{"id":10471,"date":"2021-08-22T07:32:05","date_gmt":"2021-08-22T05:32:05","guid":{"rendered":"https:\/\/carnetpsy.fr\/laddicte-un-maniaco-depressif-qui-signore-2\/"},"modified":"2021-09-16T10:35:21","modified_gmt":"2021-09-16T08:35:21","slug":"laddicte-un-maniaco-depressif-qui-signore","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/laddicte-un-maniaco-depressif-qui-signore\/","title":{"rendered":"L\u2019addict\u00e9, un maniaco-d\u00e9pressif qui s\u2019ignore ?"},"content":{"rendered":"\n<p>Je re\u00e7ois Monsieur D. en 2015, dans un centre d\u2019addictologie ambulatoire, il est orient\u00e9 pour une consommation d\u2019alcool qui dure depuis 20 ans mais qui s\u2019est aggrav\u00e9e au cours des derni\u00e8res ann\u00e9es par la sp\u00e9cialiste qui le suit pour sa maladie de Charcot-Marie-Tooth (CMT en abr\u00e9g\u00e9&nbsp;: neuropathie sensitivomotrice h\u00e9r\u00e9ditaire). C\u2019est un homme d\u2019une quarantaine d\u2019ann\u00e9es, qui a de grandes difficult\u00e9s pour marcher. Son handicap d\u00e9note avec son agitation visible&nbsp;: il est rapide et dispers\u00e9, se touche le visage nerveusement et est toujours en mouvement. L\u2019angoisse apparente et sa fuite du silence se manifestent aussi par une tonalit\u00e9 farceuse et l\u00e9g\u00e8rement exalt\u00e9e, il se montre souriant, sympathique et cherche la connivence.<\/p>\n\n\n\n<p>Monsieur D. a grandi dans une cit\u00e9 avec ses parents, cadet d\u2019une fratrie de 5. Sa petite enfance a \u00e9t\u00e9 marqu\u00e9e par des violences graves de la part de son p\u00e8re d\u00e9pendant \u00e0 l\u2019alcool. Un homme craint. Enfant, il f\u00fbt le t\u00e9moin d\u2019une bagarre entre son p\u00e8re et un homme, et ce dernier serait \u00ab&nbsp;tomb\u00e9 mort&nbsp;\u00bb accidentellement. Il fut plac\u00e9 dans une famille d\u2019accueil avec sa grande s\u0153ur, s\u00e9jour \u00e9court\u00e9 par le d\u00e9ploiement maternel. Adulte, il a pu mener ses projets professionnels et construire une vie de famille. Apr\u00e8s avoir travaill\u00e9 une vingtaine d\u2019ann\u00e9es, la maladie de Charcot-Marie-Tooth est diagnostiqu\u00e9e sur le tard bien qu\u2019handicap\u00e9 depuis son plus jeune \u00e2ge et il b\u00e9n\u00e9ficiera alors d\u2019un suivi adapt\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Contrairement \u00e0 la maladie de Charcot, la Marie-Tooth n\u2019est pas mortelle, mais en entra\u00eenant une d\u00e9g\u00e9n\u00e9rescence musculaire et neuronale, elle a enferm\u00e9 Monsieur D. dans un corps qui se d\u00e9forme, fragile, un corps difficile \u00e0 mouvoir sans risquer les chutes. Il subira alors 17 interventions chirurgicales la m\u00eame ann\u00e9e et apr\u00e8s plusieurs mois hospitalis\u00e9, sa femme le quitte pour un autre. S\u2019ensuit deux ans enferm\u00e9 chez lui, s\u2019alcoolisant massivement. Quand je le re\u00e7ois en 2015, il sort tout juste de cette p\u00e9riode, vit seul, mais h\u00e9berge ponctuellement des personnes dans le besoin. Son quotidien est rythm\u00e9 par de la r\u00e9\u00e9ducation fonctionnelle et il c\u00f4toie en dehors deux femmes \u00e2g\u00e9es, sa marraine et son aide \u00e0 domicile&nbsp;: une connaissance qu\u2019il a employ\u00e9e, plus pour lui venir en aide. Il fr\u00e9quente \u00e9galement quelques d\u00e9linquants, et d\u2019autres hommes tr\u00e8s pieux. Son suivi \u00e9tait entrecoup\u00e9 d\u2019hospitalisations dans un centre de r\u00e9\u00e9ducation pour une prise en charge plus compl\u00e8te de sa maladie, s\u00e9jours qu\u2019il attendait avec enthousiasme et impatience.<\/p>\n\n\n\n<p>Monsieur D. refusait d\u2019\u00eatre assimil\u00e9 aux alcooliques, \u00ab&nbsp;je ne suis pas comme eux&nbsp;\u00bb me disait-il, (\u00ab&nbsp;eux&nbsp;\u00bb c\u2019\u00e9tait surtout son p\u00e8re) m\u00eame s\u2019il pensait l\u2019avoir \u00e9t\u00e9 dans le pass\u00e9. Il \u00e9voquait tout de m\u00eame des consommations d\u2019alcool massives et quotidiennes avec des d\u00e9bordements agressifs. Parfois ses mains \u00e9taient couvertes de blessures, il justifiait&nbsp;: il a frapp\u00e9 dans un mur \u00ab&nbsp;pour ne pas frapper sur son ami&nbsp;\u00bb. Il pouvait aussi s\u2019automutiler. Mais il assurait ne pas \u00eatre un homme violent&nbsp;: il n\u2019avait jamais lev\u00e9 la main sur sa femme ni sur ses enfants. Il me dit aussi qu\u2019il avait v\u00e9cu des choses tr\u00e8s difficiles et qu\u2019il faudrait qu\u2019il en parle\u2026 Mais peut-\u00eatre plus tard. Il avait pr\u00e9vu d\u2019emmener \u00ab&nbsp;ces choses&nbsp;\u00bb dans sa tombe. Monsieur D. avait particuli\u00e8rement recours au factuel, il \u00e9voquait son quotidien, ses d\u00e9placements qui s\u2019organisaient entre la kin\u00e9sith\u00e9rapie, les passages chez sa marraine, et les soir\u00e9es, seul devant sa t\u00e9l\u00e9vision ou dans une consommation partag\u00e9e. Il s\u2019agitait dans les moments de silence, qu\u2019il ponctuait de \u00ab&nbsp;voil\u00e0 voil\u00e0&nbsp;\u00bb. Monsieur D. ne s\u2019autorisait pas la plainte pendant les entretiens, au contraire il banalisait son histoire, r\u00e9solu \u00e0 conserver une image d\u2019un homme adapt\u00e9, peu indispos\u00e9 par son handicap, soucieux d\u2019aider son entourage. L\u2019actuel \u00ab&nbsp;\u00e7a va pour l\u2019instant&nbsp;\u00bb distanciant ses angoisses nocturnes, ses consommations d\u2019alcool des jours pass\u00e9s, son histoire infantile et occultant ses bagarres et ses crises graves. Le trajet jusqu\u2019au bureau ne se faisait jamais dans le silence \u00ab&nbsp;C\u2019est bient\u00f4t l\u2019heure de manger non&nbsp;? Ah lala mes b\u00e9quilles&nbsp;! Oh j\u2019ai faim, je sors de kin\u00e9&nbsp;!&nbsp;\u00bb. Et la sortie de mon bureau pareillement peu discr\u00e8te, faisant des boutades et saluant les autres personnes qu\u2019il croisait, retardant par l\u2019ininterruption de la parole, la s\u00e9paration.<\/p>\n\n\n\n<p>Monsieur D. ne pouvait pas partir sans avoir \u00ab&nbsp;amus\u00e9 la galerie&nbsp;\u00bb. On sait avec Freud que l\u2019humour est un moyen de se soustraire \u00e0 la douleur, autant que l\u2019ivresse (1927). Cet humour-l\u00e0, cette vitalit\u00e9, r\u00e9v\u00e9laient en r\u00e9alit\u00e9 un trop bien. Ce trop bien chez Monsieur D. avait constitu\u00e9 le terreau de sa r\u00e9sistance aux \u00e9preuves de la vie. Il le brandissait d\u00e9j\u00e0 quand il travaillait sans rel\u00e2che alors m\u00eame que son corps manifestait son surmenage<sup>1<\/sup>, quand il s\u2019\u00e9puisait en r\u00e9\u00e9ducation, allant toujours au-del\u00e0 de ce qui lui \u00e9tait demand\u00e9, parfois jusqu\u2019\u00e0 s\u2019en blesser. Ce trop excitationnel l\u2019encombrait aussi&nbsp;: impossible de s\u2019endormir avant \u00e9puisement et plusieurs repas gargantuesques, dans son canap\u00e9, devant sa t\u00e9l\u00e9, jusqu\u2019\u00e0 ce que ses yeux se ferment sans qu\u2019il puisse se confronter \u00e0 la solitude du coucher. Un trop qui d\u00e9voilait son ombre par des invasions dans son discours liss\u00e9. Particuli\u00e8rement en fin d\u2019entretien, o\u00f9 il se mettait \u00e0 parler de ces angoisses qui pr\u00e9c\u00e9daient l\u2019endormissement. Il pouvait \u00e9galement rapporter des r\u00eaves de mort, des sensations d\u2019\u00e9touffement qu\u2019il mettait en lien avec les difficult\u00e9s respiratoires de sa maladie, c\u2019\u00e9tait ce qu\u2019il imaginait \u00eatre son funeste destin&nbsp;: \u00e9touff\u00e9 par sa maladie. Il partageait parfois ses espoirs et sa difficult\u00e9 \u00e0 vivre&nbsp;: \u00ab&nbsp;dans un sens je me dis, je m\u00e9rite pas de vivre, dans un autre, je me dis qu\u2019il faut que je supporte ce fardeau&nbsp;\u00bb ou \u00e0 d\u2019autres moments \u00ab&nbsp;\u00ab&nbsp;je commence \u00e0 imaginer mon avenir, je me dis qu\u2019\u00e0 42 ans j\u2019ai des choses \u00e0 faire\u2026 y\u2019a aussi des jours o\u00f9 je me dis que ma vie est faite, que j\u2019attends la mort&nbsp;\u00bb r\u00e9v\u00e9lant cette lutte interne contre les id\u00e9es de mort qui pouvaient l\u2019envahir. La mort, il la rep\u00e9rait toujours&nbsp;: le d\u00e9c\u00e8s d\u2019un voisin ou les r\u00e8glements de comptes nombreux dans le quartier. S\u2019il pouvait pleurer ces morts, le d\u00e9c\u00e8s de son p\u00e8re 10 ans plus t\u00f4t n\u2019avait fait sourdre une larme.<\/p>\n\n\n\n<p>La question de la mort s\u2019articulait autour de plusieurs \u00e9preuves&nbsp;: la vue d\u2019un mort, tu\u00e9 accidentellement par le p\u00e8re&nbsp;; une autre exp\u00e9rience dans l\u2019enfance o\u00f9 apr\u00e8s l\u2019op\u00e9ration de ses pieds qui \u00e9taient d\u00e9form\u00e9s alors que la maladie n\u2019avait pas \u00e9t\u00e9 diagnostiqu\u00e9e&nbsp;: il explique \u00ab&nbsp;ils ne savaient pas pour moi. J\u2019ai failli mourir\u2026 Je me souviens, t\u2019entends, tu vois, mais tu ne sens rien. Aucune douleur&nbsp;\u00bb. Il me narrait son go\u00fbt pour les op\u00e9rations chirurgicales&nbsp;:\u00ab&nbsp;Aller au bloc, c\u2019est froid, l\u2019impression de la morgue\u2026 quand tu te r\u00e9veilles tu as l\u2019impression de na\u00eetre&nbsp;\u00bb. Il \u00e9tait pour lui, mort \u00e0 maintes reprises, mais aussi r\u00e9anim\u00e9 \u00e0 chaque fois, notamment un jour du nouvel an, apr\u00e8s un diff\u00e9rend avec un ami, il prit ses m\u00e9dicaments avec l\u2019alcool, il se retrouva inconscient et n\u00e9cessita une r\u00e9animation. Il me raconta cela ensuite comme une anecdote&nbsp;: \u00ab&nbsp;vous pouvez voir, que \u00e7a va, pour un mort&nbsp;!&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>Quand il \u00e9tait seul et qu\u2019il se sentait en danger, il m\u2019appelait ou me laissait des messages. Il s\u2019agissait d\u2019appels tardifs, toujours alcoolis\u00e9, je n\u2019\u00e9tais pas son urgentiste mais je prenais soin de rediriger son appel aux services comp\u00e9tents, police, urgences. Pendant les crises, c\u2019\u00e9tait une violence sans limites, qui appelait le sang&nbsp;: chacune de ses crises demandait \u00e0 le faire couler, celui d\u2019un autre d\u2019abord puis irr\u00e9m\u00e9diablement le sien. Cela basculait de l\u2019autre \u00e0 lui. Monsieur D. partait aussi au secours de toutes les femmes maltrait\u00e9es par leur compagnon, en filant directement menacer la brute en question, accompagn\u00e9 de gros bras. Il y avait donc des femmes \u00e0 prot\u00e9ger dans le monde de Monsieur D. et des hommes \u00e0 abattre. Cette violence recouverte du voile de sa pr\u00e9sentation adapt\u00e9e qui profitait d\u2019une contrari\u00e9t\u00e9 pour s\u2019exhiber sous alcool, t\u00e9moignait de l\u2019effort permanent de Monsieur D. pour continuer de cacher le monstre sous le lit. Un soir lors d\u2019un appel nocturne alcoolis\u00e9 il se d\u00e9livra du poids de son secret&nbsp;: son p\u00e8re maltraitant avait abus\u00e9 de lui. Apr\u00e8s les appels, il y avait la honte de s\u2019\u00eatre livr\u00e9, la culpabilit\u00e9 de m\u2019avoir appel\u00e9e, mais persistait la banalisation des crises, \u00ab&nbsp;mais en vrai, jamais je n\u2019aurais \u00e9t\u00e9 capable de tuer quelqu\u2019un, je dis \u00e7a sur le moment, mais m\u00eame me tuer moi, jamais de la vie, c\u2019est p\u00eacher, vous savez, je suis croyant&nbsp;\u00bb. Monsieur D. \u00e9tait catholique.<\/p>\n\n\n\n<p>Monsieur D. m\u2019appelait \u00e0 \u00eatre \u00e0 son \u00e9coute en dehors, il tentait de r\u00e9veiller de l\u2019intime. Me solliciter dans l\u2019absence, v\u00e9rifier la continuit\u00e9 du lien dans la discontinuit\u00e9 visible&nbsp;? Cherchant la derni\u00e8re limite qui puisse le prot\u00e9ger de la folie de l\u2019acte. Finalement Monsieur D. me demandait d\u2019une certaine fa\u00e7on, si cela me faisait quelque chose qu\u2019il vive, ou qu\u2019il meure. Dans cette indispensable assurance que les femmes qui gravitaient autour de lui avaient ce qu\u2019il n\u2019\u00e9tait pas en mesure de toujours soutenir&nbsp;: un d\u00e9sir de vie pour lui. Il ne me fallait pas \u00eatre cet illusoire \u00eatre jamais absent, \u00e0 la disponibilit\u00e9 inconditionnelle, et ses appels envahissants permirent aussi de maintenir un tiers, difficile, car Monsieur D. s\u2019il ne refusait pas les m\u00e9decins, se montrait hors de ses alcoolisations si peu en souffrance qu\u2019ils me le r\u00e9orientaient. Mais je demandais le relai des services comp\u00e9tents tout en continuant \u00e0 le suivre, pour ne pas r\u00e9pondre \u00e0 cette demande, dont je n\u2019\u00e9tais pas la destinataire.<\/p>\n\n\n\n<p>Puis les crises s\u2019espac\u00e8rent et des changements s\u2019op\u00e8rent&nbsp;: lui qui couvrait ses bras amaigris par la maladie, venait en manches courtes. Il se promenait \u00e0 nouveau, \u00e9vitait ses anciens amis bagarreurs et ne se laissait plus happ\u00e9 par les demandes d\u2019aide et d\u2019h\u00e9bergement des autres. Lui qui avait dormi des ann\u00e9es dans son canap\u00e9, avait r\u00e9int\u00e9gr\u00e9 sa chambre la nuit. Il avait r\u00e9am\u00e9nag\u00e9 son appartement et choisi avec beaucoup d\u2019attention sa d\u00e9coration int\u00e9rieure, la lumi\u00e8re des n\u00e9ons, une peinture paillet\u00e9e dans sa chambre et le choix particulier des mat\u00e9riaux&nbsp;: des \u00e9tag\u00e8res, des tables en verre&nbsp;: parce que cela rendait \u00ab&nbsp;l\u2019int\u00e9rieur lumineux&nbsp;\u00bb. Il \u00e9tait pass\u00e9 \u00e0 un autre \u00ab&nbsp;verre&nbsp;\u00bb. Il s\u2019\u00e9tait engag\u00e9 comme donateur, un an dans une ONG, \u00ab&nbsp;renouvelable&nbsp;!&nbsp;\u00bb&nbsp;: il commen\u00e7ait doucement \u00e0 se r\u00eaver dans l\u2019avenir. Les r\u00eaves qu\u2019il rapportait \u00e9taient moins charg\u00e9s d\u2019angoisses et d\u2019images de mort, il m\u2019en livrait un, qui l\u2019\u00e9tonna&nbsp;: \u00ab&nbsp;j\u2019\u00e9tais \u00e0 l\u2019h\u00f4pital mais en fait c\u2019\u00e9tait chez moi, il y avait la kin\u00e9, il y avait le Dr. T, il y avait vous, il y avait ma m\u00e8re, franchement c\u2019\u00e9tait bien&nbsp;!&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>Avec sa stabilisation, avait \u00e9galement \u00e9merg\u00e9 chez Monsieur D. un projet dont il \u00e9tait au centre&nbsp;: un h\u00f4pital de jour de r\u00e9\u00e9ducation, qui lui permettait de se mobiliser dans un lieu qui conjuguait une r\u00e9inscription dans un espace social, en dehors des lois du quartier et une reliaison de l\u2019investissement narcissique sur le corps propre. Lui qui se voyait en d\u00e9but de suivi mourir \u00e9touff\u00e9 par sa maladie, pouvait me parler quatre ann\u00e9es plus tard, des avanc\u00e9es positives des nouveaux traitements de la Maladie de Charcot-Marie-Tooth.<\/p>\n\n\n\n<p>Cette intrication maniaco-d\u00e9pression et addiction me semblait int\u00e9ressante \u00e0 aborder dans la mesure o\u00f9 ma pratique me conduit \u00e0 questionner la place particuli\u00e8re de l\u2019affect chez les sujets addict\u00e9s, qui se pr\u00e9sentent souvent comme des sujets du tout ou rien, excit\u00e9s ou d\u00e9saffect\u00e9s. Par ailleurs, j\u2019assiste dans cette clinique singuli\u00e8re \u00e0 la r\u00e9currence du diagnostic psychiatrique du trouble bipolaire, \u00e9largi \u00e0 la notion de spectre de la bipolarit\u00e9 avec notamment les apports d\u2019Akiskal<sup>2<\/sup>. Si l\u2019on peut interroger cette comorbidit\u00e9 qui repose sur la labilit\u00e9 thymique de nos sujets addict\u00e9s, elle a pu permettre une pr\u00e9caution pharmacologique&nbsp;: un patient d\u00e9prim\u00e9 n\u2019est pas trait\u00e9 comme celui qui pr\u00e9sente un risque de virage maniaque ou suicidaire, et il serait dommageable de d\u00e9savouer l\u2019impact de cette vigilance. Les psychoactifs ne peuvent \u00eatre exclus de la compr\u00e9hension de l\u2019apparition ou de l\u2019inhibition de certains ph\u00e9nom\u00e8nes psychiques autant que la pharmacodynamie. Mais le trouble bipolaire constitue-t-il pour autant une psychose maniaco-d\u00e9pressive&nbsp;? Qu\u2019est-ce que vient interroger cette labilit\u00e9 thymique, alternant des formes d\u2019exaltation, d\u2019irritabilit\u00e9 et de repli&nbsp;? La notion de trouble \u00e9vince la question de la structure et l\u2019humeur peut-\u00eatre un \u00e9cran de fum\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p>Si l\u2019unit\u00e9 de la m\u00e9lancolie ne semblait pas \u00e9tablie pour Freud (1915), l\u2019introduction de la probl\u00e9matique de deuil pathologique ouvrait au moins \u00e0 des questions universelles, autour de la perte et du deuil. Le trait maniaque et d\u00e9pressif dans les comportements addictifs ont \u00e9t\u00e9 rep\u00e9r\u00e9s par plusieurs auteurs&nbsp;: Freud<sup>3<\/sup>, Rado<sup>4<\/sup>, Ferenczi dans son article posthume <em>Pr\u00e9sentation abr\u00e9g\u00e9e de la psychanalyse<\/em>. Simmel (1930) ainsi que Glover (1939) relient aussi les toxicomanies et la maniaco-d\u00e9pression. Les auteurs ont ainsi souvent rep\u00e9r\u00e9 la thymie particuli\u00e8re des addict\u00e9s, plus visible par l\u2019alternance consommation\/manque. Cependant pour F. Perrier dans <em>Thanatol<\/em> (1994), il ne faut pas confondre d\u00e9pression et m\u00e9lancolie&nbsp;: pour lui \u00ab&nbsp;\u201carroser\u201d un travail de deuil peut cr\u00e9er l\u2019homologue d\u2019une m\u00e9lancolie, si la perte de l\u2019objet aim\u00e9 concerne le perdant, dans son \u00eatre et non dans son avoir&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>Monsieur D. avait successivement compos\u00e9 au cours de sa vie avec diff\u00e9rentes addictions, le tabac d\u2019abord, le jeu d\u2019argent, l\u2019alcool et le refuge boulimique nocturne. Il pr\u00e9sentait une circularit\u00e9 thymique oscillant entre emballements et gouffres, pr\u00e9cipit\u00e9s par l\u2019alcool, qu\u2019il banalisait et dont il ne pouvait rien dire sobre. La mort occupait une grande place dans le discours, cela pouvait \u00eatre lu comme une symptomatologie obsessionnelle, dont le rapprochement avec la m\u00e9lancolie a pu \u00eatre faite par Karl Abraham, notamment dans les auto-reproches, qui pouvaient s\u2019exprimer chez Monsieur D. Si les deux ann\u00e9es pass\u00e9es \u00e0 rester enfermer chez lui \u00e0 la suite de son divorce et \u00e0 s\u2019alcooliser nous indique une \u00e9preuve de deuil particuli\u00e8rement douloureuse, elles mettent \u00e9galement en lumi\u00e8re la r\u00e9activation d\u2019un impossible deuil plus ancien. Monsieur D. avait \u00e9t\u00e9 plac\u00e9 en famille d\u2019accueil, et si cette p\u00e9riode lui avait sembl\u00e9 paisible, il se refusait \u00e0 dire qu\u2019il y avait \u00e9t\u00e9 heureux. C\u2019\u00e9tait les premi\u00e8res questions qu\u2019il m\u2019avait livr\u00e9es en entretien, et il me les adressait en m\u00eame temps qu\u2019il avait rapport\u00e9 des photos de lui, souriant dans le jardin de la famille d\u2019accueil, et les lettres que cette dame lui avait envoy\u00e9es, \u00e9tait-il possible qu\u2019il fut heureux l\u00e0-bas&nbsp;? Il ne pouvait pourtant pas douter du t\u00e9moignage maternel. Monsieur D. s\u2019\u00e9tait donc coup\u00e9 de tout lien avec cette famille d\u2019accueil. Mais au moment o\u00f9 je le rencontre, il avait d\u00e9cid\u00e9 de reprendre contact avec cette femme, par n\u00e9cessit\u00e9 de comprendre cet enl\u00e8vement. Il ne pouvait pas reconna\u00eetre chez cette femme des qualit\u00e9s sans les \u00f4ter du m\u00eame coup \u00e0 sa m\u00e8re. Cette m\u00e8re qui n\u2019avait pas pu le prot\u00e9ger mais qu\u2019il ne pouvait pas incriminer, elle-m\u00eame victime de son mari. Bien qu\u2019elle ne lui rendait pas visite et oubliait son anniversaire, elle restait inattaquable.<\/p>\n\n\n\n<p>M. Klein dans <em>Le deuil et ses rapports avec les \u00e9tats maniaco-d\u00e9pressifs<\/em> (1940), explique \u00ab&nbsp;la m\u00e8re id\u00e9alis\u00e9e est une sauvegarde contre une m\u00e8re morte ou vengeresse&nbsp;\u00bb. Monsieur D. avait-il eu acc\u00e8s au deuil de cette m\u00e8re id\u00e9alis\u00e9e&nbsp;? En tout cas il en cherchait des traits, parmi les figures f\u00e9minines qui l\u2019entourait, par son r\u00eave o\u00f9 nous c\u00f4toyons sa m\u00e8re dans l\u2019espace de l\u2019h\u00f4pital. H\u00f4pital qui repr\u00e9sente un lieu familier protecteur, lieu de r\u00e9animation, dans son r\u00eave c\u2019est sa maison. Il appelait aussi cette bonne m\u00e8re capable de le prot\u00e9ger de lui-m\u00eame dans ses moments de crises, o\u00f9 il prenait une voix qui n\u2019\u00e9tait pas la sienne, mais qui pour lui, \u00e9tait celle de son p\u00e8re. Il appelait au secours pour se d\u00e9barrasser de ce fant\u00f4me. Il s\u2019en lib\u00e9rait en recueillant les \u00e2mes errantes, en devenant une sorte de \u00ab&nbsp;famille d\u2019accueil&nbsp;\u00bb. Et allait menacer les hommes maltraitants, accompagn\u00e9s de ses hommes qui \u00ab&nbsp;\u00e9taient comme ses fr\u00e8res&nbsp;\u00bb \u00e9clairant alors ses sc\u00e9narios parricides&nbsp;: se d\u00e9gager de l\u2019identification au p\u00e8re en le tuant. Mais dans le second temps de ses crises, quand apr\u00e8s voulu abattre l\u2019homme brutal, il retournait sa violence contre lui, il r\u00e9v\u00e9lait alors sa dimension m\u00e9lancolique&nbsp;: mourir avec le p\u00e8re, d\u00e9vor\u00e9 par cette identification. Du moins jusqu\u2019\u00e0 ce qu\u2019il me d\u00e9pose cet objet mortif\u00e8re, sous la forme du secret qui n\u2019a pu \u00eatre r\u00e9v\u00e9l\u00e9 que sous alcool.<\/p>\n\n\n\n<p>P.-L. Assoun note dans <em>L\u2019excitation et ses destins inconscients<\/em> (2013) \u00ab&nbsp;Le but du drogu\u00e9 est en effet l\u2019extinction de l\u2019excitation au moyen de la recherche effr\u00e9n\u00e9e de l\u2019excitation&nbsp;\u00bb. Mais qu\u2019est-ce que cette excitation du sujet addict\u00e9&nbsp;? On peut penser alors que les addictions chez Monsieur D. avaient longtemps fonctionn\u00e9 comme une tentative de r\u00e9gulation de ce d\u00e9bordement excitationnel, cons\u00e9quences possibles des multiples effractions subies. Mais quand les b\u00e9n\u00e9fices des consommations ne suffisaient plus \u00e0 reproduire chimiquement une forme d\u2019hom\u00e9ostase psychique, les probl\u00e9matiques de deuils r\u00e9apparaissaient et le passage \u00e0 l\u2019acte t\u00e9moignait de cette d\u00e9liaison pulsionnelle \u00e0 l\u2019\u0153uvre. Les variations thymiques de Monsieur D. \u00e9taient donc les repr\u00e9sentantes d\u2019une excitation d\u00e9li\u00e9e, par plusieurs effractions, par les yeux d\u2019abord&nbsp;: la vue du mort. Son corps cach\u00e9 sous ses v\u00eatements me semblait aussi \u00eatre un moyen de faire avec cette autre effraction qui f\u00fbt celle de la peau, par la maltraitance mais surtout l\u2019inceste.<\/p>\n\n\n\n<p>Les addictions avaient donc constitu\u00e9 pour lui un moyen de faire avec lui-m\u00eame, d\u2019\u00eatre un homme adapt\u00e9, jovial, peut-\u00eatre lui avaient-elles permises de ne pas mettre fin \u00e0 ses jours apr\u00e8s son divorce. De faire avec cette jouissance disruptive, dont il avait \u00e9t\u00e9 marqu\u00e9 du sceau d\u00e8s l\u2019enfance. Les addictions sont un paradoxe \u00e9conomique, elles font courir \u00e0 l\u2019individu un risque de mort corporelle et psychique tout autant qu\u2019elles t\u00e9moignent de la lutte pour une survie chimiquement assur\u00e9e. Mais cette d\u00e9r\u00e9gulation thymique, cette jouissance exalt\u00e9e ou souffrante, ne venait-elle pas aussi manifester la lutte contre un d\u00e9sir homosexuel inavouable, maintenu par des positions parano\u00efaques&nbsp;? Ainsi la d\u00e9sactivation pulsionnelle, par le biais addictif ne lui permettait-elle pas de garantir l\u2019interdit de l\u2019inceste&nbsp;? Ce qui questionne \u00e9galement la place de l\u2019amour et de la tendresse comme destin d\u2019une excitation adoucie, destin que Monsieur D. aura finalement la chance de conna\u00eetre.<\/p>\n\n\n\n<p>Alors l\u2019addict\u00e9, un maniaco-d\u00e9pressif qui s\u2019ignore&nbsp;? Si les d\u00e9fenses maniaques mises \u00e0 l\u2019\u0153uvre et certaines difficult\u00e9s d\u2019acc\u00e8s au deuil ne sont pas n\u00e9cessairement r\u00e9v\u00e9latrices d\u2019une psychose maniaco-d\u00e9pressive, on voit pourtant que le comportement addictif est une tentative de r\u00e9gulation de cette excitation qui d\u00e9borde et qui donne ces allures cyclothymiques. Allures dont il convient de limiter l\u2019emballement dangereux. Alors l\u2019analogie est-elle celle-ci, le maniaco-d\u00e9pressif comme l\u2019addict\u00e9 est un sujet aux prises avec son excitation mortif\u00e8re, qui s\u2019ignore.<\/p>\n\n\n\n<p>Nous remercions nos lecteurs et nos abonn\u00e9s de leur confiance. Tous nos v\u0153ux pour 2020.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Notes<\/h2>\n\n\n\n<ol class=\"wp-block-list\"><li>E. et J. Kestemberg, pr\u00e9cisent assister \u00e0 une \u00e9rotisation du fonctionnement moteur et ils indiquent \u00ab&nbsp;On sait que le d\u00e9ni comme aussi cet hyperfonctionnement peuvent \u00eatre compris \u00e0 la lumi\u00e8re du concept de \u201cd\u00e9fenses maniaques\u201d tel que l\u2019a d\u00e9crit M. Klein&nbsp;\u00bb dans <em>La faim et le corps<\/em>, PUF, 1972, p. 155.<\/li><li>Le trouble bipolaire de l\u2019humeur fut introduit en 1980, dans le DSM-III, dans la cat\u00e9gorie des \u00ab&nbsp;troubles affectifs et thymiques&nbsp;\u00bb.<\/li><li>S.Freud en 1915 dans D<em>euil et M\u00e9lancolie<\/em> faisait d\u00e9j\u00e0 le parall\u00e8le entre les \u00e9tats qui constituent le prototype de la manie, et l\u2019ivresse alcoolique. K. Abraham en 1916, \u00e9voque lui, une patiente cyclothyme aux comportement addictifs (sport, nourriture).<\/li><li>S. Rado en 1933 introduit la pharmacothymie, pour lui&nbsp;: la drogue est un moyen d\u2019\u00e9chapper \u00e0 la d\u00e9pression.<\/li><\/ol>\n<div class=\"pdfprnt-buttons pdfprnt-buttons-post pdfprnt-bottom-right\"><a href=\"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/10471?print=pdf\" class=\"pdfprnt-button pdfprnt-button-pdf\" target=\"_blank\"><\/a><\/div>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Je re\u00e7ois Monsieur D. en 2015, dans un centre d\u2019addictologie ambulatoire, il est orient\u00e9 pour une consommation d\u2019alcool qui dure depuis 20 ans mais qui s\u2019est aggrav\u00e9e au cours des derni\u00e8res ann\u00e9es par la sp\u00e9cialiste qui le suit pour sa&#8230;<\/p>\n","protected":false},"author":2,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"rubrique":[1214,1215],"thematique":[252],"auteur":[1450],"dossier":[576],"mode":[60],"revue":[568],"type_article":[452],"check":[2023],"class_list":["post-10471","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","rubrique-psychanalyse","rubrique-psychopathologie","thematique-addictions","auteur-anais-ways","dossier-la-contrainte-addictive-entre-trouble-de-lhumeur-et-trouble-des-limites","mode-payant","revue-568","type_article-dossier","check-ok"],"acf":[],"_links":{"self":[{"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/10471","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/users\/2"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=10471"}],"version-history":[{"count":1,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/10471\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":13445,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/10471\/revisions\/13445"}],"wp:attachment":[{"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=10471"}],"wp:term":[{"taxonomy":"rubrique","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/rubrique?post=10471"},{"taxonomy":"thematique","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/thematique?post=10471"},{"taxonomy":"auteur","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/auteur?post=10471"},{"taxonomy":"dossier","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/dossier?post=10471"},{"taxonomy":"mode","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/mode?post=10471"},{"taxonomy":"revue","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/revue?post=10471"},{"taxonomy":"type_article","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/type_article?post=10471"},{"taxonomy":"check","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/check?post=10471"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}