{"id":10461,"date":"2021-08-22T07:32:05","date_gmt":"2021-08-22T05:32:05","guid":{"rendered":"https:\/\/carnetpsy.fr\/le-don-comme-prix-de-la-gratuite-2\/"},"modified":"2022-02-13T13:11:49","modified_gmt":"2022-02-13T12:11:49","slug":"le-don-comme-prix-de-la-gratuite","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/le-don-comme-prix-de-la-gratuite\/","title":{"rendered":"Le don comme prix de la gratuit\u00e9"},"content":{"rendered":"\n<p>Il y a dans la pratique de la psychanalyse une r\u00e8gle voulant que toute s\u00e9ance manqu\u00e9e soit due. Elle s\u2019explicite le plus souvent sous une forme contractuelle&nbsp;: la permanence du cadre qui oblige chacune des parties, quoique diff\u00e9remment, a un prix. Ce prix est convenu. L\u2019analyste est garant du cadre&nbsp;; sa pr\u00e9sence assure cette garantie. Le patient en est le b\u00e9n\u00e9ficiaire&nbsp;; son paiement l\u2019atteste. En m\u00eame temps qu\u2019une r\u00e9ciprocit\u00e9, une asym\u00e9trie appara\u00eet entre ces deux obligations. L\u2019absence de l\u2019analyste supprime la garantie assur\u00e9e&nbsp;; non pas l\u2019absence du patient. Une asym\u00e9trie, soit une \u00ab&nbsp;injustice&nbsp;\u00bb dans la r\u00e8gle, est n\u00e9cessaire \u00e0 l\u2019\u00e9tablissement du contrat. Elle a une port\u00e9e symbolique conf\u00e9rant au cadre son statut, sa position tierce &#8211; m\u00eame si cette port\u00e9e est in\u00e9vitablement mise \u00e0 mal dans la fa\u00e7on dont elle se traduira, happ\u00e9e qu\u2019elle est toujours, entre la repr\u00e9sentation imaginaire d\u2019un \u00ab&nbsp;d\u00e9sir&nbsp;\u00bb ou d\u2019une \u00ab&nbsp;charit\u00e9 mutuelle&nbsp;\u00bb voulant que le \u00ab&nbsp;bien&nbsp;\u00bb de chacun soit assur\u00e9, et la repr\u00e9sentation non moins imaginaire d\u2019un \u00ab&nbsp;r\u00e9el&nbsp;\u00bb &#8211; repr\u00e9sentation impuissante\/surpuissante &#8211; qu\u2019il en sera ainsi et pas autrement. Cette dialectique, complexe quand on essaye de la clarifier, se reconna\u00eet cependant facilement dans la fa\u00e7on dont un parent r\u00e9pond \u00e0 l\u2019interrogation tyrannique ou malicieuse de l\u2019enfant qui demande une explication \u00e0 la r\u00e8gle qu\u2019on lui impose. \u00ab&nbsp;Pourquoi&nbsp;?&nbsp;\u00bb, demande l\u2019enfant. \u00ab&nbsp;C\u2019est pour ton bien&nbsp;\u00bb, r\u00e9pond l\u2019adulte. A moins que, plus honn\u00eate ou moins confiant vis-\u00e0-vis des ressorts omnipotents de la culpabilit\u00e9, l\u2019adulte se contente de r\u00e9pondre&nbsp;: \u00ab&nbsp;c\u2019est ainsi&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>Je propose l\u2019id\u00e9e que le traitement en gratuit\u00e9 n\u2019\u00e9chappe pas \u00e0 cette r\u00e8gle d\u00e9signant un paiement pour la s\u00e9ance manqu\u00e9e. Et non par principe. Mais selon un implicite du cadre. Pour la cure qui vous est propos\u00e9e, est-il dit au patient, un espace-temps vous est donn\u00e9&nbsp;: le lieu, le rythme, la dur\u00e9e des s\u00e9ances, la continuit\u00e9 et les discontinuit\u00e9s li\u00e9es aux vacances ou aux jours f\u00e9ri\u00e9s. Le patient ne pouvant payer les s\u00e9ances auxquelles il viendrait \u00e0 manquer, il lui est signifi\u00e9 que l\u2019assiduit\u00e9 est le prix \u00e0 payer, le seul possible. En l\u2019absence d\u2019assiduit\u00e9, le cadre \u00ab&nbsp;souffre&nbsp;\u00bb. Ceci fait l\u2019objet du travail analytique. Quand le cadre est trop malmen\u00e9, le double cadre dont nous b\u00e9n\u00e9ficions, au Centre Jean Favreau, donne parfois la possibilit\u00e9 \u00e0 l\u2019analyste de demander \u00e0 son patient qu\u2019il prenne rendez-vous avec le consultant. On retrouve l\u00e0 un moyen, un biais, pour conf\u00e9rer une pr\u00e9sence r\u00e9elle \u00e0 la fonction tierce du cadre &#8211; pr\u00e9sence r\u00e9elle venant comme support, avec sa livre de chair, \u00e0 la diff\u00e9renciation souhait\u00e9e entre la fonction et la personne de l\u2019analyste. Le patient est ainsi accompagn\u00e9 dans une perlaboration n\u00e9cessaire&nbsp;: l\u2019assiduit\u00e9 est une condition. Autrement dit, l\u2019assiduit\u00e9 ne se r\u00e9duit pas \u00e0 un prix&nbsp;: nul ne saurait payer en totalit\u00e9 le cadre offert au patient, ni l\u2019analyste, ni le patient lui-m\u00eame. Il y a n\u00e9cessairement un reste. En effet, le cadre ne dispara\u00eet pas quand le patient s\u2019absente. La transgression malm\u00e8ne le cadre. Cependant, en le transgressant, elle le r\u00e9v\u00e8le, f\u00fbt-ce dans une sanction dont le fantasme d\u00e9borde toujours la r\u00e9alit\u00e9, et cela d\u2019autant plus qu\u2019il croit la neutraliser. La transgression ne fait pas dispara\u00eetre le cadre&nbsp;: en ce sens, le cadre est transcendant. Quoique convenu, le cadre, une fois convenu, devient donc \u00ab&nbsp;inconditionnel&nbsp;\u00bb, pour autant que la pr\u00e9sence de l\u2019analyste puisse le garantir.<\/p>\n\n\n\n<p>Cependant, comme le garant du cadre n\u2019est pas Dieu, il en r\u00e9sulte un co\u00fbt aussi pour l\u2019analyste. Quand le patient s\u2019absente, l\u2019acte n\u2019est pas comptabilis\u00e9. C\u2019est donc un co\u00fbt pour l\u2019institution. Et s\u2019il \u00e9tait comptabilis\u00e9, comme cela peut \u00eatre le cas dans d\u2019autres conventions, c\u2019est un co\u00fbt pour l\u2019organisme payeur, f\u00fbt-il ironiquement appel\u00e9 \u00ab&nbsp;\u00e9tat providence&nbsp;\u00bb. L\u2019analyste porte cette responsabilit\u00e9 vis-\u00e0-vis du tiers payeur. Le paradoxe suivant appara\u00eet&nbsp;: l\u2019absence du patient, quel qu\u2019en soit le motif, r\u00e9v\u00e8le le don qui lui est fait, port\u00e9 par la part \u00ab&nbsp;inconditionnelle&nbsp;\u00bb du cadre. C\u2019est retrouver l\u2019id\u00e9e que le don renvoie \u00e0 une dette dont on ne s\u2019acquitte pas, dont on ne peut pas s\u2019acquitter. Pas plus que le paiement de la s\u00e9ance manqu\u00e9e, l\u2019assiduit\u00e9 ne parvient \u00e0 r\u00e9duire le don \u00e0 l\u2019\u00e9change. Le paiement de la s\u00e9ance manqu\u00e9e ou l\u2019assiduit\u00e9 remplissent un contrat. Cependant ils ne sauraient \u00e9puiser la dette dont la r\u00e8gle reste porteuse. Redisons-le&nbsp;: la pr\u00e9sence de l\u2019analyste garantit la place du patient. Et non pas&nbsp;: le patient ach\u00e8te sa place. Le paradoxe devient celui-ci&nbsp;: le paiement de la s\u00e9ance manqu\u00e9e, ou l\u2019assiduit\u00e9, symbolisent, par d\u00e9faut, ce qui ne saurait s\u2019acheter &#8211; \u00e0 savoir le \u00ab&nbsp;don&nbsp;\u00bb, cette part inconditionnelle du cadre. On trouve souvent \u00e0 articuler la n\u00e9cessaire permanence du cadre, le sans pourquoi du <em>holding<\/em> maternel, \u00e0 l\u2019in\u00e9vitable culpabilit\u00e9 du patient. Mais l\u2019hypoth\u00e8se que je voudrais faire travailler ici est que la question du don est un \u00ab&nbsp;r\u00e9el&nbsp;\u00bb appelant au d\u00e9ni. Le meurtre est \u00e9videmment \u00e0 l\u2019horizon de cette probl\u00e9matique.<\/p>\n\n\n\n<p>Je vous propose, au travers d\u2019une vignette clinique, une analyse de la mise en crise de ce d\u00e9ni. Ainsi donnera-t-on raison \u00e0 E. Kestemberg, quand elle disait&nbsp;: \u00ab&nbsp;L\u2019argent non donn\u00e9 est tout aussi f\u00e9cond que l\u2019argent pay\u00e9&nbsp;\u00bb (E. Kestemberg 1985). Argent non donn\u00e9 et argent pay\u00e9 n\u2019ont ni l\u2019un ni l\u2019autre le pouvoir de r\u00e9duire le don \u00e0 l\u2019\u00e9change.<\/p>\n\n\n\n<p>Aurore, 33 ans, \u00e0 la troisi\u00e8me s\u00e9ance de son psychodrame individuel au Centre Jean Favreau, annonce qu\u2019elle doit s\u2019absenter afin de se rendre chez ses parents pour un temps traditionnel de vacances d\u00e9cid\u00e9 avant le d\u00e9but de la cure. Plus tard, nous apprendrons que ces vacances se d\u00e9roulaient aux Seychelles, le lieu de la rencontre amoureuse des parents. Elle fera beaucoup pour obtenir une autorisation ou un assentiment, cherchant en vain et de fa\u00e7on quasi \u00e9cholallique \u00e0 se mettre au diapason d\u2019un signe suppos\u00e9 approbateur, ou non, chez son analyste (le meneur de jeu). Je suis moi-m\u00eame l\u2019un des coth\u00e9rapeutes du groupe psychodramatiste. La meneuse de jeu fera beaucoup pour ne pas c\u00e9der \u00e0 la demande d\u2019Aurore. Et plut\u00f4t que d\u2019entrer dans une explicitation de la r\u00e8gle de l\u2019assiduit\u00e9, en principe \u00e9nonc\u00e9e par le consultant avant le d\u00e9but du traitement, la r\u00e8gle du jeu (r\u00e8gle fondamentale appliqu\u00e9e au psychodrame) est simplement rappel\u00e9e&nbsp;: \u00ab\u00a0qu\u2019est-ce qu\u2019on joue&nbsp;?\u00a0\u00bb, dit la meneuse de jeu.<\/p>\n\n\n\n<p>Un mot \u00e0 propos du dispositif analytique utilis\u00e9 ici. Il s\u2019agit d\u2019un psychodrame individuel&nbsp;: un patient, un meneur de jeu qui ne joue pas, plusieurs coth\u00e9rapeutes qui jouent avec le patient. Le meneur de jeu aide le patient \u00e0 jouer le jeu&nbsp;; il assure avec le patient la perlaboration n\u00e9cessaire entre les jeux. Les coth\u00e9rapeutes ne font que jouer. Le patient construit la trame du jeu avec le meneur de jeu. Le patient choisit un r\u00f4le et attribue aux coth\u00e9rapeutes les r\u00f4les qui se sont d\u00e9gag\u00e9s dans cette construction. Le r\u00f4le du patient est donc jou\u00e9 par lui-m\u00eame, ou bien confi\u00e9 \u00e0 un coth\u00e9rapeute. Il arrive que le meneur de jeu envoie, en cours de jeu, un ou plusieurs coth\u00e9rapeutes, pour doubler le patient, ou pour enrichir, diffracter, figurer les implicites du jeu en cours.<\/p>\n\n\n\n<p>Disons que dans le jeu, tout est permis. Dans notre technique, un seul interdit&nbsp;: se toucher. Dans cette troisi\u00e8me s\u00e9ance, un coth\u00e9rapeute jouant, Aurore ne manquera pas de s\u2019en prendre aux th\u00e9rapeutes assur\u00e9s de leur place, puisqu\u2019eux, semble-t-il, n\u2019h\u00e9sitent pas \u00e0 s\u2019absenter&nbsp;; un autre jouera la tyrannie d\u2019un parent&nbsp;; un autre encore s\u2019en prendra \u00e0 la patiente jou\u00e9e par un coth\u00e9rapeute, pour l\u2019invectiver, et l\u2019inviter \u00e0 renoncer \u00e0 soigner ses parents\u2026 Je condense l\u00e0 une sc\u00e8ne qui aura eu lieu plusieurs fois, notamment \u00e0 la date anniversaire de ce temps de vacances traditionnel. Aurore, sans autorisation, sans assentiment, a trouv\u00e9 des compromis, mettant en crise ou en r\u00e9sonance sa crainte mal consciente de voir dispara\u00eetre sa place -sanction implicite li\u00e9e \u00e0 la r\u00e8gle de l\u2019assiduit\u00e9. Elle ne s\u2019absentera par exemple qu\u2019\u00e0 une des deux s\u00e9ances qu\u2019elle avait pr\u00e9vu de manquer&nbsp;: un temps pour son psychodrame, un temps pour sa famille. A la quatri\u00e8me ann\u00e9e du traitement, quand l\u2019humour et la richesse du gradient \u00e9motionnel ont trouv\u00e9 \u00e0 nourrir et \u00e0 enrichir la partie non psychotique de son fonctionnement psychique, elle commence la s\u00e9ance par ces mots&nbsp;: \u00ab&nbsp;Je me suis r\u00e9veill\u00e9e avec l\u2019id\u00e9e que je ne suis pas faite pour ce monde&nbsp;; et cette id\u00e9e s\u2019est raviv\u00e9e une heure plus tard, sur le chemin de la s\u00e9ance, quand deux policiers, un policier et une polici\u00e8re, m\u2019ont verbalis\u00e9 67 euros. J\u2019avais laiss\u00e9 tomber mon m\u00e9got par terre \u00e0 l\u2019entr\u00e9e du m\u00e9tro&nbsp;; je suis pass\u00e9e par tous les sentiments&nbsp;: la col\u00e8re d\u2019abord, puis l\u2019angoisse, finalement la tristesse&nbsp;\u00bb. Un jeu se construit puis se joue&nbsp;: Aurore choisit les \u00ab&nbsp;verbalisateurs&nbsp;\u00bb (autrement dit le couple de policiers)&nbsp;; l\u2019une d\u2019entre nous, une femme, joue le crachoir (crachoir venu d\u2019une association d\u2019Aurore \u00e0 propos du manque de cendriers \u00e0 l\u2019entr\u00e9e des bouches de m\u00e9tro)&nbsp;; l\u2019un d\u2019entre nous, un homme, joue son r\u00f4le. La meneuse envoie, au cours du jeu, un coth\u00e9rapeute, homme, jouer l\u2019autre verbalisateur. Aurore, dans le r\u00f4le du verbalisateur semble tout faire pour n\u2019accorder aucune attention, ni \u00e0 un crachoir tr\u00e8s expressif, oro-anal aussi inqui\u00e9tant que s\u00e9ducteur et semblant sortir tout droit d\u2019un dessin anim\u00e9 de Myazaki, ni au second verbalisateur venu l\u2019assister. Puis nous l\u2019entendons dire, comme en apart\u00e9&nbsp;: \u00ab&nbsp;j\u2019aurais d\u00fb dire que j\u2019\u00e9tais malade&nbsp;\u00bb (entendons&nbsp;: j\u2019aurais d\u00fb faire valoir mon statut d\u2019handicap\u00e9e pour \u00e9chapper \u00e0 la sanction). Scansion du jeu \u00e0 ce moment-l\u00e0. La scansion est destin\u00e9e \u00e0 faire entendre et \u00e0 relever cette sortie de jeu, autrement dit la sortie d\u2019Aurore du r\u00f4le qu\u2019elle s\u2019\u00e9tait assign\u00e9e, puisque, souvenez-vous, elle jouait \u00ab&nbsp;les verbalisateurs&nbsp;\u00bb et non pas son r\u00f4le. Dans l\u2019effort manifeste de r\u00e9primer et ignorer tout ce qui s\u2019exprimait du c\u00f4t\u00e9 de la sexualit\u00e9 pr\u00e9g\u00e9nitale (le crachoir) et d\u2019une sc\u00e8ne primitive (le couple de verbalisateurs), surgit toute la force transgressive d\u2019une fixation r\u00e9gressive&nbsp;: l\u2019invocation de son statut d\u2019handicap\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p>Aurore \u00e9tait entr\u00e9e dans la pubert\u00e9 avec la conviction d\u00e9lirante hypochondriaque qu\u2019un cancer l\u2019emporterait. Occasion de pr\u00e9ciser et d\u2019ajouter ici qu\u2019une hospitalisation puis des soins en institution avaient \u00e9t\u00e9 n\u00e9cessaires. Un statut d\u2019handicap\u00e9e lui a \u00e9t\u00e9 attribu\u00e9. Elle a accompli des \u00e9tudes sup\u00e9rieures et travaille en milieu normal. Le statut d\u2019handicap\u00e9 est \u00e0 la fois une protection n\u00e9cessaire et, comme le jeu vient de le r\u00e9v\u00e9ler, une but\u00e9e ali\u00e9nante. Le psychodrame individuel dont elle b\u00e9n\u00e9ficie aujourd\u2019hui compl\u00e8te et marque un tournant important et fructueux dans la complexit\u00e9 des soins. Aujourd\u2019hui, Aurore se r\u00e9veille avec l\u2019id\u00e9e qu\u2019elle n\u2019est pas faite pour ce monde. Le transfert du corps sur la pens\u00e9e (l\u2019id\u00e9e de ne pas \u00eatre faite pour ce monde) et de la pens\u00e9e sur le corps (l\u2019id\u00e9e du crachoir) s\u2019est donc consid\u00e9rablement enrichi. La \u00ab&nbsp;gratuit\u00e9&nbsp;\u00bb du traitement dont Aurore b\u00e9n\u00e9ficie n\u2019est pas seulement une n\u00e9cessit\u00e9 mat\u00e9rielle ou une attestation de notre d\u00e9mocratie sociale. La gratuit\u00e9, inscrite dans l\u2019indication initiale, devient un r\u00e9v\u00e9lateur de la folie, celle dont sort Aurore tout comme celle dans laquelle se trouve embarqu\u00e9 le groupe pyschodramatiste et l\u2019analyste. Une folie par laquelle les figures m\u00eal\u00e9es de l\u2019inceste (une femme jouant un homme\u2026) et du meurtre (un crachoir glouton\u2026) conjurent le \u00ab&nbsp;don&nbsp;\u00bb, par d\u00e9finition \u00e0 sens unique, auquel tout un chacun se trouve assujetti, quoiqu\u2019il en ait, ainsi que la \u00ab&nbsp;solitude&nbsp;\u00bb qu\u2019actualise l\u2019heure qu\u2019il est, le r\u00e9veil de chaque matin, \u00ab&nbsp;r\u00e9veil policier&nbsp;\u00bb \u00e0 l\u2019occasion. Le \u00ab&nbsp;don&nbsp;\u00bb, non pas un effet de charit\u00e9, mais ce qu\u2019actualise notablement le jeu auquel on se donne, porte in\u00e9vitablement quelque chose de cette gratuit\u00e9 &#8211; non pas un statut, mais l\u2019expression et la surface projective d\u2019une \u00ab&nbsp;situation anthropologique fondamentale&nbsp;\u00bb, pour le dire comme Laplanche, dans laquelle le don se fait s\u00e9ducteur. La solitude, \u00e0 laquelle nous soumet le don, prise dans le brouillard de la pens\u00e9e cruelle et d\u00e9lirante selon laquelle on ne serait pas fait pour ce monde, devient vivable dans la transgression venant nous cueillir, Aurore la premi\u00e8re &#8211; r\u00e9p\u00e9table et reconnue dans le jeu&nbsp;: pensons \u00e0 l\u2019interception des policiers, pensons \u00e0 la sortie transgressive de son r\u00f4le dans le jeu psychodramatique. Le statut d\u2019handicap\u00e9, chez Aurore, est aussi une \u00ab&nbsp;fausse monnaie&nbsp;\u00bb&nbsp;; elle ne le savait pas&nbsp;; elle commence \u00e0 le d\u00e9couvrir. La r\u00e8gle de la gratuit\u00e9 &#8211; l\u2019assiduit\u00e9 attendue &#8211; contribue \u00e0 cette d\u00e9couverte et renvoie au paradoxe selon lequel seule la mise en d\u00e9faut de la r\u00e8gle actualise sa prise en compte.<\/p>\n\n\n\n<p>Il est clair que la lev\u00e9e du d\u00e9ni du don ne se fait pas d\u2019un coup. Elle suppose, et j\u2019avance l\u00e0 une seconde hypoth\u00e8se, la construction d\u2019une sc\u00e8ne primitive suffisamment vivable, c\u2019est-\u00e0-dire une suffisante d\u00e9construction du combin\u00e9 parental dans lequel l\u2019abus phallique du combin\u00e9 vient d\u00e9fier la mort, et conjurer la vie. Lors d\u2019une s\u00e9ance ult\u00e9rieure d\u2019Aurore, avant la s\u00e9ance, la meneuse de jeu lui confie un questionnaire anonyme \u00e0 l\u2019intention de l\u2019administration. Aurore lui dit alors&nbsp;: comme c\u2019est anonyme, on peut mettre ce qu\u2019on veut. Belle ambigu\u00eft\u00e9, selon laquelle il ne serait possible d\u2019\u00eatre soi qu\u2019\u00e0 condition d\u2019\u00eatre anonyme. Aurore nous a habitu\u00e9 \u00e0 cette condition de sa survie&nbsp;: devoir cacher, devoir se cacher. Au d\u00e9but de la s\u00e9ance, la meneuse nous rapporte, en pr\u00e9sence d\u2019Aurore, ce bref \u00e9change avec elle avant la s\u00e9ance. Aurore associe&nbsp;: j\u2019ai justement une faveur \u00e0 vous demander&nbsp;; je dois m\u2019absenter prochainement pour les vacances traditionnelles avec mes parents. C\u2019est \u00e0 peine si Aurore semble prendre conscience de la contradiction&nbsp;: son absence est impos\u00e9e par la tradition \u00e0 laquelle elle ne d\u00e9rogera pas. Elle en fait cependant l\u2019objet d\u2019un troc avec son meneur de jeu&nbsp;: elle remplira le questionnaire et elle esp\u00e8re bien une faveur de son analyste en \u00e9change. Une sc\u00e8ne se construit. Quatre personnages&nbsp;: \u00ab&nbsp;le questionnaire&nbsp;\u00bb venu d\u2019une demande de l\u2019Administration, \u00ab&nbsp;la petite faveur&nbsp;\u00bb venue d\u2019une demande d\u2019Aurore \u00e0 son analyste, \u00ab&nbsp;le psychodrame&nbsp;\u00bb, \u00ab&nbsp;Aurore&nbsp;\u00bb elle-m\u00eame. Aurore prend le r\u00f4le du questionnaire. Elle confie donc son r\u00f4le. Elle tente une n\u00e9gociation avec la petite faveur, tout en appuyant l\u2019id\u00e9e que ce qu\u2019elle exige est institu\u00e9. Le psychodrame se rebelle, et reproche au \u00ab&nbsp;questionnaire&nbsp;\u00bb de le prendre en otage de ce troc qui n\u2019en est m\u00eame pas un. Bref, une escroquerie, dit \u00ab&nbsp;Le psychodrame&nbsp;\u00bb&nbsp;! La meneuse envoie quelqu\u2019un donner une amende \u00e0 \u00ab&nbsp;Aurore&nbsp;\u00bb &#8211; \u00ab&nbsp;Aurore&nbsp;\u00bb jou\u00e9e par l\u2019une d\u2019entre nous, un peu perdue, et d\u2019autant plus perdue peut-\u00eatre que cette coll\u00e8gue a rejoint assez r\u00e9cemment le groupe psychodramatiste. Mais Aurore, dans le r\u00f4le du questionnaire, commente que c\u2019est cher payer. Dans l\u2019apr\u00e8s-jeu, Aurore fait les liens, avec humour, non sans inqui\u00e9tude. Le transgresseur, c\u2019est son p\u00e8re, dit-elle. La meneuse associe&nbsp;: \u00ab&nbsp;les avalanches&nbsp;?&nbsp;\u00bb. Aurore retrouve alors le souvenir du jeu de l\u2019\u00e9vocation de son p\u00e8re prenant avec elle les hors-pistes en d\u00e9pit des interdictions justifi\u00e9es par le haut risque d\u2019avalanches. Le p\u00e8re d\u2019Aurore est, entre autres, moniteur de ski. Aurore associe&nbsp;: son p\u00e8re a r\u00e9cemment fait un AVC, sans gravit\u00e9 mais quand m\u00eame&nbsp;; cela lui \u00e9voque l\u2019\u00e9poque o\u00f9 elle \u00e9tait convaincue qu\u2019elle allait prochainement mourir d\u2019un cancer, au d\u00e9but de son adolescence, et qu\u2019ainsi les transgressions \u00e9taient possibles et valaient le coup d\u2019\u00eatre v\u00e9cues &#8211; la mort prochaine justifiant et cachant le plaisir. Un second jeu va faire appara\u00eetre la folie jouissive, incestueuse, en haut des pistes, en opposition avec la s\u00e9curit\u00e9 d\u00e9primante, aupr\u00e8s de la m\u00e8re \u00e0 la maison. Un troisi\u00e8me jeu fait jouer&nbsp;: les r\u00e8gles, les petits arrangements, la r\u00e9bellion, Aurore. Aurore choisit le r\u00f4le de la r\u00e9bellion. Mais une r\u00e9bellion qui va peu \u00e0 peu s\u2019\u00e9teindre au fil du jeu, face sans doute au jeu du double sens des \u00ab&nbsp;r\u00e8gles&nbsp;\u00bb, celles auxquelles on ne saurait se soustraire \u2013 aussi bien les r\u00e8gles du jeu, passant \u00e0 l\u2019arri\u00e8re-plan, que celles signant le sang qui coule, la pubert\u00e9 et la f\u00e9condit\u00e9, jou\u00e9es dans le jeu. La meneuse envoie doubler Aurore&nbsp;: afin de crier que tout \u00e7a, c\u2019est vraiment trop cher payer. Une \u00e9laboration devient possible. Le r\u00e9el de la maladie (l\u2019AVC du p\u00e8re) et le r\u00e9el de la pubert\u00e9 (les r\u00e8gles) se diff\u00e9rencient de l\u2019imaginaire mon\u00e9taire par lequel la maladie du p\u00e8re et la maladie d\u2019Aurore s\u2019\u00e9quivalent au titre de ce qu\u2019elles procurent&nbsp;: la suppression imaginaire de l\u2019origine, l\u2019effacement de la diff\u00e9rence sexu\u00e9e, le d\u00e9ni de la mort. Dans ce jeu, le prix \u00e0 payer n\u2019ach\u00e8te rien. C\u2019est le prix d\u2019une amende &#8211; r\u00e9v\u00e9lant ce qui \u00e9chappe \u00e0 toute n\u00e9gociation&nbsp;: le don sexu\u00e9 auquel nous sommes assujettis. En psychanalyse, cela ne s\u2019enseigne pas. Cela s\u2019exp\u00e9rimente selon des voies difficilement pr\u00e9visibles, souvent longues et accident\u00e9es. C\u2019est pourquoi il nous faut passer par la clinique pour t\u00e2cher d\u2019en rendre compte.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Bibliographie<\/h2>\n\n\n\n<p>Evelyne Kestemberg&nbsp;: L\u2019argent dans la cure, <em>Cahiers du Centre de Psychanalyse et de Psychoth\u00e9rapie<\/em>, n\u00b0 11, p 1-30, 1985<\/p>\n<div class=\"pdfprnt-buttons pdfprnt-buttons-post pdfprnt-bottom-right\"><a href=\"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/10461?print=pdf\" class=\"pdfprnt-button pdfprnt-button-pdf\" target=\"_blank\"><\/a><\/div>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Il y a dans la pratique de la psychanalyse une r\u00e8gle voulant que toute s\u00e9ance manqu\u00e9e soit due. 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