{"id":10351,"date":"2021-08-22T07:31:49","date_gmt":"2021-08-22T05:31:49","guid":{"rendered":"https:\/\/carnetpsy.fr\/monsieur-g-passage-du-regard-intrusif-a-lechange-de-regard-contenant-et-pare-excitant-2\/"},"modified":"2021-09-15T18:09:53","modified_gmt":"2021-09-15T16:09:53","slug":"monsieur-g-passage-du-regard-intrusif-a-lechange-de-regard-contenant-et-pare-excitant","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/monsieur-g-passage-du-regard-intrusif-a-lechange-de-regard-contenant-et-pare-excitant\/","title":{"rendered":"Monsieur G. : passage du regard intrusif \u00e0 l\u2019\u00e9change de regard contenant et pare-excitant"},"content":{"rendered":"\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Les premiers temps de la Psychoth\u00e9rapie Psychanalytique Corporelle (PPC)<\/h2>\n\n\n\n<p>Monsieur G. est un homme de la trentaine d\u2019allure encore assez juv\u00e9nile. Derri\u00e8re une apparence gaie et avenante, il cache une profonde h\u00e9sitation qui traduit une angoisse non visible, m\u00eame si parfois \u00e0 la fin des s\u00e9ances, il me tend une main moite. Je l\u2019ai rencontr\u00e9 pour un entretien pr\u00e9liminaire. Il m\u2019\u00e9tait adress\u00e9 par une coll\u00e8gue analyste et neurologue qui avait pos\u00e9 un diagnostic d\u2019\u00e9pilepsie et lui avait prescrit un traitement. Apr\u00e8s l\u2019\u00e9chec d\u2019une th\u00e9rapie de couple entreprise avec une jeune compagne dont il se disait tr\u00e8s amoureux, mais avec laquelle il n\u2019osait pas s\u2019engager dans des projets de vie, j\u2019ai eu le sentiment qu\u2019une Psychoth\u00e9rapie Psychanalytique Corporelle pourrait \u00eatre un am\u00e9nagement plus adapt\u00e9 qu\u2019une psychoth\u00e9rapie analytique en face-\u00e0-face. Ce patient avait souffert pendant toute son enfance et sa pr\u00e9-adolescence d\u2019une \u00e9nur\u00e9sie secondaire et d\u2019une \u00e9rythrophobie l\u2019ayant isol\u00e9 pendant une grande partie de sa scolarit\u00e9. De nombreux examens m\u00e9dicaux visant \u00e0 \u00e9valuer le fonctionnement de sa vessie et la normalit\u00e9 de son p\u00e9nis avaient \u00e9t\u00e9 v\u00e9cus par lui, comme une torture intrusive et violente sous le regard d\u2019une m\u00e8re ressentie comme s\u00e9ductrice et omnipr\u00e9sente. Pour moi, l\u2019indication d\u2019une Psychoth\u00e9rapie Psychanalytique Corporelle pr\u00e9sente une analogie avec la psychanalyse d\u2019enfants o\u00f9 les r\u00e9actions inconscientes de l\u2019analyste sont particuli\u00e8rement sollicit\u00e9es. Il s\u2019agit toujours dans ce dispositif de sentir notre contre-transfert, comme le disait Nora Kurts (2003) comme un radar. Comme en psychanalyse d\u2019enfants, l\u2019interpr\u00e9tation constitue un danger de se trouver d\u00e9bord\u00e9e par des excitations insupportables&nbsp;; la quantit\u00e9 d\u2019affects est trop grande. Nous pouvons penser que ces adultes ont souffert dans leurs interactions pr\u00e9coces avec leurs objets parentaux d\u2019un \u00e9tayage corps-psych\u00e9 insuffisamment protecteur et contenant. La psych\u00e9 prend sa source souterraine gr\u00e2ce \u00e0 cet \u00e9tayage corporel, point obscur du soi archa\u00efque.<\/p>\n\n\n\n<p>Apr\u00e8s-coup, je r\u00e9alise que le choix du dispositif de la Psychoth\u00e9rapie Psychanalytique Corporelle \u00e9tait une bonne intuition car le patient pr\u00e9sentait une forme particuli\u00e8re d\u2019agitation, inh\u00e9rente \u00e0 une excitation d\u00e9bordante qui n\u2019avait pas pour autant l\u2019apparence d\u2019une euphorie maniaque. Les d\u00e9buts de s\u00e9ance ont souvent \u00e9t\u00e9 marqu\u00e9s par la pr\u00e9sence, chez Mr G., d\u2019un \u00e9tat de sub-agitation qui se traduisait par des d\u00e9charges motrices au niveau de l\u2019extr\u00e9mit\u00e9 de ses pieds. Les patients relevant de la Psychoth\u00e9rapie Psychanalytique Corporelle ressemblent parfois \u00e0 ces anti-analysants, pour lesquels il est indispensable de laisser se d\u00e9velopper le lien \u00e0 la personne r\u00e9elle de l\u2019analyste, pr\u00e9sent dans le champ perceptif du patient&nbsp;; le corps de l\u2019analyste, son visage, son regard devenant source et enjeu relationnels.<\/p>\n\n\n\n<p>Voir et \u00eatre vu assure au sujet de son existence reconnue par l\u2019autre. Des gesticulations intempestives de ses membres sup\u00e9rieurs accompagnaient un flux de paroles acc\u00e9l\u00e9r\u00e9, avec un ton de voix \u00e9lev\u00e9 et pr\u00e9cipit\u00e9. Je rep\u00e9rai des propos factuels, comme&nbsp;: \u00ab&nbsp;<em>Ben je suis content, je suis en week-end, j\u2019ai boucl\u00e9 tout mon travail\u2026<\/em>&nbsp;\u00bb ou&nbsp;: \u00ab&nbsp;<em>Ben je trouve qu\u2019en ce moment tout va tr\u00e8s bien&nbsp;!<\/em>&nbsp;\u00bb Parfois la formulation se r\u00e9p\u00e9tait et me donnait l\u2019impression d\u2019un cache-mis\u00e8re, me faisant \u00e9prouver en \u00e9cho un certain sentiment de vide.<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019ai longtemps \u00e9t\u00e9 surpris par ce fonctionnement tr\u00e8s d\u00e9fensif en d\u00e9but de s\u00e9ance car \u00e0 d\u2019autres moments Mr G. se montrait assez souvent apte \u00e0 se r\u00e9tablir dans un fonctionnement o\u00f9 la mentalisation reprenait droit de cit\u00e9. J\u2019avais donc pu observer la r\u00e9p\u00e9tition de comportements o\u00f9 des traces motrices sont tout \u00e0 la fois convoqu\u00e9es et d\u00e9charg\u00e9es de fa\u00e7on incessante. Avant toute intervention, j\u2019\u00e9tais int\u00e9rieurement tr\u00e8s attentif \u00e0 mon contre-transfert-corporel&nbsp;: une irritation qui se traduisait par un sentiment de solitude, un l\u00e9ger malaise, l\u2019impression de pas reconna\u00eetre mon patient, lui qui parvenait d\u2019habitude \u00e0 facilement s\u2019emparer avec satisfaction de mes remarques associatives et de t\u00e9moigner par ses commentaires verbaux, combien elles pouvaient susciter en lui de nouvelles associations, des retours sur le pass\u00e9, sur son adolescence et son enfance. Nous partagions alors un plaisir au fonctionnement mental, augurant d\u2019un passage \u00e0 une processualit\u00e9 plus secondaris\u00e9e. Ces deux modalit\u00e9s de fonctionnement \u00e9taient pr\u00e9sentes d\u00e8s le commencement. Elles se sont \u00e0 nouveau manifest\u00e9es et sont \u00e0 comprendre dans la dynamique transf\u00e9rocontre-tranf\u00e9rentielle.<\/p>\n\n\n\n<p>Comme avec les enfants, il nous faut interroger notre fa\u00e7on d\u2019\u00e9couter, d\u2019entendre, de r\u00e9pondre. Mais en ajoutant notre sp\u00e9cificit\u00e9&nbsp;: c\u2019est avant tout pour nous et le patient de prendre en compte notre corps (en lien avec notre psych\u00e9)&nbsp;: entendre son rythme propre, sa respiration, ses tensions, ses besoins d\u2019exister, et sa recherche de fluidit\u00e9 dans ses passages entre le trop, le pas assez et le vide. Si je me sentais parfois irrit\u00e9 par lui, j\u2019aurai pu me demander s\u2019il ne l\u2019\u00e9tait pas lui-m\u00eame inconsciemment contre moi&nbsp;!<\/p>\n\n\n\n<p>Mr G. pr\u00e9sentait une irr\u00e9gularit\u00e9 de fonctionnement&nbsp;: un versant organis\u00e9 de son fonctionnement mental et ce que j\u2019appellerai une t\u00e2che aveugle, sa part d\u2019ombre que j\u2019ai ensuite pu mieux accepter et comprendre&nbsp;: la part obscure, cliv\u00e9e de l\u2019autre dimension, recouvrait une probl\u00e9matique d\u2019ordre \u00e9conomique&nbsp;: il pr\u00e9sentait bien une excitation peu mentalis\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p>Si le clivage existait bien entre une partie bien organis\u00e9e de son \u00e9conomie psychique et une partie instable, c\u2019est que cette dimension instable de son fonctionnement s\u2019appuyait sur des bases archa\u00efques insuffisamment construites.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Trauma<\/h2>\n\n\n\n<p>La progression des s\u00e9ances a amen\u00e9 dans le transfert une r\u00e9gression \u00e0 un fonctionnement mental potentiellement d\u00e9sorganisant. Je suis alors particuli\u00e8rement sensible \u00e0 l\u2019infra-verbal qui s\u2019exprime du c\u00f4t\u00e9 du patient. Monique Dechaud-Ferbus \u00e9crit&nbsp;: \u00ab&nbsp;Toutes les traces infraverbales li\u00e9es au corps et au comportement du patient v\u00e9hiculent de multiples affects et r\u00e9sistances qui vont entrer en r\u00e9sonance avec les dispositions de l\u2019analyste. Bien avant que celui-ci puisse se rendre compte de l\u2019organisation psychique du patient, il l\u2019appr\u00e9hende.&nbsp;\u00bb (2011).<\/p>\n\n\n\n<p>Ce param\u00e8tre se r\u00e9sume, \u00e0 ce qu\u2019elle nomme avec Daniel Ros\u00e9&nbsp;: \u00ab&nbsp;Tol\u00e9rance primaire&nbsp;\u00bb, \u00e0 inclure dans le contre-transfert de base de l\u2019analyste. Car le jeu transf\u00e9ro-contre-transf\u00e9rentiel, dynamique de la cure va venir s\u2019appuyer sur ce contre-transfert de base, cette tol\u00e9rance primaire. La tol\u00e9rance primaire revient \u00e0 ressentir, comme l\u2019\u00e9crit Daniel Ros\u00e9 (1997)&nbsp;: \u00ab&nbsp;La quantit\u00e9 d\u2019excitation comme une qualit\u00e9, c\u2019est-\u00e0-dire comme un d\u00e9plaisir et un plaisir&nbsp;\u00bb\u2026 \u00ab&nbsp;L\u2019analyste bien que s\u00e9ducteur se doit en m\u00eame temps d\u2019\u00eatre pare-excitant, c\u2019est-\u00e0-dire anti-narcissique\u2026 Ce sont les attitudes apparentes et profondes, les affects et les mots qui soignent. Sans eux, les techniques seraient vaines.&nbsp;\u00bb (2011, communication non publi\u00e9e).<\/p>\n\n\n\n<p>Daniel Ros\u00e9 affirme la n\u00e9cessit\u00e9 d\u2019\u00eatre analyste dans la pratique de la Psychoth\u00e9rapie Psychanalytique Corporelle&nbsp;: \u00ab&nbsp;C\u2019est parce que vous \u00eates r\u00e9ellement des psychanalystes que cela marche, m\u00eame si cela est plus visible avec des cas difficiles aid\u00e9s par des am\u00e9nagements techniques.&nbsp;\u00bb L\u2019\u00e9coute de mon contre-transfert m\u2019a permis de sentir, d\u2019accueillir son d\u00e9sarroi, et de trouver ainsi une r\u00e9ponse ad\u00e9quate. L\u2019excitation mal ma\u00eetris\u00e9e du patient f\u00fbt trait\u00e9e gr\u00e2ce au dispositif sp\u00e9cifique de la Psychoth\u00e9rapie Psychanalytique Corporelle, mais aussi gr\u00e2ce au cadre interne de l\u2019analyste. Dans un premier temps, le \u00ab&nbsp;sentir avec&nbsp;\u00bb cher \u00e0 Ferenczi, permit que le malaise du patient dissimul\u00e9 derri\u00e8re des propos informatifs redevienne vivant et reprenne des couleurs, celles d\u2019un appel \u00e0 l\u2019aide auquel je r\u00e9pondis par un passage par l\u2019acte&nbsp;: lui proposer de bien sentir ses appuis sur le support du divan, et dans un \u00e9change de regard revenir \u00e0 la dimension de la perception. Le corps est enjeu et source relationnelle. Bien s\u00fbr, il s\u2019agit dans ce cas surtout du corps de l\u2019analyste&nbsp;: son visage, son regard, sa voix, sa pr\u00e9sence incarn\u00e9e qui vont \u00eatre vus et pouvoir assurer au patient son existence reconnue par l\u2019autre. Il f\u00fbt r\u00e9ceptif \u00e0 mes paroles et reconnut en partie le trop d\u2019excitation. Il a pu ensuite retrouver l\u2019\u00e9tayage du corps par l\u2019\u00e9change de regards et de paroles. J\u2019appris combien il a pu se sentir effract\u00e9 par le regard maternel, qu\u2019il est persuad\u00e9 d\u2019avoir vu derri\u00e8re les deux m\u00e9decins l\u2019ayant accueilli dans un service de p\u00e9diatrie lorsqu\u2019il avait deux ans et devait \u00eatre op\u00e9r\u00e9 en raison d\u2019une hydroc\u00e8le. C\u2019est en fait une op\u00e9ration banale, courante chez les nouveau-n\u00e9s et peut dispara\u00eetre d\u2019elle-m\u00eame. Elle est b\u00e9nigne, il dit avoir vu que sa m\u00e8re regardait son sexe avec inqui\u00e9tude. C\u2019est ici que j\u2019ai pens\u00e9 au regard effractant de la M\u00e9duse venant d\u00e9construire le travail psychique de s\u00e9paration-individuation et livrer le sujet \u00e0 une angoisse sans nom. On peut se demander quel reflet de lui-m\u00eame, lui a \u00e9t\u00e9 adress\u00e9 par sa m\u00e8re. Il a souhait\u00e9 l\u2019interroger car il ne se souvenait de rien. Celle-ci lui a alors racont\u00e9 ce qui s\u2019\u00e9tait pass\u00e9 avant l\u2019op\u00e9ration. C\u2019est plut\u00f4t le regard du petit gar\u00e7on de deux ans qu\u2019elle lui a d\u00e9crit. Ce n\u2019est que trente ans plus tard que le patient s\u2019est enfin d\u00e9cid\u00e9 au d\u00e9but de la Psychoth\u00e9rapie Psychanalytique Corporelle (PPC) \u00e0 oser demander \u00e0 son m\u00e9decin \u00e0 quoi correspondait la cicatrice, un peu dissimul\u00e9e dans les plis de sa peau au niveau de l\u2019aine. Son m\u00e9decin, d\u00e8s lors, a pu lui expliquer l\u2019op\u00e9ration qu\u2019il avait subie et qui consistait \u00e0 ouvrir l\u2019\u00e9piderme dans le pli de l\u2019aine afin d\u2019\u00e9viter d\u2019endommager certaines parties de son appareil g\u00e9nital et d\u2019extraire le liquide infiltr\u00e9 dans le testicule gonfl\u00e9 d\u2019eau. Les traces mn\u00e9moniques avaient enfin pu \u00eatre regard\u00e9es et nomm\u00e9es. Cependant, on ne peut qu\u2019\u00eatre surpris par cette confusion de zones au niveau de l\u2019image du corps du patient.<\/p>\n\n\n\n<p>R\u00e9cemment, il pr\u00e9cise qu\u2019il s\u2019\u00e9tait invent\u00e9 toute une histoire, en imaginant, enfant, qu\u2019avec une grosse aiguille le chirurgien avait d\u00fb p\u00e9n\u00e9trer \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de son testicule et aspirer le liquide. La cicatrice pour lui \u00e9tait rattach\u00e9e \u00e0 une seconde op\u00e9ration dont il a maintenu la croyance pendant trois d\u00e9cennies. L\u2019apparente ignorance de l\u2019origine de sa cicatrice peut aussi \u00e9voquer \u00ab&nbsp;la belle indiff\u00e9rence&nbsp;\u00bb \u00e0 l\u2019\u00e9gard de la souffrance. La dramatisation du r\u00e9cit qui est une reconstruction, \u00e9voque \u00e9galement des manifestations actualis\u00e9es au cours de la Psychoth\u00e9rapie Psychanalytique Corporelle, puisque Mr.G. parle de ce qu\u2019il ressent au moment o\u00f9 les mots ne parviennent plus \u00e0 r\u00e9-\u00e9voquer le pass\u00e9 infantile. C\u2019est alors le surgissement en s\u00e9ance d\u2019une mini crise hyst\u00e9rique ressemblant \u00e0 un r\u00eave incarn\u00e9, dans la mesure o\u00f9 l\u2019on y trouve les m\u00eames m\u00e9canismes de condensation, de symbolisation et de d\u00e9guisement par la censure. Je me sens utilis\u00e9 comme th\u00e9\u00e2tre du conflit \u00e0 \u00e9laborer et qui touche au sexuel infantile.<\/p>\n\n\n\n<p>Face \u00e0 la confusion et aux d\u00e9bordements auxquels j\u2019assiste chez mon patient, je me d\u00e9cide \u00e0 lui proposer d\u2019essayer d\u2019exprimer ce qu\u2019il ressent. Sa difficult\u00e9 \u00e0 r\u00e9pondre m\u2019am\u00e8ne \u00e0 d\u00e9crire en termes nuanc\u00e9s ce que j\u2019ai observ\u00e9. Je lui parle du changement de son d\u00e9bit de paroles, acc\u00e9l\u00e9r\u00e9 et accompagn\u00e9 d\u2019une l\u00e9g\u00e8re agitation de ses membres sup\u00e9rieurs. Il compl\u00e8te mes observations par les siennes en me communiquant sa sensation d\u2019avoir des boules de feu au niveau de l\u2019articulation des chevilles. Il relativise ce ressenti tr\u00e8s d\u00e9sagr\u00e9able, par une nouvelle manifestation de \u00ab&nbsp;belle indiff\u00e9rence&nbsp;\u00bb, en d\u00e9clarant qu\u2019il pense que c\u2019est l\u2019effet du chauffage au sol de son appartement parisien. J\u2019assiste chez mon patient \u00e0 la manifestation d\u2019un sympt\u00f4me de conversion, un saut imm\u00e9diat du psychique au corporel. La Psychoth\u00e9rapie Psychanalytique Corporelle n\u2019emp\u00eache nullement, quand c\u2019est le cas, de chercher \u00e0 retrouver le trajet fantasmatique et symbolique du sympt\u00f4me hyst\u00e9rique.<\/p>\n\n\n\n<p>Nous pouvons regarder \u00e0 deux l\u2019\u00e9tat de son tonus et notre \u00e9change de regards contient l\u2019intensit\u00e9 de son v\u00e9cu dramatis\u00e9. Quelques associations surgissent, les boules de feu, que lui font-elles penser&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>Il peut penser \u00e0 l\u2019op\u00e9ration \u00e9voqu\u00e9e quand il avait deux ans et reconstruit d\u2019un seul coup le souvenir qu\u2019on a d\u00fb lui attacher les jambes et les bras pour qu\u2019il ne d\u00e9chire pas le pansement et les fils de la cicatrice dans le pli de l\u2019aine. Bien s\u00fbr, comme il a d\u00e9crit les deux m\u00e9decins refoulant sa m\u00e8re, sa mise en sc\u00e8ne th\u00e9\u00e2tralis\u00e9e \u00e9voque aussi l\u2019angoisse d\u2019\u00eatre attach\u00e9 par les deux chirurgiens. Je fais l\u2019hypoth\u00e8se de la pr\u00e9sence, plus ou moins consciente d\u2019un fantasme de castration&nbsp;: pendant l\u2019anesth\u00e9sie, en punition de la premi\u00e8re p\u00e9riode masturbatoire, le chirurgien aurait pu proc\u00e9der \u00e0 l\u2019ablation de son p\u00e9nis&nbsp;? La trace de cicatrice apparemment ignor\u00e9e dans le pli de l\u2019aine lui a fait penser, confie-t-il, qu\u2019on avait d\u00fb utiliser un couteau pour p\u00e9n\u00e9trer \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de son bas-ventre.<\/p>\n\n\n\n<p>Freud donne une place centrale \u00e0 la masturbation en pr\u00e9cisant dans une note ajout\u00e9e dans <em>Les Trois Essais sur la th\u00e9orie sexuelle<\/em> (1920), que \u00ab&nbsp;L\u2019onanisme constitue l\u2019organe ex\u00e9cutif de la sexualit\u00e9 infantile, et qu\u2019il est ainsi habilit\u00e9 \u00e0 endosser le sentiment de culpabilit\u00e9 qui s\u2019y rattache.&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Pour Mr G. toutes les parties du corps propre autour de l\u2019\u00e9piderme effract\u00e9 pendant l\u2019op\u00e9ration sont devenues pour lui des zones \u00e9rog\u00e8nes, intouchables, exclues de tout contact charnel ou visuel, donc refoul\u00e9es comme potentiellement porteuses d\u2019un sens sexuel infantile, ou contre-investies massivement.<\/p>\n\n\n\n<p>Il m\u2019a aussi fait part d\u2019une vision qui rassemble beaucoup de terreurs, celle d\u2019une trace cicatricielle de trach\u00e9otomie, sur le corps de l\u2019autre et qui me semble exprimer l\u00e0 encore par d\u00e9placement, du bas vers le haut, son angoisse de castration face \u00e0 l\u2019horreur de la vision du sexe f\u00e9minin. La Psychoth\u00e9rapie Psychanalytique Corporelle a certainement pu favoriser l\u2019expression d\u2019une trajectoire de symbolisation o\u00f9 les nombreuses r\u00e9miniscences, et les manifestations conversionnelles hyst\u00e9riques, pantomimes du d\u00e9sir inconscient, ont permis un travail d\u2019\u00e9laboration en suivant le chemin inverse, du corporel au psychique, dans une temporalit\u00e9 o\u00f9 le fonctionnement du pr\u00e9conscient a pu se d\u00e9velopper. On voit bien plusieurs effets se manifester ici en m\u00eame temps, ce qui peut faire penser au m\u00e9canisme de condensation. En effet le patient, avec l\u2019\u00e9vocation des boules de feu ressenties au niveau des chevilles, avait fait un lien pr\u00e9conscient entre le feu et l\u2019\u00e9rotisme g\u00e9nital.<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est en m\u2019appuyant sur mon contre-transfert que j\u2019ai \u00e9t\u00e9 amen\u00e9 \u00e0 interrompre \u00e0 plusieurs reprises sa parole diffluente.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Le fonctionnement mental du patient, changement et continuit\u00e9<\/h2>\n\n\n\n<p>La vie de Mr G. a beaucoup chang\u00e9 en quatre ans. Le diagnostic d\u2019\u00e9pilepsie a \u00e9t\u00e9 invalid\u00e9 par un autre neurologue. L\u2019\u00e9lectro-enc\u00e9phalogramme, qu\u2019on n\u2019aurait jamais pratiqu\u00e9 jusque-l\u00e0, ne montrait aucune perturbation des trac\u00e9s enregistr\u00e9s. Son traitement anti-\u00e9pileptique fut diminu\u00e9 puis arr\u00eat\u00e9. Il r\u00e9cup\u00e9ra son permis de conduire. Il s\u2019installa dans un appartement, dont il fit l\u2019acquisition, avec sa nouvelle compagne et se pacs\u00e8rent.<\/p>\n\n\n\n<p>Les relations sexuelles furent assez vite suspendues. R\u00e9cemment, il me confia qu\u2019il a pu accepter d\u2019\u00eatre entra\u00een\u00e9 par sa compagne, et de passer de la r\u00e9ceptivit\u00e9 \u00e0 la passivit\u00e9, puis enfin de pouvoir oser la p\u00e9n\u00e9tration, satisfaisante pour les deux, bien qu\u2019inaboutie pour lui.<\/p>\n\n\n\n<p>Petit \u00e0 petit pendant les s\u00e9ances, il s\u2019empara mieux de mon regard et de mes observations concernant son tonus postural et sa difficult\u00e9 \u00e0 inhiber les d\u00e9charges d\u2019excitation. R\u00e9cemment il est venu en s\u00e9ance en ayant gard\u00e9 en lui le mot \u00ab&nbsp;auto-observation&nbsp;\u00bb. Quelque chose s\u2019\u00e9tait transform\u00e9. C\u2019\u00e9tait m\u00eame visible de l\u2019ext\u00e9rieur. On lui renvoyait sa plus grande authenticit\u00e9. Il se sentait lui-m\u00eame, n\u2019avait plus peur de dire \u00ab&nbsp;non&nbsp;\u00bb, d\u2019exprimer ses pens\u00e9es et habitait plus paisiblement son corps. Les rougissements dont il souffrait d\u00e8s qu\u2019on le regardait disparurent.<\/p>\n\n\n\n<p>Il bougeait beaucoup moins sur le divan, se donnant \u00e0 lui-m\u00eame la recommandation de s\u2019auto-observer. Ses pieds \u00e9taient maintenant totalement ouverts, rel\u00e2ch\u00e9s. Il fit r\u00e9cemment une remarque sans entendre son sens pr\u00e9conscient imm\u00e9diatement. Sentant qu\u2019il faisait \u00e0 nouveau d\u2019amples gestes avec ses bras et ses mains, tout en parlant il me dit&nbsp;: \u00ab&nbsp;Je sens que je bouge beaucoup les mains, en parlant, un peu \u00e0 la marseillaise.&nbsp;\u00bb Je repris juste la fin de sa phrase interrogativement&nbsp;: \u00ab&nbsp;<em>Un peu \u00e0 la marseillaise&nbsp;?<\/em>&nbsp;\u00bb. Il sourit imm\u00e9diatement et commenta&nbsp;: \u00ab&nbsp;<em>Ah, je n\u2019y avais pas du tout pens\u00e9&nbsp;!<\/em>&nbsp;\u00bb. Il venait de faire un lien central&nbsp;: l\u2019identification inconsciente et r\u00e9ussie au compagnon marseillais que sa m\u00e8re avait d\u00e9finitivement choisi en partant vivre avec lui.<\/p>\n\n\n\n<p>Il commenta \u00ab&nbsp;<em>Je me sens moi&nbsp;!<\/em>&nbsp;\u00bb \u00ab&nbsp;<em>Je n\u2019ai plus peur d\u2019\u00eatre regard\u00e9 ni d\u2019intervenir en r\u00e9union au travail<\/em>&nbsp;\u00bb\u2026 \u00ab&nbsp;<em>Les parents de ma compagne me trouvent plus authentique. Et en allant passer le week-end chez eux, je n\u2019ai pas h\u00e9sit\u00e9 \u00e0 les pr\u00e9venir \u00e0 la premi\u00e8re blague raciste que je n\u2019\u00e9tais pas d\u2019accord avec leur besoin de s\u2019\u00e9nerver sur ce sujet&nbsp;!<\/em>&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019aperception de la v\u00e9ritable nature de l\u2019objet analyste et de l\u2019analyse elle-m\u00eame, \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur du processus particulier de la Psychoth\u00e9rapie Psychanalytique Corporelle, signait une transformation et l\u2019int\u00e9gration, ainsi que l\u2019apparition d\u2019une r\u00e9flexivit\u00e9 chez lui. Cette transformation n\u2019est autre que celle du fonctionnement mental du patient passant par une incarnation de la part du psychanalyste, ayant endoss\u00e9 sa fonction de pare-excitation et ayant laiss\u00e9 le patient lui-m\u00eame travailler psychiquement, dans une processualit\u00e9 plus secondaris\u00e9e. R\u00e9cemment il passe du terme d\u2019\u00ab&nbsp;auto-observation&nbsp;\u00bb \u00e0 celui d\u2019\u00ab&nbsp;auto-analyse&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>Il prend conscience qu\u2019avant la r\u00e9alit\u00e9 \u00e9tait parfois trop violente et qu\u2019il ne tenait pas assez compte de sa violence interne, alors que maintenant il en a les capacit\u00e9s. La r\u00e9alit\u00e9 n\u2019\u00e9tait alors pas encore assez amortie, comme le dit Francis Pasche. Je terminerai en reprenant sa tr\u00e8s heureuse formulation&nbsp;: \u00ab&nbsp;La r\u00e9alit\u00e9 est devenue une pellicule un peu d\u00e9polie qui en estompe l\u2019\u00e9clat insoutenable&nbsp;\u00bb.<\/p>\n<div class=\"pdfprnt-buttons pdfprnt-buttons-post pdfprnt-bottom-right\"><a href=\"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/10351?print=pdf\" class=\"pdfprnt-button pdfprnt-button-pdf\" target=\"_blank\"><\/a><\/div>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Les premiers temps de la Psychoth\u00e9rapie Psychanalytique Corporelle (PPC) Monsieur G. est un homme de la trentaine d\u2019allure encore assez juv\u00e9nile. 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