{"id":10414,"date":"2021-08-22T07:32:00","date_gmt":"2021-08-22T05:32:00","guid":{"rendered":"https:\/\/carnetpsy.fr\/noureev-sur-scene-une-sublimation-addictive-2\/"},"modified":"2021-09-16T09:16:49","modified_gmt":"2021-09-16T07:16:49","slug":"noureev-sur-scene-une-sublimation-addictive","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/noureev-sur-scene-une-sublimation-addictive\/","title":{"rendered":"Noureev sur sc\u00e8ne : une sublimation addictive ?"},"content":{"rendered":"\n<p>Dans la dynamique de mes travaux sur \u00ab&nbsp;Corps et processus de cr\u00e9ation&nbsp;\u00bb, je voudrais vous emmener \u00e0 la rencontre de Rudolf Noureev, ce danseur \u00e9toile au destin exceptionnel dont nous gardons en m\u00e9moire d\u2019insaisissables moments de Beau, voire de Sublime. Mais au-del\u00e0, la grande Histoire, en forgeant son histoire, allait le faire entrer de son vivant dans l\u2019inconscient collectif. Une histoire dans laquelle, comme je l\u2019ai d\u00e9velopp\u00e9 dans mes recherches ant\u00e9rieures, le corps a constitu\u00e9 une voie d\u2019\u00e9laboration comme de but\u00e9e du trauma et des traumatismes que ce colloque permet de r\u00e9interroger \u00e0 la lumi\u00e8re de la contrainte addictive. En effet, pendant plus de 20 ans, R. Noureev se produisit sur sc\u00e8ne pr\u00e8s de 250 fois par an, parfois jusqu\u2019\u00e0 7 repr\u00e9sentations par semaine, faisant de lui le \u00ab&nbsp;recordman&nbsp;\u00bb de sa cat\u00e9gorie. Un tel rythme ne pose-t-il pas la question du corps en repr\u00e9sentation, comme objet d\u2019investissement passionnel&nbsp;? Mais aussi fort et d\u00e9mesur\u00e9 qu\u2019ait \u00e9t\u00e9 cet investissement, il semble bien qu\u2019il n\u2019ait pas r\u00e9ussi \u00e0 combler suffisamment le gouffre terrifiant des angoisses traumatiques, entra\u00eenant alors Rudolf Noureev, j\u2019en fais l\u2019hypoth\u00e8se, dans une recherche effr\u00e9n\u00e9e, ali\u00e9nante, addictive de sensations multiples pour se sentir vivant. Lui, qui ne se laissait qu\u2019exceptionnellement aller \u00e0 parler de lui, confia ainsi \u00e0 un journaliste qui lui demandait ce qui \u00e9tait le plus difficile pour lui&nbsp;: \u00ab&nbsp;<em>De vivre avec moi-m\u00eame. Quand je travaille, je suis heureux. Mais entre deux engagements je m\u2019\u00e9croule. Je m\u2019effondre totalement. Je suis insupportable. Je deviens saoul. Je ne sais pas quoi faire de moi-m\u00eam<\/em>e&nbsp;\u00bb<sup>1<\/sup>. Pensait-il au suicide&nbsp;? \u00ab&nbsp;Chaque jour&nbsp;\u00bb r\u00e9pondit alors Rudolf. Danser, danser en repoussant chaque soir ses limites face \u00e0 un public subjugu\u00e9 n\u2019a-t-il pas pris alors valeur d\u2019objet addictif, de dernier recours face \u00e0 un besoin vital&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>En proposant aujourd\u2019hui une lecture clinique des premi\u00e8res ann\u00e9es de Rudolf Noureev, je voudrais m\u2019attarder sur les racines de son art, mais aussi questionner cette frange o\u00f9 la passion devient addiction, en d\u2019autres mots, je souhaiterais interroger la valeur sublimatoire que prit la danse chez ce danseur exceptionnel.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Corps en souffrance, trauma primaire et danse<\/h2>\n\n\n\n<p>En naissant \u00e0 bord du mythique Transsib\u00e9rien qui relie Moscou \u00e0 Vladivostok, le 17 mars 1938, Rudolph Noureev semble d\u00e9j\u00e0 s\u2019inscrire dans une histoire hors du commun. A cette date, sa m\u00e8re, Farida, et ses trois s\u0153urs tentent de rejoindre Hamet, le p\u00e8re de famille, \u00e0 Vladivostok o\u00f9 il vient d\u2019\u00eatre nomm\u00e9 instructeur politique. Trois ans plus tard, l\u2019entr\u00e9e en guerre de la Russie en 1941, ram\u00e8ne Farida et ses quatre enfants \u00e0 Oufa, capitale de la Bachkirie, tandis qu\u2019elle envoie Hamet sur le front. A Oufa, la vie n\u2019est plus une vie, elle est survie. Les cinq Noureev partagent avec trois autres familles une isba d\u2019une seule pi\u00e8ce, sans \u00e9lectricit\u00e9, sans eau courante. La nourriture manque cruellement. La famille Noureev souffre, selon les propres termes de Rudolf, de \u00ab&nbsp;la torture de la faim&nbsp;\u00bb<sup>2<\/sup>. \u00ab&nbsp;<em>Ce qui hante ma m\u00e9moire<\/em>, consigne-t-il encore dans ses <em>M\u00e9moires<\/em>, <em>c\u2019est la faim, une faim constante, une faim qui vous d\u00e9chire<\/em>&nbsp;\u00bb<sup>3<\/sup>&nbsp;: autant de mots qui, en traduisant le caract\u00e8re extr\u00eame des sensations douloureuses, viennent dire le traumatisme.<\/p>\n\n\n\n<p>Comment penser alors ces conditions si terribles sans, d\u2019une part, convoquer les pulsions d\u2019auto-conservation et sans, d\u2019autre part, envisager leurs cons\u00e9quences sur la constitution du narcissisme et du Moi&nbsp;? En effet, de telles conditions de vie n\u2019ont-elles pas provoqu\u00e9 de fa\u00e7on quasi continue et sans fuite possible, une somme excessive d\u2019excitations d\u2019abord et avant tout dans le corporel&nbsp;? L\u00e0 m\u00eame, o\u00f9 Freud (1907) en identifiant la faim comme l\u2019un des deux plus puissants ressorts pulsionnels &#8211; avec l\u2019amour &#8211; situe la source de la pulsion. Alors, si comme l\u2019affirme Freud d\u00e8s 1905, des zones corporelles sont destin\u00e9es \u00e0 devenir \u00e9rog\u00e8nes et qu\u2019au-del\u00e0, toute partie du corps peut m\u00eame le devenir, ne peut-on pas penser que chez Noureev le corps entier se soit constitu\u00e9 comme zone \u00e9rog\u00e8ne&nbsp;? C\u2019est sans doute l\u00e0, l\u2019une des origines profondes de l\u2019investissement du corps et de la danse chez Rudolph Noureev.<\/p>\n\n\n\n<p>Mais dans ces ann\u00e9es 1938-1945, Rudolf souffre de trop de faim, de trop de froid, de trop de peur, de trop de promiscuit\u00e9, de trop de morts\u2026 \u00ab&nbsp;<em>j\u2019ai \u00e9t\u00e9 \u00e9lev\u00e9 dans un monde apocalyptique<\/em>&nbsp;\u00bb<sup>4<\/sup> r\u00e9sume-t-il dans ses <em>M\u00e9moires<\/em>&nbsp;: un environnement terriblement d\u00e9faillant dont on peut penser qu\u2019il le laissa, lui et tant d\u2019autres, dans un \u00e9tat de d\u00e9tresse traumatique mutilant sans doute \u00e0 jamais le Moi. De fa\u00e7on tout \u00e0 fait contemporaine (1939), Freud \u00e9crit son dernier ouvrage. En reprenant implicitement certaines conceptions de Ferenczi (1934), il y \u00e9voque le traumatisme dans ses liens au narcissisme, selon deux destins possibles&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<ul class=\"wp-block-list\"><li>l\u2019un positif et organisateur, dans lequel le traumatisme par \u00e0-coups successifs permet r\u00e9p\u00e9tition, rem\u00e9moration, \u00e9laboration.<\/li><li>l\u2019autre n\u00e9gatif et destructeur entra\u00eenant un endommagement narcissique o\u00f9, selon Ferenczi, atteinte pr\u00e9coce du Moi, blessure narcissique, m\u00e9canismes de clivage, d\u2019identification projective pathologique, de fragmentation, d\u00e9finissent le trauma comme cons\u00e9quence traumatique des traumatismes primaires. Dans ce contexte de trauma primaire, le r\u00f4le de l\u2019objet ou de l\u2019environnement est toujours cruellement engag\u00e9 \u00e0 un \u00e2ge pr\u00e9coce du sujet. Trop pr\u00e9sent, trop absent, il ne permet pas la satisfaction de la pouss\u00e9e pulsionnelle, il marque alors<sup>5<\/sup> qui, malgr\u00e9 l\u2019horreur du moment, put et sut prendre soin de son fils. En lui frottant la poitrine de graisse d\u2019oie pour le prot\u00e9ger du froid, en lui expliquant que la faim le rendrait fort, en lui racontant toujours la m\u00eame histoire que tous deux adoraient, une histoire dans laquelle le corps occupe le devant de la sc\u00e8ne<sup>6<\/sup>, elle apaisait la douleur pr\u00e9sente. Par ses soins et ses mots, elle permettait la constitution d\u2019enveloppes tout autant corporelles que psychiques (Anzieu, 1974). En assurant les fonctions de contenance et de pare-excitation au service de la liaison des excitations, elles ont, nous pouvons le penser, fondamentalement permis non seulement d\u2019att\u00e9nuer l\u2019impact traumatique des conditions externes de vie, mais aussi d\u2019ouvrir la voie d\u2019une repr\u00e9sentation narcissique valoris\u00e9e.<\/li><\/ul>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Le corps ou le saut dans l\u2019aventure sublimatoire au service du narcissisme<\/h2>\n\n\n\n<p>En 1945, la guerre est maintenant finie. A Oufa, Rudolf est entr\u00e9 \u00e0 l\u2019\u00e9cole, sans chaussures, habill\u00e9 des v\u00eatements de sa s\u0153ur. On le traite de \u00ab&nbsp;mendiant&nbsp;\u00bb, de \u00ab&nbsp;blondinette&nbsp;\u00bb, de \u00ab&nbsp;gonzesse&nbsp;\u00bb. Il d\u00e9couvre sa mis\u00e8re, sa diff\u00e9rence. Bless\u00e9, il devient un enfant dur, agressif, solitaire. Et pourtant cette premi\u00e8re ann\u00e9e d\u2019\u00e9cole sera aussi celle d\u2019une ouverture inimaginable. L\u00e0, Rudolf ex\u00e9cute ses premiers pas de danse. On apprend aux enfants des danses folkloriques destin\u00e9es \u00e0 adoucir les souffrances des soldats hospitalis\u00e9s. Rudolf d\u00e9couvre alors de nouvelles sensations dans et par son corps, son corps qu\u2019il ma\u00eetrise, qu\u2019il dompte pour mieux le mettre en valeur et qui naturellement s\u2019impose, se d\u00e9tache de celui des autres danseurs, son corps qui lui procure un plaisir immense, et lui apporte la jubilation de se sentir regard\u00e9, admir\u00e9, envi\u00e9&nbsp;; cette \u00ab&nbsp;<em>exhibition souveraine<\/em>&nbsp;\u00bb<sup>7<\/sup> du corps triomphant dans le miroir du regard du public, a sans aucun doute \u00e9t\u00e9 source de sensations au service de la construction de son narcissisme dont il ne pourra d\u2019ailleurs plus jamais se passer.<\/p>\n\n\n\n<p>Cette m\u00eame ann\u00e9e, le 1<sup>er<\/sup> janvier 1945, Farida a d\u00e9cid\u00e9 d\u2019emmener ses 4 enfants voir un ballet \u00e0 l\u2019Op\u00e9ra d\u2019Oufa o\u00f9 ont \u00e9t\u00e9 \u00e9vacu\u00e9s les danseurs du Kirov et du Bolcho\u00ef. Elle n\u2019a de l\u2019argent que pour un billet mais \u00e0 l\u2019entr\u00e9e, la cohue est si grande que les cinq Noureev parviennent \u00e0 se faufiler. Et c\u2019est l\u2019\u00e9merveillement. De cette incursion dans le monde du Beau, Rudolf Noureev \u00e9crira bien plus tard dans ses\u00a0<em>M\u00e9moires<\/em>\u00a0: \u00ab\u00a0<em>C\u2019\u00e9tait un autre monde. Un lieu qui m\u2019emportait si loin de mon univers sordide que j\u2019ai eu, un instant la sensation de l\u2019avoir quitt\u00e9. J\u2019\u00e9tais poss\u00e9d\u00e9. Je me sentais appel\u00e9. En voyant les danseurs ce soir-l\u00e0, d\u00e9fier la gravit\u00e9, et s\u2019envoler, j\u2019ai alors eu la certitude absolue que j\u2019\u00e9tais n\u00e9 pour devenir danseur<\/em>\u00a0\u00bb<sup>8<\/sup>. Une r\u00e9v\u00e9lation quasi mystique, qui transforme Rudolph pour la vie. Ainsi, \u00e0 7 ans \u00e0 peine, Rudolf semble exp\u00e9rimenter et p\u00e9n\u00e9trer avec violence dans l\u2019aventure sublimatoire, celle qui selon la d\u00e9finition freudienne de 1908, fait passer du sexuel vers des buts non sexuels d\u2019ordre culturel, vers des buts sup\u00e9rieurs. Sa rencontre soudaine avec un id\u00e9al l\u2019emm\u00e8ne aux limites de l\u2019identit\u00e9. Rudolf fait l\u2019exp\u00e9rience d\u2019une m\u00e9tamorphose int\u00e9rieure profonde, d\u2019une \u00ab\u00a0conversion\u00a0\u00bb, d\u2019un saut dans l\u2019investissement de son corps et de ses repr\u00e9sentations, en d\u2019autres termes, un saut dans le narcissisme\u00a0! A partir de l\u00e0, Rudolf en est absolument certain, rien ne sera plus jamais comme avant\u00a0; le \u00ab\u00a0travail de sublimation\u00a0\u00bb, ai-je envie de dire, est \u00e0 l\u2019\u0153uvre\u00a0: l\u2019\u00e9nergie sexuelle est d\u00e9sormais orient\u00e9e vers le d\u00e9passement de soi.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Le narcissisme au service de la ma\u00eetrise du corps dans l\u2019aventure sublimatoire<\/h2>\n\n\n\n<p>Si comme le souligne Freud&nbsp;: \u00ab&nbsp;<em>La force originaire de la pulsion sexuelle est probablement plus ou moins grande selon les individus&nbsp;; le montant qu\u2019elle consacre \u00e0 la sublimation est certainement fluctuant<\/em>&nbsp;\u00bb<sup>9<\/sup>, il est certain que Rudolf \u00e9tait dot\u00e9 d\u2019une \u00e9nergie hors du commun, source d\u2019une exp\u00e9rience mutative tout aussi hors du commun. D\u00e8s lors, Rudolf semble non seulement faire fi des difficult\u00e9s mais puiser en elles une force sans cesse renouvel\u00e9e alors m\u00eame qu\u2019elles entravent de fa\u00e7on quasi ininterrompue la r\u00e9alisation du but qu\u2019il s\u2019est tout aussi soudainement que d\u00e9finitivement fix\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Le premier obstacle que Rudolf rencontre sur son chemin est son p\u00e8re. Rentr\u00e9 du front allemand, il s\u2019oppose violemment au projet de son fils, il le frappe, souvent, mais malgr\u00e9 les coups qui l\u00e0 encore attaquent son corps et constituent sans doute autant de traumatismes physiques que psychiques, Rudolf, extraordinairement dou\u00e9, poursuit sa route. Sa passion rageuse contre tous ceux qui l\u2019humilient et le traitent de \u00ab&nbsp;ballerina&nbsp;\u00bb, sa force mentale comme sa capacit\u00e9 physique ph\u00e9nom\u00e9nale nourrissent son travail acharn\u00e9. A l\u2019Ecole du Kirov qu\u2019il a int\u00e9gr\u00e9e, il se heurte au directeur de l\u2019Ecole, nouvelle figure paternelle \u00e0 la main de fer. Mais, toujours aussi asocial et solitaire et toujours aussi impitoyable avec son corps qu\u2019il dompte, mod\u00e8le en le \u00ab&nbsp;<em>soumettant \u00e0 toutes les tortures<\/em>&nbsp;\u00bb<sup>10<\/sup>, il poursuit son ascension. Bient\u00f4t c\u00e9l\u00e8bre, il s\u2019obstine dans son individualisme forcen\u00e9, ce qui n\u2019est pas pour plaire aux autorit\u00e9s et jamais, en cette ann\u00e9e 1961, il aurait d\u00fb partir pour Paris s\u2019il n\u2019avait eu la chance qu\u2019une fran\u00e7aise le rep\u00e8re comme le plus grand danseur du monde et se batte pour qu\u2019il fasse partie de la troupe attendue \u00e0 Paris. L\u00e0, Rudolf qui n\u2019en finit pas de d\u00e9sob\u00e9ir aux autorit\u00e9s sovi\u00e9tiques, d\u00e9vore la vie parisienne. Paris l\u2019\u00e9blouit tandis que lui, sur la sc\u00e8ne de l\u2019Op\u00e9ra, \u00e9blouit le public parisien. C\u2019en est trop pour ses accompagnateurs qui d\u00e9cident de le faire rentrer \u00e0 Moscou en le privant de l\u2019\u00e9tape londonienne o\u00f9 doit maintenant se produire la troupe. Noureev comprend et, dans des conditions qui rel\u00e8vent du miracle il obtient \u00e0 l\u2019a\u00e9roport du Bourget l\u2019asile politique. En pleine guerre froide, il devient alors en quelques heures un immense symbole politique mais jusqu\u2019\u00e0 sa mort la pression politique, celle du KGB surtout, va s\u2019immiscer dans son quotidien et dans celui de sa famille rest\u00e9e \u00e0 Oufa\u2026 Une autre forme de torture, de traumatisme, que Noureev va transformer en nouveau d\u00e9fi&nbsp;: encore une fois il va s\u2019agir de survivre aux menaces, aux plans successifs du KGB qui visent \u00e0 mutiler son corps et qui, plus tard, visent son \u00e9limination pure et simple. De quoi devenir parano\u00efaque&nbsp;; toute sa vie, Noureev restera m\u00e9fiant mais rien ne l\u2019arr\u00eatera de danser, danser co\u00fbte que co\u00fbte, sans r\u00e9pit, jusqu\u2019au danger, n\u2019importe o\u00f9, dans n\u2019importe quelles conditions mais danser&nbsp;! Danser un besoin urgent, un besoin vital&nbsp;!<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">La sc\u00e8ne comme addiction&nbsp;?<\/h2>\n\n\n\n<p>Ainsi apr\u00e8s avoir \u00e9t\u00e9 le champ de bataille d\u2019une guerre pour la survie, puis l\u2019objet d\u2019un investissement sublimatoire au service du narcissisme, le corps semble \u00eatre devenu chez Rudolf Noureev l\u2019objet d\u2019un investissement addictif&nbsp;; \u00e0 l\u2019instar du toxicomane qui a besoin de sa dose de stup\u00e9fiant, il semble avoir eu besoin de sa dose de sensations douloureuses en travaillant comme un forcen\u00e9, en se rendant au cours tous les matins, y compris le dimanche, et ce quels que soient les exc\u00e8s de la nuit. Comme a pu le rapporter son masseur personnel, ne disait-il pas lui-m\u00eame qu\u2019il allait \u00ab&nbsp;<em>violenter son corps<\/em>&nbsp;\u00bb<sup>11<\/sup> dans une volont\u00e9 f\u00e9roce d\u2019emprise sur soi, d\u2019emprise sur son propre corps, peut-\u00eatre dans un mouvement d\u2019identification \u00e0 l\u2019imago paternelle, elle-m\u00eame identifi\u00e9e au r\u00e9gime stalinien&nbsp;? Ne disait-il pas encore qu\u2019il allait \u00ab&nbsp;<em>faire travailler sa machine<\/em>&nbsp;\u00bb<sup>12<\/sup> comme il l\u2019appelait, la pousser aussi loin que possible ce qu\u2019il fit jusqu\u2019\u00e0 6 mois avant sa mort alors qu\u2019il \u00e9tait d\u00e9vast\u00e9 par le sida&nbsp;? Comme d\u2019une drogue, ses muscles semblaient exiger une cadence infernale. Ainsi, Rudolf \u00e9tait m\u00fb par un besoin compulsif aussi tyrannique que masochiste \u00e0 l\u2019\u00e9gard de son propre corps. \u00ab&nbsp;<em>A force de danser on oublie qu\u2019on a mal&nbsp;!<\/em>&nbsp;\u00bb<sup>13<\/sup> affirmait-il mais plus encore quand il dansait il aimait souffrir. Son sens de la souffrance allait loin&nbsp;: malade, bless\u00e9, jamais il n\u2019annula un spectacle. Dans l\u2019ici et maintenant de la danse, dans \u00ab&nbsp;<em>l\u2019immolation du corps<\/em>&nbsp;\u00bb<sup>14<\/sup>, comme il la d\u00e9finissait, dans le sacrifice du corps au service de sa passion, le masochisme tenait son r\u00f4le de gardien de la vie. En suivant B. Rosenberg (1999), ne pouvons-nous pas encore penser qu\u2019il venait faire \u00e9cho et r\u00e9v\u00e9ler le masochisme des premi\u00e8res ann\u00e9es lorsque dans les conditions extr\u00eames, il aida \u00e0 la survie en favorisant l\u2019intrication des pulsions de vie et de mort. Et en effet, comme Rudolf se plaisait \u00e0 le dire, danser \u00e9tait pour lui une question de vie ou de mort, mais la probl\u00e9matique n\u2019\u00e9tait-elle pas si vive qu\u2019elle fit de la danse une d\u00e9pendance&nbsp;? Aussi imp\u00e9rieuse qu\u2019un besoin vital qu\u2019elle venait sans doute remplacer, celui des premi\u00e8res ann\u00e9es, elle venait alors, semble-t-il, calmer la d\u00e9tresse en empruntant des voies trac\u00e9es par les instincts de conservation.<\/p>\n\n\n\n<p>Mais Rudolf Noureev avait aussi faim et soif de sc\u00e8ne. Deux soirs sur trois, il \u00e9tait \u00e0 l\u2019affiche aux quatre coins du monde, il sautait d\u2019un avion \u00e0 l\u2019autre, d\u2019une ville \u00e0 l\u2019autre comme dans un besoin visc\u00e9ral de se confronter au public. Chaque repr\u00e9sentation \u00e9tait l\u2019occasion d\u2019un nouveau d\u00e9fi physique jusqu\u2019au danger, lui procurant sans doute tout autant le \u00ab&nbsp;shoot&nbsp;\u00bb d\u2019adr\u00e9naline tant recherch\u00e9 par les \u00ab&nbsp;drogu\u00e9s du sport&nbsp;\u00bb que la fascination du public. Un public subjugu\u00e9 par sa pr\u00e9sence si \u00e9rotique qui lui procurait alors sa dose d\u2019ivresse. Et tant pis, si aux yeux des critiques, sa prestation n\u2019avait pas atteint la perfection attendue, l\u2019important \u00e9tait d\u2019avoir \u00e9t\u00e9 l\u00e0, en d\u2019autres mots d\u2019avoir \u00e9t\u00e9 vivant. Devenue d\u00e9pendance, la danse a ind\u00e9niablement procur\u00e9 \u00e0 Rudolph Noureev de grands moments d\u2019exaltation. Une exaltation li\u00e9e au triomphe, au triomphe d\u2019une emprise r\u00e9ussie sur le corps dans le regard d\u2019un autre \u00e9bloui devant une pr\u00e9sence si flamboyante. Mais ce regard d\u2019un autre \u00e9bloui ne r\u00e9sonnait-il profond\u00e9ment avec le regard maternel de ses jeunes ann\u00e9es, pour lui qui, banni de son pays, n\u2019avait pu depuis sa d\u00e9fection revoir les siens&nbsp;? La sc\u00e8ne n\u2019en \u00e9tait alors que plus vitale. Rescap\u00e9 du trauma et des traumatismes, Rudolf Noureev sut faire de la danse le mur porteur de sa vie, une vie cependant si entaill\u00e9e des profondes l\u00e9zardes de l\u2019enfance que la danse dev\u00eent d\u00e9pendance. En lui procurant un cocktail de sensations des plus douloureuses aux plus exaltantes, elle lui permit de rester vivant et au del\u00e0, d\u2019\u00eatre encore et toujours vivant. Ne confiait-il pas peu avant sa mort&nbsp;: \u00ab&nbsp;<em>Tant que l\u2019on dansera mes ballets, je serai vivant<\/em>&nbsp;\u00bb.<sup>15<\/sup><\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Notes<\/h2>\n\n\n\n<ol class=\"wp-block-list\"><li>Dollfus A. (2007), p.310.<\/li><li>Foy P., (2008), DVD, Nureyev, EMI Classics.<\/li><li>Noureev R. (2016), p.42.<\/li><li>Noureev R. (2016), p.43.<\/li><li>Noureev R. (2016), p.41.<\/li><li>idem<\/li><li>Boekholt M., Ligneris (des) J. (2003), p.97.<\/li><li>Dollfus A. (2007), p.24<\/li><li>Freud S. (1908), tr.fr (1973).<\/li><li>Dollfus A. (2007), p.245.<\/li><li>Dollfus A. (2007), p.249.<\/li><li>idem<\/li><li>Dollfus A. (2007), p.256.<\/li><li>Dollfus A. (2007), p.139.<\/li><li>Dollfus A. (2007), p.457.<\/li><\/ol>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Bibliographie<\/h2>\n\n\n<p>Anzieu D. (1974),\u00a0<em class=\"marquage italique\">Le Moi-peau<\/em>, Paris, Dunod.<\/p>\n<p>Boekholt M., Ligneris (des) J. (2003), Le narcissisme chez l\u2019enfant\u00a0: modalit\u00e9s normales et pathologiques,\u00a0<em class=\"marquage italique\">Psychologie clinique et projective<\/em>, 9, p.95-116.<\/p>\n<p>Dollfus A. (2007),\u00a0<em class=\"marquage italique\">Noureev\u00a0: L\u2019insoumis<\/em>, Paris, Flammarion.<\/p>\n<p>Ferenczi S. (1934), R\u00e9flexions sur le traumatisme,\u00a0<em class=\"marquage italique\">\u0152uvres Compl\u00e8tes<\/em>, IV (1927-1933), Paris, Payot, 1982.<\/p>\n<p>Freud S. (1905),\u00a0<em class=\"marquage italique\">Trois essais sur la th\u00e9orie de la sexualit\u00e9<\/em>, trad. Ph. Koeppel, Paris, Gallimard, 1991.<\/p>\n<p>Freud S. (1907), Lettre du 27-08-1907 \u00e0 C.G Jung, Sigmund Freud &#8211; C.G.Jung\u00a0:\u00a0<em class=\"marquage italique\">Correspondance<\/em>, vol.1 (1906-1909), trad. R. Fivaz &#8211; Silbermann, Gallimard, Paris, 1975.<\/p>\n<p>Freud S. (1908),\u00a0<em class=\"marquage italique\">La morale sexuelle \u00ab\u00a0civilis\u00e9e\u00a0\u00bb et la maladie nerveuse des temps modernes<\/em>,\u00a0<em class=\"marquage italique\">La vie sexuelle<\/em>, trad. coll. Paris, PUF, 4<sup class=\"exposant\">e<\/sup>\u00a0ed. 1973.<\/p>\n<p>Freud S. (1939),\u00a0<em class=\"marquage italique\">L\u2019homme Mo\u00efse et la religion monoth\u00e9iste<\/em>, trad. C. Heim, Paris, Gallimard, 1989.<\/p>\n<p>Noureev R. (1962),\u00a0<em class=\"marquage italique\">Nureyev, his spectacular early years<\/em>, trad. A. Dollfus, Paris, Arthaud, 2016.<\/p>\n<p>Rosenberg B. (1999), Masochisme mortif\u00e8re et masochisme gardien de la vie,\u00a0<em class=\"marquage italique\">RFP, Monographies de psychanalyse<\/em>, Paris, PUF, p.55-91.<\/p>\n<h3 class=\"titre traitementparticulier-non\">DVD<\/h3>\n<p><em class=\"marquage italique\">Nureyev<\/em>.\u00a0<em class=\"marquage italique\">Biographie<\/em>. DVD. Production Antelope, Orf\u00e9o Films Limited, Radio Telefis Eireann and RM associates. Mise en sc\u00e8ne Patricia Foy.<\/p><div class=\"pdfprnt-buttons pdfprnt-buttons-post pdfprnt-bottom-right\"><a href=\"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/10414?print=pdf\" class=\"pdfprnt-button pdfprnt-button-pdf\" target=\"_blank\"><\/a><\/div>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Dans la dynamique de mes travaux sur \u00ab&nbsp;Corps et processus de cr\u00e9ation&nbsp;\u00bb, je voudrais vous emmener \u00e0 la rencontre de Rudolf Noureev, ce danseur \u00e9toile au destin exceptionnel dont nous gardons en m\u00e9moire d\u2019insaisissables moments de Beau, voire de Sublime&#8230;.<\/p>\n","protected":false},"author":2,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"rubrique":[1214,1215],"thematique":[252],"auteur":[1435],"dossier":[576],"mode":[60],"revue":[472],"type_article":[452],"check":[2023],"class_list":["post-10414","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","rubrique-psychanalyse","rubrique-psychopathologie","thematique-addictions","auteur-marie-christine-pheulpin","dossier-la-contrainte-addictive-entre-trouble-de-lhumeur-et-trouble-des-limites","mode-payant","revue-472","type_article-dossier","check-ok"],"acf":[],"_links":{"self":[{"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/10414","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/users\/2"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=10414"}],"version-history":[{"count":1,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/10414\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":13420,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/10414\/revisions\/13420"}],"wp:attachment":[{"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=10414"}],"wp:term":[{"taxonomy":"rubrique","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/rubrique?post=10414"},{"taxonomy":"thematique","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/thematique?post=10414"},{"taxonomy":"auteur","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/auteur?post=10414"},{"taxonomy":"dossier","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/dossier?post=10414"},{"taxonomy":"mode","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/mode?post=10414"},{"taxonomy":"revue","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/revue?post=10414"},{"taxonomy":"type_article","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/type_article?post=10414"},{"taxonomy":"check","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/check?post=10414"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}