{"id":10515,"date":"2021-08-22T07:32:13","date_gmt":"2021-08-22T05:32:13","guid":{"rendered":"https:\/\/carnetpsy.fr\/conflit-2\/"},"modified":"2021-09-17T19:33:41","modified_gmt":"2021-09-17T17:33:41","slug":"conflit","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/conflit\/","title":{"rendered":"Conflit"},"content":{"rendered":"\n<p>La psychanalyse est fond\u00e9e sur le postulat de forces intra-psychiques qui s\u2019affrontent, Sigmund Freud s\u2019\u00e9tant attach\u00e9 \u00e0 th\u00e9oriser une dynamique \u00e0 c\u00f4t\u00e9 des logiques de d\u00e9g\u00e9n\u00e9rescence qui pouvaient pr\u00e9valoir \u00e0 son \u00e9poque en tant qu\u2019\u00e9tiologies des troubles psychiques.<\/p>\n\n\n\n<p>Ses propositions n\u2019ont cess\u00e9 de d\u00e9finir des couples d\u2019oppos\u00e9s destin\u00e9s \u00e0 se croiser dialectiquement, ainsi les couples amour et haine, plaisir et r\u00e9alit\u00e9, pulsion sexuelle et pulsion d\u2019auto-conservation, puis pulsion de vie et pulsion de mort lorsque Freud, introduisant l\u2019amour de soi et rangeant l\u2019auto-conservation dans la pulsion de vie, s\u2019est trouv\u00e9 proche d\u2019un monisme pulsionnel.<\/p>\n\n\n\n<p>Freud d\u00e9crit le conflit entre le Conscient et l\u2019Inconscient (avec l\u2019interface du Pr\u00e9conscient), le conflit du Moi avec le \u00c7a (racine de la n\u00e9vrose), le conflit du Moi avec le monde ext\u00e9rieur (racine de la psychose), le conflit du Moi avec le Surmoi (r\u00e9manent\u2026 central dans la m\u00e9lancolie), mais, si les conceptions topiques peuvent \u00e9voluer au fil de l\u2019\u00e9volution de la th\u00e9orisation m\u00e9tapsychologique, il lui importera toujours que reste l\u2019hypoth\u00e8se du conflit structurant. Le conflit, c\u2019est ce qui permet de ne pas perdre la face.<\/p>\n\n\n\n<p>Plus\u2026 point nodal, le conflit psychique renvoie <em>peu ou prou<\/em> \u00e0 une revendication du soi\u2026 de l\u2019\u00eatre au monde (<em>Dasein<\/em>) et de l\u2019\u00eatre avec (<em>Mitsein<\/em>), face au malaise dans le couple, la famille, la soci\u00e9t\u00e9, la culture, qui le maltraite voire le violente. Le conflit participe ainsi fondamentalement \u00e0 l\u2019\u00e9volution humaine vers plus de d\u00e9mocratie et d\u2019\u00e9thique, tant il est \u00e9vident que la v\u00e9rit\u00e9 s\u2019approche plus par ce qui d\u00e9borde (que par ce qui est enferm\u00e9)\u2026 ce qui verse ou choit dans un lapsus, un oubli, un r\u00eave, un acte manqu\u00e9 ou un sympt\u00f4me. Ceux-ci t\u00e9moignent en effet d\u2019une critique inconsciente de la continuit\u00e9 des choses dans la vie <em>comme elle va<\/em> du sujet&nbsp;! Et c\u2019est ainsi que la crise dans le d\u00e9veloppement et les conflits qui en r\u00e9sultent, \u00e9clairciront le cours dit \u00ab&nbsp;normal&nbsp;\u00bb des choses, celui de la communication socialis\u00e9e\u2026 parfois trop format\u00e9e. Le conflit, c\u2019est ce qui permet d\u2019\u00e9viter le vide, le blanc, le faux-self.<\/p>\n\n\n\n<p>Pourtant, la vis\u00e9e psychanalytique n\u2019est pas qu\u2019un conflit doive s\u2019exprimer (que \u00e7a sorte&nbsp;! que \u00e7a tombe &#8211; le sympt\u00f4me qui choit&nbsp;! qu\u2019il pleuve, pleure enfin l\u00e0-dedans), pour tourner la page ou passer \u00e0 autre chose, avancer\u2026, comme on dit.<\/p>\n\n\n\n<p>Que conflit se fasse ne veut pas dire que conflit se passe&nbsp;; ici r\u00e9side un m\u00eame contresens possible qu\u2019avec le deuil et l\u2019expression devenue populaire autant que performative, de <em>faire son deuil<\/em> qui confine \u00e0 l\u2019injonction de rapidement s\u2019en d\u00e9barrasser ou d\u2019y rem\u00e9dier (cognitivement). Le DSM V vient d\u2019introniser une nouvelle norme, sociale plus que scientifique, une dur\u00e9e maximale de quinze jours d\u2019une symptomatologie d\u00e9pressive dite majeure pour cuver son chagrin\u2026 deuil compris. Voil\u00e0 que ce qui nait du rythme cr\u00e9atif du deuil lui-m\u00eame se r\u00e9duit comme une peau de chagrin. Faut-il rappeler que la peau de Sagrin r\u00e9tr\u00e9cit en s\u00e9chant et non en mouillant. Voil\u00e0 que l\u2019id\u00e9e du temps n\u00e9cessaire pour la perlaboration et l\u2019\u00e9laboration (tant chez le patient que chez le psychiatre) entre autres choses de l\u2019ambivalence vis-\u00e0-vis du disparu, se r\u00e9duit \u00e0 une pragmatique relationnelle des plus minces qui aboutit immanquablement \u00e0 une s\u00e9dation des conflits par une prescription m\u00e9dicamenteuse.<\/p>\n\n\n\n<p>M\u00eame pas le temps de voir se lever le refoulement et l\u2019amn\u00e9sie infantile&nbsp;! M\u00eame pas la \u00ab&nbsp;chance&nbsp;\u00bb de l\u2019opportunit\u00e9 d\u2019explorer les zones souterraines obscures de sa propre vie psychique \u00e0 l\u2019origine de la compulsion de r\u00e9p\u00e9tition. Il vaudrait d\u00e9sormais mieux faire (et rapidement) son deuil d\u2019un individu sans deuil ni conflit car vouloir tourner la page, toujours, menace d\u2019occuper durablement la psych\u00e9 avec un livre de plus en plus ennuyeux \u00e0 force de r\u00e9p\u00e9tition et donc paradoxalement de plus en plus mince sinon racorni.<\/p>\n\n\n\n<p>Or, c\u2019est le conflit qui nous fait, de m\u00eame que le travail du deuil nous fait ne pas totalement nous oublier quand on devient brutalement \u00e9tranger \u00e0 nous-m\u00eames.<\/p>\n\n\n\n<p>Avoir un conflit, c\u2019est \u00eatre en diff\u00e9rend et, jamais un coup de d\u00e9 n\u2019abolissant l\u2019\u00e9tymologie, ce diff\u00e9rend renvoie bien \u00e0 la question de la diff\u00e9rence qui nous structure et nous densifie. Le conflit psychique s\u2019apparente toujours \u00e0 un conflit immunitaire entre agent externe et hom\u00e9ostasie de la coh\u00e9rence interne subjective&nbsp;: tout doux donc sur la <em>diff\u00e9rance<\/em> (au sens de diff\u00e9rer) ch\u00e8re \u00e0 Derrida. Il va bien falloir non \u00e9viter mais s\u2019enrichir dans la confirmation \u00e0 la th\u00e9orie de l\u2019esprit de l\u2019autre. La dialectique est le fait de deux forces qui peuvent s\u2019\u00e9carter, et ainsi sembler en autonomie l\u2019une par rapport \u00e0 l\u2019autre, mais se rassembler aussi. Souvent le conflit est ainsi rendu n\u00e9cessaire permettant de s\u2019\u00e9carter, gr\u00e2ce \u00e0 lui, de la ressemblance faisant courir le risque de grand remplacement, comme de la menace d\u00e9pressive sur fond d\u2019\u00e9pouvantable solitude\u2026 voire d\u2019esseulement.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019enjeu de l\u2019adolescence, ou de la crise du milieu de vie par exemple, ou de tout moment de travers\u00e9e existentielle, peut se d\u00e9crire comme celui de pouvoir r\u00e9-advenir au conflit, c\u2019est-\u00e0-dire au diff\u00e9rend qui structure.<\/p>\n\n\n\n<p>Mais\u2026 le probl\u00e8me du conflit c\u2019est \u00e9videmment que tous n\u2019en n\u2019ont pas la m\u00eame d\u00e9finition. Ici s\u2019impose, puissamment, une donn\u00e9e transg\u00e9n\u00e9rationnelle, la mani\u00e8re dont \u00e7a s\u2019est pass\u00e9 (transmis)&nbsp;: ce que nous appelons conflit, conflictuel, vie de l\u2019esprit donc, peut \u00eatre ressenti destructivit\u00e9, menace non pas tant de lien (sauf si en exc\u00e8s) mais de rupture, cassure, violence fondamentale (<em>Far and Wild West<\/em>&nbsp;: l\u2019un de nous est double ou trop diff\u00e9rent et donc de trop dans cet espace et doit dispara\u00eetre\u2026 pour que vive le narcissisme des petites diff\u00e9rences). Ici se tient toujours le manque, \u00e0 un certain \u00e9tage de la transmission, le manque du tendre qui aurait permis de contenir la violence d\u2019un \u00e9prouv\u00e9 l\u00e9gitime.<\/p>\n\n\n\n<p>La lign\u00e9e, le mandat transg\u00e9n\u00e9rationnel peuvent orienter vers l\u2019\u00e9crasement, \u00e0 toutes forces, des conditions de la dialectique&nbsp;: <em>tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil<\/em>, ou bien plus s\u00fbrement faux-self, vie op\u00e9ratoire, pr\u00e9carit\u00e9 psychosomatique par manque d\u2019\u00e9paisseur psychique, \u00e9crasement du Pr\u00e9conscient, dualisme serr\u00e9 en lieu et place d\u2019une souplesse, pens\u00e9e irr\u00e9sistiblement polaris\u00e9e en blanc ou noir (clivage), pers\u00e9cution par l\u2019ext\u00e9rieur dans la mesure m\u00eame o\u00f9 le conflit (int\u00e9rieur) voulait \u00eatre \u00e9vit\u00e9 &#8211; c\u2019est un comble. Bref pas de jeu possible.<\/p>\n\n\n\n<p>Au fond, quel cr\u00e9dit (ironique&nbsp;?) l\u2019\u00e9crivain Michel Houellebecq porte-t-il \u00e0 sa cr\u00e9ature Michel, telle qu\u2019elle est dans ses romans et qu\u2019elle para\u00eet se livrer m\u00e9diatiquement&nbsp;? La question est, pour l\u2019heure, insoluble. Mais la cr\u00e9ature houellebecquienne est volontiers celle de l\u2019absence revendiqu\u00e9e de conflit au b\u00e9n\u00e9fice des besoins si ce n\u2019est de l\u2019avidit\u00e9 de jouissance.<\/p>\n\n\n\n<p>Int\u00e9rieurement, elle est comme d\u00e9barrass\u00e9e de la notion de conflit. Une indiff\u00e9rence&nbsp;? feinte&nbsp;? Il y aurait l\u00e0 une proximit\u00e9 avec <em>L\u2019\u00e9tranger<\/em> de Camus, dont on oublie assez facilement le leitmotiv \u00ab&nbsp;C\u2019est \u00e9gal&nbsp;\u00bb, lequel ne dit pas qu\u2019il n\u2019y a rien mais, au contraire, qu\u2019il y a des forces, des pulsions, dont l\u2019intensit\u00e9 r\u00e9ciproque peut conduire \u00e0 une apparente annulation.<\/p>\n\n\n\n<p><em>Plate-Forme<\/em> par exemple, qui ouvre non pas sur la mort de la m\u00e8re mais sur celle du p\u00e8re. Le narrateur va \u00e0 l\u2019enterrement (comme <em>L\u2019\u00e9tranger<\/em>, il ne veut pas voir le corps), il fantasme en cet endroit la sc\u00e8ne primitive, sa m\u00e8re et son p\u00e8re, dans une expression au plus d\u00e9pouill\u00e9e de symbolique, c\u2019est \u00e0 dire de d\u00e9placement, de travestissement&nbsp;: \u00ab&nbsp;<em>ta grosse bite dans la chatte de ma m\u00e8re<\/em>&nbsp;\u00bb. On ne saurait plus mal dire. Ainsi progresse le cru s\u2019il n\u2019y a pas le cuit, soit le mijotage du conflit avec une limite, une instance. Pourquoi effectivement d\u00e9velopper des fioritures&nbsp;? Sus au r\u00e9el&nbsp;! le m\u00e9lancolique voit les choses telles qu\u2019elles sont disait G\u00e9rard de Nerval. Le r\u00e9el et non la r\u00e9alit\u00e9 comme tout un chacun. Ainsi l\u2019\u00e9criture sans filtre de Houellebecq piste et reste dans le banal&nbsp;: <em>Plate-forme<\/em> peut se lire forme plate (hypoth\u00e8se de l\u2019ironie, nous voudrions croire que l\u2019auteur nous aura d\u2019embl\u00e9e averti d\u2019une inversion).<\/p>\n\n\n\n<p>Cependant, les \u00e9crits de Michel Houellebecq finissent en r\u00e8gle plut\u00f4t mal&nbsp;; au fil de l\u2019\u0153uvre il est m\u00eame invariablement question d\u2019un conflit, g\u00e9opolitique, comme si le narrateur devait l\u2019\u00e9prouver sur un plan r\u00e9el et en se saisissant f\u00e9tichiquement de la macro-culture du socius dans lequel il lui a \u00e9t\u00e9 donn\u00e9 de naitre, plut\u00f4t que de la micro-culture de son jardin int\u00e9rieur &#8211; pour parano\u00efaquement parler de sa <em>Soumission<\/em> en faisant craindre celle du monde (Camus a \u00e9crit, lui, <em>L\u2019Homme R\u00e9volt\u00e9<\/em>). Un r\u00e9el qui d\u00e9borderait toute litt\u00e9rature\u2026 soit tout jeu narratif avec ses croyances et ses interpr\u00e9tations du monde. Probablement \u00e0 son corps d\u00e9fendant, Houellebecq est le romancier qui nous d\u00e9voile le plus les cons\u00e9quences possibles de l\u2019absence revendiqu\u00e9e de conflictualit\u00e9. Et ce qu\u2019il exhibe c\u2019est son corps, d\u00e9charn\u00e9, tout comme le conflit interne et le symbolique sont d\u00e9pressuris\u00e9s, vid\u00e9s de leurs forces\u2026 livr\u00e9s \u00e0 un devenir de baudruches aplaties. D\u00e9j\u00e0 Georges Bernanos nous avait pr\u00e9sent\u00e9 l\u2019aconflictuel Monsieur Ouine dont \u00ab&nbsp;<em>le corps est aussi mou que la souffrance est terrible<\/em>&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>Du corps oui, corps et accords, tendresse&nbsp;; de la musique certainement et avant toute chose&nbsp;; des qualit\u00e9s d\u2019accordage surtout\u2026 telles celles que l\u2019acte sacr\u00e9 d\u2019\u00e9crire (qui rend possible la computation du temps) permet. Une balance entre le oui et le non, entre l\u2019amour et la haine, c\u2019est l\u00e0 la musique du conflit, c\u2019est-\u00e0-dire celle de l\u2019ambivalence des affects.<\/p>\n\n\n\n<p>Nos th\u00e9orisations doivent admettre des bases musicales puisque nous savons comment l\u2019harmonie ne tient que d\u2019une qualit\u00e9 de diff\u00e9rends\u2026 des sons et des silences induisant un rythme. Le conflit, au fond, c\u2019est de devoir se rendre compte que l\u2019amour seul ne nourrit pas.<\/p>\n<div class=\"pdfprnt-buttons pdfprnt-buttons-post pdfprnt-bottom-right\"><a href=\"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/10515?print=pdf\" class=\"pdfprnt-button pdfprnt-button-pdf\" target=\"_blank\"><\/a><\/div>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>La psychanalyse est fond\u00e9e sur le postulat de forces intra-psychiques qui s\u2019affrontent, Sigmund Freud s\u2019\u00e9tant attach\u00e9 \u00e0 th\u00e9oriser une dynamique \u00e0 c\u00f4t\u00e9 des logiques de d\u00e9g\u00e9n\u00e9rescence qui pouvaient pr\u00e9valoir \u00e0 son \u00e9poque en tant qu\u2019\u00e9tiologies des troubles psychiques. 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