{"id":10452,"date":"2021-08-22T07:32:05","date_gmt":"2021-08-22T05:32:05","guid":{"rendered":"https:\/\/carnetpsy.fr\/on-na-rien-dautre-a-faire-qua-lui-laisser-le-temps-2\/"},"modified":"2021-09-17T22:59:20","modified_gmt":"2021-09-17T20:59:20","slug":"on-na-rien-dautre-a-faire-qua-lui-laisser-le-temps","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/on-na-rien-dautre-a-faire-qua-lui-laisser-le-temps\/","title":{"rendered":"\u00ab\u00a0On n\u2019a rien d\u2019autre \u00e0 faire qu\u2019\u00e0 lui laisser le temps\u00a0\u00bb"},"content":{"rendered":"\n<p>Freud \u00e9crit dans <em>Malaise<\/em>&nbsp;: \u00ab&nbsp;Rien dans la vie psychique ne peut dispara\u00eetre, (&#8230;) tout est conserv\u00e9 d\u2019une fa\u00e7on quelconque et peut repara\u00eetre dans certaines circonstances, par exemple au cours d\u2019une r\u00e9gression suffisante<sup>2<\/sup>&nbsp;\u00bb. Mais qu\u2019est-ce qu\u2019une r\u00e9gression suffisante&nbsp;? Si \u00ab&nbsp;les \u00e9tats primitifs peuvent toujours \u00eatre r\u00e9instaur\u00e9s&nbsp;\u00bb, \u00e0 quelles conditions le mouvement r\u00e9gressif dans la cure s\u2019enclenche-t-il, et dans quelles conditions la r\u00e9gression devient-elle productive&nbsp;? En quoi peut-elle \u00eatre th\u00e9rapeutique&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>En v\u00e9rit\u00e9, la r\u00e9gression n\u2019a pas bonne presse. Associ\u00e9e au \u00ab&nbsp;recul en arri\u00e8re&nbsp;\u00bb (\u00ab&nbsp;mon patient r\u00e9gresse&nbsp;\u00bb, dit tristement tel analyste), elle est souvent charg\u00e9e d\u2019une connotation n\u00e9gative (parfois h\u00e2tivement associ\u00e9e \u00e0 l\u2019action de la pulsion de mort). Et, lorsque sa valeur structurellement progr\u00e9diente est soulign\u00e9e, c\u2019est tr\u00e8s souvent sous le signe d\u2019une prime \u00e0 la r\u00e9sistance. Il n\u2019est que de voir la position si ambivalente de Freud \u00e0 l\u2019\u00e9gard du \u00ab&nbsp;ph\u00e9nom\u00e8ne fonctionnel&nbsp;\u00bb de Silberer. Dans <em>Pour introduire le narcissisme<\/em>, il y voit un additif incontestable \u00e0 la doctrine du r\u00eave, avec la d\u00e9couverte que l\u2019auto-observation du r\u00eaveur participe \u00e0 la formation onirique. Mais il ne m\u00e9nage pas sa critique dans le <em>Compl\u00e9ment m\u00e9tapsychologique<\/em>, o\u00f9 il \u00e9crit&nbsp;: chaque r\u00eave serait susceptible de deux interpr\u00e9tations, celle dite psychanalytique, et celle dite anagogique &#8211; cette derni\u00e8re faisant abstraction des d\u00e9sirs et visant la repr\u00e9sentation des fonctions psychiques sup\u00e9rieures gr\u00e2ce \u00e0 la langue symbolique. Le prix ch\u00e8rement pay\u00e9 par les tenants de cette r\u00e9gression positive est donc celui de la d\u00e9sexualisation.<\/p>\n\n\n\n<p>Pourtant, il n\u2019est que de lire Bertram Lewin et le \u00ab&nbsp;bon usage&nbsp;\u00bb que fait Descartes de la r\u00e9gression dans ses r\u00eaves<sup>3<\/sup>, pour saisir comment projeter ses sensations douloureuses hors de lui, s\u00e9parer en r\u00eave la droite et la gauche au milieu du grand vent et d\u2019un melon, y discerner le bien et le mal, pour, au r\u00e9veil, y voir la lutte de la v\u00e9rit\u00e9 et du mauvais g\u00e9nie,\u2026 comment tout cela permet au philosophe d\u2019\u00e9laborer la s\u00e9paration entre le corps qui \u00e9prouve et l\u2019esprit qui observe. Un \u00ab&nbsp;r\u00eave d\u2019en haut&nbsp;\u00bb \u00e9crit Freud \u00e0 Maxime Leroy. Mais un r\u00eave qui, se moquant de l\u2019analyse du r\u00eave, permet \u00e0 Descartes de faire un pas dans la distinction dualiste entre \u00ab&nbsp;substance mentale&nbsp;\u00bb et \u00ab&nbsp;substance corporelle&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>Le probl\u00e8me pos\u00e9 par la r\u00e9gression \u2013 qui, aux dires m\u00eame de Freud, n\u2019est pas un concept \u00e0 proprement parler m\u00e9tapsychologique, mais une notion descriptive \u2013 est en fait toujours celui de son usage. Le paradigme en est la formation du r\u00eave, quand, une fois les vannes de la motricit\u00e9 barr\u00e9es par le sommeil, l\u2019excitation, au lieu de se propager dans les syst\u00e8mes psychiques en allant de la perception \u00e0 l\u2019acte, emprunte le chemin inverse, aboutissant \u00e0 l\u2019activit\u00e9 hallucinatoire. Ce dispositif \u2013 la restriction de la motricit\u00e9, hormis celle accord\u00e9e \u00e0 la parole \u2013 est pr\u00e9cis\u00e9ment celui vers lequel tend l\u2019agencement du divan dans la cure analytique.<\/p>\n\n\n\n<p>Mais quel en est l\u2019usage pratique&nbsp;?\u2026 si l\u2019on consid\u00e8re qu\u2019il s\u2019agit en fait de trois formes de r\u00e9gression qui sont d\u2019embl\u00e9e conjointes et combin\u00e9es dans les formations psychiques&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<ul class=\"wp-block-list\"><li>celle topique, c\u2019est-\u00e0-dire ce processus qui enclenche la r\u00e9gr\u00e9dience jusqu\u2019\u00e0 l\u2019image visuelle hallucinatoire&nbsp;;<\/li><li>la r\u00e9gression formelle qui conduit \u00e0 traiter les mots comme des choses, la mati\u00e8re verbale retournant \u00e0 un \u00e9tat mall\u00e9able, plastique \u2013 ce qui contribue \u00e0 la d\u00e9formation, en brisant les rep\u00e9rages s\u00e9mantiques rationnels au profit de l\u2019actualisation figur\u00e9e (le m\u00eame processus est \u00e0 l\u2019\u0153uvre dans le sympt\u00f4me, ou bien dans le mot d\u2019esprit quand la pens\u00e9e \u00ab&nbsp;s\u2019immerge&nbsp;\u00bb momentan\u00e9ment dans l\u2019inconscient, pour \u00eatre r\u00e9\u00e9labor\u00e9e, <em>via<\/em> les processus primaires, c\u2019est-\u00e0-dire ceux de notre mode de penser infantile)<sup>4<\/sup>.<\/li><li>mais <em>usage<\/em> toujours lorsqu\u2019il appara\u00eet, au fil de la clinique, qu\u2019il n\u2019est pas possible de d\u00e9solidariser ces fonctions topique et formelle de cet autre fait psychique&nbsp;: le Moi utilise aussi la r\u00e9gression temporelle pour se d\u00e9fendre contre les revendications inadmissibles de motions pulsionnelles censur\u00e9es.<\/li><\/ul>\n\n\n\n<p>D\u2019o\u00f9 la n\u00e9cessit\u00e9 de penser conjointement fixation et r\u00e9gression. Plus les fixations sur le chemin de l\u2019\u00e9volution sont fortes, plus la fonction aura tendance \u00e0 esquiver les interdits ou les difficult\u00e9s ext\u00e9rieures en r\u00e9gressant jusqu\u2019\u00e0 ces points de fixation. Et Freud de poursuivre&nbsp;: \u00ab&nbsp;Si un peuple en mouvement a laiss\u00e9 en arri\u00e8re des fractions importantes de lui-m\u00eame aux \u00e9tapes de sa migration, ceux qui sont all\u00e9s plus loin (en avant) seront tent\u00e9s de se retirer jusqu\u2019\u00e0 ces \u00e9tapes s\u2019ils sont battus ou s\u2019ils se heurtent \u00e0 un ennemi trop fort. Mais, par ailleurs, ils seront d\u2019autant plus en danger d\u2019\u00eatre d\u00e9faits que le nombre de ceux qu\u2019ils auront laiss\u00e9s en arri\u00e8re au cours de leur migration sera plus important.&nbsp;\u00bb<sup>5<\/sup>.<\/p>\n\n\n\n<p>Cette m\u00e9taphore de la transposition des pulsions simplifie-t-elle le probl\u00e8me&nbsp;? Rien n\u2019est moins certain, justement parce qu\u2019elle ob\u00e9it \u00e0 la fonction descriptive de la r\u00e9gression. Elle ne pr\u00e9cise pas quels syst\u00e8mes intrapsychiques sont engag\u00e9s dans son action. Par exemple, sit\u00f4t pos\u00e9e la r\u00e9gression temporelle, on la voit aussit\u00f4t se diffracter.<\/p>\n\n\n\n<p>La r\u00e9gression \u00e0 l\u2019\u00e9tat ant\u00e9rieur peut en effet r\u00e9f\u00e9rer au stade libidinal \u2013 et il sera question de r\u00e9gression orale ou de r\u00e9gression sadique-anale&nbsp;: peur de Hans d\u2019\u00eatre mordu par le cheval, peur de <em>l\u2019Homme aux loups<\/em> d\u2019\u00eatre d\u00e9vor\u00e9 par le loup, d\u00e9sir d\u2019\u00eatre battu par le p\u00e8re etc\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>Mais elle peut aussi porter sur le choix de l\u2019objet de la pulsion&nbsp;: celui-ci, d\u2019un objet appartenant au monde ext\u00e9rieur, peut \u00ab&nbsp;r\u00e9gresser au Moi&nbsp;\u00bb, entra\u00eenant dans son sillage une profonde m\u00e9tamorphose de la libido. Jusqu\u2019alors consacr\u00e9e \u00e0 l\u2019investissement libidinal d\u2019un objet distinct du Moi, la libido retourne, dans ces cas, \u00e0 l\u2019investissement d\u2019un objet narcissique, porteur du souvenir nostalgique de l\u2019union perdue avec la m\u00e8re. Un tel objet soutiendrait, pour le b\u00e9n\u00e9fice d\u2019un Moi en difficult\u00e9, la r\u00eaverie d\u2019une communion apte \u00e0 restaurer l\u2019int\u00e9grit\u00e9 disparue.<\/p>\n\n\n\n<p>Enfin la r\u00e9gression temporelle peut renvoyer \u00e0 un stade ant\u00e9rieur du dispositif pulsionnel lui-m\u00eame, ce qui est plus compliqu\u00e9. Par exemple, dans Hans, \u00eatre mordu par le cheval est l\u2019\u00ab&nbsp;expression d\u00e9grad\u00e9e par r\u00e9gression&nbsp;\u00bb<sup>6<\/sup> d\u2019une motion tendre \u00e0 l\u2019\u00e9gard du p\u00e8re. Gr\u00e2ce \u00e0 elle, l\u2019amour pour le p\u00e8re et le d\u00e9sir de Hans d\u2019\u00eatre poss\u00e9d\u00e9 par lui \u00e0 l\u2019instar de la m\u00e8re disparaissent de la conscience. Tout comme sont effac\u00e9s l\u2019amour pour la m\u00e8re et le d\u00e9sir de la poss\u00e9der, comme la girafe chiffonn\u00e9e de Sch\u00f6nbrunn que Hans, en r\u00eave, poss\u00e8de \u00e0 califourchon. C\u2019est d\u2019ailleurs ce d\u00e9sir pour la m\u00e8re qui a d\u00e9clench\u00e9 l\u2019autre mouvement affectif envers le p\u00e8re, \u00e0 savoir l\u2019hostilit\u00e9 \u00e0 l\u2019\u00e9gard du rival. Mais de ces mouvements qui entrent en conflit, il ne reste finalement, gr\u00e2ce \u00e0 la r\u00e9gression, que le d\u00e9placement sur l\u2019objet-cheval, la crainte qu\u2019il ne chute et fasse du charivari, et la peur d\u2019\u00eatre mordu par lui.<\/p>\n\n\n\n<p>Ceci serait-il plus clair&nbsp;? De moins en moins certain. En fait, le vilain d\u00e9faut de la r\u00e9gression est de nourrir l\u2019illusion que, gr\u00e2ce \u00e0 elle, nous serions en contact non seulement avec le sexuel infantile, mais avec les stades de l\u2019enfance eux-m\u00eames. Ce qu\u2019elle a vite fait de gommer dans nos esprits, ce sont les nombreux remaniements r\u00e9gressifs du fantasme, effectu\u00e9s apr\u00e8s-coup. Ainsi, comme le note Pasche, \u00ab&nbsp;la peur d\u2019\u00eatre d\u00e9vor\u00e9 a pu \u00eatre ressentie pour la premi\u00e8re fois bien apr\u00e8s la phase orale&nbsp;; son apparition n\u2019indique nullement qu\u2019on est retourn\u00e9 \u00e0 cette phase, ni que cette peur, dans sa forme et dans son intensit\u00e9, a \u00e9t\u00e9 v\u00e9cue \u00e0 ce moment-l\u00e0.<sup>7<\/sup>&nbsp;\u00bb. Elle indique seulement un ph\u00e9nom\u00e8ne actuel.<\/p>\n\n\n\n<p>D\u2019o\u00f9 la mise au point de Pasche, qui vise Melanie Klein&nbsp;: \u00ab&nbsp;C\u2019est parce qu\u2019on a pris les formes rev\u00eatues par des fantasmes nouveaux, ou relativement r\u00e9cents, pour autant d\u2019estampilles certifiant l\u2019anciennet\u00e9 et datant l\u2019origine qu\u2019on s\u2019est fait une conception bien trop imag\u00e9e de la vie mentale des premi\u00e8res semaines&nbsp;\u00bb. On a ainsi pris les repr\u00e9sentations accompagnant l\u2019angoisse, ou suscit\u00e9es par elle, pour des copies de repr\u00e9sentations ultra-pr\u00e9coces.<\/p>\n\n\n\n<p>Didier Anzieu formule la m\u00eame critique&nbsp;: le mod\u00e8le lin\u00e9aire de la r\u00e9gression est intenable&nbsp;; il conjugue n\u00e9cessairement \u00e0 la fois un mod\u00e8le synchronique (les inscriptions mn\u00e9siques) et un mod\u00e8le diachronique (leur modification dans le temps). Bref, la r\u00e9gression pr\u00eate toujours le flan \u00e0 la r\u00e9ification d\u2019une conception lin\u00e9aire.<\/p>\n\n\n\n<p>Freud, quant \u00e0 lui, va loin dans l\u2019interrogation de ce \u00ab&nbsp;ph\u00e9nom\u00e8ne&nbsp;\u00bb dont il dit ne pas parvenir \u00e0 \u00e9laborer vraiment la th\u00e9orie. Par exemple dans cette question majeure qu\u2019il pose au d\u00e9tour d\u2019<em>Inhibition, sympt\u00f4me, angoisse<\/em><sup>8<\/sup>&nbsp;: quand on parle de r\u00e9gression, s\u2019agit-il du remplacement d\u2019un syst\u00e8me de repr\u00e9sentations par une expression r\u00e9gressive&nbsp;? Ou bien s\u2019agit-il de la d\u00e9gradation r\u00e9gressive r\u00e9elle, dans le \u00e7a, de la motion pulsionnelle \u00e0 orientation g\u00e9nitale&nbsp;? Question majeure puisque non seulement le statut de la r\u00e9gression en tant que syst\u00e8me de d\u00e9fense du Moi en d\u00e9pend, mais \u00e9galement le degr\u00e9 de modification que le Moi est en mesure d\u2019imposer \u00e0 la pulsion elle-m\u00eame.<\/p>\n\n\n\n<p>Si la r\u00e9gression ne touche qu\u2019\u00e0 l\u2019expression, la motion pulsionnelle inconsciente demeure intacte. Par exemple, certes, Hans a peur d\u2019\u00eatre mordu par le cheval (ce qui correspond \u00e0 la pr\u00e9sentation hallucinatoire du sympt\u00f4me gr\u00e2ce \u00e0 la r\u00e9gression de l\u2019expression du baiser en morsure)&nbsp;; mais la position \u0153dipienne g\u00e9nitale (le d\u00e9sir de l\u2019enfant de coucher avec son papa et avec sa maman) n\u2019est pas transform\u00e9e. En revanche, si la r\u00e9gression atteint r\u00e9ellement la motion pulsionnelle \u2013 ce qui semble \u00eatre le cas de <em>l\u2019Homme aux loups<\/em>, dit Freud, car apr\u00e8s le r\u00eave des loups l\u2019enfant para\u00eet aux prises avec des mouvements sadiques tr\u00e8s puissants, n\u00e9cessitant d\u2019importants rituels de contre-investissement \u2013 cela signifie que le moi, pour se d\u00e9fendre, a eu le pouvoir d\u2019amener la pulsion elle-m\u00eame \u00e0 r\u00e9gresser. Mais dans ce cas par quel chemin&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>Selon Freud, si le Moi a le pouvoir de faire r\u00e9gresser la motion pulsionnelle elle-m\u00eame \u2013 en particulier de faire r\u00e9gresser la motion passive f\u00e9minine chez les gar\u00e7ons vers un dispositif sadique-anal ou sadique-oral \u2013, c\u2019est que la menace de castration est le levier d\u2019une angoisse insurmontable (pour Hans, perdre son p\u00e9nis comme Hannah&nbsp;; pour <em>l\u2019Homme aux loups<\/em>, voir son organe sectionn\u00e9, tel son petit doigt dans l\u2019hallucination o\u00f9 celui-ci ne tient plus que par la peau). Or cette menace, charg\u00e9e d\u2019une \u00ab&nbsp;angoisse de r\u00e9el&nbsp;\u00bb<sup>9<\/sup>, a \u00e9t\u00e9 prof\u00e9r\u00e9e par les voix parentales \u2013 voix par la suite introject\u00e9es dans le Surmoi. Autrement dit, l\u2019arme qu\u2019emploie le Moi en r\u00e9bellion contre les revendications libidinales, le levier qu\u2019il utilise pour contraindre la motion pulsionnelle \u00e0 r\u00e9gresser, c\u2019est l\u2019action m\u00eame du Surmoi. Et il l\u2019emploie d\u2019autant plus ais\u00e9ment que le Surmoi est form\u00e9 de l\u2019int\u00e9riorisation, par identification, des relations d\u2019objet primaires qui ont d\u00fb \u00eatre abandonn\u00e9es<sup>10<\/sup>. Il en est l\u2019h\u00e9ritier direct \u2013 un h\u00e9ritier particuli\u00e8rement apte, donc, \u00e0 pr\u00eater main forte \u00e0 la r\u00e9trogradation de la satisfaction pulsionnelle vers une fixation libidinale ant\u00e9rieure \u2013 qui ne demande, elle, qu\u2019\u00e0 se r\u00e9p\u00e9ter.<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est pourquoi Freud peut \u00e9crire dans <em>Inhibition, sympt\u00f4me, angoisse<\/em>&nbsp;: \u00ab&nbsp;Quant \u00e0 l\u2019explication m\u00e9tapsychologique de la r\u00e9gression, je la cherche dans une \u201cd\u00e9sintrication des pulsions\u201d, c\u2019est-\u00e0-dire dans le fait que les composantes \u00e9rotiques, qui \u00e9taient venues s\u2019ajouter, avec le d\u00e9but de la phase g\u00e9nitale, aux investissements destructifs de la phase sadique, s\u2019en voient s\u00e9par\u00e9es.<sup>11<\/sup>&nbsp;\u00bb. La destructivit\u00e9 activ\u00e9e par la r\u00e9gression, que Freud mentionne ici, est donc celle du sadisme. Et l\u2019on comprend pourquoi&nbsp;: si le Surmoi combat les composantes \u00e9rotiques de la relation objectale \u2013 le courant \u00ab&nbsp;amoureux&nbsp;\u00bb infantile \u00e9tant ce qui doit \u00eatre expuls\u00e9 de la conscience \u2013, en revanche le sadisme, lui, a bien \u00e9t\u00e9 introject\u00e9 sous la forme du sadisme surmo\u00efque. Or ce trait peut devenir le trait caract\u00e9ristique de la fixation libidinale sur laquelle la motion pulsionnelle va se replier. Ce qu\u2019illustre la n\u00e9vrose obsessionnelle, mais \u00e9galement certains sympt\u00f4mes hyst\u00e9riques, plac\u00e9s au service du ch\u00e2timent exig\u00e9 par le surmoi.<\/p>\n\n\n\n<p>La cons\u00e9quence clinique de ce fait est tr\u00e8s importante. En effet, quand le Moi se rebelle contre la cruaut\u00e9 des exigences surmo\u00efques, il ne peut plus se rendre compte qu\u2019il proteste contre des d\u00e9sirs autrefois \u00e9rotiques. Du sadisme, il ne reste, en surface, qu\u2019un combat pour la morale, voire pour des id\u00e9aux de puret\u00e9 inaccessibles.<\/p>\n\n\n\n<p>Et que l\u2019on remonte en amont, que la menace de perte ne soit plus celle de l\u2019organe phallique mais la perte de la m\u00e8re, qu\u2019\u00e0 l\u2019angoisse de castration se substituent l\u2019angoisse de s\u00e9paration et les terreurs provoqu\u00e9es par la possible disparition de l\u2019objet maternel, source de protection\u2026 et l\u2019on voit comment, par r\u00e9gression encore, toute forme d\u2019angoisse se rapportera \u00e0 la perte de cette s\u00e9curit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Or, cet \u00e9tat de d\u00e9tresse infantile fut peut-\u00eatre r\u00e9el en son temps. Mais il peut aussi \u00eatre un produit d\u00e9fensif de l\u2019apr\u00e8s-coup, fabriqu\u00e9 \u00e0 l\u2019aune de l\u2019attente d\u2019un abri parfait, qui serait capable de r\u00e9sister \u00e0 toutes les effractions de l\u2019angoisse. Comme le souligne Andr\u00e9 Green, ici se dessinerait un prototype de l\u2019id\u00e9al du Moi, reposant sur une satisfaction pleine et imm\u00e9diate, \u00ab&nbsp;<em>qui n\u2019a peut-\u00eatre jamais exist\u00e9 que dans un fantasme r\u00e9trospectif de l\u2019exp\u00e9rience de satisfation<\/em><sup>12<\/sup>&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>On voit ainsi comment l\u2019ob\u00e9issance du Moi au Surmoi, son d\u00e9sir d\u2019atteindre les perfections command\u00e9es par l\u2019Id\u00e9al du Moi peuvent en tandem constituer, dans la cure, un obstacle particuli\u00e8rement r\u00e9sistant, interdisant l\u2019acc\u00e8s aux dispositifs libidinaux primaires&nbsp;: quand, par exemple, l\u2019agir transf\u00e9rentiel vient se loger dans le judicieux respect de la r\u00e8gle fondamentale et dans une stricte prise en compte du cadre, \u00e0 la mesure de la s\u00e9v\u00e9rit\u00e9 d\u2019un Surmoi rus\u00e9 et d\u2019un Id\u00e9al du Moi qui sait quel \u00e9cot doit \u00eatre pay\u00e9 pour conserver l\u2019abri de l\u2019amour.<\/p>\n\n\n\n<p><em>J\u2019en donne un exemple clinique<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Jeanne se d\u00e9cidait \u00e0 rencontrer un analyste parce que, me dit-elle, apr\u00e8s une jeunesse tr\u00e8s chaotique, jalonn\u00e9e de moments d\u2019errance en compagnie de sa s\u0153ur, de prises de stup\u00e9fiants, de grands emballements amoureux, de s\u00e9v\u00e8res retraits, elle se sentait maintenant d\u00e9courag\u00e9e, au point d\u2019\u00eatre envahie de pens\u00e9es suicidaires. Elle ne comprenait pas pourquoi. Elle \u00e9tait parvenue \u00e0 se d\u00e9faire seule de la drogue, et elle avait r\u00e9ussi \u00e0 poursuivre des \u00e9tudes scientifiques, ce qui \u2013 sa passion pour la musique aidant \u2013 l\u2019avait conduite \u00e0 s\u2019orienter vers la physique \u00e9lectro-acoustique en association avec des compositeurs contemporains. Hormis la destin\u00e9e tr\u00e8s pr\u00e9occupante de sa s\u0153ur dont elle s\u2019occupait beaucoup \u2013 celle-ci avait fait une bouff\u00e9e d\u00e9lirante \u00e0 la suite d\u2019un \u00ab&nbsp;mauvais voyage&nbsp;\u00bb sous LSD et, depuis, vivotait entre ses hospitalisations \u2013, Jeanne ne voyait pas pourquoi elle \u00e9tait totalement insomniaque. Elle mentionna en passant le fait que son p\u00e8re les avait abandonn\u00e9es, elle, sa s\u0153ur et leur m\u00e8re, alors qu\u2019elle \u00e9tait tr\u00e8s jeune. Mais elle n\u2019en avait pas ou peu souffert, tant leur m\u00e8re avait fait face \u00e9nergiquement \u00e0 la situation.<\/p>\n\n\n\n<p>D\u00e9ni, clivage&nbsp;? Impossible de saisir \u00e0 quoi pouvait correspondre la coexistence psychique de cette capacit\u00e9 d\u2019antan \u00e0 plonger fort pr\u00e8s du d\u00e9labrement avec l\u2019enthousiasme \u00e9vident qui animait Jeanne lorsqu\u2019elle parlait de son travail de cr\u00e9ation. D\u2019un c\u00f4t\u00e9, une immense solitude&nbsp;; de l\u2019autre, un partage possible avec d\u2019autres. D\u2019un c\u00f4t\u00e9, une excitation tout \u00e0 la fois expuls\u00e9e et activement recherch\u00e9e dans les stup\u00e9fiants (il en restait la trace dans le d\u00e9bit m\u00eame de sa parole)&nbsp;; de l\u2019autre, une capacit\u00e9 r\u00e9flexive et la richesse de son contact avec les enveloppes sonores, qui indiquaient une forme de commerce avec elle-m\u00eame. Comment le plaisir sublim\u00e9 de la cr\u00e9ation avait-il cohabit\u00e9 avec de tels mouvements destructeurs&nbsp;? O\u00f9 \u00e9tait pass\u00e9e la haine contre le p\u00e8re qui avait d\u00e9sert\u00e9, \u2026et contre la m\u00e8re qui, aussi merveilleusement dynamique soit-elle, n\u2019avait n\u00e9anmoins pas r\u00e9ussi \u00e0 prot\u00e9ger ses filles de la d\u00e9rive&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>Quant \u00e0 l\u2019insomnie, elle me faisait penser \u00e0 ce que Freud avance dans le <em>Compl\u00e9ment m\u00e9tapsycho-logique<\/em>&nbsp;: certes, le narcissisme du sommeil engage le retrait des investissements d\u2019objets. Mais le syst\u00e8me inconscient \u2013 du fait de l\u2019ind\u00e9pendance assur\u00e9e par le refoulement \u2013 ne se plie pas au d\u00e9sir de dormir provenant du Moi. Il conserve totalement ou partiellement son investissement. Freud attribue d\u2019ailleurs au lien qui, <em>pr\u00e9alablement<\/em> au sommeil, rattachait les restes diurnes \u00e0 l\u2019inconscient leur capacit\u00e9 \u00e0 r\u00e9sister au retrait de la libido, command\u00e9 par le d\u00e9sir de dormir. Ce qui peut aboutir au cas extr\u00eame o\u00f9 le Moi, se sentant incapable d\u2019inhiber les motions refoul\u00e9es, lib\u00e9r\u00e9es pendant le sommeil, renonce au sommeil par peur de ses r\u00eaves<sup>13<\/sup>.<\/p>\n\n\n\n<p>Pourtant, malgr\u00e9 mon inqui\u00e9tude que la lutte acharn\u00e9e de cette jeune femme pour vivre ne r\u00e9v\u00e8le une virulence pulsionnelle, dont l\u2019addiction avait indiqu\u00e9 combien le chemin du <em>diff\u00e9r\u00e9<\/em> serait difficile \u00e0 trouver&nbsp;; malgr\u00e9 ma crainte que la solution r\u00e9gressive ne d\u00e9bouche purement et simplement sur un rebroussement narcissique, avec l\u2019hypoth\u00e8que m\u00e9lancolique (et je renvoie l\u00e0 aux travaux de Catherine Chabert), j\u2019optai pour une analyse&nbsp;: ce qu\u2019elle d\u00e9sirait et accepta aussit\u00f4t.<\/p>\n\n\n\n<p>Et de fait, la recharge narcissique procur\u00e9e par le fait d\u2019\u00eatre accueillie et \u00e9cout\u00e9e, donna lieu rapidement \u00e0 une nette am\u00e9lioration. La figure d\u2019une tante, s\u0153ur de la m\u00e8re, apparut. Figure fortement id\u00e9alis\u00e9e gr\u00e2ce \u00e0 laquelle, disait-elle, elle avait r\u00e9ussi \u00e0 surmonter les \u00e9preuves auxquelles sa s\u0153ur avait succomb\u00e9. L\u2019am\u00e9lioration fut si importante et dura si longtemps, que j\u2019en vins \u00e0 redouter une fuite dans la gu\u00e9rison. Pas de retard, pas d\u2019oubli, des paiements r\u00e9guliers, des rem\u00e9morations de ce temps heureux avec la tante&nbsp;: Jeanne \u00e9tait une analysante mod\u00e8le, dont je soup\u00e7onnais bient\u00f4t que la docilit\u00e9 tant \u00e0 l\u2019\u00e9gard du cadre que de l\u2019analyste participait de l\u2019action d\u2019un Surmoi particuli\u00e8rement efficace, qui nourrissait ses exigences dans l\u2019espoir d\u2019\u00eatre une patiente parfaite&nbsp;: une condition pour que la \u00ab&nbsp;cure marche&nbsp;\u00bb, disait Jeanne. Impossible donc de toucher \u00e0 ces repr\u00e9sentations irr\u00e9prochables, ni \u00e0 la proximit\u00e9 des figures de l\u2019analyste et de la tante dont l\u2019id\u00e9alisation paralysait grandement le r\u00e9gime associatif. Et plus impossible encore de toucher \u00e0 la figure invers\u00e9e de la tante dans l\u2019analyste, alors que je commen\u00e7ais \u00e0 ressentir combien, en sous-main, j\u2019\u00e9tais probablement porteuse d\u2019une toute-puissance mauvaise.<\/p>\n\n\n\n<p>En fait, c\u2019\u00e9tait bien sous le coup de l\u2019irruption de ce que Green nomme \u00ab&nbsp;l\u2019objet-trauma&nbsp;\u00bb<sup>14<\/sup> \u2013 cet objet perturbateur dont la pr\u00e9sence est une menace pour le Moi, ne serait-ce que parce qu\u2019elle le contraint \u00e0 modifier son r\u00e9gime d\u2019existence \u2013 \u2026 c\u2019\u00e9tait donc probablement sous le coup de l\u2019irruption de ma pr\u00e9sence que la mobilisation de la figure id\u00e9ale s\u2019imposait de mani\u00e8re si intense. Cette figure id\u00e9alis\u00e9e \u00e9tait sous contr\u00f4le, alors que moi, objet en chair et en os, j\u2019avais mes d\u00e9sirs propres, mes buts, mes investissements priv\u00e9s, qui \u00e9chappaient \u00e0 Jeanne. Mes soucis aussi, ce qui \u00e9tait peut-\u00eatre le plus insupportable pour elle, dont le soin apport\u00e9 \u00e0 la s\u0153ur \u2013 et sans doute \u00e0 la m\u00e8re, mais il n\u2019en \u00e9tait pratiquement pas question \u2013 avait \u00e9t\u00e9 la m\u00e9thode pour lutter contre la d\u00e9pression et l\u2019angoisse.<\/p>\n\n\n\n<p>Si r\u00e9gression il y avait, elle avait donc le visage tr\u00e8s paradoxal de la progression \u2013 v\u00e9ritable d\u00e9fense, narcissiquement agie, contre la n\u00e9gativit\u00e9 du transfert. Elle tentait de faire face \u00e0 la frustration inflig\u00e9e par le dispositif analytique, et le d\u00e9plaisir qui en ressortait. Je refusais de collaborer \u00e0 ce prodige, constamment confirm\u00e9 par la r\u00e9ussite musicale.<\/p>\n\n\n\n<p>Mais lorsque Jeanne glissa dans l\u2019enveloppe de son paiement mensuel une place de concert et que je n\u2019en fis rien, la d\u00e9ception puis, assez rapidement, une intense col\u00e8re explos\u00e8rent. Elle savait bien, depuis le d\u00e9but, que je me moquais d\u2019elle et de son mieux-\u00eatre, et que j\u2019\u00e9tais juste accroch\u00e9e \u00e0 mes r\u00e8gles. J\u2019\u00e9tais en v\u00e9rit\u00e9 d\u00e9pourvue de toute humanit\u00e9. Et si j\u2019attendais qu\u2019elle se casse la figure, j\u2019avais bien tort. Parce que je ne r\u00e9chapperai pas de la honte, quand elle replongerait.<\/p>\n\n\n\n<p>Si la violence de Jeanne qui envahit alors le champ transf\u00e9rentiel ne prit pas le tour de passages \u00e0 l\u2019acte mettant vraiment sa vie en danger, sa cruaut\u00e9 en revanche sut emprunter tous les m\u00e9andres de mon angoisse. La d\u00e9composition des figures id\u00e9ales, cela m\u00eame qui avait aliment\u00e9 la fuite dans la gu\u00e9rison, livrait enfin la face noire de ce qui avait fait la mati\u00e8re de son d\u00e9labrement.<\/p>\n\n\n\n<p>Il est remarquable que <em>Inhibition, sympt\u00f4me, angoisse<\/em>, qui est sans doute l\u2019un des textes o\u00f9 le probl\u00e8me de la r\u00e9gression est le plus attentivement abord\u00e9, ne traite de la pulsion de mort qu\u2019en une seule occurrence&nbsp;: lorsque Freud revient sur la relation entre agressivit\u00e9 et r\u00e9gression, pour tenter d\u2019en corriger un peu la trajectoire. Il ajoute alors&nbsp;: \u00ab&nbsp;Le courant agressif est essentiellement d\u00e9pendant de la pulsion de destruction&nbsp;; (or) nous avons toujours cru que, dans la n\u00e9vrose, c\u2019est contre les revendications de la libido que le Moi se d\u00e9fend, et non pas contre celles des autres pulsions&nbsp;\u00bb<sup>15<\/sup>. Ce qui pose probl\u00e8me. En effet, alors que la r\u00e9gression et ses points de fixation avaient \u00e9t\u00e9 jusqu\u2019alors rep\u00e9r\u00e9s en termes de stades libidinaux (oral ou sadique-anal), il faut, avec l\u2019introduction de la pulsion de mort, prendre en compte le fait que le sadisme appara\u00eet d\u00e9sormais comme le repr\u00e9sentant de la pulsion oppos\u00e9e \u00e0 \u00c9ros.<\/p>\n\n\n\n<p>Ceci ferait-il \u00e9clater la construction ant\u00e9rieure des phases successives de l\u2019organisation libidinale&nbsp;? Freud r\u00e9pond par la n\u00e9gative, argumentant qu\u2019il n\u2019est pas de pulsion \u00e0 l\u2019\u00e9tat pur, que les deux pulsions, libidinale et de mort, sont mix\u00e9s dans des alliages, et que, par cons\u00e9quent, l\u2019investissement sadique peut aussi \u00eatre trait\u00e9 comme un investissement libidinal.<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019ajouterai que, sans doute, est-ce l\u00e0 que r\u00e9side l\u2019espoir de l\u2019analyste dans une cure telle que celle de Jeanne, du fait de la solidarit\u00e9, alors affirm\u00e9e par Freud<sup>16<\/sup>, entre la <em>r\u00e9sistance du \u00c7a<\/em> et la <em>r\u00e9sistance du Surmoi<\/em> \u2013 une solidarit\u00e9 qui fait tenir ensemble r\u00e9p\u00e9tition, transfert et action du Surmoi. En effet, si le transfert permet au patient d\u2019investir l\u2019analyste de toutes les qualit\u00e9s d\u2019une autorit\u00e9 positive, l\u2019analyste esp\u00e8re aussi que ce transfert positif se fissure sous l\u2019effet conjugu\u00e9 des revendications pulsionnelles et de la frustration, et qu\u2019il d\u00e9voile ainsi la haine<sup>17<\/sup>. Le fil est ici celui de la capacit\u00e9 r\u00e9gressive du Surmoi lui-m\u00eame, qui se re-personnalise en d\u00e9livrant les imagos parentales<sup>18<\/sup>.<\/p>\n\n\n\n<p>Ce que Freud disait autrement dans <em>Pulsions et destins de pulsions<\/em>, en appui sur la fixation, mais sans disposer \u00e0 l\u2019\u00e9poque de l\u2019outil m\u00e9tapsycho-logique \u00ab&nbsp;Surmoi&nbsp;\u00bb&nbsp;: \u00ab&nbsp;Quand la relation d\u2019amour \u00e0 un objet d\u00e9termin\u00e9 est rompue, il n\u2019est pas rare que de la haine prenne sa place, ce \u00e0 quoi nous devons l\u2019impression d\u2019une transformation de l\u2019amour en haine&nbsp;\u00bb. Or il faut aller au-del\u00e0 de cette description, poursuit Freud&nbsp;: \u00ab&nbsp;la haine, r\u00e9ellement motiv\u00e9e est renforc\u00e9e par la r\u00e9gression de l\u2019amour au stade pr\u00e9liminaire sadique, ce qui conf\u00e8re \u00e0 la haine un caract\u00e8re \u00e9rotique et garantit la continuit\u00e9 de la relation d\u2019amour.&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Avec Jeanne, la cruaut\u00e9 qui me tourmenta tellement dans cette cure passa, comme sa menace me l\u2019avait annonc\u00e9, par le d\u00e9dale d\u2019actions exerc\u00e9es contre elle-m\u00eame. Elle mit en danger ses sources de revenus, ses liens familiaux, sa relation avec ses collaborateurs. Mais elle tenait \u00e0 son traitement, car elle tenait \u00e0 conserver le spectateur de ce d\u00e9sastre \u2013 lequel devait ressentir tout le poids de la culpabilit\u00e9 torturante (le spectateur ainsi convoqu\u00e9 fut longtemps plus tard reli\u00e9 \u00e0 l\u2019absent, le p\u00e8re). Ce faisant, par le biais de l\u2019auto-mortification, s\u2019activait la r\u00e9gression de l\u2019instance morale&nbsp;: Jeanne \u00e9tait l\u2019objet maltrait\u00e9, mais elle \u00e9tait aussi active, en ce qu\u2019elle \u00e9tait \u00e9galement l\u2019objet maltraitant.<\/p>\n\n\n\n<p>Face \u00e0 ce qu\u2019Andr\u00e9 Beetschen a si fortement d\u00e9crit comme la \u00ab&nbsp;r\u00e9sistance des id\u00e9aux&nbsp;\u00bb<sup>19<\/sup>, je n\u2019avais effectivement qu\u2019\u00e0 attendre. Attendre que la frustration fasse son \u0153uvre dans la cure et que la solution r\u00e9gressive se pr\u00e9sente comme issue transf\u00e9rentielle. Attendre que soient ramen\u00e9es \u00e0 la surface les angoisses primaires. Attendre que l\u2019attachement \u00e0 l\u2019analyste soit suffisamment puissant pour que la perlaboration, fragment par fragment, de l\u2019auto-punition comme punition de celui-ci devienne accessible.<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019ajouterai simplement que, dans la suite de la cure de Jeanne, l\u2019identification \u00e0 la m\u00e8re, aim\u00e9e pour son courage, rencontra de plein fouet une identification au p\u00e8re dangereux. Ce qui devint la source d\u2019un violent conflit intrapsychique, et qui provoqua la diffraction de l\u2019identification \u00e0 cette m\u00e8re dynamique. \u00c9merg\u00e8rent alors les furieux reproches contre cette femme qui avait \u00e9t\u00e9 incapable de garder cet homme, et plus incapable encore de pr\u00eater attention \u00e0 l\u2019extr\u00eame souffrance de ses filles. L\u2019usage narcissique des filles par la m\u00e8re se d\u00e9plia ainsi dans un transfert homosexuel o\u00f9 auto-sadisme, projection du sadisme et jouissance masochique \u00e9taient litt\u00e9ralement concat\u00e9n\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n<p>Il n\u2019y a au fond qu\u2019un pas entre la r\u00e9gression narcissique de l\u2019objet au Moi et le dispositif proprement m\u00e9lancolique o\u00f9 l\u2019objet perdu prend toute la place du moi. Mais le pas est d\u2019importance. Car tant que le fantasme de <em>Un enfant est battu<\/em> reste actif, certes la culpabilit\u00e9 transforme le sadisme en masochisme&nbsp;; mais la punition reste, en sous-main, le substitut r\u00e9gressif de la relation objectale prohib\u00e9e. L\u2019objet demeure, p\u00f4le clandestin de l\u2019adresse transf\u00e9rentielle, m\u00eame si le retournement du sadisme contre la personne propre correspond \u00e0 une r\u00e9gression d\u00e9fensive de l\u2019objet au moi. Jeanne la punisseuse battait Jeanne la punie. Mais, au fond, la pulsion de mort n\u2019apportait pas son contingent d\u2019an\u00e9antissement.<\/p>\n\n\n\n<p>En un mot, la fuite dans la gu\u00e9rison r\u00e9v\u00e9lait bien la r\u00e9gression de l\u2019objet au moi, mais nous ne perd\u00eemes jamais le contact avec le tyran interne.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Notes<\/h2>\n\n\n\n<ol class=\"wp-block-list\"><li>S. Freud (1913), \u00ab\u00a0Sur l\u2019engagement du traitement\u00a0\u00bb, <em>OCF-P<\/em> XII, Puf, 2005, p. 180.<\/li><li>S. Freud (1994), <em>Le Malaise dans la culture, OCF-P<\/em> XVIII, Puf, 1994, p. 254 [trad. modifi\u00e9e]\u00a0; puis, pour la citation suivante, (1915) <em>Actuelles sur la guerre et sur la mort, OCF-P<\/em> XIII, Puf, 1988, p. 139<\/li><li>B. Lewin, <em>Du bon usage de la r\u00e9gression<\/em>, trad. fr. de M. Gribinski, Gallimard, 2016.<\/li><li>S. Freud (1905), <em>Le mot d\u2019esprit et sa relation \u00e0 l\u2019inconscient<\/em>, Paris, Gallimard, 1988, p. 299-305.<\/li><li>S. Freud (1916), <em>Conf\u00e9rences d\u2019introduction \u00e0 la psychanalyse<\/em>, trad. F. Cambon, Paris, Gallimard, 1999, p. 433-434. Voir P. Denis, \u00ab\u00a0La cr\u00e9ation r\u00e9ciproque des r\u00e9gressions et des fixations\u00a0\u00bb, <em>\u0152dipe m\u00e9decin<\/em>, Paris Puf, 2017, p.111-125.<\/li><li>S. Freud (1926), <em>Inhibition, sympt\u00f4me, angoisse<\/em>, trad. M. Tort, Puf, 1971, p. 24<\/li><li>F. Pasche, \u00ab\u00a0R\u00e9gression, perversion, n\u00e9vrose, <em>Revue fran\u00e7aise de psychanalyse<\/em>, vol. 24, 1962\/2-3, p. 162-163 et 175.<\/li><li>S. Freud, <em>Inhibition, sympt\u00f4me, angoisse<\/em>, op. cit., p. 24.<\/li><li><em>Realangst<\/em><\/li><li>S. Freud (1923), \u00ab\u00a0Le moi et le \u00e7a\u00a0\u00bb, <em>OCF-P<\/em> XVI, Paris, PUF, 1991, p. 291 et 273.<\/li><li>S. Freud, <em>Inhibition, sympt\u00f4me, angoisse, op. cit.<\/em>, p. 34-35.<\/li><li>A. Green, \u00ab\u00a0L\u2019id\u00e9al, mesure et d\u00e9mesure\u00a0\u00bb, <em>Nouvelle Revue de Psychanalyse<\/em>, vol. 27, 1983, p. 26.<\/li><li>S. Freud (1916-1917), \u00ab\u00a0Compl\u00e9ment m\u00e9ta-psychologique \u00e0 la doctrine du r\u00eave\u00a0\u00bb, <em>OCF-P<\/em> XIII, Puf, 1988, p. 248-249.<\/li><li>A. Green (1979), \u00ab\u00a0L\u2019angoisse et le narcissisme\u00a0\u00bb, in <em>Narcissisme de vie, narcissisme de mort<\/em>, Paris, Ed. de Minuit, 1983, p. 133-173\u00a0; ici p. 143.<\/li><li>S. Freud, S. Freud, <em>Inhibition, sympt\u00f4me, angoisse<\/em>, op. cit., p. 47.<\/li><li><em>Ibid.<\/em>, p. 87-88.<\/li><li>S. Freud, <em>Abr\u00e9g\u00e9 de psychanalyse, OCF-P<\/em> XX, PUF, 2010, p. 268-269.<\/li><li>\u00ab\u00a0Pulsions et destins de pulsions\u00a0\u00bb, <em>OCF-P<\/em> XIII, p. 184 (<em>GW<\/em> X, p. 232, trad. modifi\u00e9e)<\/li><li>A. Beetschen, \u00ab\u00a0R\u00e9sistance des id\u00e9aux\u00a0\u00bb, in G. Cabrol et H. Parat (sous dir.), <em>Les Id\u00e9aux<\/em>, \u00ab\u00a0Monographies et d\u00e9bats de psychanalyse\u00a0\u00bb, PUF, avril 2010.<\/li><\/ol>\n<div class=\"pdfprnt-buttons pdfprnt-buttons-post pdfprnt-bottom-right\"><a href=\"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/10452?print=pdf\" class=\"pdfprnt-button pdfprnt-button-pdf\" target=\"_blank\"><\/a><\/div>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Freud \u00e9crit dans Malaise&nbsp;: \u00ab&nbsp;Rien dans la vie psychique ne peut dispara\u00eetre, (&#8230;) tout est conserv\u00e9 d\u2019une fa\u00e7on quelconque et peut repara\u00eetre dans certaines circonstances, par exemple au cours d\u2019une r\u00e9gression suffisante2&nbsp;\u00bb. Mais qu\u2019est-ce qu\u2019une r\u00e9gression suffisante&nbsp;? 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