{"id":10454,"date":"2021-08-22T07:32:05","date_gmt":"2021-08-22T05:32:05","guid":{"rendered":"https:\/\/carnetpsy.fr\/ladresse-doedipe-une-lecture-de-loeuvre-de-henry-bauchau-2\/"},"modified":"2021-09-19T00:08:42","modified_gmt":"2021-09-18T22:08:42","slug":"ladresse-doedipe-une-lecture-de-loeuvre-de-henry-bauchau","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/ladresse-doedipe-une-lecture-de-loeuvre-de-henry-bauchau\/","title":{"rendered":"L\u2019adresse d\u2019\u0152dipe : une lecture de l\u2019\u0153uvre de Henry Bauchau"},"content":{"rendered":"\n<p>Henry Bauchau, po\u00e8te, romancier et psychanalyste, a tenu un journal de bord pendant le temps qu\u2019il \u00e9crivait son roman <em>\u0152dipe sur la route.<\/em> Ce journal publi\u00e9 par la suite sous le titre de <em>Jour apr\u00e8s jour<\/em>,<sup>1<\/sup> et qui couvre une p\u00e9riode de plus de cinq ans entre 1983 et 1989, constitue en soi un texte unique qui peut \u00eatre lu comme un roman. Le journal qui fait partie, probablement, d\u2019un journal plus large qui couvre un plus grand laps de temps dans la vie de son auteur, met en lumi\u00e8re la fa\u00e7on dont travaille un grand \u00e9crivain&nbsp;; il nous fait sentir son rythme jour par jour, mois par mois, ann\u00e9e par ann\u00e9e&nbsp;; il nous \u00e9claire sur ses pens\u00e9es concernant la vie&nbsp;; et parall\u00e8lement il t\u00e9moigne un jour de la naissance subite d\u2019<em>\u0152dipe sur la route<\/em>.<\/p>\n\n\n\n<p>Le journal publi\u00e9 commence par le texte r\u00e9dig\u00e9 le 17 d\u00e9cembre 1983 \u00e0 Paris. Bauchau raconte dans la note de ce jour-l\u00e0, qu\u2019en rentrant chez lui, il passe par l\u2019\u00e9glise Saint-Sulpice, il s\u2019assoie devant l\u2019<em>Ange<\/em> de Delacroix et le contemple longuement. Cette fresque de Delacroix, qui porte le nom de <em>La lutte de Jacob avec l\u2019Ange<\/em> est peinte sur le mur de cette \u00e9glise en 1861. Elle d\u00e9peint l\u2019histoire de Jacob telle qu\u2019elle est racont\u00e9e dans le <em>Livre de Gen\u00e8se<\/em> chapitre 32. Jacob, poursuivant son chemin dans la for\u00eat, rencontre les anges de Dieu. Un de ces anges lutte avec lui jusqu\u2019au lever de l\u2019aurore. Jacob ne c\u00e8de pas. L\u2019ange n\u2019ayant pas pu le vaincre, le frappe \u00e0 l\u2019embo\u00eeture de la hanche et la hanche de Jacob se d\u00e9met. Ainsi l\u2019ange laisse son empreinte sur le corps de Jacob. Cette sc\u00e8ne qui fut peinte par beaucoup d\u2019autres artistes, se passe dans la version de Delacroix, sous un arbre v\u00e9n\u00e9rable, vraisemblablement un platane. On y voit Jacob se pencher sur l\u2019ange gracieux avec tout son poids, alors que l\u2019ange semble immobiliser celui-ci sans aucun effort visible. On le voit saisir Jacob par la jambe qui va boiter, plus tard, comme il est racont\u00e9 dans l\u2019histoire.<\/p>\n\n\n\n<p>Bauchau dit qu\u2019il est saisi par cette sc\u00e8ne. On comprend qu\u2019il est all\u00e9 la voir et la contempler plusieurs fois auparavant. Il parle dans son journal de la beaut\u00e9, de la gravit\u00e9 de cette sc\u00e8ne. Il est impressionn\u00e9 par cette force immense qui d\u00e9passe les limites de l\u2019Homme&nbsp;; par la force de cet Ange qui \u00ab&nbsp;se contente de contenir (Jacob) sans effort apparent, avec un magnifique geste de retenue.&nbsp;\u00bb<sup>2<\/sup>. L\u2019impression que fait cette sc\u00e8ne sur Bauchau renvoie \u00e0 un fait pr\u00e9cis et important&nbsp;: il lutte contre le vertige qui perturbe son travail d\u2019\u00e9crivain et de psychanalyste. Il est inquiet pour son avenir et dans la lutte de Jacob contre l\u2019ange, il voit une projection de sa propre lutte contre le vertige.<\/p>\n\n\n\n<p>Bauchau fait une s\u00e9rie de voyages entre le mois de d\u00e9cembre 1983 et le mois d\u2019ao\u00fbt 1984. Il va en Suisse, ensuite il retourne \u00e0 Paris\u2026 Entre le 22 juillet et le 4 ao\u00fbt il est \u00e0 Belle-\u00cele-en-Mer pour ses vacances d\u2019\u00e9t\u00e9\u2026 Puis il se rend \u00e0 Kernel le 4 ao\u00fbt <em>via<\/em> Quiberon, Carnac, Auray, Quimper&nbsp;; le 26 ao\u00fbt il est de nouveau \u00e0 Paris\u2026 Pendant tout ce temps sa lutte contre le vertige continue. Et en m\u00eame temps, il poursuit sa recherche\u2026 de quoi&nbsp;? Il ne le sait pas exactement. Il r\u00e9vise de temps \u00e0 autres des vieux textes inachev\u00e9s. Il contemple le paysage. Il r\u00e9fl\u00e9chit. Le paysage l\u2019inspire. Il pense vaguement \u00e0 un texte qu\u2019il souhaite intituler <em>Les Rois m\u00e8res<\/em>. Une fois, lorsqu\u2019il parle de ces derniers \u00e0 ses proches, il fait un lapsus et il dit <em>Les rois morts<\/em>. Il se plaint de ne pas trouver le d\u00e9but de son nouveau roman, car \u00ab&nbsp;le vertige d\u00e9vore tout&nbsp;\u00bb<sup>3<\/sup>. Dans une page r\u00e9dig\u00e9e le 12 f\u00e9vrier 1984, il se d\u00e9crit assis dans le <em>Jardin des Plantes<\/em>, en train de contempler les grands animaux. C\u2019est l\u00e0 qu\u2019il pense \u00e0 la vieillesse. Il \u00e9crit&nbsp;: \u00ab&nbsp;L\u2019\u00e2ge entra\u00eene une perte de confiance dans les possibilit\u00e9s du corps. Il faut donc faire confiance \u00e0 autre chose puisqu\u2019on ne peut vivre sans confiance&nbsp;\u00bb<sup>4<\/sup>. Il note que \u00ab&nbsp;le grand nombre de choses qu\u2019(il) n\u2019envisage plus d\u2019entreprendre&nbsp;\u00bb manifeste qu\u2019il est maintenant mortel&nbsp;! Il affirme&nbsp;: \u00ab&nbsp;Avant cela, je ne le savais pas&nbsp;\u00bb<sup>5<\/sup>. C\u2019est ainsi qu\u2019il se met \u00e0 r\u00e9fl\u00e9chir sur l\u2019id\u00e9e d\u2019\u00e9crire un hymne au vertige. Comme un proverbe turc le dit&nbsp;: <em>il faut baiser la main qu\u2019on n\u2019arrive pas \u00e0 faire soumettre&nbsp;!<\/em> Alors, Bauchau se met \u00e0 jouer avec le mot <em>vertige<\/em>. Il le d\u00e9compose dans ses composantes sonores et il y trouve d\u2019autres mots&nbsp;: <em>Vers-tige\u2026Vert-tige\u2026 Vert tigre<\/em>..<sup>6<\/sup>. Le fait qu\u2019il se mette \u00e0 travailler le mot vertige \u00e0 la mani\u00e8re d\u2019un \u00ab&nbsp;objet mall\u00e9able&nbsp;\u00bb, tel qu\u2019il est d\u00e9crit par Roussillon<sup>7<\/sup>, t\u00e9moigne de sa capacit\u00e9 enfin retrouv\u00e9e de l\u2019int\u00e9grer dans le jeu de la r\u00e9appropriation psychique \u00e0 travers l\u2019\u00e9criture. Ainsi il s\u2019empare de ce vertige qui l\u2019angoissait tant, et par l\u00e0, il peut devenir \u00e0 nouveau capable de maitriser et de transformer ses angoisses d\u2019annihilation, cette inqui\u00e9tude que fait surgir le vieillissement, cette ab\u00eeme profonde et dangereuse que le vieillissement creuse dans la psych\u00e9 de l\u2019\u00e9crivain.<\/p>\n\n\n\n<p>Enfin le roman <em>\u0152dipe sur l a rout e<\/em> bourgeonne &#8211; peut-\u00eatre comme un \u00ab\u00a0vert-tige\u00a0\u00bb &#8211; le 12 ao\u00fbt 1984. Peu avant cette date, Bauchau parle de deux r\u00eaves qu\u2019il a not\u00e9s et analys\u00e9s dans son journal. Il sent que ces r\u00eaves le guideront dans l\u2019\u00e9criture de son roman, comme la Sibylle qui guida l\u2019aveugle. Le 12 ao\u00fbt, il note <em>\u0152dipe sur la route<\/em>\u00a0: pour la premi\u00e8re fois, pour se r\u00e9f\u00e9rer au roi aveugle et son besoin de guide. Dans la note du lendemain, il pr\u00e9cise qu\u2019il a repris <em>\u0152dipe <em>sur la route<\/em>\u00a0<\/em>sans h\u00e9sitation pour le titre de son nouveau roman et il promet qu\u2019il va le poursuivre. Ensuite dans la note du jour suivant il \u00e9crit\u00a0: \u00ab\u00a0Heureux, tr\u00e8s heureux hier de sentir que j\u2019accroche enfin quelque chose avec<em>\u00a0<em>\u0152dipe sur la route<\/em>.\u00a0<\/em>\u00bb<em><sup>8<\/sup>. <\/em>Il a 71 ans\u00a0; il est sensible \u00e0 la proximit\u00e9 de sa mort\u00a0; et au bord du pr\u00e9cipice vertigineux de la vieillesse et de la mort, tout d\u2019un coup, il se cramponne \u00e0 un rocher solide, \u00e0 travers ce titre qui signifie sa d\u00e9livrance du pr\u00e9cipice, du vide, du vertige.<\/p>\n\n\n\n<p>Sophocle, qui a \u00e9crit l\u2019histoire d\u2019\u0152dipe au V<sup>\u00e8me<\/sup> si\u00e8cle av. J.C. dans deux trag\u00e9dies&nbsp;: <em>\u0152dipe roi<\/em> et <em>\u0152dipe \u00e0 Colone<\/em>, se focalise sur deux temps de la destin\u00e9e tragique de celui-ci. Le premier temps concerne le mariage incestueux d\u2019\u0152dipe avec sa m\u00e8re, apr\u00e8s avoir tu\u00e9 son propre p\u00e8re, en effectuant ainsi le crime fatal proclam\u00e9 dans la proph\u00e9tie. Quand il se rend compte des crimes qu\u2019il a commis, il s\u2019inflige le ch\u00e2timent correspondant \u00e0 ces crimes et il se cr\u00e8ve les yeux. Le deuxi\u00e8me temps est celui de son arriv\u00e9e \u00e0 Colone, l\u00e0 o\u00f9 il va mourir comme un mendiant mis\u00e9rable. Ces deux temps cruciaux de sa destin\u00e9e soulignent son impuissance et sa d\u00e9faite in\u00e9vitable, lui, un mortel qui est tomb\u00e9 entre les mains des dieux.<\/p>\n\n\n\n<p>Contrairement \u00e0 ce que fait Sophocle, Bauchau situe son roman dans un processus, celui qui se d\u00e9roule entre les deux moments tragiques narr\u00e9s dans les pi\u00e8ces de Sophocle. Il permet ainsi \u00e0 \u0152dipe de se lib\u00e9rer de la destin\u00e9e, il lui ouvre la voie pour s\u2019\u00e9chapper \u00e0 l\u2019emprise des dieux. La route lui donne la possibilit\u00e9 de saisir son exp\u00e9rience, de la repr\u00e9senter et de devenir le sujet de son v\u00e9cu. Une des composantes de cette exp\u00e9rience narr\u00e9e dans le roman est la r\u00e9alisation d\u2019une sculpture que Bauchau fait d\u00e9couvrir \u00e0 \u0152dipe dans une falaise. \u0152dipe voit s\u2019y cacher une vague immense qui se renverse sur la mer. Au dessus de la vague une figure humaine se lance vers les eaux, dans une petite barque. La vague n\u2019est-elle pas le vertige qui s\u2019origine des entrailles de l\u2019homme et qui bascule le sol sous les pieds de celui-ci par son \u00e9lan&nbsp;? Quand \u0152dipe, l\u2019aveugle, accomplit la vague (avec l\u2019aide de Clios et Antigone) et ach\u00e8ve le chemin, \u00ab&nbsp;la route&nbsp;\u00bb, il se r\u00e9approprie le destin. La subjectivation de l\u2019exp\u00e9rience traumatique est ainsi rendue possible. Cette vague \u00e0 d\u00e9couvrir et cette route \u00e0 parcourir sont analogues au processus de cr\u00e9ation qui va permettre \u00e0 l\u2019\u00e9crivain de saisir l\u2019exp\u00e9rience douloureuse et inqui\u00e9tante du vertige. L\u2019\u00e9crivain et le personnage avancent \u00e0 pas synchronis\u00e9s pour d\u00e9couvrir leur centre de gravit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>O\u00f9 se situe le centre de gravit\u00e9 de l\u2019individu&nbsp;? Autrement dit&nbsp;: o\u00f9 est-ce que l\u2019autre s\u2019adresse chez le sujet, quand il vient vers lui&nbsp;? Lorsque Bauchau transforme sa lutte avec le vertige en une repr\u00e9sentation, c\u2019est-\u00e0-dire en une vague d\u2019\u00e9criture qui a une direction, une acc\u00e9l\u00e9ration et une forme, comme la vague d\u2019\u0152dipe creus\u00e9e dans la falaise, on peut dire qu\u2019il ma\u00eetrise la houle \u00e0 l\u2019int\u00e9rieure de lui et il se reconstruit un centre de gravit\u00e9. Dans ce sens, le roman d\u00e9signe l\u2019adresse d\u2019un centre int\u00e9rieur projet\u00e9 vers l\u2019ext\u00e9rieur par l\u2019\u00e9crivaine, o\u00f9 se fixe, ne serait-ce qu\u2019un moment, son exp\u00e9rience dans le temps et dans l\u2019espace. Son soi habite donc cette adresse \u00e0 ce moment l\u00e0&nbsp;; il s\u2019adresse \u00e0 l\u2019autre, le lecteur, par cet endroit et sa parole se met \u00e0 chercher un centre de subjectivit\u00e9 ou de subjectivation semblable chez l\u2019autre.<\/p>\n\n\n\n<p>Le 19 janvier 1985, Bauchau reprend dans son journal cette phrase qu\u2019il avait not\u00e9e \u00e0 un colloque de psychanalyse&nbsp;: \u00ab&nbsp;On ne cultive nulle pens\u00e9e qui ne soit adress\u00e9e \u00e0 quelqu\u2019un.&nbsp;\u00bb<sup>9<\/sup>. En d\u2019autres mots, ni la pens\u00e9e ni la parole n\u2019existent en l\u2019absence de l\u2019Autre. Notre parole attend d\u2019\u00eatre re\u00e7ue, travaill\u00e9e et reformul\u00e9e par l\u2019autre pour arriver \u00e0 exister en tant qu\u2019une parole comportant du sens. L\u2019id\u00e9e que l\u2019\u0153uvre litt\u00e9raire se construit \u00e0 travers une exp\u00e9rience r\u00e9ciproque entre deux subjectivit\u00e9s qui s\u2019adressent l\u2019une \u00e0 l\u2019autre est exprim\u00e9e par beaucoup d\u2019auteurs ou d\u2019\u00e9coles critiques, de fa\u00e7on implicite ou explicite. On peut se rappeler les diverses th\u00e9ories et concepts litt\u00e9raires depuis \u00ab&nbsp;le lecteur impliqu\u00e9&nbsp;\u00bb de Wolfgang Iser et de l\u2019\u00e9cole de Constance<sup>10<\/sup> dans les ann\u00e9es 70, jusqu\u2019\u00e0 \u00ab&nbsp;l\u2019\u0153uvre ouverte&nbsp;\u00bb d\u2019Umberto Eco<sup>11<\/sup> plus r\u00e9cente.<\/p>\n\n\n\n<p>Christian Gu\u00e9rin a d\u00e9crit les fondements narcissiques de cette r\u00e9ciprocit\u00e9 dans son texte intitul\u00e9 \u00ab&nbsp;Les valences narcissiques de l\u2019\u0153uvre&nbsp;: le travail psychique du lecteur&nbsp;\u00bb, dans un des pr\u00e9c\u00e9dents colloques de <em>Psychanalyse et cr\u00e9ation<\/em> (\u00e0 Istanbul), en soulignant les enjeux narcissiques qui sont \u00e0 l\u2019\u0153uvre du c\u00f4t\u00e9 du lecteur. Il nous montrait que \u00ab&nbsp;ce qui nous fascine dans une \u0153uvre, c\u2019est nous, cette part de nous \u00e9nigmatique, qui nous est encore \u00e9trang\u00e8re.<sup>12<\/sup>&nbsp;\u00bb. C\u2019est cette part \u00e9nigmatique de lui, le vertige, que Bauchau retrouve dans l\u2019\u0152dipe d\u00e9chu de Sophocle et chez Jacob touch\u00e9 par l\u2019ange de Delacroix.<\/p>\n\n\n\n<p>On peut sugg\u00e9rer que le personnage d\u2019\u0152dipe s\u2019est log\u00e9 chez beaucoup de destinataires depuis Sophocle jusqu\u2019\u00e0 Bauchau, et depuis Bauchau jusqu\u2019\u00e0 la lectrice qui est l\u2019auteur de ces lignes. Tout comme le psychisme se d\u00e9veloppe en \u00e9tayage sur le corps physique et sur nos perceptions internes et externes, le contenu psychique et mental de l\u2019\u0153uvre partag\u00e9e se fonde en partie sur notre habitation d\u2019une g\u00e9ographie et d\u2019une culture. \u00c9galement, je suppose que nous pouvons envisager le vieillissement non seulement dans sa dimension temporelle mais aussi dans une dimension spatiale, environnementale. Car l\u2019espace habit\u00e9 par le corps enfant, adulte ou vieux doit \u00eatre v\u00e9cu diff\u00e9remment selon ces \u00e2ges de la vie.<\/p>\n\n\n\n<p>Bauchau raconte la route, le processus, mais le cadre \u00ab&nbsp;Thebes-Colone&nbsp;\u00bb d\u00e9crit par Sophocle constitue le cadre contenant principal pour lui. Ces deux villes sont comme deux pierres de touche qui balisent le d\u00e9but et la fin du chemin et donnent un sens, tout comme la naissance et la mort donnent un sens \u00e0 la vie. A l\u2019absence du cadre constitu\u00e9 par ces deux textes de Sophocle, la route d\u00e9crite par Bauchau serait d\u00e9nud\u00e9e de son sens, au moins de celui qui nous est communiqu\u00e9 actuellement. Et bien \u00e9videmment il y a l\u2019adresse de Freud dans la composition de ce sens qui nous concerne plus particuli\u00e8rement.<\/p>\n\n\n\n<p>Des lieux faisant partie de la g\u00e9ographie quotidienne de Bauchau qui sont mentionn\u00e9s dans son journal et ceux qui sont d\u00e9crits comme des lieux de ses vacances, habit\u00e9s par lui \u00e0 cette p\u00e9riode de sa vie sous la lumi\u00e8re du vertige, marquent certainement le paysage psychique du roman. Il faut penser surtout \u00e0 l\u2019\u00e9glise Saint-Sulpice, au tableau de Delacroix, et \u00e0 l\u2019arbre au dessous duquel Jacob se bat avec l\u2019Ange. C\u2019est l\u00e0 et par ces repr\u00e9sentations que la vieillesse, l\u2019angoisse de la perte de ses capacit\u00e9s, et la mortalit\u00e9, se r\u00e9v\u00e8lent \u00e0 Bauchau sous des formes assimilables et transformables. Une autre adresse implicite est celle du cabinet de Sibylle, figure qui repr\u00e9sente son analyste, adresse \u00e0 laquelle Bauchau se rend trois fois par semaine pendant des ann\u00e9es, pour se battre avec son \u0152dipe int\u00e9rieur. Sibylle \u00ab&nbsp;celle qui avait l\u2019\u00e9coute si fine&nbsp;\u00bb<sup>13<\/sup> nous renvoie \u00e0 son tour \u00e0 une autre adresse, au recueil de po\u00e9sie de Bauchau, <em>Heureux les d\u00e9liants<\/em>, o\u00f9 elle-m\u00eame, mais aussi beaucoup d\u2019autres, comme \u00ab&nbsp;\u0152dipe&nbsp;\u00bb, \u00ab&nbsp;Antigone&nbsp;\u00bb et \u00ab&nbsp;Sophocle sur la route&nbsp;\u00bb font leur premi\u00e8re apparition. Ainsi les trois <em>\u0152dipe<\/em> de Bauchau se rejoignent&nbsp;: celui \u00ab&nbsp;qui n\u2019\u00e9tai(t) plus rien, rien qu\u2019un enfant qui fuit\/qui va pleurer dans les greniers o\u00f9 l\u2019on oublie&nbsp;\u00bb<sup>14<\/sup>&nbsp;; puis l\u2019adulte qui monte les escaliers de l\u2019immeuble de Sibylle pour d\u00e9couvrir sa \u00ab&nbsp;Chine int\u00e9rieure&nbsp;\u00bb<sup>15<\/sup>&nbsp;; finalement celui qui se met en route avec l\u2019\u0152dipe de Sophocle pour explorer et \u00e9laborer la fragilit\u00e9 narcissique et la castration que l\u2019appr\u00e9hension du vieillissement et l\u2019approche de la mort entra\u00eenent.<\/p>\n\n\n\n<p>Danielle Quinodoz, dans son ouvrage sur <em>Le vertige entre angoisse et plaisir<\/em><sup>16<\/sup> rel\u00e8ve, \u00e0 partir de sa clinique, plusieurs types de vertiges selon leur versant psychique, qui peuvent nous aider \u00e0 \u00e9largir notre pens\u00e9e sur les angoisses archa\u00efques qui semblent faire retour sous forme de vertige chez Bauchau. En ce qui concerne <em>\u0152dipe sur la route<\/em>, le type de vertige que nous pouvons associer ais\u00e9ment avec l\u2019auteur et le personnage est sans doute \u00ab&nbsp;le vertige par comp\u00e9tition&nbsp;\u00bb, c\u2019est-\u00e0-dire le vertige \u0153dipien o\u00f9 l\u2019angoisse de d\u00e9passer le rival \u0153dipien fait glisser le sol sous le pied du sujet. Mais je voudrais surtout marquer un autre type de vertige li\u00e9 plut\u00f4t au retour du v\u00e9cu archa\u00efque&nbsp;: \u00ab&nbsp;le vertige par attirance du vide&nbsp;\u00bb. Quinodoz souligne que l\u2019analyse de ce type de vertige nous fait d\u00e9couvrir une angoisse de vide m\u00eal\u00e9e \u00e0 l\u2019espoir que cet espace ne soit pas vide mais qu\u2019il soit habit\u00e9 en tant qu\u2019\u00ab&nbsp;un espace relationnel&nbsp;\u00bb. Certes le travail cr\u00e9ateur de tout \u00e9crivain n\u00e9cessite une r\u00e9gression qui suscite ce sentiment sp\u00e9cifique de vide. Et tout \u00e9lan vers l\u2019\u0153uvre qui attend d\u2019\u00eatre cr\u00e9\u00e9e serait l\u2019\u00e9quivalent de cet espoir de d\u00e9couvrir un espace tiss\u00e9 de liens relationnels entre les objets internes. Ce qui est passionnant, c\u2019est de voir se projeter et se multiplier ces liens \u00e0 l\u2019ext\u00e9rieur, chez \u00ab&nbsp;l\u2019objet autre-sujet&nbsp;\u00bb (d\u00e9crit par Roussillon)<sup>17<\/sup>, dans la relation distante mais aussi tr\u00e8s proche entre l\u2019auteur et le lecteur. Alors l\u2019environnement peut s\u2019animer et se v\u00eatir des qualit\u00e9s du monde interne, sans que la r\u00e9alit\u00e9 objective se trouve endommag\u00e9e. Alors on peut savourer le plaisir de se trouver suspendu dans cet espace transitionnel, le lieu de toute cr\u00e9ation.<\/p>\n\n\n\n<p>Pour conclure, un dernier mot qui concerne en partie l\u2019\u00e9criture de ce texte\u00a0; un jour o\u00f9 elle \u00e9tait plong\u00e9e dans la lecture d\u2019<em>\u0152dipe<\/em> de Bauchau. C\u2019est sur le versant d\u2019une colline faisant face \u00e0 la mer Eg\u00e9e, au sommet de laquelle se cache un site antique non explor\u00e9, \u00e0 quelques dizaines de kilom\u00e8tres de Troie, dont l\u2019histoire est relat\u00e9e par Hom\u00e8re, que j\u2019ai aper\u00e7u, tout \u00e0 coup, le paysage se transformer autour d\u2019elle, comme dans des jeux d\u2019enfance. Alors j\u2019ai su d\u00e9finitivement que ce moment qui se composait de rochers et d\u2019oliviers, de parfums de thym et de ch\u00e8vres, ainsi que des odeurs de la faune et de la flore sauvage qui filaient de la montagne, des voix humaines d\u2019un village lointain m\u00eal\u00e9es aux bruits de la nature, des \u00e9tincelles de l\u2019eau de la mer, \u00e9tait exactement le moment o\u00f9 \u0152dipe s\u2019est arr\u00eat\u00e9 pour reprendre son souffle, a capt\u00e9 de loin l\u2019image cach\u00e9e dans la falaise et a d\u00e9cid\u00e9 de tailler le rocher pour faire ressortir la vague de l\u00e0 o\u00f9 elle \u00e9tait enterr\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Notes <\/h2>\n\n\n<ol class=\"wrapper-children-grnote\">\n<li id=\"no1\" class=\"note renvoi-in-alinea\">H. Bauchau,\u00a0<em>Jour apr\u00e8s jour. Journal 1983-1989<\/em>, Bruxelles, Les \u00e9peronniers, 1992.<\/li>\n<li id=\"no2\" class=\"note renvoi-in-alinea\">H. Bauchau, ibid, p. 9.<\/li>\n<li id=\"no3\" class=\"note renvoi-in-alinea\">ibid p. 24.<\/li>\n<li id=\"no4\" class=\"note renvoi-in-alinea\">ibid p. 17.<\/li>\n<li id=\"no5\" class=\"note renvoi-in-alinea\">ibid p. 17.<\/li>\n<li id=\"no6\" class=\"note renvoi-in-alinea\">ibid p. 18.<\/li>\n<li id=\"no7\" class=\"note renvoi-in-alinea\">R. Roussillon,\u00a0<em>Le jeu et l\u2019entre-je(u)<\/em>, Paris, PUF, Le Fil Rouge, 2008.<\/li>\n<li id=\"no8\" class=\"note renvoi-in-alinea\">H. Bauchau, ibid, p. 34.<\/li>\n<li id=\"no9\" class=\"note renvoi-in-alinea\">H. Bauchau, ibid, p. 63<\/li>\n<li id=\"no10\" class=\"note renvoi-in-alinea\">W. Iser, The Implied Reader, Baltimore, Johns Hopkins University Press, 1972, 1978.<\/li>\n<li id=\"no11\" class=\"note renvoi-in-alinea\">U. Eco,\u00a0<em>The Role of the Reader, Bloomington<\/em>, Indiana University Press, 1979.<\/li>\n<li id=\"no12\" class=\"note renvoi-in-alinea\">Ch Gu\u00e9rin,\u00a0<em>Les valences narcissiques de l\u2019\u0153uvre\u00a0: le travail psychique du lecteur, papier pr\u00e9sent\u00e9 \u00e0 Istanbul<\/em>, lors du colloque du\u00a0<em>Narcissisme et cr\u00e9ation<\/em>, qui a eu lieu \u00e0 l\u2019Universit\u00e9 de Galatasaray (Istanbul), les 27-28 septembre 2014. Le livre du colloque est en cours de publication en turc chez les Editions Yap\u0131 Kredi, Istanbul.<\/li>\n<li id=\"no13\" class=\"note renvoi-in-alinea\">H. Bauchau, \u00ab\u00a0Sibylle\u00a0\u00bb in\u00a0&lt;&gt;Heureux les d\u00e9liants, Po\u00e8mes 1950-1995, Bruxelles, \u00e9d. Labor, p. 177.<\/li>\n<li id=\"no14\" class=\"note renvoi-in-alinea\">H. Bauchau, \u00ab\u00a0l\u2019Escalier bleu\u00a0\u00bb in\u00a0<em>Heureux les d\u00e9liants, Po\u00e8mes 1950-1995<\/em>, Bruxelles, \u00e9d. Labor, p. 240.<\/li>\n<li id=\"no15\" class=\"note renvoi-in-alinea\">H. Bauchau, \u00ab\u00a0La Chine int\u00e9rieure\u00a0\u00bb in\u00a0<em>Heureux les d\u00e9liants, Po\u00e8mes 1950-1995<\/em>, Bruxelles, \u00e9d. Labor, pp. 147-191.<\/li>\n<li id=\"no16\" class=\"note renvoi-in-alinea\">D. Quinodoz,\u00a0<em>Le vertige entre angoisse et plaisir<\/em>, Paris, PUF, 1994.<\/li>\n<li id=\"no17\" class=\"note renvoi-in-alinea\">R. Roussillon, ibid.<\/li>\n<\/ol><div class=\"pdfprnt-buttons pdfprnt-buttons-post pdfprnt-bottom-right\"><a href=\"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/10454?print=pdf\" class=\"pdfprnt-button pdfprnt-button-pdf\" target=\"_blank\"><\/a><\/div>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Henry Bauchau, po\u00e8te, romancier et psychanalyste, a tenu un journal de bord pendant le temps qu\u2019il \u00e9crivait son roman \u0152dipe sur la route. 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