{"id":10437,"date":"2021-08-22T07:32:03","date_gmt":"2021-08-22T05:32:03","guid":{"rendered":"https:\/\/carnetpsy.fr\/la-petite-sirene-2\/"},"modified":"2021-09-19T11:45:05","modified_gmt":"2021-09-19T09:45:05","slug":"la-petite-sirene","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/la-petite-sirene\/","title":{"rendered":"La petite sir\u00e8ne"},"content":{"rendered":"\n<p>Elle se tenait debout dans la salle d\u2019attente. \u00c0&nbsp;peine assise, un flot de paroles jaillit. Elle parlait d\u2019une voix \u00e0 peine audible, avec un d\u00e9bit tr\u00e8s rapide, saccad\u00e9, comme si une urgence la poussait \u00e0 se livrer, peut-\u00eatre \u00e0 se lib\u00e9rer. Elle avait de nouveau voulu mourir, elle ne se sentait pas \u00e0 sa place depuis des ann\u00e9es, depuis l\u2019ann\u00e9e de ses 13&nbsp;ans, l\u2019ann\u00e9e de ses premi\u00e8res r\u00e8gles qui la d\u00e9go\u00fbtaient et qu\u2019elle subissait, mais aussi l\u2019ann\u00e9e o\u00f9 sa m\u00e8re avait accept\u00e9 qu\u2019elle aille \u00e0 l\u2019internat. Malgr\u00e9 l\u2019espoir de ne plus \u00eatre tiraill\u00e9e entre les semaines chez sa m\u00e8re et les semaines chez son p\u00e8re, rien n\u2019avait vraiment chang\u00e9, les attaques m\u00e9thodiques contre ce corps qu\u2019elle d\u00e9testait s\u2019\u00e9taient amplifi\u00e9es, elle se scarifiait tous les jours, plusieurs fois par jour. Ondine d\u00e9crivait son urgence \u00e0 se d\u00e9truire, \u00e0 trouver un exutoire, une issue \u00e0 sa douleur de n\u2019\u00eatre \u00e0 sa place ni dans son corps ni dans sa famille. Elle avait pourtant la solution \u00e0 l\u2019impasse dans laquelle elle se trouvait&nbsp;: elle voulait \u00eatre un gar\u00e7on avec un esprit de femme.<\/p>\n\n\n\n<p>Le passage de l\u2019adolescence \u00e0 l\u2019\u00e2ge adulte s\u2019accompagne pour les adolescents les plus fragiles d\u2019achoppements dans le traitement de la perte inh\u00e9rente \u00e0 cet \u00e2ge. Perte de l\u2019id\u00e9al de tout ce qui pourrait se r\u00e9aliser mais qui une fois \u00ab&nbsp;devenu grand&nbsp;\u00bb semble se d\u00e9rober dans une confrontation cruelle \u00e0 la banalit\u00e9 de son \u00eatre et de l\u2019existence. Perte aussi de figures parentales toutes-puissantes, porteuses de consolation et de r\u00e9assurance. Perte enfin d\u2019une bisexualit\u00e9 infantile apaisante permettant d\u2019\u00eatre l\u2019un et l\u2019autre des deux sexes et de n\u2019avoir \u00e0 choisir ni l\u2019un ni l\u2019autre mais qui \u00e0 l\u2019adolescence peut tourmenter, faute de n\u2019\u00eatre ni vraiment l\u2019un ni vraiment l\u2019autre. Les transformations pubertaires, l\u2019av\u00e8nement des caract\u00e8res sexuels secondaires, l\u2019acc\u00e8s au plaisir orgasmique et \u00e0 la potentialit\u00e9 reproductrice, r\u00e9activent la confrontation \u00e0 la diff\u00e9rence des sexes, en contrepoint d\u2019une flamb\u00e9e \u0153dipienne qui bouleverse la solidit\u00e9 et la s\u00fbret\u00e9 des identifications aux imagos parentales. Il faut combattre sur deux fronts&nbsp;: celui du corps per\u00e7u comme d\u00e9cevant, \u00e0 l\u2019origine d\u2019un renoncement aux espoirs de grandeur dont il \u00e9tait porteur et celui de la psych\u00e9 et du travail de transformation qu\u2019elle exige tant pulsionnel qu\u2019identificatoire et identitaire. Le processus adolescent actualise directement les enjeux de la bisexualit\u00e9 et souligne les contradictions dont elle est porteuse&nbsp;: il s\u2019agit de renoncer \u00e0 sa part infantile, renoncer aux sir\u00e8nes de la toute-puissance narcissique qui l\u2019accompagne, tout en la maintenant comme support de la vie psychique, de la dualit\u00e9 fantasmatique et identificatoire qu\u2019elle comporte. La mise en tension de l\u2019int\u00e9gration de la bisexualit\u00e9 psychique et l\u2019acceptation de la diff\u00e9rence des sexes sollicite fortement les capacit\u00e9s de traitement psychique des adolescents. Ces capacit\u00e9s peuvent \u00eatre d\u00e9bord\u00e9es ou mises \u00e0 mal conduisant \u00e0 une mobilisation de supports concrets comme peuvent l\u2019\u00eatre certains comportements symptomatiques ou la sexualit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Ondine est une longue jeune fille filiforme de 18&nbsp;ans. Son visage \u00e9maci\u00e9, encadr\u00e9 par des cheveux tr\u00e8s courts blonds presque blancs, est envahi par de grands yeux verts. Elle semble \u00e0 la fois \u00e9puis\u00e9e et tendue \u00e0 l\u2019extr\u00eame. Elle d\u00e9crit ses difficult\u00e9s avec une sorte de d\u00e9tachement&nbsp;: les scarifications depuis qu\u2019elle a 13&nbsp;ans, les deux tentatives de suicide, la premi\u00e8re parce que sa m\u00e8re ne voulait pas qu\u2019elle vive chez son p\u00e8re, la seconde il y a moins d\u2019un mois parce qu\u2019elle se d\u00e9go\u00fbte, qu\u2019elle est devenue une grosse larve. Devenue une grosse larve&nbsp;? Oui parce qu\u2019elle ne fait plus rien, ne quitte plus son lit, ne va plus \u00e0 la fac, ne mange plus, ne se lave plus, parce qu\u2019elle ne se sent \u00e0 sa place nulle part. Bien s\u00fbr, dit-elle, on pourrait croire que la mort de son oncle qu\u2019elle ch\u00e9rissait, qu\u2019elle est all\u00e9e voir tous les jours apr\u00e8s son op\u00e9ration pour une tumeur au cerveau et qui est mort une nuit sans personne \u00e0 ses c\u00f4t\u00e9s, a tout pr\u00e9cipit\u00e9, tout r\u00e9activ\u00e9 de ce malaise pr\u00e9sent depuis bien plus longtemps, en fait depuis toujours, pense-t-elle.<\/p>\n\n\n\n<p>Ondine ne se sent pas \u00e0 sa place dans son corps qu\u2019elle hait et dont elle a honte. Elle d\u00e9teste surtout ses seins qu\u2019elle trouve \u00e9normes alors que les autres s\u2019acharnent \u00e0 lui dire qu\u2019ils sont plut\u00f4t petits, elle d\u00e9teste aussi tout son c\u00f4t\u00e9 gauche mais plus particuli\u00e8rement le pied et l\u2019oreille. Elle s\u2019est tatou\u00e9e pour cela plusieurs \u00e9toiles sous le sein gauche, les \u00e9toiles des poup\u00e9es Barbie qu\u2019elle aimait tant enfant. Elle n\u2019est pas plus \u00e0 sa place dans sa famille car elle pense qu\u2019elle est n\u00e9e pour r\u00e9unir le couple de ses parents, qu\u2019elle n\u2019\u00e9tait donc pas d\u00e9sir\u00e9e, m\u00eame si sa m\u00e8re lui r\u00e9p\u00e8te que sa naissance \u00e9tait souhait\u00e9e. Sa s\u0153ur et son fr\u00e8re a\u00een\u00e9s, dit-elle, avaient \u00e9t\u00e9 eux voulus par le p\u00e8re et la m\u00e8re. Pour elle le doute est l\u00e0, lancinant, renforc\u00e9 par l\u2019injonction paternelle que la m\u00e8re se fasse ligaturer les trompes dans les suites imm\u00e9diates de sa naissance et, confirm\u00e9, quand le mariage de ses parents s\u2019est bris\u00e9 \u00e0 ses 5&nbsp;ans. Elle se d\u00e9sole des cons\u00e9quences de cette s\u00e9paration&nbsp;: le t\u00eate-\u00e0-t\u00eate avec sa m\u00e8re&nbsp;; son fr\u00e8re et sa s\u0153ur ayant fait le choix de vivre chez leur p\u00e8re. Elle se d\u00e9sole encore plus de n\u2019avoir aucun souvenir de la p\u00e9riode o\u00f9 toute la famille \u00e9tait r\u00e9unie. Aucun souvenir&nbsp;? En fait si, un souvenir qui lui vient l\u00e0 tout de suite, la prenant au d\u00e9pourvu&nbsp;: elle se revoit assise sur les marches de l\u2019escalier avec son fr\u00e8re et sa s\u0153ur, ses parents en train de se disputer, sa grande s\u0153ur et son grand fr\u00e8re leur disant \u00ab&nbsp;arr\u00eatez, on dirait des petits cp&nbsp;\u00bb et elle, r\u00e9p\u00e9tant \u00ab&nbsp;arr\u00eatez, on dirait des petits cp&nbsp;\u00bb. Elle d\u00e9crit ce souvenir avec nettet\u00e9, la nettet\u00e9 des souvenirs de couverture. Elle est s\u00fbre qu\u2019elle \u00e9tait en moyenne section de maternelle, c\u2019\u00e9tait en fin de journ\u00e9e, elle \u00e9tait en pyjama&nbsp;; \u00e0 l\u2019\u00e9poque elle avait beaucoup ri et maintenant elle le trouvait path\u00e9tique ce seul, cet unique souvenir. Path\u00e9tique comme son p\u00e8re qui n\u2019aime que les grosses voitures, l\u2019argent et les jeunes femmes mais qui n\u2019a pas \u00e9t\u00e9 capable de satisfaire sa m\u00e8re, comme cette derni\u00e8re le lui a racont\u00e9, path\u00e9tique comme sa m\u00e8re qui a menac\u00e9 de se suicider, quand \u00e0 ses 13\u2008ans, elle avait fait le choix de vivre chez son p\u00e8re. C\u2019\u00e9tait vital de la quitter, dit-elle, pour sortir de son emprise, des comptes qu\u2019elle devait rendre sur ses sorties, ses fr\u00e9quentations, son emploi du temps et ces dizaines d\u2019appels t\u00e9l\u00e9phoniques, \u00ab&nbsp;c\u2019\u00e9tait comme un cordon ombilical entre elle et moi. \u00c0&nbsp;cause de cela je voulais qu\u2019elle meure, j\u2019avais envie de la pousser dans les escaliers. J\u2019ai honte quand j\u2019en parle&nbsp;\u00bb. Elle a finalement choisi l\u2019internat et sa m\u00e8re a d\u00fb accepter \u00e0 cause de la tentative de suicide qu\u2019elle a faite face \u00e0 ce refus maternel. L\u2019internat a \u00e9t\u00e9 une p\u00e9riode formidable, elle y a rencontr\u00e9 sa premi\u00e8re petite amie, elle a \u00e9prouv\u00e9 un sentiment de libert\u00e9, pourtant mis \u00e0 mal en terminale au moment de son orientation, d\u00e9cid\u00e9e par sa m\u00e8re vers une classe pr\u00e9paratoire ou m\u00e9decine alors que son d\u00e9sir \u00e0 elle \u00e9tait une facult\u00e9 d\u2019arch\u00e9ologie. Elle d\u00e9crit comment elle a d\u00e9lib\u00e9r\u00e9ment, m\u00e9thodiquement, avec application, rat\u00e9 ses contr\u00f4les de math\u00e9matiques et de physique, puis le jour du bac comment elle est sortie apr\u00e8s une heure d\u2019\u00e9preuve pour ne pas avoir plus de 8 sur 20 dans ces deux mati\u00e8res \u00e0 fort coefficient pour mieux mettre en avant son excellence en philosophie, en histoire&#8211;g\u00e9ographie et ainsi s\u2019ouvrir les portes de la fac et celle d\u2019un nouvel espoir de libert\u00e9. L\u2019arch\u00e9ologie, un r\u00eave de petite fille, car elle adore fouiller la terre, trouver des petits fragments d\u2019objet, essayer de les recoller et surtout comprendre ce qui s\u2019est pass\u00e9. Elle souffre aussi dans ses relations amoureuses, elle a toujours peur qu\u2019on l\u2019abandonne, alors elle frise le harc\u00e8lement mais surtout si l\u2019objet aim\u00e9 n\u2019est pas \u00e0 la hauteur, elle se lasse et le quitte. Elle passe de conqu\u00eate en conqu\u00eate, f\u00e9minines parce qu\u2019elle a essay\u00e9 deux fois avec des gar\u00e7ons mais elle a \u00e9t\u00e9 d\u00e9\u00e7ue, elle s\u2019est beaucoup ennuy\u00e9e. Alors qu\u2019avec sa copine actuelle \u00ab&nbsp;je ne me lasse pas de regarder le corps de ma copine, il est trop beau, quand on est au lit toutes les deux, nos deux corps, c\u2019est magique, dommage personne ne peut le voir&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>Les enjeux de la bisexualit\u00e9 sont vifs et complexes \u00e0 l\u2019adolescence. Ils peuvent s\u2019exprimer dans une concr\u00e9tude et une figuration \u00e0 la fois leurre et s\u00e9duction pour le th\u00e9rapeute. Ainsi, le recours aux scarifications, la pr\u00e9f\u00e9rence d\u2019un c\u00f4t\u00e9 du corps, l\u2019identit\u00e9 bisexuelle affirm\u00e9e comme une solution, les choix d\u2019objets plus f\u00e9minins que masculins sont \u00e0 la fois des manifestations de la bisexualit\u00e9 mais aussi du travail psychique permettant son int\u00e9gration. Les scarifications peuvent venir figurer une volont\u00e9 de maintien d\u2019une bisexualit\u00e9 dans la r\u00e9alit\u00e9&nbsp;: l\u2019adolescente, faute de pouvoir accepter une castration subie, en choisirait une <em>a minima<\/em>, retournant le v\u00e9cu de passivit\u00e9 de la pubert\u00e9 en activit\u00e9 et d\u00e9tournant \u00e9galement le regard de la b\u00e9ance du sexe de la femme vers celui de l\u2019incision provoqu\u00e9e. La forte part d\u2019activit\u00e9 de la conduite comme la volont\u00e9 de centrer le regard sur l\u2019ext\u00e9riorit\u00e9 et la superficialit\u00e9 de la peau avec la coupure et la cicatrice souligneraient la dimension bisexuelle du sympt\u00f4me, comme le dit Freud \u00ab&nbsp;l\u2019association de ces pulsions actives et passives dans notre vie psychique est le t\u00e9moin de la bisexualit\u00e9 de chacun qu\u2019il soit de l\u2019un ou de l\u2019autre sexe<sup>1<\/sup>&nbsp;\u00bb. La solution qu\u2019elle propose, \u00ab&nbsp;\u00eatre un gar\u00e7on avec un esprit de femme&nbsp;\u00bb, tout comme la d\u00e9testation affirm\u00e9e d\u2019un h\u00e9micorps, le gauche, celui de la f\u00e9minit\u00e9 pour Fliess, semble cantonner la bisexualit\u00e9 \u00e0 sa part anatomique, alors que la part inconsciente de celle-ci, la bisexualit\u00e9 psychique r\u00e9affirm\u00e9e par Freud, est fortement mobilis\u00e9e chez Ondine. Elle se fait tatouer les \u00e9toiles de Barbie sous le sein gauche ha\u00ef et rejet\u00e9 car doublement inscrit dans une f\u00e9minit\u00e9 manifeste, dans une nostalgie de l\u2019enfance et dans une bisexualit\u00e9 r\u00e9paratrice des blessures inflig\u00e9es \u00e0 l\u2019adolescent par le vacillement narcissique et le flamboiement \u0153dipien.<\/p>\n\n\n\n<p>Les deux termes de la formulation d\u2019Ondine, \u00ab&nbsp;\u00eatre un gar\u00e7on avec un esprit de femme&nbsp;\u00bb, ne sont pas du m\u00eame ordre&nbsp;: elle oppose gar\u00e7on \u00e0 femme, adulte \u00e0 enfant, pr\u00e9g\u00e9nital \u00e0 g\u00e9nital, non sexuel \u00e0 sexuel, fantasme \u00e0 r\u00e9alit\u00e9. Elle r\u00e9actualise dans le discours la conflictualit\u00e9 consubstantielle \u00e0 toute vie psychique et \u00e0 la bisexualit\u00e9, mais inscrites dans une mise en tension et en opposition sp\u00e9cifique \u00e0 l\u2019adolescence. La diff\u00e9rence est \u00e0 la fois ni\u00e9e et reconnue dans l\u2019accolement des deux propositions ni vraiment un corps de gar\u00e7on ni vraiment un esprit de femme, enviant aux gar\u00e7ons leur assurance tout en leur reprochant leur \u00e9go\u00efsme et restant fascin\u00e9e par le corps des femmes. \u00catre un gar\u00e7on n\u2019est pas \u00eatre un homme, m\u00eame si elle dit envier les facilit\u00e9s qu\u2019ils ont dans la vie&nbsp;: ne pas avoir de r\u00e8gles, ne pas tomber enceinte et risquer de perdre son travail, avoir de meilleurs salaires que les femmes. Elle donne en fait une description en n\u00e9gatif du masculin dans ce qu\u2019il n\u2019a pas et de ce qu\u2019il n\u2019est pas soumis aux contraintes de la passivit\u00e9 f\u00e9minine, les r\u00e8gles, la grossesse\u2026 La revendication phallique semble moins manifeste qu\u2019une envie de puissance et de reconnaissance d\u2019avant la prise en compte de la diff\u00e9rence des sexes, illusion bisexuelle pour J. McDougall, \u00ab&nbsp;r\u00eave de l\u2019enfant incestueux [\u2026] en qu\u00eate de toute-puissance d\u2019avant la chute<sup>2<\/sup>&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>Ondine d\u00e9teste son corps, mais elle d\u00e9crit la fascination pour le corps des femmes, celui de sa petite amie, sorte de double et de prolongement d\u2019elle-m\u00eame, mais surtout pour l\u2019\u00eatre parfait qu\u2019elles forment quand elles sont enlac\u00e9es. La figure de Narcisse semble ici convoqu\u00e9e, le Narcisse de la version de Conon qui se mire dans l\u2019eau \u00e0 la recherche de sa jumelle morte. La recherche du m\u00eame, d\u2019un double de soi-m\u00eame, si fr\u00e9quente \u00e0 l\u2019adolescence, semble pour Ondine une modalit\u00e9 de r\u00e9assurance narcissique. R\u00e9assurance transitoire rapidement battue en br\u00e8che comme pour Hermaphrodite, figure mythologique du d\u00e9sespoir de sa condition d\u2019\u00eatre, comme le souligne Ovide, \u00e0 la fois l\u2019un et l\u2019autre et ni l\u2019un ni l\u2019autre&nbsp;: homme\/femme, fille\/gar\u00e7on, p\u00e8re\/m\u00e8re.<\/p>\n\n\n\n<p>Au-del\u00e0 de la figuration dans le discours manifeste de la bisexualit\u00e9 et de son apparente revendication consciente, elle s\u2019inscrit dans la vie fantasmatique intriqu\u00e9e au commerce objectal dans les identifications et dans les choix d\u2019objets. Dans le fantasme, l\u2019identification \u00e0 cette figure de gar\u00e7on avec un esprit de femme, empreinte des caract\u00e9ristiques de la m\u00e8re dont Ondine reconna\u00eet la r\u00e9ussite professionnelle et envie l\u2019apparence physique, \u00ab&nbsp;elle a gard\u00e9 son corps de jeune fille, elle est toujours tr\u00e8s mince malgr\u00e9 ses grossesses&nbsp;\u00bb, mais aussi de celles du p\u00e8re qu\u2019elle disqualifie tout en appr\u00e9ciant sa sollicitude et sa compr\u00e9hension, \u00ab&nbsp;la premi\u00e8re fois o\u00f9 il nous a vues avec ma copine, il a tout de suite compris et il a \u00e9t\u00e9 super&nbsp;\u00bb. Supports identificatoires porteurs d\u2019une n\u00e9gativit\u00e9 d\u00e9l\u00e9t\u00e8re&nbsp;: d\u2019une m\u00e8re \u00e9go\u00efste si attach\u00e9e aux apparences, \u00e0 la r\u00e9ussite de sa fille, d\u00e9niant ses d\u00e9sirs et ses aspirations&nbsp;; d\u2019un p\u00e8re passionn\u00e9 de voitures et de jolies filles, impuissant \u00e0 satisfaire sa femme. Ces imagos parentales doublement d\u00e9cevantes, infiltr\u00e9es de n\u00e9gativit\u00e9 et inscrites dans une configuration \u0153dipienne fortement color\u00e9e de violence, comme dans le r\u00e9cit du souvenir d\u2019enfance, qui \u00e0 l\u2019excitation et du rire de l\u2019enfance laisse place \u00e0 un v\u00e9cu plus ambivalent voire path\u00e9tique, car liant \u00e9troitement amour et haine, sexualit\u00e9 et mort, comme dans le mythe d\u2019Hermaphrodite.<\/p>\n\n\n\n<p>Le risque est grand de ne voir alors les fantasmes bisexuels chez Ondine que du c\u00f4t\u00e9 de la d\u00e9sexualisation, de la n\u00e9gation de la diff\u00e9rence des sexes sans tenter d\u2019y rep\u00e9rer les indices d\u2019un processus de transformation et d\u2019int\u00e9gration de cette diff\u00e9rence. Les modalit\u00e9s de traitement pulsionnel sont d\u2019abord narcissiques dans la recherche du m\u00eame, du double, mais aussi partialis\u00e9es dans une mobilisation scopique&nbsp;: avoir du plaisir \u00e0 voir le corps de sa petite amie mais aussi \u00e0 \u00eatre vue. Cette recherche de compl\u00e9tude, nostalgie de la fusion avec l\u2019objet primaire, est suivie par une tentative de diff\u00e9renciation et d\u2019appropriation subjectale marqu\u00e9e et figur\u00e9e sur le corps, comme premier temps du passage \u00e0 un registre objectal. Les scarifications et les tatouages offrent un support \u00e0 ce double travail psychique&nbsp;: marquer son corps pour se l\u2019approprier et le signifier comme un corps diff\u00e9rent de celui donn\u00e9 par la m\u00e8re et s\u00e9par\u00e9 d\u2019elle&nbsp;; l\u2019ouvrir pour se repr\u00e9senter un int\u00e9rieur vivant et contenant indispensable \u00e0 la reprise des processus de symbolisation. Ondine cherche \u00e0 \u00eatre vivante&nbsp;: \u00ab&nbsp;Vivante dans le dedans, \u00e7a je le sais, j\u2019ai mal, je saigne. Mais vivante avec les autres, pas seulement un fant\u00f4me, une ombre.&nbsp;\u00bb Ne plus \u00eatre l\u2019ombre de sa m\u00e8re, ne plus craindre d\u2019avoir le m\u00eame corps qu\u2019elle, un corps porteur de mort, ne plus \u00eatre un fant\u00f4me non d\u00e9sir\u00e9 par son p\u00e8re et construire un f\u00e9minin int\u00e9grant une bisexualit\u00e9 temp\u00e9r\u00e9e, plus uniquement un r\u00eave ou un id\u00e9al restaur\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Ondine a quitt\u00e9 sa r\u00e9gion d\u2019origine et sa m\u00e8re, elle a sollicit\u00e9 son p\u00e8re pour qu\u2019il la soutienne financi\u00e8rement. Elle veut poursuivre ses \u00e9tudes dans la fac de son choix, avoir un appartement et commencer une th\u00e9rapie. \u00ab&nbsp;De toute fa\u00e7on je ne serai jamais comme dans le r\u00eave de ma m\u00e8re, une jolie petite fille rousse.&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Les sir\u00e8nes de la mythologie ne sont pas que des jeunes femmes mi-humaine, mi-poisson ou mi-oiseau, voire \u00e0 la longue chevelure rousse comme dans le dessin anim\u00e9 de Walt Disney, elles sont aussi des \u00eatres hybrides, m\u00e9diatrices entre les humains et les dieux, porteuses d\u2019une s\u00e9duction et d\u2019un message qui peut conduire celui qui l\u2019entend \u00e0 la mort ou \u00e0 un destin h\u00e9ro\u00efque tel Ulysse. La bisexualit\u00e9 porte en elle cette fonction de m\u00e9diation entre fantasme et sexualit\u00e9, entre identification et choix d\u2019objet, entre rejet et int\u00e9gration de la diff\u00e9rence des sexes, elle peut menacer les adolescentes les plus fragiles mais aussi les accompagner vers des rivages plus accueillants.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Notes<\/h2>\n\n\n\n<ol class=\"wp-block-list\"><li>S.&nbsp;Freud (1905), \u00ab&nbsp;Trois essais sur la th\u00e9orie sexuelle&nbsp;\u00bb, dans ocf, vol. VI, Paris, Puf, 2006, p.&nbsp;58-182.<\/li><li>J.&nbsp;McDougall, \u00ab&nbsp;L\u2019id\u00e9al hermaphrodite&nbsp;\u00bb, <em>Nouvelle revue fran\u00e7aise de psychanalyse,<\/em> \u00ab&nbsp;Bisexualit\u00e9 psychique&nbsp;\u00bb, Paris, 1973, p.&nbsp;410.<\/li><\/ol>\n<div class=\"pdfprnt-buttons pdfprnt-buttons-post pdfprnt-bottom-right\"><a href=\"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/10437?print=pdf\" class=\"pdfprnt-button pdfprnt-button-pdf\" target=\"_blank\"><\/a><\/div>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Elle se tenait debout dans la salle d\u2019attente. \u00c0&nbsp;peine assise, un flot de paroles jaillit. 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