{"id":10514,"date":"2021-08-22T07:32:13","date_gmt":"2021-08-22T05:32:13","guid":{"rendered":"https:\/\/carnetpsy.fr\/marie-bonaparte-2\/"},"modified":"2021-09-15T10:29:19","modified_gmt":"2021-09-15T08:29:19","slug":"marie-bonaparte","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/marie-bonaparte\/","title":{"rendered":"Marie Bonaparte"},"content":{"rendered":"\n<p>La Princesse Marie Bonaparte (1882-1962) est connue pour avoir \u00e9t\u00e9 analys\u00e9e par Freud, puis pour avoir soutenu les d\u00e9buts du mouvement analytique et contribu\u00e9 \u00e0 la cr\u00e9ation de la <em>Soci\u00e9t\u00e9 Psychanalytique de Paris<\/em> en 1926, dont elle fut un des premiers membres.<\/p>\n\n\n\n<p>Nous nous interrogerons ici sur les particularit\u00e9s de son enfance, dont elle a longuement parl\u00e9 dans ses M\u00e9moires et ses \u00e9crits. Nous faisons l\u2019hypoth\u00e8se que son besoin de s\u2019exprimer par l\u2019\u00e9criture, d\u00e8s qu\u2019elle fut en \u00e2ge de pouvoir le faire, puis tout au long de sa vie, et d\u2019en faire largement publication, fut pour elle une mani\u00e8re de se rassembler, de se cr\u00e9er une continuit\u00e9, un espace-temps bien \u00e0 elle, de contenir et lier entre eux les morceaux \u00e9pars d\u2019exp\u00e9riences de vie marqu\u00e9es par la discontinuit\u00e9 ou l\u2019inattendu. Sans doute a-t-elle ainsi fait un travail de subjectivation qui l\u2019a soutenu, de son enfance \u00e0 l\u2019aube de sa vieillesse.<\/p>\n\n\n\n<p>Marie est la fille d\u2019un couple \u00e9ph\u00e9m\u00e8re puisque son p\u00e8re a perdu brusquement sa femme moins de deux ans apr\u00e8s leur mariage. Marie, n\u00e9e cinq semaines avant le d\u00e9c\u00e8s de sa m\u00e8re, \u00e0 23 ans fut ainsi orpheline de m\u00e8re d\u00e8s sa naissance.<\/p>\n\n\n\n<p>Son p\u00e8re, le Prince Roland Bonaparte, petit-fils de Lucien, fr\u00e8re puin\u00e9 de Napol\u00e9on, \u00e9tait un homme de sciences. Il avait fait un mariage de convenance avec Marie-F\u00e9lix Blanc, une riche h\u00e9riti\u00e8re, le p\u00e8re de celle-ci ayant fait fortune en tant que propri\u00e9taire de Casinos. Le r\u00e9cit fort trouble de l\u2019union maritale de ses parents, sera un des \u00e9l\u00e9ments des myst\u00e8res entourant la naissance de Marie.<\/p>\n\n\n\n<p>Jeune veuf de 24 ans, Roland Bonaparte, qui ne se remariera pas<sup>1<\/sup>, fait venir aupr\u00e8s de lui sa m\u00e8re, veuve elle aussi. Certes un nourrisson seul cela n\u2019existe pas. \u00ab&nbsp;Bonne-Maman&nbsp;\u00bb et son fils mettent au service de ce b\u00e9b\u00e9 sans m\u00e8re, des femmes successives engag\u00e9es pour prodiguer les soins qui conviennent. La premi\u00e8re (Rose Boulet), appel\u00e9e \u00ab&nbsp;Nounou&nbsp;\u00bb par Marie dans son journal ult\u00e9rieur, \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 l\u00e0 en tant que nourrice \u00e0 la mort de la jeune m\u00e8re. Cette paysanne, qui avait laiss\u00e9 ses propres enfants pour prendre soin de ce nouveau-n\u00e9, s\u2019occupa d\u2019elle jusqu\u2019\u00e0 ses trois ans r\u00e9volus. On peut consid\u00e9rer que cette nounou, dont elle partageait la chambre, fut son premier objet d\u2019attachement.<\/p>\n\n\n\n<p>D\u00e8s sa naissance, de nombreux autres personnages gravitaient autour de Marie. La grand-m\u00e8re \u00e9tait venue chez son fils avec sa dame de compagnie, que l\u2019enfant appellera \u00ab&nbsp;Gragra&nbsp;\u00bb, une femme d\u2019un certain \u00e2ge qui s\u2019occupait aussi de l\u2019enfant, sans doute plus que \u00ab&nbsp;Bonne-Maman&nbsp;\u00bb, qui se souciait surtout de la r\u00e9ussite de son fils. Le prince Roland, tr\u00e8s occup\u00e9, et souvent absent, du fait de ses recherches en ethnologie et g\u00e9ographie, ne s\u2019occupait de sa fille que de loin. Il \u00e9tait entour\u00e9 de deux collaborateurs, son intendant Mr Bonnaud et son biblioth\u00e9caire Mr Escard dont les \u00e9pouses s\u2019occup\u00e8rent aussi de Marie. Enfin, dans son entourage, deux autres personnes compt\u00e8rent tr\u00e8s t\u00f4t&nbsp;: Pascal, demi-fr\u00e8re ain\u00e9 du p\u00e8re<sup>2<\/sup>, qui avait une fonction de palefrenier, et \u00ab&nbsp;Tante Jeanne&nbsp;\u00bb la jeune s\u0153ur du prince Roland, qui venait de se marier avec \u00ab&nbsp;l\u2019oncle Christian&nbsp;\u00bb de Villeneuve. Tous avaient connu \u00ab&nbsp;Petite-maman&nbsp;\u00bb et semblent avoir \u00e9t\u00e9 fort attentifs \u00e0 Marie, certes tr\u00e8s entour\u00e9e mais priv\u00e9e de m\u00e8re.<\/p>\n\n\n\n<p>Peu avant ses trois ans, le cadre de vie de Marie change. Le prince Roland et sa m\u00e8re d\u00e9cident de quitter sa maison natale de Saint-Cloud. Pour Marie cela repr\u00e9sente une s\u00e9paration d\u2019avec un environnement verdoyant dont elle sera nostalgique, qu\u2019elle retrouvera ensuite. Elle est comme exil\u00e9e Cour de la Reine, dans une sombre maison de ville, un lieu rest\u00e9 pour elle aust\u00e8re et lugubre, d\u2019o\u00f9 elle regardait passer les passants et les voisins pour tromper l\u2019ennui.<\/p>\n\n\n\n<p>Peu apr\u00e8s ses trois ans, une autre s\u00e9paration lui est impos\u00e9e&nbsp;: \u00ab&nbsp;Nounou&nbsp;\u00bb est renvoy\u00e9e par la grand-m\u00e8re, car elle aurait eu une relation avec Pascal. Un souvenir de cette nounou, passant de la pommade sur ses cheveux noirs tandis que le feu flambe dans la chemin\u00e9e, aurait figur\u00e9 cette relation, c\u2019est tout du moins ce que Freud a suppos\u00e9&nbsp;: Marie aurait assist\u00e9 \u00e0 leur relation sexuelle. Ceci l\u2019amena, des ann\u00e9es plus tard \u00e0 en demander confirmation aupr\u00e8s du vieux Pascal.<\/p>\n\n\n\n<p>Il semble surtout que le d\u00e9part de sa nourrice, succ\u00e9dant au d\u00e9m\u00e9nagement, ait comme confirm\u00e9 \u00e0 Marie sa condition d\u2019orpheline, elle n\u2019avait plus de m\u00e8re, celle-ci \u00e9tait morte, ce qu\u2019elle savait d\u00e9j\u00e0. De sa m\u00e8re, elle ne connaissait que l\u2019aquarelle du salon la repr\u00e9sentant, allong\u00e9e, tout en blanc, entour\u00e9 de cierges. On sait que les enfants ne comprennent la mort comme une absence irr\u00e9versible que vers deux ans et demi trois ans.<\/p>\n\n\n\n<p>Marie change alors de nounou, accueille Lucie avant ses trois ans et demi, s\u2019habitue \u00e0 elle, une jeune fille dont elle aura de bons souvenirs, comme en ont les enfants actuels avec les \u00ab&nbsp;jeunes filles au pair&nbsp;\u00bb. Et, \u00e0 peu pr\u00e8s en m\u00eame temps, \u00e0 l\u2019\u00e2ge o\u00f9 les enfants entrent \u00e0 la maternelle, est embauch\u00e9e \u00e0 domicile sa premi\u00e8re institutrice, \u00ab&nbsp;Plum-Pudding&nbsp;\u00bb (Mme Reichenbach), une irlandaise mari\u00e9e \u00e0 un allemand, qui va lui apprendre bient\u00f4t \u00e0 lire, mais aussi l\u2019anglais et l\u2019allemand. Mais comment faire face \u00e0 ces discontinuit\u00e9s? Quel sens leur donner&nbsp;? Marie, habill\u00e9e avec recherche, comprend qu\u2019il lui faut \u00eatre digne d\u2019une ascendance c\u00e9l\u00e8bre. Mais avec quels guides, quels rep\u00e8res&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>Marie date de cette p\u00e9riode un souvenir concernant son p\u00e8re&nbsp;: elle s\u2019accroche \u00e0 sa jambe, se souvient de son pantalon de militaire, ce qu\u2019il ne sera plus apr\u00e8s ses quatre ans. Elle veut le retenir, mais il est toujours en partance. Toujours avant ses 4 ans, survient un autre \u00e9v\u00e8nement bouleversant&nbsp;: Tante Jeanne donne naissance \u00e0 son premier enfant, Pierre de Villeneuve&nbsp;: un cousin, n\u00e9 d\u2019un vrai couple.<\/p>\n\n\n\n<p>On peut comprendre l\u2019intensit\u00e9 \u00e9motionnelle li\u00e9e pour elle \u00e0 son anniversaire de quatre ans, dont elle a un souvenir fort vif&nbsp;: un envoy\u00e9 de sa famille maternelle, cette famille Blanc dont on cherche \u00e0 l\u2019\u00e9loigner, vient lui remettre un bouquet de fleurs blanches. Elle se sent triste et tr\u00e8s seule.<\/p>\n\n\n\n<p>Quelques semaines apr\u00e8s, en septembre, de retour d\u2019un petit s\u00e9jour dans une maison de famille \u00e0 Dieppe, elle commet \u00ab&nbsp;une imprudence&nbsp;\u00bb&nbsp;: elle met la t\u00eate \u00e0 la fen\u00eatre du train en marche, ce qui l\u2019enchante. Mais la fi\u00e8vre du jour suivant est mise sur le compte de cette \u00ab&nbsp;imprudence&nbsp;\u00bb. Elle aurait eu ensuite une \u00ab&nbsp;hallucination&nbsp;\u00bb&nbsp;: un oiseau iris\u00e9 se serait pos\u00e9 sur son bas-ventre. Souvenir qui int\u00e9ressa fort Freud par la suite. Quoiqu\u2019il en soit, apr\u00e8s cet \u00e9pisode, l\u2019entourage la surprot\u00e8ge, comme une enfant maladive. Elle semble bien traverser alors un moment d\u00e9pressif. Au d\u00e9but du printemps, \u00e0 San Remo, elle retrouve un peu de joie de vivre, comme en t\u00e9moignent des souvenirs de belles promenades avec Lucie.<\/p>\n\n\n\n<p>Marie a cinq ans. Elle remarque que Tante Jeanne et \u00ab&nbsp;Plum-Pudding&nbsp;\u00bb deviennent toutes deux m\u00e8res d\u2019une petite fille. Confin\u00e9e en tant que fillette fragile, elle est triste, a de nombreuses petites phobies. Lucie est son unique compagne de jeu. Et pourtant, avant l\u2019\u00e9t\u00e9 de ses 6 ans, celle-ci est \u00e0 son tour renvoy\u00e9e par \u00ab&nbsp;Bonne-Maman&nbsp;\u00bb, elle aussi aurait eu une relation avec Pascal&nbsp;!<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;Mimau&nbsp;\u00bb (Claire Bernardini) vient s\u2019occuper \u00e0 son tour de Marie. C\u2019est une veuve, ayant perdu ses enfants, qui s\u2019attachera profond\u00e9ment \u00e0 Marie et restera \u00e0 ses c\u00f4t\u00e9s jusqu\u2019\u00e0 son mariage. Mais, tandis que Mimau et Gragra, deux vieilles connaissances, mangent ensemble, c\u2019est avec son institutrice que Marie mange, alors que sa grand-m\u00e8re prend ses repas avec son fils et avec ses collaborateurs, Mr Bonnaud et Mr Escard. Myst\u00e8re des convenances. Tous ces adultes, qui s\u2019occupent d\u2019elle et souvent la plaignent, \u00e9changent des rumeurs concernant le mariage de ses parents&nbsp;: son p\u00e8re aurait \u00e9pous\u00e9 sa m\u00e8re pour son argent. Certains m\u00eame laissaient entendre que son p\u00e8re et \u00ab&nbsp;Bonne-maman&nbsp;\u00bb auraient d\u00e9sir\u00e9, voire aid\u00e9 \u00e0 sa mort. Comment construire une sc\u00e8ne originelle s\u00e9curisante&nbsp;? Comment faire confiance&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>Marie construit alors ses id\u00e9aux&nbsp;: elle ressemblerait \u00e0 ces personnes instruites qui entourent son savant de p\u00e8re. Elle pourrait comprendre le monde si \u00e9trange et parfois si inqui\u00e9tant des adultes. Elle apprend ces langues \u00e9trang\u00e8res que lui enseigne \u00ab&nbsp;Plum-Pudding&nbsp;\u00bb se passionne pour les histoires de mythologie que lui raconte Mme Bonnaud. Elev\u00e9e dans l\u2019aust\u00e9rit\u00e9, elle reste morose, s\u2019ennuie souvent. Elle r\u00eave en voyant de belles femmes dans la rue, ou les hommes de prestige re\u00e7us par son p\u00e8re. Lucie partie, elle a quelques relations, souvent difficiles, avec les enfants des adultes qui l\u2019entourent, dont ses cousins. Pierre la fascine par ses hardiesses de gar\u00e7on, et elle jalouse Jeanne, sa cousine. Il lui arrive de \u00ab&nbsp;faire des b\u00eatises&nbsp;\u00bb avec eux.<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est \u00e0 sept ans et demi que Marie commence \u00e0 remplir, de dessins, de mots et de phrases, de bribes d\u2019histoire, un premier Cahier noir, qui sera suivi de quatre autres. Ce besoin de se confier \u00e0 la page blanche de ses Cahiers l\u2019anime jusqu\u2019\u00e0 ses dix ans. Ces cinq Cahiers, r\u00e9dig\u00e9s en un anglais approximatif pour les quatre premiers et en allemand pour le cinqui\u00e8me, portent le titre de&nbsp;: \u00ab&nbsp;B\u00eatises&nbsp;\u00bb. Elle les r\u00e9dige dans la solitude de sa chambre, parfois m\u00eame sous une table recouverte de draperies&nbsp;: c\u2019est l\u00e0 qu\u2019est son refuge de petite fille solitaire. On peut penser qu\u2019en y d\u00e9posant au fil des jours des productions informelles, assez d\u00e9cousues, elle se cr\u00e9e un espace transitionnel, entre elle et quelque compagnon imaginaire qui aurait \u00e9t\u00e9 un confident.<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est \u00e0 46 ans, en vidant l\u2019appartement familial apr\u00e8s le d\u00e9c\u00e8s de son p\u00e8re qu\u2019elle retrouve ses Cahiers oubli\u00e9s. Un an apr\u00e8s, en 1925, elle commence son analyse avec Freud. Ses Cahiers constituent un mat\u00e9riel de la cure que celui-ci interpr\u00e8tera abondamment. D\u00e8s 1920, avant sa psychanalyse, elle avait publi\u00e9 quelques textes litt\u00e9raires et sociaux, au gr\u00e9 de ses rencontres, avec une d\u00e9marche que l\u2019on pourrait de qualifier de journalistique. A la fin de sa psychanalyse, elle publie deux textes en lien avec la mort de sa m\u00e8re&nbsp;: \u00ab&nbsp;L\u2019identification d\u2019une fille \u00e0 sa m\u00e8re morte&nbsp;\u00bb<sup>3<\/sup>, et ses \u00e9tudes sur Edgar Poe<sup>4<\/sup>, un orphelin auquel elle pense s\u2019identifier, un auteur dont les nouvelles l\u2019attirent et l\u2019angoissent depuis son adolescence, mais c\u2019est bien des ann\u00e9es apr\u00e8s leur r\u00e9daction qu\u2019elle \u00e9prouve le besoin de publier ses <em>Cinq cahiers<\/em> avec ses commentaires, fortement inspir\u00e9s des interpr\u00e9tations de Freud. Elle y ajoute le fac-simil\u00e9 de ses <em>Carnets<\/em>. La premi\u00e8re publication se situe en 1939 \u00e0 Paris. Deux autres tomes paraissent, apr\u00e8s la guerre, en 1948 et 1951 \u00e0 Londres. En 1953, \u00e0 70 ans pass\u00e9s, elle publie ses souvenirs&nbsp;: <em>A la m\u00e9moire des disparus<\/em>. Tome 1&nbsp;: <em>Derri\u00e8re les vitres closes<\/em> qui contextualise la r\u00e9daction de ses <em>Cinq cahiers<\/em>, Tome 2&nbsp;: <em>L\u2019appel des s\u00e8ves<\/em>.<\/p>\n\n\n\n<p>Marie Bonaparte aurait d\u2019abord voulu faire des \u00e9tudes secondaires, ce que sa famille lui a interdit. Elle aurait voulu faire carri\u00e8re, comme son p\u00e8re, ou devenir collaboratrice d\u2019hommes de prestige, ce qu\u2019elle r\u00e9alisa en partie aupr\u00e8s de Freud. Mais elle a souhait\u00e9 laisser derri\u00e8re elle une \u0153uvre personnelle, litt\u00e9raire et psychanalytique. N\u2019a-t-elle pas fait une \u0153uvre de sa vie, qu\u2019elle n\u2019a cess\u00e9 de narrer sur le papier&nbsp;? N\u2019a-t-elle pas ainsi tent\u00e9 d\u2019assembler par l\u2019\u00e9criture les morceaux \u00e9pars d\u2019une enfance en patch-work&nbsp;? Ses Cahiers d\u2019enfance utilisent trois langues qui lui sont enseign\u00e9es. Fallait-il qu\u2019elle parle fran\u00e7ais comme son p\u00e8re\u2026 d\u2019origine corse&nbsp;? Anglais comme le pays o\u00f9 son p\u00e8re avait v\u00e9cu enfant avec sa s\u0153ur et leur m\u00e8re&nbsp;? Allemand comme sa grand-m\u00e8re maternelle qui \u00e9tait morte quelques mois avant sa naissance&nbsp;? En faisant revivre par l\u2019\u00e9criture les nombreuses personnes qui lui apportaient une pr\u00e9sence groupale, en place d\u2019une m\u00e8re contenante et s\u00e9curisante, elle retissait l\u2019environnement multiple qui l\u2019avait construite. Notons que tout au long de sa vie, elle noua de fortes relations simultan\u00e9es, amoureuses pour certaines, avec le besoin de cr\u00e9er des liens entre tous, maris et femmes compris, y associant son mari, le Prince Georges de Gr\u00e8ce.<\/p>\n\n\n\n<p>En remplissant, d\u00e8s sept ans et demi, ses <em>Cahiers<\/em> de mots et de dessins, dans lesquels elle \u00e9voquait ses sensations, ses r\u00eaveries et ses cauchemars, elle tentait sans doute de se cr\u00e9er un double, un confident, de tisser une continuit\u00e9 \u00e0 partir d\u2019investissements d\u2019objets multiples, \u00e9pars, \u00e0 partir de d\u2019exp\u00e9riences \u00e9motionnelles qu\u2019elle avait \u00e0 mettre en sens, dans la solitude. Il lui fallait en quelque sorte apprendre \u00e0 dialoguer avec elle-m\u00eame, sans avoir pr\u00e9c\u00e9demment dialogu\u00e9 avec un objet d\u2019\u00e9tayage clairement identifiable. Certes, toute m\u00e8re est messag\u00e8re d\u2019un inconnu, le \u00ab&nbsp;non-reconnu&nbsp;\u00bb de la m\u00e8re, comme l\u2019a formul\u00e9 G. Rosolato<sup>5<\/sup>, restant \u00e0 jamais inaccessible. Mais quand la repr\u00e9sentation d\u2019une m\u00e8re ne peut se figurer que sous forme d\u2019images myst\u00e9rieuses, \u00e9nigmatiques, sans ancrage corporel, et v\u00e9hicul\u00e9es par le seul discours d\u2019autrui, narrer ce qui a pu colmater la b\u00e9ance de l\u2019absence est une solution. Laurence Kahn<sup>6<\/sup>, \u00e0 partir de deux psychoth\u00e9rapies d\u2019enfants priv\u00e9s de m\u00e8re, s\u2019est interrog\u00e9e sur la capacit\u00e9 \u00e0 se s\u00e9parer psychiquement d\u2019une m\u00e8re qui n\u2019a jamais \u00e9t\u00e9 pr\u00e9sente, sur la capacit\u00e9 de se repr\u00e9senter comme absent d\u2019un \u00eatre qui n\u2019a jamais \u00e9t\u00e9 l\u00e0. Comment pourrait dispara\u00eetre une personne qui n\u2019est jamais apparue autrement que comme un blanc au bout d\u2019une \u00ab&nbsp;exp\u00e9rience d\u00e9sertique&nbsp;\u00bb, au mieux comme une \u00e9nigme ou un secret&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>Certes, cette \u00e9nigme de l\u2019absence, en place d\u2019imago maternelle renvoie \u00e0 celle de la sc\u00e8ne primitive, insondable, potentiellement monstrueuse. Elaborer cet inconnaissable par une narration sans cesse \u00e0 poursuivre, c\u2019est la voie que semblent avoir suivi quelques orphelines c\u00e9l\u00e8bres, priv\u00e9es de m\u00e8re d\u00e8s leurs premiers mois, ce que furent Marie Shelley, et Marguerite Yourcenar, elles aussi filles d\u2019un p\u00e8re devenu \u00e0 la fois objet d\u2019amour et d\u2019identification. L\u2019\u00e9criture, pour elles comme pour Marie Bonaparte, ne semble pas avoir \u00e9t\u00e9 seulement une r\u00e9alisation incestueuse. Un fantasme d\u2019auto-engendrement a pu \u00eatre \u00e0 l\u2019\u0153uvre, sans doute gr\u00e2ce \u00e0 des exp\u00e9riences premi\u00e8res partag\u00e9es avec les quelques \u00ab&nbsp;personnes secourables&nbsp;\u00bb aussi improbables que providentielles. Certes l\u2019objet primaire de r\u00e9alisation hallucinatoire de d\u00e9sir reste \u00e0 jamais inaccessible. Mais quand manque un objet d\u2019\u00e9tayage faisant sens, la capacit\u00e9 de r\u00eaverie risque fort d\u2019incomber \u00e0 l\u2019enfant lui-m\u00eame.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Notes<\/h2>\n\n\n\n<ol class=\"wp-block-list\"><li>Des ann\u00e9es plus tard Marie apprendra que son p\u00e8re avait eu une longue liaison, secr\u00e8te, avec une femme du peuple.<\/li><li>Fils ill\u00e9gitime de leur p\u00e8re commun, l\u2019aventureux Prince Pierre Bonaparte, \u00e9lev\u00e9 en partie par \u00ab&nbsp;Bonnemaman&nbsp;\u00bb.<\/li><li>1928, <em>R.F.P.<\/em> Tome II n\u00b03.<\/li><li>1934, Edgar Poe, <em>Etude psychanalytique<\/em>, en deux volumes, Deno\u00ebl.<\/li><li>Rosolato G., <em>La relation d\u2019inconn<\/em>u, 1978, Gallimard<\/li><li>Kahn L., <em>Cures d\u2019enfance<\/em>, 2004, Gallimard.<\/li><\/ol>\n<div class=\"pdfprnt-buttons pdfprnt-buttons-post pdfprnt-bottom-right\"><a href=\"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/10514?print=pdf\" class=\"pdfprnt-button pdfprnt-button-pdf\" target=\"_blank\"><\/a><\/div>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>La Princesse Marie Bonaparte (1882-1962) est connue pour avoir \u00e9t\u00e9 analys\u00e9e par Freud, puis pour avoir soutenu les d\u00e9buts du mouvement analytique et contribu\u00e9 \u00e0 la cr\u00e9ation de la Soci\u00e9t\u00e9 Psychanalytique de Paris en 1926, dont elle fut un des&#8230;<\/p>\n","protected":false},"author":2,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"rubrique":[1212],"thematique":[360],"auteur":[1372],"dossier":[],"mode":[61],"revue":[480],"type_article":[451],"check":[2023],"class_list":["post-10514","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","rubrique-imprecis","thematique-freud","auteur-maurice-corcos","mode-gratuit","revue-480","type_article-articles","check-ok"],"acf":[],"_links":{"self":[{"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/10514","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/users\/2"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=10514"}],"version-history":[{"count":1,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/10514\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":13269,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/10514\/revisions\/13269"}],"wp:attachment":[{"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=10514"}],"wp:term":[{"taxonomy":"rubrique","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/rubrique?post=10514"},{"taxonomy":"thematique","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/thematique?post=10514"},{"taxonomy":"auteur","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/auteur?post=10514"},{"taxonomy":"dossier","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/dossier?post=10514"},{"taxonomy":"mode","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/mode?post=10514"},{"taxonomy":"revue","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/revue?post=10514"},{"taxonomy":"type_article","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/type_article?post=10514"},{"taxonomy":"check","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/check?post=10514"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}