{"id":10418,"date":"2021-08-22T07:32:00","date_gmt":"2021-08-22T05:32:00","guid":{"rendered":"https:\/\/carnetpsy.fr\/scarifications-et-anorexie-un-feminin-attaque-2\/"},"modified":"2021-10-02T13:33:18","modified_gmt":"2021-10-02T11:33:18","slug":"scarifications-et-anorexie-un-feminin-attaque","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/scarifications-et-anorexie-un-feminin-attaque\/","title":{"rendered":"Scarifications et anorexie : un f\u00e9minin attaqu\u00e9"},"content":{"rendered":"\n<p>Dans le champ des conduites de d\u00e9pendance, les scarifications et les troubles des conduites alimentaires, en voie d\u2019augmentation permanente, et parfois associ\u00e9es au plan symptomatique, continuent de poser des questions majeures. La pr\u00e9dominance f\u00e9minine de ces conduites, leur survenue \u00e0 l\u2019adolescence et la n\u00e9cessit\u00e9 d\u2019un recours en acte destructeur visant le corps propre interroge notamment les effets traumatiques de la pubert\u00e9 f\u00e9minine et son r\u00f4le de r\u00e9v\u00e9lateur de fragilit\u00e9s narcissiques rest\u00e9es latentes jusqu\u2019alors, qui font obstacle au \u00ab&nbsp;devenir femme&nbsp;\u00bb en ali\u00e9nant ces adolescentes dans des conduites compulsives d\u2019auto-sabotage. Plus particuli\u00e8rement, l\u2019attaque du corps invite \u00e0 questionner la fonction et la place du masochisme au sein de l\u2019\u00e9conomie psychique de ces adolescentes&nbsp;: la dimension \u00ab&nbsp;agie&nbsp;\u00bb des sympt\u00f4mes manifeste certes l\u2019\u00e9chec de l\u2019\u00e9laboration de l\u2019organisation masochiste et notamment de sa part f\u00e9minine au plan intrapsychique. Mais ce recours ne constitue-t-il pas une tentative d\u2019endiguer une excitation d\u00e9bordante, destin\u00e9e \u00e0 compenser apr\u00e8s coup, un travail de liaison pulsionnel mis \u00e0 mal par la flamb\u00e9e adolescente&nbsp;? Nous soutenons, \u00e0 l\u2019appui de nos observations cliniques et des travaux de M. de Luca et C. Matha que ces actes sympt\u00f4mes ne rel\u00e8vent pas toujours d\u2019une configuration masochique mortif\u00e8re auto-calmante li\u00e9e \u00e0 la d\u00e9sunion pulsionnelle, domin\u00e9e par l\u2019abandon de toute satisfaction objectale au profit de l\u2019investissement exclusif de l\u2019\u00e9prouv\u00e9 de l\u2019excitation et de la douleur. Ils peuvent \u00e9galement s\u2019offrir, d\u2019apr\u00e8s nous, comme une voie de figuration d\u2019\u00e9prouv\u00e9s difficiles \u00e0 traiter sur la sc\u00e8ne interne en permettant la circonscription <em>via<\/em> la douleur physique et en favorisant la repr\u00e9sentation d\u2019un int\u00e9rieur corporel moins mena\u00e7ant. En maintenant par leurs d\u00e9viations le lien libidinal \u00e0 l\u2019objet et en sollicitant fortement un registre pulsionnel partiel scopique,ces recours compulsifs rec\u00e8lent une valeur potentiellement trophique, de reconqu\u00eate narcissique, qui, soutenue par la rencontre et l\u2019adresse transf\u00e9rentielles, est susceptible de mobiliser un masochisme gardien de la vie et une int\u00e9gration du f\u00e9minin par l\u2019interm\u00e9diaire du masochisme f\u00e9minin.<\/p>\n\n\n\n<p>En d\u00e9pit de leur sp\u00e9cificit\u00e9 ind\u00e9niable, ces manifestations pathologiques recouvrent des probl\u00e9matiques psychiques \u00e0 certains \u00e9gards comparables. Elles apparaissent majoritairement sous-tendues -et cela rel\u00e8ve d\u2019un constat clinique- \u00e0 des organisations limites de la personnalit\u00e9. Tout d\u2019abord au regard d\u2019une tendance particuli\u00e8rement marqu\u00e9e \u00e0 l\u2019externalisation des conflits qui renvoie \u00e0 une difficult\u00e9 \u00e0 investir un espace psychique interne. L\u2019attaque corporelle et l\u2019investissement de la douleur dans ces troubles ne t\u00e9moignent pas n\u00e9cessairement, comme il est d\u2019usage de le penser, d\u2019un d\u00e9ficit de l\u2019activit\u00e9 repr\u00e9sentationnelle, mais davantage, comme le souligne C. Chabert, \u00ab&nbsp;d\u2019un transfert du psychique au corporel&nbsp;\u00bb<sup>1<\/sup>, effet d\u2019un travail de sape qui consiste \u00e0 se d\u00e9barrasser d\u2019affects et de repr\u00e9sentations insoutenables. Le recours compulsif des patientes anorexiques ou scarificatrices \u00e0 leurs sympt\u00f4mes, vise \u00e0 contre-investir une d\u00e9pendance ali\u00e9nante \u00e0 l\u2019objet et repr\u00e9sente une tentative, faute d\u2019une symbolisation suffisante du manque, de se soustraire \u00e0 la d\u00e9tresse d\u00e9pressive li\u00e9e \u00e0 la menace de perte des liens aux figures \u0153dipiennes et pr\u00e9-\u0153dipiennes.<\/p>\n\n\n\n<p>La pr\u00e9valence f\u00e9minine de ces deux troubles interroge plus particuli\u00e8rement les sp\u00e9cificit\u00e9s traumatiques de la psychosexualit\u00e9 f\u00e9minine li\u00e9es \u00e0 l\u2019av\u00e8nement du pubertaire. Le d\u00e9ferlement pulsionnel qui caract\u00e9rise la psychosexualit\u00e9 de l\u2019adolescence, la perspective d\u2019\u00eatre sexuellement passive, impliquent une soumission insupportable pour ces patientes au narcissisme fragile. \u00ab&nbsp;<em>La passivit\u00e9 requise pour l\u2019acceptation de l\u2019excitation les menace d\u2019identifications r\u00e9gressives intol\u00e9rables<\/em>&nbsp;\u00bb souligne C. Chabert. Selon plusieurs auteurs, l\u2019irruption pulsionnelle de la pubert\u00e9 et les angoisses de passivation qu\u2019elles g\u00e9n\u00e8rent conf\u00e9raient ainsi aux exp\u00e9riences effractantes de r\u00e9ceptivit\u00e9 primaires demeur\u00e9es insuffisamment symbolis\u00e9es, un sens traumatique apr\u00e8s-coup dont ces conduites se feraient la traduction (J. Andr\u00e9, J. Shaeffer).Pour Ren\u00e9 Roussillon, \u00ab&nbsp;<em>Le sujet pr\u00e9f\u00e8re se sentir coupable, mais donc responsable et actif, ma\u00eetre, que retrouver l\u2019impuissance et la d\u00e9tresse du v\u00e9cu agonistique<\/em>&nbsp;\u00bb<sup>8<\/sup>.<\/p>\n\n\n\n<p>Ces recours en acte masochistes traduisent certes l\u2019effraction traumatique li\u00e9e \u00e0 la reviviscence des fantasmes originaires mais ils ne visent pas seulement \u00e0 l\u2019abraser. Ils peuvent constituer une tentative par retournement contre soi et renversement de la passivit\u00e9 en activit\u00e9 de les figurer. Le v\u00e9cu d\u2019impuissance traumatique ant\u00e9rieur, r\u00e9actualis\u00e9 \u00e0 l\u2019adolescence, est ainsi contre-investi par le comportement qui permet tout \u00e0 la fois au sujet d\u2019occuper une position active (se couper\/ingurgiter nourriture\/vomir) et passive r\u00e9ceptive (\u00e9prouver la douleur de la coupure\/recevoir la nourriture). Les perceptions des coupures et des cicatrices, des vomissements ou encore du corps d\u00e9charn\u00e9 par la restriction alimentaire, sont les d\u00e9clinaisons scopiques de cette volont\u00e9 d\u2019une passivit\u00e9 choisie et investie pour en limiter les effets traumatiques. A l\u2019instar du refus du corps sexu\u00e9 de l\u2019anorexique, l\u2019ingurgitation\/vomissement des crises boulimiques comme l\u2019\u00e9coulement sanguin provoqu\u00e9 par les scarifications, soulignent les achoppements dans l\u2019int\u00e9gration du f\u00e9minin mais aussi la mobilisation privil\u00e9gi\u00e9e d\u2019un registre pulsionnel partiel o\u00f9 les mouvements destructeurs se trouvent malgr\u00e9 tout li\u00e9s par co-excitation libidinale. L\u2019importance du traitement pulsionnel scopique comme de la part f\u00e9minine du masochisme dans les scarifications et l\u2019anorexie peuvent repr\u00e9senter une premi\u00e8re \u00e9tape dans l\u2019int\u00e9gration d\u2019un f\u00e9minin post-pub\u00e8re moins traumatique pour ces jeunes filles. Le corps, par sa fonction d\u2019\u00e9tayage notamment sensoriel, pourrait, comme le propose C. Matha, \u00ab&nbsp;<em>remplir une fonction de pare-excitation et s\u2019offrir comme espace relais de contenance et de projection fantasmatique susceptible d\u2019ouvrir la voie de l\u2019int\u00e9riorisation et de l\u2019\u00e9laboration psychique, au service de la symbolisation<\/em>&nbsp;\u00bb<sup>7<\/sup>.<\/p>\n\n\n\n<p>Nous pr\u00e9senterons une vignette clinique pour illustrer ces interrogations et souligner les similitudes dans les questionnements psychopathologiques qui accompagnent les prises en charge d\u2019adolescentes se scarifiant ou ayant des troubles des conduites alimentaires.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Cas de Marie&nbsp;:<\/h2>\n\n\n\n<p>Repli\u00e9e depuis plusieurs mois au domicile familial, Marie, 16 ans, est re\u00e7ue en consultation car elle est aux prises avec des angoisses envahissantes. Une peur constante de vomir et d\u2019avoir la diarrh\u00e9e en public sans pouvoir se contr\u00f4ler ou encore d\u2019\u00eatre agress\u00e9e sexuellement, apparait cons\u00e9cutivement \u00e0 deux \u00e9v\u00e8nements successifs&nbsp;: d\u2019une part, la menace de s\u00e9paration du couple parental dont les conflits it\u00e9ratifs impliquent Marie et, d\u2019autre part, un \u00e9pisode de gastro-ent\u00e9rite ayant g\u00e9n\u00e9r\u00e9 des positions \u00e9ducatives contrast\u00e9es entre les parents, sources pour elle d\u2019excitation et de d\u00e9tresse. Marie oppose \u00e0 cet \u00e9gard de fa\u00e7on symboliquement transparente l\u2019attitude protectrice du p\u00e8re \u0153dipien qui, suite \u00e0 cet \u00e9pisode, \u00ab&nbsp;souhaitait la garder \u00e0 la maison&nbsp;\u00bb et celle plus surmo\u00efque d\u2019une figure maternelle s\u00e9v\u00e8re qui \u00ab&nbsp;voulait la contraindre \u00e0 retourner au lyc\u00e9e&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est dans ce contexte que Marie m\u2019est adress\u00e9e par son consultant en psychoth\u00e9rapie. Tr\u00e8s vite je suis frapp\u00e9e par la massivit\u00e9 de l\u2019inhibition comportementale et verbale que celle-ci m\u2019offre \u00e0 voir et \u00e0 vivre. Je dis bien \u00ab&nbsp;m\u2019offre \u00e0 voir&nbsp;\u00bb car c\u2019est ici le corps \u00ab&nbsp;sous tension&nbsp;\u00bb qui d\u00e8s le d\u00e9part est charg\u00e9 de dire sans mots et de traduire silencieusement la souffrance sans motif apparent, mais en pr\u00e9sence malgr\u00e9 tout d\u2019un autre qui regarde et soutient \u00e0 d\u00e9faut que puisse pour le moment lui \u00eatre donn\u00e9e l\u2019occasion d\u2019entendre. Au cours de ces premiers \u00e9changes, la pulsion scopique est particuli\u00e8rement convoqu\u00e9e d\u2019abord parce que Marie redoute constamment de vomir face \u00e0 moi, (sur moi&nbsp;?), de se vider et d\u2019\u00eatre soumise \u00e0 mon regard qu\u2019elle imagine accusateur, angoisse qui donne \u00e0 penser le poids de revendications pulsionnelles d\u00e9bordantes et dont l\u2019\u00e9laboration psychique appara\u00eet d\u2019embl\u00e9e insuffisante puisqu\u2019elle ne peut acc\u00e9der \u00e0 une activit\u00e9 de repr\u00e9sentation narrative. Ensuite parce que si elle honore chaque s\u00e9ance, le contexte de la relation duelle semble particuli\u00e8rement angoissant et g\u00e9n\u00e8re un v\u00e9cu pers\u00e9cutif&nbsp;: elle me \u00ab&nbsp;tient \u00e0 l\u2019\u0153il&nbsp;\u00bb et ce qui rel\u00e8ve des \u00e9prouv\u00e9s semble verrouill\u00e9 et fig\u00e9, lui permettant de se soustraire \u00e0 un lien d\u2019emprise redoutable et de faire l\u2019\u00e9conomie d\u2019une confrontation \u00e0 des pertes redoutables li\u00e9es aux renoncements exig\u00e9s par l\u2019adolescence. A l\u2019image de sympt\u00f4mes qui l\u2019emp\u00eachent d\u2019en effectuer la travers\u00e9e, j\u2019ai le sentiment que le temps de la s\u00e9ance ne s\u2019\u00e9coule pas. Marie semble \u00e0 certains moments cramponn\u00e9e aux marques perceptives de ma pr\u00e9sence&nbsp;: elle ne me quitte pas du regard car se confronter aux fantasmes qui l\u2019habitent est intol\u00e9rable, r\u00e9v\u00e9lant la proximit\u00e9 d\u2019objets d\u2019amour sur lesquels elle ne semble pas pouvoir s\u2019appuyer et auxquels elle ne peut renoncer. Sollicit\u00e9e dans une fonction d\u2019auxiliaire d\u2019un narcissisme pr\u00e9caire et d\u00e9faillant, j\u2019ai le sentiment que l\u2019enjeu pour moi est avant tout \u00e0 ce moment-l\u00e0 de survivre, j\u2019allais dire quasi-corporellement, d\u2019une s\u00e9ance sur l\u2019autre.<\/p>\n\n\n\n<p>Dans les premiers temps de la th\u00e9rapie, le discours de Marie, r\u00e9duit \u00e0 portion congrue, para\u00eet d\u00e9nu\u00e9 d\u2019\u00e9paisseur symbolique. Je garde la conviction pourtant que l\u2019inhibition chez elle n\u2019est pas sous-tendue par un vide interne &#8211; la tension que j\u2019\u00e9prouve en atteste &#8211; mais par un trop plein de fantasmes insuffisamment r\u00e9gul\u00e9s par la culpabilit\u00e9 au plan psychique&nbsp;: le peu d\u2019\u00e9l\u00e9ments livr\u00e9s par Marie en s\u00e9ance s\u2019inscrit en effet en total contraste avec l\u2019inhibition et la retenue habituelles et r\u00e9v\u00e8lent la proximit\u00e9 d\u2019une fantasmatique incestueuse taraudante. Marie triomphe en effet du couple \u0153dipien en occupant une place de choix au sein du triangle puisqu\u2019elle s\u00e9pare fantasmatiquement ses parents en devenant tour \u00e0 tour la confidente privil\u00e9gi\u00e9e de l\u2019un ou de l\u2019autre. Elle conseille \u00e0 sa m\u00e8re \u00ab&nbsp;de quitter son p\u00e8re&nbsp;\u00bb et demeure par ailleurs dans un collage constant \u00e0 celui-ci qui, complice, semble adopter des positions contre-\u0153dipiennes marqu\u00e9es. Le p\u00e8re est d\u00e9crit comme tr\u00e8s anxieux, accompagnant Marie partout de peur qu\u2019elle ne se fasse agresser ou violer. Cette attitude vient alimenter d\u2019un c\u00f4t\u00e9, une fantasmatique abandonnique palpable -le cramponnement appara\u00eet \u00e0 la mesure de l\u2019angoisse de d\u00e9truire cette imago- et de l\u2019autre, un fantasme incestueux de p\u00e9n\u00e9tration massif condens\u00e9 avec une angoisse d\u2019intrusion. Le p\u00e8re n\u2019est pas investi comme un tiers diff\u00e9renciateur mais comme une figure maternante, incapable de satisfaire sexuellement la m\u00e8re, ce qui suscite chez Marie tout autant le d\u00e9sir de la remplacer aupr\u00e8s de lui qu\u2019un m\u00e9pris abyssal qui colore l\u2019image d\u2019elle-m\u00eame par identification. La crainte du regard de l\u2019autre, potentiellement intrusif et inquisiteur, condense ainsi, par transposition projective, la menace d\u2019effraction par les fantasmes sexuels et agressifs -elle redoute de se vider par tous les orifices- et la cruaut\u00e9 du surmoi maternel archa\u00efque &#8211; \u00ab&nbsp;on ne lui pardonnera jamais&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est alors que dans un second temps de sa prise en charge, la symptomatologie se d\u00e9grade&nbsp;: un recours compulsif aux scarifications appara\u00eet, suivi d\u2019une tentative de suicide m\u00e9dicamenteuse qui n\u00e9cessite son hospitalisation. Le v\u00e9cu d\u2019impuissance et de pr\u00e9occupation importants auxquels nous soumet Marie durant cette p\u00e9riode permet d\u2019appr\u00e9hender ceux avec lesquels elle est aux prises. Et pourtant, l\u2019apparition de ces sympt\u00f4mes, la s\u00e9paration d\u2019avec les parents dans le cadre de l\u2019hospitalisation, la diffraction des investissements transf\u00e9rentiels permis par la plurifocalit\u00e9, marquent un tournant majeur et d\u00e9terminant dans l\u2019\u00e9volution de sa psychoth\u00e9rapie. Malgr\u00e9 ce contexte chaotique, Marie continue de venir me voir et semble tenir plus que jamais \u00e0 ses s\u00e9ances.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019\u00e9mergence des scarifications vient, bien s\u00fbr, attester ici du d\u00e9bordement de l\u2019excitation li\u00e9 \u00e0 la r\u00e9surgence traumatique des fantasmes originaires, plus particuli\u00e8rement de ceux relatifs \u00e0 la sc\u00e8ne primitive, trop \u00e0 proximit\u00e9 et au sein desquels Marie semble occuper une place active&nbsp;: elle tient en effet la sexualit\u00e9 parentale \u00ab&nbsp;\u00e0 l\u2019\u0153il&nbsp;\u00bb et les scarifications la soulagent d\u2019une culpabilit\u00e9 br\u00fblante, intraitable psychiquement. Mais Marie continue d\u2019expier sa faute en assignant \u00e0 l\u2019autre la place de spectateur d\u2019une sentence qu\u2019elle exhibe par la marque cicatricielle de sa coupure, dans un jeu de cach\u00e9\/montr\u00e9 incessant au cours des s\u00e9ances. A la part f\u00e9minine du masochisme d\u2019une femme qui, faute de n\u2019\u00eatre que femme, se doit de souffrir, s\u2019associe la forme passive de la pulsion scopique \u00ab&nbsp;\u00eatre vue&nbsp;\u00bb. Malgr\u00e9 la pr\u00e9gnance des mouvements auto-destructeurs dans lesquels Marie semble engag\u00e9e et qui visent tout autant \u00e0 prot\u00e9ger les objets d\u2019amour de sa haine que de se pr\u00e9server de leur repr\u00e9sailles, l\u2019exhibition des scarifications o\u00f9, cette fois, c\u2019est elle qui vient activement solliciter et \u00ab&nbsp;effracter&nbsp;\u00bb le regard de l\u2019autre, garantit l\u2019inscription de l\u2019acte masochiste dans une dynamique objectale et libidinale. De nouveau la forte mobilisation pulsionnelle scopique rev\u00eat sa dimension d\u00e9fensive&nbsp;: elle d\u00e9tourne le regard de sa castration et de la b\u00e9ance du sexe f\u00e9minin, en offrant le spectacle d\u2019une ouverture choisie et circonscrite par les scarifications. Elle oscille ainsi entre une position hyst\u00e9rique de passivit\u00e9 et de jouissance par la captation du regard de l\u2019autre, et une position plus perverse o\u00f9 elle d\u00e9nie la confrontation \u00e0 la passivit\u00e9 de la castration, dans une castration <em>a<\/em> <em>minima<\/em> choisie et exhib\u00e9e dans des scarifications qui maintiennent une transaction \u00e9rotique avec le corps, infiltr\u00e9e de destructivit\u00e9 (Dargent<sup>4<\/sup>). Ce recours semble progressivement prendre valeur de \u00ab&nbsp;<em>mise en acte sensori-motrice de la sc\u00e8ne primitive, entre production pictographique et fantasmatique<\/em>&nbsp;\u00bb, selon la formule de C. Matha<sup>7<\/sup>, en permettant par le retournement contre soi et le renversement de la passivit\u00e9 en activation, d\u2019\u00e9chapper \u00e0 l\u2019exp\u00e9rience de passivation et d\u2019emprise interne de ces imagos. Dans ce contexte, la reviviscence d\u2019un souvenir d\u2019enfance, celui d\u2019un spectacle de danse o\u00f9 elle br\u00fblait d\u2019envie occuper le premier r\u00f4le sur sc\u00e8ne et d\u2019\u00ab&nbsp;\u00eatre vue&nbsp;\u00bb, l\u00e0 encore, de tout le monde, va petit \u00e0 petit permettre que se d\u00e9condensent les affects et repr\u00e9sentations court-circuit\u00e9s par l\u2019acte sympt\u00f4me, en drainant un mat\u00e9riel associatif pr\u00e9cieux. Ce fantasme d\u2019exhibition narcissique triomphant, o\u00f9 se m\u00ealent coloration hyst\u00e9rique et perverse, et dans lequel elle est \u00e0 la fois agent et objet de s\u00e9duction, est d\u00e9sormais v\u00e9cu \u00e0 l\u2019adolescence, sous le sceau de la reviviscence \u0153dipienne, comme un \u00e9quivalent de r\u00e9alisation incestueuse et parricide, mobilisant des conduites auto-punitives pour endiguer l\u2019excitation et l\u2019angoisse qu\u2019il g\u00e9n\u00e8re. Il n\u2019est certes plus question de jouer actuellement pour Marie, le refoulement insuffisant ne lui permet pas d\u2019op\u00e9rer des d\u00e9placements symboliques n\u00e9cessaires ayant valeur de compromis. Le fantasme de s\u00e9duction s\u2019exprime d\u00e9sormais en n\u00e9gatif, condensant d\u00e9sir et sanction sous forme d\u2019actes de scarifications qui s\u2019inscrivent en-de\u00e7\u00e0 d\u2019un registre de satisfaction g\u00e9nitalis\u00e9. Ainsi \u00ab&nbsp;<em>en raison d\u2019une grande porosit\u00e9 dans les limites du moi ne permettant pas la constitution d\u2019un espace interne suffisamment diff\u00e9renci\u00e9 pour accueillir et contenir l\u2019activit\u00e9 fantasmatique&nbsp;: la d\u00e9charge dans l\u2019acte vient alors prendre la place du fantasme, aboutissant au d\u00e9veloppement d\u2019un sexuel interm\u00e9diaire, entre auto-\u00e9rotisme et objectalit\u00e9, entre \u00e9tayage et satisfaction<\/em>&nbsp;\u00bb<sup>5<\/sup>. Mais ce recours masochiste, la possibilit\u00e9 d\u2019occuper <em>via<\/em> l\u2019\u00e9tayage perceptif du corps toutes les positions, (actives, passives, p\u00e9n\u00e9trante, p\u00e9n\u00e9tr\u00e9e, victime, bourreau, voyeuse et exhibitionniste) permet gr\u00e2ce \u00e0 l\u2019\u00e9laboration dans l\u2019apr\u00e8s-coup de l\u2019acte, la re-liaison progressive des mouvements pulsionnels et le r\u00e9investissement du monde interne. C\u2019est d\u2019ailleurs \u00e0 cette \u00e9poque qu\u2019une activit\u00e9 onirique ressurgit, des r\u00eaves d\u2019angoisse notamment qui, par le biais du travail associatif, favorisent la r\u00e9inscription de l\u2019acte dans une dynamique fantasmatique par le biais de la liaison entre mots et choses, sensations, percepts et langage. Ces r\u00eaves dont les th\u00e9matiques se r\u00e9f\u00e8rent essentiellement au meurtre ou au viol lui permettent d\u2019associer sur les peurs \u00e9prouv\u00e9es lorsqu\u2019elle \u00e9tait enfant, \u00e0 l\u2019id\u00e9e par exemple qu\u2019une catastrophe ne survienne en son absence (incendie, inondation), et qu\u2019elle ne puisse pas \u00ab&nbsp;sauver les choses pr\u00e9cieuses&nbsp;\u00bb. Ces associations prises dans le r\u00e9seau compliqu\u00e9 des forces transf\u00e9rentielles, permettent l\u2019\u00e9veil et la liaison de repr\u00e9sentations et d\u2019affects dont l\u2019int\u00e9riorisation contribue progressivement \u00e0 dessiner, voire \u00e9difier des rep\u00e8res, autrefois brouill\u00e9s, entre le dedans et le dehors, la sujet et l\u2019autre.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Conclusion<\/h2>\n\n\n\n<p>La n\u00e9cessit\u00e9 d\u2019un passage par l\u2019acte qui serait sp\u00e9cifique de l\u2019adolescence et qui n\u2019aurait pas le m\u00eame sens qu\u2019\u00e0 l\u2019\u00e2ge adulte, a pu constituer dans le cadre de ce suivi une voie de figuration de conflits et d\u2019\u00e9prouv\u00e9s peu traitables sur la sc\u00e8ne interne. Les scarifications comme les pathologies alimentaires peuvent repr\u00e9senter, selon nous, une modalit\u00e9 interm\u00e9diaire de traitement pulsionnel articul\u00e9e entre dimension partielle scopique et dimension masochiste au service d\u2019un narcissisme et d\u2019un f\u00e9minin vacillants \u00ab\u00a0<em>Le masochisme f\u00e9minin s\u2019appuie aussi comme le souligne H. Deutsch, sur la difficult\u00e9 de renoncement \u00e0 la bisexualit\u00e9\u00a0: les scarifications peuvent donc \u00e0 la fois \u00eatre porteuses de ce difficile renoncement qui participe du refus du f\u00e9minin et \u00eatre une tentative d\u2019int\u00e9gration de ce renoncement par le biais du travail de figuration, pr\u00e9misse \u00e0 la symbolisation<\/em>.\u00a0\u00bb<sup>6<\/sup> Ces tentatives de figuration du conflit peuvent dans certains cas s\u2019\u00e9tayer comme le dit si bien C. Chabert \u00ab\u00a0<em>sur la perception dans l\u2019appel au regard de l\u2019autre et offrir une base tangible \u00e0 un processus d\u2019int\u00e9riorisation \u00e0 venir<\/em>\u00a0\u00bb<sup>3<\/sup>. Nous disons bien, dans certains cas, car dans d\u2019autres lorsque le masochisme r\u00e9ussit trop bien, les am\u00e9nagements pervers sont parfois susceptibles, la clinique en t\u00e9moigne, de verser dans l\u2019isolement m\u00e9lancolique et anobjectal.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Bibliographie<\/h2>\n\n\n\n<p>1. C. Chabert, \u00ab Les voies int\u00e9rieures \u00bb, <em>Revue fran\u00e7aise de psychanalyse<\/em>, LXIII, 5, \u00ab&nbsp;Enjeux de la passivit\u00e9&nbsp;\u00bb, 1999, p. 1445-1488<\/p>\n\n\n\n<p>2. Chabert, \u00ab Les parents int\u00e9rieurs \u00bb, <em>Psychiatrie de l\u2019enfant<\/em>, XLV, 2, 2002, p. 383<\/p>\n\n\n\n<p>3. C. Chabert, \u00ab Le passage \u00e0 l\u2019acte, une tentative de figuration ? \u00bb, <em>Adolescence<\/em>, monographie ISAP, 2000<\/p>\n\n\n\n<p>4. F. Dargent, \u00ab Les scarifications chez l\u2019adolescente : du masochisme cruel aux sc\u00e9narios pervers comme mouvement paradoxal de subjectivation \u00bb, <em>Adolescence<\/em>, 2006, 3, 57, p. 651-663<\/p>\n\n\n\n<p>5. M. De Luca, \u00ab Les scarifications comme apr\u00e8s-coup du f\u00e9minin. Les vicissitudes d\u2019un masochisme bien mal temp\u00e9r\u00e9 \u00bb <em>Evol. Psychiatr<\/em> 2011&nbsp;; 76 (1).<\/p>\n\n\n\n<p>6. M. De Luca, \u00ab Inceste et scarifications : inceste fraternel et registre partiel \u00bb, <em>Evol. Psychiatr<\/em> 2010&nbsp;;75(1).<\/p>\n\n\n\n<p>7. C. Matha., F. Dargent, <em>Blessures de l\u2019adolescence<\/em>, Paris, PUF, 2011. p. 118<\/p>\n\n\n\n<p>8. R. Roussillon, 1999, <em>Agonie, clivage et symbolisation<\/em>, Paris PUF, 2004, p. 28<\/p>\n<div class=\"pdfprnt-buttons pdfprnt-buttons-post pdfprnt-bottom-right\"><a href=\"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/10418?print=pdf\" class=\"pdfprnt-button pdfprnt-button-pdf\" target=\"_blank\"><\/a><\/div>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Dans le champ des conduites de d\u00e9pendance, les scarifications et les troubles des conduites alimentaires, en voie d\u2019augmentation permanente, et parfois associ\u00e9es au plan symptomatique, continuent de poser des questions majeures. 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