{"id":10347,"date":"2021-08-22T07:31:49","date_gmt":"2021-08-22T05:31:49","guid":{"rendered":"https:\/\/carnetpsy.fr\/coup-de-fouet-2\/"},"modified":"2021-09-18T15:55:15","modified_gmt":"2021-09-18T13:55:15","slug":"coup-de-fouet","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/coup-de-fouet\/","title":{"rendered":"Coup de fouet"},"content":{"rendered":"\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Le choix<\/h2>\n\n\n\n<p>Brun, le visage encore un peu infantile, dot\u00e9 d\u2019un corps qui donne l\u2019impression qu\u2019il a grandi trop vite, Andrew n\u2019est plus un enfant, ni m\u00eame un adolescent. C\u2019est un jeune adulte de 19 ans, confront\u00e9 au choix de ce qu\u2019il veut faire dans la vie. Abandonn\u00e9 par sa m\u00e8re \u00e0 sa naissance, il vit avec son p\u00e8re qui le surprot\u00e8ge \u00e0 la fa\u00e7on d\u2019un papa poule. Depuis son enfance, il aime la batterie, peut-\u00eatre aussi parce qu\u2019avec cet instrument particulier (qui n\u2019est pas un violoncelle ni une flute traversi\u00e8re) il parvient \u00e0 traduire quelque chose de sa col\u00e8re, de sa rage de vivre&nbsp;: en frappant avec ses baguettes, il cr\u00e9e un rythme qui irradie tout son corps de vibrations et le soulage. C\u00f4t\u00e9 familial, le choix d\u2019Andrew de faire du jazz sa profession semble peu comprise&nbsp;: m\u00eame si son p\u00e8re a accept\u00e9 son inscription au Conservatoire en classe de premi\u00e8re ann\u00e9e, Andrew sent bien qu\u2019il aurait pr\u00e9f\u00e9r\u00e9 qu\u2019il suive la voie de ses cousins, champions sportifs, muscl\u00e9s, inscrits dans des universit\u00e9s prestigieuses d\u2019\u00e9conomie, fianc\u00e9s avec de belles filles, pour donner au r\u00eave phallique sa parfaite caricature. Mais lui, pr\u00e9f\u00e8re le jazz, la solitude de ses r\u00e9p\u00e9titions, qui lui donnent acc\u00e8s \u00e0 une jouissance autre. A l\u2019heure des choix, sur quel mod\u00e8le identificatoire s\u2019appuyer&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>Son p\u00e8re veut tant se faire aimer de son fils qu\u2019il est incapable de manifester la moindre agressivit\u00e9&nbsp;: a-conflictuel, dans l\u2019empathie, il lui donne une protection tendre mais ali\u00e9nante. Comment se r\u00e9volter contre ce papa poule, p\u00e8re-m\u00e8re, si proche, si compr\u00e9hensif, qui occupe dans une forme d\u2019emprise, tous les fronts du maternage&nbsp;? Comment l\u2019attaquer, ce p\u00e8re-fr\u00e8re, lui aussi abandonn\u00e9, qui lui r\u00e9p\u00e8te \u00ab&nbsp;tu sais que je ferais tout pour toi\u2026&nbsp;\u00bb. Dans ces conditions de dette et de d\u00e9pendance, l\u2019ambivalence affective est difficile \u00e0 mettre en place tout du moins consciemment. On entend que les composantes haineuses interdites dans le lien \u00e0 son p\u00e8re puissent trouver dans le \u00ab&nbsp;battre&nbsp;\u00bb du battement de ses baguettes une forme sublim\u00e9e. Professeur d\u2019universit\u00e9 en litt\u00e9rature, \u00e9crivain rat\u00e9, son p\u00e8re le met \u00e0 l\u2019abri de la vraie vie, dans le confort et la s\u00e9curit\u00e9 manifeste des biens de possession. D\u2019allure un peu d\u00e9pressive, mais surtout phobique de toute manifestation agressive, il est du style \u00e0 s\u2019excuser lorsqu\u2019il se fait bousculer par des malotrus. C\u2019est un p\u00e8re incapable de s\u2019imposer. Pour lui, comme pour le reste de la famille, \u00ab&nbsp;gagner sa vie&nbsp;\u00bb se mesure en devises \u00e9conomiques, en confort mat\u00e9riel et en respectabilit\u00e9. Pour Andrew, difficile de s\u2019identifier \u00e0 ce mod\u00e8le d\u2019homme, abandonn\u00e9 par sa femme, qui a renonc\u00e9 \u00e0 ses r\u00eaves,\u2026 Dans ce syst\u00e8me o\u00f9 sa place de fils aim\u00e9 lui est inconditionnellement prouv\u00e9e, c\u2019est l\u2019inconfort le plus total&nbsp;: haine et col\u00e8re sont interdites, de sorte que l\u2019advenir conscient de l\u2019ambivalence affective semble impossible, sauf peut-\u00eatre par la batterie. Avec ce p\u00e8re, avec qui il regarde des films \u00e0 c\u00f4t\u00e9 d\u2019un gigantesque pot de <em>Pop Corn<\/em>, difficile de sortir du sommeil de la latence. Andrew a besoin d\u2019un mod\u00e8le plus vitalisant, plus glorifiant. Il trouve chez son professeur de musique au conservatoire un mod\u00e8le absolument oppos\u00e9&nbsp;: intraitable, \u00e9tranger, inqui\u00e9tant, dur jusqu\u2019au sadisme, celui-l\u00e0 ne redoute pas les conflits, il crache m\u00eame sur les normes sociales dans la poursuite de son id\u00e9al. Son credo&nbsp;: travailler toujours plus dur, ne pas croire que la place conquise est d\u00e9finitive, se battre pour accomplir son r\u00eave&nbsp;: l\u2019id\u00e9al du son, la perfection musicale. Celui-l\u00e0 n\u2019en a rien \u00e0 faire de se savoir aim\u00e9 ou d\u00e9test\u00e9. \u00c0 partir du moment o\u00f9 il donne la chance \u00e0 un jeune d\u2019int\u00e9grer sa classe \u00e9lite, ce dernier doit pouvoir se d\u00e9passer, fut-ce au prix de sa destruction. Avec ce p\u00e8re de la horde, Andrew pourra r\u00e9aliser des r\u00eaves plus fous. Pulsionnel, violent jusqu\u2019\u00e0 la f\u00e9rocit\u00e9, il incarne le mod\u00e8le transf\u00e9rentiel d\u2019un p\u00e8re dont Andrew a cruellement manqu\u00e9&nbsp;: Andrew aime imm\u00e9diatement cette m\u00e9galomanie f\u00e9roce (comme si elle rimait forc\u00e9ment avec le g\u00e9nie)&nbsp;: il r\u00e9p\u00e8te avec abn\u00e9gation chaque nuit jusqu\u2019\u00e0 ce que ses doigts coulent le sang&nbsp;; il calme alors ses douleurs en trempant ses mains dans des bacs d\u2019eau glac\u00e9e. Progressivement, \u00e0 bout de forces, il repousse les limites de ce qui \u00e9tait encore injouable pour lui auparavant\u2026 ce p\u00e8re l\u00e0, en plus de le v\u00e9n\u00e9rer, il pourra l\u2019insulter, l\u2019attaquer, le d\u00e9passer, le tuer. C\u2019est en appui sur ce mod\u00e8le qu\u2019il va, avec une \u00e9nergie aussi furieuse que d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9e, tout mettre en \u0153uvre pour gagner sa vie, non pas en termes de dollars ou de confort d\u2019existence mais bien du c\u00f4t\u00e9 de la r\u00e9alisation d\u2019un id\u00e9al, \u00e0 l\u2019instar d\u2019Icare, toujours plus haut\u2026 Lui faut-il se racheter du d\u00e9part de sa m\u00e8re&nbsp;? Si sa naissance co\u00efncide avec un remaniement familial d\u00e9sastreux &#8211; il a enlev\u00e9 sa femme au p\u00e8re &#8211; sa vie m\u00eame l\u2019inscrit dans la r\u00e9ussite d\u2019un v\u0153u \u0153dipien. Et peut-\u00eatre, en choisissant de ne pas se contenter d\u2019une vie s\u00e9curitaire faussement confortable, il rejoint fantasmatiquement sa m\u00e8re dans un au-del\u00e0 du maternel, (une m\u00e8re qui a abandonn\u00e9 son mari et son enfant pour vivre sa vie de femme) un au-del\u00e0 scandaleux, non conforme aux id\u00e9aux normopathiques.<\/p>\n\n\n\n<p>Les cin\u00e9philes auront reconnu les deux personnages principaux du film <em>Whiplash<\/em>&nbsp;: Andrew Neimann interpr\u00e9t\u00e9 par Miles Teller, et le terrible Terence Fletcher, interpr\u00e9t\u00e9 par J. K. Simmons. Pourquoi 2 et non 3&nbsp;? Car le film ne parle que de leur lien. Fletcher fait enfin exister un p\u00e8re avec lequel la question du parricide devient dynamique. Ce lien d\u2019apprentissage sadomasochiste, infiltr\u00e9 d\u2019une destructivit\u00e9 sans \u00e9gale, permet toutefois \u00e0 Andrew de se tirer du lien d\u2019emprise sadomasochiste latent qui le liait \u00e0 son p\u00e8re biologique. On note d\u2019ailleurs un parall\u00e8le entre son destin de musicien et son destin d\u2019homme d\u00e9sirant, car ce n\u2019est qu\u2019apr\u00e8s avoir attir\u00e9 Fletcher par sa musique, qu\u2019il peut rep\u00e9rer le d\u00e9sir qui le traverse vis-\u00e0-vis d\u2019une jeune femme, Nicole. Quelque chose de l\u2019enfant en latence meurt en lui. Cette mise en parall\u00e8le des deux destins est int\u00e9ressante car, en plus de souligner la bisexualit\u00e9 psychique (le transfert homosexuel est au c\u0153ur du lien entre Andrew et Fletcher) elle met \u00e9galement en perspective la mise en concurrence du processus de sublimation et de l\u2019amour objectal. Mais l\u2019histoire avec Nicole ne va pas tr\u00e8s loin&nbsp;: cette derni\u00e8re n\u2019a pas trop d\u2019ambition, n\u2019aime pas trop la fac o\u00f9 elle est inscrite en Arizona, dit avoir le mal du pays. Lorsqu\u2019elle demande \u00e0 Andrew pourquoi il est au conservatoire Shaffer, sa r\u00e9ponse est claire&nbsp;: \u00ab&nbsp;c\u2019est la meilleure \u00e9cole de musique de New York, donc la meilleur \u00e9cole de musique du Pays (sous entendu, du Monde)&nbsp;\u00bb. Un malaise s\u2019installe entre les deux jeunes gens. La veille d\u2019un concours important, Andrew rompt avec elle. Il sait que toute son \u00e9nergie doit \u00eatre tourn\u00e9e vers la batterie. Il n\u2019a plus le temps de badiner avec l\u2019amour objectal. Les id\u00e9aux narcissiques d\u2019Andrew d\u00e9passent la modeste ambition de Nicole de se trouver simplement bien avec un amoureux de son \u00e2ge. Lors du rendez-vous de rupture, il utilise l\u2019identification projective pour lui \u00e9noncer toutes les \u00e9tapes futures de leur d\u00e9lien. Il sait pour elle ce qu\u2019elle ressentira, sait \u00e0 l\u2019avance comment cela va se terminer, et pr\u00e9f\u00e8re leur \u00e9pargner \u00e0 tous les deux de perdre du temps. M\u00eame si ses arguments sont d\u2019une rare lucidit\u00e9, on entend qu\u2019Andrew est devenu lui aussi un tyran, un mini Fletcher.<\/p>\n\n\n\n<p>Andrew s\u2019est appropri\u00e9 son ordre. Et si la contrainte externe a pu devenir interne, gr\u00e2ce au processus d\u2019identification narcissique \u00e0 l\u2019agresseur c\u2019est aussi par l\u2019\u00e9dification d\u2019un id\u00e9al commun, une l\u00e9gende du jazz, porteuse d\u2019espoir&nbsp;: Charlie Parker, alors encore jeune musicien inconnu, jouait un solo lors d\u2019une session avec des professionnels &#8211; dont l\u2019un \u00e9tait le grand batteur Jo Jones. Parker, ce jour l\u00e0, joua si mal que Jones lui jeta une cymbale \u00e0 la t\u00eate, manquant juste de le d\u00e9capiter. Apr\u00e8s ce geste violent et humiliant, Parker rentra chez lui et pratiqua si f\u00e9rocement qu\u2019il revint un an plus tard pour r\u00e9inventer le jazz moderne. Ce mythe devient la cl\u00e9 de vo\u00fbte de leur lien&nbsp;: \u00ab&nbsp;T\u2019es pas l\u00e0 par hasard, tu crois \u00e0 \u00e7a n\u2019est-ce pas&nbsp;?&nbsp;\u00bb demande Fletcher&nbsp;; \u00ab&nbsp;&#8211; je suis pas l\u00e0 par hasard&nbsp;\u00bb r\u00e9pond Andrew. Le contrat sado-masochiste est pos\u00e9. Imm\u00e9diatement, le miracle de son int\u00e9gration vire au cauchemar&nbsp;: la p\u00e9dagogie d\u2019apprentissage musicale du <em>mentor<\/em> pourrait rappeler le dressage militaire de <em>Full Metal Jacket<\/em>&nbsp;: rabaissement, humiliations, mise en concurrence des camarades, n\u00e9antisation de ceux qui ne jouent pas selon son d\u00e9sir, jusqu\u2019\u00e0 une forme de violence physique &#8211; apprentissage du rythme \u00e0 coup de claques, vols de chaises et d\u2019instruments lanc\u00e9s aux musiciens dans la classe\u2026 aucune compassion de ce p\u00e8re de la horde pour la communaut\u00e9 de ses fils. Comme dans une conversion religieuse ou dans une forme extr\u00eame de transfert passionnel, Andrew, ne vit plus que pour plaire \u00e0 son Dieu vivant. L\u2019adoration, ici mise en dialectique avec la haine, donne naissance \u00e0 ce sentiment particulier qu\u2019est la rage du d\u00e9sespoir.<\/p>\n\n\n\n<p>La m\u00e9galomanie narcissique devient une sorte de moteur de son apprentissage musical. Elle lui permet de repousser toujours plus loin les limites de son corps. Il joue jusqu\u2019\u00e0 s\u2019en faire saigner les doigts. Lorsque le sang coule, il est s\u00fbr de vivre, m\u00eame si c\u2019est dans une vie furieuse&nbsp;: il a un corps, il existe dans les battements de son sang. A travers cette qu\u00eate auto-g\u00e9n\u00e9r\u00e9e de sensations extr\u00eames mobilisant la douleur, Andrew, dans une dynamique addictive, se shoote \u00e0 quelque chose de trop puissant dans la vie. Son inconfort, sa douleur, lui servent \u00e0 tenir ses objectifs rythmiques. Comme le souligne Catherine Chabert (2009) dans l\u2019article \u00ab&nbsp;<em>Blessures du corps, blessures de l\u2019\u00e2me<\/em>&nbsp;\u00bb, la d\u00e9pendance \u00e0 la douleur auto-inflig\u00e9e peut s\u2019\u00e9tayer sur \u00ab&nbsp;un plaisir farouche, sauvage, pris dans un commerce dangereux avec la mort, une sorte de jouissance extr\u00eame dans l\u2019affirmation simultan\u00e9e d\u2019une toute puissance absolue et d\u2019une faiblesse toute aussi absolue.&nbsp;\u00bb<sup>1<\/sup>. Dans sa th\u00e8se sur les \u00e9tudiants inscrits dans les classes pr\u00e9paratoires Roxane Dejours (2016) souligne le risque d\u2019une \u00ab&nbsp;identification masochique se traduisant par le besoin de se faire souffrir en se tuant \u00e0 la t\u00e2che, le travail acharn\u00e9 se constituant alors comme tentative de rachat d\u2019une faute vou\u00e9e \u00e0 devenir impardonnable du fait du retour in\u00e9vitable du besoin de punition \u00e0 chaque fois que la r\u00e9ussite recherch\u00e9e est effective.&nbsp;\u00bb<sup>2<\/sup>. On retrouve dans les accidents ou actes manqu\u00e9s d\u2019Andrew renouvel\u00e9s au moment des concours cette m\u00eame dynamique m\u00ealant un masochisme moral et un masochisme \u00e9rog\u00e8ne s\u00e9v\u00e8re. Lors du concours d\u2019Overbrook, il perd la partition&nbsp;; lors du Concours de Dunnellen il oublie ses baguettes. Un autre batteur (Connolly) est sur le point de le remplacer&nbsp;; il ne lui reste qu\u2019une poign\u00e9e de minutes pour faire l\u2019aller-retour en voiture pour aller chercher ses baguettes. Fon\u00e7ant comme un fou sur la route, il a un accident grave. Mais en d\u00e9pit de ses blessures et du choc, tout ensanglant\u00e9, il s\u2019installe sur sc\u00e8ne m\u00eame s\u2019il ne peut plus tenir ses baguettes. Fletcher interrompt le set, s\u2019approche de lui et lui lance&nbsp;: \u00ab&nbsp;Neimann, t\u2019es fini.&nbsp;\u00bb. Comme pour lui dire&nbsp;: \u00ab&nbsp;tu vois, je t\u2019ai presque amen\u00e9 \u00e0 l\u2019\u00e9tat de cadavre, et voil\u00e0 ce que tu donnes au plus loin de ce que tu peux&nbsp;! Ce n\u2019\u00e9tait donc pas toi.&nbsp;\u00bb Andrew se jette sur lui, le plaque au sol en l\u2019insultant. Apr\u00e8s quoi, il est renvoy\u00e9 du Conservatoire. Le p\u00e8re d\u2019Andrew engage une avocate pour porter plainte contre Fletcher et ses m\u00e9thodes extr\u00eames. On apprend qu\u2019un \u00e9l\u00e8ve de Shaffer s\u2019est suicid\u00e9 apr\u00e8s avoir souffert d\u2019\u00e9pisodes d\u00e9pressifs qui ont d\u00e9but\u00e9 \u00e0 son entr\u00e9e dans la classe de Fletcher. \u00ab&nbsp;Pourquoi tu m\u2019infliges \u00e7a, papa&nbsp;?&nbsp;\u00bb demande Andrew. Par ces propos, on peut entendre dans quelle mesure Andrew vit l\u2019attaque contre son ancien id\u00e9al h\u00e9ro\u00efque (id\u00e9al du moi tyrannique) comme une attaque narcissique contre lui-m\u00eame. Mais la revanche du p\u00e8re-m\u00e8re sur le p\u00e8re transf\u00e9rentiel est engag\u00e9e. La plainte est d\u00e9pos\u00e9e, et le professeur Terence Fletcher est limog\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Les deux protagonistes ont perdu cette \u00e9cole qui \u00e9tait tout pour eux. La loi est pass\u00e9e par l\u00e0, elle est venue les destituer de ces places folles. Plus tard, ces deux peuvent se retrouver autrement. Alors qu\u2019il sort du <em>fast food<\/em> o\u00f9 il travaille, Andrew remarque sur l\u2019affiche d\u2019un club de jazz, le nom de Fletcher. Comme hypnotis\u00e9, il se rend au concert du soir. La sc\u00e8ne est curieuse car on y d\u00e9couvre un Fletcher au piano, jouant un r\u00e9pertoire assez p\u00e2le, style musique pour ascenseur\u2026 A la fin du set, alors qu\u2019il tente de partir en douce, Fletcher le rattrape. L\u2019ancien professeur dans une forme de confession, justifie ses m\u00e9thodes extr\u00eames&nbsp;: en dirigeant ainsi ses \u00e9l\u00e8ves, il souhaite pousser ses musiciens au-del\u00e0 de ce que l\u2019on peut attendre d\u2019eux normalement. Pour lui, la pire chose qui peut \u00eatre dite \u00e0 un jeune artiste est \u00ab&nbsp;travail correct&nbsp;\u00bb parce que l\u2019autosatisfaction et la complaisance sont les ennemis du progr\u00e8s artistique. Il lui ressert ensuite l\u2019histoire de Charlie Parker\u2026 et lui dit aussi&nbsp;: \u00ab&nbsp;je n\u2019ai jamais rencontr\u00e9 de Charlie Parker, mais je ne peux pas m\u2019en vouloir d\u2019avoir essay\u00e9&nbsp;\u00bb. Avant de se s\u00e9parer, il invite Neimann \u00e0 remplacer son batteur actuel lors d\u2019un prochain concert programm\u00e9 \u00e0 <em>Carnegie Hall<\/em> pour l\u2019ouverture du festival JVC&nbsp;; le <em>band<\/em> jouera les standards qu\u2019ils ont travaill\u00e9 au Conservatoire. Le jour dit, juste avant le premier set, Fletcher s\u2019approche d\u2019Andrew, lui tend une partition inconnue et lui lance \u00ab&nbsp;Tu me prends pour un con&nbsp;? Je sais que c\u2019est toi&nbsp;\u00bb. La formule est ambigu\u00eb&nbsp;: on peut entendre&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; Je sais que c\u2019est toi qui m\u2019a d\u00e9nonc\u00e9, toi \u00e0 cause de qui j\u2019ai perdu mon poste.<\/p>\n\n\n\n<p>Ou bien&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; Je sais que c\u2019est toi, l\u2019espoir du jazz, celui qui peut s\u2019envoler apr\u00e8s s\u2019\u00eatre ridiculis\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>La prestation d\u2019Andrew est d\u00e9sastreuse. Lors de l\u2019entracte, son p\u00e8re lui demande de rentrer avec lui. Andrew refuse. Il monte sur sc\u00e8ne, commence \u00e0 battre et lance <em>Caravan<\/em>. Alors que le morceau touche \u00e0 sa fin, Andrew s\u2019engage contre toute attente dans un solo improvis\u00e9&nbsp;: \u00ab&nbsp;je vous ferai signe&nbsp;\u00bb puis, il entre en transe. On ne sait plus s\u2019il s\u2019entend, il est dedans. Le r\u00e9alisateur Damien Chazelle fait diminuer le son jusqu\u2019\u00e0 ce que le spectateur n\u2019entende plus qu\u2019un fr\u00eale \u00e9cho de ce qui peut \u00eatre jou\u00e9. La lumi\u00e8re s\u2019\u00e9teint, on est au fond de son corps, il n\u2019y a plus que le rythme. Des plans serr\u00e9s laissent juste entrevoir dans le silence des images de son corps qui souffre, sue, grimace\u2026 Mani\u00e8re de faire entendre que lors d\u2019une transe, les lois qui r\u00e9gissent la perception consciente ne sont plus de mise. Au bout de quelque temps, Fletcher s\u2019approche de lui, le fait revenir dans la r\u00e9alit\u00e9 en apprivoisant son tempo avant d\u2019en reprendre progressivement la direction&nbsp;; ce qui permet \u00e0 l\u2019orchestre de reprendre le th\u00e8me et de terminer le morceau sous les applaudissements enrag\u00e9s du public. Fletcher sourit \u00e0 Andrew (un sourire de loup). Andrew a gagn\u00e9 la partie au <em>Carnegie Hall<\/em>. Il a gagn\u00e9 l\u2019estime d\u2019un animal aussi sauvage qu\u2019exigeant.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Contraintes de mort, contraintes de vie&nbsp;: de la rage \u00e0 l\u2019extase<\/h2>\n\n\n\n<p>La fin du film ouvre \u00e0 multiples r\u00e9flexions&nbsp;: car, oui, c\u2019est une forme de <em>Happy end<\/em>&nbsp;; apr\u00e8s le cauchemar de l\u2019apprentissage-dressage, de l\u2019\u00e9chec cuisant de sa performance au premier set, Andrew ne s\u2019effondre pas, il se rel\u00e8ve et se r\u00e9v\u00e8le&nbsp;; d\u00e9passant toutes les limites que m\u00eame Fletcher n\u2019aurait pu imaginer, il ne lui importe plus de lui plaire mais de se r\u00e9aliser. Pendant le solo extatique d\u2019Andrew, un gros plan rapide fait appara\u00eetre le visage m\u00e9dus\u00e9 du p\u00e8re&nbsp;: le <em>familier<\/em> Andrew, coupl\u00e9 avec sa batterie est devenu <em>\u00e9tranger.<\/em> Et sa batterie se met \u00e0 chanter, m\u00eame s\u2019il saigne des doigts. Apr\u00e8s cette performance, on peut se demander si le film &#8211; en exhibant le pire de ce qui peut \u00eatre v\u00e9cu du c\u00f4t\u00e9 de l\u2019apprentissage musical ne nous am\u00e8nerait pas finalement \u00e0 c\u00e9l\u00e9brer l\u2019id\u00e9ologie n\u00e9olib\u00e9rale pragmatique am\u00e9ricaine pour laquelle vaut le cr\u00e9do&nbsp;: \u00ab&nbsp;si tu veux, tu peux&nbsp;\u00bb. Au final, qui triomphe&nbsp;? Est-ce vraiment Andrew&nbsp;? Ou finalement, les m\u00e9thodes sadiques de Fletcher&nbsp;? Ou bien, la rencontre de deux r\u00eaves qui ne pouvaient se r\u00e9aliser que conjointement&nbsp;? Si la m\u00e9thode est folle, elle marche pourtant avec Andrew\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>Au-del\u00e0 de la probl\u00e9matique identificatoire tr\u00e8s vive dans ce film, au-del\u00e0 de la question si importante du transfert dans les apprentissages musicaux, le film de Damien Chazelle est aussi un plaidoyer pour les n\u00e9cessaires contraintes dans les apprentissages. Dans la litt\u00e9rature psychanalytique, la notion de contrainte, soit rabattue du c\u00f4t\u00e9 de la n\u00e9vrose obsessionnelle, soit, plus m\u00e9tapsychologiquement, du c\u00f4t\u00e9 de la compulsion de r\u00e9p\u00e9tition, est souvent tir\u00e9e du c\u00f4t\u00e9 d\u2019une pulsionnalit\u00e9 mortif\u00e8re. Sa r\u00e9putation est plut\u00f4t n\u00e9gative&nbsp;; on la voit mal ou peu associ\u00e9e \u00e0 la notion de libert\u00e9. Il faudrait donc pouvoir dompter cette d\u00e9moniaque contrainte \u00e0 r\u00e9p\u00e9ter pour se lib\u00e9rer de ses entraves. C\u2019est exactement ce que fait Andrew&nbsp;: il passe d\u2019une contrainte passive (se soumettant \u00e0 l\u2019ordre de la r\u00e9alit\u00e9 externe) \u00e0 une appropriation active de la contrainte (ob\u00e9issant \u00e0 un ordre interne devenu une v\u00e9ritable n\u00e9cessit\u00e9) lui permettant de dompter ses pulsions pour acc\u00e9der \u00e0 la culture, et s\u2019inscrire dans l\u2019\u0153uvre de civilisation. <sup>3<\/sup> (oppos\u00e9 dialectiquement \u00e0 celle d\u2019un masochisme mortif\u00e8re), comment penser le masochisme sans le sadisme&nbsp;? Il n\u2019est gu\u00e8re de travaux psychanalytiques portant sur l\u2019id\u00e9e d\u2019un <em>sadisme gardien de la vie<\/em> sinon peut-\u00eatre, de fa\u00e7on connexe, dans les travaux de Nathalie Zaltzmann<sup>4<\/sup> sur la pulsion anarchiste ou sur \u00ab&nbsp;le mal&nbsp;\u00bb. La violence, la destructivit\u00e9, ont leur part dans la cr\u00e9ation artistique. La rage de vaincre interroge fondamentalement le lien entre exaltation et destructivit\u00e9. Pourquoi l\u2019amour serait-il &#8211; dans ces honorables affaires de sublimations &#8211; exon\u00e9r\u00e9 de ses liens contigus avec la rage, la haine, le d\u00e9sespoir, la destructivit\u00e9&nbsp;? <em>Whiplash<\/em> en anglais signifie \u00ab&nbsp;coup de fouet&nbsp;\u00bb. Le titre annonce quelque chose d\u2019une radicale sortie du sommeil de la latence. Car si Andrew, \u00e0 plusieurs reprises conna\u00eet des moments d\u2019exaltation avec sa batterie et son professeur sadique, il parvient <em>in fine<\/em> \u00e0 entendre et \u00e0 dompter la musique.<\/p>\n\n\n\n<p>Il y a donc une bascule dans ce film puisqu\u2019on assiste non seulement \u00e0 une diff\u00e9renciation mais aussi \u00e0 une subjectivation. Jusqu\u2019\u00e0 cette sc\u00e8ne finale, Andrew se tient dans une posture de servitude volontaire, il prend une part active dans son propre asservissement, identifi\u00e9 de mani\u00e8re folle \u00e0 son h\u00e9ros tyrannique. Le paradigme de l\u2019identification narcissique prend ici toute sa valeur. Et l\u2019on conna\u00eet avec la psychanalyse, au-del\u00e0 de ses liens avec les expressions de la manie-m\u00e9lancolie, toute sa dimension mortif\u00e8re.<\/p>\n\n\n\n<p>Et pourtant, \u00e0 la fin du film, Andrew d\u00e9sob\u00e9it, dans une improvisation cr\u00e9ative \u00ab&nbsp;de survie&nbsp;\u00bb<sup>5<\/sup> (C. Dejours, 2001). En d\u00e9sob\u00e9issant, il impose son rythme \u00e0 l\u2019orchestre qui le suit, confisque la direction \u00e0 Fletcher. Il n\u2019est plus le petit puceau qui ob\u00e9it, il est un jeune batteur qui, en faisant corps avec son instrument, capte et capture toute l\u2019attention du public du JVC festival \u00e0 <em>Carnegie Hall<\/em>. A la fin du film, dans la rage du d\u00e9sespoir aussi vive que celle de vaincre, dans la transe de l\u2019extase, <em>Andrew est devenu quelqu\u2019un<\/em>.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Notes<\/h2>\n\n\n\n<ol class=\"wp-block-list\"><li>Chabert C. (2009) \u00ab&nbsp;Blessures du corps, blessures de l\u2019\u00e2me. Psychoth\u00e9rapie d\u2019une jeune fille diab\u00e9tique pr\u00e9sentant de graves troubles des conduites alimentaires&nbsp;\u00bb. in <em>Psychologie clinique et projective<\/em>, 1, n\u00b0 15, p. 19.<\/li><li>Dejours R. (2016) \u00ab&nbsp;Classes pr\u00e9paratoires, Grandes \u00c9coles et entr\u00e9e dans l\u2019\u00e2ge adulte&nbsp;: entre renoncement pulsionnel et sexualit\u00e9&nbsp;\u00bb, Th\u00e8se de Doctorat, Universit\u00e9 Paris Descartes, sous la direction du Pr Mich\u00e8le Emannuelli, Soutenue le 10 octobre 2016, Universit\u00e9 Paris Descartes, in\u00e9dit, p. 352.<\/li><li>Rosenberg B., \u00ab&nbsp;Masochisme mortif\u00e8re et masochisme gardien de la vie&nbsp;\u00bb, in <em>Les cahiers du Centre de Psychanalyse et de Psychoth\u00e9rapie, Masochismes<\/em>, 5, 1982. Voir aussi Rosenberg B. (1999) <em>Monographies de la Revue Fran\u00e7aise de psychanalyse<\/em>, (1999) <em>Masochisme mortif\u00e8re et masochisme gardien de la vie<\/em>, Paris, PUF.<\/li><li>Zaltzman N (1988), <em>De la gu\u00e9rison psychanalytique<\/em>, PUF.<\/li><li>Dejours, C. (2001), <em>Le corps, d\u2019abord. Corps biologique, corps \u00e9rotique et sens moral<\/em>, Petite Biblioth\u00e8que Payot, 2003.<\/li><\/ol>\n<div class=\"pdfprnt-buttons pdfprnt-buttons-post pdfprnt-bottom-right\"><a href=\"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/10347?print=pdf\" class=\"pdfprnt-button pdfprnt-button-pdf\" target=\"_blank\"><\/a><\/div>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Le choix Brun, le visage encore un peu infantile, dot\u00e9 d\u2019un corps qui donne l\u2019impression qu\u2019il a grandi trop vite, Andrew n\u2019est plus un enfant, ni m\u00eame un adolescent. 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