{"id":10558,"date":"2021-08-22T07:32:17","date_gmt":"2021-08-22T05:32:17","guid":{"rendered":"https:\/\/carnetpsy.fr\/la-destructivite-et-la-deception-narcissique-2\/"},"modified":"2021-09-18T15:28:29","modified_gmt":"2021-09-18T13:28:29","slug":"la-destructivite-et-la-deception-narcissique","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/la-destructivite-et-la-deception-narcissique\/","title":{"rendered":"La destructivit\u00e9 et la d\u00e9ception narcissique"},"content":{"rendered":"\n<p>Les r\u00e9flexions que je propose seront surtout centr\u00e9es sur la question de la destructivit\u00e9, elles ont \u00e9t\u00e9 \u00e9labor\u00e9es \u00e0 partir de mon exp\u00e9rience clinique et se cantonneront \u00e0 ce qui m\u2019a \u00e9t\u00e9 utile au sein de celle-ci, je ne m\u2019aventurerais donc pas sur le terrain des \u00e9v\u00e8nements dramatiques qui ont frapp\u00e9 notre pays lors de la derni\u00e8re ann\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019analyse et l\u2019int\u00e9gration de la destructivit\u00e9 reste l\u2019un des \u00ab&nbsp;os&nbsp;\u00bb essentiels de la pratique psycha-nalytique actuelle, et ceci principalement en raison des difficult\u00e9s qu\u2019elles posent au contre-transfert des cliniciens. Si une partie de ces difficult\u00e9s est relativement irr\u00e9ductible car li\u00e9e aux affects que le clinicien est conduit \u00e0 \u00e9prouver quand il est confront\u00e9 aux manifestations cliniques de la destructivit\u00e9, une partie non n\u00e9gligeable me semble \u00eatre li\u00e9e \u00e0 ce que je serais tent\u00e9 de nommer le \u00ab&nbsp;contre-transfert \u00e9pist\u00e9mologique&nbsp;\u00bb mobilis\u00e9 par la destructivit\u00e9, j\u2019entends par l\u00e0 l\u2019effet de ses conceptions de la destructivit\u00e9, de ses enjeux voire de ses causes ou horizons \u00e9laboratifs sur sa mani\u00e8re d\u2019appr\u00e9hender les processus auxquels la clinique le confronte alors.<\/p>\n\n\n\n<p>Mon exp\u00e9rience m\u2019a conduit \u00e0 avancer que le principal obstacle \u00e0 l\u2019\u00e9laboration des formes de la destructivit\u00e9 tient \u00e0 la tendance \u00e0 consid\u00e9rer la destructivit\u00e9 comme semblable \u00e0 elle-m\u00eame, c\u2019est-\u00e0-dire qu\u2019elle est alors consid\u00e9r\u00e9e comme la simple expression d\u2019une pulsion destructrice voire d\u2019une pulsion de mort&nbsp;: elle est alors prise de face, de front, elle n\u2019a plus de dimension latente, plus d\u2019enjeux inconscients, elle est semblable \u00e0 ce qu\u2019elle se donne pour \u00eatre au plan manifeste. \u00c0 l\u2019inverse, quand un \u00e9cart peut \u00eatre introduit entre l\u2019expression manifeste de la destructivit\u00e9 et ses enjeux inconscients ou latents, s\u2019ouvre un espace de travail qui commence \u00e0 rendre la destructivit\u00e9 \u00e9laborable.<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est pourquoi je suis tr\u00e8s sensible aux auteurs qui ont introduit des \u00e9carts entre le manifeste de la destructivit\u00e9 et les enjeux inconscients ou autres qui viennent s\u2019y loger. Deux auteurs m\u2019ont \u00e9t\u00e9 particuli\u00e8rement utiles \u00e0 cet \u00e9gard. Le premier est S. Freud et certaines des propositions qu\u2019il avance vers la fin de sa vie, le second est D.W. Winnicott et la conception qu\u2019il propose de ce qu\u2019il nomme \u00ab&nbsp;l\u2019utilisation de l\u2019objet&nbsp;\u00bb <em>(Use of an object)<\/em>.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Premier \u00e9cart&nbsp;: Freud et la question de l\u2019int\u00e9gration psychique<\/h2>\n\n\n\n<p>Dans les petits \u00e9crits que Freud r\u00e9dige lors de son exil terminal de Londres, il revient sur la question de la r\u00e9p\u00e9tition et formule alors de mani\u00e8re relativement claire une conception plus ou moins pr\u00e9sente chez lui depuis pas mal de temps mais jamais encore formul\u00e9e d\u2019une fa\u00e7on aussi claire. Il commence par souligner que les exp\u00e9riences qui se r\u00e9p\u00e8tent le plus sont \u00ab&nbsp;les exp\u00e9riences les plus pr\u00e9coces&nbsp;\u00bb, puis il propose ce qu\u2019il appelle \u00ab&nbsp;une explication&nbsp;\u00bb il \u00e9crit \u00ab&nbsp;explication&nbsp;: faiblesse de la synth\u00e8se&nbsp;\u00bb. Dans le contexte de ses \u00e9laborations de l\u2019\u00e9poque, en particulier de <em>Construction en analyse<\/em>, on peut se faire une bonne id\u00e9e de ce qu\u2019il faut entendre par \u00ab&nbsp;exp\u00e9riences les plus pr\u00e9coces&nbsp;\u00bb il s\u2019agit des exp\u00e9riences rencontr\u00e9es par l\u2019enfant \u00ab&nbsp;alors qu\u2019il savait \u00e0 peine parler&nbsp;\u00bb (<em>Construction en analyse<\/em>), elles correspondent \u00e0 la p\u00e9riode des deux premi\u00e8res ann\u00e9es de la vie, ou, si l\u2019on ne veut pas s\u2019engager sur une datation pr\u00e9cise, les exp\u00e9riences que notre tradition de pens\u00e9e a nomm\u00e9 \u00ab&nbsp;archa\u00efques&nbsp;\u00bb en fonction de leur type d\u2019organisation subjective. La r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 \u00ab&nbsp;la faiblesse de la synth\u00e8se&nbsp;\u00bb n\u2019est pas totalement nouvelle chez Freud qui, depuis ses premi\u00e8res r\u00e9flexions sur la r\u00e9action th\u00e9rapeutique n\u00e9gative, soutient l\u2019importance d\u2019une fonction de synth\u00e8se op\u00e9rant dans le fonctionnement psychique, et en particulier sous l\u2019\u00e9gide d\u2019<em>Eros<\/em> \u00ab&nbsp;qui aime \u00e0 faire des ensembles toujours plus vastes&nbsp;\u00bb (Freud, 1920). Dans la note de l\u2019exil que j\u2019\u00e9voque plus haut \u00e0 propos de la r\u00e9p\u00e9tition, cette r\u00e9f\u00e9rence me semble indiquer que Freud se d\u00e9cide \u00e0 consid\u00e9rer que la compulsion de r\u00e9p\u00e9tition introduite depuis <em>Au-del\u00e0 du principe de plaisir<\/em> (1920), et la contrainte qu\u2019elle fait peser sur la vie psychique, est en fait une forme de contrainte \u00e0 l\u2019int\u00e9gration psychique. Je l\u2019ai dit plus haut, une telle proposition n\u2019est pas totalement nouvelle chez Freud, elle est implicite \u00e0 nombre de ses \u00e9nonc\u00e9s ant\u00e9rieurs et en particulier \u00e0 celui que Lacan a rendu tellement c\u00e9l\u00e8bre \u00ab&nbsp;<em>Wo es war soll ich werden<\/em>&nbsp;\u00bb&nbsp;: \u00ab&nbsp;l\u00e0 o\u00f9 \u00e9tait le \u00c7a le sujet (le <em>Ich<\/em>, <em>le sujet, le Moi, le Moi-sujet<\/em>) doit advenir&nbsp;\u00bb, autrement dit les contenus du \u00c7a doivent s\u2019int\u00e9grer dans la subjectivit\u00e9, doivent \u00eatre appropri\u00e9s dans\/par celle-ci.<\/p>\n\n\n\n<p>Ce qui est en reste dans la vie psychique, ce qui reste sous une forme \u00ab&nbsp;\u00c7a&nbsp;\u00bb, c\u2019est-\u00e0-dire sans sujet ni objet, doit devenir <em>Ich<\/em>, doit devenir Moi consid\u00e9r\u00e9 comme instance de la subjectivit\u00e9. Que \u00ab&nbsp;\u00c7a&nbsp;\u00bb soit agr\u00e9able ou source de d\u00e9plaisir, que \u00ab&nbsp;\u00c7a&nbsp;\u00bb soit traumatique ou pas, \u00ab&nbsp;\u00c7a&nbsp;\u00bb doit s\u2019int\u00e9grer dans la subjectivit\u00e9, doit \u00ab&nbsp;devenir sujet&nbsp;\u00bb. Et \u00ab&nbsp;\u00c7a&nbsp;\u00bb harc\u00e8le l\u2019organisation psychique tant qu\u2019il n\u2019est pas int\u00e9gr\u00e9, il menace l\u2019organisation psychique qui le tient \u00ab&nbsp;hors synth\u00e8se&nbsp;\u00bb, qui le tient hors sujet, car pour l\u2019int\u00e9grer, il faut d\u00e9construire tout ou partie de l\u2019organisation qui le tient exclu, et cette d\u00e9construction attaque cette organisation, la d\u00e9truit au moins en partie.<\/p>\n\n\n\n<p>Voil\u00e0 donc une nouvelle proposition concernant la destructivit\u00e9, une proposition concernant son (l\u2019un de ses&nbsp;?) enjeu latent, la destructivit\u00e9 est impliqu\u00e9e dans le processus d\u2019int\u00e9gration comme l\u2019une des n\u00e9cessit\u00e9s que celui-ci rencontre. \u00c0 vrai dire, c\u2019est un processus que la biologie conna\u00eet bien&nbsp;: nous ne pouvons dig\u00e9rer que ce que nous avons pr\u00e9alablement attaqu\u00e9, m\u00e2ch\u00e9, d\u00e9construit sous sa forme premi\u00e8re pour le rendre assimilable. L\u2019analyse de la destructivit\u00e9 ouvre donc la question d\u2019un processus dialectique destruction (d\u00e9construction)\/int\u00e9gration qu\u2019il ne faut pas arr\u00eater \u00e0 son premier temps, mais consid\u00e9rer dans son ensemble et sa complexit\u00e9. Dans la vie psychique nous connaissons aussi tr\u00e8s bien, dans l\u2019analyse de l\u2019ambivalence, une telle dialectique. J\u2019aime l\u2019objet, mais l\u2019objet n\u2019est pas toujours l\u00e0, \u00e0 disposition, il peut me manquer, quand il me manque il me fait sentir ma d\u00e9pendance et celle-ci me blesse et me pousse \u00e0 l\u2019hostilit\u00e9 contre l\u2019objet qui me fait ressentir cette blessure. Mon hostilit\u00e9 \u00e0 l\u2019encontre de mon objet d\u2019amour d\u00e9pend de l\u2019existence de mon amour lui-m\u00eame. Dialectique merveilleusement r\u00e9sum\u00e9e dans un aphorisme que nous devons \u00e0 Sacha Guitry&nbsp;: \u00ab&nbsp;tu me d\u00e9testes trop, tu dois m\u2019aimer encore&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Second \u00e9cart&nbsp;: \u00ab&nbsp;l\u2019utilisation de l\u2019objet&nbsp;\u00bb<\/h2>\n\n\n\n<p>D.W. Winnicott introduit un second \u00e9cart dans la conception qu\u2019il propose, notamment dans <em>Jeu et r\u00e9alit\u00e9,<\/em> de l\u2019usage de l\u2019objet. L\u2019essentiel de la proposition de D.W. Winnicott concernant la destructivit\u00e9 qui nous occupe pourrait \u00eatre r\u00e9sum\u00e9 dans l\u2019id\u00e9e que l\u2019un des implicites qui met l\u2019\u00e9laboration de la destructivit\u00e9 en impasse, tient dans une approche solipsiste de celle-ci. Une approche solipsiste de la destructivit\u00e9 enferme celle-ci dans un postulat narcissique, elle reste prise dans le narcissisme qui efface la place de l\u2019objet, maintient une forme d\u2019auto-engendrement. Autrement dit, c\u2019est en r\u00e9introduisant la question de la r\u00e9ponse ou de la r\u00e9action de l\u2019objet \u00e0 qui elle s\u2019adresse que la destructivit\u00e9 devient potentiellement \u00e9laborable.<\/p>\n\n\n\n<p>Dans le chapitre de <em>Jeu et r\u00e9alit\u00e9<\/em> qu\u2019il consacre \u00e0 \u00ab&nbsp;l\u2019utilisation de l\u2019objet&nbsp;\u00bb (pour le diff\u00e9rencier de la th\u00e9orie dite \u00ab&nbsp;des relations d\u2019objet&nbsp;\u00bb qui ne prend pas en compte les particularit\u00e9s de l\u2019objet et de son mode d\u2019\u00eatre et de r\u00e9ponse), D.W. Winnicott soutient en effet que le devenir de la destructivit\u00e9 d\u00e9pend de la mani\u00e8re dont l\u2019objet \u00ab&nbsp;survit&nbsp;\u00bb ou ne \u00ab&nbsp;survit pas&nbsp;\u00bb \u00e0 sa manifestation. Entre le sujet et sa destructivit\u00e9, il introduit donc la r\u00e9ponse ou la r\u00e9action de l\u2019objet, celle-ci m\u00e9diatise donc la destructivit\u00e9 et commande son devenir, donc son \u00e9laboration et son int\u00e9gration, il en complexifie la question.<\/p>\n\n\n\n<p>Mais que veut dire \u00ab&nbsp;survivre&nbsp;\u00bb dans cette conception&nbsp;? On se doute qu\u2019il ne s\u2019agit pas de la vie mat\u00e9rielle de l\u2019objet dont il s\u2019agit, s\u2019agissant du monde du b\u00e9b\u00e9 il n\u2019y a pas de menace effective pour la vie de l\u2019objet &#8211; sauf accident traumatique bien s\u00fbr. Il s\u2019agit donc d\u2019une \u00ab&nbsp;survivance subjective&nbsp;\u00bb, de la survivance de l\u2019objet pour la subjectivit\u00e9 du sujet, d\u2019une survivance dans l\u2019\u00e9prouv\u00e9, dans les affects du sujet et pour le sujet. Winnicott propose deux caract\u00e9ristiques majeures pour cerner la question de la survivance de l\u2019objet. Un objet qui \u00ab&nbsp;survit&nbsp;\u00bb est un objet qui, dans son mode de r\u00e9ponse ou de r\u00e9action \u00e0 la destructivit\u00e9 du sujet qui lui est adress\u00e9e&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<ul class=\"wp-block-list\"><li>n\u2019exerce pas de repr\u00e9sailles contre le sujet ni du c\u00f4t\u00e9 d\u2019une violence ou d\u2019une destructivit\u00e9 en retour<\/li><li>ni non plus du c\u00f4t\u00e9 d\u2019un retrait subjectif et affectif.<\/li><\/ul>\n\n\n\n<p>Je pense n\u00e9cessaire d\u2019ajouter une troisi\u00e8me caract\u00e9ristique, non formul\u00e9e par Winnicott mais qui me semble implicite \u00e0 son d\u00e9veloppement&nbsp;: l\u2019objet doit continuer \u00e0 se montrer cr\u00e9atif dans sa r\u00e9ponse ou sa r\u00e9action. Cette cr\u00e9ativit\u00e9 se manifeste dans le fait que m\u00eame si l\u2019objet est atteint par la manifestation de la destructivit\u00e9 du sujet &#8211; et comment ne le serait-il pas, il l\u2019est n\u00e9cessairement s\u2019il est en lien avec le sujet, il doit m\u00eame, d\u2019une certaine mani\u00e8re, en t\u00e9moigner &#8211; il fournit une r\u00e9ponse apaisante, liante, une r\u00e9ponse qui ouvre la possibilit\u00e9 de l\u2019int\u00e9gration subjective. C\u2019est la pr\u00e9sence d\u2019une dimension cr\u00e9ative dans la r\u00e9ponse de l\u2019objet qui authentifie le maintien de la vie de l\u2019objet, un objet vivant est un objet cr\u00e9atif, un objet cr\u00e9atif se fait conna\u00eetre comme autre-sujet, c\u2019est-\u00e0-dire en partie au moins ind\u00e9pendant du sujet, hors de son omnipotence pour utiliser une formule ch\u00e8re \u00e0 Winnicott.<\/p>\n\n\n\n<p>La proposition de Winnicott me conduit \u00e0 l\u2019hypoth\u00e8se suivante qui r\u00e9sume l\u2019\u00e9cart qu\u2019il introduit dans l\u2019\u00e9laboration et l\u2019int\u00e9gration de la destructivit\u00e9&nbsp;: elle n\u2019est pas \u00e9laborable ni m\u00e9tabolisable sans la prise en compte de l\u2019objet et de ses r\u00e9ponses actuelles et\/ou historiques. Cette proposition s\u2019\u00e9claire si l\u2019on d\u00e9ploie le devenir de la destructivit\u00e9 selon le degr\u00e9 de survivance de l\u2019objet.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Si l\u2019objet \u00ab&nbsp;survit&nbsp;\u00bb<\/h2>\n\n\n\n<p>L\u2019objet est d\u00e9couvert, dans les temps premiers, ou appr\u00e9hend\u00e9, pour les exp\u00e9riences post\u00e9rieures, comme <em>autre-sujet<\/em>. Et de mani\u00e8re corr\u00e9lative<sup>1<\/sup>, car les deux sont \u00e9troitement li\u00e9s, le sujet se d\u00e9couvre ou s\u2019appr\u00e9hende lui-m\u00eame comme sujet&nbsp;: \u00ab&nbsp;\u00c7a&nbsp;\u00bb trouve un sujet, commence \u00e0 s\u2019inscrire dans la subjectivit\u00e9. Une diff\u00e9rence topique s\u2019organise, le sujet \u00ab&nbsp;tue&nbsp;\u00bb l\u2019objet dans le monde int\u00e9rieur, subjectif, celui de la repr\u00e9sentation, celui du fantasme, l\u2019objet \u00ab&nbsp;survit&nbsp;\u00bb comme autre-sujet dans le monde objectif. La destructivit\u00e9 est diff\u00e9renci\u00e9e de la destruction qui n\u2019est plus que potentielle, fantasmatique, elle n\u2019est plus destruction effective, le monde des repr\u00e9sentations fantasmatiques se diff\u00e9rencie du monde objectif. La cr\u00e9ativit\u00e9 peut se d\u00e9velopper sans menace pour l\u2019existence du monde objectif, dedans et dehors sont suffisamment diff\u00e9renci\u00e9s pour cela, le sujet ne confond pas l\u2019activit\u00e9 repr\u00e9sentative et imaginative, donc l\u2019activit\u00e9 cr\u00e9ative, et l\u2019action effective.<\/p>\n\n\n\n<p>On peut consid\u00e9rer que la proposition de Winnicott compl\u00e8te celle de Freud quand celui-ci avance que \u00ab&nbsp;l\u2019objet na\u00eet dans la haine&nbsp;\u00bb, il la compl\u00e8te en soulignant \u00ab&nbsp;si l\u2019objet survit \u00e0 la haine&nbsp;\u00bb. Une autre cons\u00e9quence est l\u2019ouverture de l\u2019espace du conflit psychique intrasubjectif. La s\u00e9quence d\u00e9crite par Winnicott dans <em>Jeu et r\u00e9alit\u00e9<\/em> m\u00e9rite d\u2019\u00eatre cit\u00e9e <em>in extenso<\/em>&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;<em>Le sujet dit \u00e0 l\u2019objet&nbsp;: \u201cje t\u2019ai d\u00e9truit\u201d et l\u2019objet est l\u00e0, qui re\u00e7oit cette communication. \u00c0 partir de l\u00e0 le sujet dit \u201ch\u00e9 l\u2019objet je t\u2019ai d\u00e9truit\u201d,\u201cje t\u2019aime\u201d.&nbsp;\u00bb<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>\u00ab&nbsp;Tu comptes pour moi parce que tu survis \u00e0 ma destruction de toi&nbsp;\u00bb \u00ab&nbsp;Puisque je t\u2019aime je te d\u00e9truis tout le temps dans mon fantasme (inconscient)<\/em>&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>Mais l\u2019objet aim\u00e9, je le soulignais plus haut, peut manquer et faire ainsi ressentir une d\u00e9pendance blessante \u00e0 son \u00e9gard et donc mobiliser ainsi de la haine&nbsp;: l\u2019amour engendre la haine qui se conflictualise avec l\u2019amour, chacun des deux sentiments venant alors mod\u00e9rer l\u2019autre, pour autant que chacun des sentiments \u00ab&nbsp;survive&nbsp;\u00bb \u00e0 l\u2019autre.<\/p>\n\n\n\n<p>Le mod\u00e8le de la \u00ab&nbsp;survivance&nbsp;\u00bb peut donc s\u2019\u00e9tendre non seulement au d\u00e9passement de l\u2019alternative \u00ab&nbsp;moi ou l\u2019autre&nbsp;\u00bb, moi ou l\u2019objet, mais aussi \u00e0 la question de la coexistence des sentiments et aussi des processus psychiques, c\u2019est la cl\u00e9 d\u2019une partie essentielle de l\u2019organisation psychique et de sa complexification.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Si l\u2019objet ne \u00ab&nbsp;survit&nbsp;\u00bb pas \u00e0 la destructivit\u00e9 et \u00e0 l\u2019engagement pulsionnel<\/h2>\n\n\n\n<p>\u00c0 l\u2019inverse, si l\u2019objet ne survit pas, si donc la r\u00e9ponse attendue de la part de l\u2019objet n\u2019est pas au rendez-vous, se produit une \u00ab&nbsp;d\u00e9ception narcissique primaire&nbsp;\u00bb qui produit des tableaux cliniques vari\u00e9s en fonction de la mani\u00e8re dont l\u2019objet ne survit pas, car bien s\u00fbr comme il y a plusieurs caract\u00e9ristiques de la survivance, il y a aussi diverses mani\u00e8res de ne pas survivre. Ceci \u00e9tant, il y a aussi un certain nombre de caract\u00e9ristiques communes aux divers tableaux cliniques que je vais d\u2019abord essayer de cerner, ce sont les caract\u00e9ristiques des probl\u00e9matiques narcissiques-identitaires, des probl\u00e9matiques dans lesquelles l\u2019identit\u00e9 du sujet est en souffrance, dans lesquelles la subjectivit\u00e9 est amput\u00e9e de mani\u00e8re essentielle.<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019\u00e9voquerai en premier l\u2019affect de souffrance qui accompagne la d\u00e9ception narcissique, souffrance de ce qui a eu lieu mais surtout souffrance de ce qui n\u2019a pas eu lieu, souffrance de la destruction av\u00e9r\u00e9e, souffrance et rage face \u00e0 l\u2019impasse subjective que la destruction produit, souffrance de la cr\u00e9ation d\u2019une situation sans issue acceptable&nbsp;: car il faut alors soit renoncer \u00e0 l\u2019expression de la destructivit\u00e9 et ainsi s\u2019amputer d\u2019une composante essentielle, soit renoncer \u00e0 l\u2019objet et \u00e0 ce qu\u2019il peut apporter d\u2019irrempla\u00e7able \u00e0 l\u2019\u00e9conomie psychique.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019int\u00e9gration subjective de la destructivit\u00e9 est en \u00e9chec dans la mesure o\u00f9 elle repose sur le fait que sujet et objet autre-sujet \u00ab&nbsp;survivent&nbsp;\u00bb \u00e0 l\u2019expression pulsionnelle, si l\u2019objet ne survit pas, le sujet ne survit pas non plus, il n\u2019est pas produit ou approfondi par l\u2019exp\u00e9rience en cours d\u2019\u00e9prouv\u00e9. D\u00e8s lors, le sujet tend \u00e0 \u00eatre absent de la sc\u00e8ne, il en est retir\u00e9, il ne \u00ab&nbsp;survit&nbsp;\u00bb pas non plus \u00e0 l\u2019expression de la destructivit\u00e9, il est \u00ab&nbsp;hors de lui&nbsp;\u00bb, ce qui laisse une forme de b\u00e9ance de l\u2019\u00eatre, une exp\u00e9rience \u00ab&nbsp;subjective&nbsp;\u00bb sans sujet, sans sujet ni objet, donc qui reste une exp\u00e9rience du \u00ab&nbsp;\u00c7a&nbsp;\u00bb, une exp\u00e9rience de confusion psychique. La b\u00e9ance tendant alors \u00e0 \u00eatre combl\u00e9e ensuite par des incorporats qui installent des corps \u00e9trangers au sein de l\u2019\u00e9conomie psychique&nbsp;: \u00ab&nbsp;l\u2019ombre de l\u2019objet tombe sur le moi&nbsp;\u00bb, avance Freud \u00e0 propos de la m\u00e9lancolie mais c\u2019est l\u2019objet qui n\u2019a pas surv\u00e9cu, l\u2019objet narcissique d\u00e9cevant qui tombe ainsi sur le Moi et tend \u00e0 lui \u00eatre assimil\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Je peux en venir maintenant aux formes des tableaux des pathologies narcissiques-identitaires qui se mettent en place en fonction du type de \u00ab&nbsp;r\u00e9ponse&nbsp;\u00bb de \u00ab&nbsp;l\u2019objet qui ne survit pas&nbsp;\u00bb. Si l\u2019objet exerce des repr\u00e9sailles, s\u2019il r\u00e9agit aux manifestations de la destructivit\u00e9 par des r\u00e9torsions violentes, alors tout semble se passer comme si la destructivit\u00e9 du sujet lui revenait en <em>boomerang<\/em> et amplifi\u00e9e par la r\u00e9action de l\u2019objet, elle produit un affect de terreur devant ce retour amplifi\u00e9. La violence de la r\u00e9action de l\u2019objet se m\u00eale \u00e0 celle du sujet et rend celui-ci confus quand \u00e0 la source du mouvement pulsionnel, elle produit un effet de sid\u00e9ration psychique ou d\u00e9clenche une violence aveugle, aveugl\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p>Si par contre la r\u00e9action de l\u2019objet est plut\u00f4t de se retirer face aux manifestations de la destructivit\u00e9, l\u2019exp\u00e9rience est celle de la mort ou de la disparition du lien avec l\u2019objet, la destructivit\u00e9 est d\u00e9potentialis\u00e9e, elle est accr\u00e9dit\u00e9e par le retrait, se pr\u00e9cipite un noyau de culpabilit\u00e9 primaire<sup>2<\/sup>. \u00c0 terme dans la mesure o\u00f9 le lien \u00e0 l\u2019objet semble avoir \u00e9t\u00e9 d\u00e9truit, tend \u00e0 se d\u00e9velopper soit un refus des liens, soit une attaque des liens qui pourraient se cr\u00e9er.<\/p>\n\n\n\n<p>Enfin, si la cr\u00e9ativit\u00e9 est absente de la r\u00e9ponse de l\u2019objet, la menace qui p\u00e8se sur le fonctionnement du sujet est celle de la perte du sens des choses. La d\u00e9ception narcissique est au premier plan, elle conduit \u00e0 une forme d\u2019affect de d\u00e9sespoir, de d\u00e9sespoir radical. L\u2019exp\u00e9rience subjective devient \u00e9trange, bizarre, d\u00e9personnalis\u00e9e tout autant que d\u00e9subjectiv\u00e9e, elle est inint\u00e9grable sous cette forme.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Apr\u00e8s-coup du traumatisme narcissique de la non survivance de l\u2019objet<\/h2>\n\n\n\n<p>La rencontre avec l\u2019une des formes de la non survivance de l\u2019objet est donc traumatique, elle produit dans tous les cas une d\u00e9sorganisation de la psych\u00e9 incapable de l\u2019int\u00e9grer de mani\u00e8re acceptable. Cependant le sujet doit n\u00e9anmoins continuer \u00e0 vivre et \u00e0 se d\u00e9velopper, il doit aussi faire face \u00e0 la contrainte d\u2019int\u00e9gration que nous avons \u00e9voqu\u00e9e au d\u00e9but de notre r\u00e9flexion \u00e0 propos de la position terminale de Freud. Il faut en outre ajouter que l\u2019int\u00e9gration de l\u2019exp\u00e9rience est compliqu\u00e9e par l\u2019exp\u00e9rience de l\u2019\u00e9chec de son int\u00e9gration. Car si l\u2019exp\u00e9rience tend \u00e0 \u00eatre r\u00e9p\u00e9t\u00e9e tant qu\u2019elle ne re\u00e7oit pas de statut psychique convenable et acceptable, tend aussi \u00e0 se r\u00e9p\u00e9ter l\u2019exp\u00e9rience de son \u00e9chec d\u2019int\u00e9gration.<\/p>\n\n\n\n<p>D\u2019une mani\u00e8re g\u00e9n\u00e9rale les exp\u00e9riences tendent \u00e0 se r\u00e9p\u00e9ter au plus pr\u00e8s de la forme de leur enregistrement si elles n\u2019ont pas \u00e9t\u00e9 subjectiv\u00e9es et transform\u00e9es par leur int\u00e9gration subjective. Les exp\u00e9riences traumatiques non int\u00e9gr\u00e9es tendent donc \u00e0 se r\u00e9p\u00e9ter avec un minimum de transformation, elles restent \u00ab&nbsp;\u00c7a&nbsp;\u00bb, sans sujet ni objet, pure forme et impact de la forme sensori-motrice. De plus, comme je l\u2019ai soulign\u00e9 plus haut, elles tendent \u00e0 attaquer l\u2019organisation psychique qui ne les int\u00e8grent pas, et ceci d\u2019autant plus qu\u2019elles tendent \u00e0 r\u00e9p\u00e9ter aussi l\u2019\u00e9chec de l\u2019int\u00e9gration psychique. Par ailleurs, plus l\u2019exp\u00e9rience de non survivance est pr\u00e9coce, importante et r\u00e9p\u00e9t\u00e9e, plus elle tend \u00e0 se r\u00e9p\u00e9ter \u00ab&nbsp;en tout ou rien&nbsp;\u00bb et non d\u00e9tail par d\u00e9tail, et plus elle menace de r\u00e9p\u00e9ter \u00ab&nbsp;en tout ou rien&nbsp;\u00bb, c\u2019est-\u00e0-dire \u00e0 <em>l\u2019identique<\/em>, plus elle r\u00e9p\u00e8te son caract\u00e8re traumatique.<\/p>\n\n\n\n<p>En d\u2019autres termes, ce qui complique consid\u00e9rablement le travail clinique et le porte \u00e0 sa limite voire \u00e0 son extr\u00eame, c\u2019est que le <em>non int\u00e9gr\u00e9<\/em> menace le <em>d\u00e9j\u00e0 int\u00e9gr\u00e9<\/em> \u00e0 partir duquel on pourrait esp\u00e9rer qu\u2019il s\u2019int\u00e8gre&nbsp;! C\u2019est pourquoi la psych\u00e9 va chercher \u00e0 se prot\u00e9ger du retour des exp\u00e9riences non int\u00e9gr\u00e9es, elle va d\u00e9ployer tout un cort\u00e8ge de m\u00e9canismes de d\u00e9fense contre le retour des exp\u00e9riences en reste d\u2019int\u00e9gration et la menace qu\u2019ils repr\u00e9sentent pour son organisation actuelle.<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019ai avanc\u00e9 l\u2019hypoth\u00e8se, \u00e0 la suite de Freud (1920), que la principale mesure d\u00e9fensive mise en place \u00e9tait constitu\u00e9e par un contre-investissement qui tente d\u2019immobiliser le retour du reste, immobilisation qui prend diff\u00e9rentes formes dont on trouve le relev\u00e9 ici et l\u00e0 dans la litt\u00e9rature psychanalytique&nbsp;: gel, p\u00e9trification, dessiccation voire lyophilisation, etc.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Formes de la destructivit\u00e9 dans la rencontre psychanalytique<\/h2>\n\n\n\n<p>Il ne faut donc pas s\u2019\u00e9tonner que dans un processus de psychoth\u00e9rapie psychanalytique, processus dont l\u2019un des objectifs premiers est d\u2019abraser progressivement les d\u00e9fenses pour que les restes, non ou mal int\u00e9gr\u00e9s, fassent retour et soient enfin int\u00e9gr\u00e9s, on se heurte \u00e0 des r\u00e9sistances majeures. La principale d\u2019entre elles \u00e9tant celle que Freud a nomm\u00e9e la r\u00e9action th\u00e9rapeutique n\u00e9gative. Dans le processus de m\u00e9tabolisation psychique qui caract\u00e9rise l\u2019aventure psychanalytique, les exp\u00e9riences non int\u00e9gr\u00e9es qui menacent de revenir \u00e0 la surface transf\u00e9rentielle sont des exp\u00e9riences traumatiques, des exp\u00e9riences de d\u00e9ceptions narcissiques primaires et avec elles leur cort\u00e8ge de destructivit\u00e9 non int\u00e9gr\u00e9e. Plus le travail psychanalytique avance et plus les menaces se font pressantes, plus l\u2019\u00e9tat clinique manifeste du sujet semble s\u2019aggraver ce qui produit l\u2019impression de r\u00e9action th\u00e9rapeutique n\u00e9gative. Plus \u00e7a avance plus \u00e7a semble aller mal, dans la mesure o\u00f9 ce qui revient concerne pr\u00e9cis\u00e9ment des exp\u00e9riences traumatiques et leur cort\u00e8ge de d\u00e9fenses extr\u00eames.<\/p>\n\n\n\n<p>Soulignons tout de suite que la difficult\u00e9 du travail clinique va d\u00e9pendre principalement du degr\u00e9 et du type d\u2019organisation de la psych\u00e9. Si celle-ci est en mesure de juguler un retour massif des exp\u00e9riences traumatiques, c\u2019est-\u00e0-dire si elle peut mod\u00e9rer l\u2019action des processus \u00ab&nbsp;en tout ou rien&nbsp;\u00bb \u00e9voqu\u00e9s plus haut, le travail s\u2019av\u00e8re plus facile que si le transfert s\u2019effectue \u00ab&nbsp;\u00e0 boulets rouges&nbsp;\u00bb selon l\u2019heureuse expression de M. Fain.<\/p>\n\n\n\n<p>Mais que ce soit sous des formes extr\u00eames ou sous des formes plus mod\u00e9r\u00e9es, le processus rencontre in\u00e9vitablement deux types de difficult\u00e9s qui ne tardent pas de passer au centre du travail&nbsp;: le retournement et le n\u00e9gativisme.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Les retournements<\/h2>\n\n\n\n<p>En 1915, Freud souligne que les processus de retournement, dont il d\u00e9crit trois formes, sont les premiers et donc les plus archa\u00efques processus de d\u00e9fenses mis en place par la psych\u00e9, ils pr\u00e9c\u00e8dent le refoulement et le travail de d\u00e9placement m\u00e9taphorisant qu\u2019il rend possible. Les m\u00e9canismes de retournement sont plus frustres, ils demandent moins de travail de transformation que le travail de d\u00e9placement plus complexe \u00e0 mettre en place et plus d\u00e9j\u00e0 ancr\u00e9 dans des formes secondaires de symbolisation.<\/p>\n\n\n\n<p>Les trois formes de retournement que Freud d\u00e9crit en 1915 sont le retournement de l\u2019affect, le retournement contre la personne propre, et le retournement actif\/passif. Mais en 1920, dans <em>Au del\u00e0 du principe du plaisir<\/em>, il en d\u00e9crira une autre forme beaucoup plus rep\u00e9rable dans l\u2019\u00e9laboration des arcanes de la destructivit\u00e9&nbsp;: le retournement passif\/actif \u00e0 vis\u00e9e de ma\u00eetrise des exp\u00e9riences de passivation des exp\u00e9riences traumatiques.<\/p>\n\n\n\n<p>Dans le retournement passif\/actif, le sujet tend \u00e0 faire vivre et partager au clinicien l\u2019exp\u00e9rience inint\u00e9gr\u00e9e. Si l\u2019exp\u00e9rience traumatique a \u00e9t\u00e9 caract\u00e9ris\u00e9e par la terreur, par retournement le sujet peut \u00e0 son tour tendre, quand il le peut, \u00e0 imposer \u00e0 son tour la terreur. Le sujet se place ainsi subjectivement \u00e0 la place de l\u2019objet traumatique et place de fait le clinicien dans la position que le sujet n\u2019a pas support\u00e9 d\u2019endurer, dans la position traumatique donc. \u00c0 l\u2019origine de ce processus, il y a s\u00fbrement une tentative pour \u00e9vacuer et faire vivre \u00e0 un autre, \u00e0 un objet narcissique, ce que le sujet a rencontr\u00e9 par le pass\u00e9 et a \u00e9chou\u00e9 \u00e0 int\u00e9grer. Si le clinicien \u00ab&nbsp;survit&nbsp;\u00bb au retournement et \u00e0 ce qu\u2019il comporte de d\u00e9plaisir intense, alors le retournement peut prendre le sens d\u2019un partage d\u2019exp\u00e9rience, partage d\u2019exp\u00e9rience n\u00e9cessaire pour briser le sentiment de solitude qui accompagne le v\u00e9cu traumatique.<\/p>\n\n\n\n<p>Le retournement contre soi, dans sa forme m\u00e9lancolique, tend \u00e0 reproduire envers soi les maltraitances subies ant\u00e9rieurement, les reproduire ou les anticiper dans une proc\u00e9dure de ma\u00eetrise de leur impact, l\u00e0 encore le sujet se montre actif l\u00e0 o\u00f9 il a d\u00fb subir passivement l\u2019effet traumatique. S. Ferenczi a d\u00e9crit sous le terme d\u2019identification \u00e0 l\u2019agresseur cette forme de retournement. Les auto-accusations dans lesquelles le sujet reprend \u00e0 son compte celles qui ont \u00e9t\u00e9 formul\u00e9es par ses objets d\u2019investissement ant\u00e9rieurs rel\u00e8vent aussi de cette forme de retournement.<\/p>\n\n\n\n<p>Enfin, dans le retournement de l\u2019affect, il y a une inversion de la polarit\u00e9 plaisir\/d\u00e9plaisir. Ce qui provoque du d\u00e9plaisir semble \u00eatre recherch\u00e9 comme une source de plaisir. On reconna\u00eet l\u00e0 la forme c\u00e9l\u00e8bre du masochisme qui transforme la douleur en plaisir, ou encore la transformation du d\u00e9sir en d\u00e9go\u00fbt souvent d\u00e9crite dans l\u2019hyst\u00e9rie. Le <em>Richard III<\/em> de Shakespeare en donne une forme quasi g\u00e9n\u00e9rique quand il d\u00e9clare, dans le premier acte de la pi\u00e8ce, \u00ab&nbsp;que le mal soit mon bien&nbsp;\u00bb. L\u00e0 encore le retournement vise \u00e0 ma\u00eetriser ce que l\u2019on ne peut \u00e9viter, si je ne peux \u00e9viter le mauvais alors je fais comme s\u2019il \u00e9tait bon et d\u00e9sir\u00e9, en particulier en le sexualisant ou en l\u2019\u00e9rotisant d\u2019une mani\u00e8re ou d\u2019une autre, l\u2019\u00e9rotique servant ici de force de liaison.<\/p>\n\n\n\n<p>Ces formes de retournement sont souvent organisatrices du transfert et j\u2019ai propos\u00e9 de nommer \u00ab&nbsp;transfert par retournement&nbsp;\u00bb leur \u00e9mergence dans l\u2019espace analysant.<\/p>\n\n\n\n<p>Dans les conjonctures transf\u00e9rentielles dans lesquelles la destructivit\u00e9 et l\u2019\u00e9laboration du traumatisme narcissique primaire est au premier plan, on observe parfois une forme particuli\u00e8rement complexe organis\u00e9e par un clivage du transfert. Deux processus transf\u00e9rentiels sont pr\u00e9sents simultan\u00e9ment, d\u2019une part un processus de transfert par d\u00e9placement dans lequel le sujet est \u00e0 sa place et le clinicien est mis \u00e0 la place d\u2019un des objets significatifs de son histoire, et un processus de retournement, cliv\u00e9 du premier, dans lequel le clinicien est mis \u00e0 la place du sujet et le sujet occupe la place de l\u2019objet traumatique.<\/p>\n\n\n\n<p>La difficult\u00e9 principale de l\u2019\u00e9laboration tient alors \u00e0 ce que si le clinicien est tent\u00e9 d\u2019intervenir sur le d\u00e9placement, il se retrouve face au retournement, et inversement, s\u2019il intervient pour souligner le retournement c\u2019est au d\u00e9placement auquel il se trouve en bute. Cela produit une forme de transfert paradoxal en <em>double bind<\/em>, dans lequel aucune intervention n\u2019appara\u00eet comme ad\u00e9quate.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Le n\u00e9gativisme<\/h2>\n\n\n\n<p>Pour en venir maintenant aux formes cliniques du n\u00e9gativisme, particuli\u00e8rement observables dans la r\u00e9action th\u00e9rapeutique n\u00e9gative, elles apparaissent souvent comme l\u2019effet des combinaisons des processus de retournement et du clivage du transfert que je viens de d\u00e9crire. Leur caract\u00e9ristique principale est le retournement bon\/mauvais.<\/p>\n\n\n\n<p>On peut d\u00e9crire une s\u00e9quence qui dans mon exp\u00e9rience clinique s\u2019est av\u00e9r\u00e9e assez typique. Lors d\u2019une s\u00e9ance je propose une intervention qui est bien re\u00e7ue sur le moment et produit un effet d\u2019apaisement et une am\u00e9lioration de l\u2019\u00e9tat clinique du sujet pendant la s\u00e9ance. Mais lors de la s\u00e9ance suivante, tout semble s\u2019\u00eatre retourn\u00e9 et le sujet se montre paradoxalement aggrav\u00e9. L\u2019analyse patiente des processus engag\u00e9s met en \u00e9vidence le ressort du retournement que l\u2019on peut formuler de la mani\u00e8re suivante sous la forme la plus g\u00e9n\u00e9rale.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;Ce que vous dites, ce que je comprends en analyse est bon\u2026 Mais c\u2019est mauvais et \u00e7a fait souffrir car, soit&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; Ce n\u2019est pas venu au bon moment, dans mon enfance quand je l\u2019ai tellement attendu, quand j\u2019en aurais eu tellement besoin.<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; Ce n\u2019est pas venu de la bonne personne, celle de qui je l\u2019ai passionn\u00e9ment attendu.<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; Ou pas de la bonne mani\u00e8re.<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; Ou pas dans le bon temps, etc.&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Chaque progr\u00e8s est annul\u00e9 par le fait qu\u2019il n\u2019est pas total et n\u2019est que partiel, il ne produit pas de miracle, la partie n\u2019est pas le tout et donc ne vaut rien. Et donc le sujet annule au fur et \u00e0 mesure les \u00e9laborations partielles sur lesquelles il faudrait pouvoir s\u2019appuyer pour continuer d\u2019avancer. D\u2019une certaine mani\u00e8re le sujet se sent forclos, ce qu\u2019il n\u2019a pas re\u00e7u dans l\u2019enfance ou la petite enfance, jamais plus il ne pourra le recevoir de mani\u00e8re satisfaisante, c\u2019est trop tard, toujours d\u00e9j\u00e0 trop tard.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019analyse montre alors un sujet organis\u00e9 contre l\u2019espoir dans la mesure o\u00f9 l\u2019espoir maintenu fait courir le risque d\u2019une d\u00e9ception et d\u2019un retour de la d\u00e9ception narcissique primaire et de la souffrance agonistique qui l\u2019accompagne alors. \u00c0 ceci, se m\u00eale encore un autre motif de souffrance&nbsp;: pour moins souffrir, le sujet s\u2019est historiquement organis\u00e9 sur la base d\u2019une position dans laquelle ce qu\u2019il ne re\u00e7oit pas, jamais il ne le recevra, ce n\u2019est pas la peine de l\u2019attendre et de l\u2019esp\u00e9rer. S\u2019il d\u00e9couvre qu\u2019une nouvelle exp\u00e9rience avec un nouvel objet peut lui apporter ce \u00e0 quoi il a en large partie d\u00e9j\u00e0 renonc\u00e9, cela r\u00e9veille la souffrance historique de ne pas l\u2019avoir re\u00e7u. Il lutte donc contre l\u2019exp\u00e9rience nouvelle et l\u2019espoir qu\u2019elle fait na\u00eetre.<\/p>\n\n\n\n<p>Il est clair que, quand on est engag\u00e9 dans cet aspect du travail psychanalytique, il vaut mieux ne pas \u00eatre trop vite d\u00e9cevant, pas avant que le sujet n\u2019ait suffisamment m\u00e9tabolis\u00e9 l\u2019exp\u00e9rience de d\u00e9ception primaire pour \u00eatre capable de tol\u00e9rer une d\u00e9ception actuelle. Apr\u00e8s ses r\u00e9flexions portant sur ce qui tend \u00e0 mettre l\u2019analyse en impasse, j\u2019aimerais terminer sur une direction qui peut repr\u00e9senter une forme d\u2019issue. Winnicott souligne que parfois il faut apprendre aux analysants \u00e0 jouer.<\/p>\n\n\n\n<p>Les situations traumatiques primaires et les d\u00e9ceptions et agonies qui les accompagnent peuvent \u00eatre consid\u00e9r\u00e9es comme des jeux qui n\u2019ont pas eu lieu, qui n\u2019ont pas pu \u00eatre jou\u00e9s en leur temps. Cela profile une direction de travail qui consiste \u00e0 proposer une ar\u00e8ne pour que le jeu qui n\u2019a pu avoir lieu, trouve un espace et une rencontre pour se d\u00e9ployer enfin. Les formes cliniques de la destructivit\u00e9 ne se donnent pas comme des jeux, mais si nous parvenons \u00e0 entendre que leur r\u00e9p\u00e9tition dans l\u2019espace analysant est une forme de repr\u00e9sentation de la destructivit\u00e9, si nous parvenons \u00e0 leur permettre de prendre cette forme plus \u00ab\u00a0potentielle\u00a0\u00bb, nous sommes alors en mesure de les consid\u00e9rer comme des formes premi\u00e8res de symbolisation de la destructivit\u00e9, comme des formes de symbolisation d\u2019exp\u00e9riences de d\u00e9symbolisation\u00a0: une \u00ab\u00a0symbolisation de la d\u00e9symbolisation\u00a0\u00bb, un \u00ab\u00a0jeu de d\u00e9symbolsation\u00a0\u00bb et non une d\u00e9symbolisation effective.<\/p>\n\n\n\n<h1 class=\"wp-block-heading\">Notes<\/h1>\n\n\n\n<ol class=\"wp-block-list\"><li><em>Cf.<\/em>\u00a0sur ce point les travaux de P. Rochat,\u00a0<em>Le monde des b\u00e9b\u00e9s<\/em>, Odile Jacob.<\/li><li><em>Cf.<\/em>\u00a0mes d\u00e9veloppements sur la culpabilit\u00e9 primaire dans\u00a0<em>Agonie, clivage et symbolisation<\/em>, PUF, 1999.<\/li><\/ol>\n\n\n\n<p><\/p>\n<div class=\"pdfprnt-buttons pdfprnt-buttons-post pdfprnt-bottom-right\"><a href=\"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/10558?print=pdf\" class=\"pdfprnt-button pdfprnt-button-pdf\" target=\"_blank\"><\/a><\/div>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Les r\u00e9flexions que je propose seront surtout centr\u00e9es sur la question de la destructivit\u00e9, elles ont \u00e9t\u00e9 \u00e9labor\u00e9es \u00e0 partir de mon exp\u00e9rience clinique et se cantonneront \u00e0 ce qui m\u2019a \u00e9t\u00e9 utile au sein de celle-ci, je ne m\u2019aventurerais&#8230;<\/p>\n","protected":false},"author":2,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"rubrique":[1214,1215],"thematique":[177],"auteur":[1484],"dossier":[489],"mode":[61],"revue":[490],"type_article":[452],"check":[2023],"class_list":["post-10558","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","rubrique-psychanalyse","rubrique-psychopathologie","thematique-narcissisme","auteur-rene-roussillon","dossier-destructivite-et-exaltation","mode-gratuit","revue-490","type_article-dossier","check-ok"],"acf":[],"_links":{"self":[{"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/10558","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/users\/2"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=10558"}],"version-history":[{"count":3,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/10558\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":14206,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/10558\/revisions\/14206"}],"wp:attachment":[{"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=10558"}],"wp:term":[{"taxonomy":"rubrique","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/rubrique?post=10558"},{"taxonomy":"thematique","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/thematique?post=10558"},{"taxonomy":"auteur","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/auteur?post=10558"},{"taxonomy":"dossier","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/dossier?post=10558"},{"taxonomy":"mode","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/mode?post=10558"},{"taxonomy":"revue","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/revue?post=10558"},{"taxonomy":"type_article","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/type_article?post=10558"},{"taxonomy":"check","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/check?post=10558"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}