{"id":10499,"date":"2021-08-22T07:32:10","date_gmt":"2021-08-22T05:32:10","guid":{"rendered":"https:\/\/carnetpsy.fr\/le-corps-entre-psychosomatique-et-psychodynamique-du-travail-travail-de-performance-et-decompensation-somatique-2\/"},"modified":"2021-10-01T16:45:50","modified_gmt":"2021-10-01T14:45:50","slug":"le-corps-entre-psychosomatique-et-psychodynamique-du-travail-travail-de-performance-et-decompensation-somatique","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/le-corps-entre-psychosomatique-et-psychodynamique-du-travail-travail-de-performance-et-decompensation-somatique\/","title":{"rendered":"Le corps entre psychosomatique et psychodynamique du travail : travail de performance et d\u00e9compensation somatique"},"content":{"rendered":"\n<p>La clinique de l\u2019\u00e9puisement professionnel, appel\u00e9e plus ordinairement <em>burn out<\/em>, nous confronte r\u00e9guli\u00e8rement \u00e0 des hommes et des femmes que nous pourrions qualifier de \u00ab&nbsp;bonne volont\u00e9&nbsp;\u00bb, pour reprendre la belle expression de Jules Romain, pris pour l\u2019essentiel dans des modes d\u2019organisation du travail extr\u00eamement contraignants sur le plan de la productivit\u00e9, de la flexibilit\u00e9 et de la pression financi\u00e8re. Nos consultations d\u00e9bordent de souffrances psychiques directement index\u00e9es \u00e0 la pathog\u00e9nie de nouvelles formes d\u2019organisations du travail qui \u00e9crasent toute forme de subjectivit\u00e9 et de pens\u00e9e critique.<\/p>\n\n\n\n<p>Jules Romain pointait d\u00e9j\u00e0 en 1932 l\u2019ambivalence ainsi que les pi\u00e8ges de la \u00ab&nbsp;bonne volont\u00e9&nbsp;\u00bb face aux bouleversements de l\u2019histoire. Il est en effet quelquefois hasardeux de ne pas penser le syst\u00e8me dans lequel on est pris et d\u2019y vouer toute son \u00e2me, sans r\u00e9serve critique. Si la clinique du travail nous enseigne que travailler engage un rapport de soi \u00e0 soi ainsi qu\u2019un rapport de soi \u00e0 l\u2019autre, il ne faut pas oublier que le sujet engage aussi, \u00e0 son corps d\u00e9fendant, son rapport \u00e0 la culture et \u00e0 la civilisation. Ce que Freud nommait le <em>Kulturarbeit<\/em>. Ainsi, nous nous appuierons sur la situation clinique de Jeanne, bel exemple d\u2019une femme de bonne volont\u00e9 qui met son intelligence au service d\u2019un grand projet spatial europ\u00e9en et va tomber malade. Nous discuterons les rapports entre investissement subjectif du travail et d\u00e9compensation somatique.<\/p>\n\n\n\n<p>Dans le champ de la psychopathologie du travail, les atteintes \u00e0 la sant\u00e9 physique, suite \u00e0 des d\u00e9compensations somatiques, occupent une place importante. Classiquement, on distingue les effets du travail sur la sant\u00e9 physique et mentale. Alors que les <em>conditions de travail<\/em> (risques physiques, chimiques et biologiques) ont des effets sur le corps pouvant aboutir \u00e0 des pathologies physiques, d\u00e9clencher des accidents, voire la mort, <em>l\u2019organisation du travail<\/em>, qui fixe le contenu des t\u00e2ches et les modes op\u00e9ratoires, a des r\u00e9percussions sur le fonctionnement psychique. Les apports de la psychosomatique permettent en particulier d\u2019analyser les probl\u00e8mes pos\u00e9s par les d\u00e9compensations somatiques comme les Troubles Musculo Squelettiques et les pathologies de surcharge (<em>burn out, Kar\u00f4shi<\/em>, hyperactivisme) en les consid\u00e9rant comme cons\u00e9cutives \u00e0 des atteintes sp\u00e9cifiques du fonctionnement psychique (F. Derriennic, M. Pez\u00e9, P. Davezies, 1997&nbsp;; C. Dejours, I. Gernet, 2012). Au centre de ces pathologies, on retrouve en effet des atteintes psychiques li\u00e9es \u00e0 l\u2019intensification des cadences de travail, l\u2019augmentation constante des objectifs de productivit\u00e9, le travail \u00e0 flux tendu, l\u2019individualisation des objectifs qui exigent une disciplinarisation constante des corps.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Jeanne, une gal\u00e9rienne volontaire&nbsp;?<\/h2>\n\n\n\n<p>Jeanne est adress\u00e9e par son m\u00e9decin traitant. Elle se pr\u00e9sente h\u00e9b\u00e9t\u00e9e, \u00e9puis\u00e9e et dans un \u00e9tat extr\u00eamement fragile. C\u2019est une femme de 40 ans, pourtant d\u2019allure solide, tr\u00e8s sportive et sans coquetterie apparente. Jeanne est ing\u00e9nieure dans le domaine spatial. Elle travaille depuis 15 ans pour une soci\u00e9t\u00e9 de services et, pour la premi\u00e8re fois de sa carri\u00e8re, elle ne peut plus avancer, au sens propre comme au sens figur\u00e9, puisqu\u2019elle est arr\u00eat\u00e9e au motif de vertiges. Jeanne a subitement perdu ses r\u00e9flexes posturaux. Elle a souffert de troubles majeurs de l\u2019\u00e9quilibre et ses m\u00e9decins ont song\u00e9 \u00e0 un neurinome de l\u2019acoustique. Toutes les explorations se sont av\u00e9r\u00e9es infructueuses. Apr\u00e8s de longues s\u00e9ances de r\u00e9\u00e9ducation posturale auxquelles elle s\u2019est scrupuleusement pr\u00eat\u00e9e, la m\u00e9decine n\u2019a pas r\u00e9ussi \u00e0 isoler un agent pathog\u00e8ne particulier, sauf \u00e0 invoquer un climat g\u00e9n\u00e9ral de fatigue et de stress et la possibilit\u00e9 d\u2019une infection virale provoquant des vertiges, c\u2019est-\u00e0-dire une n\u00e9vrite vestibulaire. Jeanne n\u2019\u00e9met aucune opinion sur l\u2019\u00e9tiologie de son trouble.<\/p>\n\n\n\n<p>Elle d\u00e9crit sa progression au sein de son entreprise comme une \u00ab&nbsp;belle carri\u00e8re&nbsp;\u00bb qui lui a permis de \u00ab&nbsp;prendre&nbsp;\u00bb des projets de plus en plus gros. Elle dirige aujourd\u2019hui un projet de 150 personnes sur 8 pays europ\u00e9ens. Jeanne a eu deux grossesses qui lui ont permis de faire un <em>break<\/em> et dont elle semble avoir pleinement profit\u00e9. Elle d\u00e9crit une parenth\u00e8se merveilleuse, une sorte de r\u00e9cr\u00e9ation autoris\u00e9e et valoris\u00e9e. Son conjoint, enseignant en sciences, participe au travail domestique et est tr\u00e8s pr\u00e9sent aussi aupr\u00e8s des enfants. Jeanne a toujours b\u00e9n\u00e9fici\u00e9 d\u2019une position sociale plus \u00e9lev\u00e9e que son mari.<\/p>\n\n\n\n<p>Lorsqu\u2019elle reprend son activit\u00e9 professionnelle, il y a 2 ans, un contexte de r\u00e9organisation de son entreprise complique son retour. La complexit\u00e9 intrins\u00e8que de son travail est alors pollu\u00e9e par des \u00ab&nbsp;difficult\u00e9s int\u00e9rieures&nbsp;\u00bb in\u00e9dites et la pr\u00e9sence, pour la premi\u00e8re fois, d\u2019un ancien pair, en position de hi\u00e9rarchie, responsable de communication externe des projets vis-\u00e0-vis des clients. Ce manager exerce une pression frontale sur les \u00e9quipes et pilote le projet, arm\u00e9 d\u2019une critique caustique. Son objectif est de \u00ab&nbsp;remettre les indicateurs au vert&nbsp;\u00bb. En effet, beaucoup de projets sont d\u00e9ficitaires et la seule causalit\u00e9 invoqu\u00e9e semble \u00eatre que les \u00e9quipes n\u2019ont pas pris la mesure des enjeux de concurrence et de productivit\u00e9. Bref une spirale productiviste est en marche, spirale qui semble d\u00e9nier la n\u00e9cessit\u00e9 d\u2019une analyse approfondie du travail. Jeanne dira \u00ab&nbsp;les mecs, et pas les meilleurs, sont en pole position, ce sont des petits managers qui ont pris un gros coup de pression&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>Depuis son retour de cong\u00e9s de maternit\u00e9 et face \u00e0 la r\u00e9organisation du travail, Jeanne va modifier progressivement son rythme de travail afin de rendre compatible sa volont\u00e9 d\u2019une hyper pr\u00e9sence au travail avec celle d\u2019\u00eatre une tr\u00e8s bonne m\u00e8re. Avant son arr\u00eat brutal, son rythme journalier \u00e9tait devenu tout simplement invraisemblable. Tous les jours elle se l\u00e8ve \u00e0 5 heures afin que son travail n\u2019empi\u00e8te pas sur sa vie familiale. Elle travaille alors pendant 2h30, r\u00e9dige des documents, r\u00e9pond \u00e0 ses courriers et assiste \u00e0 des conf\u00e9rences t\u00e9l\u00e9phoniques avec les continents Asiatique et Am\u00e9ricain. Puis elle r\u00e9veille ses enfants et participe pendant une heure \u00e0 la vie familiale en \u00e9tant disponible et enti\u00e8rement coup\u00e9e de son travail. Elle d\u00e9pose ensuite ses enfants \u00e0 l\u2019\u00e9cole et s\u2019inflige une journ\u00e9e continue, sauf 2 fois par semaine ou elle court pour \u00ab&nbsp;se vider&nbsp;\u00bb l\u2019esprit et calmer sa col\u00e8re et son envie de \u00ab&nbsp;r\u00e9gler ses comptes&nbsp;\u00bb. Ses \u00e9quipes ont \u00e9t\u00e9 enti\u00e8rement r\u00e9organis\u00e9es pendant son cong\u00e9 et elle doit pallier aux incomp\u00e9tences collectives, \u00e0 l\u2019\u00e9clatement g\u00e9ographique, aux diff\u00e9rences culturelles. Jeanne ne peut plus s\u2019appuyer sur ses collaborateurs, elle doit au contraire \u00eatre tout le temps sur le pont, dans un titanesque travail de lien, invisible et toujours soumis \u00e0 une \u00e9ventuelle r\u00e9organisation. Tous les jours elle combat farouchement la \u00ab&nbsp;r\u00e9unionite tardive&nbsp;\u00bb, s\u2019oppose ouvertement aux convocations tardives et quitte le travail \u00e9nerv\u00e9e en assumant mal un d\u00e9part pr\u00e9matur\u00e9 \u00e0 18h30. Elle s\u2019astreint alors \u00e0 redevenir disponible pour ses enfants de 19h \u00e0 20h30, pour son conjoint jusqu\u2019\u00e0 21h30 et travaille ensuite jusqu\u2019\u00e0 23h30. Jeanne se souvient \u00eatre rentr\u00e9e dans ce rythme comme on rentre dans un marathon.<\/p>\n\n\n\n<p>Le tableau d\u2019\u00e9puisement extr\u00eame du corps que pr\u00e9sente Jeanne en consultation \u00e9voque la clinique de ces <em>gal\u00e9riens volontaires<\/em> si bien d\u00e9crite par G\u00e9rard Szwec \u00e0 propos d\u2019individus qui ne peuvent trouver le repos et s\u2019engagent dans des processus d\u2019\u00e9puisement afin de se d\u00e9barrasser d\u2019une excitation intol\u00e9rable. La conduite volontaire d\u2019\u00e9puisement s\u2019apparente \u00e0 des processus auto-calmants qui figent la pens\u00e9e alors que le corps devient une machine dont le but est d\u2019\u00e9puiser une tension psychique intol\u00e9rable (G. Szwec 1998). De M\u2019Uzan \u00e9voque quant \u00e0 lui les <em>esclaves de la quantit\u00e9<\/em> d\u00e9signant ces sujets condamn\u00e9s au passage \u00e0 l\u2019acte en vue de d\u00e9charger totalement l\u2019excitation et ramen\u00e9s \u00e0 une sorte \u00ab&nbsp;d\u2019\u00eatre primordial&nbsp;\u00bb o\u00f9 les processus quantitatifs l\u2019emportent sur les processus qualitatifs qui permettent le jeu des repr\u00e9sentations (identification, s\u00e9paration moi\/non moi). Ces processus quantitatifs dominent les pathologies somatiques et se pr\u00e9sentent comme l\u2019envers de la vie psychique, comme un retour quasi instinctuel o\u00f9 le soi ne serait pas encore constitu\u00e9. Comme Jeanne, incapable d\u2019\u00e9laborer le traumatisme de la disgr\u00e2ce et de la blessure narcissique, et qui ne trouve de r\u00e9ponse que dans la r\u00e9action comportementale. En r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 l\u2019addiction, la r\u00e9action excessivement comportementale, la folie d\u2019un engagement d\u00e9mesur\u00e9 dans le travail o\u00f9 s\u2019impose un rythme continu, draconien, r\u00e9p\u00e9titif, r\u00e9v\u00e8le \u00ab&nbsp;une v\u00e9ritable carence existentielle&nbsp;\u00bb, un d\u00e9faut d\u2019 \u00ab&nbsp;\u00eatre&nbsp;\u00bb, une incapacit\u00e9 \u00e0 se sentir naturellement soi-m\u00eame faute d\u2019un tonus identitaire de base suffisant (M. De M\u2019Uzan, 2005). La d\u00e9faillance du socle identitaire de base fait que le sujet est en dette \u00e9conomique. Il doit rattraper cette dette par un exc\u00e8s quantitatif et finalement prendre sa place par l\u2019ext\u00e9rieur, par la force et la d\u00e9monstration. Ce serait donc bien pour Jeanne les rat\u00e9s des processus narcissiques d\u2019autoconservation qui seraient \u00e0 l\u2019origine de son hyperactivit\u00e9 pathog\u00e8ne.<\/p>\n\n\n\n<p>Jeanne nous apparait comme un animal en survie. Tous les jours elle pense, elle organise ses gestes imm\u00e9diats, contr\u00f4le son temps, mesure la quantit\u00e9 de ses investissements. Confront\u00e9e \u00e0 l\u2019hostilit\u00e9 du monde, \u00e0 la sauvagerie des contraintes, elle renoue, par la quantit\u00e9, avec un sentiment de toute puissance. Elle est dans l\u2019hyper vigilance, dans l\u2019hyper calcul et donc dans l\u2019hyper activit\u00e9. Elle s\u2019accroche aux faits r\u00e9els sans aucun \u00e9prouv\u00e9 de plaisir, sans qu\u2019aucune valence \u00e9rotique masochiste ne vienne se substituer \u00e0 la s\u00e9cheresse de ses actes. Jeanne doit tenir, comme fix\u00e9e au sensori-moteur. Sa vie devient op\u00e9ratoire parce qu\u2019avant toute chose sa structure psychique serait d\u00e9j\u00e0 fig\u00e9e par une d\u00e9faillance narcissique grave. Il sera d\u2019ailleurs ais\u00e9 de rep\u00e9rer chez Jeanne, dans les tourments de son histoire personnelle, des \u00e9l\u00e9ments de fragilit\u00e9s venant \u00e9tayer cette hypoth\u00e8se. Issue d\u2019une famille de migrants aux destins contrari\u00e9s, toute la lign\u00e9e des femmes s\u2019est construite sur la promesse d\u2019un destin meilleur permis par le travail, et ceci, au prix de renoncements et de s\u00e9parations excessivement douloureux.<\/p>\n\n\n\n<p>On peut alors faire l\u2019hypoth\u00e8se, en suivant les enseignements de l\u2019IPSO, que l\u2019effet traumatique de la disgr\u00e2ce entra\u00eene une d\u00e9sorganisation progressive vers la r\u00e9gression somatique qui va prendre la forme d\u2019un <em>Burnout<\/em> doubl\u00e9 d\u2019une n\u00e9vrite vestibulaire. L\u2019incapacit\u00e9 de Jeanne \u00e0 finalement produire un sympt\u00f4me n\u00e9vrotique, constitue l\u2019indice pathologique de la somatose. Pour le dire autrement, l\u2019attaque de sa place la sid\u00e8re et elle ne peut produire aucun sympt\u00f4me dans un registre n\u00e9vrotique lui permettant de symboliser les motions agressives. Elle va au contraire lentement r\u00e9gresser et se pr\u00e9senter en consultation sans aucune activit\u00e9 fantasmatique, en commentant ses troubles \u00e0 l\u2019aide d\u2019un discours vide et impersonnel, caract\u00e9ristique d\u2019une perte de la valeur fonctionnelle du pr\u00e9conscient.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Corps, pens\u00e9e et travail<\/h2>\n\n\n\n<p>La psychosomatique comme la psychodynamique du travail accordent \u00e0 l\u2019exp\u00e9rience subjective du corps une place majeure. Cependant, l\u00e0 o\u00f9 le courant psychosomatique insiste classiquement sur les d\u00e9fauts d\u2019\u00e9prouv\u00e9s en rapport avec une vuln\u00e9rabilit\u00e9 de l\u2019appareil psychique, en particulier la fragilit\u00e9 de constitution et de fonctionnalit\u00e9 du syst\u00e8me pr\u00e9conscient, \u00ab&nbsp;plaque tournante de l\u2019\u00e9conomie psychosomatique&nbsp;\u00bb (P. Marty, 1990), la psychodynamique du travail pose l\u2019exp\u00e9rience du corps au fondement du rapport subjectif au travail. La th\u00e8se de la centralit\u00e9 subjective du travail, tir\u00e9e de la clinique du travail, insiste en effet sur l\u2019engagement du corps dans le travail, en vue de d\u00e9passer les contraintes mat\u00e9rielles et psychiques qu\u2019il suppose. L\u2019endurance \u00e0 l\u2019\u00e9chec cons\u00e9cutif \u00e0 la r\u00e9sistance oppos\u00e9e par le r\u00e9el, convoque le masochisme \u00e9rog\u00e8ne primaire (aussi d\u00e9sign\u00e9 par D. Ros\u00e9 comme endurance primaire (D. Ros\u00e9, 1997) habituellement convoqu\u00e9 pour rendre compte de la constitution des assises narcissiques du moi. L\u2019activit\u00e9 de production, qu\u2019elle soit d\u00e9ploy\u00e9e en r\u00e9ponse \u00e0 une t\u00e2che individuelle ou dans le cadre de la participation du sujet \u00e0 des t\u00e2ches collectives, suppose une familiarisation avec la mati\u00e8re (que celle-ci soit inanim\u00e9e, comme les objets techniques par exemple, ou anim\u00e9e, comme dans le cas de l\u2019\u00e9tablissement de relations de travail avec d\u2019autres sujets) qui r\u00e9siste \u00e0 la ma\u00eetrise. Ce processus de familiarisation et de \u00ab&nbsp;subjectivation&nbsp;\u00bb du travail, le philosophe M. Henry l\u2019a d\u00e9sign\u00e9 comme une <em>corpspropriation<\/em> du monde (M. Henry, 1987). Du point de vue du clinicien, elle engage l\u2019ensemble de la dynamique pulsionnelle anim\u00e9e par la tendance \u00e9pist\u00e9mophilique en direction de la sublimation. En termes m\u00e9tapsychologiques, la lutte avec le r\u00e9el de la mati\u00e8re s\u2019appuie sur le masochisme \u00e9rog\u00e8ne pour se muter en exigence de travail pour le moi, par la voie de la perlaboration des excitations pulsionnelles. Pour le dire autrement, le travail de production (<em>poi\u00e8sis<\/em>), celui qui r\u00e9sulte de la confrontation au r\u00e9el du travail et ses vicissitudes, se transforme, gr\u00e2ce \u00e0 l\u2019endurance, en exigence de travail \u00ab&nbsp;impos\u00e9 au psychisme du fait de ses relations avec le corps&nbsp;\u00bb (S. Freud 1915). Le travail de production est aussi un travail de soi sur soi et les habilet\u00e9s qui en r\u00e9sultent sont le r\u00e9sultat d\u2019un travail psychique d\u2019\u00e9laboration de l\u2019exp\u00e9rience subjective du corps. Le travail vivant, m\u00eame le plus ordinaire, celui qui int\u00e9resse la psychodynamique du travail, convoque le subjectif et permet le d\u00e9veloppement de registres de sensibilit\u00e9. Il repr\u00e9sente donc l\u2019un des leviers majeurs de la sublimation. Ceci suppose n\u00e9anmoins de consid\u00e9rer, dans la continuit\u00e9 de Laplanche, la sublimation comme un processus, non de simple transposition, mais de mutation des pulsions qui se d\u00e9ploie d\u00e8s l\u2019origine, en vue de lier, selon diff\u00e9rentes modalit\u00e9s, les composantes de la pulsion sexuelle (J. Laplanche, 1999). La dimension \u00e9nigmatique que constitue la pulsion, \u00e9nigme qui impose un travail de traduction au principe de la gen\u00e8se de la sublimation, trouve dans les conditions sociales et dans le travail en particulier, l\u2019occasion de produire de nouvelles formes de traduction de l\u2019\u00e9nigmatique originaire. C\u2019est ainsi que le travail constitue une deuxi\u00e8me chance au regard de la construction de l\u2019identit\u00e9, armature de la sant\u00e9 mentale.<\/p>\n\n\n\n<p>Aux sources de la sublimation et des formes de sensibilit\u00e9 on retrouve donc l\u2019\u00e9rog\u00e9n\u00e9it\u00e9 du corps qui r\u00e9sulte de la s\u00e9duction de l\u2019enfant par l\u2019adulte et rend possible l\u2019excitation du corps de l\u2019enfant en raison du processus d\u2019implantation du sexuel adulte dans l\u2019enfant (J. Laplanche, 1987). Dans le m\u00eame temps, les impasses de la sexualit\u00e9 des parents qui aboutissent \u00e0 l\u2019exclusion de certains registres expressifs du corps de l\u2019enfant, car barr\u00e9s des \u00e9changes \u00e9rotiques avec l\u2019adulte, s\u00e9dimentent dans le corps sous la forme d\u2019 \u00ab&nbsp;ag\u00e9n\u00e9sies pulsionnelles&nbsp;\u00bb. Ces derni\u00e8res sont \u00e0 l\u2019origine, sur le plan topique, de la constitution d\u2019un inconscient non refoul\u00e9, form\u00e9 par proscription des pulsions, qui coexiste avec l\u2019inconscient sexuel refoul\u00e9 cons\u00e9cutif au travail de traduction des messages compromis par le sexuel adulte. Entre ces deux inconscients, radicalement h\u00e9t\u00e9rog\u00e8nes se constitue un clivage (C. Dejours. 2008). L\u2019inconscient non refoul\u00e9 ou \u00ab&nbsp;amential&nbsp;\u00bb, car constitu\u00e9 hors de toute pens\u00e9e, aux sources des zones de frigidit\u00e9 du corps \u00e9rotique, est maintenu silencieux par des formes de pens\u00e9e \u00ab&nbsp;d\u00e9sincarn\u00e9e&nbsp;\u00bb, coup\u00e9es de l\u2019exp\u00e9rience subjective du corps.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">L\u2019intelligence du corps comme r\u00e9ponse \u00e0 l\u2019opposition fonctionnement op\u00e9ratoire <em>versus<\/em> sublimation<\/h2>\n\n\n\n<p>Pour le courant psychosomatique, on le sait, la pens\u00e9e op\u00e9ratoire, qui signe les alt\u00e9rations de la vie psychique, est consid\u00e9r\u00e9e comme le <em>primum movens<\/em> dans la gen\u00e8se des vuln\u00e9rabilit\u00e9s somatiques. Le surinvestissement de l\u2019adaptation et le surinvestissement de la norme (C. Smadja, 2014) seraient les t\u00e9moins du d\u00e9faut de fonctionnement de l\u2019\u00e9conomie \u00e9rotique, le sujet restant d\u00e8s lors captif du r\u00e9gime \u00e9conomique, et coup\u00e9 des investissements sublimatoires. Les blessures narcissiques pr\u00e9coces viendraient entraver le mouvement de complexification et de \u00ab&nbsp;psychisation&nbsp;\u00bb des logiques somatiques aboutissant \u00e0 un d\u00e9faut du pulsionnel, creuset des d\u00e9faillances de la mentalisation (I. Gernet, 2014).<\/p>\n\n\n\n<p>La clinique du rapport subjectif au travail sugg\u00e8re d\u2019inverser la chaine causale propos\u00e9e par le mod\u00e8le th\u00e9orique de la psychosomatique. En accordant une place de choix aux contraintes de l\u2019activit\u00e9 sur la mobilisation du corps \u00e9rotique, se r\u00e9v\u00e8le la double centralit\u00e9 du sexuel et du travail pour la subjectivit\u00e9. Car la mobilisation subjective par le travail est aussi l\u2019occasion de susciter de nouveaux registres de sensibilit\u00e9 aboutissant \u00e0 un gain narcissique pour le sujet.<\/p>\n\n\n\n<p>Jeanne a, dans le cadre de son travail, une r\u00e9putation de main de fer dans un gant de velours. Tr\u00e8s respect\u00e9e des clients, elle se d\u00e9crit comme ing\u00e9nieuse avant tout. Elle explique calmement que lorsque l\u2019on travaille en sous-traitance avec le spatial europ\u00e9en, on vend des prestations \u00ab&nbsp;au catalogue&nbsp;\u00bb. Au moment de la transaction il faut se lancer sans filet en sachant que les ressources n\u00e9cessaires au projet sont difficiles \u00e0 estimer et donc \u00e0 n\u00e9gocier. Le client est pris dans un tel processus de normalisation des achats que toute tentative pour fixer les conditions n\u00e9cessaires pour un travail de qualit\u00e9 sont impossibles. On fait \u00ab&nbsp;comme si&nbsp;\u00bb, dans un march\u00e9 de dupes et l\u2019habilet\u00e9 consiste ensuite \u00e0 d\u00e9ployer \u00ab&nbsp;l\u2019art commercial&nbsp;\u00bb de l\u2019avenant. Le client, alors en confiance, mais aussi \u00ab&nbsp;ferr\u00e9&nbsp;\u00bb dans le d\u00e9roulement du projet, ne peut que signer les avenants qui paradoxalement l\u2019arrangent. En effet ce dernier n\u2019a plus \u00e0 livrer bataille interne avec ses propres gestionnaires des achats. Ces derniers ont rempli leurs objectifs d\u2019optimisation contractuelle et ont d\u00e9j\u00e0 jet\u00e9 leur d\u00e9volu sur une autre proie. A ce stade les gestionnaires sont donc partiellement \u00e9vinc\u00e9s et il devient possible de travailler plus sereinement entre gens du terrain, face au r\u00e9el du travail tel qu\u2019il se pr\u00e9sente, avec son lot d\u2019impr\u00e9vus et d\u2019obstacles. L\u2019avenant est ce qui va donc permettre de tricher avec la prescription initiale et ainsi fournir aux \u00e9quipes de quoi tenir en facilitant le d\u00e9ploiement des ressources dans l\u2019ombre de la normalisation gestionnaire. Ce que Jeanne d\u00e9crit l\u00e0 est tout \u00e0 fait exemplaire de la mobilisation de l\u2019intelligence au travail d\u2019un responsable de projet. Le plaisir de son \u00e9vocation est \u00e9vident. Ce qui semble provoquer cette excitation est l\u2019\u00e9vocation des ruses et tricheries pour d\u00e9tourner le syst\u00e8me, r\u00e9cup\u00e9rer des ressources et ainsi mobiliser ses \u00e9quipes autour d\u2019une \u0153uvre commune, celle de l\u2019aventure spatiale au sein de laquelle elle revendique haut et fort la place de son \u00e9quipe.<\/p>\n\n\n\n<p>On voit, \u00e0 la lumi\u00e8re du d\u00e9ploiement de son intelligence au travail, que le fonctionnement d\u2019allure op\u00e9ratoire est loin de r\u00e9sumer l\u2019ensemble de l\u2019\u00e9conomie psychique de Jeanne, tous ses savoir-faire \u00e9tant alors essentiellement nourris d\u2019activit\u00e9 fantasmatique et d\u2019imaginaire autour de l\u2019univers spatial. Elle d\u00e9montre une habilet\u00e9 extraordinaire pour subvertir les contraintes de l\u2019organisation du travail, afficher un respect des r\u00e8gles tout en coop\u00e9rant discr\u00e8tement avec le client pour neutraliser la contrainte gestionnaire au service d\u2019un int\u00e9r\u00eat sup\u00e9rieur du travail et de \u00ab&nbsp;l\u2019\u0153uvre spatiale&nbsp;\u00bb qui donne un sens \u00e0 son engagement.. Il y a chez Jeanne une r\u00e9elle capacit\u00e9 \u00e0 ruser avec le syst\u00e8me qui m\u00e9riterait d\u00e9voilement et reconnaissance. Mais tout ce travail invisible, aux limites de la fraude et qui n\u2019est pas sans ambigu\u00eft\u00e9 axiologique, va \u00eatre d\u00e9ni\u00e9 alors que seront promus la performance individuelle et le respect d\u2019objectifs purement quantitatifs. L\u2019insistance port\u00e9e \u00e0 l\u2019\u00e9lucidation du rapport subjectif au travail n\u2019implique pas pour autant de d\u00e9fendre l\u2019id\u00e9e selon laquelle Jeanne ne pr\u00e9senterait pas de faille sur le plan psychologique. Au contraire, la clinique des salari\u00e9s en souffrance r\u00e9v\u00e8le souvent des vuln\u00e9rabilit\u00e9s psychopathologiques dont l\u2019expression est directement index\u00e9e au niveau d\u2019engagement et d\u2019exigence qu\u2019ils s\u2019imposent (B. Edrei, 2014).<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Corps, d\u00e9fenses et d\u00e9compensation<\/h2>\n\n\n\n<p>Dans la reconstitution du chemin causal ayant men\u00e9 \u00e0 la d\u00e9compensation somatique, l\u2019analyse de la dynamique intrapsychique s\u2019av\u00e8re n\u00e9cessaire mais non suffisante. La psychodynamique du travail propose d\u2019intercaler entre le fonctionnement psychique individuel et la d\u00e9compensation le cha\u00eenon indispensable des d\u00e9fenses professionnelles contre la souffrance qui r\u00e9sultent, pour une part, de processus intersubjectifs. Dans le cas des strat\u00e9gies collectives de d\u00e9fense, la lutte contre la souffrance g\u00e9n\u00e9r\u00e9e par les contraintes de travail repose ainsi sur la mise en \u0153uvre de constructions symboliques produites et entretenues par les membres d\u2019un collectif de travail. Au regard des d\u00e9fenses, le fonctionnement op\u00e9ratoire se pr\u00e9sente d\u00e8s lors comme secondaire \u00e0 l\u2019activit\u00e9 de travail, c\u2019est-\u00e0-dire comme une cons\u00e9quence de la confrontation \u00e0 ce qu\u2019il convient de caract\u00e9riser comme des contraintes anti-sublimatoires cons\u00e9cutives aux transformations de l\u2019organisation du travail, et qui mettent en impasse le z\u00e8le de Jeanne.<\/p>\n\n\n\n<p>Revenons \u00e0 pr\u00e9sent sur l\u2019\u00e9pisode qui a pr\u00e9sid\u00e9 \u00e0 la d\u00e9compensation somatique de Jeanne. Son ancien coll\u00e8gue et nouvellement chef, pr\u00e9sent\u00e9 comme un \u00ab&nbsp;drogu\u00e9 du travail&nbsp;\u00bb, lui a impos\u00e9 son entretien annuel d\u2019\u00e9valuation un vendredi soir \u00e0 18h afin de lui signifier son d\u00e9saccord sur son auto-\u00e9valuation \u00e0 partir de la grille interne des comp\u00e9tences de savoir-\u00eatre. Jeanne d\u00e9borde de col\u00e8re. Tr\u00e8s vuln\u00e9rable aux attaques, elle ne parvient ni \u00e0 construire un point de vue critique du mod\u00e8le \u00e9conomique dans lequel elle est embarqu\u00e9e, ni \u00e0 s\u2019appuyer sur un jugement distanci\u00e9 vis-\u00e0-vis des syst\u00e8mes internes d\u2019\u00e9valuation. Elle est \u00e9valu\u00e9e comme \u00ab&nbsp;manquant de rigueur dans ses <em>reportings<\/em>&nbsp;\u00bb, en \u00ab&nbsp;retard sur ses projets&nbsp;\u00bb, \u00ab&nbsp;trop protectrice avec ses \u00e9quipes&nbsp;\u00bb, \u00ab&nbsp;trop rigide, voire caract\u00e9rielle dans ses prises de positions internes&nbsp;\u00bb et surtout \u00ab&nbsp;manquant de r\u00e9activit\u00e9&nbsp;\u00bb. La compatibilit\u00e9 entre les responsabilit\u00e9s de Jeanne et son temps partiel de 90% est aussi mise en cause. Ce point appara\u00eet comme extr\u00eamement sensible. Son temps partiel, aussi minime soit-il, est un cha\u00eenon indispensable \u00e0 l\u2019\u00e9quilibration de sa sant\u00e9 psychique. Cet am\u00e9nagement appara\u00eet aussi comme insupportable \u00e0 son manager. Il va ainsi devenir un pr\u00e9texte \u00e0 une d\u00e9fiance r\u00e9ciproque qui semble d\u00e9passer les enjeux r\u00e9els du travail.<\/p>\n\n\n\n<p>Pour Jeanne c\u2019est la premi\u00e8re \u00e9valuation n\u00e9gative en 15 ans de travail dans sa soci\u00e9t\u00e9. Ses bases identitaires vacillent, ce qui entra\u00eenera une cascade de troubles somatiques mineurs ainsi que l\u2019\u00e9pisode vestibulaire qui l\u2019\u00e9loignera pour longtemps du travail.<\/p>\n\n\n\n<p>A ce stade nous posons, sans la nommer, l\u2019hypoth\u00e8se qu\u2019une <em>pathologie de la communication<\/em> (C. Dejours, 1992) caract\u00e9ris\u00e9e est en marche. Ce que Jeanne d\u00e9crit, sans pouvoir le penser, est un dysfonctionnement grave de la communication avec un raidissement de la critique et une p\u00e9joration r\u00e9ciproque entre deux clans. Il y aurait d\u2019un c\u00f4t\u00e9 les \u00ab&nbsp;drogu\u00e9s du travail&nbsp;\u00bb et de l\u2019autre \u00ab&nbsp;les m\u00e8res de famille&nbsp;\u00bb. Les conditions de l\u2019intercompr\u00e9hension ne sont plus r\u00e9unies et la communication entre coll\u00e8gues se d\u00e9couple progressivement de la r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 l\u2019exp\u00e9rience du travail, ce qui signe une forme particuli\u00e8re d\u2019\u00e9volution des strat\u00e9gies collectives de d\u00e9fense dans le sens d\u2019une radicalisation (qui prend alors la forme d\u2019une id\u00e9ologie d\u00e9fensive). Il est fr\u00e9quent, en clinique du travail, d\u2019observer ce type de pathologie de la communication entre les cadres et les subordonn\u00e9s. Les uns sont qualifi\u00e9s de brutes et carri\u00e9ristes tandis que les autres sont per\u00e7us comme indisciplin\u00e9s et ignorants. Ici le diagnostic se double d\u2019une probl\u00e9matique de genre (qu\u2019il serait important d\u2019expliciter mais cela m\u00e9riterait un autre article). Comment en est-on arriv\u00e9 \u00e0 ce que la coop\u00e9ration entre genres, jusque-l\u00e0 relativement pacifique, s\u2019abime au point que chacun soit renvoy\u00e9 \u00e0 son st\u00e9r\u00e9otype de sexe&nbsp;? Cette pathologie de la communication centr\u00e9e sur une p\u00e9joration du genre r\u00e9pond, il faut le souligner, \u00e0 une rationalit\u00e9 \u00ab&nbsp;pathique&nbsp;\u00bb, c\u2019est-\u00e0-dire une rationalit\u00e9 des conduites au regard de la pr\u00e9servation de la sant\u00e9. Sa finalit\u00e9 est d\u2019engourdir la pens\u00e9e critique afin de ne pas avoir \u00e0 penser sa propre souffrance face aux exigences du travail et de s\u2019en tenir \u00e0 une position victimaire. Selon cette construction, Jeanne serait donc victime des \u00ab&nbsp;jeunes coqs&nbsp;\u00bb pendant que son manager devrait se \u00ab&nbsp;trainer&nbsp;\u00bb le boulet des \u00ab&nbsp;m\u00e8res de famille&nbsp;\u00bb en temps partiel.<\/p>\n\n\n\n<p>On peut d\u00e9sormais interroger par quels processus psychiques, le fonctionnement du corps \u00e9rotique de Jeanne devient captif des rapports sociaux jusqu\u2019\u00e0 entraver la dynamique sublimatoire. La reconstitution du chemin causal de l\u2019\u00e9tiologie de la d\u00e9compensation somatique met en \u00e9vidence que la crise identitaire, r\u00e9v\u00e9l\u00e9e par l\u2019\u00e9pisode somatique grave, est d\u00e9clench\u00e9e par la menace de suppression de son temps partiel, pourtant d\u00e9j\u00e0 tr\u00e8s r\u00e9duit, dans un contexte d\u2019effritement et de mutation des strat\u00e9gies d\u00e9fensives collectives en id\u00e9ologies d\u00e9fensives genr\u00e9es. Cette mutation accroit l\u2019hyperactivisme individuel d\u2019un c\u00f4t\u00e9 et l\u2019hyper-pr\u00e9sence de l\u2019autre, devenu l\u2019adversaire \u00e0 combattre, avec le risque d\u2019\u00e9puisement qui en d\u00e9coule. Ainsi le d\u00e9ni de reconnaissance par la hi\u00e9rarchie, coupl\u00e9 aux obstacles oppos\u00e9s \u00e0 la mobilisation de l\u2019intelligence au travail de Jeanne, engendrent des contradictions psychiques insolubles et ouvrent la voie au processus de d\u00e9compensation.<\/p>\n\n\n\n<p>A la lumi\u00e8re de la place centrale accord\u00e9e \u00e0 l\u2019exp\u00e9rience subjective du corps, la rencontre entre psychosomatique et psychodynamique du travail nous conduit \u00e0 repenser \u00e0 nouveaux frais les processus en cause dans la gen\u00e8se de la vuln\u00e9rabilit\u00e9 psychopathologique et psychosomatique. Le vacillement identitaire qui pr\u00e9cipite Jeanne dans la crise somatique se pr\u00e9sente aussi comme un r\u00e9v\u00e9lateur du clivage de la topique psychique rest\u00e9 jusque-l\u00e0 silencieux. La mise en \u00e9chec des d\u00e9fenses et de l\u2019ing\u00e9niosit\u00e9, qui prot\u00e9geaient les zones du corps proscrites, vient directement solliciter la \u00ab\u00a0zone de sensibilit\u00e9 de l\u2019inconscient\u00a0\u00bb conduisant \u00e0 un accroissement de \u00ab\u00a0la sensibilit\u00e9 exacerb\u00e9e de l\u2019individu \u00e0 la pression sociale\u00a0\u00bb (M. Fain, 1981) et en particulier des rapports sociaux de sexe au travail (ce qui chez Jeanne est marqu\u00e9e du sceau d\u2019une histoire interg\u00e9n\u00e9rationnelle tr\u00e8s douloureuse). La clinique du travail nous conduit ainsi \u00e0 r\u00e9futer la place habituellement accord\u00e9e au travail en psychosomatique qui a tendance \u00e0 le rel\u00e9guer au rang d\u2019\u00e9l\u00e9ment purement factuel. Ainsi en est-il des r\u00eaves de travail qui ne sont jamais analys\u00e9s comme un travail de perlaboration de l\u2019exp\u00e9rience du corps au travail, mais comme des r\u00eaves de r\u00e9alit\u00e9, \u00e9quivalents de l\u2019insomnie marqu\u00e9s par une carence \u00e9laborative (M. Sami-Ali, 1980). Le cas clinique de Jeanne nous montre au contraire la mani\u00e8re dont le travail, loin de se r\u00e9duite \u00e0 un d\u00e9cor, s\u2019est log\u00e9 au plus profond de la subjectivit\u00e9 et ceci en raison de l\u2019engagement cardinal et principiel du corps dans la mobilisation de l\u2019intelligence au travail.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Bibliographie<\/h2>\n\n\n\n<p>C. Dejours (1992), \u00ab&nbsp;Pathologie de la communication, situations de travail et espace public&nbsp;: le cas du nucl\u00e9aire&nbsp;\u00bb, <em>Raisons Pratiques<\/em>, 3,177-201.<\/p>\n\n\n\n<p>C. Dejours, (2008), \u00ab&nbsp;Psychosomatique et troisi\u00e8me topique&nbsp;\u00bb, <em>Le Carnet Psy<\/em>, 126, 38-40.<\/p>\n\n\n\n<p>C. Dejours, I. Gernet, (2012), \u00ab&nbsp;Psychopathologie du travail&nbsp;\u00bb, Paris, Elsevier Masson.<\/p>\n\n\n\n<p>F. Derriennic, M. Pez\u00e9, P. Davezies, (1997), \u00ab&nbsp;Analyse de la souffrance dans les pathologies d\u2019hypersollicitation&nbsp;?&nbsp;\u00bb Actes du <em>1<sup>er<\/sup> Colloque International de Psychodynamique et de Psychopathologie du Travail<\/em>, Tome 1, p. 209-252.<\/p>\n\n\n\n<p>M. De M\u2019Uzan, (2005) <em>Aux confins de l\u2019identit\u00e9<\/em>, Paris, Gallimard-NRF.<\/p>\n\n\n\n<p>B. Edrei, (2014), \u00ab&nbsp;Apport de la psychodynamique du travail \u00e0 la clinique de l\u2019infertilit\u00e9&nbsp;\u00bb, <em>Champ Psy<\/em>, 65, 125-144.<\/p>\n\n\n\n<p>M. Fain, (1981), \u00ab&nbsp;Vers une conception psychosomatique de l\u2019inconscient&nbsp;\u00bb, <em>Revue Fran\u00e7aise de Psychanalyse<\/em>, 45, 2, 281-292.<\/p>\n\n\n\n<p>S. Freud, (1915), \u00ab&nbsp;Pulsions et destins des pulsions&nbsp;\u00bb, in <em>\u0152uvres Compl\u00e8tes de Freud<\/em>, Tome XIII, Paris, PUF, 1994.<\/p>\n\n\n\n<p>I. Gernet, (2014), \u00ab&nbsp;Destins du corps \u00e9rotique \u00e0 l\u2019adolescence&nbsp;\u00bb, <em>Psychosomatique relationnelle<\/em>, 3, 39-54<\/p>\n\n\n\n<p>M. Henry, (1987), <em>La barbarie<\/em>, Paris, PUF.<\/p>\n\n\n\n<p>J. Laplanche, (1987), <em>Nouveaux fondements pour la psychanalyse<\/em>, Paris, PUF.<\/p>\n\n\n\n<p>J. Laplanche, (1999), \u00ab&nbsp;Sublimation et\/ou inspiration&nbsp;\u00bb, in <em>Entre s\u00e9duction et inspiration&nbsp;: l\u2019homme<\/em>, Paris, PUF.<\/p>\n\n\n\n<p>P. Marty, (1990) <em>La psychosomatique de l\u2019adulte<\/em>, Paris, PUF <em>Que sais-je&nbsp;?<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>D. Ros\u00e9, (1997), <em>L\u2019endurance primaire<\/em>, Paris, PUF.<\/p>\n\n\n\n<p>M. Sami-Ali, (1980), <em>Le banal<\/em>, Paris, Gallimard.<\/p>\n\n\n\n<p>C. Smadja, (2014), \u00ab&nbsp;Le mod\u00e8le pulsionnel de la psychosomatique&nbsp;\u00bb, <em>Revue Fran\u00e7aise de Psychosomatique<\/em>, 45, 11-30.<\/p>\n\n\n\n<p>G. Swzec, (1998), <em>Les gal\u00e9riens volontaires&nbsp;: essai sur les proc\u00e9d\u00e9s auto-calmants<\/em>, Paris, PUF.<\/p>\n<div class=\"pdfprnt-buttons pdfprnt-buttons-post pdfprnt-bottom-right\"><a href=\"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/10499?print=pdf\" class=\"pdfprnt-button pdfprnt-button-pdf\" target=\"_blank\"><\/a><\/div>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>La clinique de l\u2019\u00e9puisement professionnel, appel\u00e9e plus ordinairement burn out, nous confronte r\u00e9guli\u00e8rement \u00e0 des hommes et des femmes que nous pourrions qualifier de \u00ab&nbsp;bonne volont\u00e9&nbsp;\u00bb, pour reprendre la belle expression de Jules Romain, pris pour l\u2019essentiel dans des modes&#8230;<\/p>\n","protected":false},"author":2,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"rubrique":[1214,1245],"thematique":[351,562],"auteur":[1458,1457],"dossier":[564],"mode":[61],"revue":[565],"type_article":[452],"check":[2023],"class_list":["post-10499","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","rubrique-psychanalyse","rubrique-soin","thematique-societe","thematique-travail","auteur-betrice-edrei","auteur-isabelle-gernet","dossier-la-clinique-et-la-psychodynamique-du-travail","mode-gratuit","revue-565","type_article-dossier","check-ok"],"acf":[],"_links":{"self":[{"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/10499","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/users\/2"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=10499"}],"version-history":[{"count":1,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/10499\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":16300,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/10499\/revisions\/16300"}],"wp:attachment":[{"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=10499"}],"wp:term":[{"taxonomy":"rubrique","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/rubrique?post=10499"},{"taxonomy":"thematique","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/thematique?post=10499"},{"taxonomy":"auteur","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/auteur?post=10499"},{"taxonomy":"dossier","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/dossier?post=10499"},{"taxonomy":"mode","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/mode?post=10499"},{"taxonomy":"revue","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/revue?post=10499"},{"taxonomy":"type_article","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/type_article?post=10499"},{"taxonomy":"check","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/check?post=10499"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}