{"id":10559,"date":"2021-08-22T07:32:17","date_gmt":"2021-08-22T05:32:17","guid":{"rendered":"https:\/\/carnetpsy.fr\/la-representation-des-enfants-morts-dans-lhistoire-de-lart-2\/"},"modified":"2021-10-02T12:52:43","modified_gmt":"2021-10-02T10:52:43","slug":"la-representation-des-enfants-morts-dans-lhistoire-de-lart","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/la-representation-des-enfants-morts-dans-lhistoire-de-lart\/","title":{"rendered":"La repr\u00e9sentation des enfants morts dans l\u2019histoire de l\u2019art"},"content":{"rendered":"\n<p>Les repr\u00e9sentations d\u2019enfants morts sont tr\u00e8s anciennes et se pr\u00e9sentent sous des formes vari\u00e9es dans les arts plastiques (sculptures, peintures, dessins, images pieuses ou ex-voto), mais aussi dans la litt\u00e9rature et la musique. L\u2019historienne Marie-France Morel<sup>1<\/sup> rel\u00e8ve d\u00e8s l\u2019Antiquit\u00e9 la pr\u00e9sence de sculptures d\u2019enfant sur les st\u00e8les votives de tombes grecques ou romaines&nbsp;: \u00ab&nbsp;le plus souvent, la sculpture le montre vivant, entour\u00e9 de ses jouets ou animaux familiers&nbsp;\u00bb (p. 94). Dans la Rome Antique, on r\u00e9alisait aussi des masques mortuaires appel\u00e9s imagines, tradition qui se perp\u00e9tue jusqu\u2019au Moyen-\u00c2ge<sup>2<\/sup>. Au Moyen-\u00c2ge, l\u2019enfant mort appara\u00eet sur certaines tombes royales, comme une effigie fun\u00e9raire, o\u00f9 il est repr\u00e9sent\u00e9 entour\u00e9 de ses parents, ou au pied des gisants. C\u2019est \u00e0 partir du XVI<sup>e<\/sup> si\u00e8cle, que l\u2019on commence \u00e0 repr\u00e9senter l\u2019enfant mort dans la peinture. Au-del\u00e0 du souhait de conserver une image de son enfant mort, il me semble que cela correspond d\u2019une part \u00e0 un changement de statut de l\u2019enfant, consid\u00e9r\u00e9 comme un individu, un adulte en miniature, et d\u2019autre part \u00e0 une nouvelle \u00e9tape de l\u2019histoire de la peinture avec la Renaissance o\u00f9 le peintre affirme son identit\u00e9, comme en t\u00e9moigne le d\u00e9veloppement de l\u2019autoportrait. Au XIX<sup>e<\/sup> si\u00e8cle, la photo prendra la rel\u00e8ve et il y aura de tr\u00e8s nombreuses photographies d\u2019enfants d\u00e9c\u00e9d\u00e9s. C\u2019est une pratique qui conna\u00eetra un grand essor jusqu\u2019\u00e0 r\u00e9cemment. Est-ce le tabou de la mort dans notre soci\u00e9t\u00e9 moderne qui rendra cette pratique beaucoup moins usuelle, voire inexistante&nbsp;? Elle continuera n\u00e9anmoins avec l\u2019\u00e9chographie et l\u2019habitude prise par les \u00e9quipes de n\u00e9onatologie de prendre en photo les b\u00e9b\u00e9s morts, afin de proposer ces images aux parents.<\/p>\n\n\n\n<p>Pour comprendre la repr\u00e9sentation des enfants morts, il faut d\u00e9j\u00e0 se pencher sur la question de la repr\u00e9sentation de l\u2019enfant, d\u2019une mani\u00e8re g\u00e9n\u00e9rale, c\u2019est-\u00e0-dire s\u2019interroger sur le statut de l\u2019enfant dans la soci\u00e9t\u00e9. Quelle est sa place&nbsp;? Quelle est son importance&nbsp;? Quels liens se nouent entre adultes et enfants&nbsp;? Et plus r\u00e9cemment, quels sont ses droits&nbsp;? On a envisag\u00e9 d\u2019\u00e9tendre les droits de l\u2019enfant aux droits du f\u0153tus, avec les probl\u00e8mes complexes que cela soul\u00e8ve. Le statut donn\u00e9 \u00e0 l\u2019enfant dans une soci\u00e9t\u00e9 correspond \u00e0 une th\u00e9orie de l\u2019enfant. Nous avons toujours une th\u00e9orie de l\u2019enfant, qui d\u00e9termine les pratiques \u00e9ducatives, les dispositifs de soin, les rituels de mort. A chaque th\u00e9orie correspondent des repr\u00e9sentations de l\u2019enfant, telles qu\u2019elles apparaissent dans le langage, mais aussi les m\u00e9dias, la peinture. Sur le plan historique, l\u2019\u00e9volution du statut de l\u2019enfant a connu des \u00e9tapes, avec un v\u00e9ritable tournant r\u00e9volutionnaire \u00e0 partir des ann\u00e9es soixante-dix du vingti\u00e8me si\u00e8cle. Qu\u2019en \u00e9tait-il auparavant&nbsp;? Pendant plusieurs d\u00e9cennies, la th\u00e9orie pr\u00e9dominante postulait que les enfants n\u2019avaient pas vraiment de place dans la culture ancienne et que, du fait de la mortalit\u00e9 infantile, la mort de l\u2019enfant n\u2019aurait pas provoqu\u00e9 de chagrin chez ses parents. Par cons\u00e9quent, les enfants morts disparaitraient, vite oubli\u00e9s, vite remplac\u00e9s. Et ne seraient donc pas repr\u00e9sent\u00e9s dans les \u0153uvres d\u2019art.<\/p>\n\n\n\n<p>Philippe Ari\u00e8s<sup>3<\/sup>, d\u00e9crit une indiff\u00e9rence des familles traditionnelles \u00e0 l\u2019\u00e9gard de leur prog\u00e9niture. Pour lui, le sentiment de l\u2019enfance ainsi que la notion de famille affective, ne seraient apparus que tardivement. Auparavant, il n\u2019y aurait eu qu\u2019un sentiment superficiel, le \u00ab&nbsp;mignotage&nbsp;\u00bb. Pour Elisabeth Badinter<sup>4<\/sup>, les m\u00e8res ne se pr\u00e9occupent r\u00e9ellement de leurs enfants que depuis une p\u00e9riode r\u00e9cente et elle a voulu montrer que l\u2019amour maternel n\u2019est donc pas un sentiment spontan\u00e9, mais une construction culturelle. Son livre a eu un impact consid\u00e9rable. Pendant plusieurs d\u00e9cennies a ainsi pr\u00e9valu l\u2019id\u00e9e tr\u00e8s politiquement correcte et id\u00e9ologiquement d\u00e9termin\u00e9e que l\u2019instinct maternel est un mythe et que le sentiment maternel serait d\u2019apparition r\u00e9cente. Cette id\u00e9e correspond \u00e0 une confusion du niveau conscient et inconscient du lien \u00e0 l\u2019enfant et une m\u00e9connaissance de l\u2019ambivalence. Un enfant peut \u00eatre \u00e0 la fois objet d\u2019amour et de haine, d\u2019attachement et de rejet, de bienveillance et d\u2019agressivit\u00e9. Plut\u00f4t que de dire que l\u2019amour maternel n\u2019existe pas, je pense qu\u2019il est plus int\u00e9ressant d\u2019examiner de quoi il est compos\u00e9 et selon quelles modalit\u00e9s diff\u00e9rentes et sp\u00e9cifiques il s\u2019exprime \u00e0 travers les \u00e2ges et les cultures. De nombreuses recherches plus r\u00e9centes contredisent ses id\u00e9es. Ce n\u2019est pas parce que les formes de l\u2019amour parental ou les pratiques qui y sont li\u00e9es varient selon les moments historiques et les sph\u00e8res socio-culturelles, que l\u2019on peut affirmer que l\u2019amour pour l\u2019enfant n\u2019existait pas et serait d\u2019apparition r\u00e9cente. Je pense qu\u2019il est difficile de soutenir cette hypoth\u00e8se, au regard de t\u00e9moignages anciens rapport\u00e9s par des historiens, qui montrent que l\u2019attachement \u00e0 l\u2019enfant a toujours exist\u00e9, mais selon des modes d\u2019expression diff\u00e9rentes des n\u00f4tres.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019Europe n\u2019a pas invent\u00e9 la famille nucl\u00e9aire moderne, dit Jack Goody<sup>5<\/sup>. Le sentiment de l\u2019enfance n\u2019est pas une invention r\u00e9cente et elle est universelle, affirme-t-il avec force. \u00ab\u00a0Partout, toujours, les parents ont pleur\u00e9 la perte d\u2019un enfant, les \u00e9poux la disparition du conjoint. Les comportements de deuil sont universels, tout comme l\u2019affection, et seule l\u2019histoire des mentalit\u00e9s la plus grossi\u00e8re, associ\u00e9e \u00e0 un ethnocentrisme exacerb\u00e9 et ignorant, a pu pr\u00e9tendre le contraire.\u00a0\u00bb Steven Ozment<sup>6<\/sup> aussi veut corriger cette vision n\u00e9gative de la famille. Cet historien s\u2019insurge contre l\u2019id\u00e9e que les relations affectives entre parents et enfants, entre hommes et femmes, n\u2019auraient \u00e9merg\u00e9 que dans les temps modernes. L\u2019id\u00e9e que la famille m\u00e9di\u00e9vale aurait \u00e9t\u00e9 une unit\u00e9 fonctionnelle \u00e9conomique, r\u00e9gie par la n\u00e9cessit\u00e9 de la survie et de la procr\u00e9ation. L\u2019id\u00e9e que l\u2019enfant n\u2019avait pas encore \u00e9t\u00e9 d\u00e9couvert et qu\u2019avant sept ans il n\u2019avait pas d\u2019existence propre. Selon ces id\u00e9es re\u00e7ues, il n\u2019y aurait pas eu de place pour une intimit\u00e9 \u00e9motionnelle dans la maison, \u00e0 cause de la tr\u00e8s grande in\u00e9galit\u00e9 sociale entre hommes et femmes, et le manque de s\u00e9paration entre la sph\u00e8re priv\u00e9e et le travail. D\u2019apr\u00e8s cet historien, en s\u2019appuyant sur les archives familiales, les correspondances et les journaux, le soin des enfants, le souci de l\u2019\u00e9ducation, la reconnaissance du r\u00f4le des m\u00e8res, la pr\u00e9occupation des p\u00e8res \u00e9taient beaucoup plus importants qu\u2019on ne le pense.<\/p>\n\n\n\n<p>Didier Lett<sup>7<\/sup>, m\u00e9di\u00e9viste, \u00e9galement, affirme que le sentiment de l\u2019enfance existe d\u00e8s le Moyen-\u00c2ge. Le lien affectif \u00e0 l\u2019enfant et la place qu\u2019on lui donne sont bien plus importants qu\u2019on ne le dit couramment. Par cons\u00e9quent, sa mort est source de deuil et de chagrin. La mort de l\u2019enfant suscite donc bien un deuil. Il n\u2019est pas oubli\u00e9, il a sa place, il s\u2019inscrit dans l\u2019histoire familiale, et on veut garder de lui une image, ce dont t\u00e9moignent les repr\u00e9sentations dans la peinture et particuli\u00e8rement les portraits. D\u2019apr\u00e8s Philippe Ari\u00e8s, (p.62-65), c\u2019est au 16<sup>\u00e8me<\/sup> si\u00e8cle qu\u2019appara\u00eet le portrait de l\u2019enfant mort, repr\u00e9sent\u00e9 au sein de sa famille. A partir du 17<sup>\u00e8me<\/sup> si\u00e8cle, l\u2019enfant sera repr\u00e9sent\u00e9 tout seul, sans sa famille. C\u2019est un changement de statut de l\u2019enfant, difficile \u00e0 interpr\u00e9ter selon Philippe Ari\u00e8s, car la mortalit\u00e9 n\u2019a pas baiss\u00e9 au 17<sup>\u00e8me<\/sup>. J\u2019en d\u00e9duis que la soi-disant indiff\u00e9rence \u00e0 la mort de l\u2019enfant n\u2019est donc pas dans un lien de causalit\u00e9 avec l\u2019importance de la mortalit\u00e9 infantile<sup>8<\/sup>.<\/p>\n\n\n\n<p>Si de grands peintres s\u2019y int\u00e9ressent, (Philippe de Champaigne, Rubens, Van Dyck, Frans Hals), le portrait d\u2019enfants reste n\u00e9anmoins un genre mineur, exerc\u00e9 par des peintres secondaires, qui pour certains en faisaient leur sp\u00e9cialit\u00e9. Rembrandt a bien peint son fils Titus, mais n\u2019a pas fait d\u2019autres portraits d\u2019enfant. Dans la p\u00e9riode de 1500-1700, dans les Flandres, il y a eu quantit\u00e9 de portraits d\u2019enfants<sup>9<\/sup>. C\u2019\u00e9tait une mode qui s\u2019est vite d\u00e9velopp\u00e9e dans un contexte de bourgeoisie montante qui s\u2019enrichit, o\u00f9 l\u2019enfant est un objet d\u2019investissement. La magnificence des portraits montre que l\u2019enfant \u00e9tait pour ses parents extr\u00eamement pr\u00e9cieux. D\u2019o\u00f9 l\u2019importance de l\u2019\u00e9ducation, \u00e0 laquelle on va accorder une attention grandissante<sup>10<\/sup>, et le r\u00f4le essentiel donn\u00e9 aux m\u00e8res, relay\u00e9es par l\u2019\u00e9glise, l\u2019\u00e9cole, la famille.<\/p>\n\n\n\n<p>Il est remarquable que, dans ces tableaux, les enfants morts sont repr\u00e9sent\u00e9s \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de leurs fr\u00e8res et s\u0153urs vivants. Dans les portraits de famille, il y a toute la fratrie y compris les enfants morts. Ceux-ci sont repr\u00e9sent\u00e9s petits, souvent emmaillot\u00e9s, les yeux ferm\u00e9s. On leur donne souvent une forme d\u2019ange, c\u2019est-\u00e0-dire celui qui appartient aussi bien au monde des vivants qu\u2019au monde des morts. Mais c\u2019est aussi parce qu\u2019il \u00e9tait rappel\u00e9 \u00e0 Dieu, si toutefois il \u00e9tait baptis\u00e9, car on sait que dans l\u2019Occident chr\u00e9tien, l\u2019enfant non baptis\u00e9 \u00e9tait refus\u00e9 et ne pouvait \u00eatre enterr\u00e9. C\u2019est pourquoi on se pressait de baptiser les enfants d\u00e8s la naissance, car l\u2019Eglise refusait absolument le bapt\u00eame des enfants morts. La mort \u00e9tait donc mieux accept\u00e9e, s\u2019il avait \u00e9t\u00e9 baptis\u00e9. Non baptis\u00e9, c\u2019est l\u2019enfant des limbes, qui pouvait exercer un pouvoir mal\u00e9fique.<\/p>\n\n\n\n<p>Il faut \u00e9voquer ici ce que cet enfant mort peut avoir d\u2019inqui\u00e9tant. C\u2019est probablement la raison pour laquelle les enfants morts sont souvent repr\u00e9sent\u00e9s comme des b\u00e9b\u00e9s, non seulement parce qu\u2019effectivement la plupart mouraient tr\u00e8s jeunes, mais aussi parce que l\u2019enfant plus grand pourrait \u00eatre un mort plus redoutable. Freud d\u00e9crit dans <em>Totem et Tabou<\/em> le pouvoir des morts et les observations ethnologiques des soci\u00e9t\u00e9s primitives en t\u00e9moignent largement. Plus pr\u00e8s de nous, dans certains pays africains, l\u2019enfant-sorcier, l\u2019enfant infirme ou d\u00e9ficient continuent d\u2019\u00eatre l\u2019objet de vis\u00e9es infanticides. Dans la conception du Moyen-\u00c2ge, nous apprend Didier Lett, l\u2019<em>infans<\/em> est celui qui ne parle pas, et c\u2019est pourquoi il est consid\u00e9r\u00e9 comme sacr\u00e9. L\u2019absence de langage chez le petit humain \u00e9tait consid\u00e9r\u00e9e comme une infirmit\u00e9 due au p\u00e9ch\u00e9 originel, car c\u2019est la faute d\u2019Adam et d\u2019Eve qui a provoqu\u00e9 le ch\u00e2timent divin infligeant aux humains la douleur de l\u2019enfantement et l\u2019incompl\u00e9tude du nourrisson qui ne sait ni parler ni marcher. Vers trois ans, l\u2019enfant du Moyen-\u00c2ge perd son innocence, mais alors sa parole est consid\u00e9r\u00e9e comme dangereuse. Car lorsqu\u2019il parle, c\u2019est comme un pr\u00e9dicateur, porteur de la parole biblique, ou comme les fous, ou comme Dieu, ou comme le diable.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019enfant mort peut occuper une place privil\u00e9gi\u00e9e, proche de Dieu, une place sacr\u00e9e, mais en tout cas, il a sa place dans la lign\u00e9e. Dans le syst\u00e8me familial, tout enfant s\u2019inscrit d\u2019embl\u00e9e dans le lien social et l\u2019\u0153uvre de la civilisation. C\u2019est pourquoi, m\u00eame s\u2019il meurt, il a une place dans la filiation et la g\u00e9n\u00e9alogie, ce dont t\u00e9moignent ces repr\u00e9sentations. Au 19<sup>\u00e8me<\/sup> si\u00e8cle, le d\u00e9veloppement de la photographie va changer les coutumes relatives \u00e0 la repr\u00e9sentation de l\u2019enfant mort. Emmanuel Pernoud<sup>11<\/sup> montre que ce ph\u00e9nom\u00e8ne de portrait photographique \u00ab&nbsp;apr\u00e8s d\u00e9c\u00e8s&nbsp;\u00bb prend une grande ampleur<sup>12<\/sup>. Comme la photographie est beaucoup moins ch\u00e8re qu\u2019un portrait peint, l\u2019image du d\u00e9funt devient accessible au plus grand nombre. Alors que les portraits peints d\u2019enfants morts au 19<sup>\u00e8me<\/sup> sont plut\u00f4t sobres, les photographies, elles, font l\u2019objet de compositions fortement th\u00e9\u00e2tralis\u00e9es. L\u2019enfant est souvent photographi\u00e9 sur son lit de mort, et entour\u00e9 de multiples objets (couronne, guirlande ou bouquet de fleurs, v\u00eatements blancs, cierges, couronne de mari\u00e9e de la m\u00e8re\u2026.). Ces photographies \u00e9taient expos\u00e9es dans la maison ou pos\u00e9es sur la tombe de l\u2019enfant. Au 20<sup>e<\/sup> si\u00e8cle, les parents ins\u00e8rent dans l\u2019image des objets triviaux, tels des jouets ou des peluches et actuellement il n\u2019est pas rare que des parents posent des objets quotidiens ou des doudous sur les tombes d\u2019enfants.<\/p>\n\n\n\n<p>La tradition de photographier les morts, grands et petits, s\u2019est prolong\u00e9 jusque dans les ann\u00e9es 1950, puis semble s\u2019\u00eatre perdue selon Marie-France Morel<sup>13<\/sup> (2001). Les photographies de personnes sur leur lit de mort deviennent taboues apr\u00e8s la seconde guerre mondiale. Qu\u2019en est-il \u00e0 l\u2019heure actuelle&nbsp;? Que sont devenues ces traditions&nbsp;? Ont-elles disparu&nbsp;? La mort de l\u2019enfant est devenue un \u00e9v\u00e9nement rare qui en fait un ph\u00e9nom\u00e8ne scandaleux qui produit un tabou important. N\u00e9anmoins, il y a de nouvelles pratiques qui montrent que ces rituels persistent sous d\u2019autres formes. D\u2019abord, les enfants d\u2019une mani\u00e8re g\u00e9n\u00e9rale n\u2019ont jamais \u00e9t\u00e9 autant pris en photo. Le nombre d\u2019images qu\u2019on fait d\u2019eux est impressionnant. D\u2019ailleurs, ils ont des comportements nouveaux face \u00e0 cette prolif\u00e9ration d\u2019images d\u2019eux-m\u00eames. Tant\u00f4t fascin\u00e9s et attir\u00e9s, tant\u00f4t \u00e9nerv\u00e9s et opposants, ou les deux \u00e0 la fois.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019image est omnipr\u00e9sente dans le monde de l\u2019enfant, mais curieusement la pratique ancienne de repr\u00e9senter l\u2019enfant mort semble peu fr\u00e9quente. Aujourd\u2019hui, on met en place des pratiques dans les h\u00f4pitaux qui consistent \u00e0 photographier les f\u0153tus et les enfants mort-n\u00e9s. Puis de les donner ou de les montrer aux parents, afin de favoriser le travail de deuil. Mais on s\u2019est aper\u00e7u aussi qu\u2019on ne peut pas faire de tels dispositifs un usage syst\u00e9matique. On ne peut imposer les modalit\u00e9s d\u2019un deuil qui est parfois de toute fa\u00e7on impossible. Certains parents ne veulent pas d\u2019images, d\u2019autres les r\u00e9clament parfois bien apr\u00e8s le d\u00e9c\u00e8s, d\u2019autres les gardent comme des reliques. Ce qui change aussi dans la Modernit\u00e9, c\u2019est que ce sont les parents qui prennent en charge eux-m\u00eames la mise en images gr\u00e2ce aux nouveaux moyens techniques. Qui fait encore appel \u00e0 un professionnel pour faire des photos de famille&nbsp;? Et en particulier des portraits des enfants, comme cela se pratiquait encore jusqu\u2019\u00e0 vers les ann\u00e9es soixante&nbsp;? Autre nouveaut\u00e9, c\u2019est l\u2019image \u00e9chographique, qui est le premier \u00ab&nbsp;portrait&nbsp;\u00bb de l\u2019enfant \u00e0 venir, celui qui figure en premi\u00e8re page de l\u2019album. Lors d\u2019une mort n\u00e9o-natale, cela peut \u00eatre la seule trace visuelle qui reste de cette existence interrompue pr\u00e9matur\u00e9ment. Ainsi au cours de la prise en charge d\u2019une petite fille hyperactive et tr\u00e8s perturb\u00e9e, est apparu lors des entretiens avec la m\u00e8re le non-dit d\u2019un enfant mort-n\u00e9 vingt ans auparavant, dont la m\u00e8re ne parlait pas mais dont elle portait depuis vingt ans dans son sac la photo prise par la sage-femme. L\u2019\u00e9vocation de ce souvenir traumatique a permis \u00e0 l\u2019enfant de se d\u00e9gager des projections maternelles mortif\u00e8res et de l\u2019identification \u00e0 ce fr\u00e8re mort, qu\u2019elle ne cessait d\u2019\u00e9voquer par ses sympt\u00f4mes<sup>14<\/sup>.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Conclusion<\/h2>\n\n\n\n<p>Il y a un tr\u00e8s joli po\u00e8me du po\u00e8te anglais Wordsworth (1770-1850), qui rencontre une petite fille de huit ans dans un village. Combien de fr\u00e8res et s\u0153urs \u00eates-vous&nbsp;?, lui demande-t-il.<\/p>\n\n\n\n<p><em>\u00ab&nbsp;Sisters and brothers, little maid,<\/em><br><em>How many may you be&nbsp;?<\/em><br><em>How many&nbsp;? Seven in all, she said,<\/em><br><em>And wondering looked at me.&nbsp;\u00bb<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Sept, lui r\u00e9pond-elle. En fait, il y en a deux qui sont enterr\u00e9s dans le cimeti\u00e8re.<\/p>\n\n\n\n<p>Vous n\u2019\u00eates que cinq alors&nbsp;? insiste le po\u00e8te.<\/p>\n\n\n\n<p>Mais elle n\u2019en d\u00e9mord pas et \u00e9voque le souvenir de cette petite s\u0153ur et ce petit fr\u00e8re d\u00e9c\u00e9d\u00e9s, qui, pour elle, continuent d\u2019exister, et \u00e0 faire partie de la fratrie. Dans la fratrie, dans la g\u00e9n\u00e9alogie de la famille, on comptait les enfants morts.<\/p>\n\n\n\n<p><em>\u00ab&nbsp;How many are you then, said I,<\/em><br><em>If they two are in Heaven&nbsp;?<\/em><br><em>The little Maiden did reply,<\/em><br><em>O Master&nbsp;! we are seven&nbsp;\u00bb<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>\u00ab&nbsp;But they are dead&nbsp;; those two are dead&nbsp;!<\/em><br><em>Their spirits are in heaven&nbsp;!<\/em><br><em>T\u2019was throwing words away&nbsp;; for still<\/em><br><em>The little Maid would have her will,<\/em><br><em>And said, \u00ab&nbsp;Nay, we are seven&nbsp;!&nbsp;\u00bb<\/em><\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Notes<\/h2>\n\n\n\n<ol class=\"wp-block-list\"><li>Morel M.F., 1998, \u00ab\u00a0Repr\u00e9senter l\u2019enfant mort dans l\u2019occident chr\u00e9tien du Moyen-\u00c2ge \u00e0 nos jours\u00a0\u00bb, in <em>Le f\u0153tus, le nourrisson et la mort<\/em> (coll.), L\u2019Harmattan, Paris\u00a0: 83-104.<\/li><li>On en trouve un au mus\u00e9e Carnavalet.<\/li><li>Ari\u00e8s P., (1960), <em>L\u2019enfant et la vie familiale sous l\u2019ancien r\u00e9gime<\/em>.<\/li><li>Badinter E., <em>L\u2019amour en plus.<\/em><\/li><li>Goody Jack, <em>La famille en Europe<\/em>, Paris, Seuil, 2001.<\/li><li>Steven Ozment, <em>The Loving Family in Old Europe<\/em>. Harvard University Press.<\/li><li>Didier Lett, <em>L\u2019enfant des miracles. Enfance et soci\u00e9t\u00e9 au Moyen Age<\/em> (12\u00e8me-13<sup>\u00e8me<\/sup> si\u00e8cles), Aubier, 1997<\/li><li>Rappelons tout de m\u00eame que 50% des enfants n\u2019atteignent pas l\u2019\u00e2ge de 18 ans, jusqu\u2019\u00e0 une \u00e9poque r\u00e9cente.<\/li><li><em>Pride and Joy. Children\u2019s portraits in the Netherlands<\/em> (1500 &#8211; 1700) Catalogue d\u2019exposition, Haarlem, Ludion, 2000<\/li><li>Cette pr\u00e9occupation est pr\u00e9sente dans le fameux Journal D\u2019H\u00e9rouard, et donnera lieu \u00e0 l\u2019\u0153uvre ma\u00eetresse de J.J. Rousseau, <em>Emile ou Trait\u00e9 de l\u2019\u00e9ducation<\/em>, 1762.<\/li><li>Emmanuel Pernoud, <em>L\u2019enfant obscur, Peinture, \u00e9ducation, naturalisme<\/em>, Hazan, 2007.<\/li><li>Catalogue de l\u2019exposition <em>Le dernier Portrait<\/em>, au mus\u00e9e d\u2019Orsay, 2002.<\/li><li>Morel M.-F., 2001, \u00ab\u00a0Images du petit enfant mort dans l\u2019histoire\u00a0\u00bb, <em>\u00c9tudes sur la mort<\/em> 1\/2001 (n\u00b0 119)\u00a0: 17-38.<\/li><li>Il s\u2019agit d\u2019un cas publi\u00e9 par Florent Gabarron dans la revue <em>Contraste<\/em>, 2014.<\/li><\/ol>\n\n\n\n<p><\/p>\n<div class=\"pdfprnt-buttons pdfprnt-buttons-post pdfprnt-bottom-right\"><a href=\"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/10559?print=pdf\" class=\"pdfprnt-button pdfprnt-button-pdf\" target=\"_blank\"><\/a><\/div>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Les repr\u00e9sentations d\u2019enfants morts sont tr\u00e8s anciennes et se pr\u00e9sentent sous des formes vari\u00e9es dans les arts plastiques (sculptures, peintures, dessins, images pieuses ou ex-voto), mais aussi dans la litt\u00e9rature et la musique. L\u2019historienne Marie-France Morel1 rel\u00e8ve d\u00e8s l\u2019Antiquit\u00e9 la&#8230;<\/p>\n","protected":false},"author":2,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"rubrique":[1214,1245],"thematique":[629],"auteur":[1391],"dossier":[630],"mode":[61],"revue":[631],"type_article":[452],"check":[2023],"class_list":["post-10559","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","rubrique-psychanalyse","rubrique-soin","thematique-deuil","auteur-simone-korff-sausse","dossier-le-deuil-apres-une-mort-prenatale","mode-gratuit","revue-631","type_article-dossier","check-ok"],"acf":[],"_links":{"self":[{"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/10559","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/users\/2"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=10559"}],"version-history":[{"count":1,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/10559\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":16412,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/10559\/revisions\/16412"}],"wp:attachment":[{"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=10559"}],"wp:term":[{"taxonomy":"rubrique","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/rubrique?post=10559"},{"taxonomy":"thematique","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/thematique?post=10559"},{"taxonomy":"auteur","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/auteur?post=10559"},{"taxonomy":"dossier","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/dossier?post=10559"},{"taxonomy":"mode","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/mode?post=10559"},{"taxonomy":"revue","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/revue?post=10559"},{"taxonomy":"type_article","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/type_article?post=10559"},{"taxonomy":"check","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/check?post=10559"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}