{"id":10337,"date":"2021-08-22T07:31:49","date_gmt":"2021-08-22T05:31:49","guid":{"rendered":"https:\/\/carnetpsy.fr\/approches-corporelles-et-adolescence-2\/"},"modified":"2021-09-15T11:05:23","modified_gmt":"2021-09-15T09:05:23","slug":"approches-corporelles-et-adolescence","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/approches-corporelles-et-adolescence\/","title":{"rendered":"Approches corporelles et adolescence"},"content":{"rendered":"\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Introduction<\/h2>\n\n\n\n<p>Tous les sp\u00e9cialistes s\u2019accordent pour dire que l\u2019adolescence est une crise. Sa travers\u00e9e peut s\u2019av\u00e9rer tr\u00e8s tumultueuse sans laisser pour autant de probl\u00e8mes structurels graves. Cette crise se situe \u00e0 plusieurs niveaux&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<ul class=\"wp-block-list\"><li>Le niveau intra-psychique qui concerne les fondements identitaires et le fonctionnement pulsionnel<\/li><li>Le niveau inter-subjectif qui concerne le remaniement des liens avec l\u2019autre, les parents comme les pairs<\/li><li>Le niveau soci\u00e9tal qui modifie le positionnement dans la communaut\u00e9 humaine avec l\u2019horizon de l\u2019\u00e2ge de la majorit\u00e9, de ses responsabilit\u00e9s, de ses droits et de ses devoirs.<\/li><\/ul>\n\n\n\n<p>D\u00e9pourvue des grands rites de passage que constituaient les premiers brevets scolaires, ou l\u2019entr\u00e9e dans le monde du travail, ou les c\u00e9r\u00e9monies religieuses venant confirmer l\u2019autonomie de pens\u00e9e et la maturit\u00e9 par les rituels religieux, l\u2019appel sous les drapeaux, ou m\u00eame les fian\u00e7ailles, notre \u00e9poque actuelle peine \u00e0 accompagner de fa\u00e7on symbolique les mouvements perturbateurs mais transformateurs que traversent les adolescents.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Distanciation, diff\u00e9renciation et corpor\u00e9it\u00e9<\/h2>\n\n\n\n<p>Aujourd\u2019hui, l\u2019acc\u00e8s imm\u00e9diat aux multiples informations dont regorgent les t\u00e9l\u00e9phones et les \u00e9crans des jeunes comme le r\u00e9seau infini qui les happe ne leur permettent pas l\u2019\u00e9paisseur du temps, la travers\u00e9e de l\u2019espace, l\u2019inscription corporelle et la transmission qui encadraient le processus de changement. Dans ce monde virtuel, tout est accessible, tout va vite, tout est possible. Pour autant, le potentiel infini des identit\u00e9s qu\u2019ils peuvent ainsi se construire ne les d\u00e9douane pas du conflit saisissant que leur impose leur maturation sexuelle.<\/p>\n\n\n\n<p>Contraste qui me semble bien illustr\u00e9 par ces propos d\u2019un adolescent que j\u2019ai suivi lors de son hospitalisation en service de psychiatrie apr\u00e8s une grave tentative de suicide&nbsp;: \u00ab&nbsp;Tiens-moi&nbsp;! L\u00e2che-moi&nbsp;!&nbsp;\u00bb Qu\u2019il scandait avec angoisse, en s\u2019accrochant \u00e0 moi puis en me repoussant. Paradoxe, puisqu\u2019il exigeait l\u2019un et l\u2019autre \u00e0 la fois, dans une qu\u00eate \u00e0 l\u2019extr\u00eame ambivalence&nbsp;: Double mouvement de d\u00e9tachement indispensable vis-\u00e0-vis des objets primaires dont la pubert\u00e9 rend les v\u0153ux de s\u00e9duction comme de mort r\u00e9alisables, et de maintien d\u2019une d\u00e9pendance affective rassurante. D\u2019o\u00f9 l\u2019int\u00e9r\u00eat de penser l\u2019adolescence en regard de ses racines fondatrices&nbsp;: B\u00e9b\u00e9-ado\u2026, comme le travaillent maintenant beaucoup de psychanalystes, \u00e0 la suite de Bernard Golse.<\/p>\n\n\n\n<p>Ainsi du po\u00e8me que me d\u00e9dia un adolescent dont j\u2019\u00e9tais la r\u00e9f\u00e9rente en h\u00f4pital de jour (je le retranscris tel quel car l\u2019orthographe est en elle-m\u00eame significative)&nbsp;: \u00ab&nbsp;<em>Mais je ne t\u2019appartiens pas<\/em>&nbsp;\u00bb&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<p><em>Mais je ne t\u2019appartiens pas<\/em>,<br><em>Tu le sais et comprends tu d\u00e9j\u00e0.<\/em><br><em>Mais \u00e9coute moi<\/em>,<br><em>Je veux m\u2019\u00e9loigner de toi.<\/em><br><em>Mais je ne t\u2019appartiens pas<\/em>,<br><em>Et tu le sais tr\u00e8s bien.<\/em><br><em>Et ne me dit rien<\/em>,<br><em>Et tu n\u2019es rien pour moi.<\/em><br><em>Tu sais que j\u2019en ai mare de toi<\/em>,<br><em>Tu n\u2019est rien que du pass\u00e9.<\/em><br><em>Et tu me d\u00e9truit ma voix<\/em>,<br><em>Et je ne t\u2019ai pas regretter.<\/em><br><em>Mais tu reste un cauchemar<\/em>,<br><em>Par ta faute je veille tard.<\/em><br><em>Ecoute, je veux, je veux, pars<\/em>,<br><em>Pour moi c\u2019est une anciene histoire.<\/em><br><em>Mais je te dirai rien<\/em>,<br><em>Ecoute moi ce n\u2019est pas bien.<\/em><br><em>Tu me fais mal au c\u0153ur<\/em>,<br><em>Et souvent \u00e0 cause de toi je pleure.<\/em><br><em>Ma vie n\u2019est rien, quand tu es l\u00e0<\/em>,<br><em>Je m\u2019en fou, je veux, je veux, vas.<\/em><br><em>Je n\u2019ai rien \u00e0 te dire<\/em>,<br><em>Si tu ne t\u2019en vas pas je vais souffrir.<\/em><br><em>Mais je ne t\u2019appartiens pas<\/em>,<br><em>Et je partirai demain.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Nos traditionnels contes de f\u00e9e, les mangas et jeux d\u2019aujourd\u2019hui d\u00e9roulent ces histoires qui d\u00e9marrent souvent sur le meurtre accompli de l\u2019un des deux parents, cf. <em>Peau d\u2019Ane<\/em> par exemple, et mettent en sc\u00e8ne l\u2019interdit structurant de l\u2019inceste et les diff\u00e9rentes modalit\u00e9s d\u00e9fensives qui le contiennent (apr\u00e8s la surench\u00e8re de l\u2019identitaire et de la s\u00e9duction, la fuite et l\u2019\u00e9vitement, les contre identifications aux mod\u00e8les parentaux et leur d\u00e9sid\u00e9alisation, la r\u00e9gression vers l\u2019analit\u00e9, la temporisation, l\u2019\u00e9loignement) pour permettre le parcours initiatique.<\/p>\n\n\n\n<p>La vigueur physique et intellectuelle comme l\u2019ach\u00e8vement du d\u00e9veloppement sexuel remanient les liens entre le jeune, ses pairs et les adultes qui l\u2019entourent&nbsp;: parents, professeurs, soignants\u2026 Ceux qui sont maintenant devenus ses \u00ab&nbsp;vieux&nbsp;\u00bb, et repoussent cette perspective au plus tard dans leur course au \u00ab&nbsp;jeunisme&nbsp;\u00bb, ne peuvent plus pr\u00e9tendre \u00e0 d\u00e9cider de ses orientations, de ses d\u00e9sirs, de ses accomplissements. La rivalit\u00e9 \u0153dipienne se repr\u00e9sente avec une br\u00fblante actualit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019\u00e9conomie psychique boulevers\u00e9e doit se r\u00e9inventer. L\u2019adolescence est donc une p\u00e9riode mouvement\u00e9e, occasion d\u2019une grande fragilit\u00e9 comme d\u2019une grande adaptabilit\u00e9. Elle se colore d\u2019affects intenses, d\u00e9pression ou excitation, d\u2019alternances de moments de d\u00e9pr\u00e9ciation ou de triomphe narcissique.<\/p>\n\n\n\n<p>Elle s\u2019accompagne de d\u00e9bordements pulsionnels que chaque sujet devra contenir \u00e0 la mesure de ses capacit\u00e9s d\u2019\u00e9laboration psychique. L\u2019agir ou son inhibition s\u2019inscriront dans le corps. Certains jeunes y r\u00e9pondront par des mises en acte qui peuvent les mettre en danger&nbsp;: conduites sexuelles non prot\u00e9g\u00e9es, conduites addictives, troubles du comportement ou de l\u2019humeur, scarifications, jusqu\u2019aux conduites agressives ou suicidaires. D\u2019autres y verront vaciller leur rapport \u00e0 la r\u00e9alit\u00e9, qu\u2019il s\u2019agisse de bouff\u00e9es d\u00e9lirantes ou d\u2019entr\u00e9e dans la d\u00e9structuration grave de la schizophr\u00e9nie. D\u2019autres enfin, chercheront \u00e0 se prot\u00e9ger de tout ce tumulte par un contr\u00f4le imp\u00e9rieux qui cherche \u00e0 enrayer le changement.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Alban<\/h2>\n\n\n\n<p>Alban est un jeune homme de 17&nbsp;ans qui m\u2019est adress\u00e9 au CMPP par le consultant qui le re\u00e7oit pour timidit\u00e9 excessive, malaise dans le contact, isolement affectif malgr\u00e9 un excellent niveau intellectuel et cognitif. Alban semble surtout se prot\u00e9ger de la relation d\u2019emprise excitante qu\u2019exerce sa m\u00e8re sur lui (elle qui \u00ab&nbsp;sait&nbsp;\u00bb tout de son fils et le comprend mieux que lui-m\u00eame ne saurait le faire tout en d\u00e9plorant sa passivit\u00e9 et son retrait social), et qui n\u2019est pas modul\u00e9e par un tiers ext\u00e9rieur, son p\u00e8re se montrant inconsistant et fuyant devant son \u00e9pouse.<\/p>\n\n\n\n<p>Alban ne peut parler en entretiens, refuse la proposition de psychodrame, et finira par accepter la relaxation en individuel (car il rejette toute id\u00e9e de groupe) qui lui est pr\u00e9sent\u00e9e comme une aide \u00e0 se sentir mieux dans sa peau. C\u2019est ainsi que je vais recevoir un gar\u00e7on tr\u00e8s phobique, g\u00ean\u00e9, transpirant, vo\u00fbt\u00e9, mur\u00e9 dans un lourd silence et fuyant mon regard\u2026 Il ne peut rien me dire de ce qui l\u2019am\u00e8ne mais accepte \u00ab&nbsp;d\u2019essayer&nbsp;\u00bb la relaxation. A la premi\u00e8re s\u00e9ance, il va s\u2019\u00e9tendre sur le dos et m\u2019offrir paradoxalement un corps trop disponible, bras et jambes \u00e9cart\u00e9s sur le divan, tel un pantin de bois dont on aurait tir\u00e9 la ficelle pour obliger l\u2019ouverture. Je vais lui proposer un contact ferme, continu et d\u00e9limitant qui nous prot\u00e8ge de l\u2019ambiguit\u00e9 de sa position et pourrait sentir toute la carapace musculaire dont il s\u2019entoure pour se pr\u00e9server de l\u2019intrusion attendue et redout\u00e9e. Cette premi\u00e8re exp\u00e9rience sera l\u2019occasion pour lui de me dire, en r\u00e9pondant \u00e0 ma question, qu\u2019il refuse de poursuivre la relaxation, sans pouvoir en dire plus. Un premier \u00ab&nbsp;non&nbsp;\u00bb qu\u2019il s\u2019autorise face \u00e0 l\u2019imago maternelle toute puissante et que nous reconnaissons avec le consultant comme une affirmation essentielle.<\/p>\n\n\n\n<p>Mais alors, par quel biais l\u2019aborder&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>Je vais alors lui proposer la seule m\u00e9diation du <em>squiggle<\/em> de Winnicott (1975) telle que je l\u2019ai am\u00e9nag\u00e9e dans mes prises en charge (et que j\u2019instaure parfois en pr\u00e9alable dans la s\u00e9ance de relaxation, comme premier espace de rencontre). Ce qui nous am\u00e8ne ici \u00e0 des s\u00e9ances courtes, quelques vingt minutes, dur\u00e9e br\u00e8ve qui permet \u00e0 Alban de tol\u00e9rer l\u2019\u00e9tablissement de notre lien. Nous sommes assis en face \u00e0 face, s\u00e9par\u00e9s et r\u00e9unis par l\u2019espace de mon bureau sur lequel nous travaillons de concert. Nous prenons d\u2019abord le temps de pr\u00e9parer le support en pliant puis d\u00e9coupant chacun une feuille de papier blanc en deux puis en quatre parties, puis en utilisant six de ces feuillets par s\u00e9ance, ce qui nous en met toujours deux de c\u00f4t\u00e9 qu\u2019Alban range dans la pochette o\u00f9 il retrouve les pr\u00e9c\u00e9dentes productions, les crayons et les feuilles d\u2019avance, gage de la continuit\u00e9 de notre travail.<\/p>\n\n\n\n<p>S\u00e9ance qui d\u00e9marre donc par un jeu de mains (jeu de vilains&nbsp;?) que nous exer\u00e7ons tous deux mais sans aucun contact direct. Je laisse toujours \u00e0 Alban l\u2019initiative de nous attribuer \u00e0 chacun le crayon de couleur que nous allons utiliser pour la s\u00e9ance. Il choisira d\u2019abord du noir et du marron, puis appara\u00eetront des couleurs plut\u00f4t p\u00e2les puis affirm\u00e9es et contrast\u00e9es. Je lui donne toujours aussi l\u2019initiative du premier trait sur le premier <em>squiggle<\/em> que je compl\u00e8te en cherchant \u00e0 ce que nos deux trac\u00e9s mis en lien prennent une signification qu\u2019il va souvent reconna\u00eetre, et que je lui demande de nommer puis d\u2019\u00e9crire en bas du feuillet. Je me laisse ainsi conduire par son premier trait qui se d\u00e9cline plut\u00f4t en signifiant formel (\u00e7a se plisse, se gondole, s\u2019estompe, se hachure, etc\u2026), au diapason de ce que je ressens de sa posture, de ses tensions, de ses attitudes, de ses rythmes internes pour le compl\u00e9ter par un trac\u00e9, un d\u00e9li\u00e9, des pointill\u00e9s. Pour l\u2019emmener vers une forme figurative.<\/p>\n\n\n\n<p>Au deuxi\u00e8me dessin, c\u2019est moi qui prends l\u2019initiative et c\u2019est lui qui compl\u00e8te, qui \u00e9voque ce \u00e0 quoi cela lui fait penser, et qui en \u00e9crit dessous \u00e9galement le nom, parfois m\u00eame une petite phrase. Et ainsi de suite en alternant jusqu\u2019au sixi\u00e8me feuillet. Puis, je lui propose de reprendre nos six cr\u00e9ations, de les mettre dans l\u2019ordre qui lui convient et d\u2019en faire une histoire, narration que je prends telle quelle sous sa dict\u00e9e, sans autres commentaires que les r\u00e9actions de surprise, de rire, ou de suspens qui vont finir par nous venir et lui \u00e9chapper, seul \u00e9change d\u2019affect tol\u00e9rable. Je ne parle que tr\u00e8s rarement sauf parfois pour souligner un lien avec l\u2019histoire de la s\u00e9ance pr\u00e9c\u00e9dente, ou avec des moments de s\u00e9paration comme les vacances. Et j\u2019instaure aussi la possibilit\u00e9 pour lui, lorsqu\u2019il ne trouve pas de narration, \u00e0 \u00e9crire juste&nbsp;: \u00ab&nbsp;rien ne vient&nbsp;\u00bb&nbsp;; il rajoutera lui-m\u00eame&nbsp;: \u00ab&nbsp;tous ind\u00e9sirables&nbsp;\u00bb, puis \u00e0 me dicter la liste des 6 dessins, dans l\u2019ordre qu\u2019il a choisi. Ainsi se trouve-t-il apais\u00e9 de pouvoir exercer son inhibition de pens\u00e9e et son contr\u00f4le des affects sans se sentir pris dans des attentes qui le paralysent.<\/p>\n\n\n\n<p>Dans cet espace de cocr\u00e9ation et de transitionnalit\u00e9, Alban pourra exprimer sans que je ne le rel\u00e8ve jamais directement, les \u00e9l\u00e9ments pulsionnels violents et tr\u00e8s \u00e9rotis\u00e9s (fantasmes \u0153dipiens tr\u00e8s directs et manifestement associ\u00e9s \u00e0 une activit\u00e9 masturbatoire coupable) qu\u2019il cherchait \u00e0 contr\u00f4ler par son mutisme et son inhibition. Ce qui s\u2019exerce d\u2019abord par la virulence avec laquelle il d\u00e9chire et arrache les moiti\u00e9s de feuille pour les s\u00e9parer, t\u00e9moin de sa difficult\u00e9 \u00e0 souligner le pli qui fait limite alors m\u00eame qu\u2019il le passe et le repasse avec force de ses ongles rong\u00e9s dont je vois souvent les cuticules mordues (cuticules que l\u2019on appelle aussi \u00ab&nbsp;envies&nbsp;\u00bb\u2026). Je fais en m\u00eame temps que lui ce travail de pliage et de s\u00e9paration et je verrai peu \u00e0 peu Alban ma\u00eetriser ses tremblements et sa sudation pour prendre d\u2019une main plus ferme la feuille qu\u2019il peut alors couper sans angoisse. Le jeu qui s\u2019instaure entre nous combine \u00e0 la fois ses rituels s\u00e9curisants et son ouverture au laisser aller et \u00e0 la surprise. Alban se lib\u00e8re peu \u00e0 peu de la pression interne et d\u00e9veloppe une libert\u00e9 trouv\u00e9e-cr\u00e9\u00e9e. Il est important qu\u2019il ait la garantie de ne pas \u00ab&nbsp;jouer le jeu&nbsp;\u00bb lorsqu\u2019aucune narration ne lui vient et que nous en restons \u00e0 la pure description factuelle de nos cr\u00e9ations. Il s\u2019assouplit peu \u00e0 peu, vient volontiers \u00e0 ses s\u00e9ances et semble m\u00eame prendre plaisir \u00e0 nos \u00e9changes. Il laisse parfois appara\u00eetre des figurations quasiment explicites de ses pr\u00e9occupations sexuelles.<\/p>\n\n\n\n<p>Nous arrivons \u00e0 rire ensemble des pens\u00e9es ou bizarreries qui nous traversent et il peut se laisser aller, prot\u00e9g\u00e9 par l\u2019aspect pare excitant d\u2019un pr\u00e9conscient qui se construit, \u00e0 d\u00e9velopper une activit\u00e9 fantasmatique personnelle. Il change progressivement de pr\u00e9sentation physique, se redresse, peut me regarder dans les yeux, me serrer la main sans transpirer. Son acn\u00e9 s\u2019estompe, sa voix se pose dans des tonalit\u00e9s plus graves. Nous prenons le temps \u00e0 chaque retour de vacances de consulter les dessins et narrations des s\u00e9ances pr\u00e9c\u00e9dentes pour retrouver notre fil. Les contenus peuvent s\u2019orienter vers une v\u00e9ritable repr\u00e9sentation o\u00f9 apparaissent sujet, verbe et objet\u2026 sorte de r\u00eave coconstruit dont il tol\u00e8re l\u2019apparition gr\u00e2ce au processus transitionnel. Superposition de la r\u00e9alit\u00e9 externe et de la r\u00e9alit\u00e9 interne, lev\u00e9e de la limite entre dedans et dehors, suspens de la question de l\u2019appartenance de la cr\u00e9ation \u00e0 l\u2019un ou \u00e0 l\u2019autre, ce qui permet le jeu et la symbolisation.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Premi\u00e8re s\u00e9ance de squiggle&nbsp;: Mars 2016<\/h2>\n\n\n\n<p>A la montagne, un surfeur qui ne sait pas o\u00f9 il va. Il tomba sur une maison o\u00f9 il y avait une f\u00eate avec un sac de bonbons et une personne qui jouait du saxophone\u2026 On va dire que \u00e7a lui pla\u00eet.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Mars 2017<\/h2>\n\n\n\n<p>Tous ind\u00e9sirables&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<p>La fen\u00eatre (qui n\u2019est pas ouverte)<br>Les tambours (qui n\u2019ont pas r\u00e9sonn\u00e9)<br>Le couteau (qui n\u2019a pas tranch\u00e9)<br>Le tapis (qui ne s\u2019est pas d\u00e9roul\u00e9)<br>Le T-shirt (qui n\u2019a pas \u00e9t\u00e9 port\u00e9)<br>Le tunnel (qui n\u2019a pas \u00e9t\u00e9 emprunt\u00e9).<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Mai 2017<\/h2>\n\n\n\n<p>Un jour, une larve but une tasse de caf\u00e9, mais apr\u00e8s il avait chaud, donc il s\u2019\u00e9venta, puis il se reposa dans un tunnel jusqu\u2019au 18&nbsp;juin o\u00f9 il devint papillon.<\/p>\n\n\n\n<p>Alban put \u00e9voquer ses angoisses profondes d\u2019abandon, puis de castration et assumer une meilleure identification masculine. Il accepta la proposition du consultant de rejoindre un groupe de psychodrame de jeunes de son \u00e2ge et nous avons alors arr\u00eat\u00e9 le suivi pour le soutenir dans ce passage vers une meilleure \u00e9laboration de ses conflits internes. Le travail parall\u00e8le du consultant tant avec Alban qu\u2019avec ses parents nous a \u00e9galement permis de lui garantir un espace intime de d\u00e9ploiement de son entr\u00e9e dans l\u2019adolescence et d\u2019appropriation de son monde interne comme d\u2019int\u00e9gration de ses transformations corporelles.<\/p>\n\n\n\n<p>Ainsi, Alban \u00e9tait-il envahi par des v\u00e9cus en attente de sens, qui n\u2019auraient pu \u00eatre interpr\u00e9t\u00e9s verbalement sans d\u00e9chirer son enveloppe identitaire. Le passage par une psychoth\u00e9rapie qui privil\u00e9gie la m\u00e9diation par le corporel sous la forme d\u2019un abord direct auquel il put opposer un premier refus, puis par l\u2019inscription du corporel dans l\u2019\u00e9change transitionnel <em>via<\/em> le <em>squiggle<\/em> lui a permis d\u2019assouplir ses d\u00e9fenses et d\u2019aller vers une affirmation de son activit\u00e9 et de son identit\u00e9 de jeune homme parmi ses pairs. Par la m\u00e9diation corporelle et sa figuration sous-tendue par le <em>squiggle<\/em>, nous avons voulu respecter son syst\u00e8me d\u00e9fensif indispensable tout en assouplissant la rigueur.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">La pratique des massages th\u00e9rapeutiques<\/h2>\n\n\n\n<p>Embl\u00e9matique de l\u2019expulsion du conflit interne \u00e0 l\u2019adolescence dans la sph\u00e8re du corps, l\u2019anorexie mentale se pose en v\u00e9ritable d\u00e9fi \u00e0 l\u2019exploration psychique. Son approche corporelle qui se r\u00e9duisait \u00e0 des soins de renutrition accompagn\u00e9s de <em>nursing<\/em> et d\u2019une s\u00e9paration d\u2019avec le corps familial, s\u2019est enrichie de nombreux am\u00e9nagements th\u00e9rapeutiques.<\/p>\n\n\n\n<p>Colette Combe (2019) qui est l\u2019une des plus remarquables sp\u00e9cialistes de ces pathologies souligne que le travail psychanalytique classique aura peu de prise sur ce syst\u00e8me anti-pens\u00e9e. Elle en propose un am\u00e9nagement consid\u00e9rable qui s\u2019appuie sur la reconstruction d\u2019un accordage relationnel <em>via<\/em> l\u2019int\u00e9r\u00eat partag\u00e9 pour le v\u00e9cu sensoriel et sa mise en sens <em>via<\/em> la m\u00e9taphorisation, les explications concr\u00e8tes des ressentis somatiques, l\u2019accueil de la souffrance et la consolidation du Moi. Pour ma part, j\u2019ai pu d\u00e9velopper, en tant que psychomotricienne \u00e0 l\u2019\u00e9poque et gr\u00e2ce \u00e0 l\u2019appui du Professeur Basquin dans le service de p\u00e9dopsychiatrie de <em>La Salp\u00e9tri\u00e8re<\/em>, une approche directe des v\u00e9cus corporels de jeunes patientes anorexiques hospitalis\u00e9s pour grave d\u00e9nutrition. Peu mobilis\u00e9es par les psychoth\u00e9rapies verbales classiques et trop percut\u00e9es par la relaxation qui bouleversait leur syst\u00e8me d\u00e9fensif, ces patientes se sont montr\u00e9es contenues par l\u2019exp\u00e9rience de massages dont j\u2019ai progressivement ajust\u00e9 la technique et pr\u00e9cis\u00e9 le cadre. Des discussions avec Michel Basquin, Michel Sapir et Didier Anzieu m\u2019ont permis alors d\u2019en mieux th\u00e9oriser les processus et d\u2019en affiner les indications (A. Lauras, 1985).<\/p>\n\n\n\n<p>Je pratique toujours cette approche mais en lib\u00e9ral lorsque des patientes (plus souvent des jeunes filles ou des femmes) me sont adress\u00e9es en parall\u00e8le d\u2019un suivi psychanalytique ou d\u2019une inscription institutionnelle. Partant des massages ayurv\u00e9diques indiens dont j\u2019avais appris la pratique aupr\u00e8s d\u2019une enseignante ayant s\u00e9journ\u00e9 en Inde, puis approfondissant ma r\u00e9flexion dans le cadre des s\u00e9minaires de recherche de Marie-Claire Celerier puis d\u2019H\u00e9l\u00e8ne Stork en Ma\u00eetrise et DEA de psychologie, j\u2019en suis venue \u00e0 m\u2019affranchir de la seule technique qui trouve d\u2019ailleurs sa justification dans un substrat culturel qui n\u2019est pas le n\u00f4tre. J\u2019ai donc fini par appliquer aux massages la souplesse et la variabilit\u00e9 que permet la reconnaissance des liens transf\u00e9rentiels et contre-transf\u00e9rentiels v\u00e9hicul\u00e9s par le corps des protagonistes, comme me l\u2019ont transmis ma pratique de psychomotricienne puis de th\u00e9rapeute en relaxation psychanalytique SAPIR puis ma formation de psychanalyste.<\/p>\n\n\n\n<p>La cure de massages se d\u00e9roule sur un <em>continuum<\/em> qui va de l\u2019indiff\u00e9renciation \u00e0 l\u2019individuation, proposant au-del\u00e0 des sensations (de plaisir comme de d\u00e9plaisir), une \u00e9volution de la simple perception vers la pens\u00e9e, au rythme des besoins de la patiente. Le massage est un ensemble de contacts directs et de manipulations passives qui s\u2019adresse \u00e0 l\u2019enveloppe cutan\u00e9e et sous-cutan\u00e9e. Dans le cadre o\u00f9 nous l\u2019exer\u00e7ons, il ne s\u2019autorise aucune exploration des muqueuses, cavit\u00e9s et orifices du corps, il s\u2019interdit tout contact avec les zones g\u00e9nitales et prohibe toute intrusion (ce n\u2019est pas le cas par exemple dans certains temps des soins ayurv\u00e9diques&nbsp;: p\u00e9n\u00e9tration des doigts dans la bouche, les narines, les oreilles\u2026). Notre approche s\u2019abstient de toute stimulation excitante ou agressive et veille \u00e0 ne pas d\u00e9border le seuil de tol\u00e9rance de la patiente. Elle permet tout autant la lev\u00e9e du clivage des sensations que la mise en place d\u2019un pare-excitation.<\/p>\n\n\n\n<p>Ainsi notre travail se soutient-il de la limite fondatrice que constituent les interdits fondamentaux qui structurent tout \u00eatre humain et l\u2019inscrivent dans le langage en l\u2019arrachant \u00e0 l\u2019archa\u00efque de sa corpor\u00e9it\u00e9&nbsp;: je veux parler de l\u2019interdit du retour \u00e0 la vie ut\u00e9rine et de l\u2019interdit de la r\u00e9alisation des v\u0153ux \u0153dipiens ult\u00e9rieurs de s\u00e9duction et de mort.<\/p>\n\n\n\n<p>Le toucher, partie int\u00e9grante du cadre de la prise en charge, s\u2019appuie d\u2019embl\u00e9e sur l\u2019anticipation de son ult\u00e9rieure suppression afin de promouvoir sa progressive diminution au profit de la repr\u00e9sentation. Nous engageons notre intervention par de grands massages enveloppants qui ne s\u2019adressent qu\u2019aux parties de son corps que notre patiente accepte de nous laisser approcher, et nous nous situons \u00e0 un niveau de contact proche, global et continu, qui sollicite la communication polysensorielle et le dialogue tonique \u00e9vocateurs des v\u00e9cus de la toute petite enfance. L\u2019accordage tonico-\u00e9motionnel dont t\u00e9moignent le juste \u00e9quilibre du poids de notre corps dans les massages, notre enracinement s\u00e9curisant, notre respiration profonde, la dynamique de notre posture, le dosage de nos touchers et pressions comme leur rythmicit\u00e9 transmettent une s\u00e9curit\u00e9 de base.<\/p>\n\n\n\n<p>Ceci d\u00e9termine un niveau archa\u00efque de contact dont la surface peut devenir peau commune puis entrer en r\u00e9sonance avec les sensations, les rythmes vitaux, les affects. Constitution de cet auto-\u00e9rotisme primaire ou \u00e9pars, pour reprendre les travaux des Botella&nbsp;: dans les premiers ressentis lors de la t\u00eat\u00e9e par exemple, ce qui est \u00e0 la m\u00e8re et ce qui est \u00e0 l\u2019enfant ne font qu\u2019un pour le b\u00e9b\u00e9. Rajoutons que l\u2019indistinction maintenue par l\u2019hyper adaptation des soins maternels (la pr\u00e9occupation maternelle primaire d\u00e9crite par Winnicott) permet que cette premi\u00e8re relation soit suffisamment bonne pour que le b\u00e9b\u00e9 puisse s\u2019en impr\u00e9gner. Il y trouve l\u2019int\u00e9gration de ses diff\u00e9rents ressentis qui se lient gr\u00e2ce \u00e0 l\u2019investissement psychique de sa m\u00e8re. A l\u2019\u00e9coute de nos ressentis tandis que nous touchons la patiente, nous cherchons \u00e0 penser en images et en mots nos propres sensations, pour les retranscrire dans l\u2019infra-verbal de nos gestes, de leur rythme, de leurs alternances.<\/p>\n\n\n\n<p>Ainsi vais-je prendre conscience de la chansonnette que je me fredonne lors d\u2019une s\u00e9ance avec Claude&nbsp;: \u00ab&nbsp;Alouette, gentille alouette, alouette, je te plumerai\u2026 etc&nbsp;\u00bb\u2026 et me repr\u00e9senter la charge de d\u00e9voration haineuse qui circule entre nous <em>via<\/em> mes gestes vifs et saccad\u00e9s. Ce qui me permettra de les emmener vers des tapotements et grands liss\u00e9s qui puissent lui souligner sa peau contenante et sphinct\u00e9ris\u00e9e. Une enveloppe solide contre les angoisses d\u2019an\u00e9antissement par p\u00e9n\u00e9tration et l\u2019indistinction pr\u00e9datrice. C\u2019est en ce que nous modifions notre toucher que nous lui donnons sens, valeur d\u2019interpr\u00e8te, d\u2019\u00e9cho et de miroir. La liaison qui s\u2019op\u00e8re ainsi entre \u00e9prouv\u00e9 corporel et affect joue comme facteur d\u2019unit\u00e9 de l\u2019activit\u00e9 psychique (proc\u00e9dant de la capacit\u00e9 de r\u00eaverie maternelle d\u00e9crite par Bion comme transformation des \u00e9l\u00e9ments <em>B\u00eata<\/em> de l\u2019impensable en \u00e9l\u00e9ments <em>Alpha<\/em> du mentalisable). Le massage devient ainsi message (A. Lauras-Petit, 2019). La peau commune tend donc \u00e0 \u00eatre une contenance \u00ab&nbsp;sur mesure&nbsp;\u00bb ou \u00ab&nbsp;cousue main&nbsp;\u00bb qui assure \u00e0 la patiente l\u2019exp\u00e9rience d\u2019une premi\u00e8re coh\u00e9rence interne, sorte de v\u00e9ritable enveloppe \u00ab&nbsp;trouv\u00e9e-cr\u00e9\u00e9e&nbsp;\u00bb qu\u2019elle puisse vivre comme trace de son action sur l\u2019autre et qu\u2019elle puisse s\u2019approprier (pour reprendre les termes de Winnicott). Signe d\u2019un acc\u00e8s de la patiente \u00e0 la reconnaissance de ses limites et de son int\u00e9riorit\u00e9 apparaissent de nouvelles fonctions psychiques d\u2019inscription et de r\u00e9tention des traces de l\u2019exp\u00e9rience, souvenirs de sensations en dehors des s\u00e9ances et recherche active pour les retrouver. Apparition d\u2019auto\u00e9rotismes qui t\u00e9moignent comme l\u2019ont bien d\u00e9velopp\u00e9 C. et S. Botella (2007), G. Haag (2018), G. Lavall\u00e9e (2007), ou R. Roussillon (2008) de l\u2019acc\u00e8s au \u00ab&nbsp;travail psychique de l\u2019hallucinatoire&nbsp;\u00bb. Comme le dit Guy Lavall\u00e9e le travail de l\u2019hallucinatoire dont t\u00e9moignent ces auto-\u00e9rotismes secondaires rend pr\u00e9sente la m\u00e8re puis en permet le deuil\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est Christiane, qui, \u00e0 la fin d\u2019une s\u00e9ance, reste immobile et calme, qui l\u00e8ve ses bras au-dessus de sa t\u00eate et les regarde, les fait bouger, agite ses doigts\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est Marie-Odile qui cherche \u00e0 retrouver les sensations v\u00e9cues dans nos s\u00e9ances en se baignant dans les vagues de l\u2019Atlantique\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est Pervenche qui lorsqu\u2019elle a des crises d\u2019angoisse chez elle, s\u2019enveloppe dans une couverture chaude et se pelotonne sur son canap\u00e9 ou se <em>love<\/em> dans les contours lisses de sa baignoire tout en se laissant flotter dans une eau chaude\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>Viennent alors se tisser de nouveaux liens&nbsp;: la r\u00e9gression s\u2019instaure, d\u00e9mobilisant les habituels m\u00e9canismes d\u00e9fensifs du clivage des sensations, du contr\u00f4le visuel et de la carapace musculaire et tonique (d\u00e9crite par E. Bick). Cessent la peur de s\u2019endormir et de dispara\u00eetre, comme la peur de l\u2019informe (d\u00e9crite par S. Le Poulichet, 2009) car le contact continu et enveloppant du corps am\u00e8ne \u00e0 des \u00e9prouv\u00e9s globaux et r\u00e9p\u00e9titifs d\u2019o\u00f9 peut \u00e9merger l\u2019existence d\u2019une permanence contenante. Constitution probable de ce Moi-peau dont Didier Anzieu (1985) fit le pr\u00e9curseur du Moi.<\/p>\n\n\n\n<p>Plus tard, l\u2019introjection de l\u2019objet contenant capable de r\u00e9unir parties du corps et du psychisme assurera \u00e0 la patiente l\u2019existence d\u2019un int\u00e9rieur de soi et favorisera l\u2019effacement du fantasme de peau commune pour conduire \u00e0 la reconnaissance d\u2019une peau distincte et d\u2019un moi distinct pour chaque protagoniste. Enfin survient l\u2019expression verbale des ressentis propres et parfois d\u00e9j\u00e0 leur mise en perspective avec l\u2019histoire personnelle. Le Moi qui se confirme d\u00e9veloppe les pens\u00e9es d\u2019attribution&nbsp;: \u00e0 moi, pas \u00e0 moi\u2026 de moi, pas de moi\u2026 Puis d\u00e9cline les sensations dans leurs valeurs qualitatives et quantitatives.<\/p>\n\n\n\n<p>Blanche me dira ainsi&nbsp;: \u00ab&nbsp;quand vous mettez les mains l\u00e0, de chaque c\u00f4t\u00e9, (de sa t\u00eate), c\u2019est tr\u00e8s agr\u00e9able et c\u2019est tr\u00e8s chaud. Et je ne sais pas\u2026 c\u2019est comme si \u00e7a rappelait des choses de b\u00e9b\u00e9\u2026 comme des c\u00e2lins pour les b\u00e9b\u00e9s&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>Et plus tard&nbsp;: \u00ab&nbsp;En venant ici, je ne pensais pas que \u00e7a m\u2019apporterait des changements. Ca m\u2019am\u00e8ne \u00e0 beaucoup penser, \u00e0 me poser beaucoup de questions. Je ne savais pas que le corps pouvait apporter tant de choses. J\u2019ai l\u2019impression que \u00e7a le r\u00e9veille. Plus je r\u00e9fl\u00e9chis, plus je me dis que les os \u00e7a fait r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 mon p\u00e8re, le ventre et la poitrine \u00e0 ma m\u00e8re&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>Nous ne prenons la parole que si notre patiente l\u2019engage, veillant \u00e0 ce que l\u2019\u00e9change verbal ne prenne pas la place d\u2019une r\u00e9sistance \u00e0 l\u2019\u00e9change infra-verbal. Nous restons tr\u00e8s attentive aux \u00e9prouv\u00e9s mais soutenons toute parole qui engage le processus de diff\u00e9renciation et de mentalisation du patient. Ainsi Marie-Odile pourra-t-elle, entre nos s\u00e9ances, se regarder dans le miroir chez elle et se r\u00e9p\u00e9ter&nbsp;: \u00ab&nbsp;c\u2019est toi Marie-Odile, c\u2019est toi&nbsp;\u00bb apr\u00e8s m\u2019avoir dit commencer \u00e0 comprendre ce que signifiait les mots&nbsp;: \u00ab&nbsp;avoir un corps, habiter son corps&nbsp;\u00bb. Cette parole n\u2019est possible que si l\u2019on admet l\u2019in\u00e9vitable hiatus entre le projet de massage et ce qui se passe dans la r\u00e9alit\u00e9 des \u00e9prouv\u00e9s de la patiente. Puisque la symbolique ne peut advenir que dans l\u2019\u00e9cart qui place d\u2019embl\u00e9e le tiers entre les partenaires. Il ne peut y avoir de ressentis si les ressentiments sont exclus des \u00e9changes&nbsp;: Viviane me transmet ainsi sa rage et sa d\u00e9pression en disqualifiant toute avanc\u00e9e d\u00e8s la s\u00e9ance suivante. Elle dira ainsi&nbsp;: \u00ab&nbsp;vos mains pos\u00e9es, appuy\u00e9es sur mon front, \u00e7a m\u2019a fait penser \u00e0 une couette encombrante et trop chaude qu\u2019on \u00e9crase, qu\u2019on cherche \u00e0 forcer pour la faire rentrer dans la housse\u2026&nbsp;\u00bb\u2026 Je reprends ces mots \u00ab&nbsp;encombrante et trop chaude&nbsp;\u00bb et elle associera&nbsp;: \u00ab&nbsp;\u00e7a me fait penser \u00e0 mon p\u00e8re\u2026 C\u2019est comme la couette\u2026 il n\u2019a jamais compris mes \u00e9pisodes d\u00e9pressifs, lui qui surmontait les siens en s\u2019emp\u00eachant d\u2019y penser&nbsp;\u00bb. Nous pourrons alors travailler sa relation \u0153dipienne et ambivalente \u00e0 son p\u00e8re qu\u2019elle n\u2019avait jusque-l\u00e0 jamais \u00e9voqu\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>La confirmation de la distance se fera par l\u2019utilisation de manipulations passives qui remettent en jeu la musculature et l\u2019action, puis par l\u2019allongement du temps de repos et de d\u00e9tente apr\u00e8s le toucher, v\u00e9ritable exp\u00e9rience de solitude en pr\u00e9sence de l\u2019autre et t\u00e9moin de la mise en place d\u2019un espace de pens\u00e9e transitionnel \u00e0 la fin du temps de contact direct. La phase qui suit s\u2019apparente d\u2019assez pr\u00e8s \u00e0 ce que nous connaissons de la relaxation psychanalytique, les invitations verbales \u00e0 se tourner vers ses sensations pr\u00e9c\u00e9dant les touchers qui seront de plus en plus limit\u00e9s jusqu\u2019\u00e0 dispara\u00eetre m\u00eame totalement. Forme de sevrage qui vient rappeler la censure de l\u2019amante \u00e9voqu\u00e9e par Brunsweig et Fain (1975), inscrivant un d\u00e9but de reconnaissance de la sc\u00e8ne primitive qui fait place aux fantasmes d\u2019auto-engendrement, d\u2019auto-suffisance et d\u2019immortalit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>A ce stade peut se poser la question de la fin de lacure&nbsp;: arr\u00eat de la prise en charge corporelle et poursuite du travail engag\u00e9 en psychoth\u00e9rapie verbale ou en analyse. (J\u2019engage le lecteur qui souhaiterait prendre connaissance d\u2019une cure de massage d\u00e9crite dans son processus \u00e0 consulter mon article paru en 2017 dans l\u2019ouvrage de J. Boutinaud et F. Joly cit\u00e9 en bibliographie).<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Conclusion<\/h2>\n\n\n\n<p>L\u2019abord psychanalytique de la probl\u00e9matique adolescente par la m\u00e9diation corporelle se diff\u00e9rencie radicalement des simples techniques de bien-\u00eatre. Dans notre pratique, il s\u2019appuie sur les \u00e9prouv\u00e9s, soit de fa\u00e7on directe, comme dans les massages ou dans la relaxation, soit de fa\u00e7on plus indirecte dans les \u00e9changes transitionnels que nous avons d\u00e9crits <em>via<\/em> la technique du <em>squiggle<\/em>. Il est le m\u00e9diateur qui reconna\u00eet la dimension symbolique de l\u2019expression symptomatique que rev\u00eat souvent l\u2019expulsion du psychique dans le corporel lors de la crise adolescente.<\/p>\n\n\n\n<p>Se pose bien s\u00fbr la question de la formation qui nous permet d\u2019accompagner ainsi la mutation identitaire qu\u2019accomplit le travail de la crise adolescente. L\u2019analyse personnelle qui nous assure la juste distance n\u2019a pas pour objectif central de d\u00e9velopper, de par son <em>setting<\/em> et ses vis\u00e9es symbolisantes, l\u2019exploration des textures sensorielles, toniques et motrices des fonctionnements primaires.<\/p>\n\n\n\n<p>La pratique de la psychomotricit\u00e9, l\u2019exp\u00e9rience corporelle et psychique transf\u00e9rentielle v\u00e9cue dans le cadre des relaxations d\u2019orientation psychanalytique, de la pratique du psychodrame, de la psychanalyse de l\u2019enfant ou encore de l\u2019observation du b\u00e9b\u00e9 selon la m\u00e9thode d\u2019E. Bick, en sont, \u00e0 mon sens de pr\u00e9cieux compl\u00e9ments. Enfin, le travail d\u2019\u00e9laboration contre-transf\u00e9rentielle doit se soutenir d\u2019une mise en mots qui n\u2019est parfois possible qu\u2019apr\u00e8s-coup dans les notes, les \u00e9changes entre coll\u00e8gues et en supervision, ou dans la r\u00e9daction d\u2019articles. Mais l\u2019articulation th\u00e9orique indispensable ne devra pas venir r\u00e9ifier la dynamique de la rencontre en s\u00e9ance.<\/p>\n\n\n\n<p><em>Nous remercions nos lecteurs et nos abonn\u00e9s de leur confiance et de leur soutien pendant cette redoutable ann\u00e9e marqu\u00e9e par une crise sanitaire, \u00e9conomique et sociale. Plus que jamais, tous nos v\u0153ux pour 2021<\/em><\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Bibliographie<\/h2>\n\n\n\n<p>Anzieu D. (1985),&nbsp;<em class=\"marquage italique\">Le Moi-peau<\/em>, Paris, Dunod.<\/p>\n\n\n\n<p>Bick E. (1968), The experience of the Skin in Early Object-Relations, in&nbsp;<em class=\"marquage italique\">The International Journal of Psychoanalysis<\/em>, 49, pp.&nbsp;484-486.<\/p>\n\n\n\n<p>Brunsweig D. et Fain M. (1975),&nbsp;<em class=\"marquage italique\">La nuit, le jour. Essai psychanalytique sur le fonctionnement mental<\/em>, Paris, PUF.<\/p>\n\n\n\n<p>Bion W. (1964), Th\u00e9orie de la pens\u00e9e, in&nbsp;<em class=\"marquage italique\">Revue Fran\u00e7aise de Psychanalyse<\/em>, 1, 1964.<\/p>\n\n\n\n<p>Botella C. et S. (2007),&nbsp;<em class=\"marquage italique\">La figurabilit\u00e9 psychique<\/em>, Paris, Ed. In Press.<\/p>\n\n\n\n<p>Combe C. (2009),&nbsp;<em class=\"marquage italique\">Soigner l\u2019anorexie<\/em>, 2<sup class=\"exposant\">e<\/sup>&nbsp;\u00e9dition, Paris, Dunod.<\/p>\n\n\n\n<p>Haag G. (2018),&nbsp;<em class=\"marquage italique\">Le Moi corporel<\/em>, Paris, PUF.<\/p>\n\n\n\n<p>Lauras A. (1985), De l\u2019Abord corporel chez l\u2019anorexique, in&nbsp;<em class=\"marquage italique\">L\u2019Anorexie mentale aujourd\u2019hui<\/em>, sous la direction de G. Besan\u00e7on et de M. Sapir, pp.111-123, La Pens\u00e9e sauvage.<\/p>\n\n\n\n<p>Lauras A. (1987), Du Massage au message, abord corporel de l\u2019anorexie mentale, in&nbsp;<em class=\"marquage italique\">Th\u00e9rapie psychomotrice<\/em>, n\u00b074, rapport des XVI\u00b0 Journ\u00e9es annuelles, Le Corps et son r\u00e9cit.<\/p>\n\n\n\n<p>Lauras Petit A. (2009), Rythmes et contenants psychiques- in Revue&nbsp;<em class=\"marquage italique\">Champ psychosomatique<\/em>&nbsp;\u00ab&nbsp;Au commencement \u00e9tait le rythme&nbsp;\u00bb, n\u00b0&nbsp;54.<\/p>\n\n\n\n<p>Lauras Petit A. (2012), Saisir les mots par le corps, in&nbsp;<em class=\"marquage italique\">Revue Fran\u00e7aise de Psychanalyse<\/em>, tome LXXVI, pp.465-475, Paris, PUF.<\/p>\n\n\n\n<p>Lauras Petit A. (2017), Les Massages th\u00e9rapeutiques&nbsp;<em class=\"marquage italique\">in Th\u00e9rapies psychomotrices&nbsp;: dix cas cliniques comment\u00e9s<\/em>, sous la direction de J. Boutinaud et de F. Joly, In Press. Lauras Petit A. (2019), Du massage th\u00e9rapeutique au message, in Revue&nbsp;<em class=\"marquage italique\">Sant\u00e9 mentale<\/em>&nbsp;n\u00b0242, Dossier sp\u00e9cial sur la peau, pp.38-44.<\/p>\n\n\n\n<p>Lavall\u00e9e G. (2007), O\u00f9 suis-je&nbsp;?, In&nbsp;<em class=\"marquage italique\">Revue fran\u00e7aise de psychanalyse<\/em>, t. LXXI, n\u00b01, pp.&nbsp;114-134, PUF.<\/p>\n\n\n\n<p>Leboyer F. (1976), Shantala, un art traditionnel, le massage des enfants, Seuil.<\/p>\n\n\n\n<p>S. Le Poulichet (2009),&nbsp;<em class=\"marquage italique\">Psychanalyse de l\u2019informe, d\u00e9personnalisations, addictions, traumatismes<\/em>, Flammarion.<\/p>\n\n\n\n<p>Roussillon R. (2008),&nbsp;<em class=\"marquage italique\">Le jeu et l\u2019entre-je(u)<\/em>, Paris, PUF.<\/p>\n\n\n\n<p>Sapir M. et coll. (1975),&nbsp;<em class=\"marquage italique\">La relaxation, son approche psychanalytique<\/em>, Dunod.<\/p>\n\n\n\n<p>Stork H. (1975),&nbsp;<em class=\"marquage italique\">Enfances indiennes<\/em>, Paidos\/Le Centurion.<\/p>\n\n\n\n<p>Winnicott D.W.,&nbsp;<em class=\"marquage italique\">Jeu et r\u00e9alit\u00e9<\/em>, Gallimard.<\/p>\n<div class=\"pdfprnt-buttons pdfprnt-buttons-post pdfprnt-bottom-right\"><a href=\"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/10337?print=pdf\" class=\"pdfprnt-button pdfprnt-button-pdf\" target=\"_blank\"><\/a><\/div>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Introduction Tous les sp\u00e9cialistes s\u2019accordent pour dire que l\u2019adolescence est une crise. Sa travers\u00e9e peut s\u2019av\u00e9rer tr\u00e8s tumultueuse sans laisser pour autant de probl\u00e8mes structurels graves. 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