{"id":10424,"date":"2021-08-22T07:32:00","date_gmt":"2021-08-22T05:32:00","guid":{"rendered":"https:\/\/carnetpsy.fr\/aventures-de-pensee-transitionnaliser-les-echanges-epistemologiques-2\/"},"modified":"2021-09-29T17:48:11","modified_gmt":"2021-09-29T15:48:11","slug":"aventures-de-pensee-transitionnaliser-les-echanges-epistemologiques","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/aventures-de-pensee-transitionnaliser-les-echanges-epistemologiques\/","title":{"rendered":"Aventures de pens\u00e9e, transitionnaliser les \u00e9changes \u00e9pist\u00e9mologiques"},"content":{"rendered":"\n<p>Dans les travaux de Ren\u00e9 Roussillon, un \u00e9l\u00e9ment est pr\u00e9sent avec constance, la question des interfaces entre la psychanalyse et d\u2019autres \u00e9pist\u00e9mologies telles que les neurosciences ou la psychologie du d\u00e9veloppement. C\u2019est cette dynamique que R. Roussillon nomme des \u00ab&nbsp;aventures de pens\u00e9e&nbsp;\u00bb. Cette curiosit\u00e9 scientifique pour une \u00e9pist\u00e9mologie utilisant des outils et des conceptions radicalement diff\u00e9rentes est devenue, presque paradoxalement, un outil m\u00e9thodologique pour la recherche en clinique psychanalytique. C\u2019est cet aspect m\u00e9thodologique que nous allons essayer de pr\u00e9ciser en soulignant les processus et les objets. Ces aventures de pens\u00e9es dessinent une m\u00e9thode qui soutient la recherche m\u00e9tapsychologique en apportant un contrepoint au moteur principal de ces r\u00e9flexions qui est port\u00e9 par l\u2019exp\u00e9rience clinique. Il s\u2019agit de tester la consistance des concepts psychanalytiques au regard des d\u00e9veloppements actuels des travaux de recherche issus d\u2019autres \u00ab&nbsp;cultures scientifiques&nbsp;\u00bb, mais aussi de travailler sur les limites, les \u00e9l\u00e9ments implicites et les points aveugles de ces concepts. Or on ne peut \u00eatre totalement complet pour illustrer cette d\u00e9marche en interface si l\u2019on s\u2019en tient uniquement aux effets sur les conceptualisations de Ren\u00e9 Roussillon. D\u2019abord, il ne fait pas \u0153uvre de pens\u00e9e seulement \u00e0 partir de son identit\u00e9 de psychanalyste. C\u2019est aussi un universitaire (depuis plus de 40 ans) avec une longue exp\u00e9rience. Il est, \u00e0 ce titre, port\u00e9 sans doute plus naturellement vers le d\u00e9bat interdisciplinaire, d\u00e9bat qui peut tout \u00e0 fait avoir pour vis\u00e9e de produire pr\u00e9cis\u00e9ment des objets de savoir transdisciplinaires. Mais, \u00e0 ce titre \u00e9galement, il suscite, anime, promeut les recherches des autres. Son souci et son talent, est aussi de transmettre et de provoquer, notamment chez ses doctorants, ce type d\u2019approche en soutenant de mani\u00e8re privil\u00e9gi\u00e9e, les recherches qui osent s\u2019aventurer aux confins de la symbolisation, qui se confrontent aux cliniques dites \u00ab&nbsp;limites&nbsp;\u00bb. Ces recherches explorent des processus qui bien souvent ont encore peu \u00e9t\u00e9 trait\u00e9s selon le mod\u00e8le psychanalytique. Ceci conduit donc, en toute rigueur m\u00e9thodologique, \u00e0 justifier dans la recherche elle-m\u00eame, un positionnement \u00e9pist\u00e9mologique proprement psychanalytique, en appui sur et en articulation avec des donn\u00e9es \u00ab&nbsp;venus d\u2019ailleurs&nbsp;\u00bb. \u00c0 travers ses enseignements, il sensibilise d\u2019ailleurs pr\u00e9cocement les futurs cliniciens \u00e0 l\u2019heuristique d\u2019une r\u00e9flexion en compl\u00e9mentarit\u00e9 avec d\u2019autres champs et en questionnement r\u00e9ciproque de fa\u00e7on \u00e0 cheminer toujours plus loin dans la complexit\u00e9. Il incite \u00e0 int\u00e9grer ces approches dans le raisonnement clinique m\u00eame, sans toutefois jamais perdre de vue le r\u00e9f\u00e9rentiel psychanalytique. Ainsi nous terminerons ce panorama par une illustration qui concerne un cheminement conceptuel qu\u2019il a r\u00e9cemment men\u00e9 autour de la notion d\u2019intentionnalit\u00e9, o\u00f9 il propose l\u2019id\u00e9e que l\u2019intentionnalit\u00e9 ne peut-\u00eatre que \u00ab&nbsp;inter-intentionnalit\u00e9&nbsp;\u00bb. Nous nous int\u00e9resserons moins aux r\u00e9sultats de cette r\u00e9flexion qu\u2019\u00e0 la d\u00e9marche elle-m\u00eame qui est le c\u0153ur de notre propos.<\/p>\n\n\n\n<p>Un bref regard vers le pass\u00e9 nous montre que cette logique de dialogue inter-\u00e9pist\u00e9mologique a d\u00e9j\u00e0 une longue histoire. Les travaux de S. Freud comportent de nombreuses reprises m\u00e9taphoriques issues de la biologie, avec la m\u00e9taphore du protiste, de la physique avec la description d\u2019une dynamique psychique bas\u00e9e sur un champ de force, ou encore de la min\u00e9ralogie avec la m\u00e9taphore du cristal et surtout le terme de clivage pass\u00e9 dans le langage courant de la psychanalyse. Les contacts de la psychanalyse avec des \u00e9pist\u00e9mologies diff\u00e9rentes n\u2019ont pas fourni que des m\u00e9taphores, mais aussi de r\u00e9els outils de pens\u00e9e pour la th\u00e9orisation de la clinique psychanalytique. Il suffit de rappeler le r\u00f4le de la linguistique avec l\u2019articulation signifiant et signifi\u00e9, ou encore la rh\u00e9torique ou la th\u00e9orie des syst\u00e8mes avec la notion de paradoxe ou de paradoxalit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>On peut aussi noter bien s\u00fbr le lien historique entre psychanalyse et neurobiologie au moment du fondement de la psychanalyse par Freud. Le Freud \u00ab&nbsp;neurologue&nbsp;\u00bb a produit deux textes importants, <em>Contribution \u00e0 l\u2019\u00e9tude des aphasies<\/em> (Freud, 1891), o\u00f9 l\u2019on trouve une th\u00e9orie de la repr\u00e9sentation o\u00f9 apparaissent les repr\u00e9sentations de choses et les repr\u00e9sentations de mots constitu\u00e9es par des mises en r\u00e9seau de traces perceptives, et <em>L\u2019esquisse pour une psychologie scientifique<\/em> (Freud, 1995) o\u00f9 il fait l\u2019hypoth\u00e8se d\u2019un fonctionnement psychique en appui sur l\u2019articulation de r\u00e9seaux neuronaux, \u00ab&nbsp;une psychologie pour neurologues&nbsp;\u00bb, selon les termes de Freud. L\u2019insuffisance des connaissances neurologiques de l\u2019\u00e9poque et la confrontation aux diff\u00e9rentes formes d\u2019expression de la souffrance psychique ont conduit Freud \u00e0 un saut \u00e9pist\u00e9mologique. Mais on retrouve au fil des \u00e9crits de Freud un questionnement sur l\u2019effet de l\u2019\u00e9volution future des connaissances en biologie sur \u00ab&nbsp;l\u2019\u00e9difice&nbsp;\u00bb de ses hypoth\u00e8ses psychanalytiques.<\/p>\n\n\n\n<p>Si une nouvelle forme de dialogue est possible actuellement, c\u2019est aussi parce que les neurosciences ont apport\u00e9 des changements consid\u00e9rables dans ses mod\u00e8les exp\u00e9rimentaux. L\u2019approche exp\u00e9rimentale a \u00e9t\u00e9, en elle-m\u00eame, un frein \u00e0 la construction de savoirs traitant de sujets comme l\u2019affectivit\u00e9 ou la conscience, faute de dispositifs permettant de construire des faits exp\u00e9rimentaux traitant de ces sujets. Un pas important a \u00e9t\u00e9 franchi avec le d\u00e9veloppement de l\u2019imagerie m\u00e9dicale et le d\u00e9laissement des th\u00e9ories de l\u2019apprentissage qui consid\u00e8re l\u2019esprit humain comme une \u00ab&nbsp;bo\u00eete noire&nbsp;\u00bb, pour des conceptions plus sp\u00e9culatives. La sortie du champ de l\u2019\u00e9tude des l\u00e9sions du cerveau pour une approche fonctionnelle est aussi d\u00e9terminante. La question du dialogue entre neurosciences et psychanalyse devient plus pr\u00e9sente, plus pressante aussi, d\u00e8s lors que les neurosciences s\u2019int\u00e9ressent de pr\u00e8s \u00e0 la psychopathologie, jusque-l\u00e0 rest\u00e9e quasiment une chasse gard\u00e9e de l\u2019approche clinique.<\/p>\n\n\n\n<p>Les neurosciences d\u00e9veloppent actuellement des th\u00e9ories de l\u2019activit\u00e9 repr\u00e9sentative, de leurs r\u00e9gulations affectives et intersubjectives. L\u2019activit\u00e9 repr\u00e9sentationnelle se d\u00e9compose en diff\u00e9rents niveaux, dont un niveau \u00ab&nbsp;m\u00e9ta-repr\u00e9sentationnel&nbsp;\u00bb o\u00f9 l\u2019activit\u00e9 repr\u00e9sentative se prend elle-m\u00eame pour objet permettant l\u2019\u00e9tude de l\u2019\u00e9mergence de la vie psychique \u00e0 partir du fonctionnement c\u00e9r\u00e9bral. Le travail de l\u2019esprit ne porte pas exclusivement sur le traitement d\u2019informations perceptives, mais sur une reprise de ses propres productions. Ces approches produisent des hypoth\u00e8ses sur un inconscient \u00ab&nbsp;intelligent et dynamique&nbsp;\u00bb d\u2019o\u00f9 \u00e9mergent des ph\u00e9nom\u00e8nes conscients, tout \u00e0 fait compatibles avec le concept d\u2019inconscient freudien, radicalement diff\u00e9rents du non-conscient de l\u2019activit\u00e9 r\u00e9flexe. La prise en compte de l\u2019\u00e9tat somatique et \u00e0 travers lui de l\u2019\u00e9tat \u00e9motionnel apporte une dimension \u00ab&nbsp;affective&nbsp;\u00bb aux logiques neuronales. Avec la d\u00e9couverte et la th\u00e9orisation des fonctionnements neuronaux dits \u00ab&nbsp;miroirs&nbsp;\u00bb, le champ d\u2019\u00e9tudes s\u2019ouvre vers les \u00e9changes entre les sujets. Ce mod\u00e8le est dynamique, il implique un jeu de miroirs complexe. Pour les neurosciences, il n\u2019y a plus d\u2019un c\u00f4t\u00e9 un cerveau qui simule autrui et un autrui passif qui se laisse deviner, mais deux sujets qui cherchent \u00e0 se comprendre simultan\u00e9ment. Le cerveau interagit avec d\u2019autres cerveaux, dont il repr\u00e9sente les \u00e9tats mentaux. Penser l\u2019autre, c\u2019est aussi simultan\u00e9ment \u00eatre pens\u00e9 par l\u2019autre. Le cerveau est alors pens\u00e9 comme un organe social et non individuel qui produit des repr\u00e9sentations individuelles de soi et d\u2019autrui. Les repr\u00e9sentations mentales semblent ainsi destin\u00e9es \u00e0 \u00eatre \u00ab&nbsp;partag\u00e9es&nbsp;\u00bb, elles ne sont propres au sujet qu\u2019en apparence.<\/p>\n\n\n\n<p>Enfin, les travaux sur la plasticit\u00e9 neuronale montrent un cerveau qui n\u2019est plus un syst\u00e8me de c\u00e2blage fixe, mais un cerveau qui change et se transforme avec l\u2019exp\u00e9rience. Un cerveau dont la structure m\u00eame est en interaction avec le milieu. La plasticit\u00e9 introduit une variabilit\u00e9 qui \u00e9loigne toute id\u00e9e de r\u00e9ponse univoque, d\u00e9termin\u00e9e par un syst\u00e8me rigide et fix\u00e9 dans le temps. Ces travaux neuroscientifiques peuvent avoir un \u00e9cho sur le d\u00e9bat interne de th\u00e9orisation psychanalytique, elles permettent de sortir certaines th\u00e9orisations de leur soubassement implicitement carentiel des notions comme le narcissisme primaire anobjectal ou l\u2019absence de repr\u00e9sentation qui confronte \u00e0 l\u2019irrepr\u00e9sentable. Le narcissisme primaire peut-il \u00eatre compl\u00e8tement anobjectal, sans objet&nbsp;? Ou bien est-ce une position subjective, une \u00ab&nbsp;position narcissique de la psych\u00e9&nbsp;\u00bb, qui implique un commerce avec l\u2019objet qui permette l\u2019effacement de sa trace. Peut-il y avoir une absence de repr\u00e9sentation&nbsp;? Ou bien est-ce une position subjective qui suscite un v\u00e9cu d\u2019\u00eatre confront\u00e9 \u00e0 de l\u2019irrepr\u00e9sentable&nbsp;? Une exp\u00e9rience subjective n\u2019est jamais sans une forme de repr\u00e9sentation interne au sens strict du terme. L\u2019exp\u00e9rience dite \u00ab&nbsp;sans repr\u00e9sentation&nbsp;\u00bb par la psychanalyse renvoie, non pas \u00e0 une forme de carence repr\u00e9sentative, mais \u00e0 une forme de construction repr\u00e9sentative et \u00e0 une forme de rapport entretenu entre le sujet et cette construction. Ces notions ont leur importance pour aborder les probl\u00e9matiques psychotiques. Le sujet souffrant de psychose tentant d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9ment d\u2019arbitrer au sein de son monde interne entre diff\u00e9rents registres repr\u00e9sentatifs, se mouvant dans un univers repr\u00e9sentatif mal d\u00e9limit\u00e9 o\u00f9 la part d\u2019autrui et la part de soi sont ind\u00e9cidables.<\/p>\n\n\n\n<p>Cette proposition de d\u00e9bat inter-\u00e9pist\u00e9mologique est loin d\u2019\u00eatre consensuelle dans les milieux psychanalytiques. Chaque critique rep\u00e8re un risque qui m\u00e9rite d\u2019\u00eatre pris en consid\u00e9ration. Un des risques est de r\u00e9duire cette d\u00e9marche \u00e0 la tentation de trouver une l\u00e9gitimit\u00e9 \u00ab&nbsp;scientifique&nbsp;\u00bb de la psychanalyse par des programmes exp\u00e9rimentaux qui feraient dispara\u00eetre la sp\u00e9cificit\u00e9 de la m\u00e9thode clinique comme construisant des savoirs. Un autre \u00e9cueil est li\u00e9 \u00e0 la pr\u00e9sence de nombreux conflits sur les terrains de pratique entre les approches cliniques et des approches se revendiquant du terme \u00ab&nbsp;neuro&nbsp;\u00bb ou \u00ab&nbsp;cognitif&nbsp;\u00bb qui trouvent leurs validit\u00e9s, non pas dans un d\u00e9bat scientifique, mais pour des raisons de modalit\u00e9s de \u00ab&nbsp;gouvernance&nbsp;\u00bb, issues des mod\u00e8les gestionnaires en qu\u00eate de mesurabilit\u00e9 imm\u00e9diate. Les conflits sont aussi marqu\u00e9s par une confusion ente les n\u00e9cessit\u00e9s m\u00e9thodologiques et les positions id\u00e9ologiques. Les psychanalystes accusent l\u2019approche neuroscientifique de faire preuve d\u2019un r\u00e9ductionnisme incompatible avec la complexit\u00e9 de la vie psychique faisant dispara\u00eetre le sujet avec son histoire et son environnement au profit d\u2019une machinerie neurobiologique. \u00c0 l\u2019inverse, les conditions d\u2019obtention des faits d\u2019observation par les cliniciens paraissent inacceptables pour un chercheur en neurosciences, car marqu\u00e9es par une intersubjectivit\u00e9 non protocolisable. Or chaque culture scientifique poss\u00e8de des contraintes sp\u00e9cifiques qui tendent \u00e0 les opposer. Chaque courant tend \u00e0 rejeter la validit\u00e9 des travaux de l\u2019autre au nom de principes qui sont en fait li\u00e9s aux contraintes m\u00e9thodologiques de chaque approche, comprises comme des dogmes id\u00e9ologiques.<\/p>\n\n\n\n<p>Au milieu de ces \u00e9cueils, il est possible de distinguer deux formes de dialogue. Une approche que l\u2019on peut qualifier \u00ab&nbsp;d\u2019int\u00e9grative&nbsp;\u00bb, port\u00e9e par le courant de la \u00ab&nbsp;Neuropsychanalyse&nbsp;\u00bb qui s\u2019oriente vers la recherche des bases neurobiologiques du fonctionnement psychique et vise \u00e0 un regroupement des diff\u00e9rentes approches qui \u00e9tudient l\u2019esprit et l\u2019affectivit\u00e9. La deuxi\u00e8me approche est dite \u00ab&nbsp;compl\u00e9mentariste&nbsp;\u00bb. Il s\u2019agit le plus souvent de permettre de d\u00e9finir des \u00ab&nbsp;zones de compatibilit\u00e9&nbsp;\u00bb entre les deux approches, permettant de situer les travaux psychanalytiques en rapport avec des recherches en neurosciences, de v\u00e9rifier la compatibilit\u00e9, voire des correspondances, des conceptions psychanalytiques avec les travaux issus des neurosciences. Cette compatibilit\u00e9, ce d\u00e9bat de \u00ab&nbsp;mod\u00e8le \u00e0 mod\u00e8le&nbsp;\u00bb, montre des espaces de non-contradiction entre les diff\u00e9rentes approches, permettant l\u2019articulation de l\u2019\u00e9cart entre psych\u00e9 et biologie.<\/p>\n\n\n\n<p>Mais avec les travaux de Ren\u00e9 Roussillon, nous nous orientons vers une deuxi\u00e8me \u00e9tape de cette approche \u00ab&nbsp;compl\u00e9mentariste&nbsp;\u00bb. C\u2019est le d\u00e9gagement des effets de ce d\u00e9bat sur la th\u00e9orisation psychanalytique. En \u00e9cho \u00e0 l\u2019int\u00e9r\u00eat de Ren\u00e9 Roussillon pour le transitionnel, cette approche peut \u00eatre qualifi\u00e9e de \u00ab&nbsp;transitionalisation des \u00e9changes \u00e9pist\u00e9mologiques&nbsp;\u00bb. Il s\u2019agit de penser l\u2019entre-deux tout en respectant les diff\u00e9rences, en respectant l\u2019identit\u00e9 propre \u00e0 chaque culture scientifique. Il s\u2019agit aussi de penser dans l\u2019entre-deux, de jouer au \u00ab&nbsp;trouv\u00e9\/cr\u00e9\u00e9&nbsp;\u00bb \u00e9pist\u00e9mologique. L\u2019objectif de cet \u00e9change \u00e9pist\u00e9mologique n\u2019est pas de produire une quelconque synth\u00e8se entre des approches diff\u00e9rentes, mais de pousser la th\u00e9orie psychanalytique dans ses retranchements, \u00e0 ses limites, de voir comment elle tient face \u00e0 d\u2019autres approches. La question n\u2019est pas de savoir o\u00f9 finit le biologique et o\u00f9 commence le psychologique. Mais \u00e0 quel moment il faut passer d\u2019un cadre de r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 un autre et quel est le rapport entre ces deux ordres d\u2019explication&nbsp;? Chaque \u00e9pist\u00e9mologie construisant ses propres objets, il s\u2019agit de rep\u00e9rer des \u00ab&nbsp;objets-fronti\u00e8res&nbsp;\u00bb, selon le terme de R. Roussillon. Ce que nous avons en commun ce sont les fronti\u00e8res. Avec cette notion \u00ab&nbsp;d\u2019objets-fronti\u00e8res&nbsp;\u00bb, nous faisons un pas dans la direction du transitionnel, dans l\u2019id\u00e9e de limites diff\u00e9renciatrices et communes. Les objets \u00e9pist\u00e9miques sont construits de fa\u00e7ons radicalement diff\u00e9rentes, mais concernent de plus en plus des mati\u00e8res communes, des faits cliniques communs. Il s\u2019agit de travailler sur l\u2019\u00e9motion pour penser l\u2019affect, de travailler sur l\u2019intentionnalit\u00e9 ou les th\u00e9ories de l\u2019esprit pour penser l\u2019intersubjectivit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Voici un exemple de la d\u00e9marche inter-disciplinaire de R. Roussillon&nbsp;: dans un article intitul\u00e9 \u00ab&nbsp;Intersubjectivit\u00e9 et inter-intentionnalit\u00e9&nbsp;\u00bb, il situe d\u2019embl\u00e9e son positionnement vis-\u00e0-vis des neurosciences en posant l\u2019intentionnalit\u00e9 comme th\u00e9matique susceptible de les mettre en dialogue avec la psychanalyse \u00ab&nbsp;<em>\u00e0 condition d\u2019y trouver un \u00e9cho dans la clinique<\/em>&nbsp;\u00bb (Roussillon, 2014). Puis il part du constat que, chez Freud, l\u2019id\u00e9e du sens et de l\u2019intention sont en r\u00e9alit\u00e9 tr\u00e8s proches. Ainsi la psychanalyse se pose comme se d\u00e9marquant <em>a priori<\/em> des approches philosophiques et neuroscientifiques de l\u2019intentionnalit\u00e9 en postulant une intentionnalit\u00e9 inconsciente. C\u2019est donc en appui sur ce postulat propre \u00e0 la psychanalyse qu\u2019il revisite certaines petites exp\u00e9riences de \u00ab&nbsp;th\u00e9orie de l\u2019esprit&nbsp;\u00bb qui visaient \u00e0 mettre \u00e0 jour pr\u00e9cis\u00e9ment son d\u00e9ficit chez un grand nombre d\u2019enfants autistes. Il souligne que, dans ces exp\u00e9riences, il ne s\u2019agit pas en r\u00e9alit\u00e9 de simplement se repr\u00e9senter ce que l\u2019autre se repr\u00e9sente, mais aussi de d\u00e9coder les intentions d\u2019autrui. D\u00e8s lors, le postulat psychanalytique questionne les conclusions de ces \u00e9tudes en introduisant un point de complexit\u00e9 fondamental&nbsp;: s\u2019agit-il d\u2019un d\u00e9ficit de repr\u00e9sentation d\u2019intention ou plut\u00f4t une difficult\u00e9 de d\u00e9centrement&nbsp;? Et ce qui viendra alors apporter du poids \u00e0 ce point de vue critique, ce sont les exp\u00e9riences rapport\u00e9es par D. Stern sur le d\u00e9codage pr\u00e9coce d\u2019intention (des b\u00e9b\u00e9s d\u2019\u00e0 peine 13 mois qui savent que les robots n\u2019ont pas d\u2019intentions contrairement aux \u00eatres humains).<\/p>\n\n\n\n<p>On le voit bien, les donn\u00e9es fournies par ces champs disciplinaires ext\u00e9rieurs \u00e0 la psychanalyse donnent l\u2019occasion \u00e0 l\u2019auteur de donner corps \u00e0 ce postulat psychanalytique. Mais comme c\u2019est toujours \u00e0 l\u2019\u00e9preuve de la clinique qu\u2019il convient de les confronter, c\u2019est par une nouvelle lecture de la c\u00e9l\u00e8bre description du jeu de la spatule de Winnicott que R. Roussillon nous montre tout le travail d\u2019exploration des intentions de l\u2019autre de la part du b\u00e9b\u00e9. On y d\u00e9couvre que ce sont bien les conditions particuli\u00e8res de la situation intersubjective qui r\u00e9v\u00e8lent des intentions qui \u00e9taient pr\u00e9alablement \u00ab&nbsp;potentielles&nbsp;\u00bb. Ainsi les modalit\u00e9s de relations pr\u00e9coces n\u2019ob\u00e9issent aucunement \u00e0 un principe de r\u00e9action\/contre-r\u00e9action, mais sont marqu\u00e9es par des anticipations. Il en appelle alors aux travaux de B. Be Bee qui montrent que les interactions pr\u00e9coces ob\u00e9issent \u00e0 des <em>sc\u00e9narii<\/em> pr\u00e9alables. \u00c0 ce point du raisonnement, sa lecture \u00e0 partir d\u2019exemples tir\u00e9s de l\u2019\u00e9thologie animale et de son d\u00e9codage du langage de l\u2019acte, permet d\u2019entrevoir par exemple, la recherche active d\u2019une co\u00efncidence entre l\u2019intention affirm\u00e9e et l\u2019intention r\u00e9elle. Mais c\u2019est finalement \u00e0 la situation analytique qu\u2019il revient toujours, pour insister sur l\u2019importance de l\u2019attention \u00e0 ces ph\u00e9nom\u00e8nes d\u2019interpr\u00e9tation r\u00e9ciproque de messages qui visent \u00e0 saisir des intentions inconscientes, et souligner \u00e0 quel point elle permet de saisir des points aveugles de l\u2019analyse. Ainsi il appara\u00eet que des observations dans le champ de la psychologie du d\u00e9veloppement ou des neurosciences, constituent des donn\u00e9es promptes \u00e0 produire de nouvelles hypoth\u00e8ses traitables \u00e9galement dans le champ de la psychanalyse. Dans les recherches que m\u00e8ne Ren\u00e9 Roussillon ou celles qu\u2019il dirige, dans son effort de th\u00e9orisation, on rencontre bien souvent le paradoxe suivant&nbsp;: le d\u00e9tour par une \u00e9pist\u00e9mologie objectivante conforte dans un positionnement clinique et une \u00e9pist\u00e9mologie psychanalytique, avec toutefois une question r\u00e9siduelle&nbsp;: ces donn\u00e9es hors-champs sont-elles totalement \u00ab&nbsp;solubles&nbsp;\u00bb dans la m\u00e9tapsychologie freudienne, envisageables avec le postulat de l\u2019inconscient&nbsp;? Par ailleurs, dans la perspective d\u2019une psychopathologique clinique psychanalytique, R. Roussillon nous incite \u00e0 \u00eatre attentif aux micro-signes qui permettent d\u2019approcher les zones les plus archa\u00efques de la psych\u00e9. Si cette attention est commune aux approches exp\u00e9rimentale et psychanalytique, celles-ci n\u2019entretiennent toutefois pas le m\u00eame rapport \u00e0 la g\u00e9n\u00e9ralisation. Le propre de la psychanalyse est de tenter de penser cela \u00e0 partir de la situation intersubjective que constitue la rencontre clinique. Pour elle, ces signes racontent quelque chose, bien souvent quelque chose du mode de pr\u00e9sence primitif au monde et aussi du mode de pr\u00e9sence de l\u2019objet dans un langage qui est celui du corps, par la sensori-motricit\u00e9 actualis\u00e9e dans la relation transf\u00e9ro-contre-transf\u00e9rentielle. \u00c9galement, et peut-\u00eatre surtout, la rencontre avec d\u2019autres \u00e9pist\u00e9mologies permet un d\u00e9gagement et donc une mise en relief de la clinique facilitant ainsi le travail d\u2019apr\u00e8s-coup.<\/p>\n\n\n\n<p>R. Roussillon promeut donc une rigueur m\u00e9thodologique selon les crit\u00e8res de la m\u00e9thodologie clinique. Il le fait notamment sur deux plans essentiels&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<ul class=\"wp-block-list\"><li>sur le plan du statut du signe.<\/li><li>sur le plan du positionnement clinique.<\/li><\/ul>\n\n\n\n<p>Mais davantage, il invite au recul \u00e9pist\u00e9mologique qui offre aussi une possibilit\u00e9 de d\u00e9gagement de l\u2019implication clinique et permet d\u2019\u00e9viter, en outre, l\u2019enfermement dans une pens\u00e9e solipsiste. Ceci peut se concr\u00e9tiser par la n\u00e9cessit\u00e9 de positionner l\u2019observation au carrefour de diff\u00e9rents mod\u00e8les d\u2019intelligibilit\u00e9. Cette m\u00e9thodologie qui repose sur un dialogue avec \u00ab&nbsp;autre chose&nbsp;\u00bb que la psychanalyse elle-m\u00eame, une m\u00e9thodologie de recherche qui permet de retrouver un \u00e9l\u00e9ment essentiel de la m\u00e9thode analytique, de son esprit\u2026 dialoguer avec un objet tiers afin de travailler et de s\u2019approprier les limites de sa pens\u00e9e, les limites de sa th\u00e9orisation.<\/p>\n<div class=\"pdfprnt-buttons pdfprnt-buttons-post pdfprnt-bottom-right\"><a href=\"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/10424?print=pdf\" class=\"pdfprnt-button pdfprnt-button-pdf\" target=\"_blank\"><\/a><\/div>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Dans les travaux de Ren\u00e9 Roussillon, un \u00e9l\u00e9ment est pr\u00e9sent avec constance, la question des interfaces entre la psychanalyse et d\u2019autres \u00e9pist\u00e9mologies telles que les neurosciences ou la psychologie du d\u00e9veloppement. C\u2019est cette dynamique que R. Roussillon nomme des \u00ab&nbsp;aventures&#8230;<\/p>\n","protected":false},"author":2,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"rubrique":[1214,1215],"thematique":[459,577],"auteur":[1583,1582],"dossier":[578],"mode":[61],"revue":[579],"type_article":[452],"check":[2023],"class_list":["post-10424","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","rubrique-psychanalyse","rubrique-psychopathologie","thematique-jeu","thematique-mediations-therapeutiques","auteur-eric-jacquet","auteur-vincent-di-rocco","dossier-dossier-rene-roussillon-le-jeu-en-partage","mode-gratuit","revue-579","type_article-dossier","check-ok"],"acf":[],"_links":{"self":[{"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/10424","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/users\/2"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=10424"}],"version-history":[{"count":1,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/10424\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":14405,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/10424\/revisions\/14405"}],"wp:attachment":[{"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=10424"}],"wp:term":[{"taxonomy":"rubrique","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/rubrique?post=10424"},{"taxonomy":"thematique","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/thematique?post=10424"},{"taxonomy":"auteur","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/auteur?post=10424"},{"taxonomy":"dossier","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/dossier?post=10424"},{"taxonomy":"mode","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/mode?post=10424"},{"taxonomy":"revue","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/revue?post=10424"},{"taxonomy":"type_article","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/type_article?post=10424"},{"taxonomy":"check","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/check?post=10424"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}