{"id":10539,"date":"2021-08-22T07:32:15","date_gmt":"2021-08-22T05:32:15","guid":{"rendered":"https:\/\/carnetpsy.fr\/contrainte-par-corps-a-ladolescence-un-recours-en-instance-2\/"},"modified":"2021-09-16T11:04:05","modified_gmt":"2021-09-16T09:04:05","slug":"contrainte-par-corps-a-ladolescence-un-recours-en-instance","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/contrainte-par-corps-a-ladolescence-un-recours-en-instance\/","title":{"rendered":"Contrainte par corps \u00e0 l\u2019adolescence : un recours en instance ?"},"content":{"rendered":"\n<p>Le terme d\u2019addiction n\u2019appartenait pas au vocabulaire freudien (Jacquet &amp; Rigaud, 2001). S\u2019il s\u2019est impos\u00e9 aujourd\u2019hui, c\u2019est sans doute qu\u2019il r\u00e9pond \u00e0 cette tendance actuelle \u00e0 se centrer sur les comportements, les sympt\u00f4mes. Il a trouv\u00e9 un usage tr\u00e8s \u00e9largi, r\u00e9unissant non seulement les d\u00e9pendances \u00e0 des toxiques (alcool, drogues et autres pharmacod\u00e9pendances), mais aussi les pathologies dites de l\u2019incorporation (anorexie, boulimie), les addictions comportementales (jeu pathologique, kleptomanie), les tentatives de suicide r\u00e9p\u00e9t\u00e9es, et jusqu\u2019\u00e0 certaines formes de sexualit\u00e9 dite addictive (Mc Dougall, 1996). Des addictions sans drogue, qui partagent avec les autres de relever d\u2019une pathologie de l\u2019agir. L\u2019accrochage aux diff\u00e9rents objets de l\u2019addiction comporte toujours le risque d\u2019une trop grande prise en compte du manifeste de la conduite. Travers retrouv\u00e9 dans le cadre des addictions sans substance o\u00f9 la dimension de l\u2019acte est pr\u00e9gnante au risqu\u00e9 d\u2019escamoter la prise en compte du conflit psychique qui l\u2019inaugure. Or, l\u2019enjeu pour nous est bien de maintenir l\u2019\u00e9coute de la <em>causalit\u00e9 psychique<\/em> (Green, 1995), inconsciente, d\u2019en interroger les ressorts et les soubassements, au-del\u00e0 de ses traductions comportementales. Parler de la <em>contrainte addictive<\/em>, c\u2019est souligner &#8211; par l\u2019alliage de ces deux termes &#8211; l\u2019appel fait \u00e0 un troisi\u00e8me, in\u00e9vitable, celui de la <em>r\u00e9p\u00e9tition<\/em>. Le sujet se trouve contraint \u00e0 r\u00e9p\u00e9ter compulsivement un acte. C\u2019est plus fort que lui. Mais de quelles forces obscures s\u2019agit-il quand l\u2019obstination \u00e0 rechercher la satisfaction rencontre le d\u00e9couragement renouvel\u00e9 de l\u2019insatisfaction&nbsp;? Et comment penser cette dimension d\u2019addiction quand elle s\u2019exprime sur le mode d\u2019attaques renouvel\u00e9es de son corps dont on a bien du mal \u00e0 penser qu\u2019elles puissent constituer l\u2019objet d\u2019une recherche de satisfaction&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>Avant de nous arr\u00eater sur le probl\u00e8me de la r\u00e9p\u00e9tition contrainte et en particulier dans les conduites d\u2019attaques du corps \u00e0 l\u2019adolescence, il est int\u00e9ressant de faire un d\u00e9tour par l\u2019origine \u00e9tymologique du terme d\u2019<em>addiction<\/em>. D\u2019\u00e9tymologie latine, <em>ad-dicere<\/em>, il signifie \u00ab&nbsp;dire \u00e0&nbsp;\u00bb. Signification rapport\u00e9e \u00e0 la situation d\u2019esclavage d\u2019une personne, d\u2019une absence de libert\u00e9, de d\u00e9pendance. L\u2019esclave, assujetti, n\u2019avait pas son mot \u00e0 dire. D\u00e9poss\u00e9d\u00e9 de son statut de sujet, d\u00e9pendant de son ma\u00eetre, asservi, il paye de son travail et de son corps l\u2019investissement fait sur sa personne, r\u00e9duite \u00e0 son potentiel de productivit\u00e9. Dans cette perspective, <em>Addictus<\/em> d\u00e9signe la situation d\u2019\u00ab&nbsp;adonn\u00e9 \u00e0&nbsp;\u00bb. Locution utilis\u00e9e en droit romain pour d\u00e9signer la situation du d\u00e9biteur se trouvant dans l\u2019incapacit\u00e9 \u00e0 pouvoir rembourser ses dettes, et donc contraint \u00e0 le faire par un travail. Travail forc\u00e9, contraint, ordonn\u00e9 par un tribunal. Dette et addiction sont donc quasi indissociables, ceci prenant une forme caricaturale dans le cadre du joueur d\u2019argent pathologique.<\/p>\n\n\n\n<p>Dans le cadre des conduites d\u2019attaques du corps, \u00ab&nbsp;contraintes par corps&nbsp;\u00bb si modernes, \u00e0 quelle(s) dette(s) impens\u00e9e(s) du sujet et de son histoire interne renvoient-elles&nbsp;? On sait combien l\u2019adolescence est le terreau privil\u00e9gi\u00e9 de leurs expressions&nbsp;; temps o\u00f9 le jeune est convi\u00e9 \u00e0 entrer en possession de son histoire, de sa vie, \u00e0 faire \u0153uvre d\u2019un \u00ab&nbsp;Je&nbsp;\u00bb (Aulagnier, 1989)&nbsp;; ce qui implique la possibilit\u00e9 de s\u2019inscrire dans une filiation, et donc de se reconna\u00eetre, au sein d\u2019une cha\u00eene g\u00e9n\u00e9rationnelle. Ce travail psychique r\u00e9engage n\u00e9cessairement les nouages identificatoires dans leur valence narcissique et objectale, dont d\u00e9pend la possibilit\u00e9 de la reconnaissance de la \u00ab&nbsp;dette de vie&nbsp;\u00bb. Mais en certaines situations, le sujet se vit lui-m\u00eame comme un cr\u00e9ancier ind\u00e9finiment l\u00e9s\u00e9 ou d\u00e9poss\u00e9d\u00e9&nbsp;; il veut &#8211; et r\u00e9clame &#8211; r\u00e9paration d\u2019un dommage \u00e9prouv\u00e9 dont il refuse de porter la responsabilit\u00e9. L\u2019adolescent refuse l\u2019id\u00e9e d\u2019un don de vie re\u00e7u, le traduisant par cette parole si fr\u00e9quemment clam\u00e9e, avec rage ou d\u00e9sespoir, \u00ab&nbsp;je n\u2019ai pas demand\u00e9 \u00e0 na\u00eetre&nbsp;!&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>Quand le corps est mis en jeu, dans une situation limite, d\u2019une mani\u00e8re quasi sacrificielle, au nom du droit du sujet \u00e0 \u00ab&nbsp;<em>faire ce qu\u2019il veut de son corps<\/em>&nbsp;\u00bb, pour qui s\u2019agit-il d\u2019exister&nbsp;? Vis-\u00e0-vis de qui s\u2019agit-il de se r\u00e9volter&nbsp;? Vers quel <em>objet<\/em> sont destin\u00e9s les \u00ab&nbsp;coups&nbsp;\u00bb port\u00e9s&nbsp;? Car, au-del\u00e0 du discours qui les accompagne, ce qui \u00ab&nbsp;frappe&nbsp;\u00bb est la force de l\u2019apparente destructivit\u00e9 engag\u00e9e, et la vivacit\u00e9 de la contrainte \u00e0 laquelle le sujet se trouve soumis, quoi qu\u2019il puisse s\u2019en d\u00e9fendre farouchement.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019association de la \u00ab&nbsp;r\u00e9p\u00e9tition&nbsp;\u00bb avec la \u00ab&nbsp;compulsion&nbsp;\u00bb appara\u00eet pour la premi\u00e8re fois en 1919, dans le texte <em>L\u2019inqui\u00e9tant<\/em>, au sein duquel Freud admet l\u2019existence d\u2019une tendance paradoxale et profonde chez le sujet \u00e0 r\u00e9p\u00e9ter des actes p\u00e9nibles, destructeurs. L\u2019<em>Unheimliche<\/em>, l\u2019inqui\u00e9tant n\u00e9anmoins familier, allie de mani\u00e8re in\u00e9dite le concept d\u2019une compulsion \u00e0 r\u00e9p\u00e9ter \u00e0 un d\u00e9monisme pulsionnel dont le principe de plaisir subit l\u2019ascendant. L\u2019acte \u00e0 accomplir s\u2019impose de mani\u00e8re incoercible, soumis \u00e0 une force qui fait violence \u00e0 l\u2019entendement humain. Sorte d\u2019<em>en-de\u00e7\u00e0<\/em> clinique auquel seul peut r\u00e9pondre un <em>au-del\u00e0<\/em> th\u00e9orique, qui conduira \u00e0 la supposition d\u2019une \u00ab&nbsp;pulsion de mort&nbsp;\u00bb. La r\u00e9p\u00e9tition peut \u00ab&nbsp;passer outre au principe de plaisir&nbsp;\u00bb et se trouve li\u00e9e au ratage du travail de liaison qui \u00ab&nbsp;provoquerait une perturbation analogue \u00e0 la n\u00e9vrose traumatique&nbsp;\u00bb (Freud, 1920, p.290). Freud souligne \u00e0 ce propos que la m\u00e9tabolisation psychique de la pulsion n\u2019est jamais totale et qu\u2019elle produit toujours des <em>restes<\/em>. Ce sont ces <em>restes<\/em> qui n\u2019ont pas pu \u00eatre li\u00e9s, subjectiv\u00e9s et donc inscrits dans l\u2019orbite du principe de plaisir, qui sont susceptibles d\u2019op\u00e9rer un retour compulsif. <em>Au-del\u00e0<\/em> rend compte du caract\u00e8re fonci\u00e8rement non \u00e9ducable de la pulsion, que seul un travail psychique de liaison est susceptible de temp\u00e9rer par des op\u00e9rations de d\u00e9placement et de travestissement.<\/p>\n\n\n\n<p>Avec <em>L\u2019inqui\u00e9tant<\/em>, il indique en effet combien la compulsion de r\u00e9p\u00e9tition agit sous le sceau de l\u2019\u00e9trangement inqui\u00e9tant. L\u2019agir, dans sa dimension compulsive s\u2019impose de mani\u00e8re contraignante au sujet et vise la cessation de ce v\u00e9cu d\u2019\u00e9tranget\u00e9, mais en m\u00eame temps il le ram\u00e8ne paradoxalement et inexorablement \u00e0 lui. Et plus cette obligation est endur\u00e9e sous le joug d\u2019une contrainte avec ce qu\u2019elle comporte d\u2019\u00e9prouv\u00e9s d\u2019\u00e9tranget\u00e9 pers\u00e9cutifs, plus les tentatives de s\u2019en d\u00e9faire se feront sous l\u2019empire de la contrainte et deviendront compulsives.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019adolescence est une p\u00e9riode de bouleversements int\u00e9rieurs et se trouve travers\u00e9e de v\u00e9cus d\u2019<em>inqui\u00e9tante \u00e9tranget\u00e9<\/em>. A ce titre, <em>Au-del\u00e0 du principe de plaisir<\/em> d\u00e9crit un mod\u00e8le de d\u00e9sorganisation de l\u2019appareil psychique telle qu\u2019on peut la voir survenir dans l\u2019adolescence comme apr\u00e8s-coup. Mod\u00e8le \u00e9tay\u00e9 sur la notion de traumatisme que l\u2019on peut r\u00e9f\u00e9rer, \u00e0 l\u2019adolescence, \u00e0 la force de l\u2019attaque pulsionnelle. Mais c\u2019est aussi un mod\u00e8le qui se rapporte \u00e0 la difficult\u00e9 de cr\u00e9er un perceptif hallucinatoire compensatoire aux enjeux de perte, et \u00e0 l\u2019insuffisance de la fonction pare-excitante qui permet de moduler les excitations internes. Trois dimensions qui ne s\u2019excluent nullement.<\/p>\n\n\n\n<p>Plus ce v\u00e9cu d\u2019inqui\u00e9tante \u00e9tranget\u00e9 s\u2019empare de l\u2019adolescent, le rendant particuli\u00e8rement vuln\u00e9rable, plus il est pouss\u00e9, \u00e0 son insu, \u00e0 commettre des actes d\u00e9lictueux, dangereux voire insolites. Les modalit\u00e9s de recherche d\u2019endiguement des d\u00e9bordements \u00e9pousent alors des formes de conduites exploratoires, faites de mises \u00e0 l\u2019\u00e9preuve physique et morale des limites, o\u00f9 le corps se trouve particuli\u00e8rement sollicit\u00e9, notamment dans des exc\u00e8s de privation (comme dans l\u2019anorexie), de consommation (alcool, drogue) et d\u2019endurance \u00e0 la douleur (scarifications, conduites \u00e0 risque). Comme s\u2019il fallait toujours chercher \u00e0 repousser plus loin, <em>au-del\u00e0<\/em>, ces limites. \u00ab&nbsp;C\u2019est plus fort que moi&nbsp;\u00bb disent les adolescents, quand enfin ils peuvent sortir de l\u2019illusion de toute-puissance et reconna\u00eetre un v\u00e9cu de d\u00e9faite. <em>Qu\u2019est-ce<\/em> qui est plus fort que moi&nbsp;? <em>Qu\u2019est-ce qu<\/em>i agit dans l\u2019acte compulsif et d\u00e9borde le moi&nbsp;? <em>Qui<\/em> agit&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>Freud a soulign\u00e9 l\u2019importance des contenus fantasmatiques dont t\u00e9moigne la compulsion de r\u00e9p\u00e9tition, relatifs \u00e0 la persistance des v\u0153ux incestueux et parricide. Or, l\u2019adolescence induit un changement du <em>principe de r\u00e9alit\u00e9<\/em> li\u00e9 aux r\u00e9am\u00e9nagements n\u00e9cessaires de nature narcissique et objectale o\u00f9 la probl\u00e9matique de perte est centrale. Probl\u00e9matique de perte li\u00e9e \u00e0 la contrainte \u00e0 op\u00e9rer un travail de s\u00e9paration et une forme de deuil (mal nomm\u00e9)&nbsp;: \u00ab&nbsp;deuil&nbsp;\u00bb de la m\u00e9galomanie infantile attach\u00e9e au corps impub\u00e8re et \u00e0 l\u2019id\u00e9al de perfection, et renoncement des v\u0153ux incestueux et parricides li\u00e9s \u00e0 la relation d\u2019amour infantile. Le corps pulsionnel, \u00ab&nbsp;fauteur d\u2019excitations&nbsp;\u00bb, selon l\u2019expression de Freud, n\u2019est plus prot\u00e9g\u00e9 par l\u2019impuissance physique. D\u00e9sormais, le moi est \u00ab&nbsp;<em>en mesure de fauter, il se trouve contraint \u00e0 prouver son innocence<\/em>&nbsp;\u00bb (Gutton, 1991, p. 132). A d\u00e9faut de ce travail possible, le bouleversement pubertaire confronte au risque de voir se nouer compulsion de r\u00e9p\u00e9tition et r\u00e9alisation de ce qui \u00e9tait irr\u00e9alisable au temps de l\u2019impuissance infantile.<\/p>\n\n\n\n<p>S\u2019y trouvent m\u00eal\u00e9s et r\u00e9actualis\u00e9s les traumas infantiles, que C. et S. Botella (1988) d\u00e9finissent comme une trace perceptive de l\u2019ordre de la non-repr\u00e9sentation, c\u2019est-\u00e0-dire en dehors de la dynamique de refoulement, hors du syst\u00e8me des traces mn\u00e9siques, de la m\u00e9moire. Traumas consid\u00e9r\u00e9s en termes de \u00ab&nbsp;<em>fracture dans les syst\u00e8mes de repr\u00e9sentations, de creux dans la trame des investissements de la n\u00e9vrose infantile<\/em>&nbsp;\u00bb (p. 1468) et qui ne peuvent \u00eatre appr\u00e9hend\u00e9s qu\u2019avec l\u2019aide d\u2019une th\u00e9orie analytique qui tient compte de ce que A. Green qualifie de <em>travail du n\u00e9gatif<\/em>. Trauma qui a affect\u00e9 le sujet en un temps essentiel de sa construction narcissique. D\u00e8s lors, toute situation investie, dans laquelle la d\u00e9pendance est fortement impliqu\u00e9e, devient susceptible de r\u00e9activer de tels enjeux. La destructivit\u00e9 contre soi-m\u00eame ou autrui, se manifeste alors dans des symptomatologies compulsives qui rendent compte de ce que D. W. Winnicott a remarquablement \u00e9labor\u00e9 dans <em>La crainte de l\u2019effondrement<\/em> (1974)&nbsp;: exp\u00e9riences inassimilables, inadmissibles, inint\u00e9grables psychiquement, du fait de leur puissance d\u2019effraction. L\u2019effondrement a d\u00e9j\u00e0 eu lieu, et la crainte qu\u2019il n\u2019advienne renvoie \u00e0 une exp\u00e9rience d\u00e9j\u00e0 pass\u00e9e, n\u2019ayant pas trouv\u00e9 de lieu o\u00f9 s\u2019inscrire, et maintenue sous la forme d\u2019une menace externe.<\/p>\n\n\n\n<p>Nous sommes donc dans une situation paradoxale&nbsp;: le recours \u00e0 l\u2019acte, sous-tendu par une recherche imp\u00e9rative d\u2019inscription psychique, est menac\u00e9 par l\u2019\u00e9puisement progressif du sens qu\u2019il rec\u00e8le. La compulsion de r\u00e9p\u00e9tition traduit en ce cas non seulement un arr\u00eat du temps, mais comme y insiste A. Green \u00ab&nbsp;<em>un meurtre du temps, cicatrice d\u2019un trauma primitif toujours \u00e0 vif et en fait jamais cicatrisable.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>Comme partie d\u2019une triade propulsion-impulsioncompulsion<\/em>&nbsp;\u00bb (Green, 2011, p. 69). Le risque addictif se situe ici, car toutes les conduites d\u2019attaque du corps ne deviennent pas addictives. Mais elles rec\u00e8lent un potentiel de fixation et donc de \u00ab&nbsp;v\u00e9rouillage&nbsp;\u00bb des potentialit\u00e9s d\u2019\u00e9laboration psychique, quand l\u2019it\u00e9ratif triomphe au profit d\u2019une st\u00e9rilisation des processus. Excitation et fixation se trouvent ainsi paradoxalement r\u00e9unies dans la compulsion de r\u00e9p\u00e9tition, l\u2019acte condensant en lui-m\u00eame un \u00e9tat de stagnation et un risque de d\u00e9bordement.<\/p>\n\n\n\n<p>Les conduites de destructivit\u00e9 agie et r\u00e9p\u00e9titivement retourn\u00e9e contre soi sont \u00e0 interroger tout autant sous l\u2019angle de l\u2019addiction \u00e0 la destructivit\u00e9 que de la destructivit\u00e9 de l\u2019addiction.<\/p>\n\n\n\n<p>Dans le cadre de la situation analytique, la compulsion de r\u00e9p\u00e9tition prend part aux liens transf\u00e9rentiels dans l\u2019advenue de l\u2019excitation et de son traitement. La r\u00e9sistance se trouve alors massivement convoqu\u00e9e, \u0153uvrant avec la fixation \u00ab&nbsp;<em>non pas celle dite \u00e9rog\u00e8ne mais celle qui prend en otage, en dehors de toute spatialit\u00e9 psychique d\u00e9termin\u00e9e, la motricit\u00e9, l\u2019action, la pens\u00e9e, les sensations<\/em>&nbsp;\u00bb (Schmid-Kitsikis, 2011, p. 42). Les mesures d\u00e9fensives comme le retournement de la passivit\u00e9 en activit\u00e9 et le surinvestissement du perceptif, du visible, de la surface (au d\u00e9triment de la profondeur), assurent en ce cas la fuite des perceptions internes, sources d\u2019excitation et de d\u00e9tresse non ma\u00eetrisables, et la protection contre les v\u00e9cus d\u2019empi\u00e8tement et d\u2019intrusion. Car l\u2019asservissement tragique de la psych\u00e9 \u00e0 ces conduites r\u00e9v\u00e8le in\u00e9vitablement des figures identificatoires tyranniques au pouvoir d\u00e9l\u00e9t\u00e8re. Et si la relation de d\u00e9pendance aux actes compulsifs s\u2019instaure pour colmater les d\u00e9faillances des objets internes, elle n\u2019assure aucun \u00ab&nbsp;r\u00e9approvisionnement narcissique&nbsp;\u00bb. Ainsi, si la tr\u00e8ve apport\u00e9e par la man\u0153uvre masochiste offre l\u2019illusion de se d\u00e9livrer de l\u2019emprise des objets en reprenant une position active &#8211; exp\u00e9rience revendiqu\u00e9e comme \u00ab&nbsp;choisie&nbsp;\u00bb, v\u00e9cue en son nom propre &#8211; l\u2019illusion d\u2019une ma\u00eetrise n\u2019a d\u2019issue que le renforcement du comportement et accro\u00eet le sentiment de vide interne et le besoin des objets.<\/p>\n\n\n\n<p>Julie, adolescente emmur\u00e9e dans une anorexie mentale depuis des mois, ne souhaitait pas \u00ab&nbsp;voir un psy&nbsp;\u00bb, soutenue pour partie en cela par le d\u00e9ni parental. Le m\u00e9decin de famille ne lui en a pas laiss\u00e9 le choix. Julie s\u2019exprime d\u2019une voix neutre, les mots \u00e9tant donn\u00e9s avec parcimonie. Julie nourrit une r\u00e9bellion secr\u00e8te dont elle est elle-m\u00eame ignorante. Une r\u00e9bellion sans mots pour se reconna\u00eetre. Le d\u00e9sir d\u2019anesth\u00e9sie a envahi autant son corps que sa psych\u00e9, d\u00e8s lors paralys\u00e9s, toute l\u2019\u00e9nergie mobilis\u00e9e par Julie semblant d\u00e9volue \u00e0 lui permettre de rester \u00ab&nbsp;hors d\u2019atteinte&nbsp;\u00bb, dans le double sens du terme&nbsp;: inaccessible et inentamable. Une jeune fille d\u00e9senchant\u00e9e, d\u00e9sert\u00e9e d\u2019elle-m\u00eame, inaccessible pour les autres dont les mots semblent comme imm\u00e9diatement mis au rebut &#8211; hors d\u2019usage. L\u2019armure est solide, mais la mort r\u00f4de, ce que l\u2019extr\u00eame maigreur affich\u00e9e ne permet pas d\u2019oublier pour celui qui la re\u00e7oit.<\/p>\n\n\n\n<p>Il a bien fallu que quelque chose de la vie la mobilise dans nos rencontres pour qu\u2019elle accepte, malgr\u00e9 tout, de s\u2019engager dans une psychoth\u00e9rapie soutenue. Les premiers mois furent lourds d\u2019un silence charg\u00e9 d\u2019ombre. Qu\u2019est-ce qui nous permit de tenir&nbsp;? Que n\u2019ai-je pas perdu espoir&nbsp;? Au fond de son silence, les cris de sa d\u00e9tresse et de sa r\u00e9volte. Derri\u00e8re les mots qui se risquent et &#8211; op\u00e9ratoires &#8211; soup\u00e8sent, calculent, jaugent les calories aval\u00e9es, rejet\u00e9es, ou consomm\u00e9es dans l\u2019\u00e9puisement de l\u2019exercice du corps&nbsp;: la rage d\u2019un id\u00e9al du moi despotique auquel Julie ne trouve d\u2019autre issue que d\u2019y faire all\u00e9geance. Une all\u00e9geance toujours un peu plus insuffisante, et qui alourdit chaque jour le prix de la dette \u00e0 payer. La r\u00e9p\u00e9tition a balay\u00e9 toute possibilit\u00e9 de repr\u00e9sentance des conflits internes, toute rem\u00e9moration \u00e9tant superflue quand elle n\u2019est pas barr\u00e9e, le cours des choses \u00e9tant rabattu \u00e0 sa stricte dimension factuelle. A la merci de la tyrannie de ses exigences id\u00e9ales camoufl\u00e9es dans la banalit\u00e9 d\u2019un quotidien r\u00e9duit \u00e0 sa mesure alimentaire, l\u2019enjeu est devenu celui de la survie. Mais survie \u00e0 quels drames travers\u00e9s&nbsp;? A quels deuils impossibles&nbsp;? A quelles d\u00e9ceptions inacceptables&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>Julie ne peut plus aller en cours et les parents se font accusateurs aupr\u00e8s du consultant de l\u2019inaptitude de la th\u00e9rapeute. Pourtant Julie vient \u00e0 ses s\u00e9ances et n\u2019en manque aucune, me faisant spectatrice impuissante d\u2019un drame auquel je n\u2019ai alors pas acc\u00e8s. L\u2019enfermement est redoutable, et je n\u2019ai pas de clef. Je lui parle, m\u2019accroche, supporte. Etre l\u00e0, \u00e9couter&nbsp;: l\u2019au-del\u00e0 du silence qui \u00e9touffe, l\u2019au-del\u00e0 des mots qui camouflent. Cela ne suffira pas. L\u2019enfermement se fait trop grand, le risque vital trop mena\u00e7ant. Une hospitalisation sera d\u00e9cid\u00e9e. Mais le maintien de son travail th\u00e9rapeutique, que je solliciterai, sera accept\u00e9, par le m\u00e9decin de l\u2019unit\u00e9 d\u2019hospitalisation et par Julie. Ce que l\u2019ambivalence parentale &#8211; et ses attaques d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9es mu\u00e9es en haine &#8211; n\u2019entamera pas, voire peut-\u00eatre m\u00eame favorisera, le consultant \u00e9tant investi comme une figure rassurante.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019hospitalisation et les contraintes qu\u2019elle y vit l\u2019induisent \u00e0 se forcer \u00e0 manger et \u00e0 boire. \u00ab&nbsp;<em>Je fais semblant<\/em>&nbsp;\u00bb me dit-elle alors. L\u2019enfermement interne se d\u00e9place sur le v\u00e9cu d\u2019hospitalisation. Les exigences de celle-ci, permettent \u00e0 Julie de transf\u00e9rer et satisfaire des besoins, sans avoir \u00e0 les reconna\u00eetre comme siens et en maintenant la conviction qu\u2019elle ne fait que subir la contrainte ext\u00e9rieure. Scandalis\u00e9e de se voir prisonni\u00e8re d\u2019une institution au nom de son maintien en vie, se vivant \u00ab&nbsp;gav\u00e9e&nbsp;\u00bb, au sens propre comme au sens figur\u00e9, Julie d\u00e9ploie dor\u00e9navant son \u00e9nergie pour sortir. La libert\u00e9 retrouv\u00e9e sera conditionnelle, mais Julie s\u2019acharne, insoumise.<\/p>\n\n\n\n<p>Quitter le connu de l\u2019it\u00e9ratif, fait rencontrer l\u2019angoisse, affronter l\u2019inconnu. Quitter l\u2019actuel et le factuel, l\u2019assurance des explications rationnelles, c\u2019est aborder l\u2019incertain du monde interne et de ses repr\u00e9sentations, au risque que ne se r\u00e9veille la fureur des revendications pulsionnelles. A cette p\u00e9riode les angoisses vont pouvoir trouver leur chemin d\u2019expression et se figurer d\u2019abord dans des r\u00e9cits de cauchemars qu\u2019elle rapporte sur un ton monocorde. Et en effet, les r\u00e9cits de r\u00eaves et de cauchemars d\u00e9signent un espace psychique investi d\u2019autres angoisses. Plus apparent\u00e9s \u00e0 des cauchemars, leur abondance, telle un amas de d\u00e9tritus jet\u00e9s en s\u00e9ance, sans possibilit\u00e9 de les interroger, leur conf\u00e8re une dimension compulsive, qui interroge l\u2019existence d\u2019un espace du r\u00eave suffisamment constitu\u00e9 dans sa r\u00e9alit\u00e9 psychique interne. Mais leur r\u00e9p\u00e9tition accompagne le rel\u00e2chement d\u2019une certaine ma\u00eetrise des conduites. Et dans cette nouvelle forme de r\u00e9p\u00e9tition, quelque chose insiste, invitant \u00e0 consid\u00e9rer comme le propose S. Ferenczi (1934, p. 142) une fonction traumatolytique du r\u00eave. C\u2019est-\u00e0-dire \u00ab&nbsp;<em>que tout r\u00eave, m\u00eame le plus d\u00e9plaisant, est une tentative d\u2019amener des \u00e9v\u00e8nements traumatiques \u00e0 une r\u00e9solution et \u00e0 une ma\u00eetrise psychiques meilleures, (\u2026) Les r\u00eaves d\u2019angoisse et les cauchemars sont des accomplissements de d\u00e9sir imparfaitement ou \u00e0 peine r\u00e9ussis, mais on ne peut en m\u00e9conna\u00eetre l\u2019amorce dans le travail de d\u00e9placement partiellement accompli<\/em>&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>Julie craint dor\u00e9navant l\u2019arriv\u00e9e de la nuit et son besoin de sommeil, ce dernier \u00e9tant hant\u00e9 par des images terrifiantes satur\u00e9es d\u2019angoisse de mort. Les occupants \u00e9trangers se r\u00e9veillent, figures incorpor\u00e9es d\u2019objets perdus incarc\u00e9r\u00e9s dans des deuils impossibles. Dans le m\u00eame temps son corps se fait \u00e0 nouveau entendre vivant. Lui qui avait \u00e9t\u00e9 tenu si longtemps au silence de l\u2019anesth\u00e9sie, se r\u00e9veille bruyamment dans l\u2019expression d\u2019une sensorialit\u00e9 paroxystique. Elle se r\u00e9veille avec des sensations de d\u00e9mangeaisons, de tensions&nbsp;: \u00ab&nbsp;<em>\u00e7a cogne, dans mon corps et dans ma gorge<\/em>&nbsp;\u00bb. Julie fait le constat d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9 et rageur que son corps \u00ab&nbsp;<em>devient incontr\u00f4lable<\/em>&nbsp;\u00bb. Elle \u00e9prouve des sensations d\u2019\u00e9touffement, de n\u0153uds dans l\u2019estomac, se sent d\u00e9bord\u00e9e jusqu\u2019\u00e0 \u00eatre submerg\u00e9e de \u00ab&nbsp;pleurs de rage&nbsp;\u00bb. Elle refuse toute proposition d\u2019aide m\u00e9dicamenteuse&nbsp;: on voudrait maintenant lui \u00ab&nbsp;<em>mettre une camisole chimique<\/em>&nbsp;\u00bb&nbsp;? Julie cherche des d\u00e9rivatifs, qu\u2019elle trouve dans des conduites d\u2019alcoolisation \u00e0 vis\u00e9e anxiolytique auxquelles elle proc\u00e8de tout en \u00ab&nbsp;s\u2019absorbant&nbsp;\u00bb dans des feuilletons t\u00e9l\u00e9vis\u00e9s qui ont le m\u00e9ritent, dit-elle, d\u2019arr\u00eater ses pens\u00e9es.<\/p>\n\n\n\n<p>Les s\u00e9ances prennent cependant une autre facture. Julie commence \u00e0 pouvoir nommer la d\u00e9pression maternelle. Celle qui a marqu\u00e9 son enfance de blanc et colore son existence d\u2019absence. Les fant\u00f4mes se r\u00e9veillent, se d\u00e9masquent. Le moi de Julie cherche son territoire au sein d\u2019une histoire familiale faite de deuils non acquitt\u00e9s et de culpabilit\u00e9. Comment parler d\u2019une m\u00e8re pr\u00e9sente dans son absence&nbsp;? D\u2019un p\u00e8re enferm\u00e9 dans ses ouvrages de th\u00e9ologie au sein desquels il semble chercher quelque moyen de s\u2019absoudre de fautes myst\u00e9rieuses&nbsp;? Un p\u00e8re inconstant, impr\u00e9visible, passant sans transition d\u2019une attitude violente \u00e0 l\u2019\u00e9gard de sa fille \u00e0 des propos repentis dont elle ne saisit pas davantage l\u2019origine.<\/p>\n\n\n\n<p>Le d\u00e9but de la \u00ab&nbsp;mise en proc\u00e8s&nbsp;\u00bb des figures tut\u00e9laires s\u2019effectue au prix de nouvelles voies d\u2019expression de sa r\u00e9volte, par la mise en place d\u2019autres formes de symptomatologie compulsive&nbsp;: aux conduites d\u2019alcoolisation s\u2019ajoutent dor\u00e9navant les scarifications. Julie se sent seule, enferm\u00e9e dans sa solitude, et s\u2019acharne \u00e0 me convaincre que je ne pourrai jamais rien faire pour elle, que personne n\u2019est en mesure de pouvoir la sauver d\u2019elle-m\u00eame. Alors Julie se coupe et se br\u00fble, tentant de reprendre la ma\u00eetrise de cette sensorialit\u00e9 exacerb\u00e9e, de lutter contre ses v\u00e9cus de reddition et calmer l\u2019effervescence psychique. Des souvenirs refont surface, mais non sans douleur. O\u00f9 et comment gagner le droit d\u2019\u00eatre simplement vivante&nbsp;? Julie s\u2019interroge. Je me sens alors investie comme double homosexuel narcissique, sorte de miroir r\u00e9fl\u00e9chissant qui \u00e9taie la possibilit\u00e9 de constitution pour elle d\u2019un miroir interne dans lequel elle peut commencer d\u2019accepter de se regarder, de s\u2019\u00e9prouver.<\/p>\n\n\n\n<p>Mais la survenue de s\u00e9parations dans notre travail r\u00e9active ais\u00e9ment des v\u00e9cus abandonniques, m\u00eal\u00e9s de s\u00e9duction, manifestes dans le transfert, comme ce r\u00eave en t\u00e9moigne&nbsp;: \u00ab&nbsp;<em>Je sonne chez vous. Vous ne m\u2019ouvrez pas. Je ne veux pas croire que vous n\u2019\u00eates pas l\u00e0, alors j\u2019attends. Mais je me sens terriblement angoiss\u00e9e. J\u2019ai peur qu\u2019il ne vous soit arriv\u00e9 quelque chose. Et puis je vous aper\u00e7ois. Je veux vous rattraper, je vous cours apr\u00e8s, mais vous ne me voyez pas. Vous \u00eates avec d\u2019autres personnes, vous riez. Et moi je ne sais plus quoi faire<\/em>&nbsp;\u00bb. Les reproches gagnent le site analytique, dont le transfert se fait abondamment pourvoyeur. Je ne la vois pas, me fiche d\u2019elle et de ce qu\u2019elle \u00e9prouve, et la cantonne \u00e0 une place d\u2019enfant transparente. Les attaques, dor\u00e9navant adress\u00e9es, la font sortir progressivement, et non sans al\u00e9as, d\u2019une position sacrificielle au service de la r\u00e9paration des fragilit\u00e9s psychiques de ses deux parents et du maintien de leur couple. Position centrale co\u00fbteuse qui lui m\u00e9nageait cependant jusque l\u00e0 une place de choix au sein du couple. Entre eux. Et notamment une relation au p\u00e8re, secr\u00e8tement privil\u00e9gi\u00e9e, source d\u2019une culpabilit\u00e9 inconsciente majeure. Un r\u00eave s\u2019en fait l\u2019interpr\u00e8te&nbsp;: \u00ab&nbsp;<em>une copine que mon p\u00e8re tape. Je veux me venger de lui, donc je pense qu\u2019il faut qu\u2019il la tape encore plus fort<\/em>. <em>A ce moment, je le lac\u00e8re avec une lame de rasoir<\/em>&nbsp;\u00bb. La version du fantasme de s\u00e9duction se d\u00e9couvre ainsi dans une dynamique invers\u00e9e singuli\u00e8re, au sein de laquelle Julie occupe une place doublement active. Version du fantasme de s\u00e9duction traductrice de ce que C. Chabert a \u00e9labor\u00e9 en termes de <em>f\u00e9minin m\u00e9lancolique<\/em>. Active dans la s\u00e9duction op\u00e9r\u00e9e sur son p\u00e8re, qui d\u00e9clenche une excitation majeure chez lui par la manifestation d\u2019une violence d\u00e9bordante. Mais \u00e9galement active par un renversement des positions, o\u00f9, propuls\u00e9e au sein de la sc\u00e8ne primitive, elle prend, anim\u00e9e par des v\u0153ux vengeurs, la place du p\u00e8re. Julie se charge d\u2019assurer elle-m\u00eame le ch\u00e2timent, se rendant doublement coupable de s\u00e9duction et de transgression.<\/p>\n\n\n\n<p>Ainsi, au-del\u00e0 des pertes enfouies et des deuils gel\u00e9s, l\u2019addiction \u00e0 des conduites compulsives d\u2019attaque de son corps r\u00e9v\u00e8le la part de d\u00e9dommagement \u00e0 finalit\u00e9 expiatoire d\u2019une dette inexpiable li\u00e9e \u00e0 une culpabilit\u00e9 \u0153dipienne inconsciente massive. Le <em>flirt<\/em> avec les limites, quand il engage le risque vital, a toujours un caract\u00e8re incestueux. Car, que ce soient les blessures auto-inflig\u00e9es, l\u2019anorexie, les tentatives de suicide, elles signent la pr\u00e9sence psychique d\u2019un effet d\u2019apr\u00e8s-coup de la pubert\u00e9. C\u2019est bien en raison du fait que la psych\u00e9 l\u2019a pr\u00e9alablement signifi\u00e9e, interpr\u00e9t\u00e9e, que cette interpr\u00e9tation est insupportable et qu\u2019elle conduit \u00e0 des mesures expiatoires.<\/p>\n\n\n\n<p>Peu de temps avant une s\u00e9paration de vacances d\u2019\u00e9t\u00e9, Julie constate&nbsp;: \u00ab&nbsp;<em>je passe mon temps \u00e0 me sevrer<\/em>&nbsp;\u00bb. La r\u00e9p\u00e9tition v\u00e9cue de sevrage, jamais r\u00e9alis\u00e9, dit la difficult\u00e9 de la s\u00e9paration incessamment \u00e0 recommencer. Ne pas arr\u00eater de se s\u00e9parer, c\u2019est ne pas pouvoir renoncer \u00e0 l\u2019objet. V\u00e9cu de r\u00e9p\u00e9tition, o\u00f9 la r\u00e9f\u00e9rence au sevrage condense les enjeux de s\u00e9paration primaire et pubertaire, r\u00e9actualis\u00e9s dans le transfert. La forme pronominale r\u00e9fl\u00e9chie (\u00ab&nbsp;<em>me sevrer<\/em>&nbsp;\u00bb), en \u00e9cho aux conduites d\u2019autosabotage (\u00ab&nbsp;<em>me faire souffrir<\/em>&nbsp;\u00bb), traduit chez Julie l\u2019inassumable de la position passive \u00e0 laquelle assignent la situation de d\u00e9pendance vitale de l\u2019<em>infans<\/em> et toute exp\u00e9rience de perte impos\u00e9e, g\u00e9n\u00e9ratrices l\u2019une et l\u2019autre de v\u00e9cus d\u2019impuissance, de d\u00e9r\u00e9liction et de d\u00e9tresse majeures. Car ces v\u00e9cus se m\u00ealent et s\u2019entrem\u00ealent \u00e0 la menace que fait peser l\u2019\u00e9veil de la sexualit\u00e9 g\u00e9nitale avec ce qu\u2019elle porte d\u2019h\u00e9ritage \u0153dipien. L\u2019admission de ses v\u0153ux meurtriers dans le transfert prendra une forme directe adress\u00e9e, apr\u00e8s qu\u2019elle ait pu suffisamment \u00e9prouver ma r\u00e9sistance et ma capacit\u00e9 \u00e0 survivre \u00e0 ses attaques destructrices. Affronter la violence sans armure n\u2019est pas chose facile. L\u2019adresse transf\u00e9rentielle possible, comme la reconnaissance de son besoin de punition d\u2019enfant coupable permettront qu\u2019une forme d\u2019apaisement advienne et que des changements profonds se fassent jour dans sa vie.<\/p>\n\n\n\n<p>Je me suis souvent sentie tr\u00e8s d\u00e9munie dans cette cure, impuissante \u00e0 r\u00e9duire une excitation destructrice qui r\u00e9clamait avec force d\u2019\u00eatre calm\u00e9e dans des conduites addictives au sein desquelles Julie s\u2019abi(y)mait. Combien j\u2019ai craint que nulle transformation ne parvienne \u00e0 s\u2019op\u00e9rer du fait de la force des r\u00e9p\u00e9titions funestes et de leur rouerie, les d\u00e9placements symptomatiques semblant trouver des formes d\u2019expression in\u00e9puisables, jouant avec la mort. Une mort d\u00e9ni\u00e9e de son statut inconscient, faisant acte de mat\u00e9rialit\u00e9 brute, mais cherchant paradoxalement \u00e0 ouvrir une issue de vie (Zaltzman, 1979). Forme de protestation vitale qui r\u00e9clamait d\u2019\u00eatre reconnue. Il fallait donc \u00ab&nbsp;simplement&nbsp;\u00bb tenir, sans r\u00e9bellion, sans r\u00e9torsion, en acceptant que la part de destructivit\u00e9 soit longtemps tenue hors du travail de la cure. Combat transf\u00e9rentiel, de part et d\u2019autre, mais que le courage que je reconnaissais \u00e0 Julie &#8211; sans le lui dire &#8211; a sans doute soutenu. Aucune conduite ne s\u2019est finalement fix\u00e9e et f\u00e9tichis\u00e9e, gr\u00e2ce \u00e0 l\u2019important travail psychique que Julie a pu mener. C\u2019est un enjeu th\u00e9rapeutique de fond dont nous sommes n\u00e9cessairement somm\u00e9s, en tant qu\u2019analyste, de prendre acte. Et en particulier \u00e0 l\u2019adolescence.<\/p>\n\n\n\n<p>Si pour le patient, la condition de cessation des conduites r\u00e9p\u00e9t\u00e9es d\u2019attaque destructrices est d\u2019admettre psychiquement les v\u0153ux meurtriers, pour l\u2019analyste, traiter l\u2019inconciliable n\u00e9cessite d\u2019accepter -soit de supporter &#8211; d\u2019\u00eatre incarn\u00e9 comme objet aim\u00e9 et ha\u00efssable, tyrannique bien plus que r\u00e9parateur, et donc accepter d\u2019\u00eatre perdu.<\/p>\n\n\n\n<p>Je reviens \u00e0 mon titre&nbsp;: <em>La contrainte par corps \u00e0 l\u2019adolescence&nbsp;: un recours en instance&nbsp;?<\/em> La n\u00e9gativit\u00e9 \u00e0 l\u2019\u0153uvre chez un sujet convoque n\u00e9cessairement l\u2019instance surmo\u00efque. Car la destructivit\u00e9 retourn\u00e9e contre soi constitue non seulement un appel d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9 aux figures parentales mais aussi la transgression d\u2019un interdit dans le refus de la dette de vie et de l\u2019h\u00e9ritage. Le surmoi est aussi, comme y insiste Freud au sein de <em>Malaise dans la culture<\/em> (1929), l\u2019instance qui prend en charge la destructivit\u00e9 pulsionnelle en la liant \u00e0 la part d\u2019investissement libidinal visant les objets parentaux. Or, je le rappelle, la notion d\u2019addiction, dans son origine \u00e9tymologique, d\u00e9signe la <em>contrainte par corps<\/em> exerc\u00e9e sur un sujet du fait d\u2019une dette qu\u2019il ne peut payer. \u00ab&nbsp;Donner son corps en gage pour une dette impay\u00e9e&nbsp;\u00bb. Mais \u00e0 qui \u00e9choie cette dette \u00e0 payer&nbsp;? Aux jeux de l\u2019indiff\u00e9renciation, quand le moi et l\u2019objet sont mal diff\u00e9renci\u00e9s, mal identifi\u00e9s, se confondent, les actes d\u2019attaque du corps ne condensent-ils pas un double-coup, contre le moi et contre l\u2019objet, et donc une \u00ab&nbsp;double dette&nbsp;\u00bb&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>S\u2019il s\u2019agit pour le sujet de payer tribu \u00e0 une dette par son corps vis-\u00e0-vis de l\u2019objet, s\u2019exprime dans le m\u00eame temps le refus et la r\u00e9volte\u00a0: un d\u00e9dommagement est r\u00e9clam\u00e9, l\u2019objet doit payer. L\u2019adolescent s\u2019en prend donc autant \u00e0 lui-m\u00eame qu\u2019aux objets parentaux incarc\u00e9r\u00e9s dans son moi et dont il tente de se d\u00e9prendre, la r\u00e9bellion s\u2019\u00e9levant contre le jugement sous le coup duquel le sujet a le sentiment d\u2019\u00eatre \u00ab\u00a0tomb\u00e9\u00a0\u00bb. <em>Le sujet, via son corps, se pourvoie en cassation<\/em>.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Bibliographie<\/h2>\n\n\n<p>Aulagnier P. (1989), \u00ab\u00a0Se construire un pass\u00e9\u00a0\u00bb,\u00a0<em class=\"marquage italique\">Journal de la psychanalyse de l\u2019enfant<\/em>, 7, pp. 191-220.<\/p>\n<p>Botella C. et S., (1988), \u00ab\u00a0Trauma et topique\u00a0\u00bb,\u00a0<em class=\"marquage italique\">Revue Fran\u00e7aise de Psychanalyse<\/em>, 52, 6, pp. 1461-1477.<\/p>\n<p>Chabert C. (2003),\u00a0<em class=\"marquage italique\">F\u00e9minin m\u00e9lancolique<\/em>, Paris, PUF. Ferenczi S. (1934), \u00ab\u00a0De la r\u00e9vision de l\u2019interpr\u00e9tation des r\u00eaves\u00a0\u00bb, in \u00ab\u00a0R\u00e9flexions sur le traumatisme\u00a0\u00bb,\u00a0<em class=\"marquage italique\">Psychanalyse 4, \u0153uvres compl\u00e8tes<\/em>, Tome IV, 1927-1933, Payot.<\/p>\n<p>Freud S. (1919), \u00ab\u00a0Au-del\u00e0 du principe de plaisir\u00a0\u00bb, Paris, PUF, OCF, vol. XV, 2<sup class=\"exposant\">e<\/sup>\u00a0ed. 2002, pp.273-338.<\/p>\n<p>Freud S. (1919), \u00ab\u00a0L\u2019inqui\u00e9tant\u00a0\u00bb, Paris, PUF,\u00a0<em class=\"marquage italique\">OCF<\/em>, vol. XV, 1996, pp. 147-188.<\/p>\n<p>Freud S. (1929), \u00ab\u00a0Malaise dans la culture\u00a0\u00bb,\u00a0<em class=\"marquage italique\">OCF<\/em>, vol. XVIII, 1992, pp. 249-333.<\/p>\n<p>Green A. (1993),\u00a0<em class=\"marquage italique\">Le travail du n\u00e9gatif<\/em>, Ed. de Minuit.<\/p>\n<p>Green A. (1995),\u00a0<em class=\"marquage italique\">La causalit\u00e9 psychique. Entre nature et culture<\/em>, Paris, O. Jacob.<\/p>\n<p>Green A. (2011), \u00ab\u00a0R\u00e9p\u00e9tition et compulsion de r\u00e9p\u00e9tition. Relation \u00e0 l\u2019objet et ali\u00e9nation \u00e0 l\u2019objet. Quelques hypoth\u00e8ses sur la fonction de la compulsion de r\u00e9p\u00e9tition\u00a0\u00bb, La compulsion de r\u00e9p\u00e9tition, Monographie de la\u00a0<em class=\"marquage italique\">Revue Fran\u00e7aise de Psychanalyse<\/em>, pp. 63-70.<\/p>\n<p>Gutton Ph., (1991),\u00a0<em class=\"marquage italique\">Le Pubertaire<\/em>, Paris, PUF.<\/p>\n<p>Schmid-Kitsikis E. (2011), \u00ab\u00a0une difficult\u00e9 de la psychanalyse\u00a0\u00bb, in La compulsion de r\u00e9p\u00e9tition,\u00a0<em class=\"marquage italique\">Monographies et d\u00e9bats de psychanalyse, RFP<\/em>, PUF, 2011, p. 42.<\/p>\n<p>Zaltzman N. (1979), \u00ab\u00a0La pulsion anarchiste\u00a0\u00bb,\u00a0<em class=\"marquage italique\">Topique<\/em>, 24, p. 25-64.<\/p>\n<p>Winnicott D.W. (1974), \u00ab\u00a0La crainte de l\u2019effondrement\u00a0\u00bb,\u00a0<em class=\"marquage italique\">Nouvelle Revue de Psychanalyse<\/em>, 11, 1975, pp. 35-44.<\/p><div class=\"pdfprnt-buttons pdfprnt-buttons-post pdfprnt-bottom-right\"><a href=\"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/10539?print=pdf\" class=\"pdfprnt-button pdfprnt-button-pdf\" target=\"_blank\"><\/a><\/div>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Le terme d\u2019addiction n\u2019appartenait pas au vocabulaire freudien (Jacquet &amp; Rigaud, 2001). S\u2019il s\u2019est impos\u00e9 aujourd\u2019hui, c\u2019est sans doute qu\u2019il r\u00e9pond \u00e0 cette tendance actuelle \u00e0 se centrer sur les comportements, les sympt\u00f4mes. 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