettes, abandonn\u00e9 par son public de la bonne soci\u00e9t\u00e9 viennoise, sa vie avait perdu de sa valeur, et ce n\u2019est certainement pas \u00e9tranger \u00e0 l\u2019\u00e9volution rapide du mal qui l\u2019emporta&nbsp;\u00bb (p 7). S\u2019il semble bien aventureux d\u2019avancer de telles explications psychologiques \u00e0 la mort de Mozart, qui rel\u00e8vent d\u2019un fantasme de toute puissance de la pens\u00e9e sur le corps, il n\u2019en reste pas moins que sa correspondance montre que Mozart a tr\u00e8s difficilement surv\u00e9cu durant les derni\u00e8res ann\u00e9es de sa vie \u00e0 la faillite de son environnement, tant familial que social.<\/p>\n\n\n\n<p>Le drame de Mozart pourrait s\u2019exprimer de la fa\u00e7on suivante&nbsp;: plus sa cr\u00e9ation musicale \u00e9chappe \u00e0 l\u2019emprise de son environnement, plus il cr\u00e9e en quelque sorte l\u2019incr\u00e9\u00e9 de lui-m\u00eame dans un univers musical personnel, mais plus il se coupe de son environnement, tant familial que social. Et comment survivre face \u00e0 un miroir qui ne lui refl\u00e8te plus rien sinon l\u2019\u00e9chec, et non plus une absolue admiration face \u00e0 son g\u00e9nie&nbsp;? Ce g\u00e9nie unique dans l\u2019histoire de la musique est enterr\u00e9 dans une fosse commune&nbsp;: retour \u00e0 l\u2019anonymat, \u00e0 un enterrement de troisi\u00e8me classe, usuel pour la bourgeoisie moyenne. Fin de vie \u00e0 35 ans entre le renouveau de <em>La fl\u00fbte enchant\u00e9e<\/em>, avec son succ\u00e8s \u00e0 l\u2019\u00e9poque aupr\u00e8s des milieux populaires, et la composition inachev\u00e9e du <em>Requiem<\/em>. Mais une r\u00e9volution musicale est en marche&nbsp;: le g\u00e9nie a finalement triomph\u00e9, pour l\u2019\u00e9ternit\u00e9, sur l\u2019ombre de l\u2019environnement qui, selon une formulation c\u00e9l\u00e8bre de Freud, est \u00ab&nbsp;tomb\u00e9e&nbsp;\u00bb sur Mozart.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Notes<\/h2>\n\n\n\n<ol class=\"wp-block-list\"><li>Je vais aussi indiquer mes propres limites, n\u2019\u00e9tant pas sp\u00e9cialiste de musique, j\u2019aborderai tr\u00e8s peu la question du mat\u00e9riel musical. J\u2019adresse mes remerciements \u00e0 Jean-Michel Viv\u00e8s pour ses \u00e9clairages sur l\u2019approche psychanalytique de la musique.<\/li><\/ol>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Bibliographie<\/h2>\n\n\n\n<p>Elias N. (1991), <em>Mozart. Sociologie d\u2019un g\u00e9nie<\/em>, Paris, Editions du Seuil.<\/p>\n\n\n\n<p>Fernandez D. (1972), <em>L\u2019arbre jusqu\u2019aux racines. Psychanalyse et cr\u00e9ation<\/em>. Paris, Grasset.<\/p>\n\n\n\n<p>Freud S. (1910a). Eine Kindheitserinnrung des Leonardo Da Vinci, G. W. VIII, 127-211, <em>Un souvenir d\u2019enfance de L\u00e9onard de Vinci<\/em>, OCF X, p 79-164, trad.fr., Gallimard, 1927.<\/p>\n\n\n\n<p>Freud S. (1929). \u00ab&nbsp;Das Unbehagen in der Kultur&nbsp;\u00bb, GW, XIV, p 419-506, <em>Le malaise dans la culture<\/em>, OC XVIII, p 245-333, trad. fr., Paris, PUF, 1971.<\/p>\n\n\n\n<p>Green A. (1972), <em>La d\u00e9liaison<\/em>, Paris, Les Belles lettres.<\/p>\n\n\n\n<p>Hocquard J. V. (1958), <em>La pens\u00e9e de Mozart<\/em>, Seuil.<\/p>\n\n\n\n<p>Hocquard J. V. (1987), <em>Mozart, l\u2019amour, la mort<\/em>, Paris, Librairie S\u00e9guier\/Archimbaud.<\/p>\n\n\n\n<p>Massin J. et B. (1970), <em>Wolfgang Amadeus Mozart<\/em>, Paris, Fayard, r\u00e9\u00e9dit. 1990.<\/p>\n\n\n\n<p>Massin B. (1982), \u00ab&nbsp;Na\u00eetre et rena\u00eetre. A propos de Mozart&nbsp;: le dossier d\u2019une d\u00e9pression&nbsp;\u00bb, in Mijolla A de et coll., <em>Psychanalyse et musique<\/em>, Les belles lettres, 239-267.<\/p>\n\n\n\n<p>Mozart (1962), <em>Correspondance compl\u00e8te<\/em>, Flammarion.<\/p>\n\n\n\n<p>Sollers P. (2001), <em>Myst\u00e9rieux Mozart<\/em>, Paris, Plon.<\/p>\n<div class=\"pdfprnt-buttons pdfprnt-buttons-post pdfprnt-bottom-right\"><a href=\"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/10572?print=pdf\" class=\"pdfprnt-button pdfprnt-button-pdf\" target=\"_blank\"><\/a><\/div>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Mozart est un des rares compositeurs qu\u2019on ne saurait \u00e9voquer sans la r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 ses environnements&nbsp;: de l\u2019enfant prodige, expos\u00e9 dans les cours d\u2019Europe, \u00e0 l\u2019artiste enterr\u00e9 dans une fosse commune, fin souvent d\u00e9crite dans le contexte d\u2019une profonde d\u00e9tresse,&#8230;<\/p>\n","protected":false},"author":2,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"rubrique":[1214],"thematique":[396],"auteur":[1477],"dossier":[507],"mode":[61],"revue":[508],"type_article":[452],"check":[2023],"class_list":["post-10572","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","rubrique-psychanalyse","thematique-art","auteur-anne-brun","dossier-la-creation-et-ses-environnements","mode-gratuit","revue-508","type_article-dossier","check-ok"],"acf":[],"_links":{"self":[{"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/10572","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/users\/2"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=10572"}],"version-history":[{"count":1,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/10572\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":16251,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/10572\/revisions\/16251"}],"wp:attachment":[{"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=10572"}],"wp:term":[{"taxonomy":"rubrique","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/rubrique?post=10572"},{"taxonomy":"thematique","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/thematique?post=10572"},{"taxonomy":"auteur","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/auteur?post=10572"},{"taxonomy":"dossier","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/dossier?post=10572"},{"taxonomy":"mode","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/mode?post=10572"},{"taxonomy":"revue","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/revue?post=10572"},{"taxonomy":"type_article","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/type_article?post=10572"},{"taxonomy":"check","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/check?post=10572"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}