{"id":10453,"date":"2021-08-22T07:32:05","date_gmt":"2021-08-22T05:32:05","guid":{"rendered":"https:\/\/carnetpsy.fr\/nietzsche-2\/"},"modified":"2021-10-11T08:25:12","modified_gmt":"2021-10-11T06:25:12","slug":"nietzsche","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/nietzsche\/","title":{"rendered":"Nietzsche"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: justify;\">Friedrich Nietzsche, n\u00e9 en 1844, meurt en 1900, ann\u00e9e de parution de <em>L\u2019interpr\u00e9tation des r\u00eaves<\/em>, ce livre o\u00f9, comme le dit O. Mannoni, \u00ab s\u2019est ouvert l\u2019inconscient \u00bb. Dix ann\u00e9es de silence cons\u00e9cutives \u00e0 l\u2019effondrement v\u00e9cu, en 1889 \u00e0 Turin, lorsqu\u2019il est t\u00e9moin de la maltraitance d\u2019un cheval par son charretier, ont pr\u00e9c\u00e9d\u00e9 sa mort ; il ne pouvait conna\u00eetre l\u2019\u0153uvre de Freud.<br \/>\nEt Freud qui, lui, connaissait l\u2019\u0153uvre de Nietzsche\u00a0 n\u2019aura cess\u00e9 de s\u2019en d\u00e9fendre. Il s\u2019en expliquera dans <em>Sigmund Freud pr\u00e9sent\u00e9 par lui-m\u00eame<\/em>, son autobiographie \u00e9crite en 1925-1926 : \u00ab J\u2019ai soigneusement \u00e9vit\u00e9 de m\u2019approcher de la philosophie proprement dite\u2026 Les larges concordances de la psychanalyse avec Schopenhauer\u2026 ne peuvent se d\u00e9duire de ma familiarit\u00e9 avec Schopenhauer. J\u2019ai lu Schopenhauer tr\u00e8s tard dans ma vie. Quant \u00e0 Nietzsche, l\u2019autre philosophe dont les pressentiments et les aper\u00e7us co\u00efncident souvent de la mani\u00e8re la plus \u00e9tonnante avec les r\u00e9sultats laborieux de la psychanalyse, je l\u2019ai longtemps \u00e9vit\u00e9 pr\u00e9cis\u00e9ment pour cette raison : la priorit\u00e9 de la d\u00e9couverte m\u2019importait moins que de rester sans pr\u00e9vention \u00bb. Si Freud peut reconna\u00eetre en Nietzsche une \u00e9gale passion pour d\u00e9chiffrer, \u00e9clairer toutes les dimensions de la vie psychique et, d\u00e8s 1908, rendre hommage \u00e0 son \u00ab degr\u00e9 d\u2019introspection qui n\u2019a jamais \u00e9t\u00e9 atteint par personne avant lui et ne le sera sans doute jamais \u00bb, il ne saurait, pour autant, c\u00e9der sur le privil\u00e8ge qu\u2019il accorde pour assurer la l\u00e9gitimit\u00e9 des connaissances sur la psych\u00e9 aux \u00ab r\u00e9sultats laborieux \u00bb acquis par l\u2019observation scientifique sur la pens\u00e9e sp\u00e9culative.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">On doit admettre qu\u2019ils ont en partage une exceptionnelle aptitude \u00e0 affronter et \u00e0 \u00ab objectiver \u00bb la r\u00e9alit\u00e9 psychique, et bien des modes de penser la vie psychique leur est commun. L\u2019un et l\u2019autre fondent la psychologie sur une r\u00e9cusation de la dualit\u00e9 \u00e2me-corps, et reconnaissent \u00e9galement l\u2019importance de la vie pulsionnelle dans l\u2019humain, la n\u00e9cessit\u00e9 de r\u00e9int\u00e9grer cette vie pulsionnelle dans la conscience de soi. D\u00e9chiffreurs des forces obscures qui gouvernent l\u2019homme \u00e0 son insu, l\u2019un comme l\u2019autre fonde la possibilit\u00e9 du d\u00e9veloppement de l\u2019humanit\u00e9, son gain d\u2019humanisation, sur une recherche intransigeante de la v\u00e9rit\u00e9. Leur destin commun de cr\u00e9ateurs est bien d\u2019\u00eatre, comme le dira Stefan Zweig de Freud, des \u00ab incurables d\u00e9sillusionnistes \u00bb, mais la forme que prendra leur combat pour faire advenir \u00e0 la connaissance ces ressorts de notre barbarie intime d\u00e9cidera de destins personnels qui s\u2019opposent. Nietzsche, le cr\u00e9ateur artiste, dont l\u2019indomptable marche vers la connaissance de soi-m\u00eame, &#8211; il en parlera comme \u00ab d\u2019une besogne de bourreau vis-\u00e0-vis de soi-m\u00eame \u00bb, \u00ab d\u2019une incision dans sa propre chair \u00bb -, s\u2019affirme comme une n\u00e9cessit\u00e9 intime de mettre les choses en lumi\u00e8re, de mettre en parole ces v\u00e9rit\u00e9s qui s\u2019accumulent, de faire se rejoindre les t\u00e9n\u00e8bres et la lumi\u00e8re, succombera \u00e0 cette exp\u00e9rimentation hors limites. Gide dira : \u00ab Nietzsche s\u2019est fait fou, il a gagn\u00e9 puisqu\u2019il est fou \u00bb. Freud, le cr\u00e9ateur scientifique, en fondant sur l\u2019observation clinique les ph\u00e9nom\u00e8nes psychiques inconscients, en construisant un cadre th\u00e9orique pour les penser, la m\u00e9tapsychologie, et en cr\u00e9ant une pratique susceptible de les prendre en compte pour les infl\u00e9chir, pourra pr\u00e9tendre offrir \u00e0 l\u2019humanit\u00e9 une possibilit\u00e9 de lutter contre les forces \u00ab d\u00e9moniaques \u00bb sans y succomber. Il \u00e9crira \u00e0 Stefan Zweig : \u00ab notre fa\u00e7on prosa\u00efque de lutter avec le d\u00e9mon consiste en ceci que nous le consid\u00e9rons comme un objet scientifiquement saisissable \u00bb.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Et m\u00eame si, \u00e0 partir d\u2019<em>Au-del\u00e0 du principe de plaisir<\/em>, avec l\u2019introduction de la pulsion de mort, le visage de la lutte contre le d\u00e9mon va, chez Freud, se modifier pour faire une place \u00e0 la pens\u00e9e sp\u00e9culative et, en op\u00e9rant l\u2019int\u00e9gration du mal par la reconnaissance de la barbarie dans l\u2019humain et la capacit\u00e9 d\u2019autodestruction de l\u2019humanit\u00e9, se rapprocher du tragique nietzsch\u00e9en, il ne le rejoindra pas sur sa conception de la culture et sur celle de la sublimation culturelle, de la cr\u00e9ation. L\u2019opposition qu\u2019il formule dans <em>Malaise dans la culture<\/em> entre un principe d\u2019unification, Eros, oppos\u00e9 \u00e0 Thanatos comme principe de d\u00e9sunion, conflit de forces oppos\u00e9es dont il fait le moteur de la vie psychique et le destin de l\u2019esp\u00e8ce, ne s\u2019accorde pas \u00e0 la vision de Nietzsche pour qui la croyance en une opposition essentielle du bien et du mal, en une essence humaine, n\u2019est que \u00ab pr\u00e9jug\u00e9 de philosophe \u00bb. Ce n\u2019est pas le conflit mais, \u00e0 l\u2019inverse, la coexistence des contraires dont Nietzsche fait le motif de la vie psychique. Il fait de la n\u00e9cessit\u00e9 \u00e0 vivre avec les oppositions et non d\u2019apprendre \u00e0 les surmonter la condition de l\u2019esprit libre. L\u00e0 o\u00f9 Freud fait de la rationalit\u00e9 le socle de la positivit\u00e9 humaine, postulant une n\u00e9cessaire soumission \u00e0 la \u00ab dictature de la raison \u00bb, Nietzsche voit, \u00e0 l\u2019inverse, dans le fond de primitivit\u00e9 de \u00ab l\u2019humain-trop-humain \u00bb dans lequel la barbarie trouve son origine, le sol de cette positivit\u00e9. Tout ce qui nie le monde violent des instincts ou qui pr\u00e9tend lui imposer silence n\u2019est pour lui que mensonge : l\u2019id\u00e9alisme, la religion, la rationalit\u00e9 moderne initi\u00e9e par Socrate, l\u2019id\u00e9ologie du Si\u00e8cle\u00a0 des Lumi\u00e8res\u2026 \u00ab Tuer les passions, l\u00e0 est la source du mal \u00bb car \u00ab nos passions sont les roches nues de la r\u00e9alit\u00e9 \u00bb. Et puisque dieu est mort, et avec sa mort les sources d\u2019esp\u00e9rance et d\u2019amour, il n\u2019y a pour l\u2019homme d\u2019autres pr\u00e9misses possibles pour penser le progr\u00e8s de l\u2019humain, l\u2019humanisation, que d\u2019accepter le chaotique et le monstrueux, tel que pour lui il avait droit d\u2019existence dans le monde hom\u00e9rique avec l\u2019apparition de Dionysos, dieu immoral, figuration du monstrueux, du chaotique, source d\u2019effroi, face d\u2019ombre de la figure du h\u00e9ros solaire apollinien sur la sc\u00e8ne de la trag\u00e9die attique, pessimiste, celle d\u2019Eschyle et de Sophocle qui dit la douleur de l\u2019existence. Accepter ces forces inconscientes obscures, le d\u00e9moniaque de la toute-puissance des instincts et tenter un effort d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9 pour que le monde puise en soi la capacit\u00e9 de se transcender, tel est son credo de la cr\u00e9ation comme valeur des valeurs : \u00ab il faut porter en soi un chaos pour pouvoir mettre au monde une \u00e9toile dansante \u00bb.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">On con\u00e7oit bien comment la conception freudienne de l\u2019inconscient construite sur une th\u00e9orie des pulsions et du refoulement se refuse \u00e0 ce hors-la-loi de la nature pr\u00f4n\u00e9 par Nietzsche. Par sa th\u00e9orie de la repr\u00e9sentativit\u00e9, Freud rend possible un savoir indirect mais objectif sur la pulsion, fondant ainsi une psychologie capable de penser le d\u00e9moniaque et d\u2019en d\u00e9mobiliser les effets pathog\u00e8nes. La psychologie de Nietzsche est, elle, une affirmation de la supr\u00e9matie de la sensorialit\u00e9 contre tout id\u00e9alisme. Elle se veut interpr\u00e9tation du corps pulsionnel, du corps qui \u00e9prouve, du corps qui souffre car il constitue l\u2019unique r\u00e9alit\u00e9 \u00e0 laquelle nous ayons acc\u00e8s et pour laquelle il est possible d\u2019\u00e9laborer un syst\u00e8me de repr\u00e9sentations permettant de le d\u00e9crire. \u00ab Je suis corps de part en part \u00bb clame Zarathoustra. Ni unit\u00e9 ni instance premi\u00e8re, la pens\u00e9e n\u2019est qu\u2019une instance d\u00e9riv\u00e9e descriptible \u00e0 partir du jeu des instincts, des besoins et des passions qui constituent le corps. Ainsi \u00ab la majeure partie de notre activit\u00e9 psychique se d\u00e9roule inconsciente et insensible \u00e0 nous-m\u00eames \u00bb. Nietzsche, homme tourment\u00e9 par la maladie fait de sa m\u00e9t\u00e9orologie corporelle le crit\u00e8re de v\u00e9rit\u00e9 sur sa sc\u00e8ne psychique int\u00e9rieure : \u00ab la pens\u00e9e est une tentative de gagner de l\u2019espace qui puisse faire \u00e9clater cette emprise de la douleur \u00bb. Lou Andreas-Salom\u00e9 \u00e9crira que \u00ab l\u2019histoire de cet homme \u201cunique\u201d est du commencement \u00e0 la fin une biographie de la douleur \u00bb.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">A ce corps de souffrance dans lequel ses pens\u00e9es trouvent leur origine, s\u2019oppose la splendide sant\u00e9 de Freud. Dans son essai sur Freud paru en 1931, Stefan Zweig d\u00e9crit la vigueur surnormale de ce bel homme. Il \u00e9voque sa puissance d\u00e9moniaque de travail, son \u00e9tonnante virilit\u00e9, son \u00e9nergie tranchante et implacable, sa volont\u00e9 inexorable. En contraste du corps tourmentant de Nietzsche le mettant toujours en menace de faillite, d\u2019effondrement, de d\u00e9litement, c\u2019est l\u2019armure d\u2019un combattant que ce corps figure &#8211; et l\u2019on sait la fr\u00e9quence des m\u00e9taphores militaires dans l\u2019\u0153uvre freudienne.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">En contraste, aussi, l\u2019\u00e9l\u00e9ment imaginaire dominant chez l\u2019un et chez l\u2019autre. Chez Nietzsche, pr\u00e9curseur de la psychanalyse, l\u2019amour de la musique qui ressortit \u00e0 la tendance \u00e0 sortir de soi, \u00e0 d\u00e9border dans l\u2019espace, \u00e0 s\u2019\u00e9prouver dans un \u00e9l\u00e9ment sans contrainte ni barri\u00e8re, ce qui permet de s\u2019envoler et de se dissoudre dans l\u2019\u00e9ph\u00e9m\u00e8re et l\u2019infini : \u00ab sans la musique la vie serait une erreur, une besogne \u00e9reintante, un exil \u00bb. Pour Freud, fondateur de la psychanalyse, l\u2019amour de ce qui figure, est mati\u00e8re, lui offre des formes concr\u00e8tes, se conserve, trouve une place stable et permanente dans l\u2019accumulation d\u2019une collection. Deux ancrages imaginaires contrast\u00e9s \u00e9tayant deux modes diff\u00e9rents de penser le travail cr\u00e9atif.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\n<div class=\"pdfprnt-buttons pdfprnt-buttons-post pdfprnt-bottom-right\"><a href=\"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/10453?print=pdf\" class=\"pdfprnt-button pdfprnt-button-pdf\" target=\"_blank\"><\/a><\/div>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Friedrich Nietzsche, n\u00e9 en 1844, meurt en 1900, ann\u00e9e de parution de L\u2019interpr\u00e9tation des r\u00eaves, ce livre o\u00f9, comme le dit O. Mannoni, \u00ab s\u2019est ouvert l\u2019inconscient \u00bb. 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