{"id":10465,"date":"2021-08-22T07:32:05","date_gmt":"2021-08-22T05:32:05","guid":{"rendered":"https:\/\/carnetpsy.fr\/agitation-addictive-pour-qui-et-pourquoi-2\/"},"modified":"2021-09-16T09:28:36","modified_gmt":"2021-09-16T07:28:36","slug":"agitation-addictive-pour-qui-et-pourquoi","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/agitation-addictive-pour-qui-et-pourquoi\/","title":{"rendered":"Agitation addictive : pour qui et pourquoi ?"},"content":{"rendered":"<p>J\u2019aimerai \u00e9voquer avec vous quelques liens que j\u2019\u00e9tablis entre certaines formes d\u2019agitation chez l\u2019enfant et le surmoi parental, un surmoi impatient, li\u00e9 \u00e0 l\u2019angoisse de mort r\u00e9activ\u00e9e chez le parent devant des conduites de leur enfant<sup>1<\/sup>. Il est classique de dire que des formes d\u2019agitation, voire d\u2019hyperactivit\u00e9, peuvent relever de la d\u00e9fense maniaque, lutte anti-d\u00e9pressive devant le risque de survenue de ressentis de vide interne, ou d\u2019affects de tristesse. Il est aussi classique de lier l\u2019agitation \u00e0 un \u00e9tat d\u2019excitation pulsionnelle, ou plut\u00f4t d\u2019excitation du fait d\u2019une difficult\u00e9 \u00e0 trouver les voies psychiques de symbolisation, d\u2019acc\u00e8s \u00e0 ou de constitution des repr\u00e9sentants-repr\u00e9sentation de choses et de mots. Il est de m\u00eame classique d\u2019\u00e9tablir un lien entre cette agitation chez l\u2019enfant et un v\u00e9cu d\u00e9pressif chez l\u2019un des parents, voire les deux. Tout ceci me semble pertinent, mais parfois, la seule focalisation sur l\u2019\u00e9ventualit\u00e9 d\u2019une d\u00e9pression parentale m\u2019appara\u00eet r\u00e9ductrice au regard de situations cliniques plus subtiles. Faire du v\u00e9cu d\u00e9pressif voire de la d\u00e9pression masqu\u00e9e la source univoque des sympt\u00f4mes de l\u2019enfant s\u2019apparente parfois \u00e0 une tarte \u00e0 la cr\u00e8me, un \u00ab\u00a0fourre s\u2019y tout\u00a0\u00bb explicatif simplifi\u00e9 des difficult\u00e9s relationnelles parents-enfant. Certes les parents ont de multiples raisons \u00ab\u00a0objectives\u00a0\u00bb d\u2019\u00eatre d\u00e9prim\u00e9s, et l\u2019\u00e9laboration de la perte constitue pour la th\u00e9orie psychanalytique un enjeu de structuration psychique toujours \u00e0 r\u00e9actualiser.<\/p>\n<p>Mon propos n\u2019est pas de remettre en question cela, mais plut\u00f4t de tenter d\u2019apporter un autre \u00e9clairage sur les interactions parents-enfant, centr\u00e9 sur la dimension surmo\u00efque, pouvant favoriser l\u2019agitation des enfants. Une agitation qui sert probablement tout autant l\u2019enfant que le parent, car maintenant active un lien entre eux, venant favoriser un risque addictif, pour l\u2019un comme pour l\u2019autre.<\/p>\n<h2>Mais arr\u00eate donc de bouger tout le temps\u00a0!<\/h2>\n<p>Maxime est un grand et bel enfant de neuf ans, d\u2019intelligence normale, renvoy\u00e9 de nombreuses \u00e9coles o\u00f9 il ne parvient pas \u00e0 s\u2019int\u00e9grer, du fait d\u2019une agitation incessante. Ses parents ne savent plus quoi faire d\u2019autant que cette agitation dure depuis son plus jeune \u00e2ge. Lors de l\u2019entretien, seul avec moi, Maxime touche \u00e0 tout et ne peut s\u2019int\u00e9resser \u00e0 quoi que ce soit plus d\u2019une minute. Il essaye de dessiner, remplit une feuille blanche en d\u00e9bordant sur la table. Il jette son premier essai, gomme le second puis change d\u2019id\u00e9e. Il veut faire un avion. N\u2019y parvenant pas imm\u00e9diatement, il renonce, se l\u00e8ve, s\u2019agite et ouvre les placards. Aucune remarque de ma part ne le calme. Il sort, revient et d\u00e9clare tout sourire qu\u2019il veut jouer. Il s\u2019approprie alors les objets qui lui tombent sous la main. Mais tr\u00e8s vite ces \u00ab\u00a0jeux\u00a0\u00bb deviennent mena\u00e7ants et dangereux pour lui, pour moi, pour les objets et le cadre de travail.<\/p>\n<p>Maxime me donne l\u2019impression d\u2019\u00eatre sans limites et il faudrait intervenir physiquement pour l\u2019arr\u00eater. Mais ce contact lui fait peur. Il fuit, sort du bureau puis revient, s\u2019agite et saute devant moi. Il me cherche. Le lien n\u2019est jamais rompu, tout comme l\u2019agitation. Aucune s\u00e9quence de jeu n\u2019est possible. Il me dira d\u2019ailleurs qu\u2019il n\u2019a aucun ami, ce que confirment les parents. Il n\u2019est jamais satisfait, disent-ils. Il ne peut rester seul ni jouer avec son fr\u00e8re. Ils doivent le punir constamment, ce qu\u2019ils ne souhaitent pas et qui n\u2019a pas beaucoup d\u2019effets. Cette agitation perp\u00e9tuelle, assortie d\u2019une qu\u00eate affective, \u00e9puise. Il faudrait l\u2019enfermer ou le calmer par des m\u00e9dicaments par exemple. Or c\u2019est justement de \u00e7a que Maxime a peur, que l\u2019agitation retombe et que l\u2019attention qu\u2019on lui porte disparaisse alors. \u00ab\u00a0Celui qui se sent mort aux yeux de l\u2019objet (des autres) n\u2019investit pas, il s\u2019excite\u00a0\u00bb<sup>2<\/sup>.<\/p>\n<p>Maxime s\u2019excite et m\u2019excite en retour, suscitant mon impatience contre-transf\u00e9rentielle et des envies surmo\u00efques de lui interdire tout mouvement. Il faut que \u00e7a s\u2019arr\u00eate car je ne parviens plus \u00e0 penser, \u00e0 retrouver un certain calme int\u00e9rieur qui favoriserait ma capacit\u00e9 \u00e0 acc\u00e9der \u00e0 des modalit\u00e9s d\u2019interaction apaisantes. Car Maxime ne peut pas se calmer tout seul, ni durablement investir un objet ou quelque chose qu\u2019il s\u2019approprierait un temps et se centrer sur lui. Sauf peut \u00eatre la console de jeux qui le fascine et permet de maintenir en silence l\u2019agitation psychique, tout en contenant un temps l\u2019agitation motrice.<\/p>\n<p>La console, c\u2019est ce que ses parents ont trouv\u00e9 de mieux pour lui, pour eux, afin qu\u2019il cesse son agitation. Celle-ci intervient tout particuli\u00e8rement quand pr\u00e9cis\u00e9ment ses parents sont press\u00e9s, qu\u2019ils ont d\u2019autres \u00ab\u00a0chats \u00e0 fouetter\u00a0\u00bb, trop occup\u00e9s \u00e0 satisfaire d\u2019autres exigences imp\u00e9rieuses, et que leur attention est d\u00e9tourn\u00e9e de la centration narcissique qu\u2019il r\u00e9clame. Alors Maxime s\u2019agite, tel Zebulon, il saute litt\u00e9ralement, sans s\u2019arr\u00eater, jusqu\u2019\u00e0 \u00e9puisement, pas le sien, celui des autres. Ses parents sont \u00e0 bout, constamment \u00e0 la limite d\u2019une intervention brutale, contraire \u00e0 leurs principes. Et des principes, il en existe beaucoup dans cette famille. Tout doit \u00eatre r\u00e9gent\u00e9, pour le bien des enfants, de la famille et de l\u2019adaptation sociale.<\/p>\n<h2>Un surmoi impatient\u00a0?<\/h2>\n<p>\u00ab\u00a0Fais pas ci, fais pas \u00e7a\u00a0\u00bb, telle peut \u00eatre la formulation du parent interdicteur qui vient dicter les r\u00e8gles de la conscience morale, une interdiction g\u00e9n\u00e9ralement \u00e0 vis\u00e9e de protection. Il peut en effet parfois y avoir urgence \u00e0 intervenir lorsqu\u2019un enfant s\u2019engage dans une conduite qui le met en danger. L\u2019urgence vise alors \u00e0 prot\u00e9ger l\u2019enfant et l\u2019angoisse parentale rel\u00e8ve de l\u2019angoisse devant le danger pour l\u2019enfant. Le surmoi parental est ici porteur du principe de r\u00e9alit\u00e9 et vient limiter le principe de plaisir de l\u2019enfant. \u00ab\u00a0Fais pas ci, fais pas \u00e7a, c\u2019est pour ton bien.\u00a0\u00bb Mais le danger, l\u2019inqui\u00e9tude et la protection ne visent pas n\u00e9cessairement que l\u2019enfant.<\/p>\n<p>Certaines manifestations d\u2019impatience de la part de parents, pas n\u00e9cessairement d\u00e9bord\u00e9s dans les faits, peuvent se comprendre comme une tentative pour anticiper le surgissement de l\u2019angoisse li\u00e9e \u00e0 une forme d\u2019impatience du surmoi. Face au rythme propre des enfants, souvent plus lent dans l\u2019ex\u00e9cution des t\u00e2ches, ces parents voient surgir le risque que leur enfant n\u2019agisse pas conform\u00e9ment \u00e0 leurs attentes surmo\u00efques. L\u2019impatience viendrait prot\u00e9ger la survie psychique du parent, face \u00e0 ce qui, \u00e0 ce moment pr\u00e9cis, est ressenti comme un risque de ne pas \u00eatre \u00e0 la hauteur des injonctions de leur surmoi impatient.<\/p>\n<p>Selon une d\u00e9finition de dictionnaire, l\u2019impatience est une incapacit\u00e9 habituelle de se contenir, de patienter. Le terme est associ\u00e9 \u00e0 agacement, \u00e9nervement, exasp\u00e9ration, mais aussi \u00e0 fi\u00e8vre et inqui\u00e9tude. Que traduit cette impatience de certains parents, faite d\u2019agacement, d\u2019exasp\u00e9ration et d\u2019\u00e9nervement, face \u00e0 ce qu\u2019ils vivent comme la passivit\u00e9 ou l\u2019opposition de leur enfant \u00e0 ne pas r\u00e9pondre instantan\u00e9ment \u00e0 leurs demandes\u00a0? Si l\u2019inqui\u00e9tude est pr\u00e9sente, il n\u2019est pas s\u00fbr que l\u2019objet pour lequel le parent s\u2019inqui\u00e8te soit uniquement l\u2019enfant. Certaines attitudes et paroles \u00e9ducatives sont quelquefois agies ou formul\u00e9es avec impatience, sans temporalit\u00e9 ni nuance, sous formes d\u2019injonctions \u00e0 respecter imm\u00e9diatement les attentes parentales, plus proches de la tyrannie surmo\u00efque que de la protection. Tel le \u00ab\u00a0fais-ci, fais-\u00e7a, l\u00e0, maintenant, je m\u2019impatiente\u00a0\u00bb, alors m\u00eame qu\u2019il n\u2019y a aucune urgence, aucun danger imm\u00e9diat. Cette formulation signe selon moi l\u2019urgence devant le risque d\u2019apparition de l\u2019angoisse de mort, pour le parent, et l\u2019impatience ici serait une tentative d\u2019en contenir le surgissement.<\/p>\n<p>Cette angoisse de mort, d\u00e9riv\u00e9e de l\u2019angoisse devant le surmoi, franchit de fa\u00e7on brutale la barri\u00e8re du pr\u00e9conscient, d\u00e9bordant les capacit\u00e9s de liaison et de secondarisation de la pens\u00e9e. L\u2019impatience vient interrompre chez l\u2019enfant ce qui serait per\u00e7u comme une transgression au regard des exigences surmo\u00efques int\u00e9rioris\u00e9es par le parent. Elle n\u2019est pas n\u00e9cessairement reli\u00e9e \u00e0 des v\u00e9cus traumatiques infantiles ou transg\u00e9n\u00e9rationnels, mais plut\u00f4t \u00e0 une forme pervertie du surmoi. Un surmoi impatient, alli\u00e9 au \u00e7a dans l\u2019imm\u00e9diatet\u00e9 de la r\u00e9alisation des d\u00e9sirs, venant imposer au moi du parent une temporalit\u00e9 hors principe de r\u00e9alit\u00e9, et qui du coup impose cette temporalit\u00e9 \u00e0 son enfant. \u00c0 travers ces manifestations d\u2019impatience, on per\u00e7oit toute la difficult\u00e9 \u00e0 respecter le temps propre de l\u2019enfant, li\u00e9 chez le b\u00e9b\u00e9 \u00e0 son \u00e9tat de d\u00e9tresse fondamentale, l\u2019<em>Hilflosigkeit<\/em>, puis chez le jeune enfant \u00e0 son impuissance relative. Cette impuissance de l\u2019enfant renvoie tel un boomerang <sup>3<\/sup> \u00e0 l\u2019infantile du parent, \u00e0 son impuissance \u00e0 lui, qui vient r\u00e9activer le surmoi grand-parental et l\u2019angoisse de ne pas \u00eatre \u00e0 la hauteur <sup>4<\/sup>. Dans le \u00ab\u00a0fais pas ci, fais pas \u00e7a\u00a0\u00bb \u00e9mergeant avec impatience, on peut dans certaines situations percevoir une forme de collusion mortif\u00e8re entre le sujet et l\u2019objet. Il n\u2019est pas tant question de prot\u00e9ger l\u2019enfant, que de se prot\u00e9ger soi-m\u00eame de toute d\u00e9faillance, une d\u00e9faillance tout autant per\u00e7ue que projet\u00e9e en l\u2019autre. Le danger, l\u2019inqui\u00e9tude et la protection sont du c\u00f4t\u00e9 parental, pour le bien du parent, pour le bien de l\u2019enfant qu\u2019il a \u00e9t\u00e9, pour l<em>\u2019infans<\/em> qui perdure en l\u2019adulte, afin d\u2019\u00eatre conforme aux attentes surmo\u00efques grand-parentales int\u00e9rioris\u00e9es. Le surmoi de l\u2019enfant s\u2019\u00e9rigeant \u00e0 l\u2019aune du surmoi des parents, c\u2019est l\u00e0 que r\u00e9side la dimension transg\u00e9n\u00e9rationnelle. On sait combien les projections que font les parents sur leur enfant contiennent le poids de leurs imagos parentales, de leur sentiment de culpabilit\u00e9, et incluent le rapport qu\u2019ils entretiennent avec leur propre surmoi. Le travail analytique peut tenter de d\u00e9faire cette collusion entre soi et l\u2019objet, par l\u2019infl\u00e9chissement progressif d\u2019un surmoi tyrannique et cruel vers une forme plus bienveillante.<\/p>\n<p>Classiquement r\u00e9f\u00e9r\u00e9 \u00e0 la figure paternelle et aux identifications secondaires, le surmoi selon Freud est l\u2019h\u00e9ritier du complexe d\u2019\u0152dipe, mais cette conception s\u2019enrichit de l\u2019id\u00e9e de racines pr\u00e9coces du surmoi, provenant d\u2019identifications primaires archa\u00efques de l\u2019enfant aux injonctions parentales. Ces identifications primaires ne reposent pas sur une distinction claire des figures parentales, tels les parents combin\u00e9s de M\u00e9lanie Klein ou l\u2019imago de Paul Denis. C\u2019est la pr\u00e9gnance de traits de fonctionnement per\u00e7us potentiellement chez l\u2019un et\/ou l\u2019autre des deux parents qui s\u2019int\u00e9riorise pr\u00e9cocement, et ce d\u2019autant plus que le message parental est univoque. Les racines pr\u00e9coces constituent la partie profonde du surmoi \u00ab\u00a0demeur\u00e9e au niveau infantile\u00a0\u00bb<sup>5<\/sup>, partie profonde qui serait r\u00e9activ\u00e9e, ferait retour de mani\u00e8re implacable et soudaine, et susciterait le risque de d\u00e9bordement par l\u2019angoisse chez le parent.<\/p>\n<h2>Des parents impatients<\/h2>\n<p>L\u2019impatience parentale contribue \u00e0 l\u2019\u00e9crasement du temps propre aux auto\u00e9rotismes de l\u2019enfant <sup>6<\/sup>. La constitution des auto\u00e9rotismes passe par la tol\u00e9rance de l\u2019enfant \u00e0 l\u2019absence de l\u2019objet, ce temps d\u2019absence qui permet non seulement la mise en route des premi\u00e8res formes de pens\u00e9e, hallucination de l\u2019objet de satisfaction des besoins en son absence, mais aussi le retour de la libido d\u2019objet vers le narcissisme. Un trajet de la pulsion qui, du moi vers l\u2019objet, r\u00e9investit secondairement le moi pour mieux se passer de l\u2019objet, tout en le fantasmant. Pour cela, il faut aussi que l\u2019objet (le parent) tol\u00e8re cette temporalit\u00e9 sans intervenir et sans se sentir menac\u00e9 par ce qui risquerait d\u2019advenir s\u2019il laissait le temps au temps. Le temps des adultes n\u2019est pas le temps des enfants. La temporalit\u00e9 parentale est souvent celle du temps court, celle de l\u2019imm\u00e9diatet\u00e9 des \u00ab\u00a0temps modernes\u00a0\u00bb valorisant l\u2019hyperactivit\u00e9 et la rapidit\u00e9 d\u2019ex\u00e9cution, qui s\u2019oppose au temps plus lent de l\u2019enfance. L\u2019impatience parentale, qui r\u00e9duit l\u2019\u00e9cart g\u00e9n\u00e9rationnel suscitant parfois l\u2019effacement de la diff\u00e9rence des g\u00e9n\u00e9rations, peut conduire \u00e0 un \u00e9crasement du rythme propre \u00e0 l\u2019enfant, pr\u00e9judiciable \u00e0 l\u2019investissement des auto\u00e9rotismes, et au travail de symbolisation. D\u2019o\u00f9 le maintient d\u2019une excitation non li\u00e9e, non ou mal psychis\u00e9e, susceptible de trouver des voies de d\u00e9charge <em>via<\/em> l\u2019agitation et l\u2019addiction notamment.<\/p>\n<p>Certains parents rencontr\u00e9s en consultation manifestent parfois de fa\u00e7on soudaine une telle impatience envers leur enfant plus ou moins jeune, comme s\u2019ils ne pouvaient pas tol\u00e9rer le rythme propre de leur enfant. Ils ne parviennent pas \u00e0 ralentir leur temps. Ces manifestations d\u2019impatience surviennent de fa\u00e7on arbitraire, agies en fonction de leurs propres mouvements pulsionnels, issus de la r\u00e9surgence de leurs identifications primaires constitutives de la part infantile du surmoi. Cette r\u00e9actualisation est transitoirement intol\u00e9rable et source d\u2019angoisse. Souvent ces manifestations sont rationalis\u00e9es par la mise en avant du principe de r\u00e9alit\u00e9 li\u00e9 aux contraintes externes, \u00e9cole, travail, ou autres. \u00ab\u00a0D\u00e9p\u00eache toi, on n\u2019a pas le temps, il faut faire vite sinon\u2026\u00a0\u00bb. Le principe de r\u00e9alit\u00e9 a certes sa place et sa fonction de limite n\u00e9cessaire au principe de plaisir de l\u2019enfant. Cependant, l\u2019impatience parentale vient interrompre la capacit\u00e9 d\u2019\u00eatre seul de l\u2019enfant <sup>7<\/sup> et le repli structurant vers les auto-\u00e9rotismes, d\u00e9tourn\u00e9s de leur fonction r\u00eavante. Ceci renvoie \u00e0 une difficult\u00e9 plus ou moins transitoire pour ces parents \u00e0 tol\u00e9rer leurs propres mouvements de repli auto-\u00e9rotiques, en pr\u00e9sence de leur enfant. Dans ces moments d\u2019impatience, le d\u00e9tour par l\u2019attente du temps de l\u2019autre et le respect de sa temporalit\u00e9 propre n\u2019ont plus droit de cit\u00e9 et toute tendresse dispara\u00eet.<\/p>\n<p>Ces m\u00eames parents sont g\u00e9n\u00e9ralement suffisamment bons avec leurs enfants, tendres, patients m\u00eame, surtout lorsqu\u2019ils sont b\u00e9b\u00e9s, impuissants et donc li\u00e9s \u00e0 leur temporalit\u00e9 \u00e0 eux. Mais ils peuvent devenir subitement impatients quand surgit pour eux l\u2019ombre de l\u2019angoisse de mort, l\u2019ombre du surmoi et de la culpabilit\u00e9 inconsciente, dans des situations o\u00f9, sous couvert de principe de r\u00e9alit\u00e9, c\u2019est le principe de plaisir du parent qui s\u2019exprime, la satisfaction imm\u00e9diate des exigences de leur surmoi impatient.<\/p>\n<p>Les mouvements pulsionnels rel\u00e8vent des pulsions d\u2019auto-conservation, visant la survie psychique, dont la tendresse et la cruaut\u00e9 constitueraient des formes oppos\u00e9es <sup>8<\/sup>. Le courant tendre qui jusqu\u2019alors pr\u00e9valait au sein de la relation parent-enfant ne parvient plus \u00e0 enrayer la force de la cruaut\u00e9 issue des injonctions surmo\u00efques. \u00ab\u00a0Si l\u2019on consid\u00e8re l\u2019attitude de parents tendres envers leurs enfants, on est oblig\u00e9 d\u2019y reconna\u00eetre la reviviscence et la reproduction de leur propre narcissisme depuis longtemps abandonn\u00e9\u00a0\u00bb <sup>9<\/sup>.<\/p>\n<p>Cette reviviscence soutient les mouvements identificatoires envers l\u2019objet, issus du narcissisme de vie <sup>10<\/sup> de \u00ab\u00a0l\u2019enfant que le parent a \u00e9t\u00e9 jadis\u00a0\u00bb, contribuant \u00e0 l\u2019investissement objectal de l\u2019enfant. Dans ces situations d\u2019impatience, du fait de la collusion sujet-objet qui s\u2019op\u00e8re par \u00e9crasement de l\u2019\u00e9cart g\u00e9n\u00e9rationnel, ces mouvements identificatoires disparaissent transitoirement au profit d\u2019un investissement narcissique de l\u2019enfant. La tendresse est suspendue pour un temps, le temps que l\u2019excitation psychique retrouve des voies secondaris\u00e9es.<\/p>\n<p>Face \u00e0 l\u2019impatience parentale ressentie comme arbitraire, car sans anticipation possible, l\u2019enfant peut se figer, freiner toute vell\u00e9it\u00e9 d\u2019action et de d\u00e9sir propre pour se conformer, se soumettre au d\u00e9sir du parent et ainsi satisfaire aux exigences du surmoi parental. L\u2019enfant peut aussi manifester en retour une opposition passive ou active aux attentes parentales, tout en int\u00e9riorisant cette impatience comme une modalit\u00e9 relationnelle propre \u00e0 son lien parent-enfant. Un enfant impatient, sur le qui-vive, toujours en mouvement afin d\u2019\u00eatre toujours pr\u00eat et tenter d\u2019anticiper la survenue de l\u2019impatience parentale, constituant ainsi un cercle vicieux, o\u00f9 l\u2019impatience de l\u2019un vient susciter celle de l\u2019autre. C\u2019est ce que je per\u00e7ois souvent dans la clinique des enfants agit\u00e9s, hyperactifs, et c\u2019est l\u00e0 aussi que je situerais la dimension addictive pour l\u2019enfant comme pour l\u2019adulte\u00a0: l\u2019agitation de l\u2019enfant suscite l\u2019impatience de l\u2019adulte, qui a besoin de cette agitation pour tenter de satisfaire ses exigences surmo\u00efques. N\u2019y parvenant pas, cela maintient vivace une culpabilit\u00e9 qui r\u00e9active en retour ses exigences surmo\u00efques et son impatience, ce qui renforce l\u2019agitation de l\u2019enfant.<\/p>\n<h2>Les voies de la tendresse<\/h2>\n<p>Sur le plan th\u00e9rapeutique, le danger est celui d\u2019une r\u00e9ponse impatiente du clinicien, en miroir de celle manifest\u00e9e par ces patients, parents et enfants. Il faudrait imm\u00e9diatement r\u00e9pondre \u00e0 leur demande, faire quelque chose et vite. Ils donnent parfois envie de se d\u00e9barrasser d\u2019eux, tant ils peuvent mettre \u00e0 mal notre capacit\u00e9 \u00e0 pouvoir les \u00e9couter sereinement, sans impatience ni angoisse et \u00e0 y trouver du plaisir. Du fait des mouvements ambivalents de rejet et de d\u00e9sir de les prendre en charge, ils ne sont pas toujours v\u00e9cus comme des \u00ab\u00a0h\u00f4tes bienvenus\u00a0\u00bb <sup>11<\/sup>, et suscitent culpabilit\u00e9 et impuissance. \u00ab\u00a0Je n\u2019arrive pas \u00e0 \u00eatre le parent \/ l\u2019enfant \/ le psy que je devrais \u00eatre\u00a0\u00bb. Nous sommes tour \u00e0 tour touch\u00e9s par leur d\u00e9tresse, puis agac\u00e9s, en col\u00e8re, du fait des manifestations d\u2019un transfert n\u00e9gatif souvent pr\u00e9sent d\u00e8s la premi\u00e8re s\u00e9ance. Ils sont \u00e9puisants et vont nous \u00e9puiser. Mais avons-nous le droit de les laisser tomber. L\u2019analyse du contre-transfert permet une ouverture possible face au risque d\u2019enfermement dans ce cercle vicieux addictif, afin de retrouver les voies de la tendresse, pour les patients mais dans un premier temps pour l\u2019analyste. Je pense alors \u00e0 ces parents et \u00e0 leur enfant comme \u00e0 des tous petits qui auraient une peur panique de mal faire. L\u2019\u00e9mergence contre-transf\u00e9rentielle de figures de l\u2019enfance, du temps des romans familiaux o\u00f9 les ogres et ogresses promettaient aux petits poucets que nous \u00e9tions des punitions radicales, m\u2019a permis de me d\u00e9gager de l\u2019agacement, d\u2019\u00eatre touch\u00e9e, attendrie, patiente et de ressentir \u00e0 nouveau la tendresse issue de l\u2019infantile qui toujours perdure. Le travail analytique peut contribuer \u00e0 infl\u00e9chir les effets d\u2019un surmoi trop impatient, en retrouvant les voies de la tendresse pour l\u2019enfant dans l\u2019adulte, avec patience et longueur de temps.<\/p>\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Notes bibliographiques<\/h2>\n\n\n\n<ol class=\"wrapper-children-biblio wp-block-list\"><li> Je reprend et d\u00e9veloppe des id\u00e9es amorc\u00e9es dans un article publi\u00e9 dans la <em>Revue fran\u00e7aise de psychanalyse<\/em>, Cohen de Lara A., Fais pas ci, fais pas \u00e7a\u00a0: un surmoi impatient, in L\u2019impatience,\u00a0<em>RFP<\/em>, Paris, PUF. N\u00b0 2, 2018, p.361-371. <\/li><li> Kurts, N., L\u2019enfant qui ne savait pas jouer, in <em>Psychiatrie de l\u2019enfant<\/em>, XXXVI, 2, 1993, (p.553). <\/li><li> Le boomerang est tout autant un jeu qu\u2019une arme mortelle dans certaines cultures. <\/li><li> L\u2019impatience est aussi l\u00e0 pour lutter contre l\u2019\u00e9ventualit\u00e9 que l\u2019enfant ne transgresse et ne r\u00e9alise ces d\u00e9sirs \u0153dipiens, meurtre et inceste, les siens certes mais aussi et surtout ceux refoul\u00e9s par le parent et r\u00e9actualis\u00e9s dans la relation <em>hic et nunc<\/em>, venant r\u00e9veiller leur culpabilit\u00e9 inconsciente. <\/li><li> Jones E., (1927), La conception du surmoi, in Surmoi II, Les d\u00e9veloppements post- freudiens, dir. N. Amar, G. Le Goues, G. Pragier, <em>Monographies de la Revue fran\u00e7aise de psychanalyse<\/em>, Paris, Puf, 1995. <\/li><li> Destins de l\u2019auto\u00e9rotisme, <em>Revue fran\u00e7aise de psychanalyse<\/em>, t. LXXXII, n\u00b0 3, 2018. <\/li><li> Winnicott D.W., (1958), La capacit\u00e9 d\u2019\u00eatre seul, in <em>De la p\u00e9diatrie \u00e0 la psychanalyse<\/em>, trad. J. Kalmanovitch, Paris, Edition Payot &amp; Rivages, \u00ab\u00a0Petite biblioth\u00e8que Payot\u00a0\u00bb, 1969.> <\/li><li> Cupa D., <em>Tendresse et cruaut\u00e9<\/em>, Paris, Dunod, \u00ab\u00a0Psychisme\u00a0\u00bb, 2007. <\/li><li> Freud S., (1914c), Pour introduire le narcissisme, La vie sexuelle, trad. fr. J. Laplanche, in <em>O.C.F.P.<\/em>, t. XII, Paris, PUF, 2005, p. 234. <\/li><li> Green A., <em>Narcissisme de vie. Narcissisme de mort<\/em>, Editions de minuit, Paris, 1983. <\/li><li> <div class=\"no\">Selon la formule de Ferenczi discut\u00e9e dans Cohen de Lara A., <em>Accueil ou \u00e9cueil de la destructivit\u00e9 chez l\u2019enfant et ses liens avec le sentiment inconscient de culpabilit\u00e9<\/em>, Un texte, des analystes, Autour de \u00ab\u00a0L\u2019enfant mal accueilli et sa pulsion de mort\u00a0\u00bb de S. Ferenczi,\u00a0<em>Le Coq H\u00e9ron<\/em><, 224, mars 2016, p. 44-50.<\/div> <\/li><\/ol>\n<div class=\"pdfprnt-buttons pdfprnt-buttons-post pdfprnt-bottom-right\"><a href=\"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/10465?print=pdf\" class=\"pdfprnt-button pdfprnt-button-pdf\" target=\"_blank\"><\/a><\/div>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>J\u2019aimerai \u00e9voquer avec vous quelques liens que j\u2019\u00e9tablis entre certaines formes d\u2019agitation chez l\u2019enfant et le surmoi parental, un surmoi impatient, li\u00e9 \u00e0 l\u2019angoisse de mort r\u00e9activ\u00e9e chez le parent devant des conduites de leur enfant1. 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