{"id":10460,"date":"2021-08-22T07:32:05","date_gmt":"2021-08-22T05:32:05","guid":{"rendered":"https:\/\/carnetpsy.fr\/du-deuil-quant-a-la-perte-au-travail-de-la-perte-le-travail-psychanalytique-avec-les-etudiants-2\/"},"modified":"2022-02-13T12:57:57","modified_gmt":"2022-02-13T11:57:57","slug":"du-deuil-quant-a-la-perte-au-travail-de-la-perte-le-travail-psychanalytique-avec-les-etudiants","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/du-deuil-quant-a-la-perte-au-travail-de-la-perte-le-travail-psychanalytique-avec-les-etudiants\/","title":{"rendered":"Du \u00ab deuil quant \u00e0 la perte \u00bb au travail de la perte. Le travail psychanalytique avec les \u00e9tudiants"},"content":{"rendered":"\n<p>Il nous est propos\u00e9 de r\u00e9fl\u00e9chir aux fonctions de la th\u00e9orie dans le transfert de l\u2019analyste<sup>1<\/sup>. Le transfert de celui-ci, et non son contre-transfert. Cet intitul\u00e9 pourrait se comprendre comme une proposition selon laquelle il existerait un transfert de l\u2019analyste pr\u00e9-existant \u00e0, et prolongeant sa rencontre avec un patient. Transfert sur quoi, sinon sur qui, alors&nbsp;? Et bien, pr\u00e9cis\u00e9ment, cela peut \u00eatre un transfert sur un \u00e9crit &#8211; son auteur, et tout particuli\u00e8rement lorsqu\u2019il s\u2019agit de Freud, comptant \u00e9galement pour beaucoup. Dans le propos qui suit, j\u2019aborde un texte dont la lecture a enrichi mon \u00e9coute, notamment aupr\u00e8s des \u00e9tudiants que nous accueillons au BAPU (Bureau d\u2019Aide Psychologique Universitaire).<\/p>\n\n\n\n<p>Dans son article de 1915, un temps traduit sous le titre <em>Eph\u00e9m\u00e8re destin\u00e9e<\/em> (Freud, 1915a), Freud \u00e9voque \u00ab&nbsp;le deuil quant \u00e0 la perte&nbsp;\u00bb \u00e0 propos de la \u00ab&nbsp;passag\u00e8ret\u00e9&nbsp;\u00bb (Freud, 1915b) du temps. D\u2019embl\u00e9e, je veux dire le vif int\u00e9r\u00eat que je porte \u00e0 ces courts textes de Freud \u00e9voquant des souvenirs personnels, aussit\u00f4t transmu\u00e9s en situations cliniques, avant que des \u00e9laborations th\u00e9oriques n\u2019en \u00e9manent (voir par exemple <em>Un trouble de m\u00e9moire sur l\u2019Acropole<\/em> (Freud, 1936), \u00e0 propos duquel W. Granoff a fait un commentaire magistral dans <em>Filiations<\/em> (Granoff, 1975). Sans doute \u00e9galement ces textes sont-ils de ceux o\u00f9 se d\u00e9ploie particuli\u00e8rement la cr\u00e9ativit\u00e9 litt\u00e9raire de l\u2019inventeur de la psychanalyse. Nous y voici&nbsp;: \u00ab&nbsp;Il y a quelques temps, je faisais, en compagnie d\u2019un ami taciturne et d\u2019un jeune po\u00e8te (\u2026), une promenade \u00e0 travers un paysage d\u2019\u00e9t\u00e9 en fleurs.<\/p>\n\n\n\n<p>Le po\u00e8te admirait la beaut\u00e9 de la nature alentour, mais sans s\u2019en r\u00e9jouir. La pens\u00e9e le troublait que toute cette beaut\u00e9 (\u2026) en hiver (\u2026) se serait \u00e9vanouie. (\u2026). (Freud, 1915b, p. 171) <em>(Verg\u00e4nglichkeit)<\/em>. Passag\u00e8ret\u00e9&nbsp;: (\u2026) toutes ces splendeurs de la nature et de l\u2019art, du monde de nos sensations et du monde \u00e0 l\u2019ext\u00e9rieur [sont] (\u2026) appel\u00e9es \u00e0 se dissoudre dans le n\u00e9ant&nbsp;\u00bb (Freud, 1915a, p. 233).<\/p>\n\n\n\n<p>Freud est intrigu\u00e9 par la \u00ab&nbsp;perturbation&nbsp;\u00bb, le \u00ab&nbsp;pessimisme&nbsp;\u00bb, bref le \u00ab&nbsp;douloureux d\u00e9go\u00fbt du monde&nbsp;\u00bb de son jeune po\u00e8te face \u00e0 l\u2019\u00e9ph\u00e9m\u00e8re destin\u00e9e ou au \u00ab&nbsp;destin de passag\u00e8ret\u00e9&nbsp;\u00bb &#8211; \u00ab&nbsp;du beau&nbsp;\u00bb. Autant il con\u00e7oit que l\u2019 \u00ab&nbsp;exigence d\u2019\u00e9ternit\u00e9&nbsp;\u00bb, en tant qu\u2019elle ne peut \u00ab&nbsp;pr\u00e9tendre \u00e0 une valeur de r\u00e9alit\u00e9&nbsp;\u00bb, suscite \u00ab&nbsp;la r\u00e9volte&nbsp;\u00bb, autant il ne peut admettre que ce qui est beau, par exemple, serait moins valeureux parce qu\u2019\u00e9ph\u00e9m\u00e8re. C\u2019est m\u00eame tout le contraire. D\u00e9j\u00e0, \u00ab&nbsp;en ce qui concerne la beaut\u00e9 de la nature, apr\u00e8s chaque destruction par l\u2019hiver elle r\u00e9appara\u00eet l\u2019ann\u00e9e suivante&nbsp;\u00bb. Quant \u00e0 \u00ab&nbsp;la beaut\u00e9 du corps et du visage humains&nbsp;\u00bb que \u00ab&nbsp;nous (\u2026) voyons dispara\u00eetre pour toujours&nbsp;\u00bb&nbsp;? C\u2019est sa \u00ab&nbsp;bri\u00e8vet\u00e9 de vie&nbsp;\u00bb qui lui \u00ab&nbsp;ajoute un nouvel attrait&nbsp;\u00bb. Et puis, \u00ab&nbsp;une fleur qui ne fleurit qu\u2019une seule nuit&nbsp;\u00bb&nbsp;? \u00ab&nbsp;Sa floraison ne nous en para\u00eet pas moins magnifique.&nbsp;\u00bb \u00ab&nbsp;La beaut\u00e9 et la perfection de l\u2019\u0153uvre d\u2019art et de la production intellectuelle&nbsp;\u00bb enfin&nbsp;? Elles n\u2019ont \u00ab&nbsp;pas besoin de durer plus longtemps&nbsp;\u00bb (Freud, 1915b, p. 171-172) que \u00ab&nbsp;notre vie sensible&nbsp;\u00bb (Freud, 1915a, p. 234).<\/p>\n\n\n\n<p>Pour autant, Freud observe que \u00ab&nbsp;ces consid\u00e9rations&nbsp;\u00bb qu\u2019il tient \u00ab&nbsp;pour inattaquables&nbsp;\u00bb ne font \u00ab&nbsp;aucune impression sur le po\u00e8te et sur l\u2019ami&nbsp;\u00bb. Il en d\u00e9duit que c\u2019est \u00ab&nbsp;un facteur affectif puissant&nbsp;\u00bb qui doit \u00ab&nbsp;troubler leur jugement&nbsp;\u00bb. Il parvient \u00e0 en supposer la cause et stipule que ce constat selon lequel le \u00ab&nbsp;beau est passager donnait \u00e0 ces deux \u00eatres sensibles un avant-go\u00fbt du deuil de sa disparition&nbsp;\u00bb (Freud, 1915b, p. 172). Et Freud d\u2019indiquer aussit\u00f4t que \u00ab&nbsp;le deuil quant \u00e0 la perte de quelque chose que nous avons aim\u00e9 ou admir\u00e9&nbsp;\u00bb, s\u2019il \u00ab&nbsp;appara\u00eet (\u2026) naturel au profane&nbsp;\u00bb, est <em>a contrario<\/em> \u00ab&nbsp;une grande \u00e9nigme (\u2026) pour le psychologue&nbsp;\u00bb. La th\u00e9orie de la libido voudrait \u00ab&nbsp;que les objets&nbsp;\u00bb une fois \u00ab&nbsp;d\u00e9truits ou (\u2026) perdus pour nous&nbsp;\u00bb, \u00ab&nbsp;notre capacit\u00e9 d\u2019amour (libido) redevien[ne] libre&nbsp;\u00bb. Pourtant, il n\u2019en est pas ainsi. Le \u00ab&nbsp;d\u00e9tachement de la libido d\u2019avec ses objets&nbsp;\u00bb est \u00ab&nbsp;un processus (\u2026) douloureux&nbsp;\u00bb. \u00ab&nbsp;La libido se cramponne \u00e0 ses objets et ne veut pas abandonner ceux qui sont perdus, m\u00eame lorsque le substitut se trouve disponible&nbsp;\u00bb. Et cela, \u00ab&nbsp;nous ne le comprenons pas&nbsp;\u00bb \u00e9crit Freud (Freud, 1915b, p.173).<\/p>\n\n\n\n<p>Dans le paragraphe qui suit ces interrogations sur le deuil, Freud \u00e9voque le moment historique o\u00f9 cette \u00ab&nbsp;promenade&nbsp;\u00bb et \u00ab&nbsp;l\u2019entretien avec le po\u00e8te&nbsp;\u00bb eurent lieu. C\u2019\u00e9tait \u00ab&nbsp;l\u2019\u00e9t\u00e9 pr\u00e9c\u00e9dent la guerre&nbsp;\u00bb. Mais l\u00e0, lorsqu\u2019il \u00e9crit son texte, nous sommes \u00e0 l\u2019automne 1915, c\u2019est novembre, et depuis, la guerre qui a fait \u00ab&nbsp;irruption&nbsp;\u00bb, \u00ab&nbsp;d\u00e9truit&nbsp;\u00bb, \u00ab&nbsp;d\u00e9pouille&nbsp;\u00bb, \u00ab&nbsp;brise&nbsp;\u00bb, \u00ab&nbsp;souille&nbsp;\u00bb et \u00ab&nbsp;d\u00e9cha\u00eene&nbsp;\u00bb. La guerre met \u00e0 mal non \u00ab&nbsp;seulement la beaut\u00e9 des paysages&nbsp;\u00bb et des \u00ab&nbsp;\u0153uvres d\u2019art&nbsp;\u00bb, mais aussi \u00ab&nbsp;la haute impartialit\u00e9 de notre science&nbsp;\u00bb. Elle fait \u00ab&nbsp;appara\u00eetre notre vie pulsionnelle dans sa nudit\u00e9&nbsp;\u00bb et d\u00e9cha\u00eene \u00ab&nbsp;en nous les esprits mauvais que nous croyions durablement dompt\u00e9s par l\u2019\u00e9ducation poursuivie au long des si\u00e8cles par les plus nobles d\u2019entre nous&nbsp;\u00bb. Freud ponctue ce sombre passage en indiquant que \u00ab&nbsp;notre libido, (\u2026) appauvrie en objets, investi(t) (\u2026) ce qui (\u2026) reste (\u2026)&nbsp;: l\u2019amour de la patrie, la tendresse pour nos proches et la fiert\u00e9 de nos points communs&nbsp;\u00bb (Freud, 1915b, p.173-174) &#8211; \u00ab&nbsp;pour ce que nous avons en commun&nbsp;\u00bb (Freud, 1915a, p. 236). Voil\u00e0 qu\u2019arrive le terme de ce texte et Freud recouvre un \u00e9lan d\u2019optimisme. \u00ab&nbsp;Nous reconstruirons tout ce que la guerre a d\u00e9truit, peut-\u00eatre sur une base plus solide et plus durablement qu\u2019auparavant&nbsp;\u00bb, (Freud, 1915b, p.174).<\/p>\n\n\n\n<p>Je voudrais maintenant m\u2019arr\u00eater bri\u00e8vement sur deux points du texte. En premier lieu, et tel que d\u00e9j\u00e0 mentionn\u00e9, Freud souligne qu\u2019il ne va pas de soi que \u00ab&nbsp;la perte d\u2019une personne aim\u00e9e ou d\u2019une abstraction mise \u00e0 sa place&nbsp;\u00bb conduise \u00e0 \u00ab&nbsp;la r\u00e9action&nbsp;\u00bb (Freud, 1915c, p.146) qu\u2019est le deuil. La mobilit\u00e9 ou la plasticit\u00e9 propre \u00e0 la libido pourrait en pr\u00e9munir. Et puis, le deuil \u00ab&nbsp;termine spontan\u00e9ment son cours&nbsp;\u00bb (Freud, 1915b, p. 174) sans qu\u2019on puisse l\u2019\u00ab&nbsp;expliquer sur des bases \u00e9conomiques&nbsp;\u00bb. Simplement, une fois son \u00ab&nbsp;travail&nbsp;\u00bb \u00ab&nbsp;achev\u00e9&nbsp;\u00bb, \u00ab&nbsp;le moi (\u2026) redevient libre&nbsp;\u00bb (Freud, 1915c, p. 148). En second lieu, la particularit\u00e9 abord\u00e9e dans ce texte tient \u00e0 la nature de la perte, l\u2019\u00e9coulement du temps en l\u2019occurrence. C\u2019est lui qui occasionne le deuil<sup>2<\/sup> \u2013 par anticipation de surcro\u00eet. Une sorte de futur ant\u00e9rieur du deuil pour l\u2019\u00e9noncer autrement. Une abstraction et non pas un objet. Et m\u00eame si Freud affirme que la perte de l\u2019un comme de l\u2019autre peut \u00eatre cause de deuil, il ne s\u2019attarde pas sur cette diff\u00e9rence dont on peut n\u00e9anmoins penser qu\u2019elle importe.<\/p>\n\n\n\n<p>Cette lecture m\u2019a donn\u00e9 \u00e0 r\u00e9fl\u00e9chir \u00e0 la temporalit\u00e9 propre \u00e0 l\u2019entr\u00e9e dans l\u2019\u00e2ge adulte. Pour faire court, je dirais que l\u2019enfance est caract\u00e9ris\u00e9e par une forme de toute-puissance (imaginaire) dont la croyance identificatoire au P\u00e8re-No\u00ebl serait un signe embl\u00e9matique. Le rapport au temps se construit sous l\u2019\u00e9gide de la promesse, une promesse inscrite dans un devenir o\u00f9 le champ des possibles est ouvert \u00e0 l\u2019infini, autant qu\u2019ind\u00e9fini. L\u2019adolescence est l\u2019\u00e2ge de l\u2019agir et du pr\u00e9sent imm\u00e9diat. D\u2019ailleurs, il ressort du mot \u00ab&nbsp;actuel&nbsp;\u00bb qu\u2019il recouvre ces deux notions<sup>3<\/sup>. L\u2019adolescence est fr\u00e9quemment conduite par une aspiration, parfois bruyamment affirm\u00e9e, \u00e0 vouloir larguer les amarres&nbsp;: se d\u00e9gager de l\u2019univers familial, voire, \u00e0 l\u2019instar des fugues, \u00e0 proprement parler, d\u00e9gager. Face au \u00ab&nbsp;d\u00e9fi de l\u2019adolescent&nbsp;\u00bb, \u00ab&nbsp;ce qui compte&nbsp;\u00bb est que celui-ci \u00ab&nbsp;soit rencontr\u00e9&nbsp;\u00bb par les parents, et plus g\u00e9n\u00e9ralement par les adultes, indique Winnicott. Il \u00e9voque \u00e0 ce sujet \u00ab&nbsp;une rencontre du d\u00e9fi&nbsp;\u00bb. Il ne s\u2019agit pas tant de \u00ab&nbsp;comprendre&nbsp;\u00bb un adolescent que de \u00ab&nbsp;se confronter \u00e0&nbsp;\u00bb lui (Winnicott, 1971, p. 203). Ce que les parents \u00ab&nbsp;ont de mieux \u00e0 faire&nbsp;\u00bb, \u00e9crit encore Winnicott, c\u2019est de \u00ab&nbsp;faire face (plut\u00f4t que de porter rem\u00e8de)&nbsp;\u00bb (Winnicott, 1961-1962, p. 266) et de \u00ab&nbsp;survivre, survivre intacts&nbsp;\u00bb (Winnicott, 1971, p. 200). Avec l\u2019entr\u00e9e dans l\u2019\u00e2ge adulte, le \u00ab&nbsp;passage&nbsp;\u00bb adolescent une fois franchi, une nouvelle temporalit\u00e9 s\u2019instaure. Le pr\u00e9sent est l\u00e0, porteur, mais qui peut \u00eatre \u00e9galement \u00e9prouvant et se vivre avec une certaine tension&nbsp;: faire un choix d\u2019\u00e9tudes, y trouver sa voie, peut-\u00eatre envisager autrement sa vie affective, pour certains habiter son propre logement, s\u2019\u00e9loigner, de beaucoup parfois, d\u2019avec sa famille, prendre en charge sa vie quotidienne, tenir un emploi du temps qu\u2019on est d\u00e9sormais seul \u00e0 organiser. L\u2019avenir s\u2019envisage, se construit, se modifie, et s\u2019il est charg\u00e9 d\u2019esp\u00e9rance, il n\u2019est plus tout \u00e0 fait r\u00eav\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Pr\u00e9cis\u00e9ment, est-ce peut-\u00eatre \u00e0 l\u2019entr\u00e9e dans l\u2019\u00e2ge adulte que l\u2019on \u00ab&nbsp;s\u2019installe dans la d\u00e9sillusion&nbsp;\u00bb dont parle Winnicott (Winnicott, 1971, p. 205). D\u00e9sillusion qui peut donner lieu \u00e0 une certaine forme de nostalgie, telle que mentionn\u00e9e plus haut. Voil\u00e0 donc que le pass\u00e9, de mani\u00e8re aussi sensible et radicale, in\u00e9dite, se constitue comme tel &#8211; irr\u00e9m\u00e9diablement r\u00e9volu. Une p\u00e9riode est achev\u00e9e. De fait, l\u2019enfance n\u2019est plus&nbsp;: <em>Jamais plus toujours<\/em><sup>4<\/sup>. L\u2019enfance n\u2019est plus, et s\u2019en \u00e9manciper, s\u2019en arracher parfois, suppose un travail &#8211; un travail de la perte. Je propose cette formulation, \u00e0 la fois pour emprunter \u00e0 l\u2019expression \u00ab&nbsp;travail du deuil&nbsp;\u00bb (Freud, 1915c, p. 148) le processus qu\u2019elle indique, et pour bien sp\u00e9cifier la teneur du travail dont il est question ici. Pour ce qui a trait \u00e0 la passag\u00e8ret\u00e9, le mouvement incessant du temps veut qu\u2019\u00e0 peine v\u00e9cu il soit d\u00e9j\u00e0 perdu. Cette perte est inh\u00e9rente \u00e0 l\u2019existence m\u00eame (\u00ab&nbsp;universelle passag\u00e8ret\u00e9&nbsp;\u00bb \u00e9crit Freud), et \u00e0 sa finitude. De m\u00eame, le temps v\u00e9cu, s\u2019il s\u2019inscrit dans un temps chronologique (r\u00e9alit\u00e9 externe) se pose d\u2019embl\u00e9e comme une exp\u00e9rience subjective (r\u00e9alit\u00e9 interne). \u00c0 la diff\u00e9rence d\u2019un deuil dont la cause est li\u00e9e \u00e0 un \u00e9v\u00e9nement ext\u00e9rieur&nbsp;: la disparition d\u2019un proche. Ainsi, la passag\u00e8ret\u00e9 pourrait-elle conduire \u00e0 un travail de la perte dont l\u2019enjeu serait de permettre un remaniement psychique corr\u00e9l\u00e9 au cheminement du temps.<\/p>\n\n\n\n<p>Je voudrais \u00e0 pr\u00e9sent \u00e9voquer ce remaniement en prenant appui sur un fragment clinique. Plut\u00f4t que d\u2019une \u00e9tude de cas, je mentionnerai un temps de psychoth\u00e9rapie o\u00f9 la survenue d\u2019un signifiant a fait r\u00e9sonance avec ce qui est abord\u00e9 ici. Louis T., \u00e0 22 ans, \u00e9tait en Master 1 lorsque je l\u2019ai accueilli. D\u2019embl\u00e9e, il m\u2019indiqua qu\u2019il venait de traverser un \u00e9pisode d\u00e9pressif s\u00e9v\u00e8re, marqu\u00e9 par des id\u00e9es suicidaires comme il n\u2019en avait jamais eues. Une psychanalyste de son entourage lui avait conseill\u00e9 dans un premier temps de se faire prescrire un traitement, puis d\u2019entreprendre une psychoth\u00e9rapie. C\u2019est cette coll\u00e8gue qui l\u2019avait adress\u00e9 au BAPU.<\/p>\n\n\n\n<p>Au cours des premi\u00e8res s\u00e9ances, il \u00e9voquait r\u00e9guli\u00e8rement sa tristesse, une tristesse qui ne le quittait pas. Il en parlait de mani\u00e8re abstraite, tout en affirmant que celle-ci \u00e9tait inh\u00e9rente \u00e0 son identit\u00e9. Une fois le travail plus engag\u00e9, je lui demandai sur quoi cette tristesse reposait. Vinrent alors imm\u00e9diatement trois souvenirs d\u2019enfance. Le premier faisait \u00e9tat d\u2019un propos paternel selon lequel il \u00e9tait lent. Il l\u2019entendit comme une remarque indiquant une lenteur d\u2019esprit. Il en fut d\u2019autant plus bless\u00e9 que c\u2019\u00e9tait l\u2019\u00e9t\u00e9 de ses six ans, qu\u2019il allait entrer au C.P. et aborder les apprentissages d\u2019ordre intellectuel. Cette sentence paternelle, prononc\u00e9e \u00e0 ce moment-l\u00e0, ne facilita sans doute pas l\u2019entr\u00e9e de Louis dans l\u2019\u00e2ge de latence. Plut\u00f4t que de s\u2019identifier \u00e0 \u00ab&nbsp;l\u2019autorit\u00e9 du p\u00e8re ou des parents, introject\u00e9e dans le moi&nbsp;\u00bb, plut\u00f4t que de permettre que soient \u00ab&nbsp;sublim\u00e9es&nbsp;\u00bb \u00ab&nbsp;les tendances libidinales appartenant au complexe d\u2019Oedipe&nbsp;\u00bb (Freud, 1923, p. 120), on peut penser que Louis resta fix\u00e9 \u00e0 cette p\u00e9riode \u0153dipienne et \u00e0 ce qu\u2019elle sous-tend de d\u00e9pendance aux objets parentaux. Le second de ces souvenirs portait sur un incident qui se produisit lorsqu\u2019il avait huit ans. Il chantait dans une chorale et y prenait beaucoup de plaisir. Il s\u2019y rendait d\u2019autant plus volontiers qu\u2019il s\u2019\u00e9tait li\u00e9 d\u2019amiti\u00e9 avec un autre choriste dont il devint ins\u00e9parable. En cours d\u2019ann\u00e9e, son camarade d\u00e9m\u00e9nagea et par cons\u00e9quent quitta la chorale. \u00c0 cette \u00e9preuve vint s\u2019ajouter une remarque du chef de ch\u0153ur se f\u00e9licitant presque du d\u00e9part de ce jeune choriste qui n\u2019aurait pas suffisamment travaill\u00e9 et se serait montr\u00e9 turbulent. Cette disqualification de son ami si cher, il la v\u00e9cut, par identification, comme la concernant tout autant. Le troisi\u00e8me souvenir enfin, date de ses neuf ans. Il devait partir en classe de neige. Ses parents lui achet\u00e8rent un \u00e9quipement de ski qui s\u2019av\u00e9ra quelque peu \u00e9triqu\u00e9. S\u2019il parvint \u00e0 le porter, parfois, sur les pistes, ses mouvements \u00e9taient gauches. En pareil cas, il \u00e9tait l\u2019objet de la ris\u00e9e de ses camarades. Voil\u00e0 une nouvelle atteinte narcissique qui lui fut port\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019\u00e9laboration se poursuivait quand Louis T. traversa une nouvelle p\u00e9riode difficile. Mais cette fois il exclua toute m\u00e9dication. Cela devait \u00eatre entendu&nbsp;: il n\u2019\u00e9tait pas d\u00e9pressif mais taraud\u00e9 par cette tristesse lancinante qui le submergeait et que le travail en cours ravivait. Pour autant, \u00e0 nouveau, il s\u2019isola, passa l\u2019essentiel de son temps chez lui, o\u00f9 il vivait seul. Il n\u2019allait gu\u00e8re en cours, pas plus qu\u2019il ne rencontrait ses amis. Ses principales \u00ab&nbsp;sorties&nbsp;\u00bb&nbsp;: sa venue \u00e0 ses deux s\u00e9ances hebdomadaires qu\u2019il ne manquait jamais.<\/p>\n\n\n\n<p>Au cours de l\u2019une de ces s\u00e9ances, il fit part d\u2019un nouveau souvenir &#8211; d\u2019adolescence cette fois. Il a dix-sept ans et a obtenu un \u00ab&nbsp;job&nbsp;\u00bb d\u2019\u00e9t\u00e9 \u00e0 proximit\u00e9 de chez sa grand-m\u00e8re maternelle. Elle l\u2019accueille durant les quelques semaines que dure son travail. C\u2019est la premi\u00e8re fois qu\u2019il passe seul une aussi longue p\u00e9riode avec elle. Il y est bien, et sensible \u00e0 l\u2019ambiance d\u00e9tendue et chaleureuse qui y r\u00e8gne. Tout le contraire du quotidien chez lui. Il a souvent d\u00e9plor\u00e9 la froideur de sa m\u00e8re, \u00e9prouv\u00e9e \u00ab&nbsp;depuis toujours&nbsp;\u00bb, et la distance marqu\u00e9e de son p\u00e8re. Lui revient alors que durant ce s\u00e9jour, sa grand-m\u00e8re lui a parl\u00e9 de sa propre enfance &#8211; traumatique. Incidemment, et par analogie, elle \u00e9voque \u00e9galement celle du grand-p\u00e8re paternel de mon patient. Des histoires de ses grands-parents, Louis T. n\u2019en avait gu\u00e8re entendu parl\u00e9 jusque-l\u00e0. \u00ab&nbsp;De toute fa\u00e7on, \u00e0 la maison, on ne parlait jamais de ce qui \u00e9tait int\u00e9ressant, que de banalit\u00e9s&nbsp;\u00bb me dit-il. Et de poursuivre&nbsp;: \u00ab&nbsp;En plus, nous vivions en autarcie. Mes parents n\u2019avaient pas d\u2019amis et se montraient m\u00e9fiants lorsque moi ou ma s\u0153ur (a\u00een\u00e9e) souhaitions en inviter&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c0 la s\u00e9ance suivante, il m\u2019expliqua que, sans savoir pourquoi, il se sentait un peu mieux, qu\u2019il s\u2019\u00e9tait pass\u00e9 quelque chose, quand bien m\u00eame il \u00e9tait incapable de se le repr\u00e9senter. Sa tristesse \u00e9tait toujours l\u00e0, mais sensiblement diff\u00e9rente, puisqu\u2019elle \u00e9tait pour l\u2019heure sans objet d\u00e9fini, et assur\u00e9ment plus un objet se rapportant \u00e0 sa seule enfance. Un travail d\u2019historisation avait sans doute eu lieu. En s\u2019inscrivant dans une histoire transg\u00e9n\u00e9rationnelle, il pouvait ainsi surplomber la sienne propre, et se distancier de cette enfance dont la tristesse, immuable, \u00e9tait l\u2019embl\u00e8me. J\u2019ajouterai que dans la suite du travail, la perception de son enfance se modifia. Des souvenirs plus contrast\u00e9s apparurent, amen\u00e9s autant par des moments effectivement v\u00e9cus que par des r\u00eaves. Conjointement, \u00e0 l\u2019occasion de circonstances diverses (le passage de son permis de conduire, l\u2019effectuation d\u2019un stage o\u00f9 on lui confia de vraies responsabilit\u00e9s) il exprima son sentiment de devenir adulte.<\/p>\n\n\n\n<p>De ces quelques fragments, je conclurai en soulignant \u00e0 nouveau que ce moment propre \u00e0 l\u2019entr\u00e9e dans l\u2019\u00e2ge adulte inaugure une nouvelle crois\u00e9e des temps. Le v\u00e9cu du pr\u00e9sent est comme mis en relief par celui du pass\u00e9 dont on prend la mesure&nbsp;: un ancrage doubl\u00e9 de son estompage. Du reste, peuvent se rapporter \u00e0 cet ancrage des mouvements m\u00eal\u00e9s&nbsp;: r\u00e9miniscence de moments d\u00e9terminants, heureux ou douloureux, autant que volont\u00e9 de s\u2019affranchir de cet autrefois \u00e9vanescent. On remarquera \u00e9galement qu\u2019une enfance est souvent, paradoxalement, plus difficile \u00e0 quitter lorsqu\u2019elle a \u00e9t\u00e9 \u00e9prouvante. Il n\u2019emp\u00eache&nbsp;: conjointement \u00e0 ce pass\u00e9 autrement compos\u00e9, \u00ab&nbsp;des objets nouveaux (\u2026) plus pr\u00e9cieux&nbsp;\u00bb remplacent d\u2019autant mieux ceux qui sont \u00ab&nbsp;perdus&nbsp;\u00bb que \u00ab&nbsp;nos&nbsp;\u00bb \u00e9tudiants sont \u00ab&nbsp;encore jeunes et pleins de force vitale&nbsp;\u00bb (Freud, 1915b, p. 174). Voil\u00e0 sans doute une p\u00e9riode de l\u2019existence o\u00f9 se vit avec une acuit\u00e9 in\u00e9dite la proposition de la d\u00e9marche psychanalytique selon laquelle porter int\u00e9r\u00eat \u00e0 son histoire (infantile) peut conduire \u00e0 s\u2019en \u00e9manciper.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Notes<\/h2>\n\n\n\n<ol class=\"wp-block-list\"><li>Initialement, ce texte a \u00e9t\u00e9 pr\u00e9sent\u00e9 au colloque \u00ab&nbsp;La consultation psychanalytique en institution&nbsp;: quels transferts&nbsp;?&nbsp;\u00bb (3 et 4 mars 2017) lors d\u2019une table ronde consacr\u00e9e aux \u00ab&nbsp;fonctions de la th\u00e9orie dans le transfert de l\u2019analyste&nbsp;\u00bb.<\/li><li>Le temps \u00e9coul\u00e9 comme cause de deuil, voil\u00e0 qui, sans doute, fait penser \u00e0 la nostalgie. Freud n\u2019utilise pas ce mot qui n\u2019appartient pas \u00e0 son corpus th\u00e9orique. Il me semble pourtant que ce dont rel\u00e8ve la nostalgie traverse le texte de part en part.<\/li><li>Voici quelques-unes des d\u00e9finitions que le Petit Robert donne de ce mot&nbsp;:\u00ab&nbsp;actuel&nbsp;: 1. Philo.&nbsp;: qui est en acte (et non en puissance, virtuel).Voir effectif.(\u2026) 3. (\u2026) Courant&nbsp;: qui existe, se passe au moment o\u00f9 l\u2019on parle (\u2026). 4. Qui int\u00e9resse, se trouve au go\u00fbt du jour. Voir moderne (\u2026).&nbsp;\u00bb<\/li><li><em>Jamais plus toujours<\/em>, film de Yannick Bellon, (1976)<\/li><\/ol>\n<div class=\"pdfprnt-buttons pdfprnt-buttons-post pdfprnt-bottom-right\"><a href=\"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/10460?print=pdf\" class=\"pdfprnt-button pdfprnt-button-pdf\" target=\"_blank\"><\/a><\/div>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Il nous est propos\u00e9 de r\u00e9fl\u00e9chir aux fonctions de la th\u00e9orie dans le transfert de l\u2019analyste1. 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