{"id":10423,"date":"2021-08-22T07:32:00","date_gmt":"2021-08-22T05:32:00","guid":{"rendered":"https:\/\/carnetpsy.fr\/je-suis-venu-te-dire-que-je-men-vais-2\/"},"modified":"2021-09-18T23:18:28","modified_gmt":"2021-09-18T21:18:28","slug":"je-suis-venu-te-dire-que-je-men-vais","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/je-suis-venu-te-dire-que-je-men-vais\/","title":{"rendered":"\u00ab Je suis venu te dire que je m\u2019en vais \u00bb"},"content":{"rendered":"\n<p>Dans les institutions de soin en bonne sant\u00e9, on constate que p\u00e9riodiquement se cr\u00e9ent des espaces th\u00e9rapeutiques utilisant diverses m\u00e9diations&nbsp;: ateliers d\u2019\u00e9criture, d\u2019art-th\u00e9rapie, etc&#8230; Les soignants \u00e9laborent un nouveau cadre, en d\u00e9finissent les r\u00e8gles, le mettent \u00e0 l\u2019\u00e9preuve. G\u00e9n\u00e9ralement ce nouveau lieu est l\u2019objet d\u2019un fort investissement de l\u2019\u00e9quipe&nbsp;: les \u00ab&nbsp;indications&nbsp;\u00bb affluent. Puis au bout d\u2019un certain temps, ce cadre se banalise, ce qui ne l\u2019emp\u00eache pas de perdurer, ou de dispara\u00eetre tandis qu\u2019un autre projet \u00e9merge. Ce ph\u00e9nom\u00e8ne n\u2019est pas seulement li\u00e9 aux fluctuations de l\u2019int\u00e9r\u00eat de l\u2019institution pour les diverses th\u00e9ories du soin et leur exercice. Il correspond aussi au transfert des soignants sur leur m\u00e9thode&#8230; et leur institution. Contenantes, cadrantes, celles-ci peuvent \u00eatre remises en question&nbsp;; en identification avec les patients la menace est celle d\u2019une st\u00e9rilisation, d\u2019un enfermement, d\u2019une f\u00e9tichisation. D\u2019o\u00f9 ce sursaut vital pour qu\u2019un cadre th\u00e9rapeutique r\u00e9invent\u00e9 \u00e9vite ces \u00e9cueils et conserve sa valeur transitionnelle.<\/p>\n\n\n\n<p>Ce mouvement cr\u00e9atif, nous le devons aussi sans nul doute \u00e0 nos patients. Les psychotiques et les adolescents nous obligent \u00e0 inventer, disait E. Kestemberg. C\u2019est sur leur \u00ab&nbsp;partie saine&nbsp;\u00bb que nous nous appuyons pour construire un projet qui n\u2019est pas seulement l\u00e0 pour pallier les manques \u00e0 symboliser, mais aussi pour utiliser ce qu\u2019ils savent mettre en \u0153uvre au regard de leur souffrance psychique. C\u2019est aussi leur part de destructivit\u00e9 qui nous met en \u00e9chec et nous oblige \u00e0 une recherche d\u2019innovation th\u00e9rapeutique.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019espace pour l\u2019exercice de la psychanalyse est lui aussi \u00e0 \u00ab&nbsp;trouver cr\u00e9er&nbsp;\u00bb comme le dit Winnicott, dans toute institution m\u00eame s\u2019il s\u2019agit d\u2019un centre o\u00f9 l\u2019on ne pratique que la psychanalyse. Cet espace se loge dans l\u2019\u00e9cart entre le protocole de la cure type et la n\u00e9cessit\u00e9 d\u2019am\u00e9nager le cadre en raison de la pathologie rencontr\u00e9e, et des contraintes institutionnelles, les deux types d\u2019exigences ne se recouvrant pas n\u00e9cessairement.<\/p>\n\n\n\n<p>Le Centre de Consultations et de Traitements Psychanalytiques Jean Favreau, de par sa double appartenance, au domaine de la sant\u00e9 publique d\u2019une part, et \u00e0 la SPP d\u2019autre part, est \u00e0 ce titre un champ exp\u00e9rimental. Son statut de CMP fait venir une client\u00e8le parfois tr\u00e8s \u00e9loign\u00e9e de la psychanalyse, et qui vient toutefois rencontrer un analyste. Int\u00e9gralement pris en charge par la s\u00e9curit\u00e9 sociale, les traitements sont tous psychanalytiques.<\/p>\n\n\n\n<p>Le patient est re\u00e7u dans un premier temps par un analyste consultant qui va ensuite poser l\u2019indication de traitement&nbsp;: cure type, cadre th\u00e9rapeutique am\u00e9nag\u00e9, ou refus. Il faut donc d\u00e9finir pour chaque patient un espace <em>pour la psychanalyse<\/em>. Un espace dont l\u2019analyste consultant sera absent, si ce n\u2019est comme tiers potentiel. L\u2019air du temps nous oblige \u00e0 proposer sur l\u2019\u00e9tal d\u2019internet les divers traitements que le Centre assure&nbsp;: cure type, psychoth\u00e9rapies en face \u00e0 face, groupe, psychodrame\u2026etc. Certains patients viennent \u00ab&nbsp;faire leur march\u00e9&nbsp;\u00bb, ce qui nous fait encore mieux mesurer l\u2019\u00e9cart entre la demande fonctionnelle d\u2019un cadre th\u00e9rapeutique, et le choix d\u2019un site propice au d\u00e9ploiement d\u2019une d\u00e9marche v\u00e9ritablement subjectivante.<\/p>\n\n\n\n<p><em>Site<\/em> plut\u00f4t que <em>cadre<\/em>, propose Jean-Luc Donnet (2005)&nbsp;: un site n\u2019est pas seulement un cadre pr\u00e9cisant le nombre de s\u00e9ances, la position allong\u00e9e ou le face \u00e0 face, le paiement etc\u2026 Il se d\u00e9finit par sa \u00ab&nbsp;logique&nbsp;\u00bb&nbsp;; il est une configuration coh\u00e9rente (du cadre, des r\u00e8gles du jeu, de la th\u00e9orie de l\u2019analyste etc..) mise au service de l\u2019analysant, mais aussi de l\u2019analyste&nbsp;: ils en utilisent ensemble les ressources et pour cela les appr\u00e9hendent en \u00ab&nbsp;trouv\u00e9 cr\u00e9\u00e9&nbsp;\u00bb. C\u2019est en raison de cette logique que le processus engag\u00e9 reste psychanalytique. Andr\u00e9 Green (2002, p. 40) rappelle \u00e0 plusieurs reprises que m\u00eame hors les murs du cabinet, le processus th\u00e9rapeutique engag\u00e9 en institution doit constamment se r\u00e9f\u00e9rer, dans la psych\u00e9 de l\u2019analyste, \u00e0 ce qui se rapproche le plus possible du mod\u00e8le de la cure&nbsp;: en quelque sorte, le cadre est tout d\u2019abord l\u2019int\u00e9riorisation de l\u2019analyse de l\u2019analyste, plus qu\u2019un protocole \u00e0 mettre en pratique. C\u2019est la raison pour laquelle il n\u2019y a pas de psychoth\u00e9rapie \u00ab&nbsp;d\u2019inspiration psychanalytique&nbsp;\u00bb. Plus le cadre offert par l\u2019analyste est \u00e9loign\u00e9 du mod\u00e8le de la cure classique, plus le retour centrip\u00e8te \u00e0 sa propre exp\u00e9rience et \u00e0 son propre mod\u00e8le analytique interne est n\u00e9cessaire&nbsp;: et l\u2019on peut dire \u00e0 l\u2019inverse que plus ce mouvement \u00ab&nbsp;auto&nbsp;\u00bb est bien arrim\u00e9, et plus il peut s\u2019engager dans des traitements dont le cadre varie en fonction des circonstances.<\/p>\n\n\n\n<p>A titre d\u2019exemple, j\u2019\u00e9voquerai un site particulier du Centre que nous proposons parfois \u00e0 certains patients, g\u00e9n\u00e9ralement de jeunes adultes. Leurs premi\u00e8res rencontres avec le consultant pourraient invariablement se titrer comme la chanson de Gainsbourg&nbsp;: <em>Je suis venu te dire que je m\u2019en vais<\/em>. Ces jeunes gens nous font savoir que tout \u00e9tant tr\u00e8s d\u00e9sireux d\u2019entreprendre un traitement, ils ne pourront pas rester sur Paris&nbsp;: Erasmus, envie d\u2019\u00e9vasion, petit copain \u00e0 rejoindre \u00e0 l\u2019autre bout du monde\u2026 Demande paradoxale, souvent rejeton d\u2019une adolescence interminable et\/ou d\u2019un contrat narcissique ali\u00e9nant avec les objets primaires. On conna\u00eet par exemple le geste suicidaire des adolescents pris dans le paradoxe de l\u2019offre de soin et la fid\u00e9lit\u00e9 aux imagos.<\/p>\n\n\n\n<p>Cette demande pourrait se traiter dans un lieu \u00ab&nbsp;transitionnel&nbsp;\u00bb tol\u00e9rant le paradoxe \u00e9nonc\u00e9. Mais que leur proposer, puisque de l\u2019espace qui s\u2019offre \u00e0 eux ils n\u2019investissent que le seuil&nbsp;? Puisque l\u2019investissement de la parole est sans cesse menac\u00e9 de rupture par l\u2019agir d\u2019un d\u00e9part&nbsp;? Peu \u00e0 peu a surgi dans l\u2019esprit de certains de nos coll\u00e8gues l\u2019id\u00e9e de proposer un cadre particulier&nbsp;: des entretiens espac\u00e9s, sur une dur\u00e9e limit\u00e9e ne d\u00e9passant pas deux ann\u00e9es. Nous sommes donc loin du cadre de la cure classique. Alors qu\u2019au sein de celui-ci analyste et patient sont soumis \u00e0 la rythmicit\u00e9 des s\u00e9ances fix\u00e9e au d\u00e9part, dans le cadre propos\u00e9 les deux protagonistes choisissent ensemble la date de l\u2019entretien suivant&nbsp;: cet agir partag\u00e9 permet rituellement de d\u00e9finir le prochain espace de rencontre. Quant \u00e0 la dur\u00e9e limit\u00e9e du traitement, elle m\u00e9rite \u00e9videmment discussion. On sait que Freud lui-m\u00eame en a eu la tentation et l\u2019a mise en pratique dans la cure de <em>l\u2019homme aux loups<\/em>, pour le remettre en cause ensuite. S\u2019il avait per\u00e7u le risque d\u2019une analyse interminable, il lui a sembl\u00e9 dans l\u2019apr\u00e8s-coup que la fin programm\u00e9e enfouissait une part importante du transfert et de sa r\u00e9solution. Il revient dans <em>L\u2019analyse finie<\/em>\u2026 (1937, p.13) sur la \u00ab&nbsp;technique violente&nbsp;\u00bb que constitue la fixation d\u2019un terme. Il faut s\u2019en remettre au flair pour d\u00e9cider, dit-il, sachant qu\u2019une fausse man\u0153uvre ne peut \u00eatre rattrap\u00e9e tant il est vrai que le lion ne bondit qu\u2019une fois.<\/p>\n\n\n\n<p>Chez ces jeunes patients aussi, l\u2019investissement du seuil est une mani\u00e8re de ma\u00eetriser le risque d\u2019un transfert potentiellement massif, sur l\u2019analyste et sur l\u2019analyse. Toutefois, ce n\u2019est pas tant ce risque qui n\u00e9cessite ce cadre particulier, mais plut\u00f4t le collapsus r\u00e9alit\u00e9 interne-r\u00e9alit\u00e9 externe. Il semble que la construction de l\u2019espace th\u00e9rapeutique doit s\u2019appuyer sur des rep\u00e8res temporels plus \u00e0 m\u00eame de figurer le dedans et le dehors que les limites spatiales, car il s\u2019av\u00e8re en fait que le seuil investi reste celui d\u2019un espace ouvert, impossible \u00e0 clore, \u00e0 l\u2019image d\u2019une b\u00e9ance psychique. Il n\u2019en reste pas moins que la question du transfert est cruciale, car tout traitement psychanalytique est bien fond\u00e9 sur l\u2019activation conflictuelle du transfert comme moteur de l\u2019\u00e9laboration interpr\u00e9tative. En fait, ce qui est plus exactement propos\u00e9 au patient, c\u2019est un processus en deux temps&nbsp;: cette p\u00e9riode de rencontre \u00e0 dur\u00e9e limit\u00e9e, puis un retour vers le consultant permettant d\u2019envisager alors un cadre th\u00e9rapeutique classique, susceptible d\u2019appr\u00e9hender diff\u00e9remment la question de <em>l\u2019absence<\/em>. Le protocole que nous proposons repose au fond sur l\u2019id\u00e9e que le lion peut bondir deux fois.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">A titre d\u2019exemple, je vous propose une vignette clinique&nbsp;: Val\u00e9rie<\/h2>\n\n\n\n<p>Tout dans la mimique de cette jeune patiente exprime l\u2019alternance entre la tristesse et le rejet-d\u00e9go\u00fbt de ce qui est porteur du \u00ab&nbsp;mauvais&nbsp;\u00bb&nbsp;: un rejet qui s\u2019exprime dans sa vie par des crises de boulimie et de vomissements, un silence obstin\u00e9 \u00e0 l\u2019\u00e9gard de son p\u00e8re, et par extension ses fr\u00e8res. Elle fuit aussi ses amis, les th\u00e9rapies entreprises, les lieux qu\u2019elle occupe, toujours en raison de ses \u00e9tudes qui, elles, semblent l\u2019objet d\u2019un investissement stable. Au cours de l\u2019entretien le \u00ab&nbsp;mauvais&nbsp;\u00bb se concentre sur le p\u00e8re, un homme m\u00e9chant&nbsp;; depuis son adolescence elle ne lui parle plus\u2026 Je lui demande ce qu\u2019elle entend par \u00ab&nbsp;m\u00e9chant&nbsp;\u00bb&nbsp;? Elle h\u00e9site&nbsp;: \u00ab&nbsp;En fait, dit-elle, c\u2019est avec ma m\u00e8re qu\u2019il est m\u00e9chant, pas avec moi&nbsp;\u00bb&nbsp;: et elle se tait longuement. Il appara\u00eet ensuite que la position caract\u00e9rielle vis-\u00e0-vis du p\u00e8re est ancr\u00e9e dans une profonde conviction&nbsp;: l\u2019id\u00e9e qu\u2019elle le s\u00e9duit, qu\u2019elle a le pouvoir de l\u2019exciter ou de le faire pleurer par son silence. Omnipotence et culpabilit\u00e9 vont de paire. Je l\u2019invite \u00e0 parler de sa m\u00e8re&nbsp;: \u00ab&nbsp;on est coll\u00e9es&nbsp;\u00bb dit-elle. Je ne saurai rien d\u2019autre car elle associe aussit\u00f4t sur son d\u00e9part \u00e0 Berlin o\u00f9 elle a rencontr\u00e9 l\u2019\u00e2me \u00ab&nbsp;s\u0153ur&nbsp;\u00bb, son double, un brun aux yeux gris comme elle\u2026 elle l\u2019a quitt\u00e9 pour revenir \u00e0 Paris poursuivre ses \u00e9tudes&nbsp;; et depuis elle se d\u00e9prime.<\/p>\n\n\n\n<p>Val\u00e9rie d\u00e9marre la deuxi\u00e8me consultation comme si la pr\u00e9c\u00e9dente n\u2019avait pas eu lieu. Prise d\u2019un sentiment d\u2019\u00e9tranget\u00e9, je lui fais part de mon \u00e9tonnement&nbsp;: elle s\u2019anime aussit\u00f4t et reprend ce qu\u2019elle y a d\u00e9couvert&nbsp;: un p\u00e8re non pas m\u00e9chant, mais au contraire plus gentil avec elle qu\u2019avec sa m\u00e8re, ce qui la g\u00eane\u2026 Mais elle n\u2019en dit pas plus et associe sur son d\u00e9sir de ma\u00eetriser la quantit\u00e9 de nourriture qu\u2019elle absorbe (celle que je lui ai donn\u00e9e lors de notre pr\u00e9c\u00e9dent entretien en provoquant cet <em>insight<\/em>&nbsp;?). Elle renouvelle son d\u00e9sir de faire un travail au Centre, mais il se peut qu\u2019elle reparte pour Berlin. En fait c\u2019est moi qui ajoute le \u00ab&nbsp;mais&nbsp;\u00bb, car il semble que dans sa t\u00eate les deux projets coexistent sans probl\u00e8me.<\/p>\n\n\n\n<p>Sa capacit\u00e9 mise au silence, qui n\u2019est pas vraiment un clivage, m\u2019intrigue. L\u2019\u00e9tayage d\u2019une question relance l\u2019esquisse d\u2019un <em>insight<\/em> sans enclencher toutefois de processus associatif. La patiente reste bien sur le seuil de ses perceptions internes, comme si elles constituaient l\u2019appr\u00e9hension d\u2019une sc\u00e8ne primitive fascinante et interdite. Les blancs de la parole, relay\u00e9s par les agirs des ruptures g\u00e9ographiques me confirme l\u2019utilit\u00e9 d\u2019entretiens \u00ab&nbsp;espac\u00e9s&nbsp;\u00bb qui d\u2019une certaine mani\u00e8re offrent un contenant \u00e0 la discontinuit\u00e9. L\u2019origine des coupures par obligation interne ou externe reste en suspens. Je lui propose ce cadre, elle est d\u2019accord.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Nouvelle consultation 12 mois plus tard<\/h2>\n\n\n\n<p>Je retrouve un jeune femme plus centr\u00e9e sur elle-m\u00eame et son propre discours. \u00ab&nbsp;On a d\u00e9cid\u00e9 avec mon analyste que ce serait bien que je fasse un travail analytique plus intensif&nbsp;\u00bb. Le \u00ab&nbsp;on&nbsp;\u00bb montre l\u2019\u00e9tayage sur la pens\u00e9e de l\u2019analyste qu\u2019elle s\u2019appr\u00eate \u00e0 quitter, puisqu\u2019il est convenu que cette \u00ab&nbsp;deuxi\u00e8me tranche&nbsp;\u00bb se fait avec un autre analyste. Comme elle reste silencieuse, semblant attendre quelque chose de ma part, je lui demande ce qu\u2019elle a le sentiment d\u2019avoir \u00e9labor\u00e9 au cours de ses rencontres&nbsp;: \u00ab&nbsp;un certain nombre de choses dans la relation avec mon p\u00e8re et&nbsp;\u00bb \u2026 elle s\u2019arr\u00eate, puis ajoute&nbsp;: \u00ab&nbsp;sinon je ne sais toujours pas ce qui m\u2019arrive&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>Comme elle poursuit dans un discours factuel quasi m\u00e9canique, je fais le lien entre son sentiment de ne pas savoir ce qui lui arrive, et son silence sur sa m\u00e8re qui de nouveau m\u2019interroge. Devant son inhibition, j\u2019ajoute&nbsp;: \u00ab&nbsp;vous ne savez pas ce qui vous arrive\u2026 vous ne savez pas ce qui lui arrive\u2026&nbsp;\u00bb. Tr\u00e8s \u00e9mue elle \u00e9voque, avec beaucoup d\u2019efforts, ce qu\u2019elle en per\u00e7oit&nbsp;: une personne fonctionnelle, presque m\u00e9canique, et ajoute qu\u2019elle est peut \u00eatre d\u00e9prim\u00e9e. \u00ab&nbsp;Et vous auriez peur de lui ressembler&nbsp;? &#8211; oui, d\u2019autant plus que je suis la seule fille\u2026&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>A l\u2019issue de l\u2019entretien, je lui propose une adresse en ville&nbsp;: un analyste conventionn\u00e9 susceptible de proposer un nouveau cadre relatif \u00e0 l\u2019argent et la rythmicit\u00e9 des s\u00e9ances. Elle accepte, en signalant toutefois que ces rencontres seront espac\u00e9es.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Commentaires<\/h2>\n\n\n\n<p>Sa remarque, \u00ab&nbsp;je ne sais toujours pas ce qui m\u2019arrive&nbsp;\u00bb, constitue un mouvement r\u00e9flexif remarquable dans la perception d\u2019un moi assujetti aux forces de l\u2019inconscient. C\u2019est ce mouvement qui laisse penser qu\u2019un travail analytique dans un cadre classique est d\u00e9sormais possible. La figuration \u00e9mergente de son \u00ab&nbsp;destin&nbsp;\u00bb masochique de femme est une construction qui tout \u00e0 la fois la lie et la s\u00e9pare de sa m\u00e8re, puisqu\u2019elle peut penser ce lien trans-g\u00e9n\u00e9rationnel en rapport \u00e0 une \u00ab&nbsp;loi&nbsp;\u00bb de l\u2019esp\u00e8ce. Dans ce contexte le fantasme coupable d\u2019exciter le p\u00e8re n\u2019appara\u00eet plus seulement comme un d\u00e9sir \u0153dipien (selon la \u00ab&nbsp;loi&nbsp;\u00bb psychanalytique), mais comme une r\u00e9action de survie paradoxale&nbsp;: elle ne peut \u00e9chapper \u00e0 la mort psychique de la d\u00e9pression maternelle que par une s\u00e9duction transgressive qui ravive l\u2019angoisse de castration. De ce fait, transf\u00e9rentiellement, toute d\u00e9marche th\u00e9rapeutique \u00e0 vis\u00e9e subjectivante a la m\u00eame valeur transgressive.<\/p>\n\n\n\n<p>Sur le seuil de l\u2019analyse, une \u00e9bauche de d\u00e9sali\u00e9nation identificatoire s\u2019est produite.<\/p>\n\n\n\n<p>Que peut-on dire de ces entretiens lorsque l\u2019on se trouve du c\u00f4t\u00e9 de l\u2019analyste th\u00e9rapeute&nbsp;? Tout d\u2019abord que le transfert sur l\u2019analyse et l\u2019analyste confondus est effectivement tr\u00e8s intense, et que les rendez-vous espac\u00e9s incarnent rapidement l\u2019objet qui se refuse \u00e0 une demande insatiable. Le patient peut apporter un mat\u00e9riel int\u00e9ressant&nbsp;: r\u00eaves, associations, etc\u2026&nbsp;; ou au contraire fuir dans un processus narratif interminable, comme ce patient, persuad\u00e9 qu\u2019il doit tout me dire avant que notre travail puisse commencer, me raconte \u00e0 chaque s\u00e9ance un pan de sa vie, telle Sh\u00e9h\u00e9razade pour retarder sa mort. Dans un cas comme dans l\u2019autre, c\u2019est toute introjection qui semble manifestement transgressive et dangereuse. On retrouve ce que Philippe Jeammet (1980, p. 492) \u00e9crit \u00e0 propos de la probl\u00e9matique adolescente&nbsp;: l\u2019existence d\u2019une fonction d\u00e9fensive critique qui se traduit soit par un <em>insight<\/em> \u00ab&nbsp;destin\u00e9 \u00e0 pr\u00e9venir les affects d\u2019un v\u00e9ritable <em>insight<\/em> et l\u2019irruption de sa d\u00e9couverte&nbsp;\u00bb, soit par l\u2019\u00e9rotisation d\u2019un surmoi sadique et destructeur, mais pas de regard sur soi suffisammment d\u00e9sexualis\u00e9 pour conduire \u00e0 un v\u00e9ritable mouvement subjectivant.<\/p>\n\n\n\n<p>Autre fait remarquable dans ces entretiens, l\u2019investissement du corps comme limite entre la psych\u00e9 et le monde ext\u00e9rieur&nbsp;: un corps qui se manifeste \u00ab&nbsp;dans tous ses \u00e9tats&nbsp;\u00bb (boulimie, dysmorphophobie, ou somatisations plus ou moins b\u00e9nignes mais angoisantes). Comme si, dans ce mouvement r\u00e9gressif, il reprenait sa place de premier objet pers\u00e9cuteur. Marie-Fran\u00e7oise Guittard-Maury a relat\u00e9 dans un article qui va prochainement para\u00eetre dans la revue <em>Adolescence<\/em> son exp\u00e9rience de ce type de traitement. En r\u00e9f\u00e9rence aux traitements d\u2019essai propos\u00e9s par Freud, elle insiste sur l\u2019aspect p\u00e9dagogique, pr\u00e9-analytique, des rencontres&nbsp;: sur l\u2019int\u00e9r\u00eat de montrer au patient ce qu\u2019est un processus analytique (associations, pens\u00e9es incidentes). Pour ma part, tout en reconnaissant l\u2019importance de ce travail, je pr\u00e9f\u00e8re parler d\u2019une exp\u00e9rience v\u00e9ritablement analytique, o\u00f9 l\u2019objet analyste se montre activement garant d\u2019un lien constant entre la r\u00e9alit\u00e9 interne et la mani\u00e8re dont la r\u00e9alit\u00e9 externe est utilis\u00e9e comme lieu de projection ou de d\u00e9ni. Le patient exp\u00e9rimente ainsi que non seulement l\u2019analyste, mais aussi les objets de la r\u00e9alit\u00e9 externe, peuvent \u00eatre objets de transfert. C\u2019est ce que vit la jeune patiente dont j\u2019ai parl\u00e9 lorsqu\u2019elle \u00ab&nbsp;per\u00e7oit&nbsp;\u00bb sa m\u00e8re, et dans le m\u00eame temps amorce un mouvement de d\u00e9sidentification.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Conclusion<\/h2>\n\n\n\n<p>J\u2019ai \u00e9voqu\u00e9 en introduction la chanson de Gainsbourg. Elle est inspir\u00e9e du po\u00e8me de Verlaine \u00ab&nbsp;<em>Chanson d\u2019automne<\/em>&nbsp;\u00bb. Gainsbourg op\u00e8re dans son propre texte le retournement agressif et rejetant de la profonde m\u00e9lancolie du texte de Verlaine. Il en est souvent de m\u00eame pour ces jeunes patients pour lesquels la contrainte surmo\u00efque de l\u2019investissement pulsionnel de la vie adulte ravive de mani\u00e8re durable ou transitoire le deuil d\u2019un objet primaire mal identifi\u00e9, dot\u00e9 d\u2019un investissement narcissique important. L\u2019ouverture d\u2019un espace analytique, qui \u00e0 la fois permet et limite le transfert de ce lien, \u00e9claire l\u2019enjeu vital de la trahison de ce pacte narcissique et le retournement masochiste.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Bibliographie<\/h2>\n\n\n\n<p>Donnet J.-L. (2005), <em>La situation analysante<\/em>, Paris, PUF.<\/p>\n\n\n\n<p>Freud S. (1937), \u00ab\u00a0L\u2019analyse finie et l\u2019analyse infinie\u00a0\u00bb, in <em>0CP<\/em>, vol. XX, 2010.<\/p>\n\n\n\n<p>Green A. (2002), <em>Id\u00e9es directrices pour une psychanalyse contemporaine<\/em> , Paris, PUF.<\/p>\n\n\n\n<p>Jeammet Ph. (1980), \u00ab\u00a0R\u00e9alit\u00e9 interne et r\u00e9alit\u00e9 externe. Importance et sp\u00e9cificit\u00e9 de leur articulation \u00e0 l\u2019adolescence\u00a0\u00bb, in <em>RFP<\/em>, 3-4.<\/p>\n<div class=\"pdfprnt-buttons pdfprnt-buttons-post pdfprnt-bottom-right\"><a href=\"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/10423?print=pdf\" class=\"pdfprnt-button pdfprnt-button-pdf\" target=\"_blank\"><\/a><\/div>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Dans les institutions de soin en bonne sant\u00e9, on constate que p\u00e9riodiquement se cr\u00e9ent des espaces th\u00e9rapeutiques utilisant diverses m\u00e9diations&nbsp;: ateliers d\u2019\u00e9criture, d\u2019art-th\u00e9rapie, etc&#8230; Les soignants \u00e9laborent un nouveau cadre, en d\u00e9finissent les r\u00e8gles, le mettent \u00e0 l\u2019\u00e9preuve. 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