{"id":10363,"date":"2021-08-22T07:31:52","date_gmt":"2021-08-22T05:31:52","guid":{"rendered":"https:\/\/carnetpsy.fr\/triste-vagin-ou-le-risque-dune-creation-de-la-feminite-de-toutes-pieces-2\/"},"modified":"2021-10-02T13:29:13","modified_gmt":"2021-10-02T11:29:13","slug":"triste-vagin-ou-le-risque-dune-creation-de-la-feminite-de-toutes-pieces","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/triste-vagin-ou-le-risque-dune-creation-de-la-feminite-de-toutes-pieces\/","title":{"rendered":"Triste vagin ou le risque d\u2019une cr\u00e9ation de la f\u00e9minit\u00e9 de toutes pi\u00e8ces"},"content":{"rendered":"\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Pour introduire<\/h2>\n\n\n\n<p>Mon propos concerne une r\u00e9flexion psychanalytique<sup>1<\/sup> pr\u00e9liminaire \u00e0 un travail de recherche clinique, engag\u00e9 depuis peu \u00e0 l\u2019h\u00f4pital Necker Enfants Malades (Paris), inscrit aussi bien dans le champ m\u00e9dical (chirurgical et gyn\u00e9cologique) que dans le champ psychopathologique. Cette r\u00e9flexion est pr\u00e9liminaire en ce qu\u2019elle alimente la dynamique de mon engagement dans cette \u00e9tude clinique et peut constituer un cadre pour penser les donn\u00e9es recueillies en cours d\u2019analyse (premiers r\u00e9sultats janvier 2015). La m\u00e9thodologie de cette \u00e9tude repose sur des rencontres avec des jeunes filles atteintes par une ag\u00e9n\u00e9sie vaginale et ut\u00e9rine, appel\u00e9e syndrome de Mayer-Rokitansky-Kuster-Hauser ou plus simplement syndrome de MRKH.<\/p>\n\n\n\n<p>Ces adolescentes, nouvellement inform\u00e9es de leur diagnostic et pour lesquelles une proposition m\u00e9dicale et\/ou chirurgicale est pos\u00e9e, nous am\u00e8nent aujourd\u2019hui \u00e0 interroger, d\u2019une part la dimension traumatique de la sexualit\u00e9 humaine plus sp\u00e9cifiquement f\u00e9minine, c\u2019est-\u00e0-dire la nature fondamentalement effractrice et pr\u00e9coce du sexuel dans le d\u00e9veloppement de la vie psychique, et d\u2018autre part le travail d\u2019\u00e9laboration du lien originaire \u00e0 la m\u00e8re. Comment la f\u00e9minit\u00e9 vient aux femmes et quelles sont les conditions de son av\u00e8nement&nbsp;? On se doute que la possession de l\u2019appareil anatomique est loin de suffire \u00e0 son acc\u00e8s et \u00e0 sa jouissance.<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\">1 \u2013 La sexualit\u00e9 f\u00e9minine et le conflit d\u2019ambivalence du lien m\u00e8re-fille<\/h3>\n\n\n\n<p>Les consid\u00e9rations freudiennes sur le d\u00e9veloppement sexuel f\u00e9minin placent la liaison originelle de la fille \u00e0 la m\u00e8re comme un enjeu d\u00e9terminant (Freud, 1931 &amp; 1932). Ce lien s\u2019inscrit fondamentalement dans le conflit d\u2019ambivalence comparable \u00e0 celui qui caract\u00e9rise une histoire d\u2019amour passionnel&nbsp;: tous les ingr\u00e9dients sont l\u00e0, l\u2019amour fou et son envers, la haine, jusqu\u2019\u00e0 l\u2019issue in\u00e9vitable, la rupture brutale. La ranc\u0153ur accumul\u00e9e au fil du temps trouve un moment aussi d\u00e9cisif que sp\u00e9cifique dans la blessure narcissique provoqu\u00e9e par le constat du manque du p\u00e9nis dont la fille rend la m\u00e8re responsable&nbsp;; preuve ultime du manque d\u2019amour soup\u00e7onn\u00e9 depuis longtemps. Le conflit d\u2019ambivalence se d\u00e9cha\u00eene alors telle une temp\u00eate, mais ce qui ach\u00e8ve de d\u00e9tourner la fille de la m\u00e8re, c\u2019est la d\u00e9couverte du m\u00eame \u00ab&nbsp;d\u00e9faut g\u00e9nital&nbsp;\u00bb chez celle-ci, sonnant le glas de l\u2019amour adress\u00e9 \u00e0 la m\u00e8re phallique. \u00ab&nbsp;Expuls\u00e9e de sa liaison \u00e0 la m\u00e8re&nbsp;\u00bb, nous dit Freud (1931), par tant de vents de haine et de d\u00e9ceptions, la fille op\u00e8re un changement de cap libidinal vers le p\u00e8re, comme vers le \u00ab&nbsp;havre&nbsp;\u00bb. Mais le changement d\u2019objet est loin de r\u00e9sorber la puissance de ces amours\/haines pr\u00e9-oedipiens&nbsp;; le lien de la fille \u00e0 la m\u00e8re laisse ses empreintes sur toute l\u2019\u00e9volution psychosexuelle f\u00e9minine (Freud, <em>op.cit.<\/em>).<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\">2 \u2013 A propos du syndrome de Mayer-Rokitansky-Kuster-Hauser (MRKH)<\/h3>\n\n\n\n<p>Le syndrome de MRKH se caract\u00e9rise par une aplasie ut\u00e9ro-vaginale&nbsp;; l\u2019absence cong\u00e9nitale du vagin s\u2019associe \u00e0 des malformations de l\u2019ut\u00e9rus<sup>2<\/sup>. Les ovaires sont pr\u00e9sents mais l\u2019ut\u00e9rus et les trompes sont absents ou partiellement d\u00e9velopp\u00e9s. Les malformations qui touchent l\u2019appareil g\u00e9nital entra\u00eenent une prise en charge m\u00e9dicale et\/ou chirurgicale sp\u00e9cifique, en vue de construire et\/ou restaurer un vagin fonctionnel. La d\u00e9couverte de l\u2019ag\u00e9n\u00e9sie ut\u00e9ro-vaginale invite les m\u00e9decins \u00e0 proposer rapidement une construction vaginale, soit par voie chirurgicale, soit par dilatation pour garantir la faisabilit\u00e9 fonctionnelle du co\u00eft h\u00e9t\u00e9rosexuel<sup>3<\/sup>, sans forc\u00e9ment s\u2019assurer du temps psychique de la jeune fille pour une telle construction anatomique. Les rencontres cliniques th\u00e9rapeutiques avec ces adolescentes r\u00e9v\u00e8lent ainsi l\u2019impact \u00e9ventuellement traumatique d\u2019une telle indication et la r\u00e9alisation op\u00e9ratoire pr\u00e9matur\u00e9e sans v\u00e9ritable \u00e9laboration. L\u2019urgence d\u00e9cisionnelle de la chirurgie dans laquelle s\u2019engagent tant les jeunes patientes que leur famille, notamment leur m\u00e8re, me questionne.<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\">3 \u2013 \u00ab&nbsp;Je veux avoir des enfants comme tout le monde&nbsp;!&nbsp;\u00bb<\/h3>\n\n\n\n<p>Katia est une jeune fille de 14 ans que je rencontre avec ses parents&nbsp;; elle m\u2019est adress\u00e9e par la gyn\u00e9cologue dans le cadre du diagnostic du syndrome de MRKH. La construction d\u2019un vagin \u00ab&nbsp;fonctionnel&nbsp;\u00bb est vite propos\u00e9e par le chirurgien et rapidement accept\u00e9e par les parents. Katia se pr\u00e9sente comme une jeune fille vivante, dr\u00f4le et capable de mettre des mots sur ses \u00e9prouv\u00e9s. Les relations entre ses parents et elle semblent de bonne qualit\u00e9. Katia \u00e9voque en demi-teinte ce qu\u2019elle vit depuis l\u2019annonce tr\u00e8s r\u00e9cente de son diagnostic&nbsp;; elle \u00ab&nbsp;<em>ne comprend pas tout ce qui lui arrive<\/em>&nbsp;\u00bb, \u00ab&nbsp;<em>veut \u00eatre comme les autres filles de son \u00e2ge et se d\u00e9barrasser de ce probl\u00e8me<\/em>&nbsp;\u00bb. C\u2019est devant l\u2019absence d\u2019un d\u00e9but de pubert\u00e9 (absence de r\u00e8gles et non pouss\u00e9e des seins) qu\u2019elle r\u00e9alise un bilan qui d\u00e9couvre le diagnostic de Rokitansky. Pour ses parents, l\u2019annonce de ce diagnostic est particuli\u00e8rement \u00e9prouvante et d\u00e9stabilisante.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019\u00e9vocation de l\u2019impossibilit\u00e9 de Katia \u00e0 porter un enfant fait ressurgir chez sa m\u00e8re le souvenir douloureux d\u2019un troisi\u00e8me enfant souhait\u00e9 mais non advenu. La m\u00e8re exprime \u00e9galement ses doutes sur sa capacit\u00e9 \u00e0 fabriquer dans son int\u00e9riorit\u00e9 corporelle des filles \u00ab&nbsp;normales&nbsp;\u00bb&nbsp;; sa fille a\u00een\u00e9e a en effet eu un probl\u00e8me \u00e0 la naissance dans la r\u00e9gion pelvienne et Katia a \u00e9t\u00e9, elle-m\u00eame, op\u00e9r\u00e9e nourrisson dans cette m\u00eame r\u00e9gion anatomique. Tout se passe comme si pour Mme K., cette annonce diagnostique venait raviver une ancienne d\u00e9ception. Que l\u2019enfant venu ne corresponde pas \u00e0 l\u2019enfant attendu, par exemple une fille \u00e0 la place d\u2019un gar\u00e7on d\u00e9sir\u00e9, de surcroit une fille av\u00e9r\u00e9e aujourd\u2019hui&nbsp;: \u00ab&nbsp;ni femme, ni m\u00e8re&nbsp;\u00bb&nbsp;!<\/p>\n\n\n\n<p>Apr\u00e8s le traumatisme de l\u2019annonce du syndrome, les parents sont confront\u00e9s \u00e0 la r\u00e9alit\u00e9 de ses cons\u00e9quences&nbsp;: Katia n\u2019aura jamais ses r\u00e8gles&nbsp;; elle ne pourra jamais, sans acte chirurgical, avoir une vie sexuelle g\u00e9nitale \u00ab&nbsp;normale&nbsp;\u00bb&nbsp;; elle ne pourra pas davantage porter d\u2019enfant. Katia, et de fa\u00e7on inadapt\u00e9e par rapport aux enjeux r\u00e9els, envisage quant \u00e0 elle l\u2019op\u00e9ration chirurgicale comme \u00e0 m\u00eame de r\u00e9parer son ut\u00e9rus \u00ab&nbsp;<em>trop petit<\/em>&nbsp;\u00bb et lui permettre \u00ab&nbsp;<em>d\u2019avoir des enfants comme tout le monde<\/em>&nbsp;\u00bb. En d\u00e9pit de ma mise en garde sur les risques d\u2019un <em>acting<\/em> chirurgical annulant potentiellement l\u2019\u00e9laboration psychique n\u00e9cessaire inh\u00e9rente \u00e0 l\u2019annonce du MRKH, les parents -notamment Madame K., m\u2019informent qu\u2019ils ont fix\u00e9 une date op\u00e9ratoire proche \u2026 quelques semaines \u00e0 peine apr\u00e8s l\u2019information du diagnostic&nbsp;! Cette intervention chirurgicale est alors appr\u00e9hend\u00e9e par tous -et en d\u00e9pit d\u2019un savoir consistant sur les vis\u00e9es d\u2019un tel acte- comme \u00ab&nbsp;<em>une possibilit\u00e9 pour Katia d\u2019avoir un vagin et un ut\u00e9rus comme les autres jeunes filles<\/em>&nbsp;\u00bb. Cette perspective annule du m\u00eame coup magiquement les cons\u00e9quences du syndrome et conf\u00e8re au corps m\u00e9dical un pouvoir divin de cr\u00e9ation de la f\u00e9minit\u00e9 de toutes pi\u00e8ces.<\/p>\n\n\n\n<p>Les suites op\u00e9ratoires sont tr\u00e8s difficiles pour Katia. Celle-ci est douloureuse, apathique et fig\u00e9e dans la tristesse durant son hospitalisation&nbsp;; les soignants la d\u00e9crivent comme \u00ab&nbsp;<em>effondr\u00e9e<\/em>&nbsp;\u00bb. Elle se montre par ailleurs peu encline \u00e0 r\u00e9aliser les dilatations vaginales n\u00e9cessaires \u00e0 la fonctionnalit\u00e9 post-op\u00e9ratoire du vagin et \u00e0 la r\u00e9ussite de la chirurgie. Son opposition s\u2019exprime aussi dans la non poursuite de son travail psychoth\u00e9rapeutique engag\u00e9 avec moi \u00e0 l\u2019h\u00f4pital. L\u2019accablement d\u00e9pressif de Katia, cons\u00e9cutif \u00e0 l\u2019op\u00e9ration chirurgicale, ne manque pas de faire \u00e9cho \u00e0 l\u2019effondrement de sa m\u00e8re. Mais de quoi cette d\u00e9pression commune \u00e0 la fille et \u00e0 la m\u00e8re t\u00e9moignerait-elle&nbsp;? Malheur d\u2019\u00eatre femme ou pire malheur de n\u2019\u00eatre m\u00eame pas une femme&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;<em>Les filles sont comme les gar\u00e7ons, sauf qu\u2019elles n\u2019ont pas de zizi<\/em>&nbsp;\u00bb, dit un enfant&nbsp;; \u00ab&nbsp;mais, r\u00e9pond comme en \u00e9cho une fillette, <em>elles vont avoir des b\u00e9b\u00e9s<\/em>&nbsp;\u00bb (Andr\u00e9, 2013). Ces mots d\u2019enfant soulignent la puissance de ce que la psychanalyse a d\u00e9couvert comme une th\u00e9orie sexuelle infantile, la th\u00e9orie de la castration, celle qui fait de la pr\u00e9sence ou de l\u2019absence d\u2019un organe &#8211; le p\u00e9nis &#8211; l\u2019explication de la diff\u00e9rence des sexes. \u00ab&nbsp;<em>On m\u2019op\u00e8re pour r\u00e9parer mon ut\u00e9rus trop petit<\/em>&nbsp;\u00bb, dit Katia pleine d\u2019espoir. Ces paroles attestent la logique phallique qui fait d\u2019une fille un \u00ab&nbsp;gar\u00e7on manqu\u00e9&nbsp;\u00bb ou d\u00e9fectueux et donc par d\u00e9finition \u00e0 r\u00e9parer. L\u2019efficacit\u00e9 symbolique et la vertu \u00e9laborative de la logique phallique se retrouvent ainsi rudement mises \u00e0 l\u2019\u00e9preuve dans la clinique du MRKH. D\u2019abord, la blessure narcissique caus\u00e9e par ces \u00ab&nbsp;d\u00e9fauts des organes g\u00e9nitaux&nbsp;\u00bb d\u00e9passe l\u2019ordre de la diff\u00e9rence des sexes jusqu\u2019au vertige de la pens\u00e9e&nbsp;: \u00ab&nbsp;<em>ni gar\u00e7on, ni femme, ni m\u00e8re\u2026 alors quoi&nbsp;? Un monstre&nbsp;?<\/em>&nbsp;\u00bb me disait un p\u00e8re nouvellement inform\u00e9 du diagnostic de sa fille. Plus fondamentalement, les atteintes du syndrome concernent le corps interne que la logique phallique pr\u00e9f\u00e8re ignorer au profit des investissements des attributs externes. La r\u00e9action d\u00e9pressive post-op\u00e9ratoire de Katia ne s\u2019explique pas seulement par l\u2019intensit\u00e9 de la douleur inflig\u00e9e \u00e0 son corps mais par l\u2019impossibilit\u00e9 d\u2019\u00e9rog\u00e9n\u00e9\u00efser la douleur de ses exp\u00e9riences du corps interne. Ainsi, le paradoxe est que ce qui appelle la logique phallique \u00e0 la rescousse est pr\u00e9cis\u00e9ment ce qui la d\u00e9borde. Au risque d\u2019une impasse psychique dont la d\u00e9pression porte la marque. Le refus des dilatations vaginales dans la suite de l\u2019op\u00e9ration tout comme le refus de la poursuite de l\u2019intervention psychoth\u00e9rapique signe cette impasse.<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\">4 \u2013 A l\u2019\u00e9preuve du f\u00e9minin mis \u00e0 mal, les m\u00e8res se d\u00e9priment<\/h3>\n\n\n\n<p>A observer la d\u00e9cision souvent pr\u00e9cipit\u00e9 des m\u00e8res face \u00e0 l\u2019acte m\u00e9dical suppos\u00e9 r\u00e9parateur, il y a tout lieu d\u2019y soup\u00e7onner une dimension d\u00e9fensive contre l\u2019affect d\u00e9pressif r\u00e9activ\u00e9 par l\u2019annonce du diagnostic. Ces filles qu\u2019elles ont port\u00e9es, imagin\u00e9es devenir des femmes, des m\u00e8res, s\u2019av\u00e8rent souvent d\u00e9cevantes. Elles ne pourront pas donner d\u2019enfant \u00e0 leur m\u00e8re. Ces m\u00e8res sont sid\u00e9r\u00e9es devant l\u2019invisible de ce qui se passe dans le corps de leurs filles. Comment penser l\u2019irrepr\u00e9sentable de l\u2019int\u00e9rieur du corps&nbsp;? Ni vagin, ni ut\u00e9rus, ni femme, ni m\u00e8re. Que reste-t-il alors \u00e0 ces m\u00e8res pour penser leur fille, sinon panser cette blessure narcissique&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>Ce n\u2019est non donc pas tant la parole des jeunes filles que j\u2019entends dans ces premiers moments mais la d\u00e9ception de leurs m\u00e8res de ne pas avoir une fille \u00ab&nbsp;<em>comme il faut<\/em>&nbsp;\u00bb, laquelle cache mal l\u2019angoisse de la d\u00e9fectuosit\u00e9 de leur int\u00e9riorit\u00e9&nbsp;: \u00ab&nbsp;<em>m\u00eame pas capable de faire des filles normales&nbsp;!<\/em>&nbsp;\u00bb me disait Mme K. Aussi esp\u00e8rent-elles en leur for int\u00e9rieur que le pouvoir m\u00e9dical vienne \u00ab&nbsp;r\u00e9parer&nbsp;\u00bb ce que leur corps n\u2019a pas \u00e9t\u00e9 en mesure de r\u00e9ussir. Et ces m\u00e8res parlent pour leur fille, voire m\u00eame \u00e0 leur place&nbsp;; \u00e0 leur insu et avec tact, elles les poussent \u00e0 se faire op\u00e9rer pour construire leur vagin et \u00ab&nbsp;devenir femme&nbsp;\u00bb comme elles. D\u00e9faites par ce qui arrive \u00e0 leur prog\u00e9niture, ces m\u00e8res sont tent\u00e9es de \u00ab&nbsp;commettre&nbsp;\u00bb sur le corps de leur fille une agression par le truchement du bistouri du chirurgien (particuli\u00e8rement intrusif et violeur)\u2026au m\u00e9pris de la sexualit\u00e9 g\u00e9nitale naissante de leurs adolescentes. De l\u00e0, le risque d\u2019effraction d\u2019un \u00ab&nbsp;sexuel cru&nbsp;\u00bb d\u00e9nu\u00e9 de lien subjectif et affectif qui d\u00e9borde la capacit\u00e9 de traitement psychique de ces jeunes filles. Au lieu de les ouvrir \u00e0 la question du f\u00e9minin, l\u2019intervention m\u00e9dicale fait barrage \u00e0 son acc\u00e8s. La sexualit\u00e9 n\u2019est plus alors affaire de rencontres, de d\u00e9couvertes et de d\u00e9sirs mais de violences faites au corps. Les filles ne savent pas de quoi \u00ab&nbsp;<em>\u00e7a parle<\/em>&nbsp;\u00bb jusqu\u2019au moment o\u00f9 elles se font op\u00e9rer. C\u2019est alors comme si ce corps effract\u00e9 et <em>de facto<\/em> sexualis\u00e9 leur devenait tout \u00e0 coup \u00e9tranger.<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\">5 \u2013 \u00ab&nbsp;Triste vagin&nbsp;\u00bb&nbsp;!<\/h3>\n\n\n\n<p>L\u2019un des effets paradoxal de l\u2019urgence op\u00e9ratoire consiste ainsi en l\u2019impossibilit\u00e9 chez la jeune fille d\u2019investir le corps interne nouvellement cr\u00e9e. Or, comme on le sait, la caract\u00e9ristique essentielle de la sexualit\u00e9 f\u00e9minine est l\u2019ouverture du corps \u00e0 l\u2019inconnu du dedans comme du dehors, laquelle conjugue ins\u00e9parablement jouissance et effraction. Ainsi, pour les jeunes filles MRKH le risque est grand d\u2019un vagin anatomique strictement fonctionnel&nbsp;: triste vagin&nbsp;! Pourtant, le syndrome peut \u00eatre loin de se limiter \u00e0 une telle mal\u00e9diction. En effet, dans l\u2019ordre du d\u00e9veloppement psychosexuel, l\u2019investissement psychique de l\u2019int\u00e9riorit\u00e9 du corps pr\u00e9c\u00e8de, voire d\u00e9termine l\u2019existence m\u00eame de sa r\u00e9alit\u00e9 anatomique. Les jeunes filles MRKH n\u2019en sont pas moins pens\u00e9es comme fille m\u00eame dans l\u2019ignorance de l\u2019absence de leurs organes g\u00e9nitaux internes. La contrainte \u00e0 penser\/panser l\u2019int\u00e9rieur du corps qu\u2019impose le syndrome peut constituer un moteur pour l\u2019\u00e9mergence du corps libidinal\u2026 encore faut-il que certaines conditions soient r\u00e9unies et \u00e0 la port\u00e9e de ces jeunes filles.<\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\">Plaidoyer pour la psychoth\u00e9rapie psychanalytique \u00e0 l\u2019h\u00f4pital<\/h3>\n\n\n\n<p>\u00ab\u00a0La sant\u00e9, c\u2019est la vie dans le silence des organes\u00a0\u00bb, \u00e9crit Ren\u00e9 Leriche\u2026 puisse-t-on tomber sur une oreille attentive\u00a0! Ce n\u2019est pas \u00ab\u00a0l\u2019orifice\u00a0\u00bb qui fait la f\u00e9minit\u00e9 mais l\u2019investissement libidinal qui l\u2019accompagne. Le travail de psychoth\u00e9rapie psychanalytique est aussi une mani\u00e8re de penser l\u2019int\u00e9riorit\u00e9 corporelle. Disposer d\u2019un lieu de parole comme d\u2019une \u00ab\u00a0chambre \u00e0 soi\u00a0\u00bb en constitue la premi\u00e8re marche d\u2019autant plus indispensable que la relation m\u00e8re-fille dans ce contexte clinique tend \u00e0 la fusion\/confusion. L\u2019\u00e9laboration psychique de la f\u00e9minit\u00e9 est un long cheminement qui mobilise \u00e0 la fois les ressources intra-psychiques et relationnelles. Ainsi libidinalement investies au sein d\u2019une relation anim\u00e9e, les paroles adress\u00e9es aux jeunes filles, celles de la psychanalyste comme celles du chirurgien ou de la gyn\u00e9cologue peuvent leur permettre de faire du \u00ab\u00a0rien\u00a0\u00bb un corps interne cr\u00e9e vivant.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Notes<\/h2>\n\n\n\n<ol class=\"wrapper-children-grnote wp-block-list\"><li id=\"no1\" class=\"note renvoi-in-alinea\">En collaboration avec Mi-Kyung Yi (Psychologue clinicienne &#8211; Psychanalyste, et Ma\u00eetre de Conf\u00e9rences Paris Diderot, Centre d\u2019Etude en Psychopathologie et Psychanalyse, EA 2374, Paris) et Nicole Nataf (Psychologue, Psychanalyste).<\/li><li id=\"no2\" class=\"note renvoi-in-alinea\">Le MRKH touche 1\/4000 \u00e0 1\/8000 nouveau-n\u00e9s de sexe f\u00e9minin (maladie rare certes mais fr\u00e9quente&nbsp;!). Dans certains cas, des malformations (squelette, rein) peuvent \u00eatre associ\u00e9es \u00e0 l\u2019aplasie ut\u00e9ro-vaginale. (cf. Kaplan EH (1970)&nbsp;; David A, Carmil D, Bar-David E, et al. (1975)&nbsp;; Holt R.E., Slade P. (2003)&nbsp;; Louis-Sylvestre C, Paniel BJ. (2005) &amp; Khen-Dunlop N., Lortat-Jacob S., Thibaud E., Clement-Ziza M., Lyonnet S., Nihoul-Fekete C. (2007)).<\/li><li id=\"no3\" class=\"note renvoi-in-alinea\">Il s\u2019agit des normes m\u00e9dicales qui pr\u00e9valent depuis Hippocrate.<\/li><\/ol>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Bibliographie<\/h2>\n\n\n\n<p>Andr\u00e9, J. (1995), <em>Aux origines f\u00e9minines de la sexualit\u00e9<\/em>, Paris, PUF, Quadrige, 2004.<\/p>\n\n\n\n<p>Andr\u00e9, J. (2013), <em>Les 100 mots de l\u2019enfant<\/em>, Paris, PUF.<\/p>\n\n\n\n<p>David A, Carmil D, Bar-David E, et al (1975), \u00ab&nbsp;Congenital absence of the vagina. Clinical and psychologic aspects&nbsp;\u00bb, <em>Obstetric Gynecology<\/em>, 46&nbsp;: 407<\/p>\n\n\n\n<p>Freud, S. (1931), \u00ab&nbsp;De la sexualit\u00e9 f\u00e9minine&nbsp;\u00bb (1931), <em>\u0152uvres compl\u00e8tes. Psychanalyse<\/em>, XIX, Paris, PUF, 1995.<\/p>\n\n\n\n<p>Freud S. (1932). <em>La f\u00e9minit\u00e9<\/em>, in \u00ab&nbsp;Nouvelle suite des le\u00e7ons d\u2019introduction \u00e0 la psychanalyse&nbsp;\u00bb (1932), <em>\u0152uvres compl\u00e8tes. Psychanalyse<\/em>, XIX, PUF, 1995.<\/p>\n\n\n\n<p>Godfrind, J. (2001), <em>Comment la f\u00e9minit\u00e9 vient aux femmes<\/em>, Paris, Epitres, PUF.<\/p>\n\n\n\n<p>Golse, B., Jardin, F. (2003), \u00ab&nbsp;Se savoir ou se sentir gar\u00e7on ou fille&nbsp;\u00bb, <em>Journal de la Psychanalyse de l\u2019enfant<\/em>, 33, 131-142.<\/p>\n\n\n\n<p>Guignard, F. (2002), <em>La relation m\u00e8re-fille&nbsp;: entre partage et clivage<\/em>, Editions in Press, collection de la SEPEA, sous la direction de Th. Bokanowski et F. Guignard.<\/p>\n\n\n\n<p>Holt R.E., Slade P. (2003), \u00ab\u00a0Living with an incomplete vagina and womb\u00a0: an interpretative phenomenological analysis of the experience of vaginal agenesis\u00a0\u00bb, <em>Psychology Health and Medicine<\/em>, 8, 1, 19-33.<\/p>\n\n\n\n<p>Kaplan EH (1970), \u00ab&nbsp;Congenital absence of the vagina&nbsp;\u00bb, <em>Psychoanalytical Quaterly<\/em>, 39&nbsp;: 52- 70.<\/p>\n\n\n\n<p>Khen-Dunlop N., Lortat-Jacob S., Thibaud E., Clement-Ziza M., Lyonnet S., Nihoul-Fekete C. (2007), \u00ab\u00a0Rokitansky Syndrome\u00a0: Clinical Experience and Results of Sigmoid Vaginoplasty in 23 Young Girls\u00a0\u00bb, <em>The Journal of Urology<\/em>, 177\u00a0: 1107-1111.<\/p>\n\n\n\n<p>Ladame, F. (1997), \u00ab&nbsp;Adolescence et f\u00e9minit\u00e9&nbsp;\u00bb, <em>Adolescence<\/em>, Num\u00e9ro sp\u00e9cial, 15-33.<\/p>\n\n\n\n<p>Louis-Sylvestre C, Paniel BJ. (2005), \u00ab&nbsp;Malformations ut\u00e9ro-vaginales&nbsp;\u00bb, <em>Gyn\u00e9cologie de l\u2019adolescente<\/em>, 169-179, Ed Masson, Paris.<\/p>\n<div class=\"pdfprnt-buttons pdfprnt-buttons-post pdfprnt-bottom-right\"><a href=\"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/10363?print=pdf\" class=\"pdfprnt-button pdfprnt-button-pdf\" target=\"_blank\"><\/a><\/div>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Pour introduire Mon propos concerne une r\u00e9flexion psychanalytique1 pr\u00e9liminaire \u00e0 un travail de recherche clinique, engag\u00e9 depuis peu \u00e0 l\u2019h\u00f4pital Necker Enfants Malades (Paris), inscrit aussi bien dans le champ m\u00e9dical (chirurgical et gyn\u00e9cologique) que dans le champ psychopathologique. 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