{"id":10526,"date":"2021-08-22T07:32:13","date_gmt":"2021-08-22T05:32:13","guid":{"rendered":"https:\/\/carnetpsy.fr\/rachel-rosenblum-mourir-decrire-cure-ou-redoublement-du-trauma-2\/"},"modified":"2021-08-22T07:32:13","modified_gmt":"2021-08-22T05:32:13","slug":"rachel-rosenblum-mourir-decrire-cure-ou-redoublement-du-trauma","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/rachel-rosenblum-mourir-decrire-cure-ou-redoublement-du-trauma\/","title":{"rendered":"Rachel Rosenblum : Mourir d\u2019\u00e9crire. Cure ou redoublement du trauma ?"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align:justify\">Le 14 novembre dernier, dans les locaux de la SPP, les <em>Conf&eacute;rences d&rsquo;Introduction &agrave; la Psychanalyse<\/em> recevaient la psychiatre et psychanalyste Rachel Rosenblum &agrave; l&rsquo;occasion de la sortie de son livre <em>Mourir d&rsquo;&eacute;crire ?<\/em> Se qualifiant elle-m&ecirc;me, modestement, d&rsquo;analyste prudente, R. Rosenblum nous a pr&eacute;sent&eacute; une partie de son travail plusieurs fois prim&eacute; sur les &laquo; traumatismes de grande ampli-tude &raquo;, en particulier ceux v&eacute;cus par les survivants directs de la Shoah.<\/p>\n<p style=\"text-align:justify\">&laquo; Certains r&eacute;cits d&rsquo;exp&eacute;riences insoutenables d&eacute;chirent ceux qui les parlent, l&egrave;vent les clivages protecteurs, d&eacute;clenchent un d&eacute;sarroi qui peut aller jusqu&rsquo;&agrave; la folie, &agrave; la d&eacute;compensation physique grave, voire &agrave; la mort &raquo;. C&rsquo;est &agrave; un tel danger que R. Rosenblum pensait lorsque, suite au suicide de la philosophe Sarah Kofman, elle posa la question &agrave; l&rsquo;intitul&eacute; provocateur : Peut-on mourir de dire ? Depuis, elle questionne le lien possible entre un dire, qu&rsquo;il soit oral ou &eacute;crit, et une mort, sans pr&eacute;sumer d&rsquo;une causalit&eacute; directe ou indirecte. Alors m&ecirc;me que l&rsquo;histoire psychanalytique se fonde sur l&rsquo;abr&eacute;action du traumatisme (ordinaire) r&eacute;el ou fantasm&eacute; dont le retour du refoul&eacute; permettra l&rsquo;&eacute;laboration, il est des traumatismes non &eacute;laborables, des deuils impossibles, des exp&eacute;riences qui ont d&eacute;bord&eacute; &eacute;conomiquement le sujet et n&eacute;cessit&eacute; des adaptations psychiques pour survivre, qu&rsquo;il est vital de pr&eacute;server.<\/p>\n<p style=\"text-align:justify\">&laquo; La quantit&eacute; c&rsquo;est le destin &raquo; nous dit R. Rosenblum &agrave; l&rsquo;aide des mots de Michel de M&rsquo;Uzan. Dans le contexte singulier des traumatismes extr&ecirc;mes, l&rsquo;invitation &agrave; l&rsquo;&eacute;laboration, et l&rsquo;incitation &agrave; la rem&eacute;moration peuvent donc se r&eacute;v&eacute;ler dangereuses et, bien que r&eacute;pondant parfois &agrave; une n&eacute;cessit&eacute; imp&eacute;rieuse, leur &laquo; dire &raquo; peut m&ecirc;me devenir catastrophique ; c&rsquo;est la magnitude du trauma qui cr&eacute;e la difficult&eacute;. Ainsi en est-il de traumatismes si extr&ecirc;mes qu&rsquo;ils n&rsquo;ont pas pu &ecirc;tre &eacute;prouv&eacute;s. Au moment m&ecirc;me o&ugrave; se produisent les faits, la repr&eacute;sentation de la r&eacute;alit&eacute; traumatique insupportable est expuls&eacute;e hors de soi ainsi que l&rsquo;ensemble de la charge affective qui lui est associ&eacute;e. Gel&eacute;, enkyst&eacute; le traumatisme se tapit dans l&rsquo;ombre.<br \/>\n&nbsp;<br \/>\nAvec la m&ecirc;me d&eacute;licatesse qu&rsquo;elle pr&eacute;conise quant &agrave; l&rsquo;&eacute;coute des sujets ayant surv&eacute;cu &agrave; des traumatismes extr&ecirc;mes, R. Rosenblum nous a pr&eacute;sent&eacute; l&rsquo;&eacute;tude de diverses modalit&eacute;s de t&eacute;moignages de personnes ayant surv&eacute;cu &agrave; la Shoah pour tenter de d&eacute;gager les caract&eacute;ristiques qui distinguent le r&eacute;cit qui prot&egrave;ge de celui qui d&eacute;vaste.<\/p>\n<p style=\"text-align:justify\">Face &agrave; l&rsquo;insupportable de l&rsquo;&eacute;v&egrave;nement, la personne adopte, pour survivre, des strat&eacute;gies qui peuvent aller jusqu&rsquo;au silence total : du traumatisme, elle ne dit rien, pas m&ecirc;me &agrave; elle-m&ecirc;me, au risque parfois d&rsquo;une existence dess&eacute;ch&eacute;e, sans vie. Certains traumatismes, par leur massivit&eacute;, semblent se soustraire &agrave; toute possibilit&eacute; d&rsquo;&eacute;laboration, et peuvent donner lieu &agrave; de v&eacute;ritables &laquo; destins &eacute;crans &raquo; selon la terminologie propos&eacute;e par R. Rosenblum. Afin de mettre le plus de distance possible avec toute trace des &eacute;v&egrave;nements traumatiques, le sujet se fabrique une identit&eacute; d&rsquo;emprunt. Cette vie d&rsquo;&eacute;tranger &agrave; lui-m&ecirc;me est la condition de sa survie psychique.<\/p>\n<p style=\"text-align:justify\">D&rsquo;aucuns, tels Primo Levi et Sarah Kofman ont eu recours &agrave; des r&eacute;cits qui parlent de soi en petites quantit&eacute;s par le d&eacute;tour de la biographie d&rsquo;un autre, de l&rsquo;analyse d&rsquo;une &oelig;uvre d&rsquo;art ou d&rsquo;un essai. Ces r&eacute;cits semblent permettre de parler de son exp&eacute;rience de fa&ccedil;on fragmentaire et d&eacute;tourn&eacute;e. Leur vertu &laquo; pharmaceutique &raquo; selon la d&eacute;nomination de Derrida, serait de rendre tol&eacute;rables des exp&eacute;riences intol&eacute;rables.<\/p>\n<p style=\"text-align:justify\">Mais parfois &#8211; et cela peut se produire apr&egrave;s de tr&egrave;s longues ann&eacute;es &#8211; un &eacute;v&egrave;nement vient r&eacute;veiller le souvenir et mettre &agrave; mal l&rsquo;&eacute;quilibre jusqu&rsquo;alors maintenu. Le survivant redevient, brutalement, sujet de son v&eacute;cu qui se dit alors &agrave; la premi&egrave;re personne. Ce &laquo; dire &raquo; lui fait prendre le risque de voir s&rsquo;effondrer brutalement la construction d&eacute;fensive. Le clivage c&egrave;de sous le poids de la charge affective ravageuse qui fait retour en m&ecirc;me temps que le traumatisme non int&eacute;gr&eacute; exposant le sujet &agrave; l&rsquo;intol&eacute;rable de la honte et de la culpabilit&eacute;.<\/p>\n<p style=\"text-align:justify\">Comment donc, permettre de dire le v&eacute;cu traumatique de grande amplitude qui parfois avait &eacute;t&eacute; soustrait &agrave; la conscience du sujet ? Comment faire lorsque ce dire peut surgir sans pr&eacute;venir, de nombreuses ann&eacute;es plus tard, de mani&egrave;re incontr&ocirc;lable, au risque d&rsquo;engendrer une r&eacute;plique d&eacute;vastatrice &agrave; l&rsquo;origine d&rsquo;une re-traumatisation par l&rsquo;ampleur de la charge affective qui &eacute;tait la sienne, et qui va peut-&ecirc;tre &ecirc;tre v&eacute;cue pour la toute premi&egrave;re fois ?<\/p>\n<p style=\"text-align:justify\">Parfois, la n&eacute;cessit&eacute; de dire et le danger de ce m&ecirc;me dire conduisent les survivants de g&eacute;nocides, d&rsquo;attentats, de situations traumatiques extr&ecirc;mes &agrave; consulter un analyste qui doit avoir conscience que, pour eux, &agrave; l&rsquo;oppos&eacute; de la clinique de la n&eacute;vrose, le d&eacute;gel des affects et la rem&eacute;moration n&rsquo;engendrent pas une diminution de la souffrance mais un traumatisme redoubl&eacute; lorsque le souvenir refait surface, accompagn&eacute; des affects mortif&egrave;res d&eacute;vastateurs de honte et de culpabilit&eacute; d&rsquo;avoir surv&eacute;cu dans un contexte que Primo Levi qualifiait de &laquo; zone grise &raquo;.<\/p>\n<p style=\"text-align:justify\">R. Rosenblum nous propose de penser une adaptation prudente de la conduite de la cure qui permettrait l&rsquo;&eacute;coute de ces patients tout en pr&eacute;servant les d&eacute;fenses vitales mises en place. L&rsquo;imp&eacute;ratif du tout dire doit ainsi &ecirc;tre modul&eacute; en respectant des &laquo; zones de r&eacute;ticence &raquo; qu&rsquo;il convient de ne pas forcer. Le partage silencieux est insuffisant mais faut-il aller jusqu&rsquo;au partage de la honte ? Il faut parfois &ecirc;tre pr&ecirc;t &agrave; &laquo; pr&ecirc;ter sa psych&eacute; &raquo; comme on le fait dans le psychodrame ou encore comme on peut avoir &agrave; le vivre lorsque, g&eacute;n&eacute;ralement durant les premiers entretiens,&nbsp; l&rsquo;&oelig;il sec, le sujet traumatis&eacute; coup&eacute; de ses affects, aborde des &eacute;v&egrave;nements traumatiques dont la charge &eacute;motionnelle forclose vient envahir l&rsquo;analyste qui &laquo; &eacute;prouve &agrave; sa place &raquo; comme l&rsquo;a d&eacute;crit S. Ferenczi d&egrave;s 1932.<\/p>\n<p style=\"text-align:justify\">Le r&ocirc;le des entretiens pr&eacute;liminaires est central. Lorsqu&rsquo;un sujet laisse entrevoir une histoire concernant la survivance &agrave; des situations traumatiques extr&ecirc;mes, il est fondamental de recourir &agrave; la prudence, en proposant parfois un accueil en face &agrave; face et toujours un travail qui privil&eacute;gie ce qui permettra une restauration narcissique du sujet. Rachel Rosenblum propose alors de d&eacute;gager quatre points d&rsquo;attention caract&eacute;ristiques du souvenir traumatique forclos. A la perte d&rsquo;affect vis-&agrave;-vis du souvenir traumatique et &agrave; sa nature souvent &laquo; &eacute;trange &raquo; s&rsquo;ajoute le partage des affects, tr&egrave;s bien d&eacute;crit par Claude Janin, apr&egrave;s Sandor Ferenczi, en 1999. &laquo; Le patient fait vivre &agrave; l&rsquo;analyste ce qu&rsquo;il n&rsquo;a pas<br \/>\npu vivre de sa propre histoire &raquo;.<\/p>\n<p style=\"text-align:justify\">Enfin, l&rsquo;imbrication des traumas ; si l&rsquo;&eacute;v&egrave;nement est extr&ecirc;mement traumatique, il viendra, de surcro&icirc;t, se nourrir de tous les traumatismes et fantasmes pass&eacute;s. Il peut &ecirc;tre utile de s&eacute;parer la r&eacute;alit&eacute; mat&eacute;rielle historique des r&eacute;alit&eacute;s psychiques afin<br \/>\nd&rsquo;&eacute;viter que les fantasmes agressifs inconscients soient v&eacute;cus comme actualis&eacute;s dans l&rsquo;&eacute;v&egrave;nement traumatique, provoquant un &laquo; collapsus de la topique interne &raquo; du sujet, selon le terme de C. Janin. Le traumatisme alors amplifi&eacute; par la rencontre entre fantasme et r&eacute;alit&eacute; risquerait de provoquer une confusion chez le sujet qui ne saurait plus si la source d&rsquo;excitation est interne ou externe.<\/p>\n<p style=\"text-align:justify\">Afin que la rem&eacute;moration ne vienne pas, &agrave; nouveau, abolir la diff&eacute;renciation entre r&eacute;alit&eacute; psychique et r&eacute;alit&eacute; externe, l&rsquo;analyste va donc devoir trouver un nouveau registre d&rsquo;interventions qui s&rsquo;&eacute;tayera, d&rsquo;une part, sur l&rsquo;acceptation d&rsquo;une exp&eacute;rience partag&eacute;e qui peut aller jusqu&rsquo;&agrave; la verbalisation, par l&rsquo;analyste, d&rsquo;affects contre-transf&eacute;rentiels ; d&rsquo;autre part, sur une recontex-tualisation des exp&eacute;riences v&eacute;cues afin de soulager la blessure narcissique li&eacute;e &agrave; la honte et permettre de relativiser la culpabilit&eacute;, compte tenu de la singularit&eacute; historique des &eacute;v&egrave;nements v&eacute;cus.<\/p>\n<p style=\"text-align:justify\"><strong><em>Marika Bourdaloue<br \/>\nPsychologue clinicienne<br \/>\nPsychanalyste, membre de la SPP<\/em><\/strong><\/p>\n<p style=\"text-align:justify\">&nbsp;<\/p>\n<div class=\"pdfprnt-buttons pdfprnt-buttons-post pdfprnt-bottom-right\"><a href=\"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/10526?print=pdf\" class=\"pdfprnt-button pdfprnt-button-pdf\" target=\"_blank\"><\/a><\/div>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Le 14 novembre dernier, dans les locaux de la SPP, les Conf&eacute;rences d&rsquo;Introduction &agrave; la Psychanalyse recevaient la psychiatre et psychanalyste Rachel Rosenblum &agrave; l&rsquo;occasion de la sortie de son livre Mourir d&rsquo;&eacute;crire ? 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