{"id":10274,"date":"2021-08-22T07:31:41","date_gmt":"2021-08-22T05:31:41","guid":{"rendered":"https:\/\/carnetpsy.fr\/insupportables-limites-du-vieillissement-defaillances-des-interdits-et-tourments-narcissiques-2\/"},"modified":"2021-09-29T16:56:07","modified_gmt":"2021-09-29T14:56:07","slug":"insupportables-limites-du-vieillissement-defaillances-des-interdits-et-tourments-narcissiques","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/insupportables-limites-du-vieillissement-defaillances-des-interdits-et-tourments-narcissiques\/","title":{"rendered":"Insupportables limites du vieillissement : d\u00e9faillances des interdits et tourments narcissiques"},"content":{"rendered":"\n<blockquote class=\"wp-block-quote\"><div><em>\u00ab&nbsp;Renoncer, toujours renoncer, voil\u00e0 la chanson monotone qui toujours \u00e0 l\u2019oreille sonne. (\u2026) Elle me redit, la voix importune, que mon immense bien n\u2019est pas entier. Car ce bosquet dont je ne suis pas ma\u00eetre est plus pour moi que le vaste univers&nbsp;\u00bb<\/em><footer>Goethe J.-W., <em>Faust<\/em>, 1808-1832, p.&nbsp;74 &amp; 463.<\/footer>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<\/div><\/blockquote>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;<em>Oh vous savez, ce n\u2019est plus de mon \u00e2ge<\/em>&nbsp;\u00bb\u2026 La parole qui se veut potentiellement dire le renoncement, le constat paisible des limites, la sagesse qui permettrait de se contenter de tout et de peu, pleinement et seulement habit\u00e9 par le consentement \u00e0 la finitude, avoue plut\u00f4t, voire confesse, ce qui, de normes internes et externes, continue toujours de dire ce qui serait bien et ce qui serait mal, ce qui serait convenable, permis, et ce qui serait, au contraire, l\u2019occasion de r\u00e9primande et de sanction. \u00ab&nbsp;<em>Ce n\u2019est pas de ton \u00e2ge<\/em>&nbsp;\u00bb\u2026 \u00ab&nbsp;<em>Ce n\u2019est plus de ton \u00e2ge<\/em>&nbsp;\u00bb\u2026 \u00ab&nbsp;<em>Ce n\u2019est plus de mon \u00e2ge<\/em>&nbsp;\u00bb\u2026 Il y aurait donc des \u00e2ges o\u00f9 \u00e7a ne serait pas possible, pas accessible, o\u00f9 on ne peut pas, pas encore, o\u00f9 on ne pourrait plus, o\u00f9 la chose d\u00e9sir\u00e9e est r\u00e9serv\u00e9e \u00e0 d\u2019autres qui en jouissent et laissent sur le bas-c\u00f4t\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>En des strates bigarr\u00e9es et entrelac\u00e9es, de longue date mobilis\u00e9es, reprises et recompos\u00e9es dans de multiples apr\u00e8s-coups, il n\u2019est pas rare d\u2019\u00eatre ainsi t\u00e9moin d\u2019\u00e9tats intenses de culpabilit\u00e9 li\u00e9e \u00e0 des actes ou des fantasmes mobilisant sexualit\u00e9 et agressivit\u00e9, amour et haine chez des femmes et des hommes avanc\u00e9s en \u00e2ge qui demeuraient tourment\u00e9s par des interdits implacables, contrariant, \u00e9radiquant parfois, toute possibilit\u00e9 de plaisir et de l\u00e9g\u00e8ret\u00e9. L\u2019enfant \u0153dipien en chacun veut continuer de croire que tout demeure possible et que la conqu\u00eate de l\u2019objet d\u2019amour, l\u2019\u00e9vincement du tiers frustrant et limitant ne sauraient souffrir quelque concession que ce soit. Mais une implacable r\u00e9alit\u00e9, faite de moindre vigueur et de finitude, contrarie ces pr\u00e9tentions avec force.<\/p>\n\n\n\n<p>Ayant toutefois d\u00e9j\u00e0 abord\u00e9 cette question ailleurs (Verdon B., 2004, 2009, 2014, 2017), je vais davantage traiter ici de la d\u00e9faillance des interdits comme organisateurs du conflit psychique et protecteurs du fonctionnement psychique. Les limites impos\u00e9es par le vieillissement sont alors v\u00e9cues comme un outrage, un affront aux exigences narcissiques, l\u2019inach\u00e8vement est v\u00e9cu comme une insuffisance, une d\u00e9qualification, et le travail d\u2019apprivoisement et d\u2019\u00e9laboration des conflits engag\u00e9s s\u2019av\u00e8re alors fort compromis. Certes toute limite ne participe pas en soi d\u2019un interdit, mais faire l\u2019exp\u00e9rience d\u2019une limitation, d\u2019une incapacit\u00e9 peut \u00eatre v\u00e9cu comme tel, ravivant l\u2019angoisse d\u2019une sanction plus ou moins reconnue dans sa l\u00e9gitimit\u00e9 et alors d\u00e9nonc\u00e9e, voire d\u00e9savou\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;<em>Il y a des choses que je ne ferai plus, je ne vivrai plus la fi\u00e8vre des premi\u00e8res d\u00e9couvertes et la foi que tout peut \u00eatre balanc\u00e9 par-dessus bord et recommenc\u00e9 \u00e0 neuf, l\u2019essentiel \u00e7a n\u2019est plus moi qui le ferai&nbsp;: se dire tout cela, c\u2019est \u00e7a vieillir.<\/em>&nbsp;\u00bb Le philosophe et journaliste Andr\u00e9 Gorz qui \u00e9crit ces quelques lignes \u00e0 38&nbsp;ans seulement dans son texte incisif <em>Le vieillissement<\/em> (1961, p.&nbsp;391), insiste particuli\u00e8rement sur le fait que ce regard sur soi qui s\u2019impose \u00e0 lui est la cons\u00e9quence du regard des autres&nbsp;: c\u2019est quelque chose de formul\u00e9 contre soi par les autres, pour repousser, stigmatiser, d\u00e9savouer. Et Gorz conclut son texte en d\u00e9non\u00e7ant, plus qu\u2019en confessant&nbsp;: \u00ab&nbsp;<em>Il faut accepter d\u2019\u00eatre fini&nbsp;: d\u2019\u00eatre ici et nulle part ailleurs, de faire \u00e7a et pas autre chose, maintenant et pas jamais ou toujours&nbsp;; ici seulement, \u00e7a seulement, maintenant seulement &#8211; d\u2019avoir cette vie seulement<\/em>&nbsp;\u00bb (<em>ibid<\/em>., p.&nbsp;405).<\/p>\n\n\n\n<p>Face \u00e0 cette r\u00e9signation am\u00e8re s\u2019\u00e9rige depuis fort longtemps mais de fa\u00e7on particuli\u00e8rement aigu\u00eb depuis quelques ann\u00e9es une lutte contre les limitations qui contre-investit, de fa\u00e7on forcen\u00e9e parfois, l\u2019attente, la frustration, la lenteur et le handicap. Derri\u00e8re le discours polic\u00e9 et attractif qui invite \u00e0 prendre soin de soi, \u00e0 ne pas se r\u00e9signer, \u00e0 ne pas laisser aux jeunes g\u00e9n\u00e9rations la joie de vivre, la d\u00e9marche d\u2019entreprendre, de cr\u00e9er et faire fructifier des ressources \u00e0 jamais pr\u00e9sentes, la ma\u00eetrise enthousiaste des nouvelles technologies, une vie sexuelle active et \u00e9panouie, une plastique physique pr\u00f4nant ma\u00eetrise de soi, non rel\u00e2chement, endurance et performance, des normes intransigeantes disent, \u00e0 leur fa\u00e7on, la difficult\u00e9 de consentir \u00e0 des limites. Derri\u00e8re un discours bien ficel\u00e9 soutenant qu\u2019il ne faut rien s\u2019interdire sous pr\u00e9texte qu\u2019on a pris de l\u2019\u00e2ge, et qu\u2019il faut donc se donner le moyen de la combattivit\u00e9 et de la jouissance face au renoncement, \u00e0 la r\u00e9signation, \u00e0 l\u2019abdication, se cache une id\u00e9alisation de la performance que ne renierait pas Narcisse. Media, sites internet, colloques et salons du bien vieillir ne tarissent pas de ces prescriptions&nbsp;: \u00ab&nbsp;<em>Le salon happy +, le salon des plus de 50&nbsp;ans heureux<\/em>&nbsp;\u00bb, \u00ab&nbsp;<em>Vieillir sans devenir vieux<\/em>&nbsp;\u00bb, \u00ab&nbsp;<em>Ne prenez pas votre retraite&nbsp;!<\/em>&nbsp;\u00bb, \u00ab&nbsp;<em>20 trucs pour vivre jusqu\u2019\u00e0 100&nbsp;ans&nbsp;!<\/em>&nbsp;\u00bb, \u00ab&nbsp;<em>Les vrais jeunes&nbsp;: les 80&nbsp;ans et + qui nous bluffent<\/em>&nbsp;\u00bb. Certaines attentes du marketing anti-\u00e2ge, confondant volontiers id\u00e9al et perfection, soutiennent ainsi avec force l\u2019esprit entrepreneurial, la performance sociale et cognitive, l\u2019app\u00e9tence \u00e0 se surpasser, \u00e0 bien se porter et \u00e0 \u00eatre utile, l\u2019autonomie et la f\u00e9condit\u00e9, le fait d\u2019\u00eatre \u00ab&nbsp;jeune dans sa t\u00eate&nbsp;\u00bb, et qui trouvent leur \u00e9cho dans des id\u00e9ologies comme le transhumanisme qui pr\u00f4ne l\u2019\u00e9limination des maladies et l\u2019inversion de la d\u00e9g\u00e9n\u00e9rescence cellulaire, l\u2019\u00eatre humain augment\u00e9 au plan cognitif et physique par la machine, l\u2019intelligence artificielle, les nanotechnologies ou la g\u00e9n\u00e9tique, le t\u00e9l\u00e9chargement du cerveau sur support num\u00e9rique, le clonage et la cryog\u00e9nie, l\u2019avatar digital qui pourrait nous survivre apr\u00e8s notre mort, etc.<\/p>\n\n\n\n<p>Compliqu\u00e9 de dire que tous ces projets sont fonci\u00e8rement mauvais d\u00e8s lors qu\u2019ils se veulent am\u00e9liorer les conditions de fin de vie, apaiser l\u2019angoisse, pr\u00e9venir les situations de perte d\u2019autonomie s\u00e9v\u00e8re&nbsp;; mais on ne peut \u00eatre na\u00eff quant aux fantasmes et aux processus psychiques qui les sous-tendent&nbsp;: l\u2019exaltation de la performance et de la perfection, le d\u00e9saveu de la frustration et du renoncement, le bannissement des limitations et des handicaps, la disqualification des petites choses de la vie, voire l\u2019envie et le totalitarisme (Bill\u00e9 M. &amp; Martz D., 2010&nbsp;; Erhenberg A., 1991).<\/p>\n\n\n\n<p>Peu de place donc pour la capacit\u00e9 passive ou la capacit\u00e9 d\u00e9pressive qui participent pourtant \u00e0 soutenir un authentique travail de vieillissement, de consentement qui ne soit pas une d\u00e9faite, de renoncement qui ne soit pas un arrachement. Elles permettent en effet de d\u00e9placer les investissements et de cheminer \u00e0 la qu\u00eate de sources potentielles de plaisir. Alors que l\u2019exigence narcissique court le risque de ne consentir \u00e0 aucun changement, aucune perte, aucune restriction. Le tiraillement peut certes exister en chacun d\u2019entre nous, p\u00e9tri d\u2019allers-retours entre aveu d\u2019inach\u00e8vement et volont\u00e9 d\u2019accomplissement (Verdon B., 2013). Mais parfois, la tyrannie, la fragilit\u00e9 et la souffrance narcissiques l\u2019emportent avec force.<\/p>\n\n\n\n<p>Faisons halte un instant aupr\u00e8s d\u2019une \u0153uvre magistrale, \u00e9rudite et fort pertinente pour penser les exc\u00e8s narcissiques et, partant, la valeur protectrice des interdits, le <em>Faust<\/em> de Goethe, dont la premi\u00e8re partie a \u00e9t\u00e9 commenc\u00e9e d\u2019\u00e9crire alors que Goethe n\u2019avait pas 30&nbsp;ans (il ne l\u2019a fait para\u00eetre qu\u2019en 1808, \u00e0 60&nbsp;ans) et dont la deuxi\u00e8me partie a \u00e9t\u00e9 \u00e9crite \u00e0 plus de 70&nbsp;ans et est parue \u00e0 titre posthume en 1832, Goethe venait juste de la terminer quand il est mort.<\/p>\n\n\n\n<p>Faust, figure c\u00e9l\u00e8bre du difficile consentement \u00e0 l\u2019inach\u00e8vement, soucieux de conqu\u00eates et de satisfactions, qui honnit le calme et l\u2019attente, prompt \u00e0 se laisser aller aux vertiges de l\u2019action et de la passion, de la convoitise voire de la violence, et qui recouvre, gr\u00e2ce \u00e0 un pacte avec le diable, la vigueur et la flamme illusoires de sa jeunesse. Faust impatient, tyrannique, insatiable, pr\u00e9dateur, entra\u00eenant \u00e0 sa perte la chaste et pure Marguerite qui ment, transgresse, drogue sa m\u00e8re afin que celle-ci ne se r\u00e9veille pas lorsque Faust vient la rejoindre en pleine nuit, qui tue l\u2019enfant n\u00e9 de leur amour apr\u00e8s que Faust l\u2019a abandonn\u00e9e, et qui est bient\u00f4t assaillie de pens\u00e9es torturantes de culpabilit\u00e9, objet de la vindicte populaire et de la damnation de son fr\u00e8re, bless\u00e9 \u00e0 mort par Faust, qui la traite de chienne et de putain, et qui sera condamn\u00e9e \u00e0 mort.<\/p>\n\n\n\n<p>Il n\u2019est pas anodin que l\u2019histoire de Faust, reprise et r\u00e9\u00e9crite par de nombreux auteurs depuis le XVI<sup>\u00e8me<\/sup> si\u00e8cle, ait \u00e9t\u00e9 de fa\u00e7on aussi magistrale lieu d\u2019appropriation par Goethe. Car s\u2019il est une exp\u00e9rience remarquable de l\u2019app\u00e9tence du vieil homme pour la jeune femme, condensant plus clairement cette fois l\u2019expression du d\u00e9sir d\u00e9plac\u00e9 et la confrontation douloureuse au n\u00e9cessaire renoncement, c\u2019est bien celle que fit Goethe dans les derni\u00e8res ann\u00e9es de sa vie. Cet homme \u00ab&nbsp;<em>que l\u2019Allemagne et l\u2019Europe honorent comme le plus sage parmi les sages, l\u2019esprit le plus r\u00e9fl\u00e9chi et le plus \u00e9clair\u00e9 de son \u00e9poque<\/em>&nbsp;\u00bb comme le dit Stefan Zweig (1939, p.&nbsp;117) connut \u00e0 la fin de sa vie une passion d\u00e9mesur\u00e9e pour une tr\u00e8s jeune femme, passion qui entacha vivement sa r\u00e9putation. Pass\u00e9 70&nbsp;ans, au sommet de sa gloire, rest\u00e9 prodigieusement actif et cr\u00e9atif, Goethe est frapp\u00e9 par une maladie dont il manque de mourir, et doit s\u00e9journer \u00e0 plusieurs reprises dans des stations thermales, dont Marienbad, o\u00f9 il rencontre r\u00e9guli\u00e8rement une amie du grand-duc de Weimar, Mme von Levetzow, dont la plus jeune des filles, Ulrike, \u00e2g\u00e9e de dix-sept ans, r\u00e9veille chez lui des espoirs affectifs d\u2019une grande force. Goethe va soudainement mieux. \u00ab&nbsp;Il a un profond penchant pour la jeunesse, dit Zweig, et ses compagnons regardent tout \u00e9tonn\u00e9s ce septuag\u00e9naire papillonner autour des femmes jusqu\u2019\u00e0 minuit et, mieux encore, danser, ce qu\u2019il n\u2019a pas fait depuis des ann\u00e9es. Aux changements de cavaliers, raconte-t-il fi\u00e8rement, les plus jolies filles tombent dans ses bras. Son \u00eatre fig\u00e9 s\u2019est fondu magiquement au cours de l\u2019\u00e9t\u00e9, et son \u00e2me d\u00e9tendue succombe \u00e0 l\u2019\u00e9ternel enchantement&nbsp;\u00bb (<em>ibid.<\/em>, p.&nbsp;116).<\/p>\n\n\n\n<p>Mais avec Ulrike, ce n\u2019est pas n\u2019importe quelle femme dont Goethe est \u00e9pris. Zweig raconte&nbsp;: \u00ab&nbsp;<em>Quinze ans plus t\u00f4t, il a aim\u00e9 la m\u00e8re, il y a un an encore il taquinait paternellement la \u00ab\u00a0petite fille\u00a0\u00bb, mais son penchant se transforme soudain en passion. (\u2026) Il est amoureux comme un adolescent&nbsp;: \u00e0 peine a-t-il entendu la voix aim\u00e9e sur la promenade qu\u2019il abandonne son travail et se pr\u00e9cipite sans canne et sans chapeau vers l\u2019enfant rieuse qui l\u2019appelle. Il fait du reste une demande en mariage comme un jeune homme, et on assiste \u00e0 ce spectacle grotesque qui a quelque chose de faunesque dans son tragique<\/em>&nbsp;\u00bb (<em>ibid.<\/em>, p.&nbsp;117). Appuy\u00e9e pourtant par le grand-duc de Weimar lui-m\u00eame, la requ\u00eate de Goethe n\u2019obtient qu\u2019une r\u00e9ponse dilatoire, finalement sans suite. Mal jug\u00e9 par la cour, sa bru partie en voyage, son fils lui vouant une haine manifeste, Goethe se replie alors dans la solitude et conna\u00eet une p\u00e9riode difficile. Gr\u00e2ce \u00e0 ses ressources internes cependant, il \u00e9crit alors son deuxi\u00e8me <em>Faust<\/em>, ainsi que des po\u00e8mes intenses, dont la fameuse <em>\u00c9l\u00e9gie de Marienbad<\/em> (1827), la po\u00e9sie seule lui permettant de demeurer aupr\u00e8s de l\u2019\u00eatre aim\u00e9, inaccessible, interdit, finalement perdu.<\/p>\n\n\n\n<p>Mais si Goethe consent \u00e0 son inach\u00e8vement en tentant d\u2019achever son \u0153uvre, Faust lui veut achever ceux qu\u2019il ne peut poss\u00e9der et dont il ne peut jouir. Figure de la transgression, il d\u00e9robe aux M\u00e8res, divinit\u00e9s dont l\u2019acc\u00e8s est pourtant interdit, un tr\u00e9pied ardent qui lui donne le pouvoir de faire appara\u00eetre les figures magnifiques, jeunes et amoureuses, d\u2019H\u00e9l\u00e8ne de Troie et du jeune berger P\u00e2ris. Faust perd toute contenance \u00e0 la vue d\u2019H\u00e9l\u00e8ne qu\u2019il veut, comme toujours, poss\u00e9der sans tarder. Il se jette sur elle, tente de l\u2019enlever tout en se d\u00e9barrassant de P\u00e2ris. Survient alors une explosion, H\u00e9l\u00e8ne et P\u00e2ris disparaissent, et Faust, bless\u00e9, g\u00eet \u00e0 terre. Surgit alors le jeune et arrogant Baccalaur\u00e9us, qui clame sans vergogne, reprenant les aspirations faustiennes&nbsp;: \u00ab&nbsp;<em>Il est pr\u00e9tentieux quand le terme est atteint de vouloir \u00eatre encore alors qu\u2019on n\u2019est plus rien. (\u2026) Et puisqu\u2019au fond, pass\u00e9 trente ans, un homme n\u2019est gu\u00e8re plus en vie, le mieux serait de vous tuer \u00e0 temps. (\u2026) Moi, libre de liens, sans tr\u00eave, sans repos, je vais en m\u00e9prisant la vaine exp\u00e9rience, illumin\u00e9, ravi de mon intelligence&nbsp;; devant moi la lumi\u00e8re, et l\u2019ombre dans mon dos&nbsp;!<\/em>&nbsp;\u00bb (Goethe, <em>op. cit.<\/em>, p.&nbsp;298).<\/p>\n\n\n\n<p>Revenons \u00e0 la citation que j\u2019ai plac\u00e9e en \u00e9pigraphe de cet article&nbsp;: \u00ab&nbsp;<em>Renoncer, toujours renoncer, voil\u00e0 la chanson monotone qui toujours \u00e0 l\u2019oreille sonne. (\u2026) Elle me redit, la voix importune, que mon immense bien n\u2019est pas entier. Car ce bosquet dont je ne suis pas ma\u00eetre est plus pour moi que le vaste univers<\/em>&nbsp;\u00bb. Ce bosquet que convoite Faust est en fait un petit lopin de terre o\u00f9 vivent Phil\u00e9mon et Baucis (inspir\u00e9s de l\u2019\u0153uvre d\u2019Ovide), vieilles personnes qui symbolisent l\u2019amour durable et la vie tranquille. Install\u00e9 en des sommets d\u2019o\u00f9 il embrasse du regard l\u2019univers entier, Faust, de nouveau avanc\u00e9 en \u00e2ge puisqu\u2019il a maintenant 100&nbsp;ans, est ma\u00eetre de tout sauf de ce petit bosquet. A d\u00e9faut de pouvoir faire sien ce que vivent Phil\u00e9mon et Baucis dont il d\u00e9clare qu\u2019ils \u00ab&nbsp;doivent laisser la place&nbsp;\u00bb, il va tout bonnement les an\u00e9antir par le feu. Faust voulait prendre la place de Phil\u00e9mon et Baucis et habiter au milieu des tilleuls&nbsp;; non pas parce que le lieu est plaisant&nbsp;: la maison est une bicoque et le clocher de l\u2019\u00e9glise est moisi&nbsp;; mais parce qu\u2019il n\u2019en jouissait pas, parce que cela appartenait \u00e0 d\u2019autres que lui, parce qu\u2019il le vivait comme quelque chose qui le d\u00e9poss\u00e9dait, quelque chose qu\u2019on lui refusait, et qui le ch\u00e2trait de fa\u00e7on insoutenable jusqu\u2019en ses fondements narcissiques.<\/p>\n\n\n\n<p>D\u2019autres figures litt\u00e9raires auraient m\u00e9rit\u00e9 de prendre place ici pour illustrer la transgression des interdits, l\u2019exaltation de la performance et de l\u2019autonomie, l\u2019ill\u00e9gitimit\u00e9 et l\u2019horreur de la frustration. On peut ainsi penser au <em>Roi se meurt<\/em> de Ionesco qui s\u2019exclame, alors que tout s\u2019\u00e9croule en lui et autour de lui&nbsp;: \u00ab&nbsp;<em>Que les \u00e9coliers et les savants n\u2019aient pas d\u2019autre sujet d\u2019\u00e9tude que moi, mon royaume, mes exploits. Qu\u2019on br\u00fble tous les autres livres, qu\u2019on d\u00e9truise toutes les statues, qu\u2019on mette la mienne sur toutes les places publiques. (\u2026) Que tous meurent pourvu que je vive \u00e9ternellement m\u00eame tout seul dans le d\u00e9sert sans fronti\u00e8res<\/em>&nbsp;\u00bb (1963, p.&nbsp;71 et 76). On pourrait \u00e9voquer aussi les figures intransigeantes de Philippe II d\u2019Espagne et du Grand Inquisiteur de l\u2019op\u00e9ra <em>Don Carlo<\/em> de Verdi, qui complotent de tuer l\u2019un son fils, Carlo, dont il \u00e9pous\u00e9 la promise, l\u2019autre son jeune adversaire politique, Rodrigo de Posa, tous deux s\u2019opposant aux desseins libidineux et guerriers totalitaires des vieux hommes. Sans oublier la C\u00e9lestine de la pi\u00e8ce de th\u00e9\u00e2tre \u00e9ponyme de Fernando de Rojas (1499), figure fascinante de la vieille sorci\u00e8re, maquerelle, menteuse et blasph\u00e9matrice, qui jouit de transgresser les interdits sexuels&nbsp;; entremetteuse et p\u00e9n\u00e9trante, elle arrange des rendez-vous libertins et dispense des conseils pour faire l\u2019amour, pour avorter, pour faire croire qu\u2019on est toujours vierge alors qu\u2019on a d\u00e9j\u00e0 couch\u00e9, exacerbant chez de jeunes gens immatures et na\u00effs la passion \u00e9rotique et le m\u00e9pris de l\u2019honneur. Il ne faudrait pas non plus laisser de c\u00f4t\u00e9 les vieux juges du <em>Livre de Daniel<\/em> de <em>la Bible<\/em> qui, bien qu\u2019\u00e9tant repr\u00e9sentants et garants de la Loi, \u00e9pient la chaste Suzanne pendant qu\u2019elle prend son bain, veulent coucher avec elle et, parce qu\u2019elle se refuse \u00e0 eux, la d\u00e9noncent comme s\u00e9ductrice et tentatrice et la font condamner \u00e0 mort.<\/p>\n\n\n\n<p>Mais toutes ces femmes et tous ces hommes, \u00e0 des degr\u00e9s divers, vont conna\u00eetre les tourments inh\u00e9rents \u00e0 la revendication de la puissance sans limites et de l\u2019impunit\u00e9 sans entraves. Et je voudrais, dans le temps qui me reste, aborder cet envers de la m\u00e9daille, lorsque \u00e0 la mobilisation d\u2019un \u00e9tat d\u2019excitation qui ne tol\u00e8re aucune latence pour \u00eatre satisfaite s\u2019associent des angoisses marqu\u00e9es par la disqualification narcissique, l\u2019angoisse et la souffrance d\u00e9pressives, si ce n\u2019est m\u00e9lancoliques. Faust d\u00e9j\u00e0, annonce cette dynamique&nbsp;: la maison de Phil\u00e9mon et Baucis une fois d\u00e9truite, apparaissent alors quatre s\u0153urs, le Besoin, la Faute, la Mis\u00e8re et le Souci, cette derni\u00e8re venant directement rendre visite \u00e0 Faust, et toutes annon\u00e7ant la venue de leur cinqui\u00e8me s\u0153ur, la Mort.<\/p>\n\n\n\n<p>Olivia, 66&nbsp;ans, vient me voir car elle souhaite passer un bilan psychologique pour \u00e9valuer la s\u00e9v\u00e9rit\u00e9 de difficult\u00e9s de m\u00e9moire qu\u2019elle rencontre dans sa vie quotidienne. Elle est d\u2019autant plus inqui\u00e8te que sa m\u00e8re a souffert de la maladie d\u2019Alzheimer et qu\u2019elle est d\u00e9c\u00e9d\u00e9e dans un \u00e9tablissement de soins sp\u00e9cialis\u00e9. Mais Olivia me dit d\u2019embl\u00e9e&nbsp;: \u00ab&nbsp;<em>C\u2019\u00e9tait une femme brillante et merveilleuse&nbsp;; elle d\u00e9connait, c\u2019\u00e9tait dr\u00f4le, mais elle m\u2019a toujours d\u00e9test\u00e9e car je lui faisais de l\u2019ombre. Aujourd\u2019hui, je veux savoir si je risque de devenir dingue comme elle. Si vous me dites que je suis dingue, je me jetterai dans la Seine en sortant de votre bureau, mais je suis quelqu\u2019un de tr\u00e8s optimiste. Plus je suis malheureuse plus je ris&nbsp;! Je ris toujours, je fuse, j\u2019ai le cerveau qui fuse. Moi, je vis tr\u00e8s bien mon \u00e2ge<\/em>&nbsp;\u00bb. L\u2019entretien et la passation du bilan psychologique se passent dans cette ambiance hypomane o\u00f9 tout est tr\u00e8s vite tourn\u00e9 en d\u00e9rision, les incapacit\u00e9s sont exag\u00e9r\u00e9es et aussit\u00f4t retourn\u00e9es en leur contraire. Au cours d\u2019un entretien pour une recherche \u00e0 laquelle je lui ai propos\u00e9 de participer puisque je m\u2019int\u00e9ressais pr\u00e9cis\u00e9ment aux personnes craignant de pr\u00e9senter des troubles cognitifs qui seraient des prodromes de la maladie d\u2019Alzheimer mais pour lesquelles le bilan psychologique ne r\u00e9v\u00e9lait aucun trouble cognitif compatible avec cette hypoth\u00e8se \u00e9tiopathog\u00e9nique, Olivia me dit ceci, montrant mon bureau&nbsp;: \u00ab&nbsp;<em>Si vous me mettez l\u00e0 un truc dont j\u2019ai envie\u2026 si je suis s\u00fbre de pas \u00eatre prise, je pense que je le prendrai, je sais pas\u2026 mais je pense, parce que c\u2019est rigolo&nbsp;! Si vous me demandez comment je vous trouve\u2026 par exemple\u2026 y\u2019a des gens tr\u00e8s gentils qui vont vous dire \u00ab\u00a0oh ce que vous \u00eates beau&nbsp;!\u00a0\u00bb enfin n\u2019importe qui, vous ou\u2026 \u00ab\u00a0ce que vous \u00eates beau, ce que vous \u00eates gentil, gnagnagna\u00a0\u00bb en mentant&nbsp;; \u00e7a je ne supporte pas. Je ne supporte pas qu\u2019on dise un mensonge sur des faits r\u00e9els, c\u2019est pour \u00e7a que je n\u2019aime pas les m\u00e9decins\u2026 ils vous disent toujours qu\u2019on va bien. Moi je veux qu\u2019on me dise ce que j\u2019ai, de fa\u00e7on \u00e0 pouvoir y arriver \u00e0 aller mieux, vous comprenez&nbsp;? Voyez, on me dit \u00a0\u00bb Comment vas-tu&nbsp;? \u00a0\u00bb \u00a0\u00bb Tr\u00e8s bien&nbsp;! \u00a0\u00bb \u00a0\u00bb Tu as mal o\u00f9&nbsp;? \u00a0\u00bb \u00a0\u00bb Nulle part&nbsp;! \u00ab\u00a0. Personne ne peut porter des lentilles en \u00e9tant astigmate, hyperm\u00e9trope et presbyte, ben moi je les porte tr\u00e8s bien. Il suffit de vouloir. Mon cerveau doit m\u2019ob\u00e9ir. J\u2019existe par cet optimisme, parce que ma lutte, dans mon esprit, ne peut \u00eatre que gagnante<\/em>&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>La rencontre clinique est anim\u00e9e mais \u00e9prouvante. Olivia m\u2019investit comme un double tant\u00f4t valoris\u00e9 tant\u00f4t disqualifi\u00e9 et me met au d\u00e9fi permanent de l\u2019animer, de lui renvoyer une bonne image d\u2019elle, inalt\u00e9rable si ce n\u2019est imputrescible. N\u00e9anmoins, \u00e0 plusieurs reprises pendant l\u2019entretien, je suis saisi par une question lancinante&nbsp;: \u00ab&nbsp;que deviendra-t-elle si un jour elle tombe et se casse quelque chose, si d\u2019authentiques troubles de m\u00e9moire apparaissent, autrement plus graves que ceux qu\u2019elle pr\u00e9sente aujourd\u2019hui&nbsp;?&nbsp;\u00bb. L\u2019hypomanie d\u2019Olivia ne m\u2019amuse pas, sa faconde m\u2019oppresse, son \u00e9rection de la performance m\u2019inqui\u00e8te. Si elle me dit qu\u2019elle trouve que les rides, \u00ab&nbsp;<em>c\u2019est rigolo<\/em>&nbsp;\u00bb, elle peut devenir grave quand elle \u00e9voque sa crainte de \u00ab&nbsp;<em>perdre (son) intelligence et sa joie de vivre<\/em>&nbsp;\u00bb. Et, furtivement, elle peut me dire qu\u2019elle se trouve m\u00e9diocre, parce qu\u2019elle s\u2019emporte quand on la contrarie, m\u00e9diocre parce qu\u2019elle dit ce qu\u2019elle pense, m\u00e9diocre parce que\u2026 elle ne sait pas bien pourquoi elle a cette conviction. Ce qu\u2019elle sait, c\u2019est qu\u2019elle a une autre conviction, \u00e0 savoir que jamais Dieu ne l\u2019acceptera pr\u00e8s de lui \u00e0 cause de sa m\u00e9diocrit\u00e9&nbsp;: \u00ab&nbsp;<em>Je suis m\u00e9diocre. J\u2019irai pas au Paradis. Vous voyez ma m\u00e9diocrit\u00e9\u2026 Je n\u2019irai pas au Paradis\u2026<\/em>&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c9tienne a dix ans de plus qu\u2019Olivia et pr\u00e9sente la m\u00eame inqui\u00e9tude \u00e0 propos de la maladie d\u2019Alzheimer, ce que ne confirmera pas non plus le bilan psychologique. Tr\u00e8s bien habill\u00e9, avec, \u00e0 chacun de nos entretiens, un n\u0153ud papillon diff\u00e9rent mais toujours dot\u00e9 de couleurs flamboyantes, il critique sans ambages la d\u00e9coration de mon bureau, la qualit\u00e9 du mat\u00e9riel des tests et mobilise force, ironie, familiarit\u00e9 et apparente d\u00e9sinvolture. Alors que je lui demande l\u2019\u00e2ge auquel il a pris sa retraite, il me r\u00e9pond dans un \u00e9clat de rire&nbsp;: \u00ab&nbsp;<em>Je sais pas, 1515 Marignan&nbsp;!<\/em>&nbsp;\u00bb Et au deuxi\u00e8me temps de passation du bilan, il me dit avoir test\u00e9 sa famille avec mes \u00ab&nbsp;<em>questions stupides<\/em>&nbsp;\u00bb&nbsp;: il a fait un test de QI \u00e0 sa femme, \u00e0 ses enfants et \u00e0 lui-m\u00eame&nbsp;: sa femme avait trois points de plus que lui.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c9tienne me dit&nbsp;: \u00ab&nbsp;<em>La vieillesse, c\u2019est une lente d\u00e9gradation. Je compare \u00e7a aux ch\u00e2teaux de sable que font les enfants au bord de la mer. La mer arrive, et d\u2019abord, petit \u00e0 petit, l\u00e8che simplement les fondations, on colmate et puis une vague arrive et il ne reste plus rien. La vieillesse, cher Monsieur, c\u2019est \u00e7a&nbsp;! Alors c\u2019est emb\u00eatant, c\u2019est tr\u00e8s d\u00e9sagr\u00e9able de se voir diminuer\u2026 Vous n\u2019imaginez pas tout ce qu\u2019un homme de 75&nbsp;ans peut avoir euh\u2026 \u00e0 s\u2019occuper de sa sant\u00e9 (rit), donc j\u2019ai des rendez-vous avec des m\u00e9decins, des psychomachins, et \u00e7a prend beaucoup de temps<\/em>&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>D\u2019un ton professoral et hautain, \u00c9tienne me met en garde contre ce qui m\u2019attend&nbsp;: beaucoup trop jeune pour comprendre quoi que ce soit au vieillissement, je ne serai pas moins t\u00f4t ou tard ab\u00eem\u00e9 par la d\u00e9cr\u00e9pitude. Mais il m\u2019assure d\u2019une chose le concernant&nbsp;: \u00ab&nbsp;<em>Je ne d\u00e9sesp\u00e8re pas, je ne vois pas pourquoi je devrais me mettre \u00e0 genoux et plier l\u2019\u00e9chine<\/em>&nbsp;\u00bb. Il m\u2019explique que c\u2019est pour cela qu\u2019il a depuis peu adopt\u00e9 le n\u0153ud papillon de couleur, esp\u00e9rant que les femmes le regarderaient davantage&nbsp;: \u00ab&nbsp;au d\u00e9but, j\u2019\u00e9tais plein d\u2019espoir, mais on se rend compte que les gens ne vous regardent pas le visage, mais le n\u0153ud papillon\u2026 Alors, pourquoi ce n\u0153ud, je ne sais pas, il faudrait que je m\u2019allonge sur le divan, mais je n\u2019ai pas le temps et pas l\u2019argent.&nbsp;\u00bb. \u00c9tienne alterne incessamment les propos combattifs et les aveux d\u2019impuissance, les id\u00e9aux non atteints et les disqualifications des choses entreprises. Lorsque je me hasarde une fois \u00e0 pointer ce qui me semble \u00eatre un atout au sein des diverses exp\u00e9riences de vie dont il me fait part mais qu\u2019il disqualifie, il me renvoie, vertement, dans un \u00e9clat de rire, que je lui fais penser \u00e0 un jeune disciple b\u00eatement \u00e9baubi devant l\u2019exp\u00e9rience, la richesse et la sagesse de son vieux ma\u00eetre et auquel ce dernier r\u00e9pond&nbsp;: \u00ab&nbsp;moi j\u2019\u00e9change tout \u00e7a contre ce qu\u2019il y a dans ta braguette&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019envie marquera avec force la teneur de ses propos. Peu de choses trouveront gr\u00e2ce aux yeux d\u2019\u00c9tienne et je m\u2019efforcerai de tenir bon devant la d\u00e9ferlante de ses critiques acerbes pour tenter de loger chez moi les limites et les imperfections d\u00e8s lors qu\u2019elles apparaissaient dans sa propre exp\u00e9rience et sa propre histoire. Pas d\u2019interdits en lui, seulement des frustrations imm\u00e9rit\u00e9es et iniques qui nous mettent sur les traces d\u2019un enfant bless\u00e9 qui cherche un regard admiratif et aimant mais qui est convaincu de n\u2019en croiser que de d\u00e9sabus\u00e9s et d\u00e9daigneux.<\/p>\n\n\n\n<p>Je vais conclure avec Goethe. Goethe qui r\u00e8gle ses comptes avec la toute-puissance et les limitations dans son <em>Faust<\/em>, mais qui, dans sa vie, s\u2019est affront\u00e9 \u00e0 des interdits l\u2019emp\u00eachant de s\u2019illusionner sur l\u2019int\u00e9r\u00eat de la perfection, l\u2019assurance des amours partag\u00e9s et des jouissances inconditionnelles. Il \u00e9crit dans l\u2019un de ses tout derniers po\u00e8mes (1827, p.29)&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;<em>Et ce dernier baiser, douceur cruelle<br>Tout un r\u00e9seau de d\u00e9lices brisant<br>Et puis le pas qui fuit le seuil, chancelle<\/em>,<br><em>Chass\u00e9 par un archange flamboyant.<br>Et l\u2019\u0153il, laissant la route ent\u00e9n\u00e9br\u00e9e<br>Regarde et voit la porte referm\u00e9e.<\/em>&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">Bibliographie<\/h2>\n\n\n\n<p>Bill\u00e9, M. &amp; Martz, D. (2010).&nbsp;<em class=\"marquage italique\">La Tyrannie du bien vieillir.<\/em>&nbsp;Latresne&nbsp;: Le bord de l\u2019eau.<\/p>\n\n\n\n<p>Erhenberg, A. (1991).&nbsp;<em class=\"marquage italique\">Le culte de la performance<\/em>. Paris&nbsp;: Calmann-L\u00e9vy.<\/p>\n\n\n\n<p>von Goethe J.-W. (1808-1832).&nbsp;<em class=\"marquage italique\">Faust I et Faust II<\/em>. Paris&nbsp;: Gallimard, 1984.<\/p>\n\n\n\n<p>von Goethe J.-W. (1827).&nbsp;<em class=\"marquage italique\">\u00c9l\u00e9gie de Marienbad<\/em>. Paris&nbsp;: Gallimard, 1993.<\/p>\n\n\n\n<p>Gorz, A. (1961).&nbsp;<em class=\"marquage italique\">Le vieillissement<\/em>, Paris&nbsp;: Gallimard.<\/p>\n\n\n\n<p>Ionesco, E. (1963).&nbsp;<em class=\"marquage italique\">Le Roi se meurt<\/em>, Paris&nbsp;: Gallimard.<\/p>\n\n\n\n<p>de Rojas, F. (1499),&nbsp;<em class=\"marquage italique\">La C\u00e9lestine<\/em>, Paris, Fayard, 2006.<\/p>\n\n\n\n<p>Verdon, B. (2004). Psychopathologie d\u2019une clinique de la perte&nbsp;: la plainte mn\u00e9sique. Dans M. Emmanuelli (dir.),&nbsp;<em class=\"marquage italique\">L\u2019examen psychologique&nbsp;: situations, m\u00e9thodes, \u00e9tudes de cas<\/em>&nbsp;(p.&nbsp;483-499). Paris&nbsp;: Dunod.<\/p>\n\n\n\n<p>Verdon, B. (2009). Une organisation n\u00e9vrotique \u00e0 l\u2019\u00e9preuve du vieillissement. Dans F. Marty (dir.),&nbsp;<em class=\"marquage italique\">Psychopathologie de l\u2019adulte&nbsp;: dix cas cliniques<\/em>&nbsp;(p.&nbsp;31-51). Paris&nbsp;: In Press.<\/p>\n\n\n\n<p>Verdon, B. (2013).&nbsp;<em class=\"marquage italique\">Le vieillissement psychique<\/em>, Paris&nbsp;: PUF, coll. Que sais-je&nbsp;? 2<sup class=\"exposant\">e<\/sup>&nbsp;\u00e9dition remani\u00e9e 2016.<\/p>\n\n\n\n<p>Verdon, B. (2014). A quoi bon remuer tout \u00e7a&nbsp;? Dans J. Andr\u00e9 &amp; P. Guyomard (dir.),&nbsp;<em class=\"marquage italique\">Le moi, cet incorrigible<\/em>&nbsp;(p.&nbsp;61-87). Paris&nbsp;: PUF.<\/p>\n\n\n\n<p>Verdon, B. (2017). Point de repos pour les braves. Plomb et surplomb du surmoi dans l\u2019exp\u00e9rience du vieillissement. Dans J. Andr\u00e9 &amp; C. Chabert (dir.),&nbsp;<em class=\"marquage italique\">Pers\u00e9cutions<\/em>&nbsp;(p.&nbsp;49-67). Paris&nbsp;: PUF.<\/p>\n\n\n\n<p>Zweig, S. (1939). L\u2019\u00e9l\u00e9gie de Marienbad, in&nbsp;<em class=\"marquage italique\">Les tr\u00e8s riches heures de l\u2019humanit\u00e9<\/em>&nbsp;(p.&nbsp;113-123). Paris&nbsp;: Belfond, 1989.<\/p>\n<div class=\"pdfprnt-buttons pdfprnt-buttons-post pdfprnt-bottom-right\"><a href=\"http:\/\/cp.1642.studio\/gj118060-ovh\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/10274?print=pdf\" class=\"pdfprnt-button pdfprnt-button-pdf\" target=\"_blank\"><\/a><\/div>","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00ab&nbsp;Renoncer, toujours renoncer, voil\u00e0 la chanson monotone qui toujours \u00e0 l\u2019oreille sonne. (\u2026) Elle me redit, la voix importune, que mon immense bien n\u2019est pas entier. 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