{"id":10370,"date":"2021-08-22T07:31:52","date_gmt":"2021-08-22T05:31:52","guid":{"rendered":"https:\/\/carnetpsy.fr\/le-psychanalyste-et-le-fracas-terroriste-2\/"},"modified":"2021-09-30T20:43:16","modified_gmt":"2021-09-30T18:43:16","slug":"le-psychanalyste-et-le-fracas-terroriste","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/le-psychanalyste-et-le-fracas-terroriste\/","title":{"rendered":"Le psychanalyste et le fracas terroriste"},"content":{"rendered":"\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Une s\u00e9ance saisissante&nbsp;:<\/h2>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;Il s\u2019en est fallu de quelques degr\u00e9s&nbsp;\u00bb me dit une jeune femme que je re\u00e7ois pour la premi\u00e8re fois juste \u00e0 mon retour de vacances d\u2019\u00e9t\u00e9. Carla n\u2019explique pas le sens de ces \u00ab&nbsp;quelques degr\u00e9s&nbsp;\u00bb mais elle vient me voir pour parler de ce qu\u2019elle a v\u00e9cu ce 14 juillet 2016 \u00e0 Nice. Ce n\u2019est pourtant pas ce qu\u2019elle fait lors de cette premi\u00e8re rencontre. D\u2019embl\u00e9e, elle d\u00e9clare qu\u2019on ne devrait pouvoir mourir que de trois fa\u00e7ons&nbsp;: d\u2019une maladie, dans son lit ou d\u2019un accident de voiture, mais pas parce que \u00ab&nbsp;quelqu\u2019un a voulu tuer pour de bon&nbsp;\u00bb, dit-elle, comme pour se prouver qu\u2019il ne s\u2019agit pas d\u2019un jeu d\u2019enfant \u00e0 se faire peur. Elle a tout vu&#8230; et je comprends que les quelques degr\u00e9s dont elle parle, ce sont ceux du rayon de braquage du camion qui fauchait les passants fuyant vers les trottoirs. Ses amis et elle avaient d\u00e9cid\u00e9 de rester au milieu de la rue. Carla parle en encha\u00eenant les associations, sans s\u2019arr\u00eater, comme si elle courrait encore dans la nuit noire de ce 14 juillet, elle parle sans essoufflement dans son d\u00e9bit ni de rupture dans son rythme. Ses associations me donnent une impression bizarre, allant dans tous les sens, en zigzag, comme le camion tueur. Elle est professeur dans un lyc\u00e9e de la \u00ab&nbsp;zone&nbsp;\u00bb et parle de \u00ab&nbsp;violence symbolique et permanente dans les programmes scolaires&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>D\u2019ailleurs, apr\u00e8s les attentats du 13 novembre, elle n\u2019a pas voulu participer aux exercices de confinement et n\u2019a pas voulu en parler avec ses \u00e9l\u00e8ves. Pas question de faire une minute de silence dans sa classe, d\u2019ailleurs elle ne le peut pas&nbsp;: elle a souvent l\u2019impression de faire cours \u00e0 des \u00ab&nbsp;apprentis djihadistes&nbsp;\u00bb. Elle se sent en permanence r\u00e9volt\u00e9e et ce depuis son jeune \u00e2ge&nbsp;: elle a beaucoup fait l\u2019\u00e9cole buissonni\u00e8re puis est partie en province, \u00e0 Nice justement, en internat et enfin \u00e0 l\u2019\u00e9tranger pour passer son bac. Que fuyait-elle&nbsp;? Impossible de l\u2019arr\u00eater, elle m\u2019oblige \u00e0 suivre son rythme&nbsp;! Elle \u00e9crit des romans et l\u2019un de ses personnages principaux est le chef d\u2019\u00e9quipe des kamikazes du <em>World Trade Center<\/em>, Mohammed Atta, ce fils d\u2019avocat \u00e9gyptien, brillant ing\u00e9nieur en urbanisme, dipl\u00f4m\u00e9 en architecture des Universit\u00e9s du Caire et de Hambourg. A peine puis-je commencer \u00e0 formuler une question sur ce choix que Carla me coupe en me disant que son pr\u00e9c\u00e9dent roman avait pour h\u00e9ros\u2026 un tueur \u00e0 gages. Lorsque enfin je peux poser une question, elle r\u00e9pond que \u00ab&nbsp;ce sont des personnages fictifs&nbsp;\u00bb et qu\u2019elle \u00ab&nbsp;cherche \u00e0 prendre en charge le mal pour en sortir du bien&nbsp;\u00bb. Lorsque je lui fais remarquer que Mohammed Atta n\u2019est \u00ab&nbsp;pas si fictif que \u00e7a&nbsp;\u00bb, Carla explique&nbsp;: \u00ab&nbsp;je ne peux pas me dire que les djihadistes sont des ennemis, je dois choisir&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est ce \u00ab&nbsp;je dois choisir&nbsp;\u00bb qui me permet enfin de souffler et je lui fais remarquer que lorsqu\u2019elle a d\u00e9cid\u00e9 de rester au milieu de la rue et de ne pas se plaquer contre le mur pour \u00e9chapper au camion qui \u00e9tait mont\u00e9 sur le trottoir, elle a su choisir et choisir vite. Alors, elle peut enfin l\u00e2cher quelques bribes sur sa place difficile, sur son histoire personnelle et familiale de choix et de non-choix, mais c\u2019est la fin de la s\u00e9ance et Carla \u00e9voque -tr\u00e8s vite- son impossible Amour\/ Haine envers sa m\u00e8re, trop proche pour la comprendre\u2026 et me demande un autre rendez-vous. Il ne s\u2019agit pas ici d\u2019\u00e9tudier le cas particulier de cette patiente mais de relater et tenter d\u2019expliquer le brutal sentiment de fatigue qui m\u2019a \u00e9treint d\u00e8s la porte referm\u00e9e. Je me suis sentie brusquement sans forces, \u00e9puis\u00e9e, \u00ab&nbsp;vid\u00e9e&nbsp;\u00bb et pourtant je revenais de vacances, en pleine forme&nbsp;! La violence \u00e9tait venue de tous bords, de toutes les directions et elle l\u2019avait formul\u00e9&nbsp;: \u00ab&nbsp;la violence sortait de nulle part&nbsp;\u00bb. Carla n\u2019avait pas pu parler imm\u00e9diatement de ce qu\u2019elle avait v\u00e9cu comme traumatisme le soir de l\u2019attentat, mais elle m\u2019avait donn\u00e9 \u00e0 voir, \u00e0 ressentir, une image d\u2019\u00e9corch\u00e9e vive, rescap\u00e9e -c\u2019est-\u00e0-dire vivante-, avec une projection de sa destructivit\u00e9 tout azimut. Elle parlait d\u2019elle comme une jeune femme en lutte permanente, mais sur un ton et un rythme qui, avec brutalit\u00e9 et violence, montraient ses d\u00e9fenses, masquant probablement des carences narcissiques dangereuses.<\/p>\n\n\n\n<p>Un trauma peut en cacher un autre et le choc collectif peut \u00e9craser les traumas personnels. Le terme \u00ab&nbsp;\u00e9craser&nbsp;\u00bb n\u2019est pas anodin dans le cas de Carla. Si l\u2019imbrication des traumas risque d\u2019augmenter la d\u00e9tresse, le d\u00e9sespoir, il faut alors trouver des d\u00e9fenses. Une pens\u00e9e singuli\u00e8re m\u2019\u00e9tait alors venue apr\u00e8s la s\u00e9ance&nbsp;: c\u2019\u00e9tait comme si j\u2019avais re\u00e7u des tirs d\u2019armes automatiques venus de tous horizons, avec des impacts et une valeur absolue de chaque tir sur mon corps, sans d\u00e9calage possible, sans recul, sans recours, juste \u00e0 c\u00f4t\u00e9 d\u2019elle &#8211; ou en face- \u00e0 recevoir des tirs de kalachnikov. Il y avait eu un corps \u00e0 corps, dans un partage \u00e9motionnel et psychique. Quel \u00e9tait l\u2019engagement de ce corps \u00e0 corps&nbsp;? Le d\u00e9placement transf\u00e9rentiel devait sans doute en passer par l\u00e0, par le corps de l\u2019analyste.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Les Identifications \u00e0 l\u2019agresseur&nbsp;:<\/h2>\n\n\n\n<p>La violence, la force, et la m\u00e9diatisation des actes terroristes, la mort en direct, suscitent des mouvements identificatoires tr\u00e8s diff\u00e9rents. D\u2019abord et bien s\u00fbr l\u2019identification aux victimes, \u00e0 leur famille, \u00e0 leurs amis, et c\u2019est la base de nombres de nos cures et th\u00e9rapies avec les patients. Mais ce n\u2019est pas la seule.<\/p>\n\n\n\n<p>La question est pos\u00e9e par de nombreux auteurs&nbsp;: penser les terroristes, penser le terrorisme aurait-il valeur d\u2019explication-excuse et ce rapproch\u00e9 serait-il dangereux voir contaminant&nbsp;? Les m\u00e9dias nous font r\u00e9guli\u00e8rement part de leurs recherches sur les terroristes, interviewant \u00e0 tour de bras les voisins, les \u00ab&nbsp;amis&nbsp;\u00bb, les commer\u00e7ants, filmant jusqu\u2019\u00e0 leur bo\u00eete aux lettres. C\u2019est tout particuli\u00e8rement en France qu\u2019il y a une culture de la recherche des causes, notamment sociales, politiques. Ces tentatives d\u2019explications et donc de rapprochement sont souvent d\u00e9nonc\u00e9es comme permettant de limiter, de circonscrire un sentiment de culpabilit\u00e9 d\u00e9sagr\u00e9able plus ou moins inconscient. Tous les degr\u00e9s et les diff\u00e9rences existent et donnent lieu \u00e0 de nombreuses joutes entre \u00ab&nbsp;experts&nbsp;\u00bb de tous bords. Cette culpabilit\u00e9 (voire pour certains une honte) fait sans aucun doute partie de notre inconscient collectif culturel, colonial bien s\u00fbr, mais aussi historique. La R\u00e9volution Fran\u00e7aise et la Terreur de 1793 avec son cort\u00e8ge de t\u00eates tranch\u00e9es en font partie. La Terreur, cette p\u00e9riode de notre histoire, qui a donn\u00e9 le mot de terrorisme. Le d\u00e9bat sur l\u2019incorporation de la culpabilit\u00e9 reste ouvert et souvent douloureux, mais n\u2019est-ce pas l\u00e0 tout de m\u00eame une forme d\u2019identification m\u00e9connue&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">L\u2019attraction de l\u2019omnipotence&nbsp;:<\/h2>\n\n\n\n<p>C\u2019est une autre identification, cette fois aux agresseurs, processus insidieux, souterrain, qui nous int\u00e9resse sur le plan psychanalytique. Sandor Ferenczi, d\u00e8s 1925, travaille sur les probl\u00e9matiques du traumatisme et sur \u00ab&nbsp;le terrorisme de la souffrance&nbsp;\u00bb. L\u2019identification est un mode d\u2019investissement primitif qui permet de diminuer la haine et donc le conflit douloureux devant la destructivit\u00e9. Ce m\u00e9canisme de d\u00e9fense en situation d\u2019urgence n\u2019entra\u00eene pas de conflit, notamment lorsqu\u2019il s\u2019installe, car il n\u2019y a pas d\u2019ambivalence. Mich\u00e8le Bertrand nous rappelle qu\u2019\u00ab&nbsp;\u00e0 l\u2019horizon de l\u2019identification \u00e0 l\u2019agresseur, se trouve le risque de d\u00e9sint\u00e9gration psychique et l\u2019urgence de pr\u00e9server une partie du Moi&nbsp;\u00bb. Le clivage narcissique du Moi est parfois la seule issue pour une forme de survie psychique. Mais au del\u00e0 du clivage, cela peut devenir un envahissant corps \u00e9tranger interne-externe, un \u00ab&nbsp;implant destructeur&nbsp;\u00bb selon l\u2019expression de Genevi\u00e8ve Bourdellon, car l\u2019identification \u00e0 l\u2019agresseur ne reconna\u00eet pas l\u2019autre comme \u00e9tranger.<\/p>\n\n\n\n<p>Chez les terroristes, la conjonction d\u2019une grave errance identitaire et de la qu\u00eate fondamentale d\u2019une identit\u00e9 d\u2019emprunt permet de contre-investir leur vide narcissique. Pour Ferenczi, le sacrifice de soi est un moyen de retrouver un \u00e9tat de repos, sans souffrance, hors temps et hors espace. Plus de souffrance, plus d\u2019angoisse. En se jetant au devant de ce que l\u2019on redoute, on met un terme \u00e0 l\u2019attente et on se rend ma\u00eetre de la vie et de la mort. Andr\u00e9 Green souligne que \u00ab&nbsp;viser la mort ou l\u2019immortalit\u00e9 revient au m\u00eame, c\u2019est l\u2019omnipotence non plus fantasm\u00e9e mais en r\u00e9el&nbsp;\u00bb. Cette attraction de l\u2019omnipotence agirait comme un aimant.<\/p>\n\n\n\n<p>D\u00e9j\u00e0 en 1774, le livre de Goethe, <em>Les souffrances du jeune Werther<\/em> avait entra\u00een\u00e9 une explosion du nombre de suicides en Europe. Nous savons depuis longtemps qu\u2019une action \u00e9clatante fait na\u00eetre \u00e0 chaque fois de nouveaux candidats au suicide. On comprend que les images qui passent en boucle sur <em>Internet<\/em> soient de fabuleux facteurs de recrutement. L\u2019adh\u00e9sion sans faille \u00e0 une id\u00e9ologie est valoris\u00e9e comme le montrent les conversions massives \u00e0 l\u2019Islam apr\u00e8s chaque attentat. Des exp\u00e9riences traumatiques ant\u00e9rieures peuvent entra\u00eener une soumission \u00e0 la volont\u00e9 de l\u2019agresseur, avec un comportement de passivit\u00e9 au point de s\u2019oublier soi-m\u00eame et deviner ou devancer le moindre de ses d\u00e9sirs. La conviction, la foi en une id\u00e9ologie forte est alors ressentie comme un moyen de lutte contre un risque de d\u00e9sint\u00e9gration psychique. Mais l\u2019agresseur devient alors interne, intrapsychique, se liant au Moi en masquant les d\u00e9faillances narcissiques. L\u2019identification \u00e0 l\u2019agresseur est moins l\u2019incorporation du r\u00e9el que celle de son omnipotence.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Les th\u00e9ories du complot, un mode de puissance&nbsp;:<\/h2>\n\n\n\n<p>En r\u00e9action \u00e0 un \u00e9v\u00e9nement violent ou dramatique, des voix s\u2019\u00e9l\u00e8vent pour d\u00e9noncer l\u2019existence d\u2019un improbable complot, comme le d\u00e9ni d\u2019une r\u00e9alit\u00e9 insupportable. De multiples th\u00e9ories du ou des complots fleurissent sur les r\u00e9seaux sociaux, suscitant des r\u00e9actions, propageant des rumeurs, attisant une \u00ab&nbsp;mentalit\u00e9 compl\u00f4tiste&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>Les chercheurs s\u2019accordent sur quatre principes fondamentaux&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<ul class=\"wp-block-list\"><li>rien n\u2019arrive par hasard&nbsp;: tout ce qui arrive est le r\u00e9sultat de volont\u00e9s cach\u00e9es&nbsp;;<\/li><li>rien n\u2019est tel qu\u2019il para\u00eet \u00eatre&nbsp;: ce qui pose la question de qui tire les ficelles des marionnettes&nbsp;;<\/li><li>tout est li\u00e9 de fa\u00e7on occulte&nbsp;: c\u2019est notamment le cas lors de l\u2019effondrement des deux tours jumelles du <em>World Trade Center<\/em> avec la cr\u00e9ation du puissant <em>9\/11 Truth Movement<\/em> (Mouvement pour la V\u00e9rit\u00e9 sur le 11 septembre) qui a exig\u00e9 et dirig\u00e9 de nombreuses enqu\u00eates&nbsp;;<\/li><li>enfin plus r\u00e9cemment&nbsp;: tout doit \u00eatre minutieusement pass\u00e9 au crible de la critique. Pourtant la d\u00e9marche dite scientifique est invers\u00e9e car la collecte des preuves ne sert qu\u2019\u00e0 \u00e9tayer la certitude pr\u00e9existante du complot.<\/li><\/ul>\n\n\n\n<p>Le r\u00f4le d\u2019<em>Internet<\/em> est particuli\u00e8rement important car la r\u00e9sistance \u00e0 la critique y est augment\u00e9e, il y a un mitraillage de \u00ab&nbsp;preuves&nbsp;\u00bb, une relativisation du vrai et du faux avec une indiff\u00e9renciation entre le r\u00e9el et l\u2019imaginaire. D\u2019autre part, la globalisation des rumeurs entra\u00eene une saturation en informations. Par ailleurs, la suspicion \u00e0 l\u2019\u00e9gard des autorit\u00e9s traditionnelles trouve sur <em>Internet<\/em> un mode d\u2019expression privil\u00e9gi\u00e9 et un incroyable moyen de persuasion. Le d\u00e9sir bien naturel de transparence donne toute sa place au soup\u00e7on qui devient\u2026 infini&nbsp;!<\/p>\n\n\n\n<p>Pierre-Andr\u00e9 Taguieff d\u00e9signe ce cercle vicieux et en explique le paradoxe&nbsp;: \u00ab&nbsp;la transparence alimente le soup\u00e7on qu\u2019elle \u00e9tait cens\u00e9e abolir. La v\u00e9rit\u00e9 reste ailleurs, comme la r\u00e9alit\u00e9, et la diabolisation de l\u2019ennemi se banalise&nbsp;\u00bb. Les th\u00e9ories du complot s\u2019auto-alimentent et s\u00e9duisent les jeunes en particulier (1 sur 4 d\u2019apr\u00e8s les statistiques de l\u2019Education Nationale), permettant ainsi de clamer que les coupables ne sont pas ceux auxquels on pense. En devenant celui ou ceux qui d\u00e9signent et jugent le coupable (la soci\u00e9t\u00e9 notamment), on se sent puissant. La remise en cause des v\u00e9rit\u00e9s collectives permet d\u2019expulser au dehors la honte et le d\u00e9sespoir que l\u2019on ne supporte pas au dedans. Quand la d\u00e9tresse et la certitude de ne pas \u00eatre compris ne peuvent pas se lier et \u00eatre transform\u00e9es en repr\u00e9sentations, il faut \u00e9vacuer imp\u00e9rativement et c\u2019est alors une v\u00e9ritable machine qui se met en place&nbsp;: la projection en l\u2019autre devient le seul recours avec son corollaire op\u00e9ratoire, une escalade de la violence. En effet, lorsqu\u2019il n\u2019y a plus de place pour la confrontation des opinions, comme on peut le voir dans toute d\u00e9mocratie et lorsqu\u2019on ne s\u2019accorde pas sur les faits, tout se ferme et la violence a seule droit de cit\u00e9&nbsp;: seulement et uniquement la violence. C\u2019est ainsi que la peur de ne pas \u00eatre aim\u00e9 (\u00ab&nbsp;tous islamophobes&nbsp;\u00bb) se transforme en conviction d\u2019\u00eatre ha\u00ef. Il se forme un bin\u00f4me dangereux entre&nbsp;: se ha\u00efr et ha\u00efr, haine de soi et haine des autres.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">\u00ab&nbsp;Le plaisir esth\u00e9tique de la d\u00e9faite&nbsp;\u00bb (Ferenczi)<\/h2>\n\n\n\n<p>D\u2019autres identifications \u00e0 l\u2019agresseur sont plus souterraines, c\u2019est par exemple le cas de notre patiente Carla, <em>Walkyrie<\/em> moderne qui reste dans l\u2019attaque, ne d\u00e9sarmant jamais. Le narcissisme trouve \u00e0 se satisfaire d\u2019une sup\u00e9riorit\u00e9 intellectuelle face \u00e0 la force brute aveugle ou stupide de l\u2019environnement mat\u00e9riel ou humain. Cette satisfaction permet d\u2019affronter la douleur traumatique en favorisant la constitution d\u2019un masochisme. On retrouve l\u2019identification \u00e0 l\u2019agresseur dans le plaisir esth\u00e9tique que produit la contemplation de sa puissance. Quant \u00e0 l\u2019empathie, elle aide \u00e0 comprendre l\u2019agresseur car on lui attribue une partie de sa propre souffrance (lui aussi a souffert), c\u2019est ainsi que se cr\u00e9e une situation de communaut\u00e9 avec lui.<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est en 1931 que Ferenczi propose l\u2019id\u00e9e que la naissance de l\u2019intellect, avec parfois des performances intellectuelles particuli\u00e8res vient de la souffrance et pas de n\u2019importe laquelle&nbsp;: de la souffrance traumatique.<\/p>\n\n\n\n<p>Le narcissisme et la souffrance traumatique se nouent et tissent des liens entre eux, entra\u00eenant une forme de jouissance dans une co-exitation de type masochiste. Dans le cas de notre patiente Carla, on peut se demander s\u2019il n\u2019y a pas valorisation dans le \u00ab&nbsp;plaisir de la d\u00e9faite&nbsp;\u00bb&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; La contemplation de la puissance et de la grandeur de l\u2019adversaire est un plaisir \u00ab&nbsp;esth\u00e9tique&nbsp;\u00bb&nbsp;: la prof, face \u00e0 des \u00ab&nbsp;apprentis djihadistes&nbsp;\u00bb qu\u2019elle ne peut pas voir comme des ennemis, c\u2019est une question de choix.<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; Le Moi tire satisfaction de sa sup\u00e9riorit\u00e9 intellectuelle face \u00e0 une force aveugle, le gain est \u00e9videmment narcissique mais aussi un peu maniaque&nbsp;: Carla \u00e9crit des romans o\u00f9 elle \u00ab&nbsp;met en sc\u00e8ne&nbsp;\u00bb des vainqueurs-h\u00e9ros (comme le kamikaze du <em>World Trade Center<\/em>), une fa\u00e7on de ne pas se vivre comme une victime.<\/p>\n\n\n\n<p>Une phrase de Mich\u00e8le Bertrand pourrait tout \u00e0 fait commenter la probl\u00e9matique de Carla&nbsp;: \u00ab&nbsp;chercher \u00e0 embrasser par la pens\u00e9e tout l\u2019univers, comprendre le sens de toutes choses, permet de trouver une satisfaction narcissique dans la jouissance de sa propre capacit\u00e9 \u00e0 penser, dans la ma\u00eetrise par la pens\u00e9e des \u00e9v\u00e9nements qu\u2019en actes, on n\u2019a pas pu contr\u00f4ler. Cela, tandis qu\u2019une autre partie du Moi, cliv\u00e9e, reste en \u00e9tat de d\u00e9tresse&nbsp;\u00bb. C\u2019est sans doute un exemple de ce que Ferenczi avait appel\u00e9&nbsp;: \u00ab&nbsp;le terrorisme de la souffrance&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Traumas et traumatis\u00e9s<\/h2>\n\n\n\n<p>Si nos pens\u00e9es et nos associations sont entrav\u00e9es par l\u2019impr\u00e9visibilit\u00e9 de la succession des attentats, des tueries de masse, des assassinats parfois cibl\u00e9s, comment et dans quelles conditions recevoir les patients&nbsp;? Pouvons-nous \u00e9laborer des nouvelles hypoth\u00e8ses de travail&nbsp;? Quelle asym\u00e9trie reste-t-il entre le patient et l\u2019analyste, tous 2 plong\u00e9s dans un monde hors fantasme&nbsp;? Nathalie Zaltzman disait&nbsp;: \u00ab&nbsp;Tenir bon&nbsp;\u00bb. Nous faisons alors appel \u00e0 notre intime, \u00e0 nos analyses personnelles, \u00e0 nos contr\u00f4les, nos supervisions et nos \u00e9changes lors de s\u00e9minaires, congr\u00e8s et colloques. C\u2019est ainsi qu\u2019un s\u00e9minaire de la <em>Soci\u00e9t\u00e9 Psychanalytique de Paris<\/em> sur les traumatismes collectifs qui, il y a 10 ans, \u00e9tait initialement centr\u00e9 sur la <em>Shoah<\/em> et sa transmission interg\u00e9n\u00e9rationnelle, a progressivement \u00e9largi ses recherches sur les traumatismes collectifs actuels, poursuivant maintenant ses travaux sur le plan europ\u00e9en et international. Selon l\u2019expression de Jean-Luc Donnet \u00e0 propos des \u00e9changes inter-analytiques&nbsp;: \u00ab&nbsp;les miroirs se mettent \u00e0 mieux r\u00e9fl\u00e9chir&nbsp;\u00bb&nbsp;!<\/p>\n\n\n\n<p>Nous ne savons plus comment nommer les patients que nous recevons&nbsp;: t\u00e9moins, victimes, rescap\u00e9s, survivants\u2026 ou plus simplement patients. M\u00eame le trauma n\u2019a plus de nom, d\u2019une situation d\u2019attentat \u00e0 une menace suppos\u00e9e permanente et latente, comme un trauma processuel. Un choc collectif et individuel, install\u00e9 dans la dur\u00e9e, engendre une ins\u00e9curit\u00e9, une m\u00e9fiance, parfois m\u00eame une perte de rep\u00e8res et de l\u2019insouciance de croire\u2026 qu\u2019il est normal d\u2019\u00eatre vivant. <em>L\u2019insouciance<\/em>, c\u2019est le titre du dernier roman de Karine Tuil, nomin\u00e9 pour les prix litt\u00e9raires de cet automne, et qui ne parle que de violence.<\/p>\n\n\n\n<p>Le terrorisme prend plusieurs aspects, dont celui qualifi\u00e9 de <em>low cost<\/em>, \u00ab&nbsp;mim\u00e9tique&nbsp;\u00bb ou \u00ab&nbsp;opportuniste&nbsp;\u00bb par opposition aux attentats et aux tueries de masse et cela cr\u00e9e un terrain d\u2019ins\u00e9curit\u00e9 sourde. Certaines formes de terrorisme apparaissent m\u00eame comme une affaire d\u2019\u00ab&nbsp;auto-entrepreneur&nbsp;\u00bb, presque banale&nbsp;! Dans ce climat, nous nous interrogeons sur la cure de parole, base de notre identit\u00e9 professionnelle. Serions-nous parfois inad\u00e9quats voire dangereux dans nos habitudes psychanalytiques, notre cadre habituel de parole&nbsp;? Comment tisser des liens entre les traumas sans risquer d\u2019accro\u00eetre la d\u00e9tresse&nbsp;? Comment articuler le cri \u00e0 la parole&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>Chaque histoire singuli\u00e8re a son lot de traumatismes et certains d\u2019entre eux peuvent avoir pour destin de rester encapsul\u00e9s voire crypt\u00e9s, comme s\u2019ils \u00e9taient b\u00e2illonn\u00e9s par l\u2019intensit\u00e9 du trauma ambiant. Difficile de tisser la trame de collectif avec celle de l\u2019individuel\u2026 et n\u2019est-ce vraiment qu\u2019une question de temps&nbsp;? Certes, la tendance \u00e0 l\u2019acceptation th\u00e9orique du risque n\u00e9cessite du temps, mais elle repr\u00e9sente un puissant moyen de d\u00e9fense, par exemple en \u00ab&nbsp;relativisant&nbsp;\u00bb, notamment gr\u00e2ce aux statistiques, les \u00e9ventuels \u00e9v\u00e9nements traumatisants. La r\u00e9flexion, la compr\u00e9hension, la vigilance font partie des solutions que l\u2019on a envie de mettre en \u0153uvre dans la r\u00e9alit\u00e9 pour diminuer \u00e9motionnellement la menace. L\u2019inqui\u00e9tude, voire l\u2019anxi\u00e9t\u00e9 peut m\u00eame avoir un r\u00f4le de pare-excitation dont l\u2019efficacit\u00e9 d\u00e9pend bien \u00e9videmment de la qualit\u00e9 ant\u00e9rieure du narcissisme. Cependant nous voudrions r\u00e9fl\u00e9chir sur les \u00e9ventuels dangers d\u2019une rem\u00e9moration des traumas. D\u00e8s 1932, Ferenczi pr\u00e9conise de \u00ab&nbsp;r\u00e9p\u00e9ter&nbsp;\u00bb le trauma dans un contexte att\u00e9nu\u00e9 ou affaibli. Mais alors que penser de la prise en charge du syndrome de <em>stress post traumatique<\/em>, pr\u00e9conis\u00e9e par les Pr Alain Brunet (Canada) et Bruno Millet (h\u00f4pital de la Piti\u00e9 Salp\u00eatri\u00e8re)&nbsp;? La prise d\u2019un m\u00e9dicament, (le <em>Propanolol<\/em>, beta-bloquant antihypertenseur) associ\u00e9e \u00e0 un r\u00e9cit \u00e9crit de leur trauma par les patients, interviendrait sur les souvenirs \u00e9motionnels en les \u00e9rodant progressivement\u2026 en six s\u00e9ances. La relecture du r\u00e9cit initial deviendrait ainsi de moins en moins violente, passant de la m\u00e9moire courte \u00e0 la m\u00e9moire longue. Nous sommes loin de la cure de parole\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>Depuis plus de 10 ans, Rachel Rosenblum nous interroge sur le danger inh\u00e9rent au fait de \u00ab&nbsp;dire, du tout dire dans la cure&nbsp;\u00bb. La question se pose notamment lorsque le trauma est enkyst\u00e9, gel\u00e9, d\u00e9ni\u00e9, parfois tr\u00e8s ancien, et se trouve r\u00e9activ\u00e9, r\u00e9veill\u00e9 et parfois de fa\u00e7on incontr\u00f4lable. Le Dr Sidney Stewart, ancien d\u00e9port\u00e9 dans un camp de Mandchourie dont il fut le seul survivant, puis mari\u00e9 \u00e0 Joyce Mac Dougall, en avait publi\u00e9 plusieurs cas exemplaires, il y a d\u00e9j\u00e0 20 ans. Dans le cas du patient Karl, le d\u00e9gel des affects cliv\u00e9s avait fait sauter tous les remparts \u00e9rig\u00e9s et le patient avait brutalement bascul\u00e9 dans un d\u00e9lire de pers\u00e9cution psychotique dont il n\u2019\u00e9tait plus jamais sorti. Dans un autre cas, celui du Dr Esther, l\u2019analyste d\u00e9cidait de raconter son propre r\u00eave \u00e0 sa patiente qui devenait de plus en plus cachectique et souffrait de troubles de m\u00e9moire importants. C\u2019\u00e9tait un r\u00eave de honte et de culpabilit\u00e9 du survivant devant un d\u00e9port\u00e9 en train de mourir sous ses yeux. Cette fois, l\u2019\u00e9conomie du partage de sentiments violents entre l\u2019analyste et la patiente avait permis la rem\u00e9moration d\u2019affects avec une issue favorable, les troubles de m\u00e9moire disparaissant et la patiente acceptant sa culpabilit\u00e9. L\u2019imbrication des traumas anciens et actuels, des fantasmes inconscients et de la situation transf\u00e9rentielle peut conduire \u00e0 une forme de d\u00e9sorganisation et de destructivit\u00e9 dangereuse par t\u00e9lescopage, carambolage. Il peut y avoir danger&nbsp;!<\/p>\n\n\n\n<p>Les psychosomaticiens se sont pench\u00e9s sur ces probl\u00e8mes en mettant l\u2019accent sur le plan \u00e9conomique&nbsp;: en cas de d\u00e9sorganisation, une maladie grave peut appara\u00eetre comme une forme de \u00ab&nbsp;solution&nbsp;\u00bb, un rempart, un point de fixation. On peut faire le parall\u00e8le avec la dissociation psychotique sous forme d\u2019\u00e9pisodes plus ou moins graves, ou d\u2019entr\u00e9e dans la psychose comme une fuite, une \u00ab&nbsp;solution \u00e0 une h\u00e9morragie narcissique&nbsp;\u00bb (V. Kapsambelis). La clinique de la n\u00e9gativit\u00e9 (A. Green) et la clinique de l\u2019op\u00e9ratoire ont effectivement des points communs dans la destructivit\u00e9 mais avec des solutions diff\u00e9rentes. Dans ces cas, nous cherchons une \u00e9volution possible dans la d\u00e9sorganisation. Dans toute somatisation, il y a une personne vivante car \u2026\u00ab&nbsp;il faut \u00eatre vivant pour tomber malade&nbsp;\u00bb (M. Aisenstein). De la m\u00eame fa\u00e7on, il y a aussi un \u00eatre vivant dans sa n\u00e9gativit\u00e9 et c\u2019est alors l\u2019\u00e9volutivit\u00e9 dans le n\u00e9gatif qu\u2019il faut rechercher.<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est dire la complexit\u00e9 de nos traitements, l\u2019importance de nos interrogations et la n\u00e9cessit\u00e9 de notre prudence. Nos grandes th\u00e9ories sur le trauma se trouvent \u00e9branl\u00e9es, de m\u00eame notre cadre. Ren\u00e9 Roussillon rappelle que \u00ab&nbsp;c\u2019est notre cadre externe comme interne qu\u2019il nous faut adapter \u00e0 nos patients et non pas le patient au cadre&nbsp;\u00bb (R. Roussillon).<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Dans la boite \u00e0 outils du psychanalyste, l\u2019\u00e9coute&nbsp;:<\/h2>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\">La neutralit\u00e9 en question&nbsp;:<\/h3>\n\n\n\n<p>Comment pouvons-nous \u00eatre en \u00e9gal suspens dans notre \u00e9coute, alors que nous ressentons avec une inqui\u00e9tude sourde que nous sommes nous-m\u00eames en suspens dans notre vie&nbsp;? L\u2019espace analytique est assailli par le r\u00e9el, que nos patients en parlent ou pas\u2026 et notre inconscient est un organe r\u00e9cepteur. Jean-Luc Donnet \u00e9voquait \u00ab&nbsp;l\u2019arri\u00e8re pays de la neutralit\u00e9&nbsp;\u00bb. Du dehors, la fa\u00e7ade de la neutralit\u00e9 semble relever de la probl\u00e9matique du cadre mais du dedans, l\u2019intimit\u00e9 de la neutralit\u00e9 se joue dans notre contre-transfert inconscient et influe sur nos contre-attitudes. La neutralisation des mati\u00e8res explosives avec lesquelles nous travaillons comporte des risques et des b\u00e9n\u00e9fices. Dominique Bourdin rappelle que \u00ab&nbsp;le retrait analytique n\u2019a de sens que si nous commen\u00e7ons d\u2019abord par aller l\u00e0 o\u00f9 \u00e7a se passe\u2026 Par ressentir l\u2019effroi, la violence\u2026 nommer la terreur et l\u2019impossibilit\u00e9 de supporter.&nbsp;\u00bb Comment \u00ab&nbsp;supporter&nbsp;\u00bb dans le double sens du mot, c\u2019est-\u00e0-dire&nbsp;: soutenir et accepter&nbsp;? Je m\u2019entends dire, presque avec \u00e9tonnement, \u00e0 une patiente qui a \u00e9chapp\u00e9 par miracle -ou par hasard- aux attentats de novembre 2015 que \u00ab&nbsp;nous sommes toutes les deux dans une \u00ab&nbsp;hyper impuissance&nbsp;\u00bb, une expression fabriqu\u00e9e, cr\u00e9\u00e9e-trouv\u00e9e pour tenter de traduire en mots pourtant impossibles \u00e0 relier, ce que nous ressentons toutes les deux, \u00e0 ce moment-l\u00e0, ensemble, dans nos corps. La neutralit\u00e9 n\u2019est jamais neutre&nbsp;!<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\">Une \u00e9coute touch\u00e9e, bless\u00e9e&nbsp;:<\/h3>\n\n\n\n<p>Etre pr\u00e8s du v\u00e9cu \u00e9motionnel et trouver les mots pour que la souffrance ait un espace d\u2019expression&nbsp;: dans le patient, en nous, et entre nous. Montrer au patient \u00ab&nbsp;notre r\u00e9sonance \u00e0 la parole et aux affects\u2026 ressentir avec lui les limites du sentir, de la vie et du pensable&nbsp;\u00bb (Jacqueline Godfrind). Les quantum d\u2019affects sont envahissants, dans notre corps, par nos sens et l\u2019\u00e9coute analytique \u00e0 l\u2019\u00e9preuve de la souffrance passe par une \u00e9coute qui accepte d\u2019\u00eatre \u00ab&nbsp;bless\u00e9e&nbsp;\u00bb (Nadia Bujor).<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\">Une \u00e9coute cliv\u00e9e&nbsp;:<\/h3>\n\n\n\n<p>Le v\u00e9cu traumatique dans la rencontre clinique est tel que le clivage est indispensable et m\u00eame imp\u00e9ratif. Le terme de clivage fonctionnel (G\u00e9rard Bayle) nous semble presque \u00eatre en-de\u00e7\u00e0 de ce que nous \u00e9prouvons. Parfois, c\u2019est une forme de sid\u00e9ration qui nous prend et nous surprend. Dans d\u2019autres situations, nous sommes contraints de fragmenter, d\u2019isoler une partie de notre psychisme dans un clivage qui pourrait s\u2019apparenter par son caract\u00e8re contraignant \u00e0 une forme de dissociation interne. Il s\u2019agit alors de pr\u00e9servation du Moi comme dans un clivage narcissique.<\/p>\n\n\n\n<p>Avant de pouvoir retrouver des associations, une \u00e9laboration, il nous faut tenter un travail psychique de d\u00e9sentification, co\u00fbteux en \u00e9nergie psychique. C\u2019\u00e9tait ce qu\u2019il m\u2019avait fallu mettre en \u0153uvre apr\u00e8s ma premi\u00e8re rencontre avec Carla au cours de laquelle j\u2019avais ressenti, sans couverture, comme un d\u00e9luge de tirs d\u2019armes automatiques.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Une \u00e9coute psychanalytique \u00ab&nbsp;transformationnelle&nbsp;\u00bb&nbsp;:<\/h2>\n\n\n\n<p>La capacit\u00e9 de la r\u00e9alit\u00e9 externe \u00e0 modifier notre fonctionnement psychique vaut pour les patients comme pour les analystes. Il nous faut imaginer et cr\u00e9er une fa\u00e7on de pouvoir se mettre en pens\u00e9e ensemble, inventer une \u00e9coute \u00e0 l\u2019\u00e9preuve de la souffrance. Julia Kristeva reprend la notion de Hanna Arendt sur le \u00ab&nbsp;sujet naissanciel&nbsp;\u00bb. Nous pouvons imaginer que l\u2019analyste ait une capacit\u00e9 de temporalit\u00e9 particuli\u00e8re&nbsp;: temps de recommencement, de renouveau, de r\u00e9-exp\u00e9rimentation de nouvelles interactions. La relation transfert-contre-transfert est une relation mouvante, de mise en questions, avec une renaissance perp\u00e9tuelle de l\u2019appareil psychique et de cr\u00e9ativit\u00e9 dans l\u2019espace transitionnel. Ne serait-elle pas \u00ab&nbsp;naissancielle&nbsp;\u00bb&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>Nous pourrions en rapprocher les travaux de Christopher Bollas sur \u00ab&nbsp;l\u2019objet transformationnel&nbsp;\u00bb. C\u2019est \u00e0 partir de la \u00ab&nbsp;m\u00e8re-environnement&nbsp;\u00bb de Winnicott que Bollas envisage la m\u00e8re comme \u00ab&nbsp;processus de transformation&nbsp;\u00bb plus que comme objet identifiable. Par un syst\u00e8me d\u2019\u00e9changes et de n\u00e9gociations avec le nourrisson, la m\u00e8re transforme continuellement son univers int\u00e9rieur et ext\u00e9rieur. Pour le b\u00e9b\u00e9 qui \u00e9prouve et ressent ces transformations, il s\u2019agit d\u2019un \u00ab&nbsp;savoir existentiel&nbsp;\u00bb. Ce n\u2019est que lorsque les capacit\u00e9s perceptives et motrices du b\u00e9b\u00e9 \u00e9mergeront, que la m\u00e8re sera per\u00e7ue comme objet, comme autre. Dans ces tous premiers temps, il y a une \u00ab&nbsp;transformation-int\u00e9gration&nbsp;\u00bb d\u00e9sign\u00e9e comme un processus entre l\u2019interne et l\u2019externe.<\/p>\n\n\n\n<p>Christopher Bollas \u00e9largit sa r\u00e9flexion \u00e0 l\u2019adulte en recherche de l\u2019objet transformationnel dans diff\u00e9rentes pathologies. Des exp\u00e9riences prolong\u00e9es de transformations successives du Moi se feraient dans un climat, une ambiance, une sonorit\u00e9 de mots, une musique plus qu\u2019une voix, qui tiendrait le patient dans une forme de <em>holding<\/em> et d\u2019identification perceptive. La recherche d\u2019un objet transformationnel serait le signe d\u2019une demande interne, sous la forme d\u2019une perception inconsciente, du besoin de r\u00e9parer le Moi. C\u2019est ainsi qu\u2019il \u00e9voque un \u00ab&nbsp;objet-analyste&nbsp;\u00bb, objet de transformation du monde interne et externe du patient. Nous pourrions \u00e9largir ces notions \u00e0 notre \u00e9coute et penser en termes d\u2019 \u00ab&nbsp;\u00e9coute transformationnelle&nbsp;\u00bb&nbsp;: nous nous pla\u00e7ons alors dans une temporalit\u00e9 autre, dans un monde de perception mutuelle, aux innombrables fils de pens\u00e9e li\u00e9s \u00e0 la complexit\u00e9 des processus inconscients. La soci\u00e9t\u00e9 et ses \u00e0-coups meurtriers en font \u00e9galement partie. La \u00ab&nbsp;continuit\u00e9 d\u2019\u00eatre&nbsp;\u00bb oblige \u00e0 une modification-int\u00e9gration-transformation de l\u2019analyste-\u00e9coutant et du patient, ensemble, dans le temps. C\u2019est peut-\u00eatre dans ces conditions d\u2019\u00e9coute que nous pourrons rep\u00e9rer un, voire des m\u00e9canismes de survie puis de vie, quelque chose qui pourrait se lier, se relier et se transformer avant de pouvoir s\u2019\u00e9laborer. Nathalie Zaltzman avait parl\u00e9 d\u2019un \u00ab&nbsp;corps \u00e0 corps psychique analyste-analysant&nbsp;\u00bb, et c\u2019est \u00e0 ce propos qu\u2019elle avait ajout\u00e9&nbsp;: \u00ab&nbsp;et il faut tenir bon&nbsp;!&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>La conclusion de ce travail ne peut \u00eatre qu\u2019une question, en \u00e9cho \u00e0 nos questionnements psychanalytiques, et l\u00e0 encore c\u2019est une question de perception. A la fin de son petit livre intitul\u00e9 <em>Avant<\/em>, J.B. Pontalis avait \u00e9crit \u00ab\u00a0est-ce que aujourd\u2019hui sera hier, demain\u00a0?\u00a0\u00bb. Il disait que cette question, \u00ab\u00a0toute simple\u00a0\u00bb suscitait en lui un l\u00e9ger vertige. C\u2019est peut \u00eatre bien ce que je ressens \u00e0 la fin de cette r\u00e9flexion sur le fracas terroriste\u00a0: un l\u00e9ger vertige\u2026 L\u00e9ger\u00a0?<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Bibliographie<\/h2>\n\n\n\n<p>Bertrand Mich\u00e8le, (2009), \u00ab&nbsp;L\u2019identification \u00e0 l\u2019agresseur&nbsp;\u00bb, <em>Revue Fran\u00e7aise de Psychanalyse<\/em>, 2009\/1, tome LXXIII.<\/p>\n\n\n\n<p>Birnbaum Jean, (2016), <em>Un silence religieux. La gauche face au djihadisme<\/em>, Seuil.<\/p>\n\n\n\n<p>Bourdin Dominique, (2007) \u00ab&nbsp;Pour une pr\u00e9sence en retrait qui ne soit pas un retrait en pr\u00e9sence&nbsp;\u00bb, <em>Revue Fran\u00e7aise de Psychanalyse<\/em>, la neutralit\u00e9, 2007\/3 tome LXXI.<\/p>\n\n\n\n<p>Denis Paul, (2000), <em>Sigmund Freud 1905-1920<\/em>, <em>Psychanalystes d\u2019aujourd\u2019hui<\/em>, PUF.<\/p>\n\n\n\n<p>Ferenczi Sandor, (1925), <em>Le traumatisme<\/em>, Petite biblioth\u00e8que Payot, 2008.<\/p>\n\n\n\n<p>Ferenczi Sandor, (1925), <em>Psychanalyse III<\/em>, \u0152uvres compl\u00e8tes, t. 3, Payot, 1974.<\/p>\n\n\n\n<p>Freud Sigmund, (1914), <em>Remarques sur l\u2019amour de transfert<\/em>, OCF t. XII, p 211.<\/p>\n\n\n\n<p>Godfrind-Haber J. (1990), \u00ab&nbsp;La neutralit\u00e9&nbsp;: de l\u2019illusion \u00e0 la n\u00e9cessit\u00e9&nbsp;\u00bb, <em>Revue Fran\u00e7aise de Psychanalyse<\/em>, t. LIV, n\u00b03<\/p>\n\n\n\n<p>Green Andr\u00e9, (1993), <em>Le travail du n\u00e9gatif<\/em>, Editions de Minuit.<\/p>\n\n\n\n<p>IPSO, 32<sup>\u00e8me<\/sup> journ\u00e9e scientifique de l\u2019Institut de Psychosomatique de Paris, <em>Destructivit\u00e9 et D\u00e9sorganisations<\/em>, Juin 2016.<\/p>\n\n\n\n<p>Kepel Gilles, (2015), <em>Terreur dans l\u2019hexagone, gen\u00e8se du djihad fran\u00e7ais<\/em>, Hors s\u00e9rie Connaissance, Gallimard.<\/p>\n\n\n\n<p>Kristeva Julia, (2016), <em>Interpr\u00e9ter le mal radical. Comment peut on \u00eatre djihadiste&nbsp;?<\/em> <a href=\"http:\/\/Kristeva.fr\">Kristeva.fr<\/a><\/p>\n\n\n\n<p>Manent Pierre, (2015), <em>Situation de la France<\/em>, Descl\u00e9e de Brower.<\/p>\n\n\n\n<p>Pontalis Jean-Bertrand, (2011), <em>Avant<\/em>, Folio, 2013.<\/p>\n\n\n\n<p>Rosenblum Rachel, (2005) \u00ab&nbsp;Cure ou r\u00e9p\u00e9tition du trauma&nbsp;\u00bb, <em>Revue fran\u00e7aise de Psychosomatique<\/em>, 2005\/2, n\u00b028.<\/p>\n\n\n\n<p>Rosenblum Rachel, (2016) \u00ab&nbsp;Le mauvais apr\u00e8s coup&nbsp;\u00bb, in <em>Des psychanalystes en s\u00e9ance<\/em>, sous la direction de Laurent Danon-Boileau et Jean-Yves Tamet, p303-307, Folio essais<\/p>\n\n\n\n<p>Roudinesco Elisabeth, (2014), <em>Sigmund Freud en son temps et dans le n\u00f4tre<\/em>, Seuil.<\/p>\n\n\n\n<p>Sparer Ellen, (2016), \u00ab&nbsp;Le moi inconscient sous l\u2019emprise de l\u2019objet&nbsp;\u00bb, <em>Revue Fran\u00e7aise de Psychanalyse<\/em>, 2016, t. LXXX\/5.<\/p>\n\n\n\n<p>Taguieff Pierre-Andr\u00e9, (2005), <em>La foire aux illumin\u00e9s-Esot\u00e9risme, th\u00e9orie du complot extr\u00e9misme<\/em>, Paris, Mille et Une Nuit.<\/p>\n<div class=\"pdfprnt-buttons pdfprnt-buttons-post pdfprnt-bottom-right\"><a href=\"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/10370?print=pdf\" class=\"pdfprnt-button pdfprnt-button-pdf\" target=\"_blank\"><\/a><\/div>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Une s\u00e9ance saisissante&nbsp;: \u00ab&nbsp;Il s\u2019en est fallu de quelques degr\u00e9s&nbsp;\u00bb me dit une jeune femme que je re\u00e7ois pour la premi\u00e8re fois juste \u00e0 mon retour de vacances d\u2019\u00e9t\u00e9. 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