{"id":10390,"date":"2021-08-22T07:31:55","date_gmt":"2021-08-22T05:31:55","guid":{"rendered":"https:\/\/carnetpsy.fr\/les-interdits-pour-quoi-faire-2\/"},"modified":"2021-09-15T23:32:10","modified_gmt":"2021-09-15T21:32:10","slug":"les-interdits-pour-quoi-faire","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/les-interdits-pour-quoi-faire\/","title":{"rendered":"Les Interdits : pour quoi faire ?"},"content":{"rendered":"\n<p>C\u2019est peut-\u00eatre parce qu\u2019il est arriv\u00e9 si tard, si longtemps apr\u00e8s les autres&nbsp;? C\u2019est peut-\u00eatre parce qu\u2019il \u00e9tait un petit gar\u00e7on si beau, si intelligent, si dou\u00e9&nbsp;? C\u2019est peut-\u00eatre parce qu\u2019il incarnait toutes les promesses, pour son p\u00e8re et sa m\u00e8re et tout autant pour ses fr\u00e8res et s\u0153urs&nbsp;? Et que le cercle de famille s\u2019est agrandi \u00e0 grands cris lorsqu\u2019il est apparu, lui, l\u2019enfant de l\u2019espoir, du regain de jeunesse, la preuve du d\u00e9sir persistant de ses parents, lui, l\u2019enfant de l\u2019amour&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>Curieusement, avec Baptiste, j\u2019ai d\u2019embl\u00e9e \u00e9t\u00e9 embarrass\u00e9e, emp\u00eatr\u00e9e dans des sentiments contradictoires&nbsp;: c\u2019est un bel homme \u00e0 la belle prestance, il affiche toujours un sourire discr\u00e8tement triomphant qui me g\u00eane, comme me g\u00eane le r\u00e9cit de ses prouesses sexuelles, comme m\u2019embarrassent ses longs d\u00e9veloppements sur sa vie professionnelle, ses efforts et ses succ\u00e8s et surtout, toujours, ses projets grandioses&nbsp;: ils mobilisent une \u00e9nergie consid\u00e9rable avec cette particularit\u00e9 d\u2019\u00eatre expos\u00e9s de mani\u00e8re extr\u00eamement pr\u00e9cise et en m\u00eame temps, peu compr\u00e9hensible, en tout cas pour moi. Une condensation sophistiqu\u00e9e des diff\u00e9rentes formations auxquelles il se destine et dont ses dipl\u00f4mes ant\u00e9rieurs et son travail actuel ne constitueraient que les pr\u00e9misses. C\u2019est bien plus tard que je saisirai l\u2019envergure de l\u2019avenir qu\u2019il veut construire pour lui et pour le monde.<\/p>\n\n\n\n<p>Pour l\u2019heure &#8211; il n\u2019a pas encore 30&nbsp;ans &#8211; il se contente de travailler tout le temps, d\u2019organiser ses journ\u00e9es en fonction de ses t\u00e2ches et d\u2019ajuster ses \u00e9tats d\u2019humeur selon les r\u00e9sultats de son entreprise. \u00ab&nbsp;Il court, il court, me disais-je, apr\u00e8s quoi, apr\u00e8s qui&nbsp;?&nbsp;\u00bb et cela provoquait chez moi un sentiment de n\u00e9cessit\u00e9 surprenante, une sorte de pr\u00e9sence urgente&nbsp;: il fallait que je sois tr\u00e8s attentive \u00e0 ses propos, que je ne rel\u00e2che pas mon attention justement, elle ne pouvait pas flotter et c\u2019est cette contrainte qui rendait les s\u00e9ances si difficiles, sans libert\u00e9 associative. Les motifs de sa venue \u00e0 l\u2019analyse \u00e9taient confus mais je n\u2019avais pas besoin d\u2019explicitation car son malaise et celui qu\u2019il g\u00e9n\u00e9rait et tentait de masquer, \u00e9taient flagrants&nbsp;: c\u2019\u00e9tait le d\u00e9sespoir sous les efforts tendus qui me touchait et me retenait aupr\u00e8s de lui, un d\u00e9sespoir que j\u2019imaginais profond\u00e9ment enfoui sous la peau lisse de sa parole.<\/p>\n\n\n\n<p>La mise en place des s\u00e9ances est rest\u00e9e longtemps tr\u00e8s compliqu\u00e9e&nbsp;: les horaires ne lui convenaient pas, il aurait fallu que je me plie \u00e0 une gymnastique exigeante qui m\u2019aurait mise \u00e0 sa disposition&nbsp;; mais pas seulement, c\u2019\u00e9tait aussi sa mani\u00e8re \u00e0 lui de s\u2019esquiver, d\u2019\u00e9viter d\u2019aller \u00e0 la rencontre de lui-m\u00eame. Il changeait sans cesse de coiffure, de style de v\u00eatements&nbsp;: il semblait tr\u00e8s attach\u00e9 \u00e0 son apparence, toujours tr\u00e8s soign\u00e9e, <em>recherch\u00e9e.<\/em> J\u2019\u00e9tais r\u00e9guli\u00e8rement surprise en ouvrant la porte, joueur de golf, danseur de tango, philosophe \u00e0 lunettes, autant d\u2019apparitions inattendues, j\u2019\u00e9tais emport\u00e9e comme au cin\u00e9ma par la bande annonce mais la possibilit\u00e9 de voir le film dans sa continuit\u00e9 m\u2019\u00e9tait interdite. De sa vie amoureuse, il me dit d\u2019embl\u00e9e qu\u2019elle \u00e9tait tr\u00e8s satisfaisante, il \u00e9tait fier d\u2019avoir une compagne un peu plus \u00e2g\u00e9e que lui, une vraie femme\u2026et c\u2019est seulement comme en passant, qu\u2019il me dit un jour son impossibilit\u00e9 (impossibilit\u00e9, pas incapacit\u00e9) d\u2019avoir un orgasme. Sa fiert\u00e9 n\u2019en \u00e9tait que plus grande&nbsp;: il savait faire jouir sa femme, cela ne lui posait aucun probl\u00e8me. De sa frustration \u00e0 lui, il ne fut pas question. Je me disais que l\u00e0 encore, il s\u2019esquivait. D\u2019esquive en esquive, l\u2019analyse se poursuivait en maintenant un \u00e9cart sensible entre une apparente d\u00e9sinvolture et ce qui m\u2019apparut progressivement comme un attachement f\u00e9roce \u00e0 ses s\u00e9ances et \u00e0 son analyste. A sa mani\u00e8re, il \u00e9tait tr\u00e8s respectueux du contrat analytique et en d\u00e9pit de son ent\u00eatement \u00e0 manquer ses s\u00e9ances, il payait religieusement. J\u2019avais bien compris que les r\u00e8gles \u00e9taient importantes pour lui, le devoir et l\u2019ob\u00e9issance lui \u00e9taient naturelles et il \u00e9tait convaincu de son absolue rectitude. Pendant longtemps je ne dis rien, je l\u2019attendais, il ne venait pas et arrivait en souriant aux s\u00e9ances suivantes, sans rien dire de ses absences. De ses manquements, pas un mot, de l\u2019\u00e9ventuelle transgression qu\u2019ils recelaient, pas l\u2019ombre d\u2019un doute. Je d\u00e9cidai de changer ma position&nbsp;: il fallait qu\u2019il choisisse, lui dis-je un jour, voulait-il une place \u00e0 lui, ici, une place qu\u2019il accepterait d\u2019occuper vraiment, r\u00e9guli\u00e8rement, autrement que par son absence&nbsp;? Ou bien pr\u00e9f\u00e9rait-il venir de temps en temps, ponctuellement, \u00e0 son gr\u00e9&nbsp;?&nbsp;\u00bb C\u2019est \u00e0 ce moment-l\u00e0 que j\u2019ai pu saisir l\u2019ampleur de son d\u00e9sarroi&nbsp;: l\u2019angoisse surgit, immense, sous les propos empress\u00e9s, l\u2019angoisse que je le laisse, l\u2019angoisse d\u2019\u00eatre perdu et abandonn\u00e9. Je n\u2019\u00e9tais pas tr\u00e8s fi\u00e8re, mon ultimatum aurait pu \u00eatre entendu comme une forme de chantage. Rappel surmo\u00efque des principes de l\u2019analyse, pour lui et pour moi&nbsp;? Toujours est-il que ce retour \u2013 ce recours&nbsp;?- fut b\u00e9n\u00e9fique&nbsp;: mon silence abritait sans doute une complaisance suspecte, tiss\u00e9e par une extr\u00eame ambivalence. Pour lui aussi, les effets ne se firent pas attendre. Peut-\u00eatre du fait de la r\u00e9gularit\u00e9 nouvelle de sa pr\u00e9sence, peut-\u00eatre du fait de l\u2019engagement plus ferme rendu possible par le renoncement \u00e0 sa toute-puissance dans la cure, le cours des \u00e9v\u00e8nements psychiques changea consid\u00e9rablement&nbsp;: les r\u00eaves d\u2019abord, occup\u00e8rent d\u00e9sormais l\u2019espace des s\u00e9ances, des r\u00eaves d\u2019enfants enterr\u00e9s, d\u2019errances nocturnes, de terreurs obscures \u2013 avec cette caract\u00e9ristique chez Baptiste, de r\u00eaver en noir et blanc. Il arriva un jour, d\u00e9fait&nbsp;: la veille, \u00e9puis\u00e9 par son dernier chantier, troubl\u00e9 par une remarque peu louangeuse de son directeur, il \u00e9tait parti dans Paris pour une longue marche. Mais la ballade a mal fini, il s\u2019est senti soudain hors de lui-m\u00eame, ne sachant plus o\u00f9 il \u00e9tait, aux prises avec une angoisse effroyable. Lui toujours si clair, si transparent pour lui-m\u00eame fut boulevers\u00e9 par cette exp\u00e9rience d\u2019inqui\u00e9tante \u00e9tranget\u00e9. Il avait eu peur pour la premi\u00e8re fois de sa vie, me dit-il.<\/p>\n\n\n\n<p>Je me suis demand\u00e9 quels liens, quelles r\u00e9sonances, quel argumentaire soutiennent mon choix clinique et le th\u00e8me de ce colloque. Je pourrais bien s\u00fbr avancer la reprise rigoureuse du cadre analytique, une injonction surmo\u00efque qui permet le renoncement \u00e0 la s\u00e9duction et l\u2019\u00e9mergence de l\u2019angoisse de castration voire de l\u2019angoisse de mort. Le rappel des r\u00e8gles et donc des interdits. Est-ce suffisant&nbsp;? Ou bien, n\u2019est-ce pas absolument banal voire conformiste aux regards de la m\u00e9thode analytique&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c9videmment, autre chose m\u2019int\u00e9resse qui a \u00e0 voir avec les interdits&nbsp;: l\u2019amplitude des aspirations id\u00e9ales conf\u00e8rent au fonctionnement psychique de Baptiste une dimension narcissique aigu\u00eb en ce sens qu\u2019il semble tenir les autres dans un ailleurs qui ne le concerne pas, il ne leur accorde pas vraiment un pouvoir quelconque dans sa vie \u2013 il affiche une totale indiff\u00e9rence \u00e0 l\u2019\u00e9gard des ruptures, des s\u00e9parations, les pertes n\u2019ont pas lieu, la conflictualit\u00e9 est totalement absente de ses propos.<\/p>\n\n\n\n<p>Baptiste parlait tr\u00e8s peu de son p\u00e8re, jamais de sa m\u00e8re&nbsp;: avec moi, il les tenait tr\u00e8s loin, il ne me laissait ni les voir, ni les entendre, je ne pouvais rien imaginer, rien figurer&nbsp;: la distance \u00e9tait \u00e0 la mesure de sa m\u00e9connaissance de ses liens avec ses objets internes, pensai-je. Mais non, il n\u2019y a pas de distance \u00e0 prendre avec eux, ils sont coll\u00e9s \u00e0 lui, \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de lui, ils n\u2019ont pas d\u2019existence vraiment s\u00e9par\u00e9e. Il les a emport\u00e9s avec lui, ses p\u00e9nates campent dans son intimit\u00e9 et le colonisent sans qu\u2019il le sache. Incestes&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>Que devient, en de telles situations, la bigarrure de la psych\u00e9, les divisions qui l\u2019animent dans la lutte des d\u00e9sirs contradictoires&nbsp;? Quelle sc\u00e8ne peut accueillir l\u2019affrontement entre les fantasmes de d\u00e9sirs et les interdits, les conflits entre instances qui scandent la r\u00e9alit\u00e9 psychique&nbsp;? Quelle action du surmoi, quels effets susceptibles d\u2019\u00eatre rep\u00e9r\u00e9s quand la grammaire \u0153dipienne semble absente, quand l\u2019\u00e9mergence des d\u00e9sirs se cantonne dans le champ unique du narcissisme&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>Je reviens vers Freud et \u00e0 sa conception du surmoi<sup>1<\/sup>\u00a0: sa naissance est le r\u00e9sultat de deux facteurs biologiques de la plus haute importance, le long \u00e9tat de d\u00e9tresse et de d\u00e9pendance infantile du petit homme et le fait de son complexe d\u2019\u0152dipe. Le moi se construit pour une bonne part \u00e0 partir des identifications aux objets perdus ou abandonn\u00e9s. De ce fait, le surmoi a une position particuli\u00e8re dans le moi\u00a0: il est la premi\u00e8re identification qui se soit produite alors que le moi \u00e9tait faible d\u2019une part et d\u2019autre part, il est l\u2019h\u00e9ritier du Complexe d\u2019\u0152dipe. L\u2019\u00e9cart ou l\u2019\u00e9cart\u00e8lement entre ces deux positions se maintient tout au long de la vie. Il y a l\u00e0 presque un paradoxe soulign\u00e9 par Freud\u00a0: \u00ab\u00a0Le surmoi conserve tout au long de la vie le caract\u00e8re que lui a conf\u00e9r\u00e9 son origine dans le complexe paternel, c\u2019est-\u00e0-dire la capacit\u00e9 de s\u2019opposer au moi et de la ma\u00eetriser. Il est le m\u00e9morial de la faiblesse et de la d\u00e9pendance qui \u00e9taient jadis celles du moi et il perp\u00e9tue sa domination m\u00eame sur le moi matur\u00e9\u00a0\u00bb<sup>2<\/sup>.<\/p>\n\n\n\n<p>Quelles voies emprunte cette opposition quand l\u2019id\u00e9al prend toute la place et que ses exigences bafouent le renoncement et la frustration&nbsp;? Que devient le sentiment de culpabilit\u00e9 quand le r\u00e8gne de <em>His Majesty, the baby<\/em><sup>3<\/sup>, se p\u00e9rennise&nbsp;? Son absence notable chez Baptiste au niveau manifeste, est-elle seulement le reflet n\u00e9gatif de son intensit\u00e9 inconsciente&nbsp;? Il r\u00e9ussit tout, les examens, les concours, les entreprises dans lesquelles il s\u2019engage avec un acharnement inamovible&nbsp;: pas de trace d\u2019\u00e9chec, pas d\u2019empreinte de la castration. C\u2019est moi qui m\u2019inqui\u00e8te de son \u00e9puisement, de ses nuits sans sommeil, de cette excitation incessante\u2026 et je suis chaque fois surprise&nbsp;: il continue sa route, envers et contre tout. Les exigences surmo\u00efques font loi chez lui de ce c\u00f4t\u00e9-l\u00e0, du c\u00f4t\u00e9 des aspirations id\u00e9ales et de la perfection. Rien ne l\u2019arr\u00eate.<\/p>\n\n\n\n<p>Pour r\u00e9pondre \u00e0 la question \u00ab&nbsp;Comment se fait-il que le surmoi se manifeste essentiellement comme sentiment de culpabilit\u00e9&nbsp;?&nbsp;\u00bb, Freud s\u2019engage dans une mise en perspective de la n\u00e9vrose obsessionnelle et de la m\u00e9lancolie, deux affections connues pour la s\u00e9v\u00e9rit\u00e9 de leur surmoi<sup>4<\/sup>. Dans la n\u00e9vrose obsessionnelle, le moi s\u2019insurge contre le sentiment de culpabilit\u00e9 bruyant qui le parasite. Dans la m\u00e9lancolie, le sentiment de culpabilit\u00e9 est encore plus fort, sauf que le moi ne se r\u00e9volte pas, bien au contraire, il se soumet aux ch\u00e2timents parce qu\u2019il se reconna\u00eet coupable. La \u00ab&nbsp;pure culture de la pulsion de mort&nbsp;\u00bb qui r\u00e8gne dans la m\u00e9lancolie peut conduire le moi \u00e0 sa destruction s\u2019il ne se d\u00e9fend pas contre cette tyrannie. Dans la n\u00e9vrose obsessionnelle, au contraire le pas de l\u2019autodestruction n\u2019est jamais franchi&nbsp;: ce qui garantit la s\u00e9curit\u00e9 du moi, c\u2019est que l\u2019investissement d\u2019objet a \u00e9t\u00e9 maintenu gr\u00e2ce aux formations r\u00e9actionnelles, gr\u00e2ce au renversement de l\u2019amour en haine qui conserve le courant libidinal.<\/p>\n\n\n\n<p>Lorsque ce courant est trop faible, lorsqu\u2019il menace de s\u2019\u00e9teindre, c\u2019est l\u2019angoisse de mort qui colonise la r\u00e9alit\u00e9 psychique&nbsp;: le moi se d\u00e9fait de son investissement libidinal narcissique et s\u2019abandonne lui-m\u00eame comme il le fait pour un autre objet. Il y a donc une sorte de d\u00e9samour du moi qui se sent ha\u00ef et pers\u00e9cut\u00e9 par le surmoi. Cela veut dire que vivre est pour le moi synonyme d\u2019\u00eatre aim\u00e9, \u00eatre aim\u00e9 par le surmoi. Celui-ci repr\u00e9sente la m\u00eame fonction de protection et de salut que jadis le p\u00e8re et plus tard la providence ou le destin.<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est bien l\u2019angoisse de mort qui taraude Baptiste, c\u2019est elle qui nourrit ses r\u00eaves de tranch\u00e9es, de terre retourn\u00e9e, de corps ensevelis. Il est rattrap\u00e9 par ces images dont il ne peut pas croire qu\u2019il est l\u2019auteur. Il pensa \u00e0 l\u2019\u00e2ge de son p\u00e8re et \u00e0 ses craintes pour lui, nouvelles, il ne prenait pas suffisamment soin de lui-m\u00eame, il travaillait trop, fumait trop, ne dormait pas assez, ne se nourrissait pas assez. Un p\u00e8re cadav\u00e9rique&nbsp;? Il \u00e9carta imm\u00e9diatement ces repr\u00e9sentations&nbsp;: mon p\u00e8re n\u2019a pas chang\u00e9 depuis que je suis n\u00e9, il a toujours eu ses cheveux blancs&nbsp;!<\/p>\n\n\n\n<p>Winnicott lui aussi<sup>5<\/sup> (1969) a fermement d\u00e9fendu le caract\u00e8re indispensable du sentiment de culpabilit\u00e9 en allant jusqu\u2019\u00e0 poser la question du caract\u00e8re acquis ou inn\u00e9 de la morale. Sans construction, dans la dialectique des interactions m\u00e8re\/enfant, sans construction donc de ce qu\u2019il appelle le sentiment de \u00ab&nbsp;responsabilit\u00e9&nbsp;\u00bb qui contribue \u00e0 l\u2019exp\u00e9rience d\u2019\u00eatre, c\u2019est un faux-<em>self<\/em> qui se forme, la r\u00e9f\u00e9rence au bien et au mal restant alors externe, fix\u00e9e dans une carapace conventionnelle et vide. Il y a une responsabilit\u00e9 que Baptiste refusait absolument, il ne voulait pas devenir p\u00e8re- je ne veux pas \u00eatre Papa -disait-il- il ne voulait pas d\u2019enfant&nbsp;: l\u2019enfant c\u2019\u00e9tait lui, depuis toujours, pour toujours. Moi, moi, toujours moi&nbsp;! Je me dis que son discours incessant sur lui-m\u00eame masquait les traces de ses d\u00e9sirs incestueux et parricides&nbsp;: son silence \u00e0 cet \u00e9gard \u00e9tait mortel.<\/p>\n\n\n\n<p>Baptiste a quitt\u00e9 sa femme, il est tomb\u00e9 amoureux pour de bon, dit-il. Sa nouvelle amie vit ailleurs, des milliers de km les s\u00e9parent mais cela lui convient parfaitement&nbsp;: il peut travailler avec la m\u00eame constance et se donner quelques plages amoureuses, \u00e9blouissantes. L\u2019\u00e9loignement, les longues s\u00e9parations ne lui posent aucun probl\u00e8me et il reste totalement confiant dans l\u2019avenir lointain mais certain de son histoire d\u2019amour. Il existe pour lui un moyen in\u00e9puisable pour ne pas \u00eatre frustr\u00e9 et attendre&nbsp;: une masturbation compulsive dont il me parle plusieurs ann\u00e9es apr\u00e8s le d\u00e9but de son analyse. Il \u00e9voque des besoins sexuels pressants et puissants depuis toujours et la r\u00e9serve de ses partenaires qui ne parviennent pas \u00e0 les combler et supportent mal qu\u2019il se satisfasse tout seul en leur pr\u00e9sence. Le probl\u00e8me est que son excitation n\u2019est jamais totalement apais\u00e9e, ce qui le pousse \u00e0 vouloir recommencer, recommencer sans cesse. Cependant, au-del\u00e0 de la jouissance assur\u00e9e qu\u2019il se procure, il \u00e9prouve toujours un fonds de tristesse. Et donc, il recommence pour le dissiper, il recommence&nbsp;; je dis que la force de son excitation et la masturbation qu\u2019elle impose, c\u2019est peut-\u00eatre une transgression d\u2019interdits de l\u2019enfance&nbsp;? Je suis moi-m\u00eame g\u00ean\u00e9e par cette proposition&nbsp;: \u00e0 l\u2019heure o\u00f9 la masturbation est sans cesse revendiqu\u00e9e au m\u00eame titre que toute forme de sexualit\u00e9 auto-\u00e9rotique, je doutais de sa pertinence m\u00eame si je pense qu\u2019il y a un gouffre inimaginable entre ce qui se dit et se montre consciemment, et ce qui s\u2019\u00e9prouve inconsciemment. Baptiste n\u2019\u00e9tait pas du tout d\u2019accord&nbsp;: certainement pas, dit-il, jamais personne ne l\u2019a emp\u00each\u00e9 de faire ce qu\u2019il veut, on ne lui a jamais rien interdit -pour cause, il a toujours \u00e9t\u00e9 un enfant mod\u00e8le. La d\u00e9n\u00e9gation me fait croire que, peut-\u00eatre, j\u2019ai touch\u00e9 juste. Il se souvient d\u2019une seule remontrance de son p\u00e8re, une b\u00eatise pourtant, il ne sait m\u00eame plus laquelle. Le p\u00e8re est m\u00e9content, un drame pour Baptiste, il l\u2019a d\u00e9\u00e7u, c\u2019est le pire qui puisse arriver, le d\u00e9cevoir et donc \u00eatre d\u00e9\u00e7u par lui-m\u00eame. Je dis \u00ab&nbsp;D\u00e9\u00e7u, pas coupable&nbsp;?&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Il est boulevers\u00e9 par cette id\u00e9e, il n\u2019en revient pas, peut-\u00eatre que se sentir coupable ce serait moins douloureux que d\u00e9cevoir&nbsp;; cela change les repr\u00e9sentations qu\u2019il a de lui-m\u00eame&nbsp;: et si sa qu\u00eate incessante de r\u00e9ussir, la force des projets qu\u2019il s\u2019impose, c\u2019\u00e9tait seulement \u00e7a, ne pas d\u00e9cevoir son p\u00e8re&nbsp;? Et si \u00eatre coupable, c\u2019\u00e9tait plus simple&nbsp;? S\u2019il n\u2019y a pas d\u2019interdit, il n\u2019y a aucune limite aux r\u00eaves les plus fous\u2026et d\u2019ailleurs \u00e0 propos de r\u00eaves, pourquoi les siens sont si sombres, si glauques, si d\u00e9pourvus de lumi\u00e8re et de plaisir&nbsp;? S\u2019il n\u2019y a pas d\u2019interdits, rien n\u2019est impossible si bien les exigences d\u2019un id\u00e9al m\u00e9galomaniaque sont sans limites. Une tyrannie int\u00e9rieure sans fin, un esclavage barbare.<\/p>\n\n\n\n<p>Il dit que la premi\u00e8re fois qu\u2019il s\u2019est trouv\u00e9 confront\u00e9 \u00e0 un refus, c\u2019est avec moi, quand je n\u2019ai pas voulu accorder les horaires des s\u00e9ances \u00e0 ses volont\u00e9s, quand il a cru que, s\u2019il n\u2019acceptait pas mes conditions, il ne pourrait plus venir. Tout \u00e0 coup il a pens\u00e9 qu\u2019il pourrait perdre ses s\u00e9ances, perdre sa place, tout \u00e0 coup il a senti qu\u2019il tenait \u00e0 cette place, ici, avec moi. Il pourrait donc en \u00eatre priv\u00e9, frustr\u00e9&nbsp;? Il ajoute imm\u00e9diatement qu\u2019il n\u2019a pas eu du tout l\u2019impression de se soumettre, que finalement c\u2019\u00e9tait son choix \u00e0 lui&nbsp;: il aurait aussi bien pu d\u00e9cider de partir, de me quitter&nbsp;!<\/p>\n\n\n\n<p>Ce qui m\u2019impressionne chez Baptiste, c\u2019est la performance qui consiste \u00e0 ne jamais vraiment parler de sa m\u00e8re&nbsp;: je sens bien qu\u2019elle est intouchable, c\u2019est le mot qui me vient, mais intouchable pour qui&nbsp;? Pour moi, qui ne me permets pas d\u2019en approcher, ou pour lui&nbsp;? Ce silence sur la m\u00e8re, de quoi est-il fait&nbsp;? Rel\u00e8ve-t-il d\u2019un interdit d\u2019inceste absolument drastique, ordonnant un refoulement massif&nbsp;? Ou bien, d\u2019une croyance narcissique qui l\u2019assure d\u2019\u00eatre son seul objet d\u2019amour&nbsp;? Ou bien encore, une condensation des deux qui produit une formation \u00e9trange&nbsp;: rester l\u2019enfant id\u00e9al, en \u00e9vitant la castration par surinvestissement d\u2019une sexualit\u00e9 trompeusement performante, auto-\u00e9rotique&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>Cela va de pair, cette m\u00e8re intouchable, avec une histoire infantile qui semble vierge&nbsp;: pas d\u2019\u00e9v\u00e8nement notable \u2013 je veux dire ni mat\u00e9riel ni psychique, pas de heurts, pas de conflits, pas de souffrance, une vie assez plate arborant une satisfaction de surface, masque ou \u00e9cran mais de quoi&nbsp;? Baptiste est insatiable, et c\u2019est cette d\u00e9couverte qui met au jour la mis\u00e8re sous-jacente de ses prouesses triomphantes.<\/p>\n\n\n\n<p>Ce qui est remarquable, c\u2019est sa mani\u00e8re de s\u2019approprier imm\u00e9diatement les constructions ou les interpr\u00e9tations que je formule&nbsp;: il les avale litt\u00e9ralement et les \u00e9nonce comme des d\u00e9couvertes personnelles qui l\u2019enchantent et le bouleversent. Cela ne me d\u00e9range pas, cela m\u2019int\u00e9resse&nbsp;: j\u2019y trouve la r\u00e9p\u00e9tition dans le transfert de sa relation avec sa m\u00e8re et cette sorte de communaut\u00e9 singuli\u00e8re qui assure le socle de ses identifications, ce que Didier Anzieu appelle une peau pour deux<sup>6<\/sup>. Cela n\u2019exclut pas le p\u00e8re, curieusement, cela n\u2019efface pas les r\u00e8gles dont il est porteur qui s\u2019imposent comme des imp\u00e9ratifs cat\u00e9goriques.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019\u00e9nigme chez Baptiste r\u00e9side dans la puissance des r\u00e8gles et l\u2019absence de prise en compte des interdits comme si les deux\u2013 les r\u00e8gles d\u2019une part, les interdits d\u2019autre part, s\u2019inscrivaient dans des courants h\u00e9t\u00e9rog\u00e8nes, cliv\u00e9s peut-\u00eatre&nbsp;? La r\u00e9solution de cette \u00e9nigme m\u00e9tapsychologique -que je lui dois- me para\u00eet possible au prix d\u2019une distinction, peut-\u00eatre discutable, entre r\u00e8gles et interdits&nbsp;: les premi\u00e8res sont \u00e9dict\u00e9es par des formulations dogmatiques et immobiles&nbsp;; les seconds contiennent les sc\u00e8nes et les fantasmes de d\u00e9sir sur lesquels ils portent et dont le paradigme est l\u2019interdit de l\u2019inceste et du meurtre. Face \u00e0 la faiblesse du moi, les r\u00e8gles s\u2019imposent du dehors et assignent au surmoi sa puissance la plus cruelle alors que l\u2019int\u00e9riorit\u00e9 des interdits lui conf\u00e8re ses capacit\u00e9s protectrices et structurantes. L\u2019ambivalence pulsionnelle en est le moteur&nbsp;: c\u2019est la dimension \u00e9conomique qui d\u00e9termine la distribution de l\u2019amour et\/ou de la haine, et ordonne un jugement plus ou moins s\u00e9v\u00e8re, plus ou moins temp\u00e9r\u00e9 par la bienveillance dans une dialectique d\u00e9cisive qui va de l\u2019acharnement m\u00e9lancolique \u00e0 la tol\u00e9rance complaisante. On peut se demander d\u2019ailleurs quelle est la t\u00e2che la plus ais\u00e9e dans l\u2019analyse&nbsp;: apprivoiser un surmoi trop s\u00e9v\u00e8re ou permettre son instauration civilisatrice. Il me semble que la prise en compte des interdits parce qu\u2019elle construit la frustration et la castration ouvre vers la libert\u00e9 de d\u00e9sirer ailleurs, hors du huis-clos de l\u2019infantile alors que l\u2019abandon des interdits, qui peut illusoirement \u00eatre consid\u00e9r\u00e9 comme l\u2019accession \u00e0 l\u2019ind\u00e9pendance, impose une tyrannie compulsive autrement dangereuse&nbsp;: elle soumet le moi \u00e0 un encha\u00eenement mortif\u00e8re et c\u2019est l\u2019ombre m\u00eame de la libert\u00e9 qui se perd alors.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Notes<\/h2>\n\n\n\n<ol class=\"wp-block-list\"><li>Freud, S., 1923, Le moi et le surmoi, in <em>Le moi et le \u00e7a<\/em>, <em>OCP, XVI<\/em>, Paris, PUF, 1991, 272-283.<\/li><li>Freud, S., 1923, <em>op. cit\u00e9<\/em>, p.&nbsp;291.<\/li><li>Freud, S., 1914, Pour introduire le narcissisme, <em>OC, XII<\/em>, Paris, PUF, 2005, 115-149.<\/li><li>Freud, S., 1923, Les relations de d\u00e9pendance du moi, in <em>Le moi et le \u00e7a, op. cit\u00e9<\/em>, 290-303.<\/li><li>Winnicott, D-W, 1969, La psychanalyse et le sentiment de culpabilit\u00e9, <em>De la p\u00e9diatrie \u00e0 la psychanalyse<\/em>, Paris, Payot.<\/li><li>Anzieu, D., <em>Le Moi-Peau<\/em>, Paris, Dunod, 1987.<\/li><\/ol>\n<div class=\"pdfprnt-buttons pdfprnt-buttons-post pdfprnt-bottom-right\"><a href=\"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/10390?print=pdf\" class=\"pdfprnt-button pdfprnt-button-pdf\" target=\"_blank\"><\/a><\/div>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>C\u2019est peut-\u00eatre parce qu\u2019il est arriv\u00e9 si tard, si longtemps apr\u00e8s les autres&nbsp;? 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