{"id":10571,"date":"2021-08-22T07:32:17","date_gmt":"2021-08-22T05:32:17","guid":{"rendered":"https:\/\/carnetpsy.fr\/clinique-projective-et-clinique-psychanalytique-une-rencontre-feconde-2\/"},"modified":"2021-09-20T01:31:16","modified_gmt":"2021-09-19T23:31:16","slug":"clinique-projective-et-clinique-psychanalytique-une-rencontre-feconde","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/clinique-projective-et-clinique-psychanalytique-une-rencontre-feconde\/","title":{"rendered":"Clinique projective et clinique psychanalytique : une rencontre f\u00e9conde"},"content":{"rendered":"\n<p>Mon projet dans cette br\u00e8ve contribution n\u2019est pas seulement de revenir sur la pertinence du mod\u00e8le psychanalytique du fonctionnement psychique et sur l\u2019immense int\u00e9r\u00eat des m\u00e9thodes projectives utilis\u00e9es dans cette perspective. Je voudrais surtout amorcer une r\u00e9flexion<sup>1<\/sup> sur les apports consid\u00e9rables de la formation en m\u00e9thodologie projective pour l\u2019\u00e9coute du clinicien dans des entretiens ou des s\u00e9ances analytiques&nbsp;: nous sommes plus que sensibilis\u00e9s aux manifestations subtiles et significatives dans le discours des patients gr\u00e2ce \u00e0 l\u2019exercice que nous offre la situation projective. M\u00eame si certaines composantes cliniques relevant d\u2019une m\u00e9tapsychologie particuli\u00e8rement \u00e9labor\u00e9e ne sont pas toujours directement accessibles, certaines dimensions psychiques et psychopathologiques sont mises au jour voire d\u00e9couvertes par la clinique projective alors qu\u2019elles ne sont pas saisissables par d\u2019autres voies. Cela peut ais\u00e9ment \u00eatre admis d\u00e8s lors qu\u2019on se souvient de la double caract\u00e9ristique de la clinique projective, qu\u2019elle partage avec la clinique analytique&nbsp;: c\u2019est un produit de langage et de transfert&nbsp;!<\/p>\n\n\n\n<p>Qu\u2019en est-il de la psychanalyse dans le champ de la psychologie clinique aujourd\u2019hui&nbsp;? C\u2019est \u00e0 cette question, dont Didier Anzieu a \u00e9t\u00e9 l\u2019un des initiateurs, que nous sommes r\u00e9guli\u00e8rement confront\u00e9s. Didier Anzieu, en effet, a \u00e9t\u00e9 l\u2019un des premiers \u00e0 soutenir et \u00e0 d\u00e9fendre la place et la fonction essentielle de la m\u00e9tapsychologie freudienne dans l\u2019\u00e9tude du fonctionnement psychique, hors m\u00e9thode analytique, hors divan, et notamment dans le champ de la psychologie projective. Nous pourrions maintenant poser la question inversement sym\u00e9trique&nbsp;: qu\u2019en est-il de la clinique projective dans le champ de la psychanalyse&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c9videmment, et cela a \u00e9t\u00e9 \u00e9voqu\u00e9 maintes fois depuis les premiers travaux de Nina Rausch de Traubenberg et de son \u00e9quipe \u00ab&nbsp;originaire&nbsp;\u00bb, le choix du mod\u00e8le psychanalytique rel\u00e8ve d\u2019une prise de position nettement d\u00e9finie concernant les fondements th\u00e9oriques de l\u2019\u00e9tude du fonctionnement psychique&nbsp;: il est adopt\u00e9 pour sa coh\u00e9rence et sa pertinence avec une clinique qui l\u2019interroge et le reconstruit. Mais une fois cette r\u00e9f\u00e9rence avanc\u00e9e, comment l\u2019utiliser rigoureusement, c\u2019est-\u00e0-dire sans confusion&nbsp;? Se pose la question de la technique de passation et d\u2019interpr\u00e9tation&nbsp;: nous sommes dans une situation de \u00ab&nbsp;[\u2026] psychanalyse \u201cimpure\u201d parce que sans divan, sans un cadre o\u00f9 l\u2019inconscient soit r\u00e9guli\u00e8rement convoqu\u00e9 \u00e0 se faire entendre&nbsp;\u00bb (Anzieu, 1979). Dans ce cadre, il para\u00eet difficile de penser la situation projective autrement qu\u2019en termes d\u2019une dynamique relationnelle s\u2019inscrivant dans la clinique <em>des transferts<\/em>, difficile de ne pas penser que le sujet <em>adresse<\/em> ses associations\/r\u00e9ponses, difficile de ne pas entendre ce mat\u00e9riel de langage sans y int\u00e9grer la vis\u00e9e communicationnelle de ses messages et sa double texture manifeste et latente. Nous savons par ailleurs \u00e0 quel point les modalit\u00e9s de la passation sont d\u00e9terminantes&nbsp;: il suffit pour cela de se r\u00e9f\u00e9rer comparativement \u00e0 la m\u00e9thode Exner et \u00e0 la m\u00e9thode analytique pour en saisir tous les effets.<\/p>\n\n\n\n<p>Cependant, je souhaite d\u00e9velopper une autre piste de r\u00e9flexion qui inverse en quelque sorte les voies jusqu\u2019ici emprunt\u00e9es&nbsp;: je ne reviendrai pas, en effet, sur la mani\u00e8re dont la psychanalyse sert de cadre et oriente, voire influence la clinique projective. Je pr\u00e9f\u00e8re soulever d\u2019autres questions sous-tendues par une probl\u00e9matique que je pourrais formuler dans les termes suivants&nbsp;: quelle place peut-on accorder \u00e0 la clinique projective dans ses contributions actives \u00e0 la clinique et \u00e0 la psychopathologie psychanalytiques&nbsp;? Au-del\u00e0 du support m\u00e9thodologique pr\u00e9cieux qu\u2019elle porte, c\u2019est \u00e0 l\u2019\u00e9coute analytique que je voudrais m\u2019attacher en essayant de montrer comment, plus qu\u2019une simple sensibilisation au discours et \u00e0 ses sp\u00e9cificit\u00e9s psychopathologiques, un v\u00e9ritable frayage est permis par l\u2019exp\u00e9rience projective, et cela, quelle que soit, par ailleurs, l\u2019exp\u00e9rience analytique du clinicien.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019interpr\u00e9tation psychanalytique des \u00e9preuves projectives, essentiellement le Rorschach et le TAT, a largement permis de promouvoir leur utilisation \u00e0 la fois comme instruments d\u2019investigation et d\u2019\u00e9valuation dans une d\u00e9marche diagnostique et comme outil m\u00e9tapsychologique dans la recherche en psychologie clinique et en psychopathologie. Je soutiens aujourd\u2019hui le point de vue selon lequel les m\u00e9thodes projectives offrent \u00e9galement leurs services \u00e0 la psychanalyse&nbsp;!<\/p>\n\n\n\n<p>Elles permettent en effet de d\u00e9couvrir et d\u2019analyser le fonctionnement psychique individuel, gr\u00e2ce \u00e0 l\u2019\u00e9coute et au d\u00e9cryptage d\u2019un discours circonscrit par une situation originale et singuli\u00e8re. Il s\u2019agit, pour le sujet en situation projective, <em>d\u2019associer<\/em> \u00e0 partir d\u2019un mat\u00e9riel ambigu dont les caract\u00e9ristiques perceptives et latentes r\u00e9activent un champ d\u2019exp\u00e9riences sensorielles et repr\u00e9sentationnelles traduites par les formulations des r\u00e9ponses&nbsp;: ce discours s\u2019inscrit dans un syst\u00e8me mobilisant l\u2019\u00e9mergence de repr\u00e9sentations internes dans l\u2019expression associative autoris\u00e9e par la baisse de vigilance et l\u2019appel fantasmatique du test, tout en tenant compte d\u2019une r\u00e9alit\u00e9 externe dont les empreintes et les modifications devront \u00eatre respect\u00e9es, fondamentalement.<\/p>\n\n\n\n<p>La situation projective impose une double contrainte&nbsp;: sollicitation profonde des repr\u00e9sentations et des affects appartenant au monde interne du sujet, dans sa singularit\u00e9 existentielle, et en m\u00eame temps impact de l\u2019environnement pris dans sa double r\u00e9sonance \u00e0 la fois excitante en sa polarit\u00e9 relationnelle et limitante en sa r\u00e9f\u00e9rence perceptive et socialisante. Nous sommes donc renvoy\u00e9s l\u00e0 \u00e0 une double probl\u00e9matique&nbsp;: la reconnaissance du monde interne s\u2019inscrit dans la continuit\u00e9 du sentiment d\u2019exister ou encore dans la permanence de l\u2019identit\u00e9&nbsp;; la reconnaissance du monde externe t\u00e9moigne de l\u2019investissement relationnel, porteur de potentialit\u00e9s de changement mobilis\u00e9es par l\u2019impact des objets sur le moi.<\/p>\n\n\n\n<p>Sans reprendre syst\u00e9matiquement tous les aspects mis en jeu dans ces processus de changement, nous pouvons en d\u00e9gager deux axes majeurs&nbsp;: d\u2019une part, la r\u00e9activation r\u00e9guli\u00e8re de probl\u00e9matiques de s\u00e9paration met \u00e0 l\u2019\u00e9preuve \u00e0 la fois les capacit\u00e9s d\u2019\u00e9laborer les pertes et le maintien d\u2019une identit\u00e9 subjective stable&nbsp;; d\u2019autre part, la dialectique psychosexuelle d\u00e9termine la mise en place et l\u2019\u00e9volution des identifications et des choix d\u2019objet.<\/p>\n\n\n\n<p>Les \u00e9preuves projectives offrent des traductions tout \u00e0 fait int\u00e9ressantes et pertinentes de ces probl\u00e9matiques&nbsp;: rappelons bri\u00e8vement que le Rorschach sollicite fortement la projection d\u2019images corporelles, notamment dans le rep\u00e9rage d\u2019une topographie originaire fondant l\u2019organisation de l\u2019espace&nbsp;; le mat\u00e9riel TAT provoque la mise en histoire de syst\u00e8mes conflictuels dramatis\u00e9s par les personnages figur\u00e9s et met \u00e0 l\u2019\u00e9preuve la qualit\u00e9 de la temporalit\u00e9. Or, les sentiments d\u2019identit\u00e9 et d\u2019alt\u00e9rit\u00e9 s\u2019inscrivent bien dans l\u2019articulation de l\u2019espace et du temps, articulation n\u00e9cessaire entre un dedans et un dehors, un avant et un apr\u00e8s, un moi et un non-moi.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019analyse approfondie des donn\u00e9es permet de pr\u00e9ciser \u2013 de la mani\u00e8re la plus ad\u00e9quate ou la plus subtile \u2013 la qualit\u00e9 singuli\u00e8re des diff\u00e9rentes orientations psychiques du sujet. Le rep\u00e9rage de certains signes n\u2019implique pas, <em>ipso facto<\/em>, l\u2019existence d\u2019une s\u00e9rie qui lui serait n\u00e9cessairement reli\u00e9e. La rupture et la discontinuit\u00e9, l\u2019association parfois h\u00e9t\u00e9roclite de signes divers doivent pouvoir \u00eatre saisies dans leur h\u00e9t\u00e9rog\u00e9n\u00e9it\u00e9 m\u00eame si elles se r\u00e9v\u00e8lent discordantes. Les contradictions parfois mises au jour par la confrontation des protocoles fournis aux deux \u00e9preuves provoquent un questionnement n\u00e9cessaire et r\u00e9v\u00e8lent diff\u00e9rentes facettes, diff\u00e9rents aspects du fonctionnement psychique, d\u00e9couvrant ce qui restait cach\u00e9 ou occult\u00e9 dans l\u2019une ou l\u2019autre. Les \u00e9carts entre le Rorschach et le TAT t\u00e9moignent en faveur d\u2019une dialectique psychique qui nous \u00e9loigne des sch\u00e9mas rigides et r\u00e9ducteurs de nosographies formelles, en nous montrant les mouvements de la psych\u00e9 et ce qu\u2019elle peut exprimer de sa dynamique conflictuelle.<\/p>\n\n\n\n<p>Je pense m\u00eame que ces \u00e9carts entre les deux \u00e9preuves sensibilisent particuli\u00e8rement \u00e0 la discontinuit\u00e9 du fonctionnement psychique, \u00e0 son h\u00e9t\u00e9rog\u00e9n\u00e9it\u00e9 parfois d\u00e9routante. Ce constat illustre l\u2019une des grandes convictions freudiennes \u00e9voqu\u00e9e plus particuli\u00e8rement en 1930, dans <em>Malaise dans la culture<\/em>, celle de la \u00ab&nbsp;bigarrure&nbsp;\u00bb du fonctionnement psychique humain, bigarrure qui doit \u00eatre \u00e0 tout prix reconnue, accept\u00e9e, d\u00e9fendue&nbsp;: elle constitue la cl\u00e9 de vo\u00fbte de l\u2019\u00e9difice, puisqu\u2019elle permet d\u2019admettre la coexistence de processus conscients et inconscients, la coexistence de couples pulsionnels oppos\u00e9s, la coexistence d\u2019instances r\u00e9gies par les conflits. Nous ne nous \u00e9tonnerons plus alors de d\u00e9couvrir, au sein de configurations psychopathologiques sp\u00e9cifiques, des conduites contradictoires, non apparent\u00e9es, mettant au jour des registres de fonctionnement parfois \u00e9tonnamment diversifi\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n<p>Les modulations offertes par les planches du Rorschach ou du TAT se r\u00e9v\u00e8lent tr\u00e8s pr\u00e9cieuses \u00e0 cet \u00e9gard puisqu\u2019elles sont susceptibles de mobiliser \u00e9lectivement diff\u00e9rentes modalit\u00e9s de traitement des conflits. Le Rorschach peut \u00eatre consid\u00e9r\u00e9 comme une \u00e9preuve identitaire, \u00e9preuve des limites permettant d\u2019\u00e9prouver la solidit\u00e9 des processus d\u2019individuation et la constitution de fronti\u00e8res suffisantes entre dedans et dehors. C\u2019est dans cette perspective que nous l\u2019utilisons d\u2019abord&nbsp;: le Rorschach est particuli\u00e8rement sensible \u00e0 la d\u00e9sint\u00e9gration de la repr\u00e9sentation de soi, mais en m\u00eame temps, cette sensibilit\u00e9 se retrouve lorsqu\u2019il s\u2019agit de chercher les indices de construction, la qu\u00eate de rep\u00e8res structurants, l\u2019\u00e9tayage sur des contours contenants, autant d\u2019\u00e9l\u00e9ments significatifs d\u2019une lutte engag\u00e9e par le sujet pour conqu\u00e9rir ou recouvrer une individualit\u00e9 et une identit\u00e9 pr\u00e9caires ou perdues. Le Rorschach oblige donc \u00e0 une centration narcissique, appel\u00e9e en quelque sorte par les caract\u00e9ristiques du mat\u00e9riel, la sym\u00e9trie ordonn\u00e9e autour de l\u2019axe vertical sollicitant la projection de repr\u00e9sentations du corps. Cette contrainte narcissique est pourtant r\u00e9guli\u00e8rement mise \u00e0 l\u2019\u00e9preuve par les modifications du stimulus&nbsp;: les configurations bilat\u00e9rales constituent autant d\u2019appuis formels permettant la figuration de repr\u00e9sentations de relations&nbsp;; l\u2019impact des planches chromatiques est susceptible d\u2019induire une r\u00e9activation \u00e9motionnelle ou pulsionnelle dont la dimension relationnelle est flagrante. Il y a donc n\u00e9cessairement convocation de repr\u00e9sentations inconscientes et du moi et des objets. Prenons pour exemple les modalit\u00e9s de r\u00e9actions caract\u00e9ristiques des fonctionnements narcissiques qui \u00e9veillent grandement l\u2019oreille du clinicien, hors consultation projective.<\/p>\n\n\n\n<p>Je rappelle et souligne d\u2019ailleurs que si, au sein de la psychopathologie psychanalytique, les fonctionnements limites constituent un vaste champ rassemblant des modalit\u00e9s psychiques relativement h\u00e9t\u00e9rog\u00e8nes, la clinique projective, elle, s\u2019est d\u00e9ploy\u00e9e de mani\u00e8re si approfondie et nuanc\u00e9e qu\u2019elle permet de distinguer deux grandes configurations \u00e0 la fois contrast\u00e9es et compl\u00e9mentaires&nbsp;: les fonctionnements narcissiques et les fonctionnements limites que nous appelons d\u00e9pressifs. Parmi les \u00e9l\u00e9ments diff\u00e9renciateurs, c\u2019est justement la question des limites entre dedans et dehors, entre r\u00e9alit\u00e9 interne et r\u00e9alit\u00e9 externe, mais aussi entre moi et objet qui offrent une prise diagnostique particuli\u00e8rement pertinente. Fronti\u00e8res fermement d\u00e9fendues par les personnalit\u00e9s narcissiques, ces limites se r\u00e9v\u00e8lent poreuses, \u00e9vanescentes, instables chez les fonctionnements limites. En \u00e9cho \u00e0 ces caract\u00e9ristiques, les modalit\u00e9s de relations aux objets \u00e9pousent en quelque sorte les modalit\u00e9s de repr\u00e9sentations de soi&nbsp;: distance, autarcie, refus de la passivit\u00e9 et de la d\u00e9pendance (apparemment), inflation massive de l\u2019investissement du moi chez les personnalit\u00e9s narcissiques&nbsp;; proximit\u00e9 effleurant le m\u00e9lange, d\u00e9faut d\u2019autonomie, d\u00e9pendance anaclitique, exc\u00e8s de passivit\u00e9, inflation massive de l\u2019investissement d\u2019objet (apparemment) chez les personnalit\u00e9s limites \u00ab&nbsp;d\u00e9pressives&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>En ce qui concerne les facteurs \u00ab&nbsp;narcissiques&nbsp;\u00bb au Rorschach sp\u00e9cifiques de la repr\u00e9sentation de soi et des barri\u00e8res dedans\/dehors, une diff\u00e9rence notable soutient cette distinction&nbsp;: lorsque les d\u00e9fenses narcissiques sont tr\u00e8s investies (voire surinvesties), leurs caract\u00e9ristiques les plus remarquables apparaissent d\u2019abord dans la protection acharn\u00e9e de leurs fronti\u00e8res (F% et F+% \u00e9lev\u00e9s, r\u00e9ponses \u00ab&nbsp;peau&nbsp;\u00bb etc\u2026) alors que chez les fonctionnements limites, les enveloppes sont fragiles et perm\u00e9ables, \u00e0 l\u2019instar du moi-peau \u00ab&nbsp;passoire&nbsp;\u00bb d\u00e9crit par Didier Anzieu (1985). Si, chez les personnalit\u00e9s narcissiques la distinction dedans\/dehors est outranci\u00e8rement soulign\u00e9e, elle s\u2019\u00e9tiole et se brouille chez les fonctionnements limites. Les correspondances cliniques apparaissent dans les al\u00e9as des protections narcissiques (investissement massif des \u00ab&nbsp;peaux&nbsp;\u00bb que repr\u00e9sentent les v\u00eatements, en termes d\u2019armures ou au contraire de d\u00e9chirures), ou encore, dans le caract\u00e8re particuli\u00e8rement lisse d\u2019un discours p\u00e9riph\u00e9rique utilis\u00e9 comme une carapace \u00e9vitant les \u00e9changes entre l\u2019int\u00e9rieur et l\u2019ext\u00e9rieur \u00e0 moins d\u2019\u00eatre, <em>a contrario<\/em>, enlis\u00e9 dans la factualit\u00e9, ou d\u00e9bord\u00e9 par la projection. Autant de manifestations sensibles, presque sensorielles, de l\u2019exp\u00e9rience projective que le clinicien met au service de son \u00e9coute en entretien.<\/p>\n\n\n\n<p>Une autre caract\u00e9ristique narcissique appara\u00eet au Rorschach dans les repr\u00e9sentations de relations&nbsp;: surinvestissement de la sym\u00e9trie, refus de l\u2019interaction pulsionnelle au b\u00e9n\u00e9fice du miroir et du reflet qui maintiennent des images sp\u00e9culaires et luttent contre tout indice de la diff\u00e9rence. Cliniquement, la sp\u00e9cularit\u00e9 des positions appara\u00eet massivement dans la dynamique transf\u00e9rentielle&nbsp;: l\u2019asym\u00e9trie inh\u00e9rente \u00e0 la situation th\u00e9rapeutique est contourn\u00e9e <em>via<\/em> l\u2019id\u00e9alisation surtout dans les d\u00e9buts de la cure&nbsp;; elle peut aussi \u00eatre ni\u00e9e par l\u2019insistance constante sur l\u2019absence de diff\u00e9rence, l\u2019absence d\u2019\u00e9cart entre les deux partenaires de la situation analytique. Dans certains cas de figure, il arrive m\u00eame que la diff\u00e9rence des sexes soit comme gomm\u00e9e entre par exemple un patient et son analyste femme&nbsp;: une sorte d\u2019effacement de la diff\u00e9rence dont on conna\u00eet fort bien les illustrations dans les repr\u00e9sentations humaines au Rorschach, sans sexe ou bisexuelle, ou encore r\u00e9duite \u00e0 une fonction. Ailleurs, la surench\u00e8re de la qualification indispensable \u00e0 la reconnaissance et le surinvestissement du regard rep\u00e9rables au Rorschach apparaissent tr\u00e8s clairement dans les caract\u00e9ristiques du discours en s\u00e9ance, p\u00e9tri de jugements positifs ou n\u00e9gatifs, marqu\u00e9s par l\u2019id\u00e9alisation ou le m\u00e9pris, toujours tributaires de l\u2019emprise visuelle dans les entretiens en face \u00e0 face.<\/p>\n\n\n\n<p>Le TAT, en apparence, offre davantage de sollicitations relationnelles par la facture figurative des images. En d\u00e9pit de son ambigu\u00eft\u00e9 patente, le mat\u00e9riel est construit perceptivement. Les conduites requises par la consigne doivent mobiliser un travail de pens\u00e9e<sup>2<\/sup> dans la construction du r\u00e9cit autour d\u2019un sc\u00e9nario imaginaire&nbsp;: il s\u2019agit de recourir \u00e0 une activit\u00e9 de liaison, notamment dans l\u2019am\u00e9nagement des conflits pulsionnels. Vica Shentoub et Rosine Debray ont bien montr\u00e9 la r\u00e9f\u00e9rence it\u00e9rative du TAT au complexe d\u2019Oedipe, qui vient d\u2019embl\u00e9e mettre \u00e0 l\u2019\u00e9preuve les processus identificatoires. D\u00e9laiss\u00e9 pendant un certain temps au profit de probl\u00e9matiques dites \u00ab&nbsp;archa\u00efques&nbsp;\u00bb, ce complexe \u00ab&nbsp;nucl\u00e9aire&nbsp;\u00bb est reconsid\u00e9r\u00e9 aujourd\u2019hui par les psychanalystes qui s\u2019attachent \u00e0 en construire les diff\u00e9rentes configurations. Or, c\u2019est bien la pluralit\u00e9 de ces formes qui est mise en \u00e9vidence au TAT et cela depuis fort longtemps&nbsp;: \u00e0 cet \u00e9gard, on pourrait penser que la m\u00e9thode projective devance ou annonce certains mouvements de la pens\u00e9e analytique&nbsp;! Depuis les premiers travaux sur le TAT, nous avons \u00e9t\u00e9 entra\u00een\u00e9s \u00e0 chercher la valence structurante ou non du complexe d\u2019Oedipe, et aussi \u00e0 analyser sa place et sa fonction chez chaque sujet. Tous les d\u00e9veloppements relatifs aux identifications et aux choix d\u2019objet s\u2019engagent \u00e0 partir de cette analyse pour en saisir les singularit\u00e9s&nbsp;: claire diff\u00e9renciation des sexes et des g\u00e9n\u00e9rations, conflictualit\u00e9 effective entre d\u00e9sirs et interdits&nbsp;; ou au contraire brouillage relatif, entrem\u00ealement de moments structurants et d\u2019autres, plus d\u00e9sorganis\u00e9s, du fait d\u2019une impossible \u00e9laboration de la s\u00e9paration et du renoncement&nbsp;; ou encore m\u00e9lange envahissant t\u00e9moignant de la force de l\u2019inceste et du meurtre sans d\u00e9tour m\u00e9taphorique possible\u2026 Toutes ces formes r\u00e9f\u00e9r\u00e9es \u00e0 l\u2019Oedipe sont mises en \u00e9vidence gr\u00e2ce aux lectures des donn\u00e9es projectives.<\/p>\n\n\n\n<p>Par ailleurs, on conna\u00eet les effets de ce mat\u00e9riel dans la r\u00e9activation de probl\u00e9matiques d\u00e9pressives et narcissiques&nbsp;: les travaux de F. Brelet notamment ont initi\u00e9 subtilement l\u2019analyse de ces fonctionnements et <em>l\u2019\u00c9cole de Paris<\/em> a consid\u00e9rablement d\u00e9ploy\u00e9 ces orientations de recherche depuis maintenant une vingtaine d\u2019ann\u00e9es. Celles-ci s\u2019attachent \u00e0 la reconstruction des processus inh\u00e9rents au traitement de la perte dans sa valence objectale &#8211; \u00e0 l\u2019instar du deuil ou, dans sa valence narcissique, &#8211; \u00e0 l\u2019instar du mouvement m\u00e9lancolique. Ainsi sont d\u00e9couvertes des \u00e9laborations particuli\u00e8rement fines qui permettent d\u2019approfondir consid\u00e9rablement l\u2019\u00e9coute du clinicien chaque fois qu\u2019un moment d\u00e9pressif surgit dans un traitement analytique.<\/p>\n\n\n\n<p>Le mat\u00e9riel du TAT sollicite des productions tr\u00e8s proches de celles saisissables dans les entretiens cliniques et psychanalytiques. La fine analyse du discours mise au point \u00e0 propos du TAT offre une remarquable opportunit\u00e9 d\u2019\u00e9coute en s\u00e9ance&nbsp;: m\u00eame si l\u2019analyste ne se livre pas \u00e0 une \u00e9tude aussi d\u00e9taill\u00e9e et approfondie, l\u2019exp\u00e9rience projective assure une fonction extr\u00eamement formatrice au regard de l\u2019activit\u00e9 associative. Ainsi, le clinicien sera sensible aux grandes armatures d\u00e9fensives et tout autant \u00e0 des indices tr\u00e8s subtils voire volatiles qui peuvent \u00e9chapper m\u00eame \u00e0 une oreille attentive et comp\u00e9tente.<\/p>\n\n\n\n<p>Ainsi, chaque protocole projectif, comme chaque discours subjectif permet de d\u00e9gager non pas une mais des probl\u00e9matiques, ce qui souligne la coexistence de diff\u00e9rents registres conflictuels et leur articulation plus ou moins heureuse. Il s\u2019agit alors d\u2019appr\u00e9cier dans quelle mesure cette coexistence et surtout cette int\u00e9gration sont rendues possibles par la souplesse, l\u2019ouverture, la pluralit\u00e9 des conduites psychiques (et donc des m\u00e9canismes de d\u00e9fense), l\u2019effectivit\u00e9 des processus de liaison autorisant le traitement d\u2019une conflictualit\u00e9 exprim\u00e9e en termes de repr\u00e9sentations et d\u2019affects communicables. A moins d\u2019\u00eatre confront\u00e9 \u00e0 une h\u00e9t\u00e9rog\u00e9n\u00e9it\u00e9 excessive du fait de la pr\u00e9valence des processus de d\u00e9liaison mettant en p\u00e9ril la continuit\u00e9 des investissements narcissiques et objectaux&nbsp;; ou encore, de se heurter \u00e0 un mode de fonctionnement rigide, monolithique et ferm\u00e9 dont les potentialit\u00e9s de changement s\u2019av\u00e8rent limit\u00e9es.<\/p>\n\n\n\n<p>Bien s\u00fbr, ce qui para\u00eet important \u00e0 saisir se lit dans l\u2019analyse de la dialectique pulsionnelle \u00e0 travers les affrontements narcissiques et objectaux. L\u2019\u00e9tude des liens entre conflits pulsionnels et m\u00e9canismes de r\u00e9gulation narcissique constitue en effet l\u2019un des pivots de l\u2019interpr\u00e9tation des protocoles projectifs mais aussi, encore, du fonctionnement psychique tel qu\u2019il appara\u00eet dans la clinique \u00ab&nbsp;directe&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>Cependant, la grande diff\u00e9rence entre situation projective et situation analytique ne peut \u00eatre oubli\u00e9e. Au-del\u00e0 des repr\u00e9sentations-buts, in\u00e9vitables dans l\u2019investigation projective (la vis\u00e9e diagnostique est toujours pr\u00e9sente), elle revient \u00e0 la qualit\u00e9 vraiment diff\u00e9rente des modalit\u00e9s du transfert. Dans la situation projective, nous avons affaire \u00e0 un transfert fortement mobilis\u00e9 par l\u2019\u00e9preuve elle-m\u00eame qui constitue une composante majeure de la relation entre le sujet et le clinicien&nbsp;; par ailleurs, la passation ne s\u2019inscrit pas dans une dur\u00e9e susceptible d\u2019engager un v\u00e9ritable processus tel qu\u2019il est saisi dans la n\u00e9vrose de transfert. Cela dit, une fois cette diff\u00e9rence essentielle annonc\u00e9e et respect\u00e9e, il n\u2019y a pas lieu de valoriser l\u2019une par rapport \u00e0 l\u2019autre&nbsp;: leurs objectifs sont diff\u00e9rents, leur usage ne requiert pas la m\u00eame formation&nbsp;; bref, ici encore la prise en compte de la diff\u00e9rence permet de reconna\u00eetre l\u2019int\u00e9r\u00eat de l\u2019une et de l\u2019autre en reconnaissant leurs limites respectives.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Notes<\/h2>\n\n\n\n<ol class=\"wp-block-list\"><li>Cette r\u00e9flexion plus approfondie a fait l\u2019objet d\u2019une conf\u00e9rence au Congr\u00e8s de la Soci\u00e9t\u00e9 Turque du Rorschach et des M\u00e9thodes projectives (Istambul, Septembre 2012)<\/li><li>Ces processus de pens\u00e9e ont fait l\u2019objet d\u2019\u00e9tudes tr\u00e8s approfondies par Mich\u00e8le Emmanuelli (1991,1993,1994).<\/li><\/ol>\n<div class=\"pdfprnt-buttons pdfprnt-buttons-post pdfprnt-bottom-right\"><a href=\"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/10571?print=pdf\" class=\"pdfprnt-button pdfprnt-button-pdf\" target=\"_blank\"><\/a><\/div>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Mon projet dans cette br\u00e8ve contribution n\u2019est pas seulement de revenir sur la pertinence du mod\u00e8le psychanalytique du fonctionnement psychique et sur l\u2019immense int\u00e9r\u00eat des m\u00e9thodes projectives utilis\u00e9es dans cette perspective. 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