{"id":10343,"date":"2021-08-22T07:31:49","date_gmt":"2021-08-22T05:31:49","guid":{"rendered":"https:\/\/carnetpsy.fr\/les-theories-internes-du-psychanalyste-entrave-ou-facilitation-du-processus-2\/"},"modified":"2022-02-13T12:49:09","modified_gmt":"2022-02-13T11:49:09","slug":"les-theories-internes-du-psychanalyste-entrave-ou-facilitation-du-processus","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/les-theories-internes-du-psychanalyste-entrave-ou-facilitation-du-processus\/","title":{"rendered":"Les th\u00e9ories internes du psychanalyste : entrave ou facilitation du processus ?"},"content":{"rendered":"\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Introduction<\/h2>\n\n\n\n<p>Je re\u00e7ois un jeune homme M. L. au centre Smirnoff pour un premier entretien. Je me surprends \u00e0 penser, alors que la fin du temps imparti s\u2019annonce, que le restaurant Smirnoff va bient\u00f4t fermer. Avec la question qui se pose de pr\u00e9venir mon patient qu\u2019il nous reste quelques minutes. Se pr\u00e9sente \u00e0 moi \u00e9galement le souvenir d\u2019une sc\u00e8ne de psychodrame men\u00e9e par Fran\u00e7ois Pelletier au th\u00e8me tr\u00e8s proche.<\/p>\n\n\n\n<p>Le restaurant, m\u00e9taphore utilis\u00e9e par Antonino Ferro pour rendre compte du travail du psychanalyste&nbsp;: \u00ab&nbsp;Non seulement dans la partie restaurant avec nos patients mais aussi dans la partie cuisine avec nos instruments, nos ingr\u00e9dients, nos ustensiles, qui ont chacun leur histoire. Nous pouvons m\u00eame nous aventurer plus avant dans des zones encore plus priv\u00e9es que sont les greniers et les souterrains de la vie et de l\u2019histoire de l\u2019analyste qui forc\u00e9ment ne cessent de co-d\u00e9terminer le champ&nbsp;\u00bb (Ferro, 2003, p 144). Il est vrai que l\u2019analyste n\u2019est pas \u00e0 l\u2019abri de ses t\u00e2ches aveugles, pour reprendre un terme cher \u00e0 Florence Guignard (2002). Instruments, ustensiles, ingr\u00e9dients, Freud \u00e9voquait d\u00e9j\u00e0 la sorci\u00e8re m\u00e9tapsychologique, \u00ab&nbsp;sorci\u00e8re \u00e0 la cuisine avec son chaudron&nbsp;\u00bb (Urtebey, 1985, p 1497). Comme nous le rappelle Roger Perron (2010), la th\u00e9orie est un syst\u00e8me organis\u00e9 d\u2019hypoth\u00e8ses supposant l\u2019usage de concepts.<\/p>\n\n\n\n<p>Trois composantes peuvent \u00eatre distingu\u00e9es sous le terme g\u00e9n\u00e9rique de th\u00e9orie&nbsp;: les th\u00e9ories explicites \u00e9tymologiquement d\u00e9ploy\u00e9es (publiques), les th\u00e9ories implicites (priv\u00e9es) et les relations qui peuvent exister entre elles, comme par exemple l\u2019usage implicite d\u2019une th\u00e9orie explicite.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Les th\u00e9ories explicites<\/h2>\n\n\n\n<p>Tr\u00e8s bri\u00e8vement nous pouvons dire que les th\u00e9ories explicites sont form\u00e9es par l\u2019ensemble des grands mod\u00e8les th\u00e9oriques psychanalytiques. Par ailleurs, je voulais souligner que depuis quelques mois le centre Smirnoff est entr\u00e9 dans le giron de Sainte-Anne, tout en gardant son cadre spatial dans le centre de Paris hors les murs de l\u2019h\u00f4pital. Ceci implique une cohabitation de diff\u00e9rentes th\u00e9ories explicites qui \u00e9taient d\u00e9j\u00e0 pr\u00e9sentes dans le centre hospitalier de Sainte-Anne (cognitivo-comportementales et psychanalytiques) qui se poursuit avec notre arriv\u00e9e (th\u00e9ories psychanalytiques).<\/p>\n\n\n\n<p>La pens\u00e9e fugitive de la fermeture du restaurant Smirnoff avec mon patient peut \u00eatre entendue, dans ce contexte institutionnel particulier, comme \u00e9tant la traduction d\u2019une inqui\u00e9tude groupale pour notre avenir.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Du c\u00f4t\u00e9 des th\u00e9ories implicites<\/h2>\n\n\n\n<p>Avant de poursuivre, je tiens \u00e0 souligner que Jorge Canestri (2006) relie le terme d\u2019implicite \u00e0 son origine latine qui signifie <em>envelopp\u00e9, fusionn\u00e9 ensemble<\/em>. Pour cet auteur, parmi les \u00e9l\u00e9ments constitutifs des th\u00e9ories priv\u00e9es figurent \u00ab&nbsp;les contenus sp\u00e9cifiques de l\u2019inconscient et du pr\u00e9conscient de l\u2019analyste, son interaction avec le groupe ou \u00e9cole psychanalytique, la qualit\u00e9 de cette interaction et des rapports que l\u2019analyste entretient avec les \u201cautorit\u00e9s\u201d psychanalytiques, ses croyances scientifiques et pr\u00e9scientifiques, son \u00e9laboration et sa r\u00e9\u00e9laboration personnelle des concepts disciplinaires, son contre-transfert\u2026&nbsp;\u00bb (Canestri, 2006, p 7). Dans ma mani\u00e8re d\u2019\u00e9couter les patients et de m\u2019ajuster \u00e0 eux, je suis attentif \u00e0 me constituer des mod\u00e8les qui tiennent compte de l\u2019\u00e9volution du processus. Ainsi la compr\u00e9hension et l\u2019interpr\u00e9tation seront guid\u00e9es par des th\u00e9ories partielles, ce que Joseph Sandler (1983) d\u00e9crit comme \u00e9tant des mod\u00e8les construits entre autres, \u00e0 partir de concepts issus de th\u00e9ories diff\u00e9rentes int\u00e9gr\u00e9es inconsciemment. Celles-ci sont pr\u00e9sentes et peuvent s\u2019opposer, de part leur nature inconsciente, tout en constituant un fond dans lequel l\u2019analyste peut puiser. Elles ont aussi pour fonction de rendre plus souples les th\u00e9ories officielles et d\u2019\u00e9tendre leurs significations.<\/p>\n\n\n\n<p>En outre, chaque analyste s\u2019approprie des \u00e9l\u00e9ments th\u00e9oriques qu\u2019il va transformer \u00e0 son insu au cours de sa pratique clinique. Je m\u2019appuierai sur un travail de recherche tr\u00e8s int\u00e9ressant, men\u00e9 au sein de la <em>F\u00e9d\u00e9ration Europ\u00e9enne de Psychanalyse<\/em>. Dans cette perspective, Werner Bohleber (2005) reprend toute une s\u00e9rie de travaux dont celui de Michael Parsons (1992). Ce dernier montre que le processus de connaissance se d\u00e9roule de mani\u00e8re \u00e0 ce que nous ayons \u00e0 red\u00e9couvrir la th\u00e9orie \u00e0 partir du mat\u00e9riel clinique, que nous devions la r\u00e9inventer bien que nous l\u2019ayons d\u00e9j\u00e0 plus ou moins int\u00e9gr\u00e9e. Il se produit en m\u00eame temps une appropriation individuelle de divers \u00e9l\u00e9ments th\u00e9oriques dans le pr\u00e9conscient de l\u2019analyste&nbsp;: \u00ab&nbsp;L\u2019une des raisons de cela est que dans la t\u00eate de l\u2019analyste, les th\u00e9ories sont beaucoup moins \u00e9labor\u00e9es et disponibles de mani\u00e8re moins ferm\u00e9e, qu\u2019elles ne le sont dans leur version publi\u00e9e. L\u2019analyste peut alors int\u00e9grer des concepts divers de plusieurs auteurs et \u00e9coles qu\u2019il affectionne, dans un cadre th\u00e9orique qui porte la marque de traits personnels&nbsp;\u00bb (Parsons, 1992, p108).<\/p>\n\n\n\n<p>Par cons\u00e9quent, se forme dans le pr\u00e9conscient de l\u2019analyste un alliage d\u2019\u00e9l\u00e9ments de th\u00e9ories officielles et priv\u00e9es&nbsp;: \u00ab&nbsp;les th\u00e9ories officielles adopt\u00e9es se transforment en th\u00e9ories individuellement adapt\u00e9es&nbsp;\u00bb (Bohlber, 2005, p 110).<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Les th\u00e9ories implicites et le groupe<\/h2>\n\n\n\n<p>Un des aspects de la th\u00e9orie est de rendre compte de ce que l\u2019analyste milanaise Laura Ambrosiano (2006) nomme \u00ab&nbsp;le roman professionnel du psychanalyste&nbsp;\u00bb. Les th\u00e9ories ne sont pas des options rationnelles mais elles sont en partie implicites. Elles \u00e9mergent nous dit-elle \u00ab&nbsp;du travail avec les patients, mais aussi des vicissitudes avec les enseignants, coll\u00e8gues, groupes institutionnels de r\u00e9f\u00e9rence. Les th\u00e9ories portent la trace des groupes et des sous-groupes avec lesquels chaque analyste partage son exp\u00e9rience professionnelle&nbsp;\u00bb (Ambrosiano, 20006, p 185). Elle entend par configuration interne aux personnes, les th\u00e9ories et valeurs qui animent un groupe institutionnel et une communaut\u00e9 psychanalytique et la fa\u00e7on dont elles sont transform\u00e9es tout au long de leurs carri\u00e8res professionnelles. Ces configurations agissent comme des r\u00e9f\u00e9rences internes pour l\u2019analyste dans son bureau de consultation.<\/p>\n\n\n\n<p>Dans cette perspective, s\u2019invite dans notre restaurant un groupe de coll\u00e8gues et la communaut\u00e9 psychanalytique, sous forme d\u2019exp\u00e9riences, de fantaisies d\u2019appartenance et de s\u00e9paration, de tradition et de rupture.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019usage au centre Smirnoff est d\u2019avoir une repr\u00e9sentation de soci\u00e9t\u00e9s psychanalytiques diversifi\u00e9es. Il m\u2019est difficile de rendre compte de l\u2019incidence de ce polyglottisme sur l\u2019\u00e9coute de mes patients. Il doit y avoir cependant un \u00e9cho entre \u00ab&nbsp;ma boite \u00e0 outil interne&nbsp;\u00bb et cet \u00e9clectisme th\u00e9orique personnifi\u00e9 par mes coll\u00e8gues. Lors de nos \u00e9changes cliniques, nous avons l\u2019assurance d\u2019une \u00e9coute multi-r\u00e9f\u00e9renc\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p>Laura Ambrosiano \u00e9voque dans les th\u00e9ories implicites nos liens aux figures significatives. Elle ne le dit pas explicitement mais il y a bien s\u00fbr en arri\u00e8re-plan notre\/nos analyste(s) et nos superviseurs. Patrick Casement qui a beaucoup th\u00e9oris\u00e9 le concept de superviseur interne fait cette analogie, o\u00f9 comme avec la m\u00e8re, le <em>holding<\/em> est d\u2019abord \u00e9prouv\u00e9 comme venant de l\u2019ext\u00e9rieur. Parall\u00e8lement et de mani\u00e8re progressive, l\u2019exp\u00e9rience de supervision est habituellement internalis\u00e9e. Elle doit aboutir \u00e0 un soutien interne qui soit autonome et s\u00e9par\u00e9 du superviseur internalis\u00e9, (Casement, 1988).<\/p>\n\n\n\n<p>Le centre de psychanalyse porte aujourd\u2019hui le nom de son fondateur&nbsp;: Victor Smirnoff. Je dois bien avouer qu\u2019au d\u00e9but, l\u2019\u00e9vocation de cet homme par mes plus anciens coll\u00e8gues qui l\u2019avaient connu, me laissait avec une impression d\u2019ext\u00e9riorit\u00e9, ce d\u2019autant qu\u2019il appartenait \u00e0 une autre famille psychanalytique que la mienne. Pour finalement, \u00e0 la faveur de textes \u00e9tudi\u00e9s en groupe qu\u2019il nous a l\u00e9gu\u00e9, devenir une figure plus pr\u00e9sente en moi. Avec cet a\u00efeul que je n\u2019ai jamais rencontr\u00e9 r\u00e9ellement, nous nous sommes d\u00e9couverts des int\u00e9r\u00eats communs, par exemple pour la psychanalyse de l\u2019enfant, les auteurs anglo-saxons\u2026 En effet, Victor Smirnoff a \u00e9t\u00e9 un des artisans de la diffusion de la pens\u00e9e de M\u00e9lanie Klein en France en traduisant son livre <em>Envie et gratitude<\/em>.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Th\u00e9ories implicites, aspects protecteurs et\/ou limitants<\/h2>\n\n\n\n<p>Un certain nombre d\u2019auteurs se sont pench\u00e9s sur les potentialit\u00e9s protectrices des aspects th\u00e9oriques. Robert Caper propose qu\u2019une des fonctions de la th\u00e9orie soit de contenir les projections du patient en \u00e9vitant \u00e0 l\u2019analyste d\u2019\u00eatre en collusion avec certaines parties de son fonctionnement psychique. Selon lui, le psychanalyste pourrait consid\u00e9rer la th\u00e9orie analytique comme un objet interne aim\u00e9, de fa\u00e7on \u00e0 r\u00e9sister aux pressions transf\u00e9ro contre-transf\u00e9rentielles qui le poussent \u00e0 agir, par exemple \u00e0 travers les fantasmes d\u00e9fensifs de fusion narcissique du patient, \u00ab&nbsp;(\u2026) de sorte que la th\u00e9orie serve de fonction diff\u00e9renciatrice dans certaines r\u00e9sistances narcissiques en s\u2019opposant au d\u00e9ni de s\u00e9paration&nbsp;\u00bb (Caper, 1997, p 270).<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019ai trouv\u00e9 cette fa\u00e7on de consid\u00e9rer les aspects th\u00e9oriques comme tout \u00e0 fait \u00e9clairante dans ma rencontre avec M. L. Celui-ci est venu en raison de difficult\u00e9s qui touchent aussi bien ses relations affectives que professionnelles. Il me rapporte lors de nos premi\u00e8res rencontres qu\u2019il a le sentiment douloureux de toujours se demander comment il doit penser et exister. Il agit non pas en fonction de lui, mais en fonction de ce qu\u2019il pense que l\u2019on attend de lui. Sa vie est color\u00e9e d\u2019un sentiment de profonde tristesse et me donne \u00e0 vivre une forte sensibilit\u00e9 \u00e0 la s\u00e9paration. Lors du premier entretien avec M. L., j\u2019ai \u00e9prouv\u00e9 une succession de contacts chaleureux et authentiques ainsi que des p\u00e9riodes de retrait. Son monde interne me semble peupl\u00e9 d\u2019objets qui me donnent le sentiment de fonctionner dans une alternance de pr\u00e9sence et d\u2019absence teint\u00e9e d\u2019inaccessibilit\u00e9. Je me demande comment reprendre contact avec lui tant il semble perdu et lointain.<\/p>\n\n\n\n<p>Dans ces moments d\u2019\u00e9loignement, j\u2019\u00e9prouve au premier abord une sensation corporelle de froid, puis des images d\u2019ilots gel\u00e9s se forment \u00e0 distance les uns des autres. Ceux-ci peuvent \u00eatre entendus comme des aspects cliv\u00e9s et non encore transform\u00e9s de sa personnalit\u00e9. Lors de notre deuxi\u00e8me rencontre, je suis surpris que M. L utilise le terme de <em>patchwork<\/em> pour me faire part que sa vie se r\u00e9sume \u00e0 des contenus sans liens entre eux.<\/p>\n\n\n\n<p>Par ailleurs, il me fait ressentir un fort vacillement des limites entre lui et moi. L\u2019identification projective fait son \u0153uvre et l\u2019image que je me forme de la fermeture du restaurant vient probablement introduire une diff\u00e9renciation entre nous. L\u2019\u00e9vocation interne du psychodrame sur laquelle je m\u2019appuie joue son r\u00f4le de tiers, ce d\u2019autant que le th\u00e8me de cette sc\u00e8ne est le paiement de l\u2019addition r\u00e9clam\u00e9e par le restaurateur\u2026 Enfin, j\u2019ai estim\u00e9 que la tierc\u00e9\u00efsation que repr\u00e9sente le centre permet pour ce patient de s\u2019engager dans un possible traitement.<\/p>\n\n\n\n<p>Lors du deuxi\u00e8me et du troisi\u00e8me entretien, il est devenu plus difficile pour M. L. de commencer les s\u00e9ances. Apr\u00e8s un silence assez long, il me communique qu\u2019il ne sait pas ce qu\u2019il doit me dire. J\u2019attire son attention sur le fait qu\u2019il s\u2019inqui\u00e8te de devoir toujours s\u2019adapter \u00e0 l\u2019autre et qu\u2019ici aussi il se demande comment \u00eatre un \u00ab&nbsp;bon&nbsp;\u00bb patient. M. L. me confie une fois le traitement engag\u00e9 qu\u2019enfant il s\u2019est senti invisible, sa pr\u00e9sence ou son absence ne paraissant avoir aucune incidence sur le monde ext\u00e9rieur\u2026 Lorsqu\u2019il \u00e9voque ce qu\u2019il vit comme une trop grande exigence de conformit\u00e9, il me met aussi en garde. Je pr\u00eate attention \u00e0 ne pas entrer en collusion avec le fonctionnement psychique de mon patient. Ceci reviendrait par exemple \u00e0 n\u2019utiliser que des th\u00e9ories, ou un style interpr\u00e9tatif que j\u2019imaginerais \u00eatre attendu par le centre Smirnoff, la S.P.P\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>Ronald Britton (1998) a d\u00e9crit le r\u00f4le de la th\u00e9orie dans le maintien de ce qu\u2019il appelle l\u2019espace triangulaire, dont l\u2019absence fonctionnelle est patente dans certaines formes de pathologies. La th\u00e9orie permet \u00e0 l\u2019analyste de sauvegarder sa capacit\u00e9 de penser diminuant ainsi le risque d\u2019un passage \u00e0 l\u2019acte contre-transf\u00e9rentiel. \u00c0 l\u2019inverse, nos th\u00e9ories peuvent devenir des obstacles \u00e0 l\u2019exp\u00e9rience psychanalytique lors de la rencontre avec nos patients. D\u00e9j\u00e0 Sigmund Freud d\u00e9crivait la tendance au dogmatisme dans son ouvrage <em>L\u2019avenir d\u2019une illusion<\/em>. \u00ab&nbsp;Et ainsi une r\u00e9serve d\u2019id\u00e9es se cr\u00e9e, n\u00e9e du besoin de l\u2019homme de rendre son impuissance tol\u00e9rable&nbsp;\u00bb (Freud, 1927, p 32).<\/p>\n\n\n\n<p>Le risque serait de ne perp\u00e9tuer que ce qui nous est familier. \u00ab&nbsp;Chacun des mod\u00e8les introject\u00e9s peut avoir un caract\u00e8re id\u00e9alis\u00e9 qui maintient une forme d\u2019appartenance, sans transformation, sans aucun travail de participation personnelle. Il est ainsi n\u00e9cessaire \u00e0 chacun d\u2019exp\u00e9rimenter le deuil des mod\u00e8les et des th\u00e9ories id\u00e9alis\u00e9s&nbsp;\u00bb (Di Chiara, 199). De m\u00eame, si les th\u00e9ories priv\u00e9es prennent une signification trop fortement idiosyncratique, elles ne sont plus une ressource cr\u00e9ative. \u00ab&nbsp;Se renforce alors le danger que nos convictions personnelles passent au premier plan et qu\u2019elles ne soient plus d\u00e9fendables ni transmissibles d\u2019un point de vue scientifique&nbsp;\u00bb (Fonagy, 2003, p 28). De plus, si les liens de loyaut\u00e9 \u00e0 nos institutions psychanalytiques permettent de garantir la transmission de la pens\u00e9e clinique, ils peuvent tout aussi bien l\u2019entraver. Yehoyakim Stein cit\u00e9 par Werner Bohleber (2005) a remarqu\u00e9 que bon nombre de d\u00e9veloppements conceptuels sont maintenus trop longtemps dans le domaine priv\u00e9 implicite des analystes. Cet auteur fait allusion \u00e0 la tension qui existe entre les th\u00e9ories officielles et les th\u00e9ories priv\u00e9es. \u00ab&nbsp;Plus la tension est grande, plus l\u2019analyste a peur de la critique quand il expose ses th\u00e9ories \u00e0 la discussion, ce qui a pour cons\u00e9quence que maintes r\u00e9flexions th\u00e9oriques cr\u00e9atives ne soient jamais formul\u00e9es (Stein, 2005, p 48). Je terminerais mon propos par l\u2019\u00e9vocation de ce moment particulier o\u00f9 nos th\u00e9ories internes sont si largement sollicit\u00e9es, \u00e0 savoir les entretiens pr\u00e9liminaires.<\/p>\n\n\n\n<p>Ce temps de la premi\u00e8re rencontre est emprunt d\u2019une sc\u00e8ne de transfert contre-transfert puissante et \u00e9nigmatique, porteuse de souhaits, d\u2019attentes, de peurs, de r\u00e9actions de d\u00e9fenses de part et d\u2019autre du champ de la rencontre. Nous sommes proches de ce que W.R. Bion nomme sous le terme de turbulence, de temp\u00eate \u00e9motionnelle (Bion, 1974).<\/p>\n\n\n\n<p>Stefano Bolognini parle d\u2019un obscur frisson souterrain qui s\u2019apparente \u00e0 un d\u00e9fi&nbsp;: \u00ab&nbsp;avoir accept\u00e9 de rencontrer une personne inconnue qui peut nous mettre en difficult\u00e9, potentiellement nous confronter \u00e0 des \u00e9quivalents d\u2019objets \u00ab&nbsp;difficiles&nbsp;\u00bb de notre propre pass\u00e9 et qui pourrait aussi nous rendre des parties impr\u00e9vues et inacceptables de nous-m\u00eames&nbsp;\u00bb (Bolognini, 2007, p12). Nos th\u00e9ories internes permettent ainsi de faire face, de pr\u00e9server notre capacit\u00e9 \u00e0 contenir et \u00e0 transformer cette exp\u00e9rience. En effet, il nous revient de tol\u00e9rer l\u2019angoisse inh\u00e9rente \u00e0 la situation d\u2019une premi\u00e8re rencontre et de s\u2019en servir comme une opportunit\u00e9 pour \u00ab&nbsp;ouvrir un espace de sens&nbsp;\u00bb et <em>in fine<\/em> \u00ab&nbsp;changer de niveau&nbsp;\u00bb au lieu de battre en retraite ou de passer \u00e0 l\u2019acte (Reith, 2012 p105).<\/p>\n\n\n\n<p>Bion a \u00e9t\u00e9 tr\u00e8s explicite au sujet de la n\u00e9cessit\u00e9 de l\u2019ouverture \u00e0 l\u2019inconnu et de l\u2019angoisse \u00e0 laquelle les analystes peuvent r\u00e9agir quand ils y sont authentiquement confront\u00e9s. \u00ab&nbsp;Dans tout cabinet de consultation il devrait y avoir deux personnes passablement apeur\u00e9es, le patient et le psychanalyste. S\u2019ils ne le sont pas, on se demande pourquoi ils se donnent tant de mal \u00e0 chercher ce que tout le monde sait&nbsp;\u00bb (Bion, 1974, p188). En pratique, l\u2019analysant doit pouvoir \u00eatre \u00e9cout\u00e9 sans savoir pr\u00e9alable, sans <em>a priori<\/em> th\u00e9orique, sinon \u00ab&nbsp;\u2026 l\u2019analyste n\u2019est plus en mesure d\u2019\u00eatre dans l\u2019\u00e9tat de \u00ab&nbsp;th\u00e9orisation flottante&nbsp;\u00bb qui accompagne la suspension de la th\u00e9orie&nbsp;\u00bb (Roussillon, 2007, p7). Cette formulation pourrait se rapprocher de ce que proposait Bion d\u2019une \u00e9coute sans m\u00e9moire ni d\u00e9sir. En somme, il semble souhaitable de ne pas nous laisser trop \u00e9blouir par nos th\u00e9ories officielles ou priv\u00e9es. Ce faisant, nous restons alors plus disponibles pour l\u2019accueil de l\u2019inattendu, de l\u2019inconnu, au sein du processus psychanalytique.<\/p>\n<div class=\"pdfprnt-buttons pdfprnt-buttons-post pdfprnt-bottom-right\"><a href=\"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/10343?print=pdf\" class=\"pdfprnt-button pdfprnt-button-pdf\" target=\"_blank\"><\/a><\/div>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Introduction Je re\u00e7ois un jeune homme M. L. au centre Smirnoff pour un premier entretien. Je me surprends \u00e0 penser, alors que la fin du temps imparti s\u2019annonce, que le restaurant Smirnoff va bient\u00f4t fermer. 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