{"id":10380,"date":"2021-08-22T07:31:55","date_gmt":"2021-08-22T05:31:55","guid":{"rendered":"https:\/\/carnetpsy.fr\/nouvelles-problematiques-cliniques-en-psychopathologie-du-travail-les-suicides-lies-au-travail-2\/"},"modified":"2021-10-01T16:31:57","modified_gmt":"2021-10-01T14:31:57","slug":"nouvelles-problematiques-cliniques-en-psychopathologie-du-travail-les-suicides-lies-au-travail","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/nouvelles-problematiques-cliniques-en-psychopathologie-du-travail-les-suicides-lies-au-travail\/","title":{"rendered":"Nouvelles probl\u00e9matiques cliniques en psychopathologie du travail : les suicides li\u00e9s au travail"},"content":{"rendered":"\n<p>Aujourd\u2019hui bien connu du public, le suicide au travail reste un ph\u00e9nom\u00e8ne d\u2019apparition relativement r\u00e9cente. En effet, avant les ann\u00e9es 2000, les quelques cas r\u00e9pertori\u00e9s relevaient de secteurs et de situations professionnelles trop sp\u00e9cifiques (agriculteurs exploitants) pour que l\u2019on puisse en \u00e9valuer avec rigueur la port\u00e9e. De plus, les \u00e9tudes \u00e9pid\u00e9miologiques sur le sujet demeurent rares et peu conclusives (Observatoire National du Suicide, 2014&nbsp;; Lerouge, 2014). Les vagues de suicides dans plusieurs entreprises fran\u00e7aises de grande envergure, en 2007 puis en 2009 (Renault, France T\u00e9l\u00e9com-Orange, La Poste, EDF, entre autres) ont constitu\u00e9 un tournant. Ces \u00e9v\u00e8nements dramatiques ont propuls\u00e9 le suicide sur le devant de la sc\u00e8ne m\u00e9diatique, contribuant au passage \u00e0 en faire un probl\u00e8me incontournable pour une s\u00e9rie d\u2019acteurs dans le monde du travail. D\u00e8s l\u2019apparition des premiers cas, psychiatres, psychologues, juristes, syndicalistes et chefs d\u2019entreprise, parmi d\u2019autres, ont opin\u00e9 sur les motivations des suicid\u00e9s, chacun mobilisant \u00e0 son tour les arguments jug\u00e9s plus convaincants.<\/p>\n\n\n\n<p>Une des difficult\u00e9s r\u00e9side, en l\u2019occurrence, dans le r\u00f4le qu\u2019il convient d\u2019accorder au travail dans la recherche des causes du suicide<sup>1<\/sup>. \u00c0 en croire les propos maladroits de certains chefs d\u2019entreprise, le suicide r\u00e9sulterait d\u2019une fragilit\u00e9 personnelle ou de difficult\u00e9s affectives circonscrites \u00e0 la sph\u00e8re familiale. La part du travail dans la d\u00e9compensation serait donc tout \u00e0 fait contingente. Il est pourtant difficile d\u2019exclure toute influence du travail lorsqu\u2019un sujet se donne la mort sur les lieux de son activit\u00e9 professionnelle, parfois en pr\u00e9sence de ses coll\u00e8gues. Lorsque des lettres, laiss\u00e9es par le d\u00e9funt, indiquent que l\u2019entreprise et l\u2019organisation du travail constituent les sources premi\u00e8res de sa d\u00e9tresse. Lorsque l\u2019acte suicidaire en passe par une dramaturgie peupl\u00e9e d\u2019\u00e9l\u00e9ments rappelant les gestes, les outils et les habillements professionnels. On ne peut s\u2019emp\u00eacher de voir, dans les derniers choix du suicid\u00e9, une forme d\u2019adresse \u00e0 la communaut\u00e9 des vivants et tout particuli\u00e8rement \u00e0 la communaut\u00e9 de travail, destinataire privil\u00e9gi\u00e9 d\u2019un message \u00f4 combien accablant&nbsp;! Contrairement \u00e0 ce qu\u2019estimait Durkheim ([1897] 2013), le suicide n\u2019est pas un acte irrationnel, au-del\u00e0 de la compr\u00e9hension ni d\u00e9pourvu de signification. En g\u00e9n\u00e9ral, le suicid\u00e9 \u00ab&nbsp;laisse&nbsp;\u00bb quelque chose \u00e0 ceux qui lui survivent. Il s\u2019inscrit dans un rapport aux autres. Prenant place parmi les humains, in\u00e9vitablement fondu dans un tissu communicationnel, l\u2019acte suicidaire est alors lourd d\u2019un sens que chacun est tenu d\u2019interpr\u00e9ter.<\/p>\n\n\n\n<p>Cela \u00e9tant, l\u2019imputation d\u2019un suicide \u00e0 des conditions de travail d\u00e9grad\u00e9es ou \u00e0 des modes de gestion particuli\u00e8rement d\u00e9l\u00e9t\u00e8res ne va pas de soi. Elle implique une investigation clinique d\u00e9taill\u00e9e, qui repose sur une lecture psychopathologique capable de saisir les enjeux psychiques du travail.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">D\u00e9c\u00e8s (<em>karoshi<\/em>) et suicides (<em>karojisatsu<\/em>) par \u00ab&nbsp;surtravail&nbsp;\u00bb&nbsp;: l\u2019exemple japonais<\/h2>\n\n\n\n<p>Si la sociologie fran\u00e7aise s\u2019est illustr\u00e9e par sa contribution \u00e0 l\u2019\u00e9tude du suicide (Baudelot &amp; Establet, 2006&nbsp;; Durkheim, 1897&nbsp;; Halbwachs, 1930), le devant de la sc\u00e8ne est aujourd\u2019hui occup\u00e9 par les th\u00e9ories psychiatriques. Ces derni\u00e8res ne forment naturellement pas un ensemble univoque et des nuances sont rep\u00e9rables au sein m\u00eame de l\u2019approche psychiatrique, selon que l\u2019accent est mis sur des caract\u00e8res g\u00e9n\u00e9tiques, des dysfonctionnements neurobiologiques ou la psychopathologie individuelle. Nonobstant ces \u00e9carts, l\u2019approche psychiatrique du suicide repose malgr\u00e9 tout sur le postulat d\u2019une vuln\u00e9rabilit\u00e9 personnelle (patente, par exemple, dans la notion usit\u00e9e de vuln\u00e9rabilit\u00e9 suicidaire). D\u2019apr\u00e8s l\u2019\u00e9tiopathog\u00e9nie retenue en psychiatrie, le suicide serait l\u2019affaire de sujets pr\u00e9dispos\u00e9s et la manifestation tragique d\u2019une faille individuelle sous-jacente. Il est le plus souvent associ\u00e9 \u00e0 d\u2019autres troubles psychiatriques (d\u00e9pression, troubles anxieux, troubles maniaco-d\u00e9pressifs), qui en constituent les signes avant-coureurs. Autrement dit, l\u2019acte suicidaire est toujours consid\u00e9r\u00e9 comme secondaire \u00e0 une pathologie. D\u00e8s lors, l\u2019approche psychiatrique tend \u00e0 minorer le r\u00f4le des facteurs exog\u00e8nes \u00e0 l\u2019origine du suicide. Ce faisant, le contenu et l\u2019organisation du travail apparaissent au mieux comme un facteur d\u00e9clenchant&nbsp;; au pire comme de simples \u00e9l\u00e9ments contextuels, d\u00e9nu\u00e9s de force d\u00e9terminante.<\/p>\n\n\n\n<p>Toutefois, les cas de suicides survenus sur le lieu de travail, dans lesquels le lien entre la situation de travail et la souffrance des salari\u00e9s est d\u00e9voil\u00e9 par des documents et des t\u00e9moignages explicites, sugg\u00e8rent l\u2019incompl\u00e9tude de l\u2019approche psychiatrique classique.<\/p>\n\n\n\n<p>Au Japon, o\u00f9 l\u2019importance des d\u00e9c\u00e8s et suicides sur le lieu de travail est devenue un v\u00e9ritable probl\u00e8me de sant\u00e9 publique (notamment au lendemain de la crise \u00e9conomique des ann\u00e9es 1990), les cliniciens admettent que la surcharge de travail peut constituer un \u00e9l\u00e9ment pathog\u00e9nique central (Dejours &amp; Gernet, 2012&nbsp;; Jobin &amp; Tseng, 2014). Cette perspective, qui accorde un r\u00f4le majeur \u00e0 la fatigue provoqu\u00e9e par une quantit\u00e9 de travail trop importante, a donn\u00e9 origine \u00e0 deux entit\u00e9s nosographiques sp\u00e9cifiques&nbsp;: le <em>Karoshi<\/em>, ou d\u00e9c\u00e8s par \u00ab&nbsp;surtravail&nbsp;\u00bb (<em>overwork<\/em>), et le <em>Karojisatsu<\/em>, ou suicide par \u00ab&nbsp;surtravail&nbsp;\u00bb (Amagasa, Nakayama &amp; Takahashi, 2005&nbsp;; Kanai, 2008&nbsp;; Ke, 2012). Dans le cas du <em>Karoshi<\/em>, le d\u00e9c\u00e8s subit est le plus souvent la cons\u00e9quence d\u2019un accident somatique grave (h\u00e9morragie c\u00e9r\u00e9brale, thrombose, infarctus du myocarde). Il survient chez des sujets jeunes (25 \u00e0 40 ans) ne pr\u00e9sentant aucun ant\u00e9c\u00e9dent cardiovasculaire et aucun facteur de risque (pas d\u2019hypertension art\u00e9rielle, pas de diab\u00e8tes ou d\u2019ob\u00e9sit\u00e9, non-fumeurs, pas d\u2019ant\u00e9c\u00e9dents familiaux). Pour le <em>Karojisatsu<\/em>, la mort volontaire appara\u00eet comme l\u2019issue trouv\u00e9e par le sujet \u00e0 un \u00e9tat d\u2019\u00e9puisement devenu insupportable. Il est la cons\u00e9quence d\u2019un surmenage manifeste.<\/p>\n\n\n\n<p>Dans un cas comme dans l\u2019autre, les sujets ne pr\u00e9sentent gu\u00e8re d\u2019autres troubles psychiatriques pouvant expliquer la d\u00e9compensation. Du reste, on ne rep\u00e8re pas non plus d\u2019exposition \u00e0 des substances toxiques ou de contraintes physiques de travail pouvant expliquer la survenue d\u2019une crise cardiaque ou d\u2019une h\u00e9morragie c\u00e9r\u00e9brale. \u00c0 l\u2019\u00e9vidence, le crit\u00e8re \u00e9tiologique et diagnostique principal est la charge de travail (\u00e0 titre d\u2019exemple, selon certaines \u00e9tudes ces sujets travaillent en g\u00e9n\u00e9ral plus de 80 heures par semaine ou 3000 heures par an). Le seul sympt\u00f4me ou signe avant-coureur est une sensation de fatigue.<\/p>\n\n\n\n<p>Il est int\u00e9ressant de noter que la cr\u00e9ation de ces entit\u00e9s nosographiques et leur inscription au tableau des maladies professionnelles au Japon se sont faites en partie sous l\u2019impulsion des proc\u00e8s intent\u00e9s par les familles des victimes contre des entreprises. Les demandes d\u2019indemnisation (qui n\u00e9cessitent la reconnaissance des d\u00e9c\u00e8s en accidents du travail<sup>2<\/sup>) port\u00e9es par les familles et leurs avocats ont jou\u00e9 un r\u00f4le majeur dans l\u2019\u00e9volution des classifications nosographiques et de la pens\u00e9e psychiatrique japonaise (Jobin &amp; Tseng, 2014; Kitanaka, 2014).<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Une pathologie de la solitude<\/h2>\n\n\n\n<p>En France, les travaux en psychopathologie et psychodynamique du travail ont \u00e9galement permis de d\u00e9gager une voie \u00e9tiologique originale. Ce courant de recherche accorde au rapport subjectif au travail un r\u00f4le central dans la construction ou la destruction de la sant\u00e9 mentale.<\/p>\n\n\n\n<p>Parmi les \u00e9l\u00e9ments d\u00e9gag\u00e9s par les enqu\u00eates et investigations cliniques, il semblerait que les suicides interviennent sur une toile de fond d\u00e9j\u00e0 fortement teint\u00e9e par la souffrance psychique de nombreux salari\u00e9s. L\u2019acte suicidaire, quand bien m\u00eame il serait une conduite isol\u00e9e, est le signe d\u2019une d\u00e9gradation en profondeur des relations d\u2019entraide, de solidarit\u00e9 et de coop\u00e9ration. Sous l\u2019effet d\u2019une mise en concurrence promue par les nouvelles formes d\u2019organisation du travail&nbsp;\u2013&nbsp;notamment l\u2019\u00e9valuation individualis\u00e9e des performances, l\u2019individualisation des r\u00e9mun\u00e9rations et la menace du licenciement&nbsp;\u2013&nbsp;toute possibilit\u00e9 d\u2019appui sur les coll\u00e8gues, toute demande de soutien semblent finalement vaines. Les salari\u00e9s doivent alors affronter dans l\u2019isolement et la solitude des objectifs impos\u00e9s et souvent impossibles \u00e0 satisfaire<sup>3<\/sup>. Concilier \u00e0 la fois qualit\u00e9 et quantit\u00e9, faire du chiffre et satisfaire les usagers, soigner et r\u00e9duire en m\u00eame temps le taux d\u2019occupation des lits rel\u00e8vent bien souvent de la gageure. Des t\u00e2ches paradoxales qui mettent de nombreux salari\u00e9s en porte \u00e0 faux, quand elles ne les conduisent pas \u00e0 agir \u00e0 l\u2019encontre de ce que leur dicte leur conscience. La trahison de ses propres principes, de sa conscience professionnelle, risque alors de g\u00e9n\u00e9rer un conflit psychique dont le produit est la souffrance \u00e9thique (Rolo, 2015). Celle-ci sape les assises narcissiques du sujet et entame un processus de d\u00e9valorisation de soi qui conduit beaucoup trop souvent au suicide.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019isolement mentionn\u00e9 ci-dessus n\u2019est pas uniquement physique, bien entendu. Ladite solitude prend place parmi nombre d\u2019autres humains, mais elle renvoie le sujet \u00e0 l\u2019exp\u00e9rience terrifiante de l\u2019abandon, voire de la trahison par ses semblables, ce que Hannah Arendt qualifie de \u00ab&nbsp;d\u00e9solation&nbsp;\u00bb (<em>loneliness<\/em>) (2005). L\u2019isolement compromet ainsi toute possibilit\u00e9 de coop\u00e9ration d\u00e9fensive, qui permettrait \u00e9ventuellement au sujet&nbsp;\u2013&nbsp;\u00e0 l\u2019aide d\u2019une mutualisation du co\u00fbt psychique de la situation p\u00e9nible&nbsp;\u2013&nbsp;de maintenir un \u00e9quilibre psychosomatique.<\/p>\n\n\n\n<p>Cela dit, on pourrait encore penser que seuls les plus fragiles succomberaient dans un tel contexte et que les individus psychiquement solides supporteraient ces contraintes sans d\u00e9compenser. Pourtant, la clinique du travail montre que dans la majeure partie des cas, ceux qui se donnent la mort font partie des travailleurs les plus solides, les plus engag\u00e9s, les plus comp\u00e9tents. Ils sont en g\u00e9n\u00e9ral bien \u00e9valu\u00e9s par leurs sup\u00e9rieurs et reconnus comme des collaborateurs essentiels. Contrairement au discours de sens commun, les plus vuln\u00e9rables vis-\u00e0-vis du suicide sont donc les plus impliqu\u00e9s dans leur activit\u00e9 professionnelle.<\/p>\n\n\n\n<p>Malgr\u00e9 des fragilit\u00e9s personnelles ind\u00e9niables, ces individus ont, pendant de nombreuses ann\u00e9es, donn\u00e9 le meilleur d\u2019eux-m\u00eames pour leur entreprise<sup>4<\/sup>, dans un rapport au travail qui \u00e9tait pour beaucoup d\u2019entre eux une source de plaisir. Le travail fut pour ces derniers un \u00e9l\u00e9ment d\u2019accomplissement de soi et de consolidation de l\u2019identit\u00e9. En s\u2019offrant comme un chemin vers la sublimation, il joua ainsi un r\u00f4le protecteur et contribua sans doute \u00e0 d\u00e9samorcer les effets patho g\u00e8nes de conflits affectifs d\u2019une autre nature. Comment expliquer alors le funeste renversement de situation que repr\u00e9sente le suicide&nbsp;? Les donn\u00e9es dont on dispose \u00e0 l\u2019heure actuelle (Dejours, 2010&nbsp;; Dejours &amp; B\u00e8gue, 2009) indiquent que le moment de bascule est toujours en rapport avec un changement majeur dans le contenu ou l\u2019organisation du travail&nbsp;: r\u00e9trogradation, mutation, modification des missions ou des objectifs, changement des m\u00e9thodes de management, etc. Ce dernier s\u2019accompagne g\u00e9n\u00e9ralement d\u2019un d\u00e9ni de la contribution et des efforts r\u00e9alis\u00e9s par le salari\u00e9 au service de l\u2019entreprise. La non-reconnaissance du d\u00e9vouement risque alors d\u2019\u00eatre ressentie comme un d\u00e9saveu, un d\u00e9laissement qui laisse le salari\u00e9 seul face au d\u00e9s\u00e9quilibre entre ce qu\u2019il a mis de lui-m\u00eame dans son travail et ce que lui rend l\u2019entreprise. Affleurent alors les sentiments d\u2019injustice, de honte, de d\u00e9sespoir, voire de haine de soi qui fait le lit du suicide. Cependant, le processus qui conduit au retournement de la violence contre soi, plut\u00f4t que contre autrui, reste encore \u00e0 \u00e9lucider. Il s\u2019agit l\u00e0 d\u2019une v\u00e9ritable interrogation clinique, dont il faudra venir \u00e0 bout afin de concevoir des m\u00e9thodes de pr\u00e9vention rationnelles dans le futur.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Des modalit\u00e9s de pr\u00e9vention h\u00e9t\u00e9rog\u00e8nes<\/h2>\n\n\n\n<p>L\u2019apparition de suicides vient signaler l\u2019existence d\u2019une crise dans une entreprise ou un service, parfois d\u00e9j\u00e0 annonc\u00e9e par des signes d\u2019alerte potentiellement rep\u00e9rables (absent\u00e9isme en hausse, augmentation des demandes de mutation et des d\u00e9parts volontaires, consommation de psychotropes r\u00e9pandue, recrudescence des \u00ab&nbsp;conflits de personnes&nbsp;\u00bb, des dysfonctionnements, des incidents, des accidents, etc.). Cependant, le suicide n\u2019est pas uniquement le r\u00e9v\u00e9lateur d\u2019un mal-\u00eatre larv\u00e9. Manifestation visible d\u2019une souffrance extr\u00eame, il est lui-m\u00eame producteur d\u2019une nouvelle forme de souffrance. En effet, l\u2019onde de choc produite par ces \u00e9v\u00e8nements d\u00e9passe le seul cercle des proches du suicid\u00e9. Le suicide est un message terrible qui a des effets d\u00e9vastateurs sur les collectifs de travail. Car il r\u00e9veille chez tous une forme de culpabilit\u00e9 (\u00ab&nbsp;est-ce que j\u2019aurai pu faire quelque chose pour l\u2019aider&nbsp;? Dans quelle mesure suis-je \u00e9galement responsable de sa mort&nbsp;? je savais qu\u2019il n\u2019allait pas bien et pourtant je n\u2019ai rien fait\u2026&nbsp;\u00bb). Aussi, l\u2019effet accusatoire du suicide est manifestement d\u00e9stabilisant. Il peut alors impacter la sant\u00e9 de ceux qui restent, envahis par les ruminations et le doute, sinon par la peur d\u2019\u00eatre entra\u00een\u00e9s \u00e0 leur tour dans la spirale du suicide. Pour faire face \u00e0 cette angoisse, des d\u00e9fenses psychiques s\u2019\u00e9rigent alors \u00e0 l\u2019endroit de la pens\u00e9e \u00e9laborative. Leur objectif est pr\u00e9cis\u00e9ment d\u2019occulter, voire de d\u00e9nier le conflit psychique. C\u2019est ainsi qu\u2019il devient extr\u00eamement difficile de solliciter les salari\u00e9s \u00e0 propos des circonstances dans lesquelles est survenu le passage \u00e0 l\u2019acte suicidaire d\u2019un coll\u00e8gue. Une r\u00e9ticence \u00e0 t\u00e9moigner s\u2019installe ainsi en lieu et place de la parole authentique (Rolo &amp; Lelay, 2015). Il s\u2019agit l\u00e0 d\u2019une des difficult\u00e9s fondamentales des prises en charge et des d\u00e9marches de pr\u00e9vention dans ce domaine. En effet, les <em>debriefings<\/em> o\u00f9 les cellules de crise mises en place \u00e0 la suite d\u2019un suicide&nbsp;\u2013&nbsp;guid\u00e9s en g\u00e9n\u00e9ral par les principes de la psychotraumatologie et dont la fonction est en premi\u00e8re instance curative, plut\u00f4t que pr\u00e9ventive&nbsp;\u2013&nbsp;achoppent souvent sur l\u2019omerta qui paralyse les collectifs de travail. Ainsi, ces dispositifs peuvent au mieux contribuer au traitement de la symptomatologie des potentiels traumatis\u00e9s par l\u2019\u00e9v\u00e8nement, mais ne permettent que rarement de remonter \u00e0 l\u2019\u00e9tiologie. Or, pour pr\u00e9venir la multiplication des suicides, encore faut-il avoir une id\u00e9e des circonstances qui en constituent la cause.<\/p>\n\n\n\n<p>En outre, la majorit\u00e9 des dispositifs de pr\u00e9vention du suicide ont \u00e9t\u00e9 con\u00e7us sur base de facteurs de risque suicidaire identifi\u00e9s par des \u00e9tudes \u00e9pid\u00e9miologiques. D\u2019une fa\u00e7on g\u00e9n\u00e9rale, ils se fondent sur des principes de rep\u00e9rage et de surveillance des individus \u00e0 risque (notamment des personnes ayant commis une tentative de suicide auparavant). Par cons\u00e9quent, la mise en place de num\u00e9ros verts ou de cellules de pr\u00e9vention, la formation des diff\u00e9rents acteurs de la sant\u00e9 au travail, les campagnes d\u2019information aux salari\u00e9s visent essentiellement la d\u00e9tection et le suivi des individus en difficult\u00e9. S\u2019ils r\u00e9ussissent occasionnellement \u00e0 \u00e9viter le pire, ils semblent relativement inop\u00e9rants pour endiguer la souffrance \u00e0 l\u2019origine des suicides. Leur efficacit\u00e9 repose, au demeurant, sur la pr\u00e9visibilit\u00e9 des conduites suicidaires, un principe qui est loin d\u2019\u00eatre constant.<\/p>\n\n\n\n<p>En v\u00e9rit\u00e9, on ne pourra freiner la multiplication des suicides qu\u2019\u00e0 condition de comprendre la fa\u00e7on dont le rapport subjectif au travail est devenu la source d\u2019un conflit insupportable, auquel l\u2019acte funeste est venu mettre fin. Cela implique de r\u00e9unir un certain nombre d\u2019\u00e9l\u00e9ments d\u2019enqu\u00eate et de mener une v\u00e9ritable investigation clinique <em>post mortem<\/em>. \u00c0 l\u2019heure actuelle, celle-ci prend g\u00e9n\u00e9ralement la forme d\u2019une autopsie psychologique, dont le but est de collecter des informations sur plusieurs param\u00e8tres&nbsp;: les d\u00e9tails de la mort, le paysage familial, le parcours de vie, la sant\u00e9 physique et mentale et les ant\u00e9c\u00e9dents, etc. Dans le cas d\u2019un suicide li\u00e9 au travail, celle-ci doit \u00e9galement recueillir des \u00e9l\u00e9ments sur le contenu et l\u2019organisation du travail, la nature de l\u2019activit\u00e9, l\u2019\u00e9tat du vivre ensemble, etc. En l\u2019occurrence, ce deuxi\u00e8me volet de l\u2019investigation pr\u00e9suppose&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<ul class=\"wp-block-list\"><li>que le clinicien est capable de se renseigner sur les caract\u00e9ristiques et l\u2019histoire de l\u2019organisation du travail, et d\u2019appr\u00e9cier la fa\u00e7on dont elles sont susceptibles d\u2019agir sur la subjectivit\u00e9.<\/li><li>de comprendre le r\u00f4le jou\u00e9 par le travail dans la dynamique psychique du sujet et les conflits potentiels qu\u2019il induit.<\/li><li>enfin d\u2019inscrire le tout dans une d\u00e9marche \u00e9tiologique qui permet d\u2019identifier les processus en cause dans la pathogen\u00e8se.<\/li><\/ul>\n\n\n\n<p>Cette investigation peut aujourd\u2019hui s\u2019appuyer sur un cadre juridique relativement propice. En effet, les juristes et les avocats recourent aux connaissances produites par la psychodynamique et la psychopathologie du travail (Tessier, 2011) pour comprendre la nature du lien entre sant\u00e9 mentale et travail, et ainsi instruire leurs plaidoiries. L\u2019introduction dans le champ juridique des probl\u00e8mes de sant\u00e9 mentale au travail repr\u00e9sente une occasion privil\u00e9gi\u00e9e de mettre en discussion, dans une ar\u00e8ne tout \u00e0 fait particuli\u00e8re, les diff\u00e9rentes th\u00e9ories \u00e9tiologiques du suicide. Pour le droit, l\u2019\u00e9tablissement d\u2019une causalit\u00e9 d\u00e9bouche g\u00e9n\u00e9ralement sur l\u2019imputabilit\u00e9, qui \u00e0 son tour autorise la qualification du suicide en accident du travail et conduit \u00e0 mettre en cause la responsabilit\u00e9 de l\u2019employeur. Toutefois, la rencontre sur ces questions ne pourra avoir lieu qu\u2019\u00e0 condition que les cliniciens daignent s\u2019int\u00e9resser au travail et \u00e0 ses effets pathog\u00e8nes, pour tenter de comprendre les raisons profondes d\u2019une des plus effroyables conduites humaines.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Notes<\/h2>\n\n\n\n<ol class=\"wp-block-list\"><li>Notons au passage que le probl\u00e8me de l\u2019\u00e9tiologie du suicide au travail n\u2019est pas l\u2019apanage des psychopathologues et des cliniciens. Il int\u00e9resse \u00e9galement les avocats, les juristes et les magistrats, dans leurs tentatives pour circonscrire et qualifier l\u00e9galement le suicide. J\u2019aborderai ce point en conclusion de cet article.<\/li><li>Pour qu\u2019un d\u00e9c\u00e8s sur le lieu de travail soit reconnu comme <em>Karoshi<\/em>, il faut prouver que le salari\u00e9 \u00e0 travaill\u00e9 plus du double des heures r\u00e9glementaires une semaine avant son d\u00e9c\u00e8s, ou trois fois les heures r\u00e9glementaires le jour d\u2019avant. On compte entre 20 et 60 d\u00e9c\u00e8s reconnus comme accidents du travail chaque ann\u00e9e. Par ailleurs, plusieurs \u00e9tudes \u00e9pid\u00e9miologiques ont fait le lien entre l\u2019apparition des premiers cas de <em>Karoshi<\/em> et l\u2019introduction du syst\u00e8me japonais de production. (Nishiyama &amp; Johnson, 1997)<\/li><li>Cet \u00e9tat de faits n\u2019est pas sans rappeler l\u2019\u00e9tat de d\u00e9sint\u00e9gration sociale que Durkheim baptisa jadis du terme d\u2019anomie.<\/li><li>Le film de Jean-Marc Moutout, <em>De bon matin<\/em>, fournit \u00e0 ce sujet une illustration remarquable.<\/li><\/ol>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">R\u00e9f\u00e9rences bibliographiques<\/h2>\n\n\n\n<p>Amagasa, T., Nakayama, T. &amp; Takahashi, Y. (2005). \u00ab&nbsp;Karojisatsu in Japan&nbsp;: characteristics of 22 cases of work-related suicide&nbsp;\u00bb. <em>Journal of Occupational Health<\/em>, n\u00b0 47, pp. 157-164.<\/p>\n\n\n\n<p>Arendt, H. (2005). <em>Responsabilit\u00e9 et jugement<\/em>. Paris&nbsp;: Payot.<\/p>\n\n\n\n<p>Baudelot, C. &amp; Establet, R. (2006). <em>Suicide&nbsp;: l\u2019envers de notre monde<\/em>. Paris&nbsp;: Seuil.<\/p>\n\n\n\n<p>Dejours, C. (2010). <em>Observations cliniques en psychopathologie du travail<\/em>. Paris&nbsp;: Presses Universitaires de France.<\/p>\n\n\n\n<p>Dejours, C. &amp; B\u00e8gue, F. (2009). <em>Suicide et travail&nbsp;: que faire&nbsp;?<\/em> Paris&nbsp;: Presses Universitaires de France.<\/p>\n\n\n\n<p>Dejours, C. &amp; Gernet, I. (2012). <em>Psychopathologie du travail<\/em>. Paris&nbsp;: Elsevier Masson<\/p>\n\n\n\n<p>Durkheim, \u00c9. (1897). <em>Le suicide<\/em>. Paris&nbsp;: Presses Universitaires de France (2013).<\/p>\n\n\n\n<p>Halbwachs, M. (1930). <em>Les causes du suicide<\/em>. Paris&nbsp;: Alcan.<\/p>\n\n\n\n<p>Jobin, P. &amp; Tseng, Y.-H. (2014). \u00ab&nbsp;Le suicide comme karoshi ou l\u2019overdose de travail&nbsp;\u00bb. <em>Travailler<\/em> n\u00b0 31, pp.45-88.<\/p>\n\n\n\n<p>Kanai, A. (2008). \u00ab&nbsp;Karoshi (Work to Death) in Japan&nbsp;\u00bb. <em>Journal of Business Ethics<\/em>, n\u00b0 84, pp. 209-216.<\/p>\n\n\n\n<p>Kitanaka, J. (2014). <em>De la mort volontaire au suicide au travail<\/em>. Montreuil-sous-Bois, \u00c9ditions Ithaque.<\/p>\n\n\n\n<p>Ke, D.-S. (2012). \u00ab&nbsp;Overwork, Stroke and Karoshi-death from Overwork&nbsp;\u00bb. <em>Acta Neurologica Taiwan<\/em>, n\u00b0 21, pp.54-59.<\/p>\n\n\n\n<p>Lerouge, L. (2014). \u00ab&nbsp;\u00c9tat de la recherche sur le suicide au travail en France&nbsp;: une perspective juridique&nbsp;\u00bb, <em>Travailler<\/em> n\u00b0 31, pp. 11-29.<\/p>\n\n\n\n<p>Nishiyama, K. &amp; Johnson, J. (1997). \u00ab&nbsp;Karoshi-death from Overwork&nbsp;: Occupational health consequences of the Japanese production management&nbsp;\u00bb. <em>International Journal of Health Services<\/em>, n\u00b0 6, pp. 1-16.<\/p>\n\n\n\n<p>Observatoire National du Suicide (2014). <em>Suicide&nbsp;: \u00e9tat des lieux des connaissances et perspectives de recherche<\/em>. 1<sup>er<\/sup> rapport.<\/p>\n\n\n\n<p>Rolo, D. (2015). <em>Mentir au travail<\/em>. Paris&nbsp;: Presses Universitaires de France.<\/p>\n\n\n\n<p>Rolo, D. &amp; Lelay, S. (2015) \u00ab&nbsp;Rendre du service ou vendre du service&nbsp;?&nbsp;\u00bb in <em>Le choix<\/em> (Org. C. Dejours). Paris&nbsp;: Bayard.<\/p>\n\n\n\n<p>Tessier, H. (2011). \u00ab&nbsp;Clinique du travail et \u00e9volution du droit&nbsp;: \u00e0 propos d\u2019un suicide au travail&nbsp;\u00bb, <em>Travailler<\/em> n\u00b0 26, pp. 111-126.<\/p>\n<div class=\"pdfprnt-buttons pdfprnt-buttons-post pdfprnt-bottom-right\"><a href=\"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/10380?print=pdf\" class=\"pdfprnt-button pdfprnt-button-pdf\" target=\"_blank\"><\/a><\/div>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Aujourd\u2019hui bien connu du public, le suicide au travail reste un ph\u00e9nom\u00e8ne d\u2019apparition relativement r\u00e9cente. 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