{"id":10419,"date":"2021-08-22T07:32:00","date_gmt":"2021-08-22T05:32:00","guid":{"rendered":"https:\/\/carnetpsy.fr\/babylone-2\/"},"modified":"2021-09-17T23:20:40","modified_gmt":"2021-09-17T21:20:40","slug":"babylone","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/babylone\/","title":{"rendered":"Babylone"},"content":{"rendered":"\n<p>Dans le r\u00eave \u00ab\u00a0<em>Mon fils le myope<\/em>\u00a0\u00bb, Freud \u00e9voque un passage du psaume 137 relatant le chant des lamentations des juifs exil\u00e9s \u00e0 Babylone\u00a0: \u00ab\u00a0<em>Pr\u00e8s des eaux de Babel, nous \u00e9tions assis et pleurions<\/em>.\u00a0\u00bb. Ce r\u00eave rappelle le d\u00e9part d\u2019une partie de sa famille de Freiberg en Moravie, mais aussi, et peut-\u00eatre surtout, la s\u00e9paration d\u2019avec Nannie, sa tr\u00e8s singuli\u00e8re nourrice. Jacob le p\u00e8re, sa jeune femme Amalia et les deux enfants de ce second lit &#8211; Sigismund, qui avait trois ans et demi, et Anna &#8211; se dirigent vers Vienne, tandis que les deux fils du premier lit, Emmanuel et Philippe, partent pour Manchester. Le d\u00e9part est d\u00fb selon Freud \u00e0 \u00ab\u00a0<em>des \u00e9v\u00e9nements quelconques<\/em>\u00a0\u00bb, mais il omet de rappeler que Philippe avait surpris Nannie en train de voler &#8211; \u00ab\u00a0<em>elle est coffr\u00e9e et condamn\u00e9e \u00e0 dix mois de prison<\/em>\u00a0\u00bb &#8211; et Sigismund \u00e9prouve d\u2019autant plus de ressentiment \u00e0 l\u2019\u00e9gard de ce demi-fr\u00e8re qu\u2019il le soup\u00e7onne &#8211; fantasme coupable &#8211; de relations amoureuses avec Amalia, sa tr\u00e8s jeune belle-m\u00e8re. Ce demi-fr\u00e8re &#8211; figure paternelle par d\u00e9placement et double de lui-m\u00eame &#8211; lui ravissait donc les deux premi\u00e8res femmes (son Eve et sa Lilith) qui compt\u00e8rent en sa prime jeunesse, et provoquait son exil du pays natal. Ev\u00e9nement aussi consid\u00e9rable (rien de moins) que la d\u00e9portation des juifs \u00e0 Babylone apr\u00e8s la destruction du premier temple<sup>1<\/sup>. C\u2019est en tout cas, le rapprochement effectu\u00e9 apr\u00e8s-coup par Freud.<\/p>\n\n\n\n<p>La douleur de l\u2019exil est celle de l\u2019arrachement \u00e0 une terre, \u00e0 une langue, \u00e0 une culture, et celle de la perte de la m\u00e8re pr\u00e9-\u0153dipienne, porteuse et m\u00e9diatrice de tout cela. La nostalgie (douleur du retour), vient de ce qu\u2019il arr\u00eate net la poursuite de ce que le sujet vivait inconsciemment comme un destin qui devait s\u2019accomplir au plus pr\u00e8s des eaux originaires. S\u00e9paration brutale, rupture de continuit\u00e9, d\u00e9saffiliation, ou, (moins grave&nbsp;?), sentiment brutal au sortir de l\u2019enfance que \u00e7a n\u2019est plus et que ce ne sera jamais plus \u00e7a&nbsp;: \u00c7a ne va plus \u00eatre de soi&nbsp;! Quoi&nbsp;? L\u2019\u00e9ternit\u00e9 de la continuit\u00e9 d\u2019une relation \u00e0 la terre et \u00e0 la m\u00e8re, soit \u00e0 l\u2019origine de son monde mais aussi donc \u00e0 la nounou, aux deux premi\u00e8res femmes qui le prirent dans leurs bras.<\/p>\n\n\n\n<p>Tout exil est trauma par s\u00e9paration d\u2019un environnement porteur, sensoriel et sensuel, d\u2019un topos. C\u2019est la fin d\u2019un amour, le d\u00e9but d\u2019une mort sans cesse ressass\u00e9e = une coupure d\u2019\u00eatre. En souvenir de lui, d\u2019elles, Freud a-t-il id\u00e9alis\u00e9 et pleur\u00e9 son lieu de naissance, avec au c\u0153ur le tendre espoir d\u2019un utopique retour (l\u2019\u00e9tymologie grecque d\u2019utopie est \u00e0 la fois <em>u-topos<\/em> &#8211; non lieu, et Eu-topie &#8211; le lieu fondamental sacr\u00e9).<\/p>\n\n\n\n<p>Mais la \u00ab&nbsp;solution de continuit\u00e9&nbsp;\u00bb taill\u00e9e par la s\u00e9paration d\u2019avec ses objets premiers est aussi une chance. Elle oblige le sujet, s\u2019il a \u00e9t\u00e9 suffisamment nourri par eux jusqu\u2019\u00e0 avoir constitu\u00e9 des r\u00e9serves-ressources internes (un objet interne, un tuteur de d\u00e9veloppement, un t\u00e9moin de soi), \u00e0 ne plus croire en la force intangible, immanente, d\u2019un destin d\u00e9terminant sa vie, et \u00e0 se tourner vers l\u2019\u00e9coute de ses propres besoins, de son propre d\u00e9sir et de ses convictions naissantes.<\/p>\n\n\n\n<p>La rupture de continuit\u00e9 qu\u2019entra\u00eene l\u2019exil, loin de la terre-m\u00e8re, et qui ne peut que se creuser, oblige le sujet \u00e0 s\u2019inventer ou \u00e0 se cr\u00e9er. \u00c0 ne plus s\u2019incliner devant le destin (Dieu, la Nature) mais \u00e0 s\u2019approprier une destin\u00e9e (par son temp\u00e9rament, son action et son audace). L\u2019exil est donc potentiellement \u00e0 la source d\u2019une cr\u00e9ation singuli\u00e8re (une sculpture de soi) et de conqu\u00eates, dans un esprit de revanche sur le sort. Comme la s\u00e9paration progressive d\u2019avec la m\u00e8re est \u00e0 l\u2019origine de la naissance de la vie psychique du nourrisson, et de l\u2019ouverture de son d\u00e9sir. Il lui faut aller \u00ab&nbsp;<em>aimer ailleurs<\/em>&nbsp;\u00bb qu\u2019\u00e0 Babylone\u2026 loin de ses objets premiers. Loin de l\u2019archa\u00efque.<\/p>\n\n\n\n<p>Mais pourquoi Freud utilise-t-il la traduction luth\u00e9rienne du psaume \u00ab&nbsp;<em>pr\u00e8s des eaux originaires<\/em>&nbsp;\u00bb, alors que le texte h\u00e9bra\u00efque dit \u00ab&nbsp;<em>pr\u00e8s des fleuves<\/em>&nbsp;\u00bb (et donc des m\u00e9andres, des ramifications, des fils)&nbsp;? Et que vient faire l\u00e0 Babel<sup>2<\/sup>&nbsp;? Et le psaume ne se poursuit-il pas ainsi&nbsp;: \u00ab&nbsp;<em>pr\u00e8s des fleuves de Babylone, nous nous sommes allong\u00e9s et nous avons pleur\u00e9\u2026 pleur\u00e9 pour toi Sion\u2026 nous t\u2019avons en m\u00e9moire Sion<\/em>&nbsp;\u00bb&nbsp;; \u00e9voquant ainsi la nostalgie d\u2019un paradis perdu et l\u2019esp\u00e9rance d\u2019un retour (l\u2019an prochain) \u00e0 la terre promise\u2026 Promise parce que perdue. Qu\u00eate humaine s\u2019il en est&nbsp;! Retrouver ce que l\u2019on n\u2019a plus\u2026 apr\u00e8s avoir beaucoup voyag\u00e9 et s\u2019en retourner chez soi plein de raison.<\/p>\n\n\n\n<p>Dans la Gen\u00e8se (11.1-9) sur la tour de Babel&nbsp;: on peut lire&nbsp;: \u00ab&nbsp;<em>Toute la terre avait une seule langue et les m\u00eames mots. Ils dirent&nbsp;: Allons&nbsp;! Construisons-nous une ville et une tour dont le sommet touche le ciel, et faisons-nous un nom, afin de ne pas \u00eatre dispers\u00e9s sur toute la surface de la terre. L\u2019\u00c9ternel dit&nbsp;: Les voici qui forment un seul peuple et ont tous une m\u00eame langue. Maintenant rien ne les retiendra de faire tout ce qu\u2019ils ont projet\u00e9. Allons&nbsp;! Descendons, et brouillons leur langage, afin qu\u2019ils ne se comprennent plus mutuellement. C\u2019est pourquoi on l\u2019appela Babel, parce que c\u2019est l\u00e0 que l\u2019\u00c9ternel brouilla le langage de toute la terre, et c\u2019est de l\u00e0 que l\u2019\u00c9ternel les dispersa sur toute la surface de la terre<\/em>&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>Babel qui signifie <em>confusion<\/em> et dont la tour s\u2019\u00e9rigeait sur un site qui devint la ville de Babylone. Dieu qui visiblement souhaitait demeurer cach\u00e9 et laisser croire qu\u2019il n\u2019\u00e9tait pas, n\u2019avait-il pas d\u00e9truit le r\u00eave de Babel, de dresser une biblioth\u00e8que id\u00e9ale qui rassemblerait toutes les pens\u00e9es humaines&nbsp;? Peut-\u00eatre&nbsp;? En tout cas, dans son infinie sagesse, il laissa aux \u00eatres la possibilit\u00e9 du multiple&nbsp;: la multiplicit\u00e9 des langues, des d\u00e9sirs, du sens. Gare \u00e0 l\u2019<em>Esperanto<\/em> homog\u00e9n\u00e9isateur par le plus petit d\u00e9nominateur commun, meurtre de la langue et du sens et au profit de la communication.<\/p>\n\n\n\n<p>Que Philippe ait pu \u00e9loigner la bonne rendait possible qu\u2019il \u00e9loign\u00e2t aussi la m\u00e8re. Cet \u00ab&nbsp;<em>\u00e9v\u00e8nement quelconque<\/em>&nbsp;\u00bb, la pens\u00e9e que l\u2019on puisse \u00eatre priv\u00e9 de sa m\u00e8re, avait sem\u00e9 la confusion dans l\u2019esprit du tout jeune Freud et d\u00e9truisit l\u2019innocence de son monde. L\u2019avenir \u00e9tait autrefois \u00e0 Babylone, et marqu\u00e9 du soubassement, du sceau obsc\u00e8ne et vulgaire d\u2019une humanit\u00e9 d\u00e9routante, bavarde et balbutiante. On rapporte qu\u2019\u00e0 Babylone, ce furent des reines habill\u00e9es en hommes qui auraient gouvern\u00e9 et excell\u00e9 dans l\u2019art de la guerre (soit les d\u00e9esses m\u00e8res archa\u00efques pr\u00e9-g\u00e9nitales aux contours et atours d\u2019imago d\u00e9vorantes), tandis que les rois fait-n\u00e9ants, dont le fameux Sardanapale se livraient \u00e0 la d\u00e9bauche.<\/p>\n\n\n\n<p>Qu\u2019en \u00e9tait-il de Vienne, sinon d\u2019une moderne Babylone, antre polyglotte, et centre bigarr\u00e9 du monde o\u00f9 la famille de Freud \u00e9choua et qui, l\u2019avenir le montrera, voyait son avenir imp\u00e9rial \u00ab&nbsp;<em>pes\u00e9, compt\u00e9, divis\u00e9<\/em>&nbsp;\u00bb comme dans le r\u00eave de Nabuchodonosor&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>Cet avenir ne lui souriait pas, comme une m\u00e8re d\u00e9pressive \u00e0 son enfant, il lui lan\u00e7ait d\u00e9j\u00e0 un d\u00e9fi&nbsp;: car, pour la premi\u00e8re fois, Sigmund \u00e9tait confront\u00e9 \u00e0 quelque chose qu\u2019il ne cesserait plus de pister et de devoir \u00e9claircir. Quelle chose&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>J.M Charcot&nbsp;: \u00ab&nbsp;<em>Mais dans des cas pareils c\u2019est toujours la chose g\u00e9nitale, toujours, toujours, toujours<\/em>&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>S. Freud&nbsp;: \u00ab&nbsp;<em>Mais s\u2019il le sait, pourquoi ne le dit-il jamais&nbsp;?<\/em>&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>Le fantasme de perte (avec l\u2019angoisse de la perte) se passe de la perte r\u00e9elle\u2026, mais y renvoit. Le trauma de la s\u00e9duction, les soins maternels doubles repr\u00e9sentent une s\u00e9duction primaire et un fantasme coupable d\u00e9plac\u00e9 sur son fr\u00e8re et donc associ\u00e9 chez Freud \u00e0 celui de la s\u00e9paration. La sanction cruelle des fantasmes incestueux est-elle l\u2019exil de la langue maternelle&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>Quittant sa prime enfance pour une adolescence babylonienne (Vienne et Paris), il commen\u00e7a sa bataille bab\u00e9lienne avec ce Dieu guerrier, impuissant, en qui il avait perdu la foi. \u00ab&nbsp;<em>Oh Babylone, heureux ceux qui \u00e9crasent tes enfants sur la roche<\/em>&nbsp;\u00bb, voil\u00e0 sa r\u00e9ponse o\u00f9 surgit la menace de la vengeance \u00e0 la mesure du trauma, et qui par identification \u00e0 l\u2019agresseur suscite le fantasme infanticide.<\/p>\n\n\n\n<p>Freud venait aussi de rencontrer la chose qui lui permettrait d\u00e9sormais de voir plus clair. La chose qu\u2019il reverrait \u00e0 la Salp\u00eatri\u00e8re et que Charcot ne savait pas voir. A savoir la sexualit\u00e9 infantile toujours pr\u00e9sente chez l\u2019adulte g\u00e9nitalis\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>S\u2019allonger, pleurer le paradis perdu, se confronter \u00e0 l\u2019exil, \u00e0 la confusion, \u00e0 la prolif\u00e9ration des langues, b\u00e2tir, (par ambition prom\u00e9th\u00e9enne), une tour, soit une \u0153uvre pour toucher du doigt la v\u00e9rit\u00e9 (?) est une chose. C\u2019en est une autre, comme l\u2019a os\u00e9 faire Freud, que de descendre jusqu\u2019au berceau-m\u00e8re, plonger en soi dans le creux d\u2019une tour spiral\u00e9e, comme la rampe de la ziggourat de Babylone, o\u00f9 quand on chute par amour de l\u2019origine on peut rencontrer sa fin\u2026 et inversement.<\/p>\n\n\n\n<p>La qu\u00eate de l\u2019origine, celle de Freud se confond avec celle de la pens\u00e9e&nbsp;: \u00ab&nbsp;<em>il n\u2019est pas impossible que le mot anglais to\u201dBabiller\u201d<\/em> et le mot \u201c<em>Babeln<\/em>\u201d <em>qui veulent dire balbutier viennent de Babel<\/em>&nbsp;\u00bb disait Jorge Luis Borges.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Notes<\/h2>\n\n\n\n<ol class=\"wp-block-list\"><li>Darius &#8211; reconstruire le temple d\u00e9truit par Nabuchodonosor \u00e0 J\u00e9rusalem&nbsp;!<\/li><li>La ville de Babylone avait pr\u00e8s de cinquante et un noms dont, <em>Bab-ilu<\/em> soit la porte de Dieu en akkadien&nbsp;; <em>Babel<\/em> en grec&nbsp;; <em>Babylone<\/em> en romain.<\/li><\/ol>\n\n\n\n<p>La douleur de l\u2019exil est celle de l\u2019arrachement \u00e0 une terre, \u00e0 une langue, \u00e0 une culture, et celle de la perte de la m\u00e8re pr\u00e9-\u0153dipienne, porteuse et m\u00e9diatrice de tout cela. La nostalgie (douleur du retour), vient de ce qu\u2019il arr\u00eate net la poursuite de ce que le sujet vivait<br>inconsciemment comme un destin qui devaits\u2019acc omplir au plus pr\u00e8 s des eaux originaires.S\u00e9paration brutale, rupture de continuit\u00e9, d\u00e9saffiliation, ou, (moins grave ?), sentiment brutal au sortir de l\u2019enfance que \u00e7a n\u2019est plus et que ce ne sera jamais plus \u00e7a : \u00e7a ne va plus \u00eatre de soi ! Quoi ? L\u2019\u00e9ternit\u00e9 de la continuit\u00e9 d\u2019u ne relation \u00e0 la terre et&nbsp; \u00e0 la m\u00e8re, soit \u00e0 l\u2019origine de son monde mais aussi donc \u00e0 lanounou, aux deux premi\u00e8res femmes qui le prirent dans leurs bras.<\/p>\n\n\n\n<p>Tout exil est trauma par s\u00e9paration d\u2019un environnement porteur,&nbsp; sensoriel et sensuel, d\u2019un topos. C\u2019est la fin d\u2019un amour, le d\u00e9but d\u2019une mort sans cesse ressass\u00e9e = une coupure d\u2019\u00eatre. En souvenir de lui, d\u2019elles, Freud a-t-il id\u00e9alis\u00e9 et pleur\u00e9 son lieu de naissance, avec au c\u0153ur le tendre espoir d\u2019un utopique retour (l\u2019\u00e9tymologie grecque d\u2019utopie est \u00e0 la foisu-topos &#8211; non lieu, et Eu-topie &#8211; le lieu fondamental sacr\u00e9). &nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Mais la \u00ab solution de continuit\u00e9 \u00bb taill\u00e9e par las\u00e9paration d\u2019avec ses objets premiers est aussi une chance. Elle oblige le sujet, s\u2019il a \u00e9t\u00e9 suffisamment nourri par eux jusqu\u2019\u00e0 avoir constitu\u00e9 des r\u00e9serves-ressources internes (un objet interne, un tuteur de<br>d\u00e9veloppement, un t\u00e9moin de soi), \u00e0 ne plus croire en la force intangible, immanente, d\u2019un destin d\u00e9terminant sa vie, et \u00e0 se tourner vers l\u2019\u00e9coute de ses propres besoins, de son propre d\u00e9sir et de ses convictions naissantes.<\/p>\n\n\n\n<p>La rupture d e continuit\u00e9 qu\u2019entra\u00eene l\u2019exil, l oin de la terre-m\u00e8re, et qui ne peut que se creuser,&nbsp; oblige le sujet \u00e0 s\u2019inventer ou \u00e0 se cr\u00e9er. \u00c0 ne plus s\u2019incliner devant le destin (Dieu, la Nature) mais \u00e0 s\u2019approprier une destin\u00e9e (par son temp\u00e9rament, son action&nbsp; et son audace). L\u2019exil est donc potentiellement \u00e0 la source d\u2019une cr\u00e9ation singuli\u00e8re (une sculpture de soi) et de conqu\u00eates, dans un esprit de revanche sur le sort. Comme la s\u00e9paration progressive d\u2019avec la m\u00e8re est \u00e0 l\u2019origine de la naissance de la viepsychique du nourrisson, et de l\u2019ouverture de son d\u00e9sir. Il lui faut aller \u00ab aimer ailleurs \u00bb qu\u2019\u00e0 Babylone\u2026 loin de ses objets premiers. Loin del\u2019archa\u00efque.<\/p>\n\n\n\n<p>Mais pourquoi Freud utilise-t-il la traduction luth\u00e9rienne du psaume \u00ab <em>pr\u00e8s des eaux originaires<\/em> \u00bb, alors que le texte h\u00e9bra\u00efque dit \u00ab <em>pr\u00e8s des fleuves<\/em> \u00bb (et donc des m\u00e9andres, des ramifications, des fils) ? Et que vient f aire l\u00e0 Babel 2 ? Et le psaume ne se poursuit-il pas ainsi : \u00ab <em>pr\u00e8s des fleuves de Babylone, nous nous sommes allong\u00e9s et nous avons pleur\u00e9\u2026 pleur\u00e9 p our toi Sion\u2026 nous t\u2019avons en m\u00e9moire Sion<\/em> \u00bb ; \u00e9voquant ainsi la nostalgie d\u2019un paradis perduet l\u2019esp\u00e9rance d\u2019un retour (l\u2019an prochain) \u00e0 la terre promise&#8230; Promise parce que perdue. Qu\u00eate humaine s\u2019il en est ! Retrouver ce que l\u2019on n\u2019a plus\u2026 apr\u00e8s avoir beaucoup voyag\u00e9 et s\u2019en retourner chez soi plein de raison.<br>Dans la Gen\u00e8se (11.1-9) sur la tour de Babel : on peut lire : \u00ab <em>Toute la terre avait une seule langue et les m\u00eames mots. Ils dirent : Allons ! Construisons-nous une ville et une tour dont le sommet touche le ciel, et faisons-nous un nom, afin de ne pas \u00eatre dispers\u00e9s sur toute la surface de la terre. L\u2019\u00c9ternel dit : Les voici qui forment un seul peuple et ont tous une m\u00eame langue. Maintenant rien ne les retiendra de faire tout ce qu\u2019ils ont projet\u00e9. Allons ! Descendons, et brouillons leur langage, afin qu\u2019ils ne se comprennent plus mutuellement. C\u2019est pourquoi on l\u2019appela Babel, parce que c\u2019est l\u00e0 que l\u2019\u00c9ternel brouilla le langage de toute la terre, et c\u2019est de l\u00e0 que l\u2019\u00c9ternel les dispersa sur toute la surface de la terre<\/em> \u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>Babel qui signifie confusion et dont la tour&nbsp; s \u2019\u00e9rige ait sur un site qui devint la ville de Babylone. Dieu qui visiblement souhaitait demeurer cach\u00e9 et laisser&nbsp; croire qu\u2019il n\u2019\u00e9tait pas, n\u2019avait-il pas d\u00e9truit le r\u00eave de Babel, de dresser une biblioth\u00e8que id\u00e9ale qui rassemblerait toutes les pens\u00e9es humaines ? Peut-\u00eatre ? En tout cas, dans son infinie sagesse, il laissa aux \u00eatres la possibilit\u00e9 du multiple : la multiplicit\u00e9 des langues, des d\u00e9sirs, du sens. Gare \u00e0 l\u2019Esperanto homog\u00e9n\u00e9isateur par le plus petit d\u00e9nominateur commun, meurtre de la langue et du sens et au profit de la communication.<\/p>\n\n\n\n<p>Que Philippe ait pu \u00e9loigner la bonne rendait possible qu\u2019il \u00e9loign\u00e2t aussi la m\u00e8re. Cet \u00ab \u00e9v\u00e8nement quelconque \u00bb, la pens\u00e9e que l\u2019on puisse \u00eatre priv\u00e9 de sa m\u00e8re, avait sem\u00e9 la confusion dans l\u2019esprit du tout jeune Freud et d\u00e9truisit l\u2019innocence de son monde. L\u2019avenir \u00e9tait autrefois \u00e0 Babylone, et marqu\u00e9 du soubassement, du sceau obsc\u00e8ne et vulgaire d\u2019une humanit\u00e9 d\u00e9routante, bavarde et balbutiante. On rapporte qu\u2019\u00e0 Babylone, ce furent des reines habill\u00e9es en hommes qui auraient gouvern\u00e9 et excell\u00e9 dans l\u2019art de la guerre (soit les d\u00e9esses m\u00e8res archa\u00efques pr\u00e9-g\u00e9nitales aux contours et atours d\u2019imago d\u00e9vorantes), tandis que les rois fait-n\u00e9ants, dont le fameux Sardanapale se livraient \u00e0 la d\u00e9bauche. Qu\u2019en \u00e9tait-il de Vienne, sinon d\u2019une moderne Babylone, antre polyglotte, et centre bigarr\u00e9 du monde o\u00f9 lafamille de Freud \u00e9choua et qui, l\u2019avenir le montrera, voyait son avenir imp\u00e9rial \u00ab pes\u00e9, compt\u00e9, divis\u00e9 \u00bb comme dans le r\u00eave de Nabuchodonosor ?<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Cet avenir ne lui&nbsp; souriait pas, comme une m\u00e8re d\u00e9pressive \u00e0 son enfant, il lui lan\u00e7ait d\u00e9j\u00e0 un d\u00e9fi : car, pour la premi\u00e8re fois, Sigmund \u00e9tait confront\u00e9 \u00e0 quelque chose qu\u2019il ne cesserait plus de pister et de devoir \u00e9claircir. Quelle chose ? J.M Charcot : \u00ab M<em>ais dans des cas pareils c\u2019est toujours la chose g\u00e9nitale, toujours, toujours, toujours \u00bb. S. Freud : \u00ab Mais s\u2019il le sait, pourquoi ne le dit-il jamais ?<\/em> \u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>Le fantasme de perte (avec l\u2019angoisse de la perte) se passe de la perte r\u00e9elle\u2026, mais y renvoit.&nbsp; Le trauma de la s\u00e9duction, les soins maternels doubles repr\u00e9sentent une s\u00e9duction primaire et un fantasme coupable d\u00e9plac\u00e9 sur son fr\u00e8re et donc associ\u00e9 chez Freud \u00e0 celui de la s\u00e9paration. La sanction cruelle des fantasmes incestueux est-elle l\u2019exil de la langue maternelle ?<\/p>\n\n\n\n<p>Quittant sa prime enfance pour une adolescence babylonienne (Vienne et Paris), il commen\u00e7a sabataille bab\u00e9lienne avec ce Dieu guerrier, impuissant, en qui il avait perdu la foi. \u00ab Oh Babylone, heureux ceux qui \u00e9crasent tes enfants sur la roche \u00bb, voil\u00e0 sa r\u00e9ponse o\u00f9 surgit la menace de la vengeance \u00e0 la mesure du trauma, et qui par identification \u00e0 l\u2019agresseur suscite le fantasme infanticide.<\/p>\n\n\n\n<p>Freud venait aussi de rencontrer la chose qui lui permettrait d\u00e9sormais de voir plus clair. La chose qu\u2019il reverrait \u00e0 la Salp\u00eatri\u00e8re et que Charcot ne savait pas voir. A savoir la sexualit\u00e9 infantile toujours pr\u00e9sente chez l\u2019adulte g\u00e9nitalis\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>S\u2019allonger, pleurer le paradis perdu, se confronter \u00e0 l\u2019exil, \u00e0 la confusion, \u00e0 la prolif\u00e9ration des langues, b\u00e2tir, (par ambition prom\u00e9th\u00e9enne), une tour, soit une \u0153uvre pour toucher du doigt la v\u00e9rit\u00e9 (?) est une chose. C\u2019en est une autre, comme l\u2019a os\u00e9 faire Freud, que de descendre jusqu\u2019au berceau-m\u00e8re, plonger en soi dans le creux d\u2019une tour spiral\u00e9e, comme la rampe de&nbsp; la ziggourat de Babylone, o\u00f9 quand on chute par amour de l\u2019origine on peut rencontrer sa fin\u2026 et&nbsp; inversement.<\/p>\n\n\n\n<p>La qu\u00eate de l\u2019origine, celle de Freud se confond avec celle de la pens\u00e9e :\u00a0 \u00ab <em>il n\u2019est pas impossible que le mot anglais to \u201dBabiller\u201d et le mot \u201cBabeln\u201d qui veulent dire balbutier viennent de Babel <\/em>\u00bb disait Jorge Luis Borges.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Notes<\/h2>\n\n\n\n<p>1- Darius &#8211; reconstruire le temple d\u00e9truit par Nabuchodonosor \u00e0 J\u00e9rusalem !<br>2- La ville de Babylone avait pr\u00e8s de cinquante et un noms dont, <em>Bab-ilu <\/em>soit la porte de Dieu en akkadien ; <em>Babel<\/em>\/ en grec ; <em>Babylone <\/em>en romain.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;<\/p>\n<div class=\"pdfprnt-buttons pdfprnt-buttons-post pdfprnt-bottom-right\"><a href=\"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/10419?print=pdf\" class=\"pdfprnt-button pdfprnt-button-pdf\" target=\"_blank\"><\/a><\/div>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Dans le r\u00eave \u00ab\u00a0Mon fils le myope\u00a0\u00bb, Freud \u00e9voque un passage du psaume 137 relatant le chant des lamentations des juifs exil\u00e9s \u00e0 Babylone\u00a0: \u00ab\u00a0Pr\u00e8s des eaux de Babel, nous \u00e9tions assis et pleurions.\u00a0\u00bb. 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