{"id":10435,"date":"2021-08-22T07:32:03","date_gmt":"2021-08-22T05:32:03","guid":{"rendered":"https:\/\/carnetpsy.fr\/lappel-de-narcisse-2\/"},"modified":"2021-10-01T20:56:00","modified_gmt":"2021-10-01T18:56:00","slug":"lappel-de-narcisse","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/lappel-de-narcisse\/","title":{"rendered":"L&rsquo;appel de Narcisse"},"content":{"rendered":"\n<p>Elle court, elle court, cette petite fille qu\u2019on voit de dos, silhouette l\u00e9g\u00e8re et \u00e9ph\u00e9m\u00e8re, elle court devant son ombre, elle court en arri\u00e8re car l\u00e0-bas, il y a un ballon rouge et de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9, un couple un peu indistinct, des adultes qui parlent peut-\u00eatre&nbsp;? La sc\u00e8ne primitive qui abrite toujours les jeux des enfants&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>Ce tableau nous invite \u00e0 nous d\u00e9faire des repr\u00e9sentations les plus convenues de la r\u00e9gression qui sont colonis\u00e9es par les images de l\u2019<em>infans<\/em> et de sa d\u00e9pendance exclusive \u00e0 un objet secourable assurant le retour \u00e0 une unit\u00e9 originaire id\u00e9ale. Quant au titre choisi pour cette journ\u00e9e, sa r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 Balzac permet d\u2019ouvrir plus largement les sc\u00e8nes associ\u00e9es \u00e0 la r\u00e9gression dans la mesure o\u00f9, si on se prend \u00e0 la consid\u00e9rer comme une courtisane, on devra bien admettre qu\u2019elle peut accorder ses faveurs \u00e0 des objets pluriels et qu\u2019on ne saurait la fixer \u00e0 une iconographie exclusive. L\u2019attraction par l\u2019image demeure, de toutes fa\u00e7ons, ce qui ne saurait nous \u00e9tonner&nbsp;: elle maintient les traces, jamais d\u00e9truites, du primitif et le visuel &#8211; d\u00e9j\u00e0 dans ses productions hallucinatoires &#8211; est une des voies privil\u00e9gi\u00e9es de la r\u00e9gression formelle.<\/p>\n\n\n\n<p>De la r\u00e9gression temporelle, on retient trop souvent le retour au sein maternel, qui, parmi les fantasmes originaires construits par Freud, est celui dont il s\u2019est le moins pr\u00e9occup\u00e9 &#8211; si on compare avec les autres &#8211; s\u00e9duction, sc\u00e8ne primitive, castration, &#8211; mais qui revient en force sur le devant de la sc\u00e8ne depuis quelques d\u00e9cennies. Imm\u00e9diatement convoqu\u00e9 en cas de d\u00e9sordres psychiques, il a acquis ses lettres de noblesse par sa puissance et son omnipr\u00e9sence&nbsp;; curieusement cependant et en contraste absolu avec les maternit\u00e9s sacr\u00e9es dont regorge la peinture, ce recours presque in\u00e9luctable lui conf\u00e8re toutes les marques de la mis\u00e8re&nbsp;: c\u2019est en termes de d\u00e9faut, de d\u00e9faillance, de manque, d\u2019abandon, ou encore du c\u00f4t\u00e9 du mal, de la pers\u00e9cution et de la destruction que se stigmatisent ces figures de la r\u00e9gression.<\/p>\n\n\n\n<p><em>Splendeurs et mis\u00e8res<\/em>, exaltation ou d\u00e9r\u00e9liction, mais toujours exc\u00e8s et d\u00e9mesure.<\/p>\n\n\n\n<p>Or la r\u00e9gression fait partie de la vie ordinaire, elle ne pourrait \u00eatre absente de l\u2019appareillage psychique le plus habituel sauf \u00e0 entra\u00eener des troubles graves&nbsp;: ne plus dormir, ne plus r\u00eaver&nbsp;? Etre totalement priv\u00e9s de sensorialit\u00e9 sans \u00eatre priv\u00e9s de sens&nbsp;? Pourrions-nous vivre sans l\u2019exp\u00e9rience quotidienne de ce qui ne passe pas par les mots&nbsp;? Et l\u2019exp\u00e9rience, n\u2019est-elle pas justement d\u00e9finie, selon Winnicott, comme ce qui s\u2019\u00e9prouve avant m\u00eame de pouvoir s\u2019articuler \u00e0 l\u2019\u00e9v\u00e8nement, au fantasme ou au langage&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>On peut penser que les modalit\u00e9s les plus ais\u00e9ment saisissables de la r\u00e9gression sont temporelles et formelles&nbsp;; la r\u00e9gression topique, elle, est plus compliqu\u00e9e \u00e0 identifier, sans doute parce qu\u2019elle t\u00e9moigne des rouages sophistiqu\u00e9s de l\u2019op\u00e9ration. En effet, si on peut, h\u00e2tivement, croire qu\u2019elle est facilement rep\u00e9rable \u00e0 travers le r\u00eave dans la premi\u00e8re topique, on ne saurait la r\u00e9duire \u00e0 cette seule production psychique, si royale soit-elle. Et les choses se compliquent d\u00e8s que l\u2019on s\u2019adosse \u00e0 la seconde topique&nbsp;: cette fois encore, on ne peut se contenter d\u2019ordonner les actions et les produits des trois instances, au sein d\u2019une hi\u00e9rarchie trompeuse. Nous le savons bien, le \u00e7a n\u2019est pas le seul r\u00e9servoir des archives les plus primitives, le moi n\u2019est pas toujours l\u2019instance r\u00e9gulatrice des conflits, le surmoi est loin de t\u00e9moigner toujours du plus haut degr\u00e9 de diff\u00e9renciation et d\u2019organisation de la psych\u00e9. Chaque instance, \u00e0 sa mani\u00e8re, contient le plus sauvage et le plus civilis\u00e9, le plus violent et le plus doux, le plus haineux et le plus aimant et c\u2019est \u00e0 <em>la bigarrure de la psych\u00e9 humaine<\/em><sup>1<\/sup> que contribue r\u00e9guli\u00e8rement la r\u00e9gression.<\/p>\n\n\n\n<p>On peut la consid\u00e9rer, sans risque de se tromper, comme une op\u00e9ration fondamentale et sans doute fondatrice \u00e0 la fois dans la conception m\u00e9tapsychologique du fonctionnement psychique et dans la m\u00e9thode analytique. Sa qualit\u00e9 descriptive, si l\u2019on suit Freud, ne lui conf\u00e8re pas moins un r\u00f4le effectif dont l\u2019usage et l\u2019utilit\u00e9 ne sont certes pas n\u00e9gligeables. Et c\u2019est aussi la r\u00e9gression qui constitue l\u2019un des moteurs essentiels de tout traitement psychique, dans ses diff\u00e9rentes formes&nbsp;: temporelle puisque le pass\u00e9 y est formidablement pr\u00e9sent, formelle puisque l\u2019association libre appelle les processus primaires, topique puisque les passages entre syst\u00e8mes Cs, Pcs, Ics sont ouverts d\u2019une part et que, d\u2019autre part, l\u2019action des diff\u00e9rentes instances a tendance \u00e0 s\u2019emm\u00ealer dans le transfert.<\/p>\n\n\n\n<p>Mais, rappelle Freud, \u00ab&nbsp;les trois formes de r\u00e9gression sont toujours au fond une seule et m\u00eame chose et se rejoignent dans la plupart des cas, car ce qui est le plus ancien dans le temps est tout \u00e0 la fois ce qui est formellement primitif et, dans la topique psychique, le plus proche de l\u2019extr\u00eamit\u00e9-perception.&nbsp;\u00bb<sup>2<\/sup><\/p>\n\n\n\n<p>La composante commune aux diff\u00e9rentes formes de la r\u00e9gression, pourrait \u00eatre, \u00e0 mon avis, la d\u00e9diff\u00e9renciation, la dissolution et en m\u00eame temps le rassemblement, la massification bref, tout ce qui, d\u2019une mani\u00e8re ou d\u2019une autre, ob\u00e9it \u00e0 l\u2019ordre de la condensation voire du m\u00e9lange. Cette id\u00e9e est pr\u00e9sente chez Freud d\u00e8s 1899 \u00e0 propos de la parano\u00efa&nbsp;: \u00ab&nbsp;la parano\u00efa dissout de nouveau les identifications, elle r\u00e9instaure toutes les personnes aim\u00e9es de l\u2019enfance (\u2026) et dissout le moi lui-m\u00eame dans les personnes \u00e9trang\u00e8res. J\u2019en suis ainsi venu \u00e0 consid\u00e9rer la parano\u00efa comme une avanc\u00e9e<sup>3<\/sup> du courant auto-\u00e9rotique, comme un retour au point de vue d\u2019autrefois.&nbsp;\u00bb<sup>4<\/sup> et un peu plus tard, \u00ab&nbsp;l\u2019\u00e9volution de l\u2019auto-\u00e9rotisme \u00e0 l\u2019amour d\u2019objet est insuffisante, ce qui confirme l\u2019id\u00e9e que la maladie est toujours une r\u00e9gression dans l\u2019\u00e9volution<sup>5<\/sup>&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>M\u00e9lange du pass\u00e9 et du pr\u00e9sent, m\u00e9lange inh\u00e9rent aux processus primaires, emm\u00ealement des syst\u00e8mes et des instances, autant d\u2019\u00e9l\u00e9ments qui ciblent les d\u00e9faillances de la diff\u00e9renciation et affectent la vie pulsionnelle c\u2019est-\u00e0-dire l\u2019amour et la haine, et leurs distributions.<\/p>\n\n\n\n<p>Il est des moments de la vie qui exacerbent la condensation de mouvements psychiques h\u00e9t\u00e9rog\u00e8nes et contradictoires avec l\u2019effet spectaculaire d\u2019en paralyser la dynamique. On y retrouve en g\u00e9n\u00e9ral l\u2019emprise du narcissisme qui constitue un point d\u2019appel puissant de la r\u00e9gression, notamment lorsque le rebroussement pulsionnel entra\u00eene le passage de l\u2019investissement d\u2019objet \u00e0 l\u2019investissement du moi. C\u2019est \u00e0 cette modalit\u00e9 particuli\u00e8re de la r\u00e9gression que je souhaite maintenant m\u2019attacher en cherchant, dans la clinique d\u2019une cure, les logiques du fantasme et de la pulsion \u00e0 laquelle elle se soumet et leurs empreintes sur le moi et l\u2019objet.<\/p>\n\n\n\n<p>Voici donc Clarisse, une jeune patiente dont j\u2019ai \u00e9t\u00e9 l\u2019analyste il y a d\u00e9j\u00e0 longtemps et dont le souvenir s\u2019est impos\u00e9 \u00e0 moi lorsque j\u2019ai commenc\u00e9 \u00e0 pr\u00e9parer mon expos\u00e9, plus fortement encore quand j\u2019ai retrouv\u00e9 les notes de nos premi\u00e8res rencontres.<\/p>\n\n\n\n<p><em>J\u2019ai re\u00e7u ce matin Clarisse. J\u2019ai \u00e9t\u00e9 tr\u00e8s surprise de me trouver en face d\u2019une tr\u00e8s jeune fille au visage ang\u00e9lique, alors qu\u2019au t\u00e9l\u00e9phone, lorsqu\u2019elle m\u2019a appel\u00e9e pour prendre rendez-vous, j\u2019avais cru entendre une femme du monde de 30 ans&nbsp;: elle en a 16&nbsp;! C\u2019est une curieuse petite femme qui s\u2019exprime avec une pr\u00e9ciosit\u00e9 quelque peu aga\u00e7ante, utilisant pour me parler de ses troubles un langage \u00e0 la fois m\u00e9dical et litt\u00e9raire&nbsp;; elle aligne scrupuleusement tous ses sympt\u00f4mes en usant de termes scientifiques, les d\u00e9crit en les organisant dans une grammaire irr\u00e9prochable, et finit par les d\u00e9signer globalement sous le terme de \u00ab&nbsp;b\u00eatises&nbsp;\u00bb&nbsp;: il y a trois mois, elle \u00e9tait toxicomane, elle est suicidaire depuis six semaines et anorexique depuis toujours&nbsp;! L\u2019ensemble est \u00e9trange, un peu grin\u00e7ant car il pr\u00e9sente, d\u2019un point de vue discursif, les caract\u00e9ristiques les plus manifestes de la secondarisation et d\u2019un point de vue clinique, des conduites qui n\u2019y ob\u00e9issent pas, puisque toutes s\u2019expriment en actes. Voil\u00e0 une adolescente qui, dit-elle, s\u2019est drogu\u00e9e, a fugu\u00e9, a fait plusieurs tentatives de suicide, a cess\u00e9 de travailler en classe\u2026 et qui \u00e9voque aussi des pratiques plus insolites, \u00e0 mi-chemin entre les jeux cruels de l\u2019enfance et une perversit\u00e9 plus install\u00e9e&nbsp;: elle a un penchant \u00e0 se faire mal, voir couler son sang et s\u2019en servir ensuite pour la confection de m\u00e9langes bizarres (sang, sable, \u00e9clats de verre) qu\u2019elle enferme dans des r\u00e9cipients et conserve pr\u00e9cieusement.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>Elle me d\u00e9clare aussi que son probl\u00e8me actuel est qu\u2019elle est follement \u00ab&nbsp;\u00e9prise&nbsp;\u00bb de son psychiatre. En ajoutant tout de suite qu\u2019elle vit une relation exclusive, jalouse, intense avec sa m\u00e8re, la seule personne au monde qu\u2019elle admire et \u00e0 laquelle elle voudrait ressembler. Elle aimerait \u00e9ventuellement entreprendre une psychoth\u00e9rapie puisqu\u2019on lui a dit que cela pourrait lui \u00eatre utile mais pour l\u2019instant, elle pr\u00e9f\u00e8re ne pas y penser.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019ai \u00e9t\u00e9 prise par des mouvements contradictoires, \u00e0 la fois vraiment irrit\u00e9e par la pr\u00e9ciosit\u00e9 d\u00e9daigneuse de cette jeune personne (qui me para\u00eet sonner faux) et en m\u00eame temps, intrigu\u00e9e et touch\u00e9e par une d\u00e9tresse et par un d\u00e9sarroi qu\u2019elle cache avec ostentation, notamment \u00e0 la fin de l\u2019entretien&nbsp;: elle m\u2019annonce qu\u2019elle part pour un s\u00e9jour en clinique \u00e0 l\u2019autre bout de la France pour se reposer et se couper du monde, et que bien s\u00fbr, ajoute-t-elle, elle sait bien que je n\u2019aurai pas de place pour elle \u00e0 son retour\u2026 et elle associe un souvenir-\u00e9cran&nbsp;: elle a huit ans, sur le chemin de l\u2019\u00e9cole, avec la jeune fille au pair (!), elle aper\u00e7oit par la fen\u00eatre ouverte d\u2019un rez-de-chauss\u00e9e, son p\u00e8re en compagnie d\u2019une autre femme que sa m\u00e8re. Je me souviens qu\u2019\u00e0 l\u2019\u00e9poque, je m\u2019\u00e9tais demand\u00e9 si ce s\u00e9jour en clinique n\u2019\u00e9tait pas une prescription de r\u00e9gression au sens courant du terme, comme si le repos pouvait avoir la vertu de calmer l\u2019excitation.<\/p>\n\n\n\n<p>Son retour, quelques mois plus tard, annule cette hypoth\u00e8se&nbsp;: cet interm\u00e8de, dont Clarisse attendait le calme et l\u2019apaisement d\u2019une \u00ab&nbsp;tr\u00eave&nbsp;\u00bb, a \u00e9t\u00e9 utilis\u00e9 par elle \u00e0 bien d\u2019autres fins. Elle me dit, avec une tranquillit\u00e9 glac\u00e9e, qu\u2019elle a s\u00e9duit un des membres de l\u2019\u00e9quipe soignante &#8211; un homme de 30 ans, mari\u00e9 et p\u00e8re de famille- qu\u2019elle a eu des relations sexuelles avec lui, qu\u2019elle l\u2019a d\u00e9nonc\u00e9 et qu\u2019il a \u00e9t\u00e9 d\u00e9mis de ses fonctions. Elle ajoute imm\u00e9diatement que depuis son retour \u00e0 Paris, elle m\u00e8ne une vie de petite fille mod\u00e8le mais une petite fille malade puisqu\u2019elle n\u2019a pas repris ses cours et suit toujours le traitement prescrit par son psychiatre, surveill\u00e9e de pr\u00e8s par sa m\u00e8re qui se montre particuli\u00e8rement vigilante sur la composition de ses repas et la dur\u00e9e de ses nuits. D\u2019ailleurs, elle l\u2019accompagne partout, chez moi aussi, elle l\u2019attend en bas de l\u2019immeuble.<\/p>\n\n\n\n<p>Me voil\u00e0 donc pr\u00e9venue&nbsp;: Clarisse, forte de notre premi\u00e8re rencontre et du souvenir \u00e9voqu\u00e9 au moment o\u00f9 elle me quitte &#8211; le p\u00e8re dans les bras d\u2019une autre femme que la m\u00e8re &#8211; s\u2019emporte dans une mise en actes incestuelle et perverse qu\u2019elle croit orchestrer avec <em>maestria<\/em> pour me l\u2019offrir d\u00e8s son retour\u2026 certes, mais ce sc\u00e9nario est sans doute beaucoup plus compliqu\u00e9 qu\u2019il n\u2019y para\u00eet. Au regard de la r\u00e9gression, quelle piste privil\u00e9gier&nbsp;? Celle d\u2019une \u00e9rotisation extr\u00eame qui lui permettrait de se d\u00e9fendre d\u2019attentes r\u00e9gressives&nbsp;? Celle d\u2019une excitation tenue par la polyvalence confuse de sc\u00e8nes sexuelles multiples&nbsp;? Celle d\u2019un triomphe narcissique qui annonce le transfert et tente d\u2019en endiguer les effets&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est son p\u00e8re qui occupe les premiers mois de la psychoth\u00e9rapie. Il s\u2019absente r\u00e9guli\u00e8rement et longtemps pour ses affaires depuis que Clarisse est toute petite et elle veut me convaincre du caract\u00e8re parfaitement normal de cette situation. Elle ne s\u2019est jamais pos\u00e9 la moindre question sur les activit\u00e9s de son p\u00e8re pendant les six mois de l\u2019ann\u00e9e o\u00f9 il vit \u00e0 l\u2019autre bout de la terre. Ce syst\u00e8me est enti\u00e8rement int\u00e9gr\u00e9 \u00e0 ce que Clarisse appelle \u00ab&nbsp;le cours monotone des habitudes quotidiennes&nbsp;\u00bb de sa vie familiale.<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est sans doute pour rompre cette monotonie que Clarisse multiplie dans une escalade impressionnante, des mises en actes qui pourraient tourner au drame si elle n\u2019avait pas la possibilit\u00e9 &#8211; et elle en use vraiment &#8211; de les mettre en mots et en sc\u00e8nes pour moi, deux fois par semaine. Si la violence pulsionnelle flambe, elle nourrit le transfert dans la jouissance de Clarisse \u00e0 exposer toutes ses frasques avec une minutie et une pr\u00e9cision inou\u00efes&nbsp;: avec moi aussi le m\u00e9lange pulsionnel est \u00e0 l\u2019\u0153uvre, le versant destructeur n\u2019est pas aboli par l\u2019\u00e9rotique, jamais l\u2019un sans l\u2019autre&nbsp;: elle casse tout dans sa chambre, elle enferme sa m\u00e8re dans la salle de bains, elle s\u2019alcoolise, et dit-elle avec toujours le m\u00eame flegme un peu hautain, se fait violer par deux gar\u00e7ons lors d\u2019une folle randonn\u00e9e en voiture. Elle \u00e9voque toutes ces \u00ab&nbsp;b\u00eatises&nbsp;\u00bb, comme elle les nomme, sans affects, avec une sorte de nonchalance qui pourtant ne l\u2019emp\u00eache pas de signer un arr\u00eat de mort&nbsp;: tous les hommes sont des porcs et il n\u2019est plus question d\u2019avoir le moindre commerce avec eux. Et son p\u00e8re comme les autres&nbsp;! Ce qui me frappe plus que d\u2019habitude, c\u2019est l\u2019insistance sur les \u00ab&nbsp;b\u00eatises&nbsp;\u00bb, la minimisation de ses conduites effr\u00e9n\u00e9es et leur qualification infantile, comme s\u2019il s\u2019agissait de petits jeux transgressifs sans importance et sans effets, en tout cas certainement pas sources de souffrance car de mal-\u00eatre, de malaise, d\u2019angoisse ou de douleur, il n\u2019est jamais question. Clarisse ne se montre ni malheureuse ni d\u00e9prim\u00e9e, elle ne cherche ni r\u00e9confort ni consolation et on pourrait se demander pourquoi j\u2019ai choisi cette amazone pour parler de r\u00e9gression&nbsp;!<\/p>\n\n\n\n<p>Ce qui se r\u00e9p\u00e8te compulsivement et me rend absolument perplexe est la mani\u00e8re dont elle agit ce qui se d\u00e9ploie dans l\u2019analyse et qui pourrait relever d\u2019un mode d\u2019\u00e9laboration particulier&nbsp;: les recours en actes qu\u2019elle expose avec tant de jubilation semblent chaque fois li\u00e9s aux souvenirs retrouv\u00e9s en s\u00e9ance, \u00e0 la reconnaissance et \u00e0 la construction de configurations fantasmatiques essentielles pour elle. Comme si ces manifestations morbides \u00e9taient d\u00e9sormais d\u00e9clench\u00e9es par le transfert de mani\u00e8re ostensible, comme si j\u2019\u00e9tais \u00e0 l\u2019origine de leur \u00e9mergence et que c\u2019\u00e9tait sa mani\u00e8re \u00e0 elle de me r\u00e9pondre&nbsp;: j\u2019en \u00e9tais \u00e0 la fois la source et l\u2019objet car, c\u2019est une \u00e9vidence, elles m\u2019\u00e9taient adress\u00e9es et adress\u00e9es sans plainte.<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est en d\u00e9couvrant l\u2019\u00e9trange contrat masqu\u00e9 de faux-semblants qui unit ses parents, c\u2019est en reconnaissant les d\u00e9ceptions et la d\u00e9pression de sa m\u00e8re, en retrouvant dans ses souvenirs d\u2019enfance cette figure de femme d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9e, effondr\u00e9e, comme mortellement atteinte d\u2019une blessure invisible, que Clarisse peut me dire \u00e0 la fois son intense d\u00e9sir de r\u00e9parer cette m\u00e8re ab\u00eem\u00e9e (et tragiquement triomphante dans l\u2019exhibition de sa douleur), et de la combler en ne lui faisant jamais d\u00e9faut c\u2019est-\u00e0-dire en \u00e9tant elle-m\u00eame infaillible gr\u00e2ce au clivage et au d\u00e9ni qui la maintiennent inatteignable et intacte. Le serment de Clarisse est de r\u00e9pondre totalement aux attentes de sa m\u00e8re et de satisfaire ses id\u00e9aux. Apr\u00e8s six mois d\u2019absence, elle est retourn\u00e9e en classe et est redevenue l\u2019\u00e9l\u00e8ve mod\u00e8le, brillante et sage qu\u2019elle a \u00e9t\u00e9 enfant. Elle est parfaite, travaille, se couche t\u00f4t, mange tr\u00e8s correctement et ne sort qu\u2019en famille. A chaque s\u00e9ance, elle d\u00e9clare fermement qu\u2019elle a d\u00e9sormais renonc\u00e9 \u00e0 ses \u00ab&nbsp;b\u00eatises&nbsp;\u00bb&nbsp;: avec moi aussi, elle sera donc parfaite&nbsp;!<\/p>\n\n\n\n<p>A l\u2019\u00e9poque, je ne suis pas s\u00fbre que j\u2019ai \u00e9t\u00e9 convaincue par ses r\u00e9solutions mais il faut dire, et c\u2019est la question que je vais aborder rapidement maintenant, que je ne mettais pas en doute la r\u00e9alit\u00e9 de ses passages \u00e0 l\u2019acte. Ils m\u2019inqui\u00e9taient, bien s\u00fbr, je ne manquais pas d\u2019y noter une dimension masochiste excessive, dans une forme de m\u00e9lange encore entre masochisme moral et masochisme f\u00e9minin, je me demandais quels soubassements m\u00e9lancoliques pouvaient alimenter un tel acharnement contre elle-m\u00eame et une haine si f\u00e9roce contre ses objet. J\u2019attrapais au passage les signes plus hyst\u00e9riques de l\u2019\u00e9rotisation du transfert mais je croyais ce qu\u2019elle me disait&nbsp;! Evidemment, cette adh\u00e9sion est n\u00e9cessaire en d\u00e9but de cure, elle rel\u00e8ve de la s\u00e9duction des commencements. Mais avec Clarisse, je ne pouvais pas faire ce petit pas de c\u00f4t\u00e9 indispensable \u00e0 l\u2019\u00e9coute analytique, je ne laissais pas de place \u00e0 mon discours int\u00e9rieur&nbsp;: j\u2019\u00e9tais concentr\u00e9e sur elle, riv\u00e9e \u00e0 ses faits et dires, dans une emprise narcissique qui me para\u00eet t\u00e9moigner d\u2019une action puissante de la r\u00e9gression dans le transfert de l\u2019analyste. L\u00e0 encore, pas de ponctuation, pas d\u2019espace, et en lieu et place, une forme de collage fascinant.<\/p>\n\n\n\n<p>Elle r\u00eave&nbsp;: elle se pr\u00e9pare \u00e0 danser sur une sc\u00e8ne de th\u00e9\u00e2tre, la salle est pleine \u00e0 craquer, au premier rang, ses parents sont l\u00e0 qui l\u2019attendent&nbsp;; elle a le r\u00f4le principal, elle porte un somptueux costume en tulle parsem\u00e9 d\u2019\u00e9toiles scintillantes, et sur sa t\u00eate un diad\u00e8me de reine \u00e9tincelle. L\u2019\u00e9toile, c\u2019est elle&nbsp;! Elle entre en sc\u00e8ne, elle s\u2019aper\u00e7oit alors qu\u2019elle porte une lourde robe noire qui l\u2019emp\u00eache de bouger et dans laquelle elle se sent perdue.<\/p>\n\n\n\n<p><em>Black Swann<\/em><sup>6<\/sup>, bien avant la sortie du film, Clarisse ne me semble pas pourtant montrer les stigmates m\u00e9lancoliques autodestructeurs de l\u2019h\u00e9ro\u00efne, m\u00eame si certaines caract\u00e9ristiques de l\u2019emprise maternelle \u00e0 laquelle elle se soumet pourraient s\u2019y retrouver. Non, il y a chez elle la puissance d\u2019une r\u00e9bellion pulsionnelle vivante, un sadisme flamboyant qui renverse son masochisme en son contraire et une blessure narcissique par l\u2019action de la castration qui me semble dominer ce r\u00eave. Elle ne se permet gu\u00e8re de faiblesse sauf \u00e0 les transformer en triomphe, pas de plaintes non plus, elle se contente de se dresser fi\u00e8rement au-dessus de la masse d\u2019affects qu\u2019elle abandonne sans y pr\u00eater la moindre attention. C\u2019est moi qui les garde secr\u00e8tement pour elle, je suis leur asile ou leur d\u00e9potoir, c\u2019est selon.<\/p>\n\n\n\n<p>Le r\u00eave inaugura une nouvelle p\u00e9riode qui fut pr\u00e9sid\u00e9e par la d\u00e9sid\u00e9alisation de la figure maternelle, d\u2019abord discr\u00e8tement \u00e9loign\u00e9e, puis plus fermement critiqu\u00e9e -elle avait donc un amant, comment \u00e9tait-ce possible&nbsp;?- et enfin violemment attaqu\u00e9e &#8211; elle aussi s\u2019int\u00e9resserait aux porcs&nbsp;?&nbsp;?&nbsp;? Je pensais que ce mouvement \u00e9tait li\u00e9 \u00e0 un d\u00e9crochement effectif, rompant la fusion \u00e9touffante des relations entre la fille et la m\u00e8re. Clarisse s\u2019en accommoda fort bien en s\u2019engageant dans une id\u00e9alisation de son analyste massive voire envahissante qu\u2019elle am\u00e9nagea tr\u00e8s vite gr\u00e2ce une lat\u00e9ralisation du transfert efficace. Clarisse voue une admiration \u00e9perdue \u00e0 une com\u00e9dienne rencontr\u00e9e \u00e0 son cours de th\u00e9\u00e2tre&nbsp;: elle multiplie les rencontres avec la jeune femme, me dit l\u2019extr\u00eame plaisir qu\u2019elle prend \u00e0 leurs longues conversations dans le m\u00eame temps o\u00f9 elle se f\u00e9licite d\u2019\u00eatre d\u00e9sormais ind\u00e9pendante de sa m\u00e8re\u2026 et cela quelques semaines avant la suspension des s\u00e9ances de l\u2019\u00e9t\u00e9. Jusqu\u2019ici, Clarisse a devanc\u00e9 les s\u00e9parations des vacances par des passages \u00e0 l\u2019acte fracassants. Cette fois, elle a magistralement ma\u00eetris\u00e9 l\u2019interruption des s\u00e9ances sur un mode plus classiquement narcissique&nbsp;: elle part deux semaines avant moi avec sa merveilleuse amie et me pr\u00e9vient qu\u2019elle reprendra contact avec moi quand elle aura son nouvel emploi du temps scolaire. Pas de rendez-vous pour la rentr\u00e9e, donc&nbsp;!<\/p>\n\n\n\n<p>Je ne dis rien de cette prise de pouvoir&nbsp;: que Clarisse s\u2019am\u00e9nage un espace \u00e0 elle, trace un \u00e9cart entre elle et moi \u00e0 des fins de lutte antid\u00e9pressive me convient mieux que son recours \u00e0 des actes destructeurs pour elle (et pour moi). L\u2019attachement de Clarisse \u00e0 sa nouvelle amie m\u2019appara\u00eet tr\u00e8s polys\u00e9mique et par l\u00e0-m\u00eame riche de potentialit\u00e9s&nbsp;: la d\u00e9fense narcissique contre l\u2019angoisse de s\u00e9paration est bien l\u00e0 et en m\u00eame temps l\u2019incarnation de la valence homosexuelle dans son courant sublimatoire, criante dans le transfert d\u00e8s le d\u00e9but, la prot\u00e8ge de d\u00e9sirs oedipiens exacerb\u00e9s par un p\u00e8re s\u00e9ducteur qui n\u2019offre comme interdit qu\u2019une d\u00e9robade it\u00e9rative.<\/p>\n\n\n\n<p>Lorsque Clarisse part, lorsqu\u2019elle fugue, lorsqu\u2019elle s\u2019absente, elle ob\u00e9it tout simplement \u00e0 l\u2019une des voies les plus habituelles de la r\u00e9gression rep\u00e9r\u00e9es par Freud, celle qui conduit \u00e0 s\u2019identifier \u00e0 un objet d\u2019amour perdu. Je remarque cependant que pour l\u2019instant, ces identifications portent toutes la marque de l\u2019h\u00e9ro\u00efsme et du triomphe, c\u2019est-\u00e0-dire de l\u2019amour maniaque<sup>7<\/sup>.<\/p>\n\n\n\n<p>La rentr\u00e9e scolaire est triomphale, la nouvelle amie a disparu, remplac\u00e9e par une relation passionnelle avec une compagne de classe\u2026Clarisse abreuve d\u2019injures sa m\u00e8re d\u00e9cevante et ses escapades amoureuses, d\u00e9nonce sa sottise et sa faiblesse de caract\u00e8re, l\u2019accuse d\u2019int\u00e9r\u00eats uniquement mat\u00e9riels dans le choix et le maintien de son mariage avec son p\u00e8re\u2026Bref, elle repr\u00e9sente la pire caricature de la f\u00e9minit\u00e9, v\u00e9nale, envieuse, lubrique peut-\u00eatre&nbsp;? Cette s\u00e9quence est immanquablement suivie d\u2019une autre au cours de laquelle Clarisse se remet \u00e0 boire, dans l\u2019alternance r\u00e9p\u00e9t\u00e9e d\u2019identifications contraires, tant\u00f4t la jeune fille parfaite, tant\u00f4t la fille d\u00e9chue.<\/p>\n\n\n\n<p>Pourtant cet \u00e9pisode, qui laisse \u00e9merger quelques br\u00e8ches d\u00e9pressives que je souligne cette fois, li\u00e9es \u00e0 la fois \u00e0 la d\u00e9sid\u00e9alisation et \u00e0 une forme d\u2019abandon par la m\u00e8re occup\u00e9e ailleurs, dure peu&nbsp;: Clarisse se d\u00e9gage assez rapidement de ces contraintes sacrificielles, par une d\u00e9couverte extraordinaire pour elle, un virage radical dans la repr\u00e9sentation qu\u2019elle a d\u2019elle-m\u00eame, une r\u00e9volution qui la lib\u00e8re et la soulage incroyablement, gr\u00e2ce \u00e0 l\u2019analyse, elle n\u2019en doute pas&nbsp;: \u00ab&nbsp;Je suis homosexuelle&nbsp;\u00bb dit-t-elle, et elle argumente longuement cette d\u00e9claration identitaire.<\/p>\n\n\n\n<p>De cette affirmation, je retiens surtout le \u00ab&nbsp;je suis&nbsp;\u00bb car par ce choix identificatoire, c\u2019est sa diff\u00e9rence, sa singularit\u00e9 par rapport \u00e0 sa m\u00e8re et \u00e0 moi que Clarisse d\u00e9fend. Dans sa lutte pour se faire reconna\u00eetre dans une marginalit\u00e9 n\u00e9cessaire, c\u2019est son moi qu\u2019elle prot\u00e8ge en se d\u00e9gageant de contraintes id\u00e9ales ali\u00e9nantes. Que cette homosexualit\u00e9 d\u00e9clar\u00e9e soit r\u00e9v\u00e9l\u00e9e par le transfert, par les identifications qu\u2019il dra\u00eene mais surtout par le choix d\u2019objet qu\u2019il r\u00e9veille et provoque, je n\u2019en doute pas mais je ne l\u2019interpr\u00e8te pas&nbsp;: la trouvaille appartient \u00e0 Clarisse d\u2019abord, et \u00e0 la vivacit\u00e9 de la r\u00e9gression cette fois soutenue par la dynamique de l\u2019analyse. Cet appui narcissique et \u00e9rotique lui permet d\u2019ailleurs de d\u00e9clarer tr\u00e8s vite par la suite&nbsp;: \u00ab&nbsp;Je suis homosexuelle mais je suis folle amoureuse de mon prof de philo et pourtant c\u2019est un homme&nbsp;!&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Une derni\u00e8re s\u00e9quence avant de conclure&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<p>Brusquement, Clarisse cessa de venir \u00e0 ses s\u00e9ances, sans aucun indice annonciateur, sans que je puisse non plus trouver un cha\u00eenon associatif susceptible de m\u2019en faire construire le sens. Bien s\u00fbr, je pouvais trouver nombre d\u2019explications pour comprendre mais cela ne m\u2019avan\u00e7ait gu\u00e8re. Je l\u2019attendis donc, lui envoyai un mot pour le lui faire savoir et continuai de l\u2019attendre. Le temps passait, elle ne r\u00e9pondait pas, elle ne venait pas, je gardais ses s\u00e9ances. Finalement je lui \u00e9crivis \u00e0 nouveau pour lui dire cette fois que je ne pouvais pas continuer \u00e0 pr\u00e9server une place qu\u2019elle n\u2019occupait pas et que nous pourrions en parler. A la s\u00e9ance suivante, elle \u00e9tait l\u00e0, \u00ab&nbsp;comme \u00e0 toutes mes s\u00e9ances&nbsp;\u00bb, me dit-elle, car elle venait deux fois par semaine, \u00e0 ses horaires, montait \u00e0 l\u2019\u00e9tage au-dessus de mon cabinet, et attendait, assise sur les escaliers, v\u00e9rifiant que personne ne venait \u00e0 sa place et jouissant de cette situation dominante. J\u2019\u00e9tais donc sous son emprise, je l\u2019attendais, elle supposait que cela me g\u00eanait, peut-\u00eatre m\u00eame plus que \u00e7a, peut-\u00eatre que je pouvais souffrir de son absence, peut-\u00eatre qu\u2019elle me faisait souffrir, pourquoi pas, apr\u00e8s tout&nbsp;? Elle gardait l\u2019argent dans les m\u00eames r\u00e9cipients que ses anciens m\u00e9langes avec le projet d\u2019offrir \u00e0 ses amies un festin royal dans un des meilleurs restaurants de Paris.<\/p>\n\n\n\n<p>Ma derni\u00e8re lettre la trouva \u00e0 un moment o\u00f9 elle se lassait d\u2019attendre, elle aussi, et depuis quelque temps, il lui arrivait de se sentir d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9e en rentrant chez elle apr\u00e8s ses rendez-vous manqu\u00e9s, elle se jetait sur son lit et pleurait sans pouvoir s\u2019arr\u00eater. Mon message avait d\u00e9clench\u00e9 une forte angoisse et la situation \u00e9tait comme retourn\u00e9e&nbsp;: cette fois, elle avait peur que je sois f\u00e2ch\u00e9e et que je l\u2019abandonne.<\/p>\n\n\n\n<p>Il avait donc fallu qu\u2019elle m\u2019utilise comme un objet \u00e0 faire souffrir \u2013 comme le propose J.B Pontalis<sup>8<\/sup> \u2013 pour pouvoir enfin reconna\u00eetre, gr\u00e2ce \u00e0 ce retournement, qu\u2019elle pouvait souffrir \u00e0 cause de moi. Elle illustre une des formes de r\u00e9gression r\u00e9guli\u00e8rement \u00e9voqu\u00e9e par Freud qui, sur fond d\u2019absence ou de d\u00e9ception, d\u00e9clenche le rebroussement de l\u2019investissement de l\u2019objet vers le moi, ob\u00e9issant au mod\u00e8le m\u00e9lancolique du traitement de la perte<sup>9<\/sup>. Mais au-del\u00e0, \u00e0 mon avis, c\u2019est la r\u00e9gression dans le transfert qui permet que la d\u00e9tresse, l\u2019angoisse de perdre l\u2019amour et la tristesse soient enfin \u00e9prouv\u00e9es. Dans le mythe d\u2019Ovide, ce n\u2019est pas seulement la contemplation fascin\u00e9e du reflet qui encha\u00eene Narcisse, mais aussi les affects et leurs changements, les sourires et les larmes, leur passag\u00e8ret\u00e9 et la menace de disparition qui plane. Lorsque l\u2019objet d\u00e9sinvesti se perd \u00e0 l\u2019horizon, la r\u00e9gression narcissique emporte aux confins de la vie et de la mort et loin de la splendeur des commencements, c\u2019est la mis\u00e8re qui fait dire \u00e0 Narcisse d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9&nbsp;: \u00ab&nbsp;Pourquoi me d\u00e9cevoir, enfant sans pareil&nbsp;? O\u00f9 t\u2019en vas-tu quand je t\u2019appelle&nbsp;?&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est bien la reconnaissance de la d\u00e9ception qui signale la d\u00e9faite de l\u2019id\u00e9al et le recours n\u00e9cessaire \u00e0 l\u2019objet. Lorsque le transfert s\u2019en m\u00eale, c\u2019est par la r\u00e9gression que le moi se lib\u00e8re de l\u2019emprise d\u00e9l\u00e9t\u00e8re du narcissisme et acc\u00e8de \u00e0 l\u2019ambivalence c\u2019est-\u00e0-dire \u00e0 la capacit\u00e9 d\u2019aimer, de ha\u00efr, d\u2019en souffrir et d\u2019en avoir du plaisir.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Notes<\/h2>\n\n\n\n<ol class=\"wp-block-list\"><li>Freud, S., 1930, <em>Le malaise dans la culture<\/em>, <em>OCP<\/em>, XVIII, Paris, PUF, 2002, 245-334<\/li><li>Freud, S., 1900, <em>L\u2019interpr\u00e9tation des r\u00eaves<\/em>, <em>OCP<\/em>, IV, PUF, Paris, 2004<\/li><li>C\u2019est moi qui souligne<\/li><li>Freud, S., Lettre \u00e0 Wilhem Fliess du 19-12-1899, <em>La naissance de la psychanalyse<\/em>, Paris PUF, 1973<\/li><li>Freud, S., 26-7-1907, <em>Sigmund Freud-Karl Abraham&nbsp;: Correspondance compl\u00e8te<\/em>, 1907-1925, Paris, Gallimard, 2006<\/li><li><em>Black Swann<\/em>, 2011, film r\u00e9alis\u00e9 par Darren Aronofsky avec Natalie Portman et Vincent Cassel<\/li><li>Chabert, C. L\u2019amour maniaque, <em>Manie<\/em>, RFP, 2015, 4 (Vol. 79) 1039-1052, Paris, PUF<\/li><li>J.-B. Pontalis, \u00ab&nbsp;Sur la douleur psychique&nbsp;\u00bb, in <em>Entre le r\u00eave et la douleur<\/em>, Gallimard, Paris, 1977, th\u00e8me que je reprends dans \u00ab&nbsp;Un objet \u00e0 faire souffrir&nbsp;\u00bb, in <em>Le moi et l\u2019objet<\/em>, Libres Cahiers pour la psychanalyse, num\u00e9ro 29, InPress, 2014<\/li><li>Freud, S., 1915, Deuil et m\u00e9lancolie, in <em>M\u00e9ta-psychologie, OCP<\/em>, XIII, Paris, PUF, 2005, 261-280<\/li><\/ol>\n<div class=\"pdfprnt-buttons pdfprnt-buttons-post pdfprnt-bottom-right\"><a href=\"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/10435?print=pdf\" class=\"pdfprnt-button pdfprnt-button-pdf\" target=\"_blank\"><\/a><\/div>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Elle court, elle court, cette petite fille qu\u2019on voit de dos, silhouette l\u00e9g\u00e8re et \u00e9ph\u00e9m\u00e8re, elle court devant son ombre, elle court en arri\u00e8re car l\u00e0-bas, il y a un ballon rouge et de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9, un couple un peu&#8230;<\/p>\n","protected":false},"author":2,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"rubrique":[1230,1214],"thematique":[177],"auteur":[1392],"dossier":[591],"mode":[60],"revue":[586],"type_article":[452],"check":[2023],"class_list":["post-10435","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","rubrique-a-la-une","rubrique-psychanalyse","thematique-narcissisme","auteur-catherine-chabert","dossier-splendeurs-et-miseres-de-la-regression","mode-payant","revue-586","type_article-dossier","check-ok"],"acf":[],"_links":{"self":[{"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/10435","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/users\/2"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=10435"}],"version-history":[{"count":1,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/10435\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":13842,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/10435\/revisions\/13842"}],"wp:attachment":[{"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=10435"}],"wp:term":[{"taxonomy":"rubrique","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/rubrique?post=10435"},{"taxonomy":"thematique","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/thematique?post=10435"},{"taxonomy":"auteur","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/auteur?post=10435"},{"taxonomy":"dossier","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/dossier?post=10435"},{"taxonomy":"mode","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/mode?post=10435"},{"taxonomy":"revue","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/revue?post=10435"},{"taxonomy":"type_article","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/type_article?post=10435"},{"taxonomy":"check","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/check?post=10435"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}