{"id":10481,"date":"2021-08-22T07:32:08","date_gmt":"2021-08-22T05:32:08","guid":{"rendered":"https:\/\/carnetpsy.fr\/le-petit-louis-et-le-petit-hans-2\/"},"modified":"2021-09-19T12:12:33","modified_gmt":"2021-09-19T10:12:33","slug":"le-petit-louis-et-le-petit-hans","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/le-petit-louis-et-le-petit-hans\/","title":{"rendered":"Le petit Louis et le petit Hans"},"content":{"rendered":"\n<p>L\u00e9vi-Strauss, Lacan, Foucault, Althusser, ceux qu\u2019il \u00e9tait convenu de surnommer les \u00ab&nbsp;4 mousquetaires&nbsp;\u00bb du structuralisme, ont r\u00e9gn\u00e9 sur la vie intellectuelle fran\u00e7aise dans les ann\u00e9es 1960-1970. L\u2019influence des trois premiers ne s\u2019est pas d\u00e9mentie, toujours aussi lus et comment\u00e9s, le quatri\u00e8me est tomb\u00e9 dans un quasi-oubli. Comme si son \u00ab&nbsp;imposture&nbsp;\u00bb, qu\u2019il craignait tant de voir r\u00e9v\u00e9l\u00e9e au grand jour, avait fini par l\u2019emporter. Avec l\u2019impitoyable autod\u00e9rision qui le caract\u00e9risait, Althusser disait&nbsp;: \u00ab&nbsp;Je suis connu pour ma c\u00e9l\u00e9brit\u00e9.&nbsp;\u00bb Reste un livre, de loin le plus lu&nbsp;: <em>L\u2019avenir dure longtemps<\/em> <sup>1<\/sup>, \u00e0 la fois un grand livre autobiographique, la fresque d\u2019une \u00e9poque et un t\u00e9moignage sur la m\u00e9lancolie. Pas la douce m\u00e9lancolie, la m\u00e9lancolie profonde et dangereuse, celle qui c\u00f4toie la mort et finit par s\u2019y livrer. Si Althusser est demeur\u00e9 c\u00e9l\u00e8bre, ce n\u2019est pas pour avoir \u00e9crit <em>Pour Marx<\/em>, que tous les adolescents gauchistes de Mai 68, moi le premier, connaissaient par c\u0153ur avant de tout en oublier, mais pour avoir assassin\u00e9 sa femme une nuit de novembre 1980.<\/p>\n\n\n\n<p>Il \u00e9trangle la femme de sa vie. Il n\u2019en a pas connu d\u2019autres, ou si peu. Il a 30&nbsp;ans quand il l\u2019embrasse et couche avec elle. C\u2019est son premier baiser donn\u00e9 \u00e0 une femme et son premier acte sexuel. La sc\u00e8ne le plonge dans un ab\u00eeme d\u2019angoisse, la \u00ab&nbsp;peur de mourir avant l\u2019\u00e9jection&nbsp;\u00bb, et entra\u00eene sa premi\u00e8re hospitalisation en psychiatrie \u00e0 Sainte-Anne. Pierre M\u00e2le conclut \u00e0 la d\u00e9mence pr\u00e9coce, Ajuriaguerra corrige le diagnostic en m\u00e9lancolie, \u00e9lectrochocs \u00e0 l\u2019appui. Parce que l\u2019humour ne lui a jamais fait d\u00e9faut, m\u00eame dans les pires moments, Althusser avait surnomm\u00e9 \u00ab&nbsp;Staline&nbsp;\u00bb le bourreau moustachu charg\u00e9 de l\u2019\u00e9lectricit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Les d\u00e9pressions profondes avec hospitalisation jalonnent la vie d\u2019Althusser, sans avoir jamais v\u00e9ritablement entam\u00e9 sa capacit\u00e9 de r\u00e9flexion et son enseignement \u00e0 la Rue d\u2019Ulm. L\u2019effondrement se produisait notamment chaque fois qu\u2019une femme lui faisait frontalement des avances et lui confiait \u00ab&nbsp;qu\u2019elle avait des id\u00e9es pour lui&nbsp;\u00bb. Le sexe f\u00e9minin, \u00e9crit-il, \u00ab&nbsp;est un ab\u00eeme o\u00f9 l\u2019homme menace de se perdre sans retour&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>Louis Althusser vient \u00e0 peine de tuer sa femme qu\u2019il est extrait du circuit judiciaire, confi\u00e9 \u00e0 la psychiatrie, intern\u00e9 pendant trois&nbsp;ans. Il n\u2019a commis aucun crime, il n\u2019est pas coupable, il est malade. \u00ab&nbsp;Pour le criminel, le ch\u00e2timent est son droit&nbsp;\u00bb, \u00e9crivait Hegel. C\u2019est ce qui nourrit le projet d\u2019Althusser d\u2019\u00e9crire sa biographie, raconter ce qu\u2019il aurait dit \u00e0 son proc\u00e8s si on ne l\u2019avait pas d\u00e9pouill\u00e9 de sa responsabilit\u00e9. Le philosophe partage avec le psychanalyste l\u2019id\u00e9e que l\u2019inconscient n\u2019est pas une circonstance att\u00e9nuante.<\/p>\n\n\n\n<p><em>L\u2019avenir dure longtemps<\/em> ouvre bien des pistes qui m\u00e8nent \u00e0 la m\u00e9lancolie, notamment la plus classique d\u2019entre elles, la confusion identificatoire avec le mort in\u00e9galable et id\u00e9alis\u00e9. L\u2019objet de l\u2019ombre se pr\u00e9nomme Louis, comme lui&nbsp;; c\u2019est le pr\u00e9nom du fr\u00e8re du p\u00e8re, mort \u00e0 18&nbsp;ans pendant la Premi\u00e8re Guerre mondiale dans un accident d\u2019a\u00e9roplane. Jeune homme brillant, tout juste normalien\u2026 l\u2019\u00c9cole normale, la Rue d\u2019Ulm, sera plus tard la v\u00e9ritable maison d\u2019Althusser. Mais Louis, surtout, c\u2019est le pr\u00e9nom de ce m\u00eame jeune homme vu et ador\u00e9 par d\u2019autres yeux, les yeux de la m\u00e8re, dont il fut le pur amour de jeunesse. Son fr\u00e8re mort, le futur p\u00e8re de Louis demande \u00e0 l\u2019amante d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9e de le remplacer aupr\u00e8s d\u2019elle. Pour son malheur, elle c\u00e8de. Une sorte d\u2019inceste sur tombe, il est bien difficile de sortir indemne d\u2019une telle sc\u00e8ne primitive.<\/p>\n\n\n\n<p>Et la diff\u00e9rence des sexes dans tout cela&nbsp;? Quelle diff\u00e9rence entre les sexes produit une telle histoire&nbsp;? Elle prend la forme d\u2019un souvenir d\u2019enfance&nbsp;: \u00ab&nbsp;Nous \u00e9tions \u00e0 Marseille, ma m\u00e8re baignait ma s\u0153ur nue dans la baignoire de l\u2019appartement. Nu aussi, j\u2019attendais mon tour. J\u2019entends encore ma m\u00e8re me dire&nbsp;: \u201cTu vois, ta s\u0153ur est un \u00eatre fragile, elle est bien plus expos\u00e9e qu\u2019un gar\u00e7on aux microbes\u201d \u2013&nbsp;et elle joignait le geste \u00e0 la parole pour bien montrer les choses&nbsp;\u2013 \u201ctu as seulement deux trous dans le corps, elle, elle en a trois.\u201d&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;Trou&nbsp;\u00bb est-il un mot psychotique&nbsp;? Alors qu\u2019il r\u00e9fl\u00e9chit \u00e0 la formation de mot schizophr\u00e9nique, Freud \u00e9voque deux patients, l\u2019un multipliant sur son visage les cavit\u00e9s f\u00e9minines en vidant les pores de leurs points noirs, l\u2019autre, patient de Tausk, percevant entre les mailles de ses chaussettes, \u00e0 chaque fois qu\u2019il les \u00e9tire et y enfonce le pied, l\u2019\u00e9quivalent d\u2019un sexe f\u00e9minin. Tout se passe comme si chacun de ces hommes entendait au pied de la lettre la formule cynique&nbsp;: \u00ab&nbsp;un trou est un trou&nbsp;\u00bb. L\u2019\u00e9quivalence langagi\u00e8re pr\u00e9vaut sur la ressemblance des choses d\u00e9sign\u00e9es, la relation de mots l\u2019emporte sur la relation de choses. Le mot schizophr\u00e9nique est soumis au m\u00eame travail que le travail du r\u00eave, r\u00e9gi comme lui par le processus primaire. Ce n\u2019est \u00e9videmment pas \u00ab&nbsp;trou&nbsp;\u00bb en lui-m\u00eame qui est un mot psychotique, seul le fonctionnement psychique qui en fait pareil usage peut \u00eatre qualifi\u00e9 de tel. Il reste que \u00ab&nbsp;trou&nbsp;\u00bb n\u2019est pas un mot banal, l\u2019\u00e9tymologie sugg\u00e8re la violence d\u2019une perc\u00e9e traversant le corps, trou\u00e9e et plaie profonde&nbsp;; sa d\u00e9signation de l\u2019orifice f\u00e9minin est aussi ancienne que vulgaire, elle remonte au XIII<sup>e<\/sup>&nbsp;si\u00e8cle. Rappelons encore, au risque d\u2019\u00eatre grossier, que le mot \u00ab&nbsp;trou&nbsp;\u00bb r\u00e9unit par son usage le g\u00e9nital et l\u2019anal, mena\u00e7ant de les confondre.<\/p>\n\n\n\n<p>Dans la m\u00e9lancolie, \u00e9crit Freud, \u00ab&nbsp;le trou est dans le psychique<sup>2<\/sup>&nbsp;\u00bb. M\u00e9lancolique plut\u00f4t que psychotique, telle semble bien \u00eatre la qualification la plus juste du trou dans la vie psychosexuelle de Louis. Un trou h\u00e9morragique condensant l\u2019\u00e9panchement d\u00e9pressif et l\u2019angoisse d\u00e9personnalisante devant le gouffre du sexe f\u00e9minin. Le trou m\u00e9lancolique rassemble le sexe et la mort. \u00ab&nbsp;Dans la m\u00e9lancolie, il pourrait s\u2019agir d\u2019une perte dans la vie pulsionnelle&nbsp;\u00bb, \u00e9crit encore Freud. La d\u00e9sirance, la <em>Sehnsucht<\/em>, pour quelque chose qui est perdu est l\u2019affect qui la caract\u00e9rise.<\/p>\n\n\n\n<p>La th\u00e9orie-fantasme de l\u2019enfant Louis m\u00e9rite en elle-m\u00eame qu\u2019on s\u2019y attarde. La souris, le serpent et m\u00eame l\u2019araign\u00e9e sont de braves b\u00eates n\u00e9vrotiques, jamais tr\u00e8s \u00e9loign\u00e9es quand r\u00f4dent l\u2019hyst\u00e9rie et sa phobie-passion du sexe. Aussi petite soit-elle, capable de se faufiler par le plus secret des trous, la souris n\u2019en est pas moins visible, on peut la fuir en sautant du lit ou en passant par la fen\u00eatre. Mais le microbe\u2026 Son invisibilit\u00e9 abolit l\u2019\u00e9cart entre le dehors et le dedans, rend d\u00e9risoires les fronti\u00e8res du moi&nbsp;; plus un corps est trou\u00e9, moins il est \u00e9tanche, moins il est \u00e0 l\u2019abri de l\u2019infection. Ce corps \u00e0 trous et \u00e0 pertes qu\u2019est un corps de femme est le lieu de tous les dangers.<\/p>\n\n\n\n<p>Autre \u00e9l\u00e9ment remarquable du souvenir-fantasme de Louis, l\u2019escamotage dont le p\u00e9nis fait l\u2019objet&nbsp;; vingt-six&nbsp;ans passeront avant de pouvoir mettre la main dessus, \u00e2ge avou\u00e9 de la premi\u00e8re masturbation. Le p\u00e9nis, pourtant, n\u2019est pas absent de l\u2019enfance de Louis, mais quand il surgit, c\u2019est sous la forme du monstre du loch Ness, p\u00e9nis paternel violeur de la m\u00e8re et s\u00e9ducteur de la petite s\u0153ur, qu\u2019il faisait sauter sur ses genoux \u00e0 n\u2019en plus finir. Le p\u00e8re de Louis est aussi fruste et physique que son fr\u00e8re mort \u00e9tait c\u00e9r\u00e9bral et d\u00e9licat.<\/p>\n\n\n\n<p>Le petit Louis n\u2019est pas le petit Hans, mais tous deux ont plus d\u2019un point en commun. Hans hallucine n\u00e9gativement la vulve et ram\u00e8ne \u00e0 rien le sexe de la fille. Louis passe le p\u00e9nis sous silence et multiplie les trous. Ces deux th\u00e9ories-fantasmes d\u00e9nient la diff\u00e9rence des sexes. Pour Hans, il y a un seul sexe, le p\u00e9nis, on l\u2019a ou on ne l\u2019a pas. Pour Louis, il y a un seul sexe, le trou, on en a deux ou trois. Une m\u00eame op\u00e9ration \u00e9pist\u00e9mologique, ramenant l\u2019inconnu au connu, marque les deux raisonnements. La logique ne fait d\u00e9faut ni \u00e0 l\u2019un ni \u00e0 l\u2019autre, c\u2019est elle qui fait th\u00e9orie du fantasme. Logique binaire chez Hans, un ou z\u00e9ro, pr\u00e9sence ou absence. Logique complexe chez Louis, deux ou trois est une alternative peu maniable.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019<em>impact-factor<\/em> de la th\u00e9orie de Hans est incontestablement beaucoup plus \u00e9lev\u00e9 que celui de la th\u00e9orie de Louis. La simplicit\u00e9 logique y est pour quelque chose, on sait ce que l\u2019intelligence artificielle doit au couple un ou z\u00e9ro. Mais cette <em>raison<\/em> ne suffit \u00e9videmment pas \u00e0 rendre compte de constructions domin\u00e9es par l\u2019imaginaire du fantasme et la brutalit\u00e9 de l\u2019inconscient. La th\u00e9orie de Hans ne se contente pas de retenir un seul sexe, elle le transforme, en fait un embl\u00e8me, une fiert\u00e9&nbsp;: le Phallus. Rien de tel du c\u00f4t\u00e9 du trou. Brel peut bien chanter \u00ab&nbsp;Quand c\u2019est qu\u2019on m\u2019mettra dans le trou&nbsp;\u00bb, le symbole de la mort ne prend pas de majuscule. Le primat du phallus fait partie de la vie quotidienne du psychanalyste, que l\u2019analysant soit homme ou femme. Et il n\u2019est pas rare que ce soit chez une femme que s\u2019entende l\u2019hommage le plus appuy\u00e9. L\u2019angoisse du trou ne manque pas non plus d\u2019adeptes, rien \u00e0 voir cependant, c\u2019est le cas de le dire.<\/p>\n\n\n\n<p>Comprendre cet \u00e9cart supposerait que l\u2019on d\u00e9borde de la th\u00e9orie sexuelle vers la configuration psychique o\u00f9 elle s\u2019inscrit, n\u00e9vrose et angoisse de castration d\u2019un c\u00f4t\u00e9, m\u00e9lancolie-d\u00e9pression et angoisse de perte, voire de puits sans fond, de l\u2019autre. De la n\u00e9vrose \u00e0 la normale, il n\u2019y a pas m\u00eame un pas \u00e0 franchir, ce n\u2019est pas une raison pour en cautionner l\u2019\u00e9quation. Hans est peut-\u00eatre le plus commun des mortels, il n\u2019est pas l\u2019Homme \u00e0 lui tout seul. Il est saisissant de constater que bien des psychanalystes font passer la th\u00e9orie du primat du phallus pour <em>La<\/em> th\u00e9orie de la diff\u00e9rence <em>des<\/em> sexes. Ce qui est doublement une imposture, d\u2019abord parce que le nombre de ces th\u00e9ories est quasiment infini. La plus ancienne connue, dessin\u00e9e au fond des grottes pr\u00e9historiques, conclut&nbsp;: l\u2019homme est un cheval, la femme est un bison. Ajoutons que notre lointain anc\u00eatre, \u00e0 la diff\u00e9rence de Hans, n\u2019\u00e9tait pas aveugl\u00e9 par la vulve, c\u2019\u00e9tait m\u00eame son motif d\u2019inspiration pr\u00e9f\u00e9r\u00e9 quand il illustrait les parois de sa grotte. Seconde imposture, le primat du phallus, loin de transcrire la diff\u00e9rence <em>des<\/em> sexes, op\u00e8re son d\u00e9ni. Le sexe est Un, pr\u00e9sent ou absent.<\/p>\n\n\n\n<p>Le premier des psychanalystes fautifs est Freud lui-m\u00eame, quand le phallus installe son primat sur la th\u00e9orie de la f\u00e9minit\u00e9 \u00e0 partir de 1923. C\u2019est d\u2019autant plus surprenant qu\u2019il est le premier \u00e0 souligner, \u00e0 propos de Hans, la \u00ab&nbsp;d\u00e9t\u00e9rioration intellectuelle&nbsp;\u00bb en quoi consiste cette r\u00e9duction du pluriel complexe \u00e0 la simplicit\u00e9 binaire. Les d\u00e9g\u00e2ts sont consid\u00e9rables. \u00c9voquant le masochisme f\u00e9minin en 1924, Freud ne sait plus le d\u00e9crire que chez les hommes, confondant f\u00e9minin et ch\u00e2tr\u00e9. Le masochisme proprement f\u00e9minin, associ\u00e9 \u00e0 la passivit\u00e9, \u00e0 la p\u00e9n\u00e9tration et donc \u00e0 l\u2019orifice, il en avait pourtant fait la d\u00e9couverte peu de temps auparavant, \u00e0 la fois avec l\u2019<em>Homme aux loups <\/em>et <em>Un enfant est battu<\/em>. Quand il reprend et corrige l\u2019interpr\u00e9tation de ce fantasme en 1925, sous l\u2019\u00e9gide du primat devenu imposant, il en perd compl\u00e8tement la f\u00e9minit\u00e9-passivit\u00e9 et d\u00e9t\u00e9riore sa propre clinique. Ne parlons pas des textes portant explicitement sur la f\u00e9minit\u00e9&nbsp;: faute d\u2019inscrire le sexe f\u00e9minin dans la psychosexualit\u00e9, dans l\u2019infantile, il abandonne le sympt\u00f4me premier de la vie sexuelle, la frigidit\u00e9, \u00e0 la constitution&nbsp;; ou, \u00e0 la rigueur, en fait la cons\u00e9quence d\u2019un clitoris qui se prend pour le phallus et ne veut pas c\u00e9der la place. On sait les cons\u00e9quences chirurgicales de cette th\u00e9orie sexuelle infantile freudienne sur la vie de Marie Bonaparte.<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019\u00e9coutais, il y a quelque temps, des coll\u00e8gues disputant d\u2019une \u00e9ventuelle misogynie de Freud, je ne suis pas vraiment convaincu de l\u2019int\u00e9r\u00eat d\u2019un tel d\u00e9bat. Par contre, il est remarquable que Freud installe dans la th\u00e9orie une sorte de misogynie g\u00e9n\u00e9rique, sous une double forme. D\u2019abord \u00e0 travers le plus g\u00e9n\u00e9ral des rabaissements. Ce fantasme, tr\u00e8s partag\u00e9 sinon universel, r\u00e9guli\u00e8rement retrouv\u00e9 au c\u0153ur de la psychosexualit\u00e9 masculine, na\u00eet de l\u2019impossibilit\u00e9 chez l\u2019homme de voir les courants tendre et sensuel (sexuel) converger vers un m\u00eame objet. Comme le r\u00e9sume Kundera \u00e0 sa mani\u00e8re, il y a celle, unique, avec laquelle on dort, et celles, plurielles avec lesquelles on couche. Derri\u00e8re cette division, Freud n\u2019a pas de mal \u00e0 d\u00e9celer les deux faces d\u2019une m\u00eame m\u00e9daille&nbsp;: sur l\u2019avers la m\u00e8re tendre des premiers soins, sur le revers la putain qui rejoint chaque nuit le lit d\u2019un autre homme (en g\u00e9n\u00e9ral, le p\u00e8re). Id\u00e9alisation et rabaissement, culte de la d\u00e9esse-m\u00e8re et misogynie, Madone et putain, ces oppos\u00e9s sont aussi des ins\u00e9parables. Sans doute, le d\u00e9placement de la ligne du refoulement collectif, culturel, permet-il davantage \u00e0 un homme d\u2019aujourd\u2019hui qu\u2019\u00e0 l\u2019\u00e9poque de Freud de r\u00e9unir en une m\u00eame femme son appel de tendresse et sa part de sauvagerie sensuelle. Reste qu\u2019il est remarquable que ce fantasme s\u2019entende sur les divans d\u2019aujourd\u2019hui comme sur ceux d\u2019hier (pas seulement chez les hommes), sans avoir pris une ride.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019autre pilier de la misogynie g\u00e9n\u00e9rique est donc la th\u00e9orie sexuelle infantile du primat du phallus, transform\u00e9e en th\u00e9orie psychanalytique. Cons\u00e9quence misogyne principale, l\u2019assimilation du sexe f\u00e9minin \u00e0 la blessure provoqu\u00e9e par la castration du p\u00e9nis et l\u2019<em>horror feminae<\/em> qui en r\u00e9sulte.<\/p>\n\n\n\n<p>Nul, psychanalyste, ne songerait \u00e0 contester la fr\u00e9quence avec laquelle l\u2019\u00e9quation entre f\u00e9minit\u00e9 et castration se donne \u00e0 entendre chez les analysants, qu\u2019ils soient hommes ou femmes. Et il n\u2019est pas rare que la misogynie des femmes d\u00e9passe en radicalit\u00e9 celle des hommes. En d\u2019autres termes, la misogynie dans la cure est un mat\u00e9riel comme un autre, le psychanalyste n\u2019a pas \u00e0 en juger, il a \u00e9ventuellement \u00e0 en analyser. \u00c7a n\u2019a aucun sens psychanalytique de dire la th\u00e9orie du primat du phallus vraie ou fausse. Comme toute th\u00e9orie-fantasme, elle a la v\u00e9rit\u00e9 de la r\u00e9alit\u00e9 psychique. Il est remarquable d\u2019entendre comment elle se maintient intacte, y compris chez le patient cultiv\u00e9 et lib\u00e9ral qui fr\u00e9quente notre divan. L\u2019inconscient du plus d\u00e9mocrate des hommes ignore la parit\u00e9, l\u2019inconscient de la plus f\u00e9ministe des femmes ignore l\u2019\u00e9galit\u00e9. Ce qui les fait penser l\u2019un et l\u2019autre n\u2019est pas ce qui les fait jouir. Ajoutons que le signe masculin dont est frapp\u00e9 le pouvoir politique dans toutes les soci\u00e9t\u00e9s connues, pass\u00e9es et pr\u00e9sentes, est un \u00e9tayage collectif puissant pour le phallus primant. Qu\u2019il faille en passer par la contrainte de la loi pour tenter d\u2019imposer la parit\u00e9 est le plus fort hommage que l\u2019on puisse lui rendre.<\/p>\n\n\n\n<p>La question n\u2019est donc pas l\u00e0, v\u00e9rit\u00e9 ou fausset\u00e9 de la th\u00e9orie phallique, mais dans la confusion initi\u00e9e par Freud, fortement accentu\u00e9e par Lacan, entre th\u00e9orie sexuelle et th\u00e9orie de la sexualit\u00e9. La difficult\u00e9, c\u2019est que personne n\u2019est \u00e0 l\u2019abri de cette confusion. On peut devenir astronome, sp\u00e9cialiste de la plan\u00e8te V\u00e9nus, parce qu\u2019un jour, enfant, on est tomb\u00e9 amoureux de la <em>V\u00e9nus<\/em> de Botticelli. Cette source inconsciente ne laissera nulle trace dans les \u00e9quations math\u00e9matiques d\u00e9finissant la rotation de la plan\u00e8te. Mais, en psychanalyse, l\u2019inconscient est \u00e0 la fois la source du savoir et son objet. Lorsque Freud intitule son livre<em> Trois essais sur la th\u00e9orie sexuelle<\/em>, et non \u00ab&nbsp;Trois essais sur la th\u00e9orie de la sexualit\u00e9&nbsp;\u00bb, comme on l\u2019a longtemps et prudemment traduit, il prend la mesure du risque \u00e9pist\u00e9mologique. \u00ab&nbsp;Th\u00e9oriser ou fantasmer&nbsp;\u00bb, \u00e9crira-t-il beaucoup plus tard, la th\u00e9orie psychanalytique navigue in\u00e9vitablement entre les deux. Mais cette proximit\u00e9 est une menace, pas un argument en faveur de la confusion.<\/p>\n\n\n\n<p>La force de l\u2019\u0153uvre freudienne, cependant, c\u2019est d\u2019\u00e9chapper au point de vue unitaire. Le primat du phallus a beau s\u2019imposer \u00e0 la construction th\u00e9orique, il n\u2019est pas seul et son r\u00e8gne est en d\u00e9finitive mal assur\u00e9. L\u2019indice le plus fiable sur cette piste est celui de l\u2019angoisse. Si <em>Inhibition, sympt\u00f4me et angoisse<\/em> est un des textes les plus tortueux de Freud, c\u2019est certainement parce qu\u2019il livre simultan\u00e9ment le raisonnement dominant et les \u00e9cueils \u00e0 ce raisonnement. On en conna\u00eet l\u2019espoir logique, celui de faire de l\u2019angoisse de castration l\u2019angoisse <em>princeps<\/em>. Sauf que l\u2019\u00e9cueil \u00e0 une telle g\u00e9n\u00e9ralisation a la taille de la moiti\u00e9 de l\u2019humanit\u00e9, les femmes. Chez elles la castration est complexe et non angoisse. L\u2019ontologie n\u00e9gative, celle du \u00ab&nbsp;d\u00e9s\u00eatre&nbsp;\u00bb, qui \u00e9l\u00e8ve la Castration \u00e0 la dignit\u00e9 de la majuscule, appartient \u00e0 Lacan pas \u00e0 Freud. \u00c0&nbsp;aucun moment celui-ci ne d\u00e9tache la castration de l\u2019imaginaire, du fantasme d\u2019un p\u00e9nis coup\u00e9 ou absent. La fa\u00e7on dont la masculinit\u00e9 de certaines femmes homosexuelles alimente chez elle une v\u00e9ritable angoisse de castration est une confirmation paradoxale, <em>via<\/em> la bisexualit\u00e9, de l\u2019id\u00e9e freudienne. Reste la question de l\u2019angoisse proprement f\u00e9minine, comment la d\u00e9finir&nbsp;? La r\u00e9ponse freudienne nous ram\u00e8ne curieusement du c\u00f4t\u00e9 du petit Louis. Si la m\u00e8re, l\u2019objet d\u2019amour premier, est perdue pour tout le monde, elle l\u2019est encore plus pour la fille que pour le gar\u00e7on. L\u2019angoisse de perte d\u2019amour de la part de l\u2019objet est l\u2019angoisse f\u00e9minine par excellence. O\u00f9 Freud retrouve un masochisme f\u00e9minin des femmes qu\u2019il avait perdu dans l\u2019article de 1924, un masochisme m\u00eal\u00e9 de passivit\u00e9 et d\u2019accent m\u00e9lancolique (Catherine Chabert en fera un livre, <em>F\u00e9minin m\u00e9lancolique<\/em>). Freud ne se contente pas de reconna\u00eetre \u00e0 la femme une angoisse originale, il la d\u00e9finit dans les termes d\u2019une exp\u00e9rience psychique particuli\u00e8rement primitive, \u00e0 laquelle le petit gar\u00e7on est lui aussi expos\u00e9 (faut-il dire le f\u00e9minin du petit gar\u00e7on&nbsp;?). C\u2019est en r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 cette angoisse, et \u00e0 son caract\u00e8re g\u00e9n\u00e9rique, que Melanie Klein fondera sa position d\u00e9pressive.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019angoisse de castration r\u00e9duit \u00e0 <em>rien<\/em> le sexe f\u00e9minin. \u00c0&nbsp;quelle repr\u00e9sentation du sexe f\u00e9minin s\u2019accorde l\u2019angoisse de perte d\u2019amour de la part de l\u2019objet&nbsp;? Rien de bien clair, c\u2019est le cas de le dire, tout devient <em>dark<\/em>. Comment d\u00e9crire ce qui s\u2019accomplit chez la petite fille&nbsp;? se demande Freud. \u00ab&nbsp;Notre mat\u00e9riel devient ici, d\u2019une mani\u00e8re incompr\u00e9hensible, de beaucoup plus obscur et plus lacunaire&nbsp;\u00bb (ocf, vol.&nbsp;XVII, p.&nbsp;31). La m\u00e9taphore est la chose m\u00eame. Plus Freud construit une th\u00e9orie phallique de la f\u00e9minit\u00e9, th\u00e9orie tr\u00e8s claire, trop claire, plus il multiplie simultan\u00e9ment les aveux d\u2019incompr\u00e9hension. \u00c9nigme, obscurit\u00e9 sont les mots les plus fr\u00e9quemment employ\u00e9s. <em>Trou noir<\/em> dans la th\u00e9orie&nbsp;! L\u2019ab\u00eeme qui angoisse tant le petit Louis se rapproche dangereusement. Il rev\u00eat chez Freud la forme d\u2019une m\u00e9taphore bien connue, celle du <em>dark continent<\/em>. L\u2019image est emprunt\u00e9e \u00e0 Stanley, l\u2019explorateur. Celle d\u2019une for\u00eat aussi vierge qu\u2019hostile, dangereuse&nbsp;; celui qui prend le risque d\u2019y p\u00e9n\u00e9trer a toutes les chances de s\u2019y perdre. Le fantasme de castration n\u2019est pas absent mais il concerne le <em>petit <\/em>aventurier, et non la for\u00eat elle-m\u00eame. Le paragraphe que Freud consacre au \u00ab&nbsp;continent noir&nbsp;\u00bb est extraordinaire. Extraordinaire la fa\u00e7on dont l\u2019angoisse de castration du th\u00e9oricien, presque sur le mode du lapsus, vient se m\u00ealer de l\u2019affaire. Freud \u00e9crit&nbsp;: \u00ab&nbsp;Un caract\u00e8re de la sexualit\u00e9 enfantine pr\u00e9coce est que le <em>membre<\/em><em>(Glied)<\/em> [!] sexu\u00e9 f\u00e9minin proprement dit n\u2019y joue encore aucun r\u00f4le&nbsp;; pour l\u2019enfant il n\u2019est pas encore d\u00e9couvert [on ne r\u00eave pas, c\u2019est bien du vagin qu\u2019il s\u2019agit, dont on sait que Freud reportait bizarrement la d\u00e9couverte \u00e0 la pubert\u00e9]. Tout l\u2019accent porte sur le membre masculin, savoir s\u2019il est pr\u00e9sent ou non&nbsp;\u00bb (ocf, vol.&nbsp;XVIII, p.&nbsp;36). Au m\u00eame endroit, dans le m\u00eame paragraphe, co\u00efncident le myst\u00e8re devant l\u2019inconnu (\u00ab&nbsp;la vie sexu\u00e9e de la femme adulte est un <em>dark continent<\/em>&nbsp;\u00bb) et la certitude phallique&nbsp;: le sexe est un membre, on l\u2019a, ou on ne l\u2019a pas encore d\u00e9couvert&nbsp;!<\/p>\n\n\n\n<p>Retenons cependant ce qui s\u2019esquisse sous la plume de Freud d\u2019une autre repr\u00e9sentation du sexuel f\u00e9minin, o\u00f9 se c\u00f4toient les trous noirs de la th\u00e9orie, les for\u00eats obscures, l\u2019ab\u00eeme o\u00f9 l\u2019objet se perd et la conjugaison de l\u2019angoisse avec la passivit\u00e9 primitive. L\u2019invisible est r\u00e9duit \u00e0 un \u00ab&nbsp;il n\u2019y a rien \u00e0 voir&nbsp;\u00bb par la th\u00e9orie phallique, il est le premier mot de l\u2019\u00e9nigme et de l\u2019ouverture sur l\u2019inconnu pour la <em>dark theory<\/em>. On devine derri\u00e8re celle-ci l\u2019abysse, le puits sans fond d\u2019une sexualit\u00e9 maternelle sans commune mesure avec les moyens dont l\u2019enfant dispose pour faire face au d\u00e9sir de la premi\u00e8re s\u00e9ductrice. Le fantasme masculin tr\u00e8s r\u00e9pandu d\u2019une jouissance f\u00e9minine insatiable et d\u00e9mesur\u00e9e (neuf fois plus que l\u2019homme, selon Tir\u00e9sias) est en \u00e9troite relation avec cette dissym\u00e9trie primitive entre le \u00ab&nbsp;petit&nbsp;\u00bb et la premi\u00e8re d\u2019entre toutes les femmes.<\/p>\n\n\n\n<p>Du petit Hans au petit Louis, quelle le\u00e7on tirer concernant la diff\u00e9rence des sexes&nbsp;? Tous les deux la d\u00e9nient, chacun \u00e0 sa mani\u00e8re. Nous sommes tous des petits Hans, des petits Louis\u2026 ou des petites Gretel, des petites Louise. Qui d\u2019entre nous \u00e9chappe au d\u00e9ni de la diff\u00e9rence des sexes&nbsp;? Il importe ici de distinguer soigneusement les registres&nbsp;: celui de la connaissance scientifique, marqu\u00e9e par la rationalit\u00e9&nbsp;; et celui de la connaissance commune, infiltr\u00e9e par le fantasme et les restes des th\u00e9ories sexuelles infantiles. Progressivement, depuis le xviii<sup>e<\/sup> si\u00e8cle, l\u2019anatomophysiologie, la g\u00e9n\u00e9tique, l\u2019endocrinologie sont parvenues \u00e0 une description exhaustive de la sp\u00e9cificit\u00e9 des deux sexes et de leur fonctionnement. Il n\u2019y a plus de myst\u00e8re, cette connaissance est accessible \u00e0 tout le monde, le livre de biologie est pos\u00e9 sur la table pour qui veut l\u2019ouvrir. \u00c7a n\u2019a pas toujours \u00e9t\u00e9 le cas pendant des si\u00e8cles, une th\u00e9orie sexuelle infantile, celle de Galien, le m\u00e9decin grec du ii<sup>e<\/sup> si\u00e8cle, a exerc\u00e9 son empire sur la m\u00e9decine occidentale, soutenant l\u2019identit\u00e9 anatomique des deux sexes&nbsp;; seule diff\u00e9rence reconnue, les hommes affichent dehors ce que les femmes cachent dedans, le vagin est un p\u00e9nis retourn\u00e9 en doigt de gant. L\u2019histoire de la m\u00e9decine est un v\u00e9ritable recueil de th\u00e9ories sexuelles infantiles \u00e9rig\u00e9es en th\u00e9ories scientifiques. Ambroise Par\u00e9 \u00e9tait ainsi convaincu que la simultan\u00e9it\u00e9 des orgasmes chez l\u2019homme et la femme offrait la meilleure chance d\u2019engendrer un enfant en bonne sant\u00e9. Cette th\u00e9orie a v\u00e9cu, pas le fantasme qui la soutient.<\/p>\n\n\n\n<p>La connaissance biologique av\u00e9r\u00e9e d\u2019aujourd\u2019hui met-elle la pratique scientifique \u00e0 l\u2019abri des fantaisies de l\u2019infantile&nbsp;? Ne parlons plus de Hans ou de Louis, mais disons Paul. Paul est gyn\u00e9cologue, il conna\u00eet le sexe f\u00e9minin comme personne, sa comp\u00e9tence ne fait pas de doute, c\u2019est un sp\u00e9cialiste reconnu d\u2019une certaine chirurgie r\u00e9paratrice. Et pourtant il ne s\u2019y fait pas, malgr\u00e9 l\u2019\u00e9vidence rappel\u00e9e par l\u2019exp\u00e9rience quotidienne&nbsp;: l\u2019orifice vaginal ne devrait pas \u00eatre plac\u00e9 l\u00e0, si bas. Si bas, entendez si proche de l\u2019anus au risque de se confondre avec lui. Cette th\u00e9orie-fantasme et son d\u00e9sir de remettre de l\u2019ordre dans la nature est bien plus fortement \u00e0 la source de sa vocation professionnelle que son go\u00fbt intellectuel pour la m\u00e9decine. Je sais bien en quoi consiste la diff\u00e9rence des sexes mais quand m\u00eame\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>Les transformations socioculturelles r\u00e9centes touchant l\u2019alliance, la parent\u00e9, la procr\u00e9ation, l\u2019identit\u00e9 de genre ont pouss\u00e9 quelques psychanalystes \u00e0 se faire id\u00e9ologues, ultimes d\u00e9fenseurs d\u2019une diff\u00e9rence des sexes bien comprise et gardiens, sinon du temple, au moins d\u2019un ordre familial et procr\u00e9atif entre le p\u00e8re, la m\u00e8re et les enfants dont l\u2019essentialit\u00e9 serait fond\u00e9e sur le complexe d\u2019\u0152dipe et son universalit\u00e9. Tr\u00e8s loin de Freud, plus pr\u00e8s du premier Lacan, le complexe d\u2019\u0152dipe est ainsi red\u00e9fini en des termes plus anthropologiques que psychanalytiques, comme le chiasme de deux diff\u00e9rences fondatrices, entre les sexes et les g\u00e9n\u00e9rations.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019importance des processus de diff\u00e9renciation pour la construction de la personne psychique et la d\u00e9finition de son autonomie est chaque jour confirm\u00e9e par la clinique, depuis la diff\u00e9rence entre le dedans et le dehors, premi\u00e8re fronti\u00e8re du moi, jusqu\u2019\u00e0 la diff\u00e9rence entre les sexes, entre les g\u00e9n\u00e9rations, en passant par les diff\u00e9rences entre les vivants et les morts, l\u2019anim\u00e9 et l\u2019inanim\u00e9, l\u2019humain et l\u2019animal\u2026 Toute diff\u00e9rence est fond\u00e9e sur la n\u00e9gation et l\u2019\u00e9cart qu\u2019elle creuse entre les termes qu\u2019elle distingue. \u00c0&nbsp;ce titre, elle s\u2019inscrit topiquement \u00e0 l\u2019\u00e9tage du moi, tant il vrai que le propre de l\u2019inconscient (ou du \u00e7a) est d\u2019ignorer la n\u00e9gation, et donc la diff\u00e9rence, quelle qu\u2019elle soit. Il n\u2019y a, dans l\u2019inconscient, nulle diff\u00e9rence des sexes. Le propre du complexe d\u2019\u0152dipe, \u00e0 condition d\u2019en retrouver la violence incestueuse derri\u00e8re la banalisation de la vulgate, est de n\u00e9gliger la diff\u00e9rence des sexes et des g\u00e9n\u00e9rations. Jocaste couche avec \u0152dipe, et Freud prend bien soin de souligner que la version invers\u00e9e de l\u2019\u0152dipe, celle qui r\u00e9unit dans le d\u00e9sir l\u2019adulte et l\u2019enfant de m\u00eame sexe, ne doit rien en g\u00e9n\u00e9ralit\u00e9 et en exigence \u00e0 la version oppos\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p>Sur quoi porte le travail de l\u2019analyse&nbsp;? Sur les processus de diff\u00e9renciation et d\u2019autonomisation, \u00e0 l\u2019\u00e9tage du moi, ou \u00e0 l\u2019\u00e9tage du \u00e7a, sur le fantasme inconscient, celui qui se repr\u00e9sente le sexe f\u00e9minin comme une jungle imp\u00e9n\u00e9trable et le p\u00e9nis comme une \u00e9p\u00e9e de Damocl\u00e8s&nbsp;? Seules les modalit\u00e9s du transfert en d\u00e9cident. Freud, en 1937, soulignait que le traitement psychanalytique \u00ab&nbsp;oscille comme un pendule d\u2019un petit morceau d\u2019analyse du \u00e7a \u00e0 un petit morceau d\u2019analyse du moi&nbsp;\u00bb (ocf, vol. xx, p.&nbsp;40). Que dominent les angoisses les plus primitives et les fragilit\u00e9s narcissiques, et le pendule penchera in\u00e9vitablement vers l\u2019analyse du moi. Mais quand bien m\u00eame il en serait ainsi, le psychanalyste cesserait d\u2019\u00eatre psychanalyste s\u2019il s\u2019instituait en repr\u00e9sentant de la \u00ab&nbsp;bonne&nbsp;\u00bb diff\u00e9rence, de l\u2019objet d\u2019amour \u00ab&nbsp;l\u00e9gitime&nbsp;\u00bb, et de l\u2019enfant \u00ab&nbsp;correctement&nbsp;\u00bb con\u00e7u.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Notes<\/h2>\n\n\n\n<ol class=\"wp-block-list\"><li>L. Althusser (1992), <em>L\u2019avenir dure longtemps, <\/em>Paris, Stock, imec, 2007 \u00e9dition augment\u00e9e.<\/li><li>S. Freud (1887-1904), <em>Lettres \u00e0 Fliess,<\/em> Paris, Puf, 2015, p.&nbsp;136.<\/li><\/ol>\n<div class=\"pdfprnt-buttons pdfprnt-buttons-post pdfprnt-bottom-right\"><a href=\"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/10481?print=pdf\" class=\"pdfprnt-button pdfprnt-button-pdf\" target=\"_blank\"><\/a><\/div>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>L\u00e9vi-Strauss, Lacan, Foucault, Althusser, ceux qu\u2019il \u00e9tait convenu de surnommer les \u00ab&nbsp;4 mousquetaires&nbsp;\u00bb du structuralisme, ont r\u00e9gn\u00e9 sur la vie intellectuelle fran\u00e7aise dans les ann\u00e9es 1960-1970. L\u2019influence des trois premiers ne s\u2019est pas d\u00e9mentie, toujours aussi lus et comment\u00e9s, le&#8230;<\/p>\n","protected":false},"author":2,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"rubrique":[1214],"thematique":[360],"auteur":[1440],"dossier":[637],"mode":[60],"revue":[704],"type_article":[452],"check":[2023],"class_list":["post-10481","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","rubrique-psychanalyse","thematique-freud","auteur-jacques-andre","dossier-pere-ou-mere-entre-bisexualite-psychique-et-difference-des-sexes","mode-payant","revue-704","type_article-dossier","check-ok"],"acf":[],"_links":{"self":[{"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/10481","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/users\/2"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=10481"}],"version-history":[{"count":1,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/10481\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":14369,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/10481\/revisions\/14369"}],"wp:attachment":[{"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=10481"}],"wp:term":[{"taxonomy":"rubrique","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/rubrique?post=10481"},{"taxonomy":"thematique","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/thematique?post=10481"},{"taxonomy":"auteur","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/auteur?post=10481"},{"taxonomy":"dossier","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/dossier?post=10481"},{"taxonomy":"mode","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/mode?post=10481"},{"taxonomy":"revue","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/revue?post=10481"},{"taxonomy":"type_article","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/type_article?post=10481"},{"taxonomy":"check","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/check?post=10481"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}