{"id":10317,"date":"2021-08-22T07:31:47","date_gmt":"2021-08-22T05:31:47","guid":{"rendered":"https:\/\/carnetpsy.fr\/il-devrait-etre-dans-mon-ventre-les-paradoxes-des-parents-prematures-2\/"},"modified":"2021-09-19T22:40:31","modified_gmt":"2021-09-19T20:40:31","slug":"il-devrait-etre-dans-mon-ventre-les-paradoxes-des-parents-prematures","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/il-devrait-etre-dans-mon-ventre-les-paradoxes-des-parents-prematures\/","title":{"rendered":"Il devrait \u00eatre dans mon ventre. Les paradoxes des parents pr\u00e9matur\u00e9s"},"content":{"rendered":"\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Dates, calculs&nbsp;: des comptes \u00e0 r\u00e9gler&nbsp;?<\/h2>\n\n\n\n<p>Il est troublant de constater combien les r\u00e9cits d\u2019accouchement des m\u00e8res de b\u00e9b\u00e9s pr\u00e9matur\u00e9s se ressemblent. On y entend presque toujours ce moment de bascule, o\u00f9 tout \u00e9chappe, o\u00f9 l\u2019histoire prend un tour catastrophique. Ce r\u00e9cit est pr\u00e9cieux&nbsp;: douleur physique, passivit\u00e9 du corps de la femme livr\u00e9 \u00e0 la technique m\u00e9dicale, absence d\u2019anticipation de cette naissance au temps pr\u00e9sent, tout concourt \u00e0 un v\u00e9cu traumatique et \u00e0 une suspension du r\u00e9cit. Certaines m\u00e8res ne trouvent plus de mots pour dire, il n\u2019y a plus de r\u00e9cit possible autour d\u2019elle ou du b\u00e9b\u00e9, autour de ce v\u00e9cu&nbsp;: la d\u00e9liaison est totale.<\/p>\n\n\n\n<p>Le plus souvent brutale et violente, la naissance pr\u00e9matur\u00e9e fait voler en \u00e9clat l\u2019anticipation parentale. Tout d\u2019abord, elle oblige \u00e0 une rencontre au moment o\u00f9 les parents pensaient la s\u00e9paration encore lointaine, et ne pouvaient donc mobiliser les d\u00e9fenses permettant de s\u2019y pr\u00e9parer et d\u2019y faire face sans risque psychique. Elle les prive ensuite de ce qui aurait d\u00fb survenir ult\u00e9rieurement (fin de la gestation, cong\u00e9 maternit\u00e9 permettant de se recentrer sur la grossesse) et qui n\u2019aura pas lieu. Enfin, elle les confronte \u00e0 un b\u00e9b\u00e9 r\u00e9el terriblement diff\u00e9rent du b\u00e9b\u00e9 \u00e0 terme imagin\u00e9. La naissance survient dans un contexte d\u2019urgence, o\u00f9 les angoisses de mort ne sont plus seulement de l\u2019ordre du fantasme et o\u00f9 les v\u0153ux meurtriers inconscients semblent atrocement exauc\u00e9s, rendant toute ambivalence redoutable.<\/p>\n\n\n\n<p>Une naissance pr\u00e9matur\u00e9e enclenche la <em>clepsydre<\/em> trop t\u00f4t et les secondes qui passent sont autant de grains de sable risquant d\u2019enrayer le m\u00e9canisme de la rencontre et du tissage de la relation. D\u00e8s lors, m\u00e8res et b\u00e9b\u00e9s vont tenter de (re)trouver leur rythme, entre -le trop t\u00f4t- de la naissance, et -le trop tard- de la rencontre, souvent repouss\u00e9e de plusieurs heures, voire de quelques jours apr\u00e8s la naissance. Ainsi, la temporalit\u00e9 des nouveau-n\u00e9s pr\u00e9matur\u00e9s est celle du pr\u00e9sent, de l\u2019imm\u00e9diatet\u00e9 vid\u00e9e de paroles&nbsp;: silence des parents fig\u00e9s par le traumatisme, concentration muette des soignants dans l\u2019urgence des actes techniques, seul r\u00e9sonne le bruit des machines. Dans ce temps de parole suspendu, les chiffres peuvent venir occuper la place laiss\u00e9e vacante par les mots, et le b\u00e9b\u00e9 en \u00eatre r\u00e9duit \u00e0 ses r\u00e9sultats de bilans, son taux d\u2019oxyg\u00e8ne, son score d\u2019Apgar<sup>1<\/sup>. A cette silhouette creuse, nich\u00e9e dans la couveuse, certains parents pr\u00e9f\u00e8rent les courbes dynamiques du scope et de ses chiffres qui se dessinent devant leurs yeux hypnotis\u00e9s. Ces courbes (fr\u00e9quence cardiaque et saturation en oxyg\u00e8ne) objectivent ce qu\u2019il en est de la vie du b\u00e9b\u00e9, que certains parents ne d\u00e9c\u00e8lent pas toujours chez ce tout petit \u00eatre. El\u00e9ments objectifs et fiables, les chiffres s\u2019immiscent de fa\u00e7on adh\u00e9sive dans le discours des parents, apprentis soignants. Creux, confus, paradoxal ou f\u00e9cond, que penser du r\u00e9cit premier qui entoure le b\u00e9b\u00e9 pr\u00e9matur\u00e9&nbsp;? Que r\u00e9v\u00e8le-t-il&nbsp;? Quelle trace laisse-t-il&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">La double vie des b\u00e9b\u00e9s pr\u00e9matur\u00e9s<\/h2>\n\n\n\n<p>Le Dr A., p\u00e9diatre n\u00e9onatologue, a pris Margot en charge \u00e0 sa naissance et est ainsi devenu son m\u00e9decin r\u00e9f\u00e9rent. Voici ce qu\u2019il m\u2019apprend&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<p>Margot est n\u00e9e le 3 janvier 2013, \u00e0 30 semaines d\u2019am\u00e9norrh\u00e9e, suite \u00e0 une c\u00e9sarienne en urgence&nbsp;: au <em>monitoring<\/em> il y avait des anomalies du rythme cardiaque f\u0153tal, la m\u00e8re est partie au bloc pour \u00eatre c\u00e9saris\u00e9e, <em>a priori<\/em> \u00e7a s\u2019est plut\u00f4t bien pass\u00e9. Ils m\u2019ont bip\u00e9, j\u2019\u00e9tais de garde cette nuit-l\u00e0. Concernant son \u00e9tat initial, Apgar \u00e0 la naissance&nbsp;: 6\/8\/10, poids de naissance 1505g. Margot arrive aujourd\u2019hui \u00e0 30 semaines et 4 jours, J4<sup>2<\/sup> en ce qui concerne son \u00e2ge postnatal, 1480g, elle se d\u00e9brouille bien. J\u2019ai inform\u00e9 les parents que Margot sortira quand elle sera \u00e0 40 semaines.<\/p>\n\n\n\n<p>Je rencontre la m\u00e8re de Margot peu de temps apr\u00e8s cet \u00e9change avec le Dr A. Elle \u00e9voque un v\u00e9cu tr\u00e8s douloureux autour de cette c\u00e9sarienne et de la s\u00e9paration imm\u00e9diate d\u2019avec Margot, qu\u2019elle a \u00e0 peine eu le temps d\u2019apercevoir et n\u2019a rencontr\u00e9e que le lendemain. Durant les premiers jours, elle reste en proie \u00e0 une sorte de stupeur face \u00e0 cette pr\u00e9cipitation brutale des \u00e9v\u00e9nements et r\u00e9p\u00e8te qu\u2019elle ne \u00ab&nbsp;parvient pas \u00e0 r\u00e9aliser&nbsp;\u00bb. Une fois sortie de la maternit\u00e9, elle vient quotidiennement voir son b\u00e9b\u00e9 et participe activement aux soins qui lui sont prodigu\u00e9s. Elle profite \u00e9galement de longs moments de peau-\u00e0-peau avec Margot, chaque fois sources d\u2019intenses \u00e9motions. Au cours de notre troisi\u00e8me entretien, voici ce qu\u2019elle d\u00e9clare&nbsp;: \u00ab&nbsp;Margot a 4 semaines aujourd\u2019hui. \u00c7a passe vite et en m\u00eame temps c\u2019est long. Enfin, en fait elle a 4 semaines mais elle a aussi 34 semaines<sup>3<\/sup>. Maintenant je commence \u00e0 me projeter vers la sortie\u2026 Je suis s\u00fbre qu\u2019on pourra sortir avant la date du terme, parce que j\u2019avais pens\u00e9 \u00e0 \u00e7a quand j\u2019\u00e9tais enceinte, qu\u2019elle na\u00eetrait s\u00fbrement un peu plus t\u00f4t, vers 37 semaines, comme ma ni\u00e8ce. Donc pour moi, elle sort dans trois semaines&nbsp;!<\/p>\n\n\n\n<p>Je me demandais d\u2019ailleurs, qu\u2019est-ce que je vais leur dire aux gens quand ils vont me demander \u00ab\u00a0quel \u00e2ge elle a\u00a0\u00bb\u00a0? Est-ce que je devrai leur dire qu\u2019elle a 7 semaines ou 37 semaines\u00a0? Quel \u00e2ge elle a en fait ma fille\u00a0? On pourrait dire qu\u2019elle aura 7 semaines, et en m\u00eame temps \u00ab\u00a0moins 4 semaines<sup>4<\/sup>\u00a0\u00bb. Parce que ma fille, \u00e0 sa sortie, fera tout juste le poids d\u2019un b\u00e9b\u00e9 \u00e0 terme, ce qui ne va pas avec le fait de dire qu\u2019elle a d\u00e9j\u00e0 presque 2 mois de vie\u2026 Il y aura toujours un d\u00e9calage\u2026 Mon b\u00e9b\u00e9, il devrait \u00eatre dans mon ventre. C\u2019est un peu <em>Matrix<\/em> tout \u00e7a\u00a0!\u00a0\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>Jusqu\u2019\u00e0 la troisi\u00e8me ann\u00e9e, l\u2019\u00e2ge de l\u2019enfant est souvent mentionn\u00e9 en termes de mois, tandis que le reste de la vie se compte en ann\u00e9es&nbsp;; la grossesse est, quant \u00e0 elle, d\u00e9coup\u00e9e en \u00ab&nbsp;SA&nbsp;\u00bb (semaines d\u2019am\u00e9norrh\u00e9e). Les premiers temps de la vie du petit pr\u00e9matur\u00e9 conservent cette trace&nbsp;: tout au long de son hospitalisation les semaines d\u2019am\u00e9norrh\u00e9e, qui continuent d\u2019\u00eatre compt\u00e9es, demeurent le rep\u00e8re temporel pour rendre compte de son \u00e9volution, assimilant l\u2019hospitalisation du b\u00e9b\u00e9 \u00e0 un temps de poursuite de la grossesse. Toutefois, dans le discours m\u00e9dical et d\u00e8s le d\u00e9but de la grossesse, ces semaines d\u2019am\u00e9norrh\u00e9e permettent tant de se r\u00e9f\u00e9rer au d\u00e9roulement de la grossesse (\u00ab&nbsp;vous en \u00eates \u00e0 28 SA&nbsp;\u00bb) qu\u2019au f\u0153tus (\u00ab&nbsp;on s\u2019appr\u00eate \u00e0 accueillir un 28 SA&nbsp;\u00bb) puis au b\u00e9b\u00e9 (\u00ab&nbsp;Il est maintenant \u00e0 28 SA&nbsp;\u00bb). On constate ainsi qu\u2019elles renvoient \u00e9galement de mani\u00e8re symbolique \u00e0 l\u2019intrication de l\u2019objet f\u0153tus au sein du corps et du psychisme maternel. Comment ne pas y voir un heureux \u00e9cho \u00e0 Winnicott qui nous expliquait que, sans m\u00e8re, le b\u00e9b\u00e9 n\u2019existe pas&nbsp;! Donner un \u00e2ge ant\u00e9natal \u00e0 l\u2019enfant, comme un compte \u00e0 rebours, permet alors \u00e0 chacun, m\u00e9decin ou parent, de fantasmer la poursuite de la grossesse. Discours m\u00e9dical et discours maternel r\u00e9sonnent en \u00e9cho&nbsp;: nombreux sont les lapsus et actes manqu\u00e9s des parents indiquant que la grossesse se poursuivrait, malgr\u00e9 la naissance. Le scope est ainsi fr\u00e9quemment confondu avec le <em>monitoring<\/em> de la grossesse, et l\u2019infirmi\u00e8re en charge du b\u00e9b\u00e9 prise pour une sage-femme.<\/p>\n\n\n\n<p>La poursuite de l\u2019am\u00e9norrh\u00e9e est ainsi suppos\u00e9e chez la m\u00e8re, malgr\u00e9 l\u2019accouchement, sous couvert d\u2019obtenir un point de comparaison entre l\u2019\u00e9volution du b\u00e9b\u00e9 d\u00e9j\u00e0 n\u00e9 et ce que l\u2019on sait des comp\u00e9tences des f\u0153tus <em>in utero<\/em> au m\u00eame terme. Une fois d\u00e9pass\u00e9e l\u2019id\u00e9e d\u2019une tromperie, d\u2019un discours absurde, on peut aussi envisager ce discours comme fondateur d\u2019une fiction&nbsp;: celle que la naissance a eu lieu et que la grossesse se poursuit. C\u2019est ce paradoxe qu\u2019une autre patiente avait tent\u00e9 d\u2019exprimer en ces termes&nbsp;: \u00ab&nbsp;c\u2019est comme s\u2019il \u00e9tait encore dans mon ventre mais qu\u2019on pouvait le voir&nbsp;!&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Le r\u00e9el ne devient-il pas alors bien incertain&nbsp;? On voit d\u2019ailleurs que la distinction entre jours de vie et semaines d\u2019am\u00e9norrh\u00e9e devient source de confusion pour la m\u00e8re de Margot, qui va jusqu\u2019\u00e0 proposer un \u00e2ge n\u00e9gatif (\u00ab&nbsp;moins 4 semaines&nbsp;\u00bb) en r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 une norme qui ne rend pas compte de la r\u00e9alit\u00e9 de la naissance de son b\u00e9b\u00e9. La r\u00e9f\u00e9rence au film de science-fiction <em>Matrix<\/em> souligne cette tentative de faire tenir ensemble deux r\u00e9alit\u00e9s. Dans <em>Matrix<\/em>, le r\u00e9el n\u2019est pas celui que l\u2019on croit, les hommes survivent dans des cocons, soign\u00e9s par des machines qui ont pris le pouvoir\u2026 l\u2019illusion du r\u00e9el, c\u2019est cela qui est appel\u00e9 \u00ab&nbsp;la matrice&nbsp;\u00bb, signifiant particuli\u00e8rement \u00e9vocateur dans ce contexte o\u00f9 l\u2019on peut lire une analogie avec l\u2019univers de la r\u00e9animation n\u00e9onatale, peupl\u00e9e de machines charg\u00e9es d\u2019assurer la fin de la gestation. Discours m\u00e9dical et discours maternel \u00e0 l\u2019\u00e9gard des b\u00e9b\u00e9s pr\u00e9matur\u00e9s ne sont-ils pas, justement, une (heureuse) rencontre entre la science et la fiction&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>La r\u00e9alit\u00e9 est-elle pour autant ni\u00e9e en n\u00e9onatalogie&nbsp;? Certes non, car en se r\u00e9f\u00e9rant au b\u00e9b\u00e9, les m\u00e9decins d\u00e9nombrent \u00e9galement leurs jours de vie (J1, J2, \u2026&nbsp;: \u00ab&nbsp;en fait elle a 4 semaines mais elle a aussi 34 semaines&nbsp;\u00bb, nous dit la m\u00e8re de Margot). Au sein du discours m\u00e9dical, ce double rep\u00e8re, Semaines d\u2019Am\u00e9norrh\u00e9e-Jours de vie, met en exergue la dualit\u00e9 du statut du b\u00e9b\u00e9&nbsp;: encore objet interne et d\u00e9j\u00e0 objet externe \u00e0 la fois f\u0153tus et b\u00e9b\u00e9&nbsp;; fa\u00e7on de se r\u00e9f\u00e9rer \u00e0 la \u00ab&nbsp;double vie&nbsp;\u00bb de ce b\u00e9b\u00e9 (intra et extra-ut\u00e9rine), chacune poss\u00e9dant sa temporalit\u00e9 et ses rep\u00e8res propres. Dans une tentative de compr\u00e9hension et de contr\u00f4le d\u2019une situation qui, trop extr\u00eame, \u00e9chappe \u00e0 la pens\u00e9e, la m\u00e8re de Margot cherche \u00e0 faire co\u00efncider ses pr\u00e9c\u00e9dents fantasmes de grossesse (naissance \u00e0 37 SA) avec la r\u00e9alit\u00e9 de la pr\u00e9maturit\u00e9, de l\u2019hospitalisation (sortie potentielle \u00e0 37 SA). Elle joue avec ces dates et ces chiffres, objets magiques pris au discours m\u00e9dical, et qui peuvent rendre actuelle et\/ou \u00e0 venir la naissance de sa fille. Apr\u00e8s la stupeur initiale, le travail psychique semble s\u2019\u00eatre remis \u00e0 l\u2019\u0153uvre.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">S\u00e9paration physique, s\u00e9paration psychique<\/h2>\n\n\n\n<p>Les travaux de Winnicott sur <em>La crainte de l\u2019effondrement<\/em> ont permis d\u2019ouvrir une r\u00e9flexion sur la clinique du n\u00e9gatif, l\u2019influence que peut avoir un \u00e9v\u00e9nement qui, bien qu\u2019il ait \u00e9t\u00e9 v\u00e9cu, n\u2019a pas \u00e9t\u00e9 repr\u00e9sent\u00e9. Pontalis (1975) \u00e9voque \u00e0 cet \u00e9gard un paradoxe, qu\u2019il formule en ces termes&nbsp;: \u00ab&nbsp;quelque chose a eu lieu qui n\u2019a pas eu lieu&nbsp;\u00bb, p.XIII. Il semble en effet que, pour ces m\u00e8res, la trace psychique de l\u2019accouchement, autrement dit de la s\u00e9paration du corps du b\u00e9b\u00e9 d\u2019avec le leur, fasse d\u00e9faut. Cette impossibilit\u00e9 d\u2019inscrire l\u2019\u00e9v\u00e9nement pourrait \u00eatre imputable au contexte catastrophique de ces naissances, o\u00f9 de nombreuses m\u00e8res d\u00e9crivent la n\u00e9cessit\u00e9 de s\u2019extraire de la sc\u00e8ne, de se retirer psychiquement, dans un \u00e9tat de vuln\u00e9rabilit\u00e9 et de passivit\u00e9 totale. Certaines ont m\u00eame le sentiment de n\u2019\u00eatre plus qu\u2019un corps, l\u2019angoisse ayant d\u00e9bord\u00e9 le Moi dans un moment de sid\u00e9ration.<\/p>\n\n\n\n<p>Pourtant, au sein de la psych\u00e9 maternelle, la symbolisation de la naissance, la repr\u00e9sentation de cette s\u00e9paration des corps, conditionne le passage, pour l\u2019enfant, du statut de f\u0153tus \u00e0 celui de b\u00e9b\u00e9. Bien entendu, la rencontre avec le b\u00e9b\u00e9 r\u00e9el atteste, le plus souvent de fa\u00e7on brutale, de ce nouveau statut d\u2019objet externe, n\u00e9. Toutefois, elle est loin de suffire \u00e0 mettre un \u00ab&nbsp;terme psychique&nbsp;\u00bb \u00e0 la grossesse. Il semble plut\u00f4t que cette nouvelle r\u00e9alit\u00e9 de la naissance s\u2019ajoute \u00e0 celle de la grossesse, ces m\u00e8res d\u00e9crivant parfois des perceptions internes proches des ressentis qu\u2019elles avaient au cours de leur grossesse. Catherine Vanier (2010) propose, elle aussi, l\u2019id\u00e9e que \u00ab&nbsp;l\u2019accouchement ne semble pas v\u00e9ritablement leur avoir suffi \u00e0 d\u00e9tacher le b\u00e9b\u00e9 d\u2019elles. (\u2026). La s\u00e9paration ainsi redoubl\u00e9e s\u2019annule, comme si l\u2019accouchement n\u2019avait en effet pas eu lieu. La m\u00e8re est alors emp\u00each\u00e9e, non parce qu\u2019elle est s\u00e9par\u00e9e du b\u00e9b\u00e9 mais justement parce qu\u2019elle n\u2019est pas s\u00e9par\u00e9e de lui, la s\u00e9paration r\u00e9elle emp\u00eachant la s\u00e9paration symbolique<sup>5<\/sup>&nbsp;\u00bb. Comment penser, d\u00e8s lors, la question de la perte dans cette situation o\u00f9 l\u2019objet \u00ab&nbsp;f\u0153tus-b\u00e9b\u00e9&nbsp;\u00bb est, pour la m\u00e8re, \u00e0 la fois manquant et toujours l\u00e0&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>Face \u00e0 l\u2019absence, le sujet peut, id\u00e9alement, convoquer une repr\u00e9sentation interne de l\u2019objet perdu dans la perception et maintenir vivant, au sein de la vie psychique, le lien qui les unit (Freud, 1925). Voil\u00e0 pourquoi certaines m\u00e8res ne peuvent quitter la couveuse, restent jour et nuit aupr\u00e8s de leur b\u00e9b\u00e9 et ne tol\u00e8rent que tr\u00e8s peu de temps d\u2019\u00eatre s\u00e9par\u00e9es (physiquement) de lui. En effet, pour elles, la repr\u00e9sentation interne permettant de supporter l\u2019absence semble faire d\u00e9faut, seule la perception du b\u00e9b\u00e9 et la r\u00e9p\u00e9tition de cette perception, semblent pouvoir les rassurer. L\u2019id\u00e9e de \u00ab&nbsp;venir voir&nbsp;\u00bb leur enfant prend un sens singulier, celui de la preuve, l\u00e0 o\u00f9 r\u00e9alit\u00e9s psychique et objective ne peuvent que se superposer sans se rencontrer. Le temps dont a besoin la m\u00e8re de Margot pour \u00ab&nbsp;r\u00e9aliser&nbsp;\u00bb pourrait justement \u00eatre le temps n\u00e9cessaire \u00e0 l\u2019inscription, la symbolisation de cette naissance au sein de sa vie psychique.<\/p>\n\n\n\n<p>Ainsi, en l\u2019absence de perception du b\u00e9b\u00e9, et sans trace interne permettant de le faire exister en repr\u00e9sentation, la s\u00e9paration est perte&nbsp;: \u00ab&nbsp;lorsque l\u2019investissement de l\u2019objet reste soumis \u00e0 la contrainte de la perception et que l\u2019accession \u00e0 la repr\u00e9sentation s\u2019en trouve affaiblie ou fluctuante, la d\u00e9pendance se r\u00e9v\u00e8le dans ses aspects les plus aigus&nbsp;: la douleur de perdre peut alors envahir le moi&nbsp;\u00bb (Chabert, 2012, p.37). Cet aspect \u00e9claire d\u2019un jour nouveau les angoisses de mort qui \u00e9mergent autour de la couveuse, qui ne sont pas seulement justifi\u00e9es par la r\u00e9alit\u00e9 somatique pr\u00e9caire du pr\u00e9matur\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">N\u2019\u00eatre et rena\u00eetre<\/h2>\n\n\n\n<p>Quelle trace cette premi\u00e8re \u00e9tape de la vie des \u00ab&nbsp;b\u00e9b\u00e9s-f\u0153tus pr\u00e9matur\u00e9s&nbsp;\u00bb est-elle susceptible de laisser&nbsp;? Les consultations de suivi d\u2019anciens pr\u00e9matur\u00e9s sont l\u2019occasion d\u2019\u00e9voquer l\u2019hospitalisation \u00e0 distance, et de se saisir de l\u2019empreinte laiss\u00e9e par ce paradoxe initial, dont les notions \u00ab&nbsp;d\u2019\u00e2ge r\u00e9el&nbsp;\u00bb et \u00ab&nbsp;d\u2019\u00e2ge corrig\u00e9&nbsp;\u00bb des anciens pr\u00e9matur\u00e9s sont les h\u00e9ritiers. La diff\u00e9rence entre \u00e2ge r\u00e9el et \u00e2ge corrig\u00e9 correspond au d\u00e9calage entre la date de la naissance (pr\u00e9matur\u00e9e) et la date du terme suppos\u00e9. Les effets de ce d\u00e9calage \u00e9mergent d\u00e9j\u00e0 dans le discours de la m\u00e8re de Margot qui constate que sa fille, \u00e0 la sortie du service, ressemblera \u00e0 un b\u00e9b\u00e9 \u00e0 terme alors qu\u2019elle aura d\u00e9j\u00e0 2 mois.<\/p>\n\n\n\n<p>Il est essentiel de se saisir des enjeux symboliques auxquels chacun de ces \u00e2ges est susceptible de renvoyer. En effet, ne donner sens qu\u2019\u00e0 l\u2019\u00e2ge corrig\u00e9 tend \u00e0 syst\u00e9matiser l\u2019id\u00e9e que ces premi\u00e8res semaines de vie (surtout si elles se passent \u00e0 l\u2019h\u00f4pital) o\u00f9 le b\u00e9b\u00e9 est en-dessous des officielles 41SA pourraient \u00eatre oblit\u00e9r\u00e9es, consid\u00e9r\u00e9es comme nulles et non avenues&nbsp;; on supposerait presque qu\u2019elles n\u2019ont pas impact\u00e9 le b\u00e9b\u00e9, qui, bien que n\u00e9 et vivant, a \u00e9t\u00e9 absent \u00e0 lui-m\u00eame, ou consid\u00e9r\u00e9 comme un objet interne encore en devenir. Il serait alors possible de conserver le fantasme que la grossesse s\u2019est d\u00e9roul\u00e9e jusqu\u2019au bout&nbsp;; que l\u2019incident de parcours n\u2019a pas vraiment \u00e9t\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019\u00e2ge r\u00e9el, comme son nom l\u2019indique, fait la part belle \u00e0 la r\u00e9alit\u00e9 en portant la marque de la pr\u00e9maturit\u00e9, mais il permet aussi de rassurer, de justifier&nbsp;: \u00ab&nbsp;A quel \u00e2ge a-t-il fait ses premiers pas&nbsp;? \u2013 16 mois, mais en vrai \u00e7a fait 13 mois&nbsp;!&nbsp;\u00bb. Le r\u00e9el renvoie \u00e0 un statut officiel, un rep\u00e8re administratif<sup>6<\/sup>, mais il est \u00e9galement \u00ab&nbsp;faux&nbsp;\u00bb, induit en erreur, erreur qu\u2019il faut donc corriger pour dire l\u2019\u00e2ge corrig\u00e9 qui repr\u00e9senterait l\u2019\u00e2ge vrai.<\/p>\n\n\n\n<p>Les deux temporalit\u00e9s cohabitent et se r\u00e9pondent. Le r\u00e9el est massif, in\u00e9luctable et d\u00e9j\u00e0 advenu&nbsp;; le vrai laisse le champ libre au registre fantasmatique, il rend la justice, corrige l\u2019accident de parcours en laissant des \u00ab&nbsp;si&nbsp;\u00bb \u2026 \u00ab&nbsp;s\u2019il \u00e9tait n\u00e9 \u00e0 terme&nbsp;\u00bb. Ici encore, on constate que les parents se saisissent imm\u00e9diatement de tout ce qui peut les autoriser \u00e0 redire, repenser quelque chose de cette naissance complexe, paradoxale et m\u00eame extr\u00eame, donc impensable&nbsp;: comment peut-on avoir deux \u00e2ges&nbsp;? un r\u00e9el contre un vrai&nbsp;? le vrai rappelant que \u00e7a n\u2019aurait pas d\u00fb se passer ainsi, le r\u00e9el r\u00e9torquant&nbsp;: \u00ab&nbsp;il n\u2019emp\u00eache&nbsp;\u00bb. Ainsi, longtemps les parents gardent \u00e0 l\u2019esprit cet \u00e9trange (et inqui\u00e9tant) r\u00e9f\u00e9rentiel selon lequel leur enfant n\u2019aurait pas vraiment l\u2019\u00e2ge que l\u2019on croit. Deux naissances et ainsi deux \u00e2ges, les dates pr\u00e9sum\u00e9es de fin de grossesse et de fin d\u2019hospitalisation se confondant dans les souvenirs des parents. Pourtant, ce temps de l\u2019hospitalisation n\u2019est pas seulement source de confusion et de sentiment de coercition pour les m\u00e8res. Ce s\u00e9jour en n\u00e9onatalogie peut avoir une fonction d\u2019espace transitionnel, ces m\u00e8res \u00e9tant finalement autoris\u00e9es, pendant un certain temps (et avec un peu de chance, le temps qu\u2019il leur faut) \u00e0 laisser vivre le paradoxe, se d\u00e9ployer la fiction, flotter les contradictions et faire perdurer fantasmatiquement la double vie de leur b\u00e9b\u00e9&nbsp;: la grossesse se poursuit dans la couveuse, les dates des examens et de la sortie peuvent co\u00efncider avec celles, pr\u00e9vues au d\u00e9part, des \u00e9chographies et de la naissance. Transition, donc, au sens winnicottien du terme, \u00e0 la fois environnement vibrant de l\u2019inconscient de chacun, entre-deux autorisant les paradoxes, mais aussi place privil\u00e9gi\u00e9e o\u00f9 fantasmer, remanier et dig\u00e9rer son histoire et surtout o\u00f9 int\u00e9grer ce qui n\u2019a pas pu \u00eatre anticip\u00e9 pour apprendre, enfin, \u00e0 s\u2019en s\u00e9parer.<\/p>\n\n\n\n<p>Pendant un temps, la vie est un songe. Une fois rentr\u00e9es \u00e0 la maison, reprenant le cong\u00e9 maternit\u00e9 l\u00e0 o\u00f9 il aurait d\u00fb commencer, certaines m\u00e8res nous font parvenir ce message&nbsp;: l\u2019hospitalisation&nbsp;? Cela para\u00eet loin, irr\u00e9el maintenant\u2026<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Notes<\/h2>\n\n\n\n<ol class=\"wp-block-list\"><li>Le score d\u2019Apgar est une \u00e9valuation de la vitalit\u00e9 du b\u00e9b\u00e9 \u00e0 la naissance. Il consiste en une note globale attribu\u00e9e \u00e0 un nouveau-n\u00e9 suite \u00e0 l\u2019\u00e9valuation de cinq \u00e9l\u00e9ments sp\u00e9cifiques qui sont le rythme cardiaque, la respiration, le tonus, la couleur de la peau et la r\u00e9activit\u00e9. Le r\u00e9sultat maximal est de 10. L\u2019\u00e9valuation est faite 60 secondes apr\u00e8s la naissance, puis r\u00e9p\u00e9t\u00e9 \u00e0 3, 5 et 10 minutes.<\/li><li>Entendez \u00ab&nbsp;4 jours de vie&nbsp;\u00bb.<\/li><li>Sous-entendu \u00ab&nbsp;34 semaines d\u2019am\u00e9norrh\u00e9e&nbsp;\u00bb selon le comptage des m\u00e9decins.<\/li><li>Une grossesse arrivant \u00e0 son terme au bout de 41 SA.<\/li><li>Soulign\u00e9 par nous<\/li><li>-On parle, d\u2019ailleurs, d\u2019\u00e2ge civil.<\/li><\/ol>\n<div class=\"pdfprnt-buttons pdfprnt-buttons-post pdfprnt-bottom-right\"><a href=\"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/10317?print=pdf\" class=\"pdfprnt-button pdfprnt-button-pdf\" target=\"_blank\"><\/a><\/div>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Dates, calculs&nbsp;: des comptes \u00e0 r\u00e9gler&nbsp;? Il est troublant de constater combien les r\u00e9cits d\u2019accouchement des m\u00e8res de b\u00e9b\u00e9s pr\u00e9matur\u00e9s se ressemblent. On y entend presque toujours ce moment de bascule, o\u00f9 tout \u00e9chappe, o\u00f9 l\u2019histoire prend un tour catastrophique&#8230;.<\/p>\n","protected":false},"author":2,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"rubrique":[1223,1214,1215,1245],"thematique":[278],"auteur":[1609,1610],"dossier":[660],"mode":[60],"revue":[664],"type_article":[452],"check":[2023],"class_list":["post-10317","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","rubrique-perinatalite","rubrique-psychanalyse","rubrique-psychopathologie","rubrique-soin","thematique-institution","auteur-anna-cognet","auteur-celia-du-peuty","dossier-enjeux-cliniques-de-la-reanimation-neonatale-et-pediatrique","mode-payant","revue-664","type_article-dossier","check-ok"],"acf":[],"_links":{"self":[{"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/10317","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/users\/2"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=10317"}],"version-history":[{"count":2,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/10317\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":14469,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/10317\/revisions\/14469"}],"wp:attachment":[{"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=10317"}],"wp:term":[{"taxonomy":"rubrique","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/rubrique?post=10317"},{"taxonomy":"thematique","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/thematique?post=10317"},{"taxonomy":"auteur","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/auteur?post=10317"},{"taxonomy":"dossier","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/dossier?post=10317"},{"taxonomy":"mode","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/mode?post=10317"},{"taxonomy":"revue","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/revue?post=10317"},{"taxonomy":"type_article","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/type_article?post=10317"},{"taxonomy":"check","embeddable":true,"href":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/check?post=10317"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}