{"id":10540,"date":"2021-08-22T07:32:15","date_gmt":"2021-08-22T05:32:15","guid":{"rendered":"https:\/\/carnetpsy.fr\/terrorisme-violence-de-masse-et-radicalisation-du-moi-ideal-au-desengagement-identificatoire-2\/"},"modified":"2021-10-01T17:12:18","modified_gmt":"2021-10-01T15:12:18","slug":"terrorisme-violence-de-masse-et-radicalisation-du-moi-ideal-au-desengagement-identificatoire","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/terrorisme-violence-de-masse-et-radicalisation-du-moi-ideal-au-desengagement-identificatoire\/","title":{"rendered":"Terrorisme, violence de masse et radicalisation. Du Moi id\u00e9al au d\u00e9sengagement identificatoire"},"content":{"rendered":"\n<p>Le terrorisme et la violence de masse soul\u00e8vent les passions, l\u2019incompr\u00e9hension, la peur et encouragent bien souvent les citoyens les plus pacifiques \u00e0 r\u00e9clamer des actions drastiques et violentes de la part de leurs gouvernements.<\/p>\n\n\n\n<p>Le jour du 11 septembre 2001 a \u00e9t\u00e9 d\u2019une rare violence, \u00e0 la fois r\u00e9elle et symbolique. Les ann\u00e9es qui ont suivi ont vu la majorit\u00e9 des am\u00e9ricains soutenir sinon r\u00e9clamer des mesures de contre-agression, de contre-attaque, dont la nature vengeresse n\u2019\u00e9tait m\u00eame pas ni\u00e9e ou rationnalis\u00e9e. Juste avant l\u2019attentat meurtrier \u00e0 <em>Charlie Hebdo<\/em>, deux attentats terroristes dits de \u00ab&nbsp;loups solitaires&nbsp;\u00bb ont eu lieu au Canada&nbsp;; le 20 octobre 2014 \u00e0 Saint-Jean-sur-Richelieu et 22 octobre \u00e0 Ottawa au Parlement m\u00eame. Depuis, le gouvernement canadien a propos\u00e9 une nouvelle loi antiterroriste donnant le pouvoir aux services secrets de faire fi de la constitution et de passer outre \u00e0 de nombreuses libert\u00e9s individuelles. Les sondages montrent que depuis les derniers attentats, le peuple canadien soutient tr\u00e8s majoritairement l\u2019envoi de troupes arm\u00e9es pour combattre des mouvements comme \u00ab&nbsp;l\u2019\u00e9tat islamique&nbsp;\u00bb et soutient aussi tr\u00e8s majoritairement la suspension de droits individuels dans le but de contrer potentiellement une nouvelle attaque terroriste.<\/p>\n\n\n\n<p>Mais faut-il se surprendre de cette r\u00e9action&nbsp;? Faut-il vraiment rappeler le v\u00e9ritable objectif du terroriste&nbsp;? Plusieurs \u00e9tudes (Brunet, Casoni, 2003) ont clairement montr\u00e9 que le choix des cibles terroristes n\u2019est pas le fruit du hasard et que les cibles privil\u00e9gi\u00e9es ont pour objet de cr\u00e9er une identification des spectateurs avec les victimes. Cette fa\u00e7on de forcer l\u2019identification aux victimes s\u2019est potentialis\u00e9e avec la m\u00e9diatisation des attaques terroristes. Ainsi, notamment \u00e0 partir de la prise d\u2019otages des jeux olympiques de Munich en 1972, les attentats terroristes ont syst\u00e9matiquement tir\u00e9 profit de la m\u00e9diatisation pour cr\u00e9er des millions de victimes, pour \u00e9tendre l\u2019effet de terreur aux spectateurs du monde entier. Qu\u2019il s\u2019agisse de l\u2019argumentation politique des <em>Brigades rouges<\/em> (voir Beebe Tarantelli, 2010) ou de l\u2019argumentation politico-religieuse islamiste actuelle, les terroristes semblent pr\u00e9f\u00e9rer tuer publiquement des \u00ab&nbsp;innocents&nbsp;\u00bb des femmes et des enfants parce que l\u2019identification du grand public avec ces victimes est directe et intense, provoquant donc un sentiment d\u2019ins\u00e9curit\u00e9 partout o\u00f9 les images peuvent \u00eatre vues, un sentiment de terreur plan\u00e9taire. Il est donc tout naturel de voir actuellement, dans beaucoup d\u2019\u00e9tats de droit, qui ont pourtant valoris\u00e9 la d\u00e9mocratie et la libert\u00e9 d\u2019expression, des revendications r\u00e9clamant la restriction de libert\u00e9s fondamentales, esp\u00e9rant y trouver une illusoire protection contre la terreur.<\/p>\n\n\n\n<p>Il est fascinant de constater \u00e0 quel point la terreur ainsi provoqu\u00e9e, en partie par identification aux victimes innocentes, provoque une r\u00e9action qui ressemble fortement \u00e0 la logique exprim\u00e9e par les terroristes eux-m\u00eames dans leur discours. Ainsi le clivage \u00ab&nbsp;nous\/eux&nbsp;\u00bb est constamment renforc\u00e9 par les actes terroristes&nbsp;; non seulement dans le discours des politiciens (le c\u00e9l\u00e8bre \u00ab&nbsp;<em>either you are with us or you are against us<\/em>&nbsp;\u00bb de George Bush) mais dans la r\u00e9action de millions de gens ordinaires.<\/p>\n\n\n\n<p>En fait, il n\u2019y a pas qu\u2019un mais deux mouvements identificatoires, suscit\u00e9s par la m\u00e9diatisation d\u2019actes terroristes&nbsp;: une identification aux victimes, certes plus ais\u00e9e \u00e0 constater, mais aussi une identification aux agresseurs. L\u2019identification aux victimes est un fait largement connu. Nul n\u2019a besoin d\u2019\u00eatre sur les lieux d\u2019un drame pour s\u2019identifier aux victimes. Le simple fait de voir les images \u00e0 la t\u00e9l\u00e9vision d\u2019une attaque terroriste, de voir les tours du <em>World Trade Center<\/em> s\u2019effondrer, de voir des corps bless\u00e9s ou sans vie, stimule l\u2019identification. Nous nous identifions, au moins inconsciemment, aux victimes et \u00e0 leurs familles. Nous souffrons, nous sommes angoiss\u00e9s, meurtris, bless\u00e9s. Toutefois on oublie qu\u2019une seconde identification, celle-l\u00e0 plus insidieuse, plus inconsciente et beaucoup plus conflictuelle, se met \u00e9galement en place avec les auteurs des actes terroristes. Qu\u2019on le voie sous l\u2019angle de l\u2019identification \u00e0 l\u2019agresseur (Anna Freud, 1949) ou comme cons\u00e9quence du retournement du passif en actif pour ma\u00eetriser la souffrance psychologique, par ce double mouvement identificatoire, le drame qui s\u2019est jou\u00e9 dans la r\u00e9alit\u00e9 concr\u00e8te est dor\u00e9navant transpos\u00e9 sur la sc\u00e8ne interne, provoquant toute une s\u00e9rie d\u2019\u00e9motions conflictuelles conscientes et inconscientes, et de r\u00e9actions pouvant aller jusqu\u2019\u00e0 la violence (Brunet, 1989). Et paradoxalement, comme le pr\u00e9sident italien Sandro Pertini en avait eu l\u2019intuition, c\u00e9der \u00e0 la violence c\u2019est adopter les m\u00e9canismes psychologiques de l\u2019agresseur (notamment l\u2019intensification du clivage et de la projection). L\u00e0 est la victoire insidieuse du terrorisme.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">La radicalisation. Comment devient-on terroriste aujourd\u2019hui&nbsp;?<\/h2>\n\n\n\n<p>Si les ann\u00e9es 70 et 80 t\u00e9moignaient de l\u2019importance d\u2019un effet groupal dans le cheminement menant au terrorisme (Brunet, 1989, 2007), les derni\u00e8res ann\u00e9es nous ont mis en pr\u00e9sence d\u2019actes issus de \u00ab&nbsp;loups solitaires&nbsp;\u00bb&nbsp;; des jeunes gens ne faisant pas partie \u00e0 proprement parler d\u2019une v\u00e9ritable cellule terroriste, mais qui se sentent partie prenante d\u2019une cause et qui agissent de fa\u00e7on individuelle ou \u00e0 quelques-uns. Au Canada, cette ann\u00e9e, Martin Couture-Rouleau a tu\u00e9 un militaire avec son automobile apr\u00e8s avoir entendu \u00ab&nbsp;l\u2019appel&nbsp;\u00bb du groupe \u00c9tat Islamique&nbsp;; et Michael Zehaf-Bibeau, lui aussi en solitaire, a tu\u00e9 un militaire montant la garde devant un monument \u00e0 Ottawa avant de p\u00e9n\u00e9trer dans le Parlement et d\u2019y \u00eatre abattu. Comment de jeunes hommes, vivant au Canada, en viennent-ils \u00e0 se radicaliser au point de voyager clandestinement jusqu\u2019en Syrie pour y joindre un groupe arm\u00e9 ou au point d\u2019attaquer isol\u00e9ment le Parlement canadien, dans un geste qui ne peut se terminer que par leur propre mort&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c0 quoi peut correspondre la psychologie de cette radicalisation que l\u2019on voit dans plusieurs pays occidentaux&nbsp;? Bien qu\u2019on puisse rarement avoir de v\u00e9ritables entretiens avec eux, lorsqu\u2019on prend la peine d\u2019\u00e9tudier le parcours de ces jeunes, que l\u2019on \u00e9tudie les traces \u00e9crites et m\u00eame les enregistrements vid\u00e9os qu\u2019ils ont laiss\u00e9s, il ressort de leur discours qu\u2019ils portent une \u00ab&nbsp;cause&nbsp;\u00bb, un \u00ab&nbsp;id\u00e9al&nbsp;\u00bb qu\u2019ils s\u2019y identifient au point ou cet id\u00e9al semble leur permettre de transcender toute loi. Il ressort que ces jeunes gens pouvaient, bien s\u00fbr, conna\u00eetre les droits et les lois, mais en m\u00eame temps se sentir justifi\u00e9s, au nom de la cause, de ne pas respecter ces droits et ces lois. Il ne s\u2019agit nettement pas d\u2019une organisation psychique sans surmoi mais plut\u00f4t d\u2019une organisation o\u00f9 un id\u00e9al a \u00ab&nbsp;d\u00e9class\u00e9&nbsp;\u00bb ce surmoi, l\u2019a d\u00e9valu\u00e9. Comme Beebe Tarantelli l\u2019avait fait ressortir de ses entretiens avec les membres emprisonn\u00e9s des <em>Brigades rouges<\/em> italiennes, ceux-ci savaient et comprenaient qu\u2019il n\u2019\u00e9tait pas bien de tuer des femmes, des enfants, et des innocents, mais ils consid\u00e9raient que cette cons\u00e9quence malheureuse \u00e9tait le prix \u00e0 payer pour l\u2019avancement de la cause. Certains disaient m\u00eame qu\u2019ils \u00e9taient malheureux de ces morts innocents mais qu\u2019ils referaient encore la m\u00eame chose, selon la m\u00eame logique. Nous avons ici l\u2019illustration d\u2019une radicale diff\u00e9renciation, d\u2019un clivage drastique, entre les interdits et les id\u00e9aux au sein d\u2019une personnalit\u00e9. \u00ab&nbsp;Je sais bien\u2026 mais quand m\u00eame&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>Ce clivage nous rappelle la fa\u00e7on radicale dont Andr\u00e9 Lussier (1975, 2006) a diff\u00e9renci\u00e9 le surmoi du moi id\u00e9al, tant sur les plans de leurs sources que de leur vis\u00e9es dynamiques&nbsp;; le surmoi visant essentiellement la r\u00e9pression et l\u2019interdiction des satisfactions pulsionnelles et narcissiques (Brunet, Casoni, 2003a), le moi id\u00e9al d\u00e9signant les fantasmes de la toute- puissance du moi, dans la mesure o\u00f9 ils forment un tout coh\u00e9rent toujours inconsciemment actifs.<\/p>\n\n\n\n<p>Dans la radicalisation dont nous sommes t\u00e9moins depuis quelques ann\u00e9es, l\u2019effet d\u2019endoctrinement du groupe \u00ab&nbsp;r\u00e9el&nbsp;\u00bb semble beaucoup moins important que la n\u00e9cessit\u00e9 de l\u2019adepte d\u2019adh\u00e9rer corps et \u00e2me \u00e0 une id\u00e9ologie qui constitue pour lui la solution grandiose \u00e0 son errance identitaire. D\u00e9j\u00e0 par le pass\u00e9 plusieurs individus \u00e9taient \u00e0 la recherche d\u2019un sens et d\u2019une identit\u00e9 qu\u2019ils croyaient trouver dans des groupes violents, des groupes terroristes notamment. L\u2019effet grandiose des groupes est bien document\u00e9 depuis Freud, y compris son effet d\u00e9sinhibiteur. Les exemples ne se comptent plus o\u00f9 un individu des plus ordinaires pose, en groupe, des gestes qu\u2019il n\u2019aurait jamais os\u00e9 poser hors du groupe. \u00c0 cet \u00e9gard, Jean Hatzfeld (2003) en donne des exemples \u00e9loquents dans \u00ab&nbsp;<em>Une saison de machettes<\/em>&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Quelques consid\u00e9rations dynamiques concernant le terrorisme et la violence de masse<\/h2>\n\n\n\n<p>L\u2019\u00e9tude d\u2019entretiens avec des g\u00e9nocidaires et des terroristes ainsi que l\u2019\u00e9tude m\u00eame incompl\u00e8te de leur parcours identitaire laisse voir une s\u00e9rie de facteurs dynamiques pouvant expliquer comment certains individus, \u00e0 partir d\u2019une forme d\u2019errance identitaire, en viennent \u00e0 \u00e9pouser une cause et un mode d\u2019action extr\u00eame et radical comme solution illusoire \u00e0 leur qu\u00eate identitaire.<\/p>\n\n\n\n<p>Les traces de leurs parcours lors de l\u2019adolescence, leur recherche d\u2019une cause \u00e0 \u00e9pouser alors qu\u2019ils sont jeunes adultes, les rares entretiens qu\u2019ils ont donn\u00e9 lorsqu\u2019ils sont emprisonn\u00e9s laissent croire que ces jeunes radicalis\u00e9s, qui ont tu\u00e9 selon une logique terroriste, \u00e9taient des individus \u00e0 la recherche d\u2019un \u00ab&nbsp;id\u00e9al&nbsp;\u00bb allant d\u00e9finir totalement leur identit\u00e9 et effacer leur sentiment d\u2019insuffisance sinon d\u2019insignifiance. Bien s\u00fbr, dans une certaine mesure, tous les jeunes adultes sont \u00e0 la recherche d\u2019une cause, d\u2019un id\u00e9al donnant un sens \u00e0 leur vie. Certains le trouvent dans la politique, d\u2019autres dans des causes environnementales et communautaires, certains investissent passionn\u00e9ment un <em>hobby<\/em> ou une cause politique, mais tous ne versent pas dans la violence pour autant. Le cheminement terroriste, \u00e0 la lumi\u00e8re des analyses de leurs trajectoires de vie et de certains entretiens, montre la conjonction d\u2019une grave errance identitaire, de la qu\u00eate fondamentale d\u2019une identit\u00e9 d\u2019emprunt qui contre-investira le vide narcissique et le sentiment de futilit\u00e9 ainsi que l\u2019adh\u00e9sion massive \u00e0 une cause id\u00e9alis\u00e9e donnant l\u2019illusion d\u2019une identit\u00e9 grandiose. La conjonction de la fragilit\u00e9 narcissique identitaire et de la promesse, souvent manipulatrice de l\u2019atteinte de la grandiosit\u00e9 semble souvent \u00eatre la cl\u00e9 d\u2019une s\u00e9rie de modifications dynamiques qui m\u00e8neront presque in\u00e9luctablement \u00e0 la violence. Une suite logique de cons\u00e9quences dynamiques s\u2019en suivra dans la lign\u00e9e suivante&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<p>\u2022 La d\u00e9couverte d\u2019une cause&nbsp;; id\u00e9alisation de la cause, du groupe, du <em>leader.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>\u2022 L\u2019identification \u00e0 ce nouvel id\u00e9al grandiose qui accentue l\u2019investissement du moi id\u00e9al.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2022 L\u2019inversion de l\u2018importance dynamique du surmoi et du moi id\u00e9al.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2022 L\u2019identification par projection d\u2019un ennemi.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2022 L\u2019utilisation d\u2019une s\u00e9rie d\u2019attributions psychiques cliv\u00e9es visant \u00e0 r\u00e9duire l\u2019humanit\u00e9 de cet ennemi (m\u00e9pris, triomphe, d\u00e9sengagement identificatoire, d\u00e9subjectivation, d\u00e9monisation).<\/p>\n\n\n\n<p>\u2022 La d\u00e9sidentification d\u2019avec ces personnes vues comme \u00ab&nbsp;le d\u00e9mon&nbsp;\u00bb ouvrant sur la possibilit\u00e9 de l\u2019acte de tuer sans que le surmoi n\u2019inhibe l\u2019expression extr\u00eame de l\u2019agressivit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Cette s\u00e9quence dynamique est facilement visible non seulement dans le discours des jeunes terroristes mais dans les nombreux entretiens effectu\u00e9s aupr\u00e8s de <em>Huttus<\/em> g\u00e9nocidaires. Chez eux, pour la plupart, il est facile de voir comment une \u00ab&nbsp;cause&nbsp;\u00bb s\u2019est impos\u00e9e, martel\u00e9e par les <em>leaders<\/em>, r\u00e9p\u00e9t\u00e9e sans cesse \u00e0 la radio, menant des milliers de gens (\u00e9tudiants, professeurs d\u2019universit\u00e9) \u00e0 d\u00e9laisser leur fonctionnement habituel dans lequel le surmoi conservait sa fonction interdictrice, pour aller \u00ab&nbsp;exterminer des blattes&nbsp;\u00bb. Dans des entrevues, ils relatent un processus partag\u00e9 de d\u00e9shumanisation, de m\u00e9pris, faisant en sorte que les <em>Tutsis<\/em>, graduellement, en sont venus \u00e0 ne plus avoir le statut d\u2019\u00eatres humains. \u00c0 un moment s\u2019est g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9e l\u2019utilisation du mot \u00ab&nbsp;<em>inyenzi<\/em>&nbsp;\u00bb pour les d\u00e9signer, mot qu\u2019on peut traduire par \u00ab&nbsp;coquerelle&nbsp;\u00bb ou \u00ab&nbsp;blatte&nbsp;\u00bb. Nous retrouvons alors une forme de d\u00e9shumanisation et de d\u00e9sidentification soutenues par la dynamique connue des groupes, proc\u00e9dant de l\u2019identification \u00e0 une cause, vue comme un id\u00e9al de puret\u00e9, stimulant l\u2019inversion du rapport dynamique entre le moi id\u00e9al et le surmoi. Ces individus deviennent, pendant quelques jours ou quelques semaines, eux-m\u00eames grandioses, identifiant au passage les <em>Tutsis<\/em> \u00e0 ce qui constitue l\u2019autre face du clivage&nbsp;: le m\u00e9pris\u00e9, le non humain, le mauvais \u00e0 d\u00e9truire. La d\u00e9sidentification est maintenant compl\u00e8te. Il est d\u00e8s lors possible de d\u00e9truire ces blattes, sans reconna\u00eetre qu\u2019en r\u00e9alit\u00e9 on cherche \u00e0 d\u00e9truire la propre partie de soi qu\u2019il faut \u00e9radiquer pour confirmer l\u2019illusion de ne faire qu\u2019un avec le moi id\u00e9al grandiose.<\/p>\n\n\n\n<p>Quand quelqu\u2019un est aux prises avec une grande difficult\u00e9 narcissique identitaire, il est souvent \u00e0 la recherche d\u2019une identit\u00e9 qui lui sera donn\u00e9e de l\u2019ext\u00e9rieur. Cette identit\u00e9 d\u2019emprunt sera d\u2019autant plus attirante qu\u2019elle incarnera une promesse de valorisation sans limite. C\u2019est pourquoi les sectes religieuses et les groupes terroristes sont si attirants pour certains. Ces personnes croient adh\u00e9rer \u00e0 une cause alors qu\u2019en r\u00e9alit\u00e9 ils endossent une identit\u00e9. Ils croient se trouver, se d\u00e9finir alors qu\u2019en r\u00e9alit\u00e9 ils s\u2019effacent. Ils ne succombent pas qu\u2019\u00e0 l\u2019illusion de se trouver mais \u00e0 la promesse de grandiosit\u00e9 sous toutes ses formes. Cette illusion de grandiosit\u00e9, dans le contexte de la radicalisation terroriste ou religieuse signifie bien plus que de participer \u00e0 une cause grandiose, bien plus qu\u2019\u00eatre admir\u00e9 par le groupe une fois leur geste pos\u00e9, il signifie inconsciemment l\u2019immortalit\u00e9, m\u00eame lorsque la religion ne semble pas en cause.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Moi id\u00e9al vs surmoi<\/h2>\n\n\n\n<p>L\u2019analyse des propos de ces jeunes radicaux et terroristes, tout comme celui des g\u00e9nocidaires <em>Huttus<\/em> laisse voir comment, structurellement se produit une inversion drastique de l\u2019investissement du surmoi et du moi id\u00e9al et par cons\u00e9quent une r\u00e9duction de l\u2019effet r\u00e9gulateur du surmoi. L\u2019identification \u00e0 une cause vue comme grandiose, et par l\u00e0 \u00e0 un id\u00e9al transcendant, permet \u00e0 des jeunes radicaux de renverser dramatiquement leur souffrance narcissique et de trouver r\u00e9ponse \u00e0 leur errance identitaire. Non seulement ils trouvent ainsi une r\u00e9ponse identitaire mais cette r\u00e9ponse constitue un contre-investissement de leur souffrance par une illusion de grandiosit\u00e9, par l\u2019\u00e9lation du \u00ab&nbsp;sans limite&nbsp;\u00bb. Dynamiquement et structurellement, cette identification signe un investissement massif du moi id\u00e9al et par cons\u00e9quent un d\u00e9sinvestissement de tout ce qui pourrait le diminuer ou le brimer, au premier chef le surmoi. En d\u2019autres mots, l\u2019investissement est d\u00e9plac\u00e9 vers le moi id\u00e9al, confortant l\u2019illusion grandiose. \u00ab&nbsp;La cause est grandiose, je suis grandiose, la cause est plus importante que la loi, je suis au dessus des lois, je suis admir\u00e9 et immortel pour ainsi actualiser la cause&nbsp;\u00bb. La voix du surmoi, qui habituellement inhibera l\u2019expression de la violence, n\u2019a plus d\u2019importance devant le gain narcissique, devant le chant des sir\u00e8nes du moi id\u00e9al. Bien \u00e9videmment l\u2019identit\u00e9 grandiose qui en d\u00e9coule est fortement soutenue par le discours des groupes terroristes qui savent proposer cette illusion. Ce qui est nouveau lors des derni\u00e8res ann\u00e9es, c\u2019est que cette offre de grandiosit\u00e9 qui \u00e9tait autrefois faite en personne dans de petits groupes clandestins est maintenant accessible \u00e0 tout jeune en qu\u00eate identitaire, o\u00f9 qu\u2019il soit au monde, par le truchement d\u2019<em>Internet<\/em>. C\u2019est ainsi que des jeunes canadiens en errance identitaire se sentent tout \u00e0 coup appartenir \u00e0 un groupe terroriste lointain sans jamais en avoir rencontr\u00e9 un seul de ses membres. L\u2019effet groupal avait d\u00e9j\u00e0 \u00e9t\u00e9 clairement identifi\u00e9 dans le devenir terroriste (Brunet, 2007). Cet effet semble maintenant pouvoir se r\u00e9aliser par l\u2019appartenance \u00e0 un groupe \u00ab&nbsp;virtuel&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">La marche vers la d\u00e9shumanisation et la d\u00e9sidentification<\/h2>\n\n\n\n<p>Le discours des jeunes radicaux terroristes montre aussi un processus tout \u00e0 fait semblable \u00e0 ce qui avait \u00e9t\u00e9 not\u00e9 chez les g\u00e9nocidaires <em>Huttus<\/em>&nbsp;: un processus graduel mais radical par lequel \u00ab&nbsp;l\u2019autre&nbsp;\u00bb est peu \u00e0 peu d\u00e9pouill\u00e9 de ses attributs humains, par clivage, cr\u00e9ant ainsi un \u00ab&nbsp;d\u00e9mon&nbsp;\u00bb, un \u00ab&nbsp;d\u00e9prav\u00e9&nbsp;\u00bb un \u00ab&nbsp;non-croyant&nbsp;\u00bb ou une \u00ab&nbsp;coquerelle&nbsp;\u00bb. \u00c9videmment, un tel clivage d\u00e9finissant un ennemi implique aussi une augmentation de la crainte de cet autre ou un risque du retour du projet\u00e9. Comme l\u2019autre ha\u00ef est cr\u00e9\u00e9 \u00e0 partir de ses propres failles narcissiques, il faut dans un second temps s\u2019assurer de ne pas lui ressembler, d\u2019\u00e9viter le retour du projet\u00e9. Alors, en parall\u00e8le, on trouvera dans le discours des terroristes et des jeunes radicaux, un processus de d\u00e9shumanisation qui cr\u00e9era la distance n\u00e9cessaire entre l\u2019ennemi et soi et qui va rendre le meurtre d\u2019autant plus facile. Coiffant le renversement du moi id\u00e9al et du surmoi, s\u2019additionnant au clivage habituel identifiant un ennemi \u00e0 combattre, le discours id\u00e9ologique de ces groupes en vient \u00e0 d\u00e9pouiller l\u2019autre, cliv\u00e9 de ses attributs d\u2019\u00eatres humains. Graduellement l\u2019autre n\u2019est plus un autre semblable, il devient au mieux un \u00eatre compl\u00e8tement h\u00e9t\u00e9rog\u00e8ne qui n\u2019a plus rien en commun avec soi, et peu \u00e0 peu il n\u2019a m\u00eame plus la valeur d\u2019un \u00eatre humain ce qui rend le surmoi tout \u00e0 fait inefficace. L\u2019autre n\u2019est plus un autre sujet, n\u2019est plus un autre semblable, le mal que je peux lui faire ne me touche plus. Quand s\u2019ajoute une id\u00e9ologie comme chez les <em>Huttus<\/em> qui faisaient des <em>tutsis<\/em> des insectes ou qui fait des \u00ab&nbsp;incroyants&nbsp;\u00bb des \u00eatre indignes de vivre, le meurtre devient presqu\u2019un aboutissement logique dans un processus inconscient de purification. Ce meurtre permettra non seulement l\u2019illusion d\u2019avoir d\u00e9truit la partie de soi cliv\u00e9e qu\u2019il fallait \u00e9liminer pour pouvoir devenir grandiose et immortel, mais il accentue l\u2019identification totale \u00e0 l\u2019id\u00e9al grandiose, il cristallise l\u2019identit\u00e9 d\u2019emprunt venant colmater la br\u00e8che narcissique ayant motiv\u00e9 cette recherche.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">\u00c0 l\u2019\u00e9coute du potentiel signifiant<\/h2>\n\n\n\n<p>Une fois radicalis\u00e9, une fois partie d\u2019un groupe et d\u2019une cause qui permet le surinvestissement du moi id\u00e9al au d\u00e9triment du surmoi, il est tr\u00e8s difficile de d\u00e9tourner un terroriste ou un jeune radicalis\u00e9 de ses id\u00e9aux. Ce que l\u2019on conna\u00eet des tentatives de \u00ab&nbsp;d\u00e9radicalisation&nbsp;\u00bb qui sont mis en place dans certains pays ne permet pas d\u2019\u00eatre tr\u00e8s optimiste surtout quand on comprend la puissance du chant des sir\u00e8nes d\u2019un moi id\u00e9al partag\u00e9. Quand on a go\u00fbt\u00e9 \u00e0 l\u2019\u00e9lation de la radicalisation violente, les id\u00e9aux ordinaires semblent bien fades. Par contre, il arrive que certains jeunes gens sur le chemin de la radicalisation ressentent une certaine intuition de la pente dangereuse qu\u2019ils empruntent. Certains \u00e9prouvent un moment de doute, prenant conscience du fait qu\u2019ils vont franchir une ligne dont les cons\u00e9quences sont effrayantes pour leur propre dynamique psychique. \u00c0 ce moment, les policiers ne sont pas vraiment ceux qui sont \u00e0 m\u00eame de d\u00e9coder certains gestes qui peuvent avoir valeur de message.<\/p>\n\n\n\n<p>Ainsi Zehaf Bibeau, le jeune homme qui a commis l\u2019attentat au Parlement d\u2019Ottawa en 2015, avait pos\u00e9 des gestes pr\u00e9alables qui auraient pu \u00eatre interpr\u00e9t\u00e9s comme un signal. Ou du moins qui auraient pu \u00eatre \u00ab&nbsp;re\u00e7us&nbsp;\u00bb comme un signal signifiant, le message d\u2019une intuition que Zehaf Bibeau avait une relative prise de conscience du d\u00e9rapage dans lequel il se sentait engag\u00e9 et qui allait le mener \u00e0 la mort. Ce jeune homme s\u2019est d\u2019ailleurs pr\u00e9sent\u00e9 une premi\u00e8re fois aux policiers pour demander d\u2019\u00eatre arr\u00eat\u00e9&nbsp;! Mais comme il n\u2019avait commis aucun geste criminel, il n\u2019a pas \u00e9t\u00e9 \u00ab&nbsp;arr\u00eat\u00e9 et emprisonn\u00e9&nbsp;\u00bb. Quelques jours apr\u00e8s il s\u2019est ensuite empress\u00e9 de commettre un vol&nbsp;! Ce jeune homme semblait non seulement incapable de demander de l\u2019aide mais il \u00e9tait peut-\u00eatre m\u00eame incapable de comprendre qu\u2019il demandait de l\u2019aide en demandant d\u2019\u00eatre arr\u00eat\u00e9. Pourtant sa conduite laisse croire qu\u2019il avait l\u2019intuition d\u2019une transformation dangereuse qu\u2019il fallait arr\u00eater.<\/p>\n\n\n\n<p>Ici, on reconna\u00eet la question r\u00e9currente du sens des gestes violents. Les gestes des gens violents, des meurtriers, ont-ils un sens et une adresse ou sont-ils essentiellement de nature quantitative, une d\u00e9charge sans sens et sans adresse\u00a0? Plut\u00f4t que penser en termes dichotomiques, la pratique clinique avec les meurtriers ou les jeunes radicaux nous oblige plut\u00f4t \u00e0 imaginer un <em>continuum<\/em> allant de la pure d\u00e9charge dans certains cas \u00e0 une d\u00e9charge comprenant aussi un appel \u00e0 l\u2019objet. Cependant les gestes violents n\u2019auront valeur de gestes signifiants et d\u2019appel \u00e0 l\u2019objet que si un objet est l\u00e0 pour le voir, pour le comprendre et pour le rendre signifiant pour le sujet incapable de le faire.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">R\u00e9f\u00e9rences<\/h2>\n\n\n\n<p>Beebe Tarantelli, C. (2010), \u00ab&nbsp;The italian red brigades and the structure and dynamics of terrorist groups&nbsp;\u00bb, <em>International journal of psychoanalysis<\/em>, 91, 541-560.<\/p>\n\n\n\n<p>Brunet, L. (1989), \u00ab&nbsp;Le ph\u00e9nom\u00e8ne terroriste et ses effets sur les objets internes&nbsp;\u00bb, <em>Revue qu\u00e9b\u00e9coise de psychologie<\/em>, vol. 10, no, 1, 2-15.<\/p>\n\n\n\n<p>Brunet, L. (2007), \u00ab&nbsp;Violence et appareil psychique groupal&nbsp;\u00bb, <em>Topique<\/em>, 99, 87-96.<\/p>\n\n\n\n<p>Brunet, L., Casoni, D. (2003a), \u00ab&nbsp;Culpabilit\u00e9, honte et dynamique criminelle. Au sujet des fonctions anti- pulsionnelles et anti-narcissiques du Surmoi&nbsp;\u00bb, <em>Revue fran\u00e7aise de psychanalyse<\/em>, 5, 1561-1565.<\/p>\n\n\n\n<p>Brunet, L., Casoni, D. (2003b), \u00ab&nbsp;Vis\u00e9es psychologiques du terroriste&nbsp;\u00bb, in, Casoni, Brunet, \u00e9d. <em>Comprendre l\u2019acte terroriste<\/em>, Sainte-Foy, Presses de l\u2019Universit\u00e9 du Qu\u00e9bec, 37-50.<\/p>\n\n\n\n<p>Casoni, D., Brunet, L. (2002), \u00ab&nbsp;The psychodynamics of terrorism&nbsp;\u00bb, <em>Canadian Journal of Psychoanalysis<\/em>, 10, 1, 5-24.<\/p>\n\n\n\n<p>Casoni, D., Brunet, L. (2003), <em>Comprendre l\u2019acte terroriste<\/em>, Sainte-Foy, Presses de l\u2019Universit\u00e9 du Qu\u00e9bec, 148 p.<\/p>\n\n\n\n<p>Casoni, D., Brunet, L. (2007), \u00ab&nbsp;The psychodynamics that lead to violence. Part 2. The case of \u00ab&nbsp;ordinary&nbsp;\u00bb people involved in mass violence&nbsp;\u00bb, <em>Canadian Journal of psycho-analysis<\/em>, 15, 2, 261-280.<\/p>\n\n\n\n<p>Hatzfeld, J. (2003), <em>Une saison de machettes<\/em>, Paris, Seuil.<\/p>\n\n\n\n<p>Lussier, A. (1975), <em>Essai sur l\u2019id\u00e9al du Moi<\/em>, Th\u00e8se de doctorat (Ph.D.) sous la direction de No\u00ebl Mailloux, D\u00e9partement de Psychologie, Universit\u00e9 de Montr\u00e9al. Lussier, A. (2006), <em>La gloire et la faute. Essai psychanalytique sur le conflit qui oppose narcissisme et culpabilit\u00e9<\/em>, Montr\u00e9al, Presses de l\u2019Universit\u00e9 du Qu\u00e9bec.<\/p>\n<div class=\"pdfprnt-buttons pdfprnt-buttons-post pdfprnt-bottom-right\"><a href=\"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/10540?print=pdf\" class=\"pdfprnt-button pdfprnt-button-pdf\" target=\"_blank\"><\/a><\/div>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Le terrorisme et la violence de masse soul\u00e8vent les passions, l\u2019incompr\u00e9hension, la peur et encouragent bien souvent les citoyens les plus pacifiques \u00e0 r\u00e9clamer des actions drastiques et violentes de la part de leurs gouvernements. 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