{"id":10507,"date":"2021-08-22T07:32:10","date_gmt":"2021-08-22T05:32:10","guid":{"rendered":"https:\/\/carnetpsy.fr\/lhontologie-a-ladolescence-2\/"},"modified":"2021-09-16T23:13:56","modified_gmt":"2021-09-16T21:13:56","slug":"lhontologie-a-ladolescence","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/lhontologie-a-ladolescence\/","title":{"rendered":"L\u2019hontologie \u00e0 l\u2019adolescence"},"content":{"rendered":"\n<p>La honte se rencontre tr\u00e8s couramment dans la pratique clinique avec les adolescents. L\u2019affect de honte est pr\u00e9sent, soit au premier plan de mani\u00e8re \u00e9vidente, soit sous-jacent, embarrassant le sujet \u00e0 l\u2019\u00e2ge adolescent, dans son \u00e9panouissement et son sentiment d\u2019\u00eatre au monde. Si la dimension de la honte intervient dans un certain nombre de pathologies av\u00e9r\u00e9es, elle est cependant distincte de la culpabilit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Mon hypoth\u00e8se est que le passage du sujet dans l\u2019adolescence serait aussi un passage de l\u2019ontologie \u00e0 l\u2019hontologie, qui signerait pour l\u2019adolescent un rapport au monde et \u00e0 ses modes de jouissances singuliers. Contentons-nous ici de rappeler qu\u2019\u00e0 l\u2019adolescence tout commence par la pubert\u00e9 et ses transformations physiques, avec l\u2019acquisition d\u2019un corps apte aux relations sexuelles g\u00e9nitalis\u00e9es. L\u2019adolescence consiste alors dans les transformations psychiques cons\u00e9cutives \u00e0 ces mutations internes. Il s\u2019agira donc pour nous de tenter de cerner ce que repr\u00e9sente cet affect particulier qu\u2019est la honte, en particulier dans son rapport au regard et \u00e0 la sexualit\u00e9. Nous rappellerons ensuite les apports de Freud et de Lacan sur la honte, m\u00eame s\u2019ils ne lui ont consacr\u00e9 aucun texte en propre.<\/p>\n\n\n\n<p>En quoi la travers\u00e9e du sujet \u00e0 l\u2019\u00e2ge adolescent le renvoie-t-il la honte&nbsp;? Qu\u2019en est-il de cet affect honteux en ce temps o\u00f9 le sujet se repositionne et se recentre sur son d\u00e9sir&nbsp;? Je propose que le sujet honteux est un sujet qui est pris dans le d\u00e9sir et par le d\u00e9sir, et qui en prenant conscience de cela, en \u00e9prouve de la honte. Je pose aussi d\u2019embl\u00e9e que le regard est central dans la honte.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Qu\u2019est-ce que la honte&nbsp;?<\/h2>\n\n\n\n<p>Le sujet honteux n\u2019est pas un \u00eatre passiv\u00e9 par sa condition d\u2019objet, mais bien au contraire, un sujet qui est surpris \u00e0 d\u00e9sirer, et qui, sur l\u2019instant, en a honte. En quoi le statut de la honte nous concerne-t-il&nbsp;? La psychanalyse doit tenir compte de ses nouveaux contours, du glissement de la honte de la jouissance, \u00e0 la jouissance de la honte, de la transformation \u00e0 l\u2019\u00e8re des r\u00e9seaux sociaux des \u00ab&nbsp;communaut\u00e9s de jouissance&nbsp;\u00bb dont parlait d\u00e9j\u00e0 Lacan en des agr\u00e9gats toujours plus mouvants de mode de jouir. Si l\u2019\u00e9volution de la honte est au c\u0153ur des pr\u00e9occupations psychanalytiques, c\u2019est bien parce que son maniement est constitutif de l\u2019acte analytique, maniement d\u00e9licat \u00e0 l\u2019heure o\u00f9 Adam et Eve s\u2019\u00e9battent sur nos \u00e9crans, et o\u00f9 discours du ma\u00eetre et religions semblent soutenir une position de culpabilit\u00e9 monnayable.<\/p>\n\n\n\n<p>Quelques cinquante ans plus tard, la psychanalyse s\u2019interroge toujours pour continuer \u00e0 faire \u00e9merger la honte \u00ab&nbsp;juste assez&nbsp;\u00bb pour \u00e9viter la honte de vivre et \u00ab&nbsp;pas trop&nbsp;\u00bb parce que l\u2019on continue parfois \u00e0 mourir de honte\u2026 en particulier chez les adolescents.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Honte et culpabilit\u00e9<\/h2>\n\n\n\n<p>Pour Sigmund Freud, le sentiment de culpabilit\u00e9 est issu de la s\u00e9v\u00e9rit\u00e9 critique du surmoi \u00e0 l\u2019\u00e9gard du moi. Ce dernier se constitue par int\u00e9riorisation des exigences et des interdits parentaux apr\u00e8s le d\u00e9clin du complexe d\u2019\u0153dipe. Toutefois, Freud implique la culpabilit\u00e9 dans la gen\u00e8se de certains sympt\u00f4mes bien avant l\u2019introduction du terme de surmoi. Par ailleurs, c\u2019est ce sentiment de culpabilit\u00e9 qui rendrait compte de l\u2019\u00e9mergence d\u2019un transfert n\u00e9gatif et de la satisfaction dans l\u2019\u00e9tat de maladie. Freud y accorde une part importante dans la constitution des soci\u00e9t\u00e9s humaines<sup>1<\/sup>. Enfin, la culpabilit\u00e9 appara\u00eet plut\u00f4t pour lui comme le r\u00e9sultat n\u00e9cessaire de la liquidation du complexe d\u2019\u0152dipe sous l\u2019effet du complexe de castration.<\/p>\n\n\n\n<p>Je ne reprendrai pas en d\u00e9tails les notions de haine primaire et secondaire. A propos de honte primaire, Jean-Luc Donnet, dans son article <em>Lord Jim ou la honte de vivre<\/em><sup>2<\/sup> (commentaire du roman de Joseph Conrad, <em>Lord Jim<\/em>) \u00e9crit&nbsp;: \u00ab&nbsp;L\u2019exc\u00e8s de honte renvoie au refus de toute honte&nbsp;; au refus de ce qui suscite nos hontes premi\u00e8res, apr\u00e8s coup&nbsp;\u00bb. N\u00e9e d\u2019une r\u00e9flexion sur la place de la honte dans la culture, sur ses destins d\u00e9fensifs et sur son actualit\u00e9, cette \u00e9tude de la honte est en m\u00eame temps au c\u0153ur d\u2019une r\u00e9flexion sur l\u2019exp\u00e9rience intrapsychique dans son double rapport \u00e0 la pulsionnalit\u00e9 et \u00e0 l\u2019objet.<\/p>\n\n\n\n<p>Si le livre commence avec l\u2019adolescence, c\u2019est que la figure de <em>Lord Jim<\/em> para\u00eet exemplaire du refuge dans un id\u00e9al de purification qui vient souvent ancrer \u00e0 cet \u00e2ge le refus de la pulsionnalit\u00e9. Celle-ci, restant assimil\u00e9e \u00e0 une sexualit\u00e9 parentale d\u00e9valoris\u00e9e et honteuse, ne peut \u00eatre v\u00e9cue autrement que dans un rejet haineux. Jean-Luc Donnet, remarque l\u2019artifice que constitue dans le roman le personnage du narrateur, un marin exp\u00e9riment\u00e9 qui \u00e9coute et soutient Jim. Introduit au cours d\u2019un r\u00e9cit dont il change le point de vue, Marlowe en vient \u00e0 s\u2019interroger sur son int\u00e9r\u00eat pour ce jeune homme d\u00e9chu et son histoire invraisemblable. Il se sent pris dans les rets d\u2019une relation qui n\u2019est pas sans ambigu\u00eft\u00e9. Ainsi, le roman de Conrad devient-il pour Donnet m\u00e9taphore de la \u00ab&nbsp;situation analysante&nbsp;\u00bb, extrapolation qui semble excessive.<\/p>\n\n\n\n<p>De nombreuses \u0153uvres litt\u00e9raires \u00e9voquent la honte. Chacun connait <em>Le Cid<\/em><sup>3<\/sup> et le d\u00e9but de ce fameux monologue de Don Di\u00e8gue apr\u00e8s l\u2019insulte du comte&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;<em>\u00d4 rage&nbsp;! \u00d4 d\u00e9sespoir&nbsp;! \u00d4 vieillesse ennemie&nbsp;!<\/em><em>N\u2019ai-je donc tant v\u00e9cu que pour cette infamie&nbsp;?..<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Et un peu plus loin&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;<em>Faut-il de votre \u00e9clat voir triompher le Comte<\/em>,<em>Et mourir sans vengeance, ou vivre dans la honte&nbsp;?<\/em>&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>La litt\u00e9rature psychanalytique comporte de nombreuses r\u00e9flexions sur la honte. Rappelons que Freud met en rapport la honte et le d\u00e9veloppement de la sexualit\u00e9 infantile dans plusieurs de ses textes, dont les <em>Trois Essais<\/em><sup>4<\/sup>. Ferenczi pour sa part, insiste sur le r\u00f4le de l\u2019objet dans la survenue de la honte, accentuant ainsi sa valeur narcissique.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Le rapport au regard<\/h2>\n\n\n\n<p>La honte s\u2019installe l\u2019instant d\u2019un regard, pour reprendre les trois termes de Lacan dans <em>Le temps logique et l\u2019assertion de certitude anticip\u00e9e<\/em><sup>5<\/sup>, l\u2019instant de voir, le temps de comprendre et le moment de conclure. Mais la honte ne se r\u00e9sume pas \u00e0 \u00eatre surpris par le regard de l\u2019autre, que l\u2019on peut \u00e9prouver comme une honte de soi-m\u00eame. C\u2019est ce que Lacan montre dans son commentaire de l\u2019\u00e9tude de Sartre dans <em>L\u2019\u00eatre et le n\u00e9ant<\/em><sup>6<\/sup> sur le personnage qui regarde par le trou de la serrure. Ce n\u2019est pas, \u00e9crit-il dans le <em>S\u00e9minaire XI<\/em>, d\u2019\u00eatre trouv\u00e9 l\u2019\u0153il coll\u00e9 \u00e0 la serrure qui d\u00e9clenche la honte, mais le fait d\u2019\u00eatre surpris en train de regarder, enti\u00e8rement anim\u00e9 d\u2019un d\u00e9sir de voir. Mais en fait cela ne suffit pas non plus&nbsp;! Car l\u2019essentiel n\u2019est pas le regard de l\u2019autre, mais bien plut\u00f4t le fait que je regarde moi-m\u00eame par le trou de la serrure, et que j\u2019ai moi-m\u00eame honte de ce regard qui se d\u00e9voile comme objet qui cause mon d\u00e9sir. D\u2019autant plus qu\u2019en regardant par le trou de serrure, je jouis de ce que je vois. Il ne s\u2019agit donc pas seulement d\u2019\u00eatre vu, mais d\u2019\u00eatre vu en train de voir, de jouir, ou de d\u00e9sirer, pour que la honte \u00e9merge. Ainsi, on pourrait dire que c\u2019est d\u2019\u00eatre surpris par l\u2019autre dans sa jouissance scopique que le sujet baisse les yeux et tente de soustraire \u00e0 la fois l\u2019objet et la jouissance en jeu.<\/p>\n\n\n\n<p>Lacan, dans ce m\u00eame <em>S\u00e9minaire XI<\/em><sup>7<\/sup>, \u00e9nonce un point d\u2019une d\u2019importance qui a des cons\u00e9quences sur la honte&nbsp;: \u00ab&nbsp;L\u2019objet proprement dit est bien en fait ce \u00e0 quoi se r\u00e9duit le sujet.&nbsp;\u00bb. D\u2019o\u00f9 l\u2019on pourrait d\u00e9duire que la honte non seulement d\u00e9voile, mais vient incarner non pas la face signifiante du sujet, mais son versant d\u2019objet. C\u2019est bien en tant qu\u2019elle r\u00e9duit le sujet de jouissance que la honte op\u00e8re. Ce semblant qui vient \u00e0 manquer ou qui se montre trop comme tel, est particuli\u00e8rement pr\u00e9sent dans les probl\u00e9matiques adolescentes. Le sujet, \u00e9crit Sartre, \u00ab&nbsp;se regarde \u00eatre regard\u00e9&nbsp;\u00bb, mais c\u2019est alors un regard malveillant, le mauvais \u0153il du surmoi, qui toujours juge mal, comme souvent dans la honte, et qui jouit de la honte du sujet. Dans certains cas cliniques, on trouve de l\u2019auto-observation qui peut aller parfois jusqu\u2019\u00e0 un d\u00e9lire d\u2019observation.<\/p>\n\n\n\n<p>Mais la question se pose alors de savoir si une part de la cr\u00e9ation artistique ne se constitue pas autour de la honte. Comme s\u2019il s\u2019agissait pour le cr\u00e9ateur de tourner en cercles concentriques autour de ce point de honte singulier qui le constitue et l\u2019embarrasse. La cr\u00e9ation serait ainsi une tentative de d\u00e9gagement individuel de la honte structurelle par une \u00e9rotisation qui sublime l\u2019objet regard. Pour Sartre, on peut se demander si cette insistance sur le voyeurisme et la honte qui en d\u00e9coule rec\u00e8le quelque chose de personnel, d\u2019intime, qui l\u2019habite \u2026 L\u2019on songe \u00e0 la sc\u00e8ne infantile du miroir, cons\u00e9cutive \u00e0 la remarque faite par une femme au petit Sartre.<\/p>\n\n\n\n<p>Revenons \u00e0 notre question initiale&nbsp;: pourquoi ce temps essentiel de l\u2019adolescence accueille-t-il l\u2019\u00e9closion de la honte&nbsp;? Dans quelle mesure fait-il place \u00e0 ce que l\u2019on peut qualifier d\u2019hontologie&nbsp;? L\u2019ontologie, rappelons-le, est une partie de la philosophie qui traite de la question de l\u2019\u00eatre, la branche la plus fondamentale de la m\u00e9taphysique \u00e0 partir des premi\u00e8res \u00e9laborations d\u2019Aristote. Mais nous diff\u00e9rencions ici l\u2019ontologie de la m\u00e9taphysique, qui, bien qu\u2019elle porte aussi sur l\u2019\u00eatre, ne se dote pas des garanties suffisantes pour \u00eatre cr\u00e9dible. La distinction entre les deux r\u00e9side dans la mani\u00e8re de penser ce qui existe. Il est en effet possible de proposer une ontologie rationnelle et vraisemblable qui jouera un r\u00f4le r\u00e9gulateur dans la connaissance.<\/p>\n\n\n\n<p>Si l\u2019ontologie concerne ce qui existe, deux modes d\u2019existence peuvent \u00eatre distingu\u00e9s&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<p>1. La r\u00e9alit\u00e9 factuelle (ph\u00e9nom\u00e9nale), celle des faits empiriques produits par notre exp\u00e9rience.<\/p>\n\n\n\n<p>2. Ce qui existe en dehors de nous (en soi) et dont les faits sont la manifestation.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019ontologie vise pr\u00e9f\u00e9rentiellement ce second aspect, puisque les sciences s\u2019occupent efficacement de la r\u00e9alit\u00e9 empirique. Avan\u00e7ons que, si l\u2019ontologie est la science de l\u2019\u00eatre ou le discours qui peut \u00eatre soutenu sur l\u2019\u00eatre, la honte, elle, renvoie le sujet \u00e0 son \u00eatre de jouissance. L\u2019existence en soi peut \u00eatre nomm\u00e9e r\u00e9alit\u00e9 pour souligner qu\u2019elle a une consistance dans le sujet. Si le mode d\u2019existence empirique est relatif \u00e0 notre exp\u00e9rience, le mode d\u2019existence ontologique est suppos\u00e9 par une conceptualisation \u00e0 partir du premier, mais tout en touchant au r\u00e9el.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019adolescent, dont la jouissance est autrement color\u00e9e par l\u2019irruption de la sexualit\u00e9 g\u00e9nitale et l\u2019envers de l\u2019objet de son d\u00e9sir, est brusquement introduit \u00e0 cette autre face de son \u00eatre. Il tente alors de relayer cela, tant bien que mal, par des questionnements m\u00e9ta-physiques ou ontologiques qui trouveront eux-m\u00eames leurs relais dans la culture. C\u2019est bien pour cela que le questionnement philosophique trouve son point d\u2019appel dans ce que Lacan \u00e9labore avec le n\u00e9ologisme d\u2019\u00ab&nbsp;Hontologie&nbsp;\u00bb&nbsp;: il d\u00e9signe la jouissance comme fond de l\u2019\u00eatre du sujet, le constituant fondamentalement comme manque \u00e0 \u00eatre. L\u2019ontologie y appara\u00eet comme le r\u00e9pondant de l\u2019hontologie.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">L\u2019hontologie de Lacan et la honte fantasmatique<\/h2>\n\n\n\n<p>L\u2019instant de voir \u00e9voqu\u00e9 plus haut est en fait un moment de v\u00e9rit\u00e9. Dans le sens o\u00f9 le sujet adolescent y pressent l\u2019imposture du semblant et ainsi de sa position subjective. Freud avait insist\u00e9 sur un point&nbsp;: ce dont le sujet a honte, c\u2019est de ses fantasmes. Ce ressort de la honte est particuli\u00e8rement net \u00e0 l\u2019adolescence, avec la resexualisation de la pens\u00e9e et la construction du fantasme qui prend alors une vraie consistance. Autrement dit, comme cela s\u2019entend dans les analyses d\u2019adolescents, le sujet a honte de ses fantasmes. Si sur fond de sa jouissance le sujet manque \u00e0 \u00eatre, il va tenter de trouver sa compl\u00e9tude dans l\u2019autre. Que ce soit dans la rencontre avec l\u2019autre du rapport amoureux, ou par d\u2019autres voies. Le sujet \u00e0 l\u2019\u00e2ge adolescent est tenu par son alter ego honteux, qui incarne son fantasme, qui est donc son double ontologique.<\/p>\n\n\n\n<p>Mais la honte ne se r\u00e9sume pas \u00e0 cet affect d\u00e9sagr\u00e9able qui envahit le sujet. Il reste \u00e0 interroger le sujet sur l\u2019envers de la honte, c\u2019est-\u00e0-dire sur la jouissance possible que rec\u00e8le la honte. \u00ab&nbsp;L\u2019homme honteux est dans sa doublure&nbsp;\u00bb<sup>8<\/sup>, \u00e9crit Flaubert dans sa <em>Correspondance<\/em>. Lacan, quant \u00e0 lui, avance que l\u2019hontologie inclut le r\u00e9el et le champ de la jouissance. Il continue \u00e0 jouer avec les signifiants et dit dans <em>Radiophonie<\/em><sup>9<\/sup> \u00ab&nbsp;De son onto, je faisais l\u2019honteux.&nbsp;\u00bb. Ce sont l\u00e0 autant de plis et de replis que l\u2019on retrouve dans la clinique de l\u2019adolescence, avec tous ses \u00e9nonc\u00e9s de honte du quotidien, qui se d\u00e9voile comme honte d\u2019\u00eatre, comme le r\u00e9el de leur jouissance qui fait tomber les semblants. La jouissance incarne bien souvent l\u2019envers du fantasme, c\u2019est-\u00e0-dire que derri\u00e8re la honte d\u2019\u00eatre vu, se tapit la jouissance de l\u2019exhibitionniste, dans sa dimension infantile de se monter nu. Le registre de la perversion polymorphe infantile viendrait se r\u00e9activer dans la phase juv\u00e9nile de l\u2019existence humaine. Ainsi s\u2019incarne une autre facette de la dualit\u00e9, l\u2019affect honteux, qui se situe entre l\u2019\u00eatre \u00e0 la merci du regard de l\u2019autre et la jouissance exhibitionniste d\u2019\u00eatre vu.<\/p>\n\n\n\n<p>La mode adolescente du \u00ab&nbsp;selfie&nbsp;\u00bb, qui touche aussi les sujets adultes peut se lire selon deux axes oppos\u00e9s. Ainsi faudrait-il d\u00e9m\u00ealer le nouage particulier dont t\u00e9moigne le \u00ab&nbsp;selfie&nbsp;\u00bb, entre absence de honte \u00e0 se montrer et honte d\u2019\u00eatre vu. L\u2019image de soi est essentielle chez tout adolescent, tout particuli\u00e8rement dans notre soci\u00e9t\u00e9 du para\u00eetre, cette fameuse soci\u00e9t\u00e9 du spectacle que d\u00e9non\u00e7aient en leur temps Guy Debord<sup>10<\/sup> et les situationnistes. S\u2019exposer aux regards au risque de la honte&nbsp;: c\u2019est l\u00e0 le mouvement paradoxal qu\u2019\u00e9pingle l\u2019expression qui fait aujourd\u2019hui flor\u00e8s, \u00ab&nbsp;se taper l\u2019affiche&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>La nudit\u00e9 renvoie \u00e0 la phrase biblique bien connue concernant Adam et Eve apr\u00e8s qu\u2019ils aient gout\u00e9 au fruit d\u00e9fendu\u00a0: \u00ab\u00a0Et ils virent qu\u2019ils \u00e9taient nus\u00a0\u00bb<sup>11<\/sup>. Ce moment de la <em>Gen\u00e8se<\/em> signe la honte originelle de la nudit\u00e9 comparable \u00e0 celle du petit enfant qui apr\u00e8s s\u2019\u00eatre d\u00e9lect\u00e9 de se montrer nu d\u00e9couvre la pudeur et la honte de montrer son corps d\u00e9nud\u00e9. Le p\u00e9ch\u00e9 originel biblique est fait de la honte d\u2019avoir eu un acc\u00e8s transgressif \u00e0 un plaisir interdit. Ne s\u2019agit-il pas l\u00e0 dans ce passage \u00e0 l\u2019acte d\u2019une mise en acte du fantasme qui marque l\u2019humanit\u00e9 du sceau de l\u2019hontologie de cette difficult\u00e9 \u00e0 \u00eatre\u00a0? Lacan, dans son texte sur Kant avec Sade, parle de \u00ab\u00a0La douleur d\u2019exister\u00a0\u00bb, plut\u00f4t que de \u00ab\u00a0honte d\u2019exister\u00a0\u00bb<sup>12<\/sup>. Il s\u2019agit en effet pour l\u2019adolescent de prendre acte que d\u2019un manque dans le symbolique d\u2019un d\u00e9faut dans l\u2019Autre. Ce qui est la d\u00e9finition lacanienne de l\u2019assomption de la castration.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019adolescent entre dans une tentative de justification de sa propre existence, sur fond de sa b\u00e9ance ouverte de l\u2019hontologie que rien pour l\u2019instant ne vient combler. Le signe clinique de cette douleur d\u2019exister, c\u2019est la formulation de la vacuit\u00e9 de son existence ou du non-sens de la vie. Et la honte adviendrait \u00e0 ce moment pr\u00e9cis du risque de d\u00e9voilement attendu dans le regard de l\u2019autre. A propos de la honte, Freud relate dans <em>L\u2019interpr\u00e9tation des r\u00eaves<\/em> que l\u2019ambition peut na\u00eetre de la honte. Son p\u00e8re voyant \u00ab&nbsp;Siggi&nbsp;\u00bb qui, \u00e0 quatre ans, avait urin\u00e9 dans le lit de ses parents, d\u00e9clara&nbsp;: \u00ab&nbsp;On ne fera rien de ce gar\u00e7on&nbsp;\u00bb<sup>13<\/sup>. Freud \u00e9crit qu\u2019il reconna\u00eet l\u00e0 le moteur de son d\u00e9sir de r\u00e9ussir, qui l\u2019a pouss\u00e9 dans toute sa vie. En d\u2019autres termes, on peut dire que, au lieu de la honte, l\u2019id\u00e9al du moi peut se constituer. Et quel id\u00e9al pour Sigmund&nbsp;! C\u2019est ce que nombre d\u2019adolescents disent sous la forme \u00ab&nbsp;je n\u2019ai pas choisi de na\u00eetre&nbsp;\u00bb. A propos de l\u2019enfant qui pense qu\u2019il aurait pu \u00eatre autre, Lacan pointait que si les parents ne l\u2019avaient pas choisi lui, ils avaient quoi qu\u2019il en soit un d\u00e9sir d\u2019enfant.<\/p>\n\n\n\n<p>A l\u2019adolescence, cette douleur d\u2019exister est omnipr\u00e9sente dans les consultations ou les psychoth\u00e9rapies. Elle est palpable dans les discours des adolescents, m\u00eame si elle n\u2019est pas forc\u00e9ment articulable en mots. C\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment dans le transfert que va pouvoir \u00e9clore une parole qui nomme cette douleur d\u2019exister et la honte qui lui est li\u00e9e. Cette parole peut engendrer un remaniement de leurs positions subjectives, et tenter d\u2019amorcer un d\u00e9gagement de la honte.<\/p>\n\n\n\n<p>D\u2019une fa\u00e7on plus g\u00e9n\u00e9rale, la honte est pr\u00e9sente dans de si nombreuses occurrences cliniques, que l\u2019on peut se demander s\u2019il ne s\u2019agit pas d\u2019un \u00e9l\u00e9ment structurel, constitutif de la position de sujet \u00e0 l\u2019adolescence, et qui perdure bien souvent \u00e0 l\u2019\u00e2ge adulte. Le passage par l\u2019hontologie adolescente serait possiblement cet \u00e9l\u00e9ment structurel. Nombre d\u2019adolescents m\u2019ont fait part, avec des formulations distinctes, ce d\u00e9gagement de la honte qui les avait autoris\u00e9s, <em>via<\/em> le transfert, \u00e0 effectuer un pas de c\u00f4t\u00e9, une transformation de leur vision du monde et un d\u00e9centrement subjectif leur rendant enfin possible d\u2019aller vers d\u2019autres modes de jouissance que celles de la honte.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Notes<\/h2>\n\n\n\n<ol class=\"wp-block-list\"><li>Freud S., <em>Malaise dans la civilisation<\/em>, PUF, 1987.<\/li><li>Donnet J.L., \u00ab\u00a0Lord Jim ou la honte de vivre\u00a0\u00bb, in <em>L\u2019humour et la honte<\/em>, PUF, 2009.<\/li><li>Corneille, <em>Le Cid<\/em>, Classique Hatier, 1991, Acte 1, sc\u00e8ne 5.<\/li><li>Freud S., <em>Trois essais sur la th\u00e9orie sexuelle<\/em>, (1905), Gallimard, 1985.<\/li><li>Lacan J., \u00ab\u00a0Le temps logique et l\u2019assertion de certitude anticip\u00e9e\u00a0\u00bb, in <em>Ecrits<\/em>, Le Seuil, 1966, pp.197-213.<\/li><li>Sartre J.P., <em>L\u2019\u00eatre et le n\u00e9ant, Essai d\u2019ontologie ph\u00e9nom\u00e9nologique<\/em>, Gallimard, collection Tel, 1976.<\/li><li><em>Ibid.<\/em> p. 177.<\/li><li>Flaubert G., <em>Correspondance<\/em>, Folio\/ Gallimard, 1975, p. 81.<\/li><li>Lacan J., <em>Radiophonie, Autres \u00e9crits<\/em>, Le Seuil, 2001, p. 426.<\/li><li>Debord G., <em>La soci\u00e9t\u00e9 du spectacle<\/em>, Buchet \/ Chastel, 1967.<\/li><li>La Bible, Gen\u00e8se 3, 7, p. 22, Descl\u00e9e de Brouwer, 2000, Traduction Andr\u00e9 Chouraqui<\/li><li>Lacan J., Kant avec Sade, in <em>Ecrits<\/em>, Le Seuil, 1966, p.777.<\/li><li>Lacan J., <em>L\u2019interpr\u00e9tation, S\u00e9minaire 1961-62<\/em>, in\u00e9dit, page 191.<\/li><\/ol>\n<div class=\"pdfprnt-buttons pdfprnt-buttons-post pdfprnt-bottom-right\"><a href=\"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/10507?print=pdf\" class=\"pdfprnt-button pdfprnt-button-pdf\" target=\"_blank\"><\/a><\/div>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>La honte se rencontre tr\u00e8s couramment dans la pratique clinique avec les adolescents. 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