{"id":10399,"date":"2021-08-22T07:31:58","date_gmt":"2021-08-22T05:31:58","guid":{"rendered":"https:\/\/carnetpsy.fr\/la-metamorphose-des-humeurs-et-le-spectre-des-addictions-2\/"},"modified":"2021-09-16T10:31:59","modified_gmt":"2021-09-16T08:31:59","slug":"la-metamorphose-des-humeurs-et-le-spectre-des-addictions","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/la-metamorphose-des-humeurs-et-le-spectre-des-addictions\/","title":{"rendered":"La m\u00e9tamorphose des humeurs et le spectre des addictions"},"content":{"rendered":"\n<p>Le titre de cet article contient \u00e0 la fois le mot <em>humeur<\/em> et le mot <em>spectre<\/em>. Quel est le rapport entre les deux&nbsp;? Nous savons que la th\u00e9orie des humeurs, qui s\u2019est d\u00e9velopp\u00e9e dans l\u2019Antiquit\u00e9 grecque, s\u2019est prolong\u00e9e \u00e0 la Renaissance (le plus c\u00e9l\u00e8bre livre sur la m\u00e9lancolie de la Renaissance est <em>L\u2019Anatomie de la m\u00e9lancolie<\/em> de Robert Burton, paru en Angleterre en 1621 <sup>1<\/sup>) pour finalement se diffuser tr\u00e8s largement au XIX<sup>e<\/sup> si\u00e8cle, \u00e0 l\u2019\u00e9poque o\u00f9 les ali\u00e9nistes recherchaient toujours dans le cerveau des fous l\u2019\u00e9panchement d\u2019 \u00ab&nbsp;humeurs corrosives&nbsp;\u00bb, \u00ab&nbsp;des vaisseaux farcis de mati\u00e8res noir\u00e2tres, poisseuses et d\u00e9l\u00e9t\u00e8re <sup>2<\/sup>&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>Quatre humeurs sont pr\u00e9sentes chez Hippocrate &#8211; sang, bile jaune, bile noire et flegme &#8211; associ\u00e9es \u00e0 quatre substances &#8211; parfois le sang, l\u2019eau, le flegme et la bile <sup>3<\/sup> &#8211; qui, au contact les unes des autres, \u00ab&nbsp;s\u2019\u00e9chauffant et se refroidissant, se dess\u00e9chant et s\u2019humectant l\u2019une l\u2019autre contre nature produisent des maladies&nbsp;\u00bb<sup>4<\/sup>.<\/p>\n\n\n\n<p>Cette th\u00e9orie antique des humeurs n\u2019est-elle pas d\u00e9j\u00e0 r\u00e9gie par une logique de l\u2019imaginaire <sup>5<\/sup>&nbsp;? Dans son statut interm\u00e9diaire entre le psychologique et le physiologique, le m\u00e9taphorique et le cosmogonique, l\u2019humeur, tout comme la pulsion, ne demeure-t-elle pas toujours une \u00e9nigme pour la psychanalyse&nbsp;? Cette bipartition chaud-froid, sec-humide, dont les grecs avaient eu l\u2019intuition, n\u2019est-elle pas essentielle pour comprendre le rapport entre troubles de l\u2019humeur et troubles bipolaires&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>Une autre question se pr\u00e9sente. Les humeurs font g\u00e9n\u00e9ralement r\u00e9f\u00e9rence aux substances liquides qui circulent dans le corps, comme en fait \u00e9tat le dictionnaire (sueur, urine, sperme, r\u00e8gles de femme, s\u00e9cr\u00e9tions vaginales, sang, eau). Ne serait-t-il pas int\u00e9ressant de les mettre aussi en rapport avec les mati\u00e8res solides (aliments et mati\u00e8res f\u00e9cales) et gazeuses (air) qui p\u00e9n\u00e8trent de diverses fa\u00e7ons les divers organes de sens (nez, \u0153il, oreille)&nbsp;? D\u2019ailleurs, tous ces \u00e9l\u00e9ments liquides, solides et gazeux ne se c\u00f4toient-ils pas et ne se m\u00e9tamorphosent-ils pas les uns dans les autres au cours des divers \u00e9tats de la vie psychique de l\u2019\u00eatre normal et de celui contraint par l\u2019addiction <sup>6<\/sup>&nbsp;? L\u2019humeur \u00ab&nbsp;pulse&nbsp;\u00bb, elle cr\u00e9e une tension, elle remplit un organe &#8211; testicules, ovaires, vessie, poumons, oreilles, yeux, c\u0153ur, foie. Ces organes peuvent se remplir ou se vider de leur substance.<\/p>\n\n\n\n<p>Les humeurs circulent et leur circulation assure la r\u00e9g\u00e9n\u00e9ration du corps. Lorsque leur circulation cesse, la vie cesse \u00e9galement. Au cours du temps, le sens psychique du mot <em>humeur<\/em> semble s\u2019\u00eatre impos\u00e9 davantage. Car dans l\u2019expression \u201c\u00eatre de bonne humeur\u201d, on n\u2019entend plus forc\u00e9ment l\u2019impact d\u2019une substance corporelle. Quant \u00e0 la th\u00e9orie grecque des humeurs v\u00e9hicul\u00e9e par Hippocrate et Galien, elle met en \u00e9vidence une image du corps \u00ab&nbsp;comme une chose poreuse, perc\u00e9e d\u2019une infinit\u00e9 de trous, de canaux <sup>7<\/sup>&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>Si l\u2019on se r\u00e9f\u00e8re au sens \u00e9tymologique du mot <em>humeur<\/em>, notamment dans sa dimension psychique, il est utile de rappeler qu\u2019il \u00e9voque au cours des si\u00e8cles tant\u00f4t les tendances dominantes qui forment le caract\u00e8re, tant\u00f4t l\u2019id\u00e9e de caprice, de spontan\u00e9it\u00e9, de fantaisie, d\u2019impr\u00e9vu ou d\u2019impr\u00e9visibilit\u00e9, par cela oppos\u00e9 \u00e0 raison et volont\u00e9. Enfin, les attributs qui s\u2019associent aux humeurs sont \u00e0 la fois duels et contrast\u00e9s&nbsp;: on parle depuis toujours de m\u00e9chante ou mauvaise humeur, d\u2019humeur de chien en l\u2019opposant \u00e0 la bonne et belle humeur. Ainsi, dans une certaine mesure, le \u00ab&nbsp;moi-passoire&nbsp;\u00bb dont parle Didier Anzieu <sup>8<\/sup> \u00e0 propos de personnalit\u00e9s <em>borderline<\/em>, serait peut-\u00eatre dans une certaine mesure, une chose banale, qui ne concerne pas que la personnalit\u00e9 pathologique. Il s\u2019agirait d\u2019humeurs qui, \u00e0 la fois corporellement et psychiquement, mettraient le plus en danger les limites stables de notre corps et de notre moi. L\u2019humeur, c\u2019est important de le souligner, circule avant la constitution de l\u2019objet. Ainsi Fran\u00e7ois Gantheret remarque \u00e0 juste titre que, dans la fameuse formule freudienne \u00ab&nbsp;trouver l\u2019objet, c\u2019est le retrouver&nbsp;\u00bb, ce que l\u2019on retrouve dans un premier temps, c\u2019est le lait qui est \u00ab&nbsp;une substance, il n\u2019a pas la forme d\u00e9finie et arr\u00eat\u00e9e d\u2019un objet&nbsp;\u00bb<sup>9<\/sup>. Ce rapport privil\u00e9gi\u00e9 avec l\u2019informe est valable pour toutes les humeurs. Leur circulation est proche de celle des objets transitoires oppos\u00e9s par Joyce McDougall au symbolisme des objets transitionnels <sup>10<\/sup>.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Exemple clinique<\/h2>\n\n\n\n<p>A.<sup>11<\/sup> d\u00e9testait tout ce qui \u00e9tait humide&nbsp;: eau, sperme, sang, sang des r\u00e8gles mais aussi sang pouvant couler \u00e0 la suite d\u2019une blessure. Durant une p\u00e9riode de sa vie, son compagnon la battait jusqu\u2019au sang. Elle d\u00e9testait aussi les larmes, qu\u2019elle avait compl\u00e8tement ass\u00e9ch\u00e9es. Elle ressemblait \u00e0 une cr\u00e9ature min\u00e9rale, momifi\u00e9e. Elle aimait \u00e9galement la nuit, rendue famili\u00e8re par ses insomnies, ses cheveux noirs, son teint gris\u00e2tre renvoyaient en effet \u00e0 un espace nocturne froid et lunaire. En m\u00eame temps, A. \u00e9tait irr\u00e9sistiblement attir\u00e9e par la lumi\u00e8re aveuglante et br\u00fblante du soleil, comme si sa froideur la prot\u00e9geait d\u2019un r\u00e9chauffement plus dangereux encore &#8211; voire mortel. Elle avait aussi d\u00e9velopp\u00e9 un d\u00e9go\u00fbt prononc\u00e9 pour son propre sexe, aper\u00e7u furtivement dans le miroir, comme une blessure \u00e9trang\u00e8re \u00e0 son propre corps, pour ses seins trop arrondis, trop lourds, surtout lorsqu\u2019elle se mouvait.<\/p>\n\n\n\n<p>Elle abhorrait les organes s\u00e9cr\u00e9tant des humeurs typiquement f\u00e9minines et imma\u00eetrisables. Mais rien ne l\u2019avait inqui\u00e9t\u00e9e (et attir\u00e9e secr\u00e8tement) davantage que le sperme paternel. Son p\u00e8re lui avait propos\u00e9, selon ses paroles, une ins\u00e9mination artificielle avec son propre sperme afin que le gar\u00e7on manquant de la fratrie (A. avait trois s\u0153urs) puisse enfin voir la lumi\u00e8re du jour et que le nom et la filiation masculine ne disparaissent pas. Mais si l\u2019ins\u00e9mination par la \u00ab&nbsp;basse humeur&nbsp;\u00bb du sperme paternel p\u00e9n\u00e9trant son sexe \u00e9tait manifestement abhorr\u00e9e, en revanche, une sorte d\u2019ins\u00e9mination \u00ab&nbsp;lumineuse&nbsp;\u00bb \u00e9tait recherch\u00e9e&nbsp;: par le biais d\u2019un jeu de mot homophonique, la fille \u00e9tait acoustiquement ensemenc\u00e9e par le p\u00e8re. A dire vrai, dans ce sc\u00e9nario, le p\u00e8re \u00e9tait plus proche d\u2019une figure fraternelle et une sorte de filiation et de communaut\u00e9 spirituelle s\u2019accomplissait dans un espace a\u00e9rien purifi\u00e9 et br\u00fblant en m\u00eame temps. Lors de cette illumination, une r\u00e9paration majeure semblait s\u2019accomplir. A. n\u2019\u00e9tait plus un simple \u00ab&nbsp;brouillon d\u2019essai&nbsp;\u00bb (comme la tradition familiale avait caract\u00e9ris\u00e9 sa venue au monde), elle n\u2019\u00e9tait plus con\u00e7ue comme une merde mais devenait un \u00eatre exceptionnel. Trop pr\u00e9occup\u00e9e soi-disant par sa carri\u00e8re professionnelle, sa m\u00e8re, qui avait mieux r\u00e9ussi que son conjoint, l\u2019avait laiss\u00e9e entre les mains du p\u00e8re. Mains plus dures et rugueuses que les mains maternelles. La m\u00e8re faisait bouillir la marmite, le p\u00e8re s\u2019occupait de l\u2019\u00e9ducation des filles, \u00e9ducation des plus spartiates. La d\u00e9couverte des cons\u00e9quences n\u00e9fastes de ce pacte avait pouss\u00e9 les deux parents \u00e0 recentrer leur tir sur les s\u0153urs cadettes d\u2019A., qui avaient davantage profit\u00e9 de la pr\u00e9sence et de la tendresse maternelle. N\u00e9anmoins, photos \u00e0 l\u2019appui, A. se voyait \u00e0 califourchon sur les \u00e9paules du p\u00e8re, enfant de trois ans, un large sourire aux l\u00e8vres. Signe tangible qu\u2019elle avait tout de m\u00eame connu un certain bonheur dans cette intimit\u00e9 pr\u00e9coce avec son p\u00e8re. Ce n\u2019est qu\u2019apr\u00e8s la naissance de ses s\u0153urs que sa vie s\u2019\u00e9tait brusquement obscurcie.<\/p>\n\n\n\n<p>Essayons de suivre pas \u00e0 pas le rapport d\u2019A. avec les m\u00e9tamorphoses des humeurs et le spectre des addictions ainsi qu\u2019il s\u2019est manifest\u00e9 dans la construction de son histoire et dans l\u2019\u00e9volution de son transfert lors du travail analytique. Aucun souvenir direct de la p\u00e9riode de sa gestation ne pouvait bien s\u00fbr \u00eatre \u00e9voqu\u00e9. Mais son discours laissait entendre que cette p\u00e9riode ne fut pas de tout repos. Dans l\u2019un des rares r\u00eaves qu\u2019elle m\u2019avait apport\u00e9 en s\u00e9ance, elle se voyait en pleine temp\u00eate, perdue comme une bouteille \u00e0 la mer, bouchon minuscule ballot\u00e9 par des grosses lames, la mena\u00e7ant de noyade, \u00e0 la recherche d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9e d\u2019un point solide d\u2019ancrage <sup>12<\/sup>.<\/p>\n\n\n\n<p>Dans un autre cauchemar, elle se voyait sous la forme d\u2019un oiseau se lovant dans la coquille d\u2019un \u0153uf (l\u2019\u0153uf \u00e9tant d\u00e9j\u00e0 projet\u00e9 \u00e0 l\u2019ext\u00e9rieur du corps de la poule), sa croissance \u00e9tant d\u00e9pendante de la couvade (mot que l\u2019on peut aussi utiliser pour un enfant trop prot\u00e9g\u00e9 par la chaleur maternelle). La coquille se brisait brutalement et l\u2019oiseau prenait son envol \u00e9ph\u00e9m\u00e8re (je reviendrai par la suite sur ce r\u00eave) &#8211; signe qu\u2019A. ne parvenait jamais \u00e0 mener ses projets \u00e0 terme&nbsp;? Tout ce qu\u2019elle faisait dans sa vie sentimentale et professionnelle restait \u00e0 l\u2019\u00e9tat de brouillon. L\u2019\u0153uf est d\u2019ailleurs un espace tridimensionnel contenant, tandis que le brouillon est plat et froiss\u00e9. Dans sa petite enfance, A. n\u2019avait pas pu dire \u00ab&nbsp;Je suis le sein&nbsp;\u00bb (voir Freud, <em>Abr\u00e9g\u00e9 de psychanalyse<\/em><sup>13<\/sup>) qu\u2019il soit interne ou externe. Elle n\u2019avait pas pu l\u2019int\u00e9rioriser. Ainsi, A. n\u2019avait apparemment pas connu de confusion humorale bienheureuse avec le sein maternel, l\u2019embryon baignant \u00e0 la fois dans l\u2019oc\u00e9an du liquide amniotique et se nourrissant du sang et de l\u2019eau maternels (sang et eau \u00e9tant des nourritures pr\u00e9c\u00e9dant le lait maternel <sup>14<\/sup>).<\/p>\n\n\n\n<p>Plus tard, \u00e0 l\u2019adolescence, les quatre s\u0153urs avaient affectionn\u00e9 le jeu surr\u00e9aliste du cadavre exquis, \u00e0 une \u00e9poque qui pr\u00e9c\u00e9da de peu le d\u00e9c\u00e8s du p\u00e8re, et succ\u00e9da au d\u00e9c\u00e8s du grand-p\u00e8re paternel. Sans m\u2019attarder sur les raisons qui attir\u00e8rent l\u2019attention de A. pour ce jeu, comment ne pas imaginer que les s\u0153urs avaient bien compris que p\u00e8re et grand-p\u00e8re jouaient avec le feu et la mort \u00e0 travers leur passion tabagique &#8211; car tous deux \u00e9taient de grands fumeurs&nbsp;? Comme si elles souhaitaient s\u2019approprier et ma\u00eetriser une mort annonc\u00e9e&nbsp;? Les quatre filles pratiquant ce jeu pouvaient rappeler, dans une variante f\u00e9minine, le sc\u00e9nario du meurtre du p\u00e8re commis au sein la horde imagin\u00e9e par Freud. Si A. n\u2019avait apparemment pas connu la douceur et la fluidit\u00e9 des soins maternels pr\u00e9coces, elle avait en revanche bien aper\u00e7u l\u2019amertume des larmes paternelles. Certes, sa ressemblance physique et sa relation privil\u00e9gi\u00e9e avec son p\u00e8re lui avaient fait comprendre qu\u2019elle en \u00e9tait la pr\u00e9f\u00e9r\u00e9e. Mais \u00e9tait-ce en tant que fille ou que gar\u00e7on manqu\u00e9&nbsp;? La place d\u2019un fils a\u00een\u00e9 manquant dans cette famille m\u00e9diterran\u00e9enne \u00e9tait \u00e9voqu\u00e9e avec pr\u00e9gnance. L\u2019expulsion pr\u00e9coce d\u2019A. de la douceur du sein maternel \u00e9tait \u00e9voqu\u00e9e dans la s\u00e9quence du cauchemar que je viens de citer&nbsp;: apr\u00e8s que l\u2019oiseau eut bris\u00e9 sa coquille et prit son envol, il fut violemment attrap\u00e9 par la main d\u2019un homme &#8211; associ\u00e9 au p\u00e8re &#8211; lequel lui enfon\u00e7a le bec dans la cuisse d\u2019une dinde (la dinde \u00e9tait le mets de pr\u00e9dilection lors des crises de boulimie d\u2019A.&nbsp;; elle \u00e9tait aussi associ\u00e9e \u00e0 la cuisse de la m\u00e8re). Le bras phallique de l\u2019homme renvoyait au bras du p\u00e8re, qui avait \u00e9lev\u00e9 ses filles <em>manu militari<\/em>. La main du p\u00e8re qui l\u2019attrapait la renvoyait par ailleurs \u00e0 l\u2019image d\u2019un oiseau de proie qu\u2019elle associait \u00e0 la chanson de Barbara <em>L\u2019aigle noir<\/em>. L\u2019\u00e9rotisme du p\u00e8re envers sa fille se d\u00e9ployait apparemment sur un versant \u00e0 la fois h\u00e9t\u00e9ro et homosexuel. Par ailleurs, A. souffrait d\u2019un bruxisme nocturne qui mena\u00e7ait d\u2019\u00e9roder compl\u00e8tement ses dents. On peut ainsi d\u00e9celer dans les moments pr\u00e9coces de sa vie, deux moments d\u2019ass\u00e8chement brutaux&nbsp;: celui de sa naissance et celui du passage de la nourriture liquide \u00e0 la nourriture solide &#8211; le passage entre pulsions vampiriques et cannibaliques. A cela s\u2019ajoutait que la douceur d\u2019un portage dans les bras maternels avait \u00e9t\u00e9 court-circuit\u00e9e par la rudesse du bras et de la main paternels. Un autre r\u00eave&nbsp;: A. regardait sa main et son bras comme projet\u00e9s sur un \u00e9cran blanc. Mais une confusion s\u2019installa dans son esprit&nbsp;: s\u2019agissait-il de sa propre main, de son propre bras ou du bras et de la main du p\u00e8re&nbsp;? Une confusion de sexe et de genre semblait l\u2019habiter. Elle \u00e9tait parfois \u00e0 la recherche d\u2019une famille hermaphrodite qui pourrait la dispenser d\u2019un choix d\u2019objet sexuel unique et d\u2019un choix d\u2019objet incestueux. Cette main renvoyait aussi \u00e0 une activit\u00e9 masturbatoire clitoridienne forg\u00e9e sur le mod\u00e8le d\u2019une masturbation masculine. L\u2019interdit du toucher ou la m\u00e9fiance d\u00e9velopp\u00e9e pour tout toucher \u00e9rotis\u00e9 faisait qu\u2019A. \u00e9vitait toute \u00e9vocation de sc\u00e8nes \u00e9rotiques trop crues.<\/p>\n\n\n\n<p>Une autre question se pose. Quelles furent les racines infantiles du tabagisme si tenace d\u2019A.&nbsp;? Elle avait commenc\u00e9 \u00e0 fumer jeune, lors de la pubert\u00e9, et n\u2019\u00e9tait jamais parvenu \u00e0 y renoncer. Il est probable qu\u2019A., d\u00e8s son plus jeune \u00e2ge, fut impr\u00e9gn\u00e9e de la forte odeur du tabac consomm\u00e9 par son p\u00e8re. Dans mon cabinet, nous avons longuement abord\u00e9 les risques mortels qu\u2019elle encourait en perp\u00e9trant la passion de son p\u00e8re. Son tabagisme avait diminu\u00e9 mais pas compl\u00e9tement disparu. Avant de devenir le signe d\u2019un amour partag\u00e9, il me semble que cette passion t\u00e9moignait de ce que Freud appelait une \u00ab&nbsp;identification au p\u00e8re de la pr\u00e9histoire personnelle <sup>15<\/sup>&nbsp;\u00bb, une sorte d\u2019identification et d\u2019incorporation vitales. Cet air nocif et empoisonn\u00e9 lui \u00e9tait paradoxalement pr\u00e9cieux.<\/p>\n\n\n\n<p>Un souvenir traumatique t\u00e9moignait, en quelque sorte en n\u00e9gatif, de la survalorisation des effets de la cigarette&nbsp;: un jour son p\u00e8re fit irruption dans sa chambre d\u2019enfant &#8211; elle devait avoir alors sept ou huit ans. Il s\u2019agenouilla devant elle et \u00e9clata en sanglots. Ce fut la premi\u00e8re et derni\u00e8re fois que la fille vit son p\u00e8re en train de pleurer. La fen\u00eatre de sa chambre d\u2019enfant donnait sur l\u2019\u00e9tablissement o\u00f9 \u00e9tait hospitalis\u00e9 son grand-p\u00e8re paternel, atteint d\u2019un cancer des poumons d\u00fb \u00e0 son tabagisme, et parvenu en phase terminale. Il \u00ab&nbsp;\u00e9tait maigre, presque squelettique&nbsp;\u00bb. Elle avait compris qu\u2019il \u00e9tait condamn\u00e9 et avait ressenti du m\u00eame coup que les larmes que son p\u00e8re partageait avec elle t\u00e9moignaient de la douleur li\u00e9e \u00e0 la filiation masculine menac\u00e9e d\u2019extinction. Est-ce \u00e0 ce moment qu\u2019A. r\u00e9alisa l\u2019association entre l\u2019odeur du tabac, la passion pour la cigarette et la menace d\u2019une maladie mortelle qui ass\u00e8che et amaigrit le corps&nbsp;? Autrement dit de l\u2019association entre l\u2019amour et la mort&nbsp;? Les larmes sont les humeurs corporelles les plus subtiles. Celles o\u00f9 des s\u00e9cr\u00e9tions corporelles s\u2019associent au sens de la vue, se rapprochant d\u2019une expressivit\u00e9 affective de souffrance et de douleur. Venant en contradiction avec la filiation lumineuse, br\u00fblante et id\u00e9alis\u00e9e entre p\u00e8re et fille, sugg\u00e9r\u00e9e par l\u2019homophonie de leur nom, ce moment de faiblesse passag\u00e8re du p\u00e8re fut fortement r\u00e9prim\u00e9 et A. choisit de se comporter d\u2019une fa\u00e7on encore plus spartiate et \u00ab&nbsp;masculine&nbsp;\u00bb que son propre p\u00e8re, comme si un renversement jubilatoire de pouvoir s\u2019\u00e9tait instaur\u00e9. La d\u00e9saffectation, le dess\u00e8chement et la ma\u00eetrise phallique devinrent les ma\u00eetres mots de sa vie. Notons qu\u2019\u00e0 l\u2019\u00e9poque o\u00f9 cet incident eut lieu, A. se fabriqua une sorte de talisman cens\u00e9 la prot\u00e9ger des malheurs du monde. Il s\u2019agissait d\u2019un squelette d\u00e9coup\u00e9 dans du carton, qui bougeait \u00e0 la mani\u00e8re d\u2019un pantin tir\u00e9 par des ficelles. C\u2019\u00e9tait son porte bonheur, son objet transitionnel, son double secourable, sec, maigre, imputrescible, court-circuitant toute filiation transg\u00e9n\u00e9rationnelle et la prot\u00e9geant magiquement contre les \u00eatres humains d\u00e9cevants.<\/p>\n\n\n\n<p>Tout au long de ce travail accompli avec A., j\u2019avais \u00e9prouv\u00e9 une certaine difficult\u00e9 \u00e0 la regarder et \u00e0 l\u2019\u00e9couter, tant son aspect \u00e9tait cadav\u00e9rique et son discours ma\u00eetris\u00e9 et monotone, la plupart du temps. J\u2019ai finalement compris que cet \u00e9tat \u00e9tait pour elle une fa\u00e7on d\u2019affirmer son amour ind\u00e9fectible envers son p\u00e8re. Par rapport \u00e0 la fluidit\u00e9 du lait maternel qui jaillit du mamelon, le regard et la voix sont des canaux sensoriels v\u00e9hiculant des \u00e9manations d\u00e9li\u00e9es et immat\u00e9rielles. Chez A., nous sommes en pr\u00e9sence d\u2019un ass\u00e8chement de cette humeur primordiale qu\u2019est le lait. L\u2019exp\u00e9rience du sevrage traumatique chez A. s\u2019\u00e9tait associ\u00e9e non seulement au surinvestissent des sensations visuelles et auditives mais aussi \u00e0 un surinvestissement de l\u2019\u00e9rotisme anal. Ayant l\u2019impression de ne pas avoir assez re\u00e7u oralement parlant, A. manifestait une sorte d\u2019avarice g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9e pour le don de son corps, de son sexe, de ses mots, de ses sentiments. Mon travail s\u2019apparentait davantage \u00e0 un travail de fourmi d\u00e9pourvu d\u2019interpr\u00e9tation mutative importante. Pourtant, sa venue r\u00e9guli\u00e8re aux s\u00e9ances et le plaisir qu\u2019elle semblait manifestement y prendre, associ\u00e9e \u00e0 ma capacit\u00e9 de survie meilleure que celles de son p\u00e8re et de son grand-p\u00e8re, furent, me semble-t-il, tr\u00e8s b\u00e9n\u00e9fiques. Mon existence, stable, face \u00e0 son agressivit\u00e9 insidieuse fut certainement d\u00e9terminante, m\u00eame si l\u2019\u00e9rotisation du transfert \u00e9tait particuli\u00e8rement redout\u00e9e. Mon <em>impression fut celle d\u2019un renforcement chez A. pendant ce travail d\u2019un axe de survie \u00ab&nbsp;salubre&nbsp;\u00bb, faisant penser \u00e0 une colonne vert\u00e9brale devenue plus souple et plus solide<\/em>. Il est temps de souligner ce paradoxe. C\u2019est justement au moment o\u00f9 A. sentait qu\u2019elle perdait pied et touchait le fond en r\u00e9gressant au niveau d\u2019une contrainte addictive bien particuli\u00e8re, qu\u2019elle ressentait brusquement le besoin de changer de position et de trouver un nouvel \u00e9quilibre dans un autre type d\u2019addiction apparemment radicalement diff\u00e9rent <sup>16<\/sup>. En effet, cette r\u00e9gression presque ombilicale, ne dura pas longtemps. Une sorte de renversement se produisit peu \u00e0 peu, comme si A. avait ressenti la fragilit\u00e9 de cette communion avec sa m\u00e8re et avait craint de trahir un investissement libidinal plus familier &#8211; celui qui la rattachait au tabagisme de son p\u00e8re. Ce basculement et ce renversement de position \u00e9taient donc favoris\u00e9s par le fort clivage pr\u00e9sent entre les deux figures parentales. La cigarette l\u2019aidait \u00e0 ressembler au cadavre du p\u00e8re (elle semblait avoir fait de son propre corps la s\u00e9pulture du corps de son p\u00e8re) tandis que les crises de boulimie lui permettaient d\u2019attaquer le sein maternel d\u00e9faillant. Dans un autre cauchemar, elle se voyait brisant \u00e0 pleines dents le goulot d\u2019une bouteille d\u2019alcool comme pour acc\u00e9der \u00e0 son contenu, mais cet acte lui blessait la bouche et les l\u00e8vres. Le sein maternel d\u00e9faillant semblait avoir \u00e9t\u00e9 plus que d\u00e9s\u00e9rotis\u00e9, il avait \u00e9t\u00e9 blessant.<\/p>\n\n\n\n<p>Le clivage entre les deux figures parentales, associ\u00e9 \u00e0 des humeurs contrast\u00e9es, explique-t-il pourquoi, si souvent, les patients addict\u00e9s sont en m\u00eame temps bipolaires&nbsp;? Mais il y a plus que cela. L\u2019action d\u2019un \u00ab&nbsp;substance unique&nbsp;\u00bb, alcool ou nourriture, semble susciter une telle tension, tout au moins au niveau de ce cas, qu\u2019elle tendait, afin d\u2019assurer la survie du sujet, \u00e0 subir un renversement dans le contraire&nbsp;; nous retrouvons en cela l\u2019intuition des grecs de l\u2019Antiquit\u00e9, dans la recherche d\u2019un \u00e9quilibre entre le sec et l\u2019humide, le chaud et le froid. A travers son alcoolisme, A. se noyait litt\u00e9ralement dans le sein maternel. A travers son tabagisme, elle se dess\u00e9chait jusqu\u2019\u00e0 l\u2019\u00e9tat min\u00e9ral, rejoignant manifestement le corps de son p\u00e8re. Le corps de la fille &#8211; qui ressemblait au p\u00e8re, nous l\u2019avons vu, \u00e9tait devenu la s\u00e9pulture vivante des cadavres du p\u00e8re et du grand-p\u00e8re. Cette possession n\u00e9crophagique \u00e9tait davantage tol\u00e9r\u00e9e qu\u2019une possession phallique et s\u00e9minale qui aurait pu donner naissance \u00e0 un fruit d\u00e9fendu et \u00eatre sanctionn\u00e9 par un surmoi maternel tyrannique et tout puissant. N\u2019est-ce pas la m\u00e8re qui, seule, avait pu la sauver du d\u00e9sastre de la noyade psychique lors de son alcoolisme d\u00e9vastateur&nbsp;? J\u2019appelle ce travail de deuil o\u00f9 le survivant mime l\u2019\u00e9tat de cadavre du mort ch\u00e9ri, travail de momification <sup>17<\/sup>. Il se d\u00e9veloppe sur le fond d\u2019un surinvestissement de l\u2019\u00e9rotisme anal plus solide, au d\u00e9triment des \u00e9rotismes oral, g\u00e9nital et ur\u00e9tral plus liquides.<\/p>\n\n\n\n<p>Attachons-nous \u00e0 pr\u00e9sent \u00e0 la signification du mot spectre. Au fil du temps, ce mot a pris plusieurs sens&nbsp;: celui de \u00ab&nbsp;simulacre&nbsp;\u00bb, \u00ab&nbsp;forme&nbsp;\u00bb, \u00ab&nbsp;apparence&nbsp;\u00bb, \u00ab&nbsp;apparition plus ou moins effrayante d\u2019un esprit ou d\u2019un mort&nbsp;\u00bb, \u00ab&nbsp;vision vague et effrayante&nbsp;\u00bb, \u00ab&nbsp;personne tr\u00e8s maigre dont l\u2019aspect fait penser \u00e0 un cadavre&nbsp;\u00bb. Le mot spectre renvoie \u00e9galement \u00e0 l\u2019id\u00e9e \u00ab&nbsp;d\u2019\u00e9pouvante&nbsp;\u00bb, on parle aussi du \u00ab&nbsp;spectre de la guerre&nbsp;\u00bb. Mais le mot spectre est \u00e9galement utilis\u00e9 en optique (1720) et d\u00e9signe notamment les images (en grec <em>eidolon<\/em>) juxtapos\u00e9es, formant une suite ininterrompue de couleurs correspondant \u00e0 la d\u00e9composition de la lumi\u00e8re <sup>18<\/sup>. Y a-t-il un rapport entre les deux acceptions de ce terme&nbsp;? Difficile d\u2019y r\u00e9pondre. En revanche, il est certain que A. \u00e9tait \u00e0 la fois \u00e0 la recherche d\u2019une sorte d\u2019illumination spectrale prodigu\u00e9e par le dieu H\u00e9lios, tout en ayant l\u2019air d\u2019une revenante fra\u00eechement d\u00e9terr\u00e9e d\u2019un tombeau. A l\u2019\u00e9poque o\u00f9 j\u2019ai suivi A., mon exp\u00e9rience avec ce type de patientes \u00e9tait encore relativement modeste et insuffisante. J\u2019ai eu du mal \u00e0 donner plus d\u2019importance \u00e0 la n\u00e9cessaire r\u00e9incarnation des figures spectrales qui l\u2019habitaient, notamment celle du grand-p\u00e8re. Aujourd\u2019hui, fort d\u2019une exp\u00e9rience plus riche, je suis certain que cette trajectoire aurait eu un impact important dans mon travail avec A. car des \u00eatres humains pr\u00e9cocement disparus du champ visuel d\u2019une personne, sur lesquels peu de mots ont \u00e9t\u00e9 prononc\u00e9s, peuvent acqu\u00e9rir une dimension vampirique. Donner plus de contours corporels et d\u2019histoire \u00e0 ces spectres est une t\u00e2che importante dans le travail avec ce type de patientes anorexiques, et peut-\u00eatre avec des patients addict\u00e9s en g\u00e9n\u00e9ral.<\/p>\n\n\n\n<p>Soyons honn\u00eate. Pendant les cinq \u00e0 six ann\u00e9es durant lesquelles j\u2019ai suivi A. en institution psychiatrique, au rythme d\u2019une \u00e0 deux fois par semaine (d\u2019abord en position face-\u00e0-face, puis allong\u00e9e sur un divan), je n\u2019ai pas r\u00e9ussi \u00e0 l\u2019arracher totalement \u00e0 son tabagisme ni \u00e0 ses crises de boulimie. Apr\u00e8s mon d\u00e9part impr\u00e9vu de l\u2019institution, je l\u2019ai dirig\u00e9e vers une psychanalyste femme, car la faille pr\u00e9coce des premi\u00e8res ann\u00e9es de sa vie, marqu\u00e9es par l\u2019absence mat\u00e9rielle et psychique de sa m\u00e8re, n\u00e9cessitait une figure transf\u00e9rentielle sensiblement mieux incarn\u00e9e. L\u2019analyse transf\u00e9rentielle de sa relation passionnelle avec son p\u00e8re lui permit le d\u00e9veloppement d\u2019un peu plus de souplesse dans ses relations amoureuses. Sa passion pour l\u2019\u00e9criture, qui \u00e9tait une constante dans sa vie &#8211; sa th\u00e8se portait sur un courant litt\u00e9raire tr\u00e8s \u00e0 cheval sur la ma\u00eetrise des mots, qui s\u2019est d\u00e9gag\u00e9 de l\u2019\u00e9criture automatique propre au surr\u00e9alisme &#8211; lui avait n\u00e9anmoins permis une ouverture au monde culturel. Ce courant \u00ab&nbsp;lui allait comme un gant&nbsp;\u00bb. A. m\u2019a fait penser \u00e0 la fragilit\u00e9 de l\u2019\u00e9criture qui, vue \u00e0 la lumi\u00e8re de son cas, s\u2019apparentait \u00e0 un travail d\u2019ass\u00e9chement des humeurs et de rapprochement des spectres (l\u2019encre s\u00e8che sur le papier). En parall\u00e8le \u00e0 son travail d\u2019\u00e9criture, A. avait fabriqu\u00e9 des figurines en fils de fer et mie de pain, avant d\u2019utiliser des mati\u00e8res plus solides. Elle parvenait \u00e0 associer verbalement \u00e0 partir de ces cr\u00e9ations.<\/p>\n\n\n\n<p>Dans l\u2019apr\u00e8s-coup du travail accompli, avec A., mais aussi avec d\u2019autres patients addict\u00e9s, j\u2019ai pens\u00e9 que l\u2019une des particularit\u00e9s de ce travail r\u00e9sidait dans l\u2019attention port\u00e9e non seulement aux affects, \u00e0 leur repr\u00e9sentation, \u00e0 la mise en sc\u00e8ne de leur monde fantasmatique mais aussi \u00e0 la fluidit\u00e9 et m\u00e9tamorphose de leur humeur fortement entrav\u00e9e par des traumatismes et des relations d\u2019objet pr\u00e9coce. J\u2019ajouterais que, dans cette sorte de recensement des p\u00e9riodes importantes de sa vie lors du travail analytique effectu\u00e9 avec moi, une sorte de vue plongeante plus distanci\u00e9e s\u2019\u00e9tait ouverte \u00e0 A., quelque chose qui l\u2019aidait \u00e0 supporter plus facilement ses contraintes et ses humeurs. Elle avait acc\u00e9d\u00e9 \u00e0 l\u2019humour noir cher aux surr\u00e9alistes et un sourire naissant apparaissait \u00e9pisodiquement sur ses l\u00e8vres, comme si elle me gratifiait d\u2019une sorte de reconnaissance.<\/p>\n\n\n\n<p>Je conclurai sur ce dernier paradoxe\u00a0: il semblerait que l\u2019anorexique se contente d\u2019un minimum d\u2019incorporation, d\u2019un rien auto-conservatif, fantasmatique, affectif et onirique pour assurer sa survie, mettant en \u00e9vidence une app\u00e9tence consid\u00e9rable pour un spectre d\u2019addictions diversifi\u00e9es, soutenue par une tendance des humeurs \u00e0 se m\u00e9tamorphoser les unes dans les autres et soulignant ainsi la n\u00e9cessaire articulation entre l\u2019informel, l\u2019humoral et le spectral. Mais l\u2019attention port\u00e9e \u00e0 la m\u00e9tamorphose des humeurs et des spectres ne peut faire l\u2019\u00e9conomie de l\u2019analyse des fragilit\u00e9s narcissiques de ces patients, qui \u00e9voluent au sein d\u2019un complexe d\u2019\u0152dipe pr\u00e9coce o\u00f9 les identifications bisexuelles, les fixations pr\u00e9g\u00e9nitales et les relations sado-masochistes jouent un r\u00f4le essentiel. Elle ne peut pas faire l\u2019\u00e9conomie non plus de la m\u00e9tamorphose des humeurs en affects.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Notes bibliographiques<\/h2>\n\n\n\n<ol class=\"wrapper-children-biblio wp-block-list\"><li>R. Burton (1621)\u00a0<em class=\"marquage italique\">Anatomie de la M\u00e9lancolie<\/em>, Gallimard, 2005.<\/li><li>Voir Philippe Soubrie, \u00ab\u00a0Le cerveau et ses humeurs animales\u00a0\u00bb in L\u2019humeur et ses changements,\u00a0<em class=\"marquage italique\">Nouvelle Revue de Psychanalyse<\/em>\u00a0n\u00b0 32, 1985, Gallimard, p. 32.<\/li><li>Dans une note en bas de page, de son texte intitul\u00e9 \u00ab\u00a0Les maladies impraticables, Laurence Kahn nous dit\u00a0: \u00ab\u00a0En revanche dans Du r\u00e9gime, Aristote met en \u00e9vidence deux principes, l\u2019eau et le feu, et deux qualit\u00e9s, le sec et l\u2019humide. Galien combinera l\u2019ensemble, quatre humeurs et quatre qualit\u00e9 &#8211; (sec, humide, chaud, froid)\u00a0\u00bb (<em class=\"marquage italique\">Nouvelle revue de Psychanalyse, op.cit.<\/em>, p.37).<\/li><li><em class=\"marquage italique\">Ibid.<\/em><\/li><li>Voir J. Pigeaud, L\u2019humeur des anciens, in\u00a0<em class=\"marquage italique\">NRP<\/em>\u00a032,\u00a0<em class=\"marquage italique\">op. cit<\/em>. p. 51.<\/li><li>Dans son texte \u00ab\u00a0Thalassa, essai sur la th\u00e9orie de la g\u00e9nitalit\u00e9\u00a0\u00bb, Ferenczi souligne qu\u2019une collaboration doit avoir lieux entre les \u00e9rotismes anal et ur\u00e9tral afin que l\u2019\u00e9rotisme g\u00e9nital puisse bien fonctionner (voir S. Ferenczi, Psychanalyse 3,\u00a0<em class=\"marquage italique\">\u0152uvres Compl\u00e8tes<\/em>, Tome III\u00a0: 1919-1926, Paris, Payot, 1982, p.258). Mais dans ce ph\u00e9nom\u00e8ne de fusion des \u00e9rotismes partiels, qu\u2019il nomme amphimixie, il omet de souligner que ces \u00e9rotismes v\u00e9hiculent des substances diff\u00e9rentes. Dans un article intitul\u00e9 \u00ab\u00a0L\u2019archa\u00efque et les signifiants corporels dans les troubles de conduite alimentaire\u00a0\u00bb, j\u2019ai d\u00e9j\u00e0 esquiss\u00e9 le rapport entre les \u00e9rotisme partiels, ainsi que Freud les a d\u00e9crits, et la circulation des humeurs (voir\u00a0<em class=\"marquage italique\">L\u2019Archa\u00efque<\/em>, Publi\u00e9 sous ma direction, S\u00e8vres, Ed. EDK, 2008, p.154-159 et 167-168).<\/li><li><em class=\"marquage italique\">Ibid.<\/em><\/li><li>Voir D. Anzieu,\u00a0<em class=\"marquage italique\">Le moi-peau<\/em>, Paris, Dunod,1985.<\/li><li>Voir F. Gantheret,\u00a0<em class=\"marquage italique\">Les multiples visages de l\u2019un<\/em>, Paris, PUF, 2013, p.116.<\/li><li>Voir A.Fine, \u00ab\u00a0Entretien avec Joyce McDougall in \u00ab\u00a0La Boulimie\u00a0\u00bb,\u00a0<em class=\"marquage italique\">Monographie de la Revue Fran\u00e7aise de Psychanalyse<\/em>, Paris, PUF, 1991, p. 143-153.<\/li><li>J\u2019ai d\u00e9j\u00e0 parl\u00e9 de ce cas dans L\u2019anorexie, une \u00e9trange violence, Paris, PUF, 2008. Je l\u2019aborde ici dans un nouvelle perspective en le recentrant sur la probl\u00e9matique des spectres et des humeurs.<\/li><li>Ce r\u00eave n\u2019est pas sans rappeler\u00a0<em class=\"marquage italique\">Le Bateau ivre<\/em>\u00a0de Rimbaud, qui fut lui aussi d\u00e9chir\u00e9 par le conflit entre un univers fluide, aquatique et un univers fortement d\u00e9sertique.<\/li><li>Voir S. Freud, \u00ab\u00a0Abr\u00e9g\u00e9 de psychanalyse\u00a0\u00bb(1938),\u00a0<em class=\"marquage italique\">\u0152uvres compl\u00e8tes<\/em>, tome XX, Paris, Puf, 2010, p.283.<\/li><li>Jean-Marie Dellasus souligne la pr\u00e9dominance du contact du f\u0153tus avec les humeurs liquides\u00a0: \u00ab\u00a0Un f\u0153tus qui nage. Il n\u2019est pas dans l\u2019air, il est dans l\u2019eau\u00a0\u00bb. Voir J-M. Dellasus,\u00a0<em class=\"marquage italique\">Le g\u00e9nie du f\u0153tus, vie pr\u00e9natale et origine de l\u2019homme<\/em>, Paris, Dunod, 2001, p. 38-39.<\/li><li>Freud S., \u00ab\u00a0Le moi et le \u00e7a\u00a0\u00bb(1923),\u00a0<em class=\"marquage italique\">\u0152uvres compl\u00e8tes<\/em>, tome XVI, Paris, PUF, 1991, note 1, p. 275. Lorsque seins, hanches et r\u00e8gles apparurent \u00e0 la pubert\u00e9, Antigone ressentit le d\u00e9sir de les amputer et de les ass\u00e9cher.<\/li><li> On pense ici \u00e0 nouveau au ph\u00e9nom\u00e8ne d\u2019amphimixie des \u00e9rotismes anal et ur\u00e9tral d\u00e9crit par Ferenczi dans son c\u00e9l\u00e8bre texte \u00ab\u00a0Thalassa, psychanalyse des origines de la vie sexuelle\u00a0\u00bb (1924).<\/li><li>Voir mes textes \u00ab\u00a0Horus et Anubis\u00a0: le f\u00e9minin anorexique\u00a0\u00bb in\u00a0<em class=\"marquage italique\">Alt\u00e9rit\u00e9 et psychopathologie<\/em>, Paris, Nolin, 2011, p.61-79 et \u00ab\u00a0\u0152dipe m\u00e9lancolique\u00a0\u00bb in\u00a0<em class=\"marquage italique\">Le meurtre et l\u2019inceste<\/em>, Quatri\u00e8me groupe,\u00a0<em class=\"marquage italique\">Actes<\/em>\u00a02016, Ed. In Press, p.41-61.<\/li><li>Voir le mot \u00ab\u00a0spectre\u00a0\u00bb dans le\u00a0<em class=\"marquage italique\">Dictionnaire \u00e9tymologique de la langue fran\u00e7aise.<\/em><\/li><\/ol>\n<div class=\"pdfprnt-buttons pdfprnt-buttons-post pdfprnt-bottom-right\"><a href=\"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/10399?print=pdf\" class=\"pdfprnt-button pdfprnt-button-pdf\" target=\"_blank\"><\/a><\/div>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Le titre de cet article contient \u00e0 la fois le mot humeur et le mot spectre. Quel est le rapport entre les deux&nbsp;? Nous savons que la th\u00e9orie des humeurs, qui s\u2019est d\u00e9velopp\u00e9e dans l\u2019Antiquit\u00e9 grecque, s\u2019est prolong\u00e9e \u00e0 la&#8230;<\/p>\n","protected":false},"author":2,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"rubrique":[1214,1215],"thematique":[252],"auteur":[1432],"dossier":[576],"mode":[60],"revue":[568],"type_article":[452],"check":[2023],"class_list":["post-10399","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","rubrique-psychanalyse","rubrique-psychopathologie","thematique-addictions","auteur-vladimir-marinov","dossier-la-contrainte-addictive-entre-trouble-de-lhumeur-et-trouble-des-limites","mode-payant","revue-568","type_article-dossier","check-ok"],"acf":[],"_links":{"self":[{"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/10399","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/users\/2"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=10399"}],"version-history":[{"count":1,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/10399\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":13443,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/10399\/revisions\/13443"}],"wp:attachment":[{"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=10399"}],"wp:term":[{"taxonomy":"rubrique","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/rubrique?post=10399"},{"taxonomy":"thematique","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/thematique?post=10399"},{"taxonomy":"auteur","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/auteur?post=10399"},{"taxonomy":"dossier","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/dossier?post=10399"},{"taxonomy":"mode","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/mode?post=10399"},{"taxonomy":"revue","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/revue?post=10399"},{"taxonomy":"type_article","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/type_article?post=10399"},{"taxonomy":"check","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/check?post=10399"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}