{"id":10474,"date":"2021-08-22T07:32:08","date_gmt":"2021-08-22T05:32:08","guid":{"rendered":"https:\/\/carnetpsy.fr\/des-bandelettes-a-lenveloppement-2\/"},"modified":"2021-09-16T23:58:34","modified_gmt":"2021-09-16T21:58:34","slug":"des-bandelettes-a-lenveloppement","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/des-bandelettes-a-lenveloppement\/","title":{"rendered":"Des bandelettes \u00e0 l\u2019enveloppement"},"content":{"rendered":"\n<p>Je suis devenue la r\u00e9f\u00e9rente d\u2019H\u00e9l\u00e8ne au d\u00e9but du mois d\u2019avril, \u00e0 son retour d\u2019une r\u00e9-hospitalisation et le d\u00e9part en cong\u00e9 de sa r\u00e9f\u00e9rente \u00e0 l\u2019Unit\u00e9 de Jour. J\u2019ai donc pris le train en marche, c\u2019est-\u00e0-dire que j\u2019ai d\u00fb reprendre la fonction de ma coll\u00e8gue absente et sa place laiss\u00e9e vacante, acc\u00e9l\u00e9rer pour me trouver au bon moment, au bon endroit et \u00e0 la bonne hauteur&#8230; entre-deux souvent d\u00e9licat.<\/p>\n\n\n\n<p>H\u00e9l\u00e8ne est une jolie jeune fille de bient\u00f4t 18 ans, mince, gracieuse et danseuse, elle se tient tr\u00e8s droite, un peu raide. Son visage est grave, ses grands yeux noirs contemplent le monde avec p\u00e9n\u00e9tration ou tristesse. Elle est plut\u00f4t timide, discr\u00e8te. Elle ne se maquille jamais.<\/p>\n\n\n\n<p>Je suis \u00e9tonn\u00e9e, d\u00e8s le d\u00e9but par la qualit\u00e9 de sa pr\u00e9sence aux ateliers. Elle \u0153uvre, se tient debout au d\u00e9but, puis tr\u00e8s vite assise, affair\u00e9e \u00e0 cr\u00e9er. Elle vient en Arts Plastiques, en atelier Perles, puis en Sculpture, un peu en Jeux d\u2019\u00c9criture et en Poterie &#8211; pour ce qui concerne les ateliers que j\u2019anime. Elle est active et cr\u00e9ative dans le choix de son emploi du temps. Ce go\u00fbt artistique est-il d\u2019ordre sublimatoire&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est l\u2019une des 1<sup>\u00e8res<\/sup> questions que je me pose&nbsp;: y prend-elle du plaisir, de l\u2019int\u00e9r\u00eat ou est-elle mue par un excessif sens du devoir, telle une bonne \u00e9l\u00e8ve appliqu\u00e9e&nbsp;? (Ce qu\u2019elle \u00e9tait avant de tomber malade). Elle est arriv\u00e9e \u00e0 l\u2019Unit\u00e9 de Jour quelques mois plus t\u00f4t, apr\u00e8s plusieurs hospitalisations pour conduites de restrictions alimentaires finissant par interrompre sa scolarit\u00e9 durant la classe de 1<sup>\u00e8re<\/sup> L. Le d\u00e9but des troubles avait d\u00e9marr\u00e9 par une discr\u00e8te anorexie, quatre ans plus t\u00f4t, elle avait alors 12 ans, en classe de 4<sup>\u00e8me<\/sup>. On le voit au passage, elle est en avance, peut \u00eatre pr\u00e9coce.<\/p>\n\n\n\n<p>Comment donc, de quelle fa\u00e7on, l\u2019accompagner au mieux et tenter de l\u2019aider \u00e0 r\u00e9sister aux sir\u00e8nes de la r\u00e9p\u00e9tition et de la rechute&nbsp;? H\u00e9l\u00e8ne manifeste une dimension \u00ab&nbsp;ang\u00e9lique&nbsp;\u00bb&nbsp;: elle est \u00ab&nbsp;parfaite&nbsp;\u00bb, agr\u00e9able, discr\u00e8te, un brin de fantaisie lui \u00e9chappe parfois. En atelier d\u2019Arts Plastiques, apr\u00e8s de nombreuses sayn\u00e8tes de danseuses graciles, elle accepte d\u2019explorer des techniques mixtes et donc de se lancer dans des productions plus hasardeuses qui \u00e9chapperont \u00e0 une qu\u00eate r\u00e9currente du beau. C\u2019est une avanc\u00e9e int\u00e9ressante me semble-t-il. Tout est tr\u00e8s l\u00e9ch\u00e9, elle est souvent m\u00e9contente de ses productions, r\u00e9v\u00e9lant un extr\u00eame perfectionnisme. En Poterie, elle compose beaucoup de danseuses, souvent faisant le grand \u00e9cart. Puis elle en mod\u00e8lera d\u2019autres dans diverses postures, jambes fl\u00e9chies, pli\u00e9es, assises, etc\u2026, pour revenir \u00e0 ce th\u00e8me initial&nbsp;: le grand \u00e9cart (\u00e0 sa sortie&nbsp;!). Au fil des jours, au vu de son int\u00e9gration active au sein de l\u2019unit\u00e9, se dessine l\u2019id\u00e9e d\u2019une reprise progressive de la scolarit\u00e9 gr\u00e2ce \u00e0 l\u2019\u00c9cole \u00e0 l\u2019H\u00f4pital qui permet aux jeunes en soin chez nous de reprendre leurs \u00e9tudes avec un \u00e9tayage enseignant progressif et individuel.<\/p>\n\n\n\n<p>Avec courage, elle red\u00e9marre. Tr\u00e8s vite, un 2<sup>nd<\/sup> cours est propos\u00e9 \u00e0 sa demande conjugu\u00e9e \u00e0 celle de ses parents. Mais qui demande le plus&nbsp;? On peut imaginer que la barre est assez haute du c\u00f4t\u00e9 parental tandis que l\u2019adolescente formule une certaine anxi\u00e9t\u00e9 de performance voire une terreur face \u00e0 l\u2019\u00e9chec. Malgr\u00e9 ses dires rassurants, au bout d\u2019un mois, nous nous apercevons qu\u2019elle va moins bien. Elle s\u2019inqui\u00e8te \u00e0 nouveau de prises de poids, dit qu\u2019elle se sent trop grosse, ce qui \u00e9voque surtout une dysmorphophobie, elle exprime aussi des id\u00e9es noires\u2026 la dimension \u00ab&nbsp;d\u00e9moniaque&nbsp;\u00bb de la r\u00e9p\u00e9tition semble activ\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p>Un jour de cette p\u00e9riode, j\u2019apprends par une coll\u00e8gue qu\u2019elle s\u2019est scarifi\u00e9e, qu\u2019il y a des soins \u00e0 faire. La semaine suivante, c\u2019est mon tour d\u2019infirmerie, je m\u2019y colle. Elle s\u2019est \u00ab&nbsp;gratt\u00e9e&nbsp;\u00bb la peau des avant-bras \u00e0 sang, \u00e0 plusieurs reprises. Rien de bien grave mais je d\u00e9couvre ses bras, z\u00e9br\u00e9s de cicatrices, de coupures. Durant ces 5 jours, lors de son passage quotidien \u00e0 l\u2019infirmerie, je ne peux m\u2019emp\u00eacher de lui demander en lui donnant son traitement si \u00e7a va. Elle peut r\u00e9pondre \u00ab&nbsp;Je me suis fait mal&nbsp;\u00bb, d\u2019une formulation qui est un peu ambigu\u00eb&nbsp;: on pourrait croire qu\u2019elle s\u2019est fait mal par maladresse ou par hasard. Sa volont\u00e9 de se faire du mal n\u2019appara\u00eet pas au premier plan dans sa formulation&nbsp;: qui est ce \u00ab&nbsp;je&nbsp;\u00bb qui fait mal \u00e0 \u00ab&nbsp;me&nbsp;\u00bb&nbsp;? Je est un autre&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>Je n\u2019attends pas d\u2019explication hors entretien avec un m\u00e9decin, je tiens juste \u00e0 faire les soins <em>ad hoc<\/em>. J\u2019essaie d\u2019\u00eatre d\u00e9licate, de ne pas faire valoir ma surprise puis mon inqui\u00e9tude. Tel jour, elle a su r\u00e9sister, tel autre, par contre, \u00e7a a \u00e9t\u00e9 plus fort qu\u2019elle. Se fait-elle mal pour arr\u00eater les id\u00e9es d\u2019auto d\u00e9pr\u00e9ciation, les mauvaises id\u00e9es dont les repr\u00e9sentations suicidaires&nbsp;? Les zones gratt\u00e9es deviennent coup\u00e9es et s\u2019\u00e9tendent de plus en plus sur les avant-bras&nbsp;; je d\u00e9couvre bient\u00f4t ses cuisses marbr\u00e9es de cicatrices jusqu\u2019au pubis et maintenant ses jambes, jusqu\u2019aux chevilles&nbsp;! Ne faisant aucun commentaire, je reste la plus neutre possible, je fais l\u2019infirmi\u00e8re&nbsp;: je la panse, \u00e0 d\u00e9faut de penser. En fait, je n\u2019ai pas de mots pour faire face, je me sens comme tenue en respect par son acharnement \u00e0 ab\u00eemer son corps. D\u00e8s le d\u00e9but, j\u2019ai \u00e9t\u00e9 tr\u00e8s impressionn\u00e9e par ses plaies et leur expansion.<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est, selon ses dires, un combat permanent que le sien pour r\u00e9sister \u00e0 la pente infernale&nbsp;: lutter contre l\u2019impulsion que rien ne peut faire c\u00e9der, ni l\u2019id\u00e9e de prendre son traitement si besoin (anxiolytique), ni le recours \u00e0 un tiers. C\u2019est toujours imp\u00e9rieux. Elle note cependant que \u00ab&nbsp;\u00e7a&nbsp;\u00bb la prend quand elle est seule au domicile. Je l\u2019\u00e9coute en silence. Je suis assez catastroph\u00e9e et j\u2019en rends compte tous les jours \u00e0 mes pairs. Mon inqui\u00e9tude monte, que seule contient ma d\u00e9position, le terme est presque juridique, lors du flash, cette r\u00e9union de fin de journ\u00e9e qui permet le partage avec mes coll\u00e8gues. L\u2019\u00e9quipe fait tiers et me permet de soutenir et garder cette position de r\u00e9f\u00e9rente bien que je me sente prise dans les filets de ce qu\u2019elle a d\u00e9pos\u00e9 &#8211; je ne sais pas encore \u00e0 quel point. Tout cela va <em>crescendo<\/em> pendant \u00e0 peu pr\u00e8s un mois. Lors des entretiens m\u00e9dicaux, elle parle d\u2019une toute petite voix, \u00e0 peine audible et ne peut pas expliquer ses impulsions morbides. J\u2019entends le hiatus entre l\u2019ange et le d\u00e9mon. \u00c7a devient franchement l\u2019horreur&nbsp;: elle se scarifie de plus en plus, r\u00e9-attaque son corps entier, les zones d\u00e9j\u00e0 soign\u00e9es ou en voie de cicatrisation. Elle creuse sous les pansements, sans un mot&nbsp;: elle s\u2019\u00e9corche.<\/p>\n\n\n\n<p>Le parti pris au sein de l\u2019unit\u00e9 est, dans le cas de sujets anorexiques, d\u2019\u00eatre suivis \u00e0 l\u2019ext\u00e9rieur pour la surveillance du poids, nous en viendrons \u00e0 faire de m\u00eame pour les pansements&nbsp;: une consultation r\u00e9guli\u00e8re aupr\u00e8s du service dermatologique de notre \u00e9tablissement. On rajoute du tiers, pour ne pas \u00eatre embarqu\u00e9 dans la jouissance de son corps meurtri. Ce praticien vient tous les 2 jours et passe plus d\u2019une heure \u00e0 refaire les pansements. Je crains une infection, une septic\u00e9mie. Elle a des plaies partout et bient\u00f4t elle devient pour moi \u00ab&nbsp;une plaie&nbsp;\u00bb. Bascule d\u2019avoir \u00e0 \u00eatre\u2026 de la m\u00e9taphore au r\u00e9el pour moi, mais\u2026 pour elle&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>Apr\u00e8s avoir tent\u00e9 de tenir bon, son m\u00e9decin prescrit un report des \u00e9tudes, au risque de contrarier chacun des interlocuteurs, et une hospitalisation \u00e0 plein temps. H\u00e9l\u00e8ne semble tr\u00e8s d\u00e9\u00e7ue, pleine de m\u00e9pris pour elle-m\u00eame car elle va aussi s\u00fbrement d\u00e9cevoir les attentes parentales mais, en m\u00eame temps, elle est tr\u00e8s soulag\u00e9e par cette mesure. En fait, ils sont tous d\u2019accord&nbsp;: elle avait un ou 2 ans d\u2019avance, elle n\u2019est pas en retard scolaire. Elle est r\u00e9hospitalis\u00e9e quelques semaines puis r\u00e9int\u00e8gre l\u2019Unit\u00e9 de Jour, \u00e0 plein temps, avant son d\u00e9part en vacances. Malgr\u00e9 le lien intime entre la reprise des cours avec la mobilisation de ses id\u00e9aux autour de performance scolaire et ses actes d\u2019auto-mutilation, la rentr\u00e9e de septembre est envisag\u00e9e sous l\u2019angle de la reprise de l\u2019\u00c9cole \u00e0 l\u2019H\u00f4pital et la relance de son dossier pour les soins \u00e9tudes. Nous sommes tous un peu inquiets par ce trou des vacances. Comment tiendra-t-elle dehors, ce mois d\u2019ao\u00fbt (sans nous)&nbsp;? Elle nous quitte, peu s\u00fbre d\u2019elle et tr\u00e8s circonspecte quant \u00e0 une \u00e9ventuelle rechute. Quant \u00e0 moi, je suis tr\u00e8s perplexe sur cette propension destructrice \u00e0 l\u2019encontre d\u2019elle-m\u00eame, une forme d\u2019auto-sadisme. En elle, il y a une partie f\u00e9roce et cruelle qui l\u2019emp\u00eache d\u2019advenir&nbsp;: un surmoi implacable. Je ne sais pas pourquoi l\u2019id\u00e9e d\u2019actes masochistes ne me vient pas plut\u00f4t en t\u00eate. La dimension active de ses attaques o\u00f9 l\u2019anorexie serr\u00e9e semble remplacer par les auto-mutilations&nbsp;? Longtemps avant de les rencontrer en entretien familial, je me suis demand\u00e9e \u00e0 quoi pouvaient bien ressembler ses parents, pour pouvoir induire de telles exigences&nbsp;: des parents terribles, s\u00fbrement&nbsp;!<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c0 la rentr\u00e9e de septembre, lors de la premi\u00e8re rencontre familiale, nous apprenons que, au vu de l\u2019excellence de ses vacances, de son app\u00e9tit conserv\u00e9, de l\u2019absence d\u2019entames corporelles et d\u2019id\u00e9es noires, il a \u00e9t\u00e9 d\u00e9cid\u00e9 avec ses parents qu\u2019elle reprendrait le lyc\u00e9e. Dont acte&nbsp;! Nous faisons valoir, sans difficult\u00e9, un principe de prudence et un am\u00e9nagement minimal du temps scolaire est organis\u00e9&nbsp;: elle continue de venir \u00e0 l\u2019Unit\u00e9 de Jour pour un temps tr\u00e8s partiel, gardant un atelier de Poterie et pouvant int\u00e9grer pour la 1<sup>\u00e8re<\/sup> fois le groupe \u00ab&nbsp;bien-\u00eatre&nbsp;\u00bb qui propose des soins de beaut\u00e9. Lors de ce 1<sup>er<\/sup> entretien de reprise, elle nous \u00e9tonne, elle se montre plus s\u00fbre d\u2019elle, d\u2019apparence plus solide. Toute la famille est n\u00e9anmoins tr\u00e8s vigilante. H\u00e9las, au d\u00e9cours des rencontres hebdomadaires avec elle, nous constatons combien son assurance s\u2019effrite et combien elle fait de plus en plus d\u2019efforts pour nous rassurer et banaliser ses difficult\u00e9s. Le bel \u00e9difice se fissure petit-\u00e0-petit et, un beau jour, elle se pr\u00e9sente \u00e0 l\u2019infirmerie avec de nouvelles coupures. Tout l\u2019arsenal des id\u00e9es noires et des auto-mutilations fait retour <em>crescendo<\/em>.<\/p>\n\n\n\n<p>Pourtant elle continue de faire entendre une autre voix, plus ferme, plus consistante aux entretiens. Elle peut envisager aussi l\u2019id\u00e9e d\u2019\u00eatre faillible et d\u2019avoir besoin de notre aide&nbsp;: c\u2019est une nouveaut\u00e9. Elle descend, non pas les bras dans une arabesque, mais la barre de ses exigences tyranniques et peut \u00e9voquer avec nous sa fragilit\u00e9, sa crainte de ne pas y arriver, sa fatigabilit\u00e9 et son incapacit\u00e9 potentielle. Elle mesure sa d\u00e9mesure, quand bien m\u00eame cela n\u2019entame pas sa r\u00e9solution \u00e0 se punir et \u00e0 s\u2019ab\u00eemer, \u00e0 son corps offensant. Elle se montre critique face \u00e0 son retour trop pr\u00e9cipit\u00e9 au lyc\u00e9e&nbsp;: nous avions raison, c\u2019\u00e9tait trop t\u00f4t.<\/p>\n\n\n\n<p>Elle peut enfin entendre cette petite musique sur le temps \u00e0 prendre et l\u2019id\u00e9e de s\u2019appuyer sur nous, l\u2019\u00e9quipe, le corps soignant. Cependant les scarifications ne cessent pas et les id\u00e9es noires s\u2019acc\u00e9l\u00e8rent. Je redoute \u00e0 nouveau une infection et je monte un protocole st\u00e9rile, des soins intensifs, pour nettoyer les plaies. Mon inqui\u00e9tude cro\u00eet au vu de ce qui recommence, malgr\u00e9 nous et malgr\u00e9 ses rationalisations&nbsp;: elle s\u2019\u00e9pluche de plus en plus. Deux choix se profilent avec l\u2019arr\u00eat des cours&nbsp;: une r\u00e9hospitalisation, mais dans un certain d\u00e9lai, ou alors le d\u00e9marrage rapide d\u2019une s\u00e9rie d\u2019enveloppements th\u00e9rapeutiques. Souhaitant qu\u2019elle soit mise \u00e0 l\u2019abri au plus vite, je vote avec ferveur pour l\u2019hospitalisation qui est une forme d\u2019enveloppement\/r\u00e9gression, pour la prot\u00e9ger de cette part f\u00e9roce d\u2019elle-m\u00eame qui la coupe de tout, au propre comme au figur\u00e9. Elle, elle serait partante mais le d\u00e9lai est trop long et, appuy\u00e9 sur la mobilisation des coll\u00e8gues, on opte pour des packs. Moi, je n\u2019y crois pas et je prends sur moi pour ne pas d\u00e9border d\u2019inqui\u00e9tude et de col\u00e8re.<\/p>\n\n\n\n<p>Son m\u00e9decin m\u2019interroge s\u00e8chement sur ma ti\u00e9deur pour ce traitement, ce qui selon lui, pourrait peut-\u00eatre faire capoter les effets b\u00e9n\u00e9fiques souhait\u00e9s. Je comprends bien qu\u2019il faut \u00ab&nbsp;faire corps&nbsp;\u00bb autour d\u2019elle par le biais de ce soin, mais je pense que \u00e7a ne suffira pas. Et puis depuis quand devrait-on parler comme un seul homme dans l\u2019unit\u00e9 de soin&nbsp;? De quelle culpabilit\u00e9 suis-je d\u00e9positaire \u00e0 l\u2019interface de ma position de r\u00e9f\u00e9rente&nbsp;? J\u2019ai donn\u00e9 mon avis et je ne comprends pas qu\u2019il soit re\u00e7u comme \u00e7a. Ambivalence&nbsp;? J\u2019entends bien dans le m\u00eame temps que mon inqui\u00e9tude d\u00e9borde, mais elle est l\u00e9gitime. R\u00e9f\u00e9rente = je suis au front&nbsp;! Ceux qui prescrivent n\u2019ont pas vu les d\u00e9g\u00e2ts&nbsp;: je me sens malmen\u00e9e et incomprise. Mauvaise surtout, mais\u2026 plut\u00f4t nulle ou plut\u00f4t m\u00e9chante&nbsp;? Plut\u00f4t nulle&nbsp;: peut-\u00eatre est-ce la forme de nullit\u00e9, de vide, qui pourrait aspirer H\u00e9l\u00e8ne la mena\u00e7ant d\u2019un effondrement.<\/p>\n\n\n\n<p>Nous y sommes&nbsp;: conflit certes, toutefois de quoi suis-je d\u00e9positaire&nbsp;? D\u00e8s le d\u00e9but des packs, H\u00e9l\u00e8ne nous fait voir une nouvelle figure&nbsp;: ni ange ni d\u00e9mon mais elle-m\u00eame, le sujet appara\u00eet l\u00e0. Par quelle torsion&nbsp;? Son corps lui est donn\u00e9 \u00e0 sentir, \u00e0 habiter, \u00e0 apprivoiser\u2026 Le froid, d\u2019abord, le chaud, le chaud et froid\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>Dans le reste de la vie institutionnelle, sa voix s\u2019affirme, se durcit, se fait plus coupante. Ses centres d\u2019int\u00e9r\u00eat en ateliers sont surprenants&nbsp;: elle commence par exemple une sculpture de plus grand format, elle sort du rang des petits objets, minutieux, de celui d\u2019une certaine qu\u00eate de perfection. Elle r\u00e2pe la pierre comme elle se r\u00e2pait. Maintenant, elle se lance et ne se contente plus de limer les \u00e9clats de st\u00e9atite, elle peut prendre \u00e0 bras le corps un gros bloc brut et elle tape dessus au burin et au marteau, elle creuse la mati\u00e8re pour faire un colima\u00e7on, une spirale qui s\u2019enroule autour d\u2019une sorte de tour de Babel. Apr\u00e8s la confusion, la s\u00e9paration des langues&nbsp;? Elle devient en tous cas un pilier de l\u2019atelier.<\/p>\n\n\n\n<p>Les bienfaits des packs se confirment et une date de d\u00e9part est arr\u00eat\u00e9e par elle pour s\u2019en aller en internat soin-\u00e9tudes. D\u00e8s lors, tout va tr\u00e8s vite, elle est dans son assiette, elle peut dire non, elle se montre pleine d\u2019humour et enjou\u00e9e, sans d\u00e9bords. Elle sort de ses livres et de ses siestes sur la chauffeuse pour discuter avec ses pairs ou jouer aux cartes. Elle a repris la danse en portant des manchons sur ses bras et des collants pour dissimuler ses cicatrices. Elle est certes un peu inqui\u00e8te pour l\u2019avenir, mais elle est joyeuse&nbsp;: elle y va&nbsp;! Quant \u00e0 moi, je tombe des nues au vu de cette renaissance. Je suis soulag\u00e9e de la direction th\u00e9rapeutique qu\u2019a choisie l\u2019\u00e9quipe.<\/p>\n\n\n\n<p>Dans quoi ai-je \u00e9t\u00e9 embarqu\u00e9e&nbsp;? Quel clivage ai-je port\u00e9 en moi&nbsp;? J\u2019ai compris surtout que je n\u2019\u00e9tais pas sa maladie&nbsp;: j\u2019ai l\u2019id\u00e9e, apr\u00e8s coup, d\u2019avoir \u00e9t\u00e9 prise dans son angoisse p\u00e9trifiante, jusqu\u2019au vide, sa m\u00e9fiance \u00e9galement, lesquelles m\u2019ont emp\u00each\u00e9e, un temps, de prendre le la et de me mettre au diapason. Pour ce qui la concerne, dans le mouvement transf\u00e9rentiel, tr\u00e8s vite, cette noirceur s\u2019est dissoute au fur et \u00e0 mesure de son travail d\u2019int\u00e9gration corporelle. Cet objet sans forme &#8211; cette angoisse extr\u00eame et cette haine de soi f\u00e9roce &#8211; a pu se modeler, comme elle en a fait l\u2019exp\u00e9rience en Modelage ou en Sculpture. Cela, au fur et \u00e0 mesure de son avanc\u00e9e dans cet espace transitionnel donn\u00e9 par cette contention d\u2019abord enveloppement, puis cette contenance propos\u00e9e par l\u2019\u00e9quipe&nbsp;: \u00ab&nbsp;\u00c7a&nbsp;\u00bb s\u2019est d\u00e9plac\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>En Poterie, apr\u00e8s avoir explor\u00e9 plusieurs postures, avoir pli\u00e9 les jambes de ses danseuses dans tous les sens pendant des mois, le dernier objet cr\u00e9\u00e9 par elle sera une femme faisant le grand \u00e9cart. L\u2019\u00e9ternel retour du m\u00eame ou le grand \u00e9cart accompli&nbsp;? En Sculpture, sa derni\u00e8re pi\u00e8ce a \u00e9t\u00e9 la tour spiral\u00e9e qu\u2019elle a rapport\u00e9e chez elle&nbsp;: rappel d\u2019une ascension difficile&nbsp;? L\u2019exp\u00e9rience tr\u00e8s intense de cette prise en charge et la mise en commun jusqu\u2019\u00e0 la friction institutionnelle nous a permis de faire face \u00e0 cette scission en elle, \u00e0 cette division projet\u00e9e intens\u00e9ment sur ses diff\u00e9rents interlocuteurs. Je n\u2019ai pas, nous n\u2019avons pas \u00e9t\u00e9 d\u00e9truits par ses mouvements projectifs et j\u2019ai\/nous avons pris sa douleur, comme les gu\u00e9risseurs prennent le mal.<\/p>\n\n\n\n<p>Nous l\u2019avons accompagn\u00e9e dans sa travers\u00e9e des enfers, ce parcours de combattante, vers une certaine conqu\u00eate de soi au f\u00e9minin, au c\u0153ur de la division psychique, somatique, \u00e0 son corps d\u00e9fendant. Elle est, depuis, en soin-\u00e9tudes, a un petit copain &#8211; d\u2019apr\u00e8s ce qu\u2019on en sait&nbsp;: \u00e7a va plut\u00f4t pas mal.<\/p>\n<div class=\"pdfprnt-buttons pdfprnt-buttons-post pdfprnt-bottom-right\"><a href=\"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/10474?print=pdf\" class=\"pdfprnt-button pdfprnt-button-pdf\" target=\"_blank\"><\/a><\/div>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Je suis devenue la r\u00e9f\u00e9rente d\u2019H\u00e9l\u00e8ne au d\u00e9but du mois d\u2019avril, \u00e0 son retour d\u2019une r\u00e9-hospitalisation et le d\u00e9part en cong\u00e9 de sa r\u00e9f\u00e9rente \u00e0 l\u2019Unit\u00e9 de Jour. 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