{"id":10440,"date":"2021-08-22T07:32:03","date_gmt":"2021-08-22T05:32:03","guid":{"rendered":"https:\/\/carnetpsy.fr\/la-necessite-transculturelle-aujourdhui-pour-une-societe-bonne-pour-tous-2\/"},"modified":"2021-11-13T20:50:05","modified_gmt":"2021-11-13T19:50:05","slug":"la-necessite-transculturelle-aujourdhui-pour-une-societe-bonne-pour-tous","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/la-necessite-transculturelle-aujourdhui-pour-une-societe-bonne-pour-tous\/","title":{"rendered":"La n\u00e9cessit\u00e9 transculturelle aujourd\u2019hui pour une soci\u00e9t\u00e9 \u00abbonne\u00bb pour tous"},"content":{"rendered":"\n<p>En France, s\u2019est d\u00e9velopp\u00e9e depuis pr\u00e8s de trente ans apr\u00e8s les USA et le Canada, une approche transculturelle qu\u2019en France on aime appeler ethno-psychanalytique dans la lign\u00e9e de Georges Devereux pour mieux comprendre et donc mieux soigner les migrants et leurs enfants. Ceci est d\u00fb au fait que la France est un vieux pays d\u2019immigration avec un pass\u00e9 colonial important qu\u2019elle doit transformer en capacit\u00e9 \u00e0 construire du lien en clinique et ce, dans une soci\u00e9t\u00e9 fran\u00e7aise devenue, comme la plupart des pays europ\u00e9ens, multiculturelle. D\u2019autres pays en Europe ont d\u00e9velopp\u00e9 ce souci transculturel plus r\u00e9cemment comme la Belgique, la Suisse, les Pays-Bas, le Royaume-Uni et depuis peu l\u2019Italie, pays qui a d\u2019abord envoy\u00e9 des migrants dans le monde entier et qui, maintenant, est en train de devenir un pays qui les accueille. D\u2019autres pays encore comme l\u2019Espagne ou le Portugal r\u00e9sistent plus \u00e0 cette approche alors qu\u2019eux-m\u00eames sont devenus des pays qui re\u00e7oivent de nombreux migrants. Les attentats r\u00e9cents en France et il y a peu au Danemark, ceux avort\u00e9s en Belgique, montrent l\u2019importance des clivages, des ruptures, des abymes au sein de notre soci\u00e9t\u00e9 qui, multiculturelle, n\u2019inclut pas tous ses enfants, les laissent aux marges, \u00e0 la merci de toutes les utopies meurtri\u00e8res et des affiliations tragiques car suicidaires et violentes. Ainsi la clinique transculturelle doit apprendre \u00e0 soigner les familles et les patients d\u2019o\u00f9 qu\u2019ils viennent, \u00e0 bien les soigner mais aussi elle doit contribuer \u00e0 mieux comprendre comment se joue la place de chacun dans la soci\u00e9t\u00e9, dans une soci\u00e9t\u00e9 \u00ab&nbsp;bonne&nbsp;\u00bb pour tous. Cette expression vient de la formule d\u2019Adorno \u00ab&nbsp;Peut-on mener une vie bonne dans une mauvaise vie&nbsp;?&nbsp;\u00bb que Judith Butler (2014) a repris sous la forme \u00ab&nbsp;Qu\u2019est-ce qu\u2019une vie bonne&nbsp;?&nbsp;\u00bb pour se demander que valent nos aspirations morales quand la vie se fait dure, fragile, pr\u00e9caire et que m\u00eame l\u2019horizon de la survie semble parfois hors de port\u00e9e. Ces questions traversent la clinique d\u2019aujourd\u2019hui comme la soci\u00e9t\u00e9 avec tous ceux qui viennent d\u2019ailleurs et qui doivent se confronter \u00e0 l\u2019exil, aux difficult\u00e9s de l\u2019existence, \u00e0 la solitude et aux diff\u00e9rences qu\u2019elles soient de langue, de culture ou de religion.<\/p>\n\n\n\n<p>La diff\u00e9rence culturelle entre le patient et le th\u00e9rapeute est-elle une donn\u00e9e th\u00e9orique, clinique et pragmatique bonne \u00e0 penser et pertinente en psychoth\u00e9rapie et en psychanalyse&nbsp;? Toute psychoth\u00e9rapie pr\u00e9suppose un savoir implicite commun aux deux partenaires, patient et th\u00e9rapeute. Ce type de savoir existe <em>a minima<\/em> avant toute communication, du fait de la proximit\u00e9 culturelle et linguistique entre le psychoth\u00e9rapeute et son patient. En ce qui concerne la psychoth\u00e9rapie des migrants et de leurs enfants, ces pr\u00e9suppos\u00e9s ne sont pas n\u00e9cessairement toujours partag\u00e9s. Pour chacun, les conditions d\u2019\u00e9mergence de sa subjectivit\u00e9 sont soumises \u00e0 des conditions qu\u2019il choisit ou qu\u2019il croit choisir et elles diff\u00e8rent, des uns aux autres. Des dispositifs plus sp\u00e9cifiques de soins doivent, dans certaines situations, o\u00f9 cette complexit\u00e9 transculturelle est mise en avant par le patient, permettre de construire ce qui, d\u2019habitude, est premier et implicite&nbsp;: le contenant culturel de l\u2019interaction. Ensuite, vient l\u2019\u00e9tape de l\u2019universalit\u00e9 psychique qui, elle, appartient \u00e0 tous. Et c\u2019est bien au nom de cette universalit\u00e9 psychique partag\u00e9e, ce bien commun d\u00e9crit par Devereux (1970), que nous devons penser la dimension transculturelle de toute psychoth\u00e9rapie.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">1 \u2013 La premi\u00e8re r\u00e9volution&nbsp;: celle d\u2019une m\u00e9thode, le compl\u00e9mentarisme<\/h2>\n\n\n\n<p>Devereux est le fondateur de l\u2019ethnopsychanalyse (1970). Il en a construit les soubassements th\u00e9oriques, l\u2019a constitu\u00e9e en tant que discipline et en a d\u00e9fini la m\u00e9thode originale et encore subversive aujourd\u2019hui, le compl\u00e9mentarisme. Il a construit le champ \u00e0 partir de l\u2019anthropologie et de la psychanalyse. La discipline devrait donc s\u2019appeler ethnopsychanalyse. Or, d\u00e8s le d\u00e9but, on per\u00e7oit une oscillation dans la nomination de la discipline tant\u00f4t appel\u00e9e par lui \u00ab&nbsp;ethnopsychiatrie&nbsp;\u00bb quand il s\u2019int\u00e9resse au corpus clinique, tant\u00f4t \u00ab&nbsp;ethnopsychanalyse&nbsp;\u00bb lorsqu\u2019on met l\u2019accent sur la m\u00e9thode. Pour notre part, nous la pensons et la pratiquons comme une psychoth\u00e9rapie psychanalytique.<\/p>\n\n\n\n<p>Devereux (1978&nbsp;: 11-12) reconna\u00eet trois types de th\u00e9rapie en ethnopsychiatrie&nbsp;: \u00ab&nbsp;1. <em>Intra-culturelle<\/em>&nbsp;: le th\u00e9rapeute et le patient appartiennent \u00e0 la m\u00eame culture, mais le th\u00e9rapeute tient compte des dimensions socio-culturelles, aussi bien des troubles de son patient que du d\u00e9roulement de la th\u00e9rapie. 2. <em>Interculturelle<\/em>&nbsp;: bien que le patient et le th\u00e9rapeute n\u2019appartiennent pas \u00e0 la m\u00eame culture, le th\u00e9rapeute conna\u00eet bien la culture de l\u2019ethnie du patient et l\u2019utilise comme levier th\u00e9rapeutique (\u2026). 3. <em>M\u00e9taculturelle<\/em>&nbsp;: le th\u00e9rapeute et le patient appartiennent \u00e0 deux cultures diff\u00e9rentes. Le th\u00e9rapeute ne conna\u00eet pas la culture de l\u2019ethnie du patient&nbsp;; il comprend, en revanche, parfaitement le concept de \u00ab\u00a0culture\u00a0\u00bb et l\u2019utilise dans l\u2019\u00e9tablissement du diagnostic et dans la conduite du traitement&nbsp;\u00bb. Dans les pays anglo-saxons, \u00e0 partir de cette classification, on distingue la <em>cross-cultural psychiatry<\/em> (interculturelle) et la <em>transcultural psychiatry<\/em> (psychiatrie transculturelle ou m\u00e9taculturelle).<\/p>\n\n\n\n<p>Devereux soulignera l\u2019importance pour lui des th\u00e9rapies m\u00e9taculturelles. Le terme \u00ab&nbsp;m\u00e9taculturelle&nbsp;\u00bb se fonde sur \u00ab&nbsp;une reconnaissance syst\u00e9matique de la signification g\u00e9n\u00e9rale et de la variabilit\u00e9 de la culture, plut\u00f4t que sur la connaissance des milieux culturels sp\u00e9cifiques du patient et du th\u00e9rapeute&nbsp;\u00bb (p. 11). Ceci permet d\u2019envisager des traitements de patients appartenant \u00ab&nbsp;au sous-groupe culturel du th\u00e9rapeute&nbsp;\u00bb ainsi que \u00ab&nbsp;d\u2019individus de culture \u00e9trang\u00e8re ou marginale&nbsp;\u00bb (<em>ibid.<\/em>). Devereux est le premier \u00e0 avoir conceptualis\u00e9 l\u2019utilisation de leviers culturels \u00e0 des fins de facilitation de l\u2019introspection et des associations d\u2019id\u00e9es et donc \u00e0 des fins th\u00e9rapeutiques. Cependant, il insiste jusqu\u2019au bout de son \u0153uvre sur l\u2019importance du r\u00e9cit clinique \u00e9tay\u00e9 sur le transfert, le seul qui permet l\u2019\u00e9mergence des conflits inconscients&nbsp;; les leviers culturels ne sont pas des fins en soi et s\u2019effacent lorsqu\u2019ils ne remplissent plus leur r\u00f4le de potentialisateurs de r\u00e9cits, de transfert ou d\u2019affects.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">La th\u00e9orie&nbsp;: universalit\u00e9 psychique\/sp\u00e9cificit\u00e9 culturelle\/diversit\u00e9 humaine<\/h2>\n\n\n\n<p>Pour Devereux, l\u2019ethnopsychiatrie repose sur deux principes. Le premier est celui de <em>l\u2019universalit\u00e9 psychique<\/em>&nbsp;: ce qui d\u00e9finit l\u2019\u00eatre humain c\u2019est son fonctionnement psychique. Il est le m\u00eame pour tous. De ce postulat d\u00e9coule la n\u00e9cessit\u00e9 de donner le m\u00eame statut \u00e0 tous les \u00eatres humains, \u00e0 leurs productions culturelles et psychiques, \u00e0 leurs mani\u00e8res de vivre et de penser m\u00eame si elles sont diff\u00e9rentes et parfois d\u00e9concertantes&nbsp;! (Devereux, 1970). Enoncer un tel principe peut para\u00eetre une \u00e9vidence, les implicites de nombreuses recherches dites scientifiques men\u00e9es hier et aujourd\u2019hui sont l\u00e0 pour rappeler que ce principe th\u00e9orique n\u2019est pas toujours respect\u00e9. Il s\u2019agit donc d\u2019une universalit\u00e9 de fonctionnement, de processus, d\u2019une universalit\u00e9 structurelle et de fait. Mais, si tout homme tend vers l\u2019universel, il y tend par le <em>particulier<\/em> de sa culture d\u2019appartenance et des mondes culturels qu\u2019il traverse et qui le traversent. Ce codage est inscrit dans notre langue et les cat\u00e9gories \u00e0 notre disposition qui nous permettent de lire le monde d\u2019une certaine mani\u00e8re, dans notre corps et notre fa\u00e7on de percevoir et de sentir \u00e0 travers le processus d\u2019enculturation (Mead, 1930), dans notre rapport au monde, \u00e0 travers nos syst\u00e8mes d\u2019interpr\u00e9tation et de construction de sens. La maladie d\u2019un b\u00e9b\u00e9 ou d\u2019une m\u00e8re n\u2019\u00e9chappe pas \u00e0 ce codage culturel.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Une r\u00e9volution m\u00e9thodologique qui reste de mise<\/h2>\n\n\n\n<p>L\u2019ethnopsychiatrie a \u00e9t\u00e9 construite \u00e0 partir d\u2019un principe m\u00e9thodologique, le compl\u00e9mentarisme \u00ab&nbsp;Le compl\u00e9mentarisme n\u2019exclut aucune m\u00e9thode, aucune th\u00e9orie valables &#8211; il les coordonne&nbsp;\u00bb (Devereux 1972, 27). Il est vain d\u2019int\u00e9grer de force dans le champ de la psychanalyse ou dans celui de l\u2019anthropologie exclusivement certains ph\u00e9nom\u00e8nes humains. La sp\u00e9cificit\u00e9 de ces donn\u00e9es r\u00e9side dans \u00ab&nbsp;une pluridisciplinarit\u00e9 non fusionnante, et \u00ab\u00a0non simultan\u00e9e\u00a0\u00bb&nbsp;: celle du double discours obligatoire&nbsp;\u00bb (<em>ibid<\/em>, 14). Les deux discours obligatoires et non simultan\u00e9s sont alors dits compl\u00e9mentaires. Ce double discours conditionne l\u2019obtention de donn\u00e9es. Mais la question qui est pos\u00e9e ici, est comment prendre successivement deux places diff\u00e9rentes par rapport \u00e0 l\u2019objet sans le r\u00e9duire l\u2019une \u00e0 l\u2019autre et sans les confondre. Un apprentissage du d\u00e9centrage est ici n\u00e9cessaire mais ardu. Il faut d\u00e9busquer ces paresseuses habitudes en sciences humaines qui tendent \u00e0 ramener les donn\u00e9es \u00e0 soi ou \u00e0 ce que l\u2019on conna\u00eet d\u00e9j\u00e0 et \u00e0 se m\u00e9fier de l\u2019alt\u00e9rit\u00e9 de l\u2019objet d\u2019\u00e9tude. Le principe du compl\u00e9mentarisme est simple et \u00e9vident mais la v\u00e9ritable difficult\u00e9 reste cependant la mise en place du compl\u00e9mentarisme en clinique par des th\u00e9rapeutes qui doivent pouvoir se d\u00e9centrer, et travailler constamment sur deux niveaux sans les confondre, le niveau culturel et le niveau individuel et sur les interactions n\u00e9cessaires et parfois conflictuelles entre ces deux positions.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">2 \u2013 La seconde r\u00e9volution&nbsp;: repenser le cadre de la co-construction<\/h2>\n\n\n\n<p>L\u2019examen de l\u2019\u0153uvre de Devereux montre que de sa th\u00e9orie et de sa m\u00e9thode ne d\u00e9coule aucun dispositif sp\u00e9cifique pour les patients mais, on en d\u00e9duit, en revanche, une mani\u00e8re originale et forte de consid\u00e9rer ce mat\u00e9riel culturel comme un v\u00e9ritable levier th\u00e9rapeutique potentiel particuli\u00e8rement efficace. Il pose aussi le fait que la culture n\u2019est pas syst\u00e9matiquement un facilitateur de soins. Dans certains cas, les m\u00e9canismes culturels peuvent m\u00eame fonctionner comme des obstacles ou comme des r\u00e9sistances individuelles ou collectives.<\/p>\n\n\n\n<p>Pour Devereux, l\u2019utilisation de repr\u00e9sentations culturelles dans le cadre de traitements psychanalytiques n\u2019est pas un <em>a priori<\/em> id\u00e9ologique ou un acte purement th\u00e9orique. C\u2019est au contraire un acte nuanc\u00e9, critique et complexe qui est fait avec la rigueur compl\u00e9mentariste, qui pr\u00e9sente des limites, mais qui est particuli\u00e8rement cr\u00e9ateur de complexit\u00e9 et d\u2019approfondissement. Le passage par le culturel a pour but d\u2019acc\u00e9der \u00e0 l\u2019universel en chacun de nous, \u00e0 l\u2019universel incarn\u00e9 dans le particulier et non pas \u00e0 l\u2019universel ou ce qui est d\u00e9cr\u00e9t\u00e9 comme tel par celui qui est d\u00e9sign\u00e9 comme le donneur de sens&nbsp;: l\u2019universel du sujet, approximation \u00e9nigmatique et sublime de l\u2019\u00eatre.<\/p>\n\n\n\n<p>Nathan (1986) en revanche, en partant des m\u00eames pr\u00e9misses et sans doute influenc\u00e9 par la th\u00e9orie et la pratique des groupes (Anzieu) va lui proposer un dispositif groupal pour penser \u00e0 la fois l\u2019universalit\u00e9 psychique et le codage culturel, le contre-transfert affectif et culturel et aussi pour permettre un processus de traduction linguistique et de m\u00e9diation culturelle. Ce dispositif ethno-psychanalytique groupal s\u2019est r\u00e9v\u00e9l\u00e9 particuli\u00e8rement efficace pour la premi\u00e8re g\u00e9n\u00e9ration des migrants, pour soigner les corps et les \u00e2mes et aussi, pour ne pas obliger les migrants qui le souhaitaient, \u00e0 renoncer \u00e0 leur \u00eatre culturel pour \u00eatre soigner. Ce dispositif groupal nous l\u2019avons pratiqu\u00e9 d\u2019abord comme co-th\u00e9rapeute puis comme th\u00e9rapeute principale et il nous a beaucoup influenc\u00e9 dans la mesure o\u00f9 il nous a fait exp\u00e9rimenter les effets de ces groupes transculturels sur les patients et les familles. Par ailleurs, il m\u2019a aussi fait sentir la diff\u00e9rence entre la premi\u00e8re et la seconde g\u00e9n\u00e9ration de migrants et ceux qui suivent qui, eux, ne sont plus confront\u00e9s \u00e0 des diff\u00e9rences culturelles per\u00e7ues mais transmises et \u00e0 des m\u00e9tissages. On est alors entr\u00e9 dans les questions complexes et modernes de la transmission dans un monde cosmopolite et de plus en plus nomade et dans ceux des m\u00e9tissages.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">3 \u2013 La pragmatique des m\u00e9tissages \u00e0 la troisi\u00e8me g\u00e9n\u00e9ration<\/h2>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\">Un apport th\u00e9orique pluriel<\/h3>\n\n\n\n<p>Tout en nous appuyant de mani\u00e8re assur\u00e9e sur les th\u00e9ories de Devereux et tout particuli\u00e8rement sur sa th\u00e9orisation de l\u2019universalit\u00e9 psychique, puis sur certains concepts de Nathan (1986) comme ceux de contenant psychique et culturel, nous avons \u00e9t\u00e9 amen\u00e9s, de part notre exp\u00e9rience clinique tourn\u00e9e vers les enfants de la seconde g\u00e9n\u00e9ration de migrants, \u00e0 introduire plus de r\u00e9flexion sur la notion de <em>m\u00e9tissage<\/em> des hommes, des pens\u00e9es, des techniques (Moro, 2010, 2012). En effet, pour nous, tout migrant est un m\u00e9tis dans la mesure o\u00f9 son voyage l\u2019a conduit dans un autre monde qui aura une action sur lui comme lui d\u2019ailleurs aura une action sur ce monde. Ce qui est vrai pour la premi\u00e8re g\u00e9n\u00e9ration, l\u2019est <em>a fortiori<\/em> pour la seconde dont le destin est de se m\u00e9tisser, de devenir des femmes, des hommes, des citoyens d\u2019ici m\u00eame si leurs parents venaient d\u2019ailleurs. Quant au <em>traumatisme migratoire<\/em>, tel qu\u2019il a \u00e9t\u00e9 d\u00e9crit par Nathan (<em>ibid<\/em>) s\u2019il n\u2019est pas syst\u00e9matique et in\u00e9luctable, il n\u2019en reste pas moins un temps majeur de l\u2019exp\u00e9rience migratoire \u00e0 partir duquel se structure, de mani\u00e8re harmonieuse ou pas, le v\u00e9cu migratoire des parents et la transmission aux enfants. Il s\u2019agit d\u2019un traumatisme au sens psychanalytique du terme c\u2019est-\u00e0-dire un \u00e9v\u00e9nement qui bouleverse l\u2019\u00eatre et le groupe, le d\u00e9sorganise, l\u2019oblige \u00e0 une r\u00e9\u00e9laboration et r\u00e9organisation de ses assises narcissiques et parfois de ses relations d\u2019objet mises \u00e0 mal par les modifications brusques de son environnement, par le changement de langue, par la confrontation \u00e0 d\u2019autres repr\u00e9sentations et mani\u00e8res de faire et les risques qui vont avec. Enfin, c\u2019est un traumatisme avec un apr\u00e8s-coup qui sera remis en jeu chaque fois qu\u2019un \u00e9v\u00e9nement potentiellement traumatique surviendra en exil comme une naissance, un deuil, une s\u00e9paration\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019ensemble de ces donn\u00e9es nous conduit \u00e0 \u00eatre \u00e9clectiques dans la mesure o\u00f9 des apports multiples sont n\u00e9cessaires, des adaptations du cadre s\u2019imposent, des cr\u00e9ations de liens et de ponts (Baubet, Moro, 2013). Pour nous, l\u2019ethnopsychanalyse est avant tout une pragmatique des liens et des m\u00e9tissages. Cette perspective compl\u00e9mentariste part de la psychanalyse et de l\u2019anthropologie mais s\u2019ouvre sur d\u2019autres disciplines en particulier la linguistique, la philosophie mais aussi l\u2019histoire ou la litt\u00e9rature pour acc\u00e9der \u00e0 la complexit\u00e9 des identit\u00e9s mouvantes et plurielles, des m\u00e9tissages et de nouvelles perspectives cliniques ouvertes sur le monde.<\/p>\n\n\n\n<p>En ce qui concerne la th\u00e9orie, il faut mettre l\u2019accent sur un param\u00e8tre n\u00e9glig\u00e9, l\u2019\u00e9laboration de l\u2019alt\u00e9rit\u00e9 <em>en soi<\/em>. L\u2019alt\u00e9rit\u00e9 ici s\u2019entend comme cette qualit\u00e9 de ce qui est autre, sentiment qui est ressenti peu ou prou par tout migrant et par tout enfant de migrants dans la mesure o\u00f9 il n\u2019y a pas de coh\u00e9rence imm\u00e9diate, sensible, logique, pas d\u2019ad\u00e9quation syst\u00e9matique entre le transmis et le v\u00e9cu, le dedans et le dehors. Que ce soit pour le patient dans sa demande, la construction de l\u2019alliance et le transfert qu\u2019il \u00e9tablit ou pour les th\u00e9rapeutes dans leur contre-transfert, leur v\u00e9cu de la diff\u00e9rence culturelle, l\u2019\u00e9laboration de cette alt\u00e9rit\u00e9 nous appara\u00eet comme un temps souvent n\u00e9cessaire pour permettre des changements profonds et durables. Cette alt\u00e9rit\u00e9 v\u00e9cue, interne et externe, serait consubstantielle \u00e0 la situation migratoire, elle est \u00e0 relier \u00e0 la notion de m\u00e9tissages. Mais, pour l\u2019\u00e9laborer, encore faut-il que le th\u00e9rapeute la reconnaisse chez son patient et donc d\u2019abord en lui-m\u00eame. En second lieu, notre pratique ethnopsychanalytique s\u2019appuie sur le d\u00e9centrage et la connaissance de la diversit\u00e9. Un d\u00e9centrage de qualit\u00e9 s\u2019acquiert par une formation rigoureuse, par le travail quotidien avec les familles migrantes, par la supervision, par le travail r\u00e9gulier avec des anthropologues sp\u00e9cialistes des cultures de nos patients dans le cadre de la consultation transculturelle, dans des recherches communes ou sur le terrain. Partir c\u2019est aussi ce que je conseille aux apprentis ethnopsychiatres et au-del\u00e0 \u00e0 tous les psychoth\u00e9rapeutes&nbsp;: partir pour apprendre \u00e0 se d\u00e9centrer.<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\">Une pratique psychoth\u00e9rapique qui doit se soucier du transfert et du contre-transfert culturel et qui \u00e9volue<\/h3>\n\n\n\n<p>Le dispositif est \u00e0 g\u00e9om\u00e9trie variable et d\u00e9pend de chaque situation (en individuel, en co-th\u00e9rapie, en petit groupe de co-th\u00e9rapeutes ou en grand groupe). Le cadre est propos\u00e9 par le th\u00e9rapeute et n\u00e9goci\u00e9 avec la famille en fonction de ce qui a \u00e9t\u00e9 fait avant et des effets de ce cadre sur la famille. Il est donc par d\u00e9finition souple et multiple. Mais on re\u00e7oit toujours le b\u00e9b\u00e9, l\u2019enfant, l\u2019adolescent ou m\u00eame l\u2019adulte avec les membres de la famille qui souhaitent l\u2019accompagner, parents, fr\u00e8res et s\u0153urs, grands-parents et m\u00eame des membres de la famille \u00e9largie.<\/p>\n\n\n\n<p>Ces derniers temps, des probl\u00e9matiques nouvelles sont apparues dans ce mouvement transculturel et c\u2019est ce qui fait l\u2019objet de ce dossier, des probl\u00e9matiques qui ajustent la pens\u00e9e et l\u2019action transculturelle \u00e0 la soci\u00e9t\u00e9 telle qu\u2019elle va avec de nouvelles questions \u00e9pist\u00e9mologiques et cliniques. Et ces questions sont prises \u00e0 bras le corps par une nouvelle g\u00e9n\u00e9ration de cliniciens et de chercheurs qui sont sans doute encore plus sensibles que les g\u00e9n\u00e9rations pr\u00e9c\u00e9dentes aux effets de leurs pratiques sur la soci\u00e9t\u00e9 et au fait que la clinique transculturelle est une question politique aussi bien que technique. Ainsi, on trouvera dans ce num\u00e9ro d\u2019abord un texte sur comment penser, sans trop de peur, notre transfert et contre-transfert culturels, puis des textes qui montrent l\u2019importance des questions sp\u00e9cifiques des enfants comme celle du bilinguisme chez les enfants de migrants qu\u2019il faut absolument d\u00e9fendre&nbsp;; un autre nous oblige \u00e0 penser les productions sp\u00e9cifiques des enfants en clinique transculturelle et nous aide \u00e0 les analyser et \u00e0 les int\u00e9grer au c\u0153ur de nos mani\u00e8res de faire pour \u00eatre encore plus \u00e0 hauteur d\u2019enfants et enfin, le dernier, sur les enfants, nous invite \u00e0 modifier nos cadres de pens\u00e9e et de soins pour aider les enfants dits mineurs isol\u00e9s qui arrivent dans nos consultations sans famille. Enfin, un dernier texte nous d\u00e9montre que la p\u00e9dopsychiatrie est bonne \u00e0 penser en situation humanitaire \u00e0 condition de faire voyager nos propres cadres et de se laisser affecter par les mani\u00e8res de penser et de survivre de l\u2019autre.<\/p>\n\n\n\n<p>La clinique transculturelle ne manque pas de d\u00e9fis et de g\u00e9n\u00e9rations pour les relever. Voil\u00e0 une belle consolation&nbsp;!<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Bibliographie<\/h2>\n\n\n\n<p>Baubet T., Moro M.-R. (2013) <em>Psychopathologie transculturelle<\/em>. Paris&nbsp;: Masson (2<sup>\u00e8me<\/sup> \u00e9dition).<\/p>\n\n\n\n<p>Butler J., (2014) <em>Qu\u2019est ce qu\u2019une vie bonne<\/em>&nbsp;? Payot. Devereux, G. (1970). <em>Essais d\u2019ethnopsychiatrie g\u00e9n\u00e9rale.<\/em> Paris, Gallimard.<\/p>\n\n\n\n<p>Devereux, G. (1978). \u00ab&nbsp;L\u2019ethnopsychiatrie&nbsp;\u00bb. <em>Ethnopsychiatrica<\/em>, 1, 1, 7-13.<\/p>\n\n\n\n<p>Moro MR (2010) <em>Nos enfants demain. Pour une soci\u00e9t\u00e9 multiculturelle.<\/em> Paris,O. Jacob.<\/p>\n\n\n\n<p>Moro MR. (2007) <em>Aimer ses enfants ici et ailleurs. Histoires transculturelles<\/em>. Paris,O. Jacob.<\/p>\n\n\n\n<p>Moro MR (2012) <em>Les enfants de l\u2019immigration. Une chance pour l\u2019\u00e9cole.<\/em> Paris, Bayard (entretien avec J. et D. Peiron).<\/p>\n\n\n\n<p>Nathan T. (1986) <em>La folie des autres. Trait\u00e9 d\u2019ethnopsychiatrie clinique<\/em>. Paris, Dunod.<\/p>\n<div class=\"pdfprnt-buttons pdfprnt-buttons-post pdfprnt-bottom-right\"><a href=\"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/10440?print=pdf\" class=\"pdfprnt-button pdfprnt-button-pdf\" target=\"_blank\"><\/a><\/div>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>En France, s\u2019est d\u00e9velopp\u00e9e depuis pr\u00e8s de trente ans apr\u00e8s les USA et le Canada, une approche transculturelle qu\u2019en France on aime appeler ethno-psychanalytique dans la lign\u00e9e de Georges Devereux pour mieux comprendre et donc mieux soigner les migrants et&#8230;<\/p>\n","protected":false},"author":2,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"rubrique":[1214],"thematique":[535],"auteur":[1506],"dossier":[537],"mode":[60],"revue":[538],"type_article":[452],"check":[2023],"class_list":["post-10440","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","rubrique-psychanalyse","thematique-transculturel","auteur-marie-rose-moro","dossier-actualite-de-la-clinique-transculturelle","mode-payant","revue-538","type_article-dossier","check-ok"],"acf":[],"_links":{"self":[{"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/10440","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/users\/2"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=10440"}],"version-history":[{"count":3,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/10440\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":19068,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/10440\/revisions\/19068"}],"wp:attachment":[{"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=10440"}],"wp:term":[{"taxonomy":"rubrique","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/rubrique?post=10440"},{"taxonomy":"thematique","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/thematique?post=10440"},{"taxonomy":"auteur","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/auteur?post=10440"},{"taxonomy":"dossier","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/dossier?post=10440"},{"taxonomy":"mode","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/mode?post=10440"},{"taxonomy":"revue","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/revue?post=10440"},{"taxonomy":"type_article","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/type_article?post=10440"},{"taxonomy":"check","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/check?post=10440"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}